‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 6 sur 52 · CI.XVI MADA.MR DIT DEFFAND · texte numérisé non relu

CI.XVI MADA.MR DIT DEFFAND

riinp>atieiice de la critique , le inépiis du faux palriotisine , de la guerre inutile et de la vaine popularité, enfin, par l'ironie, le scepticisme, le ton frondeur et incrédule fpfil portait en toutes choses. Nous ne prétendons pas que l'hostilité éclairée et d'ailleurs désintéressée de ^lacaulay, devenu lord à son tour par l'autorité du talent et du travail , se soit inspirée de ces étroites rancunes et de ces jalousies frivoles. Mais on est toujours un peu l'homme de son parti, et c'est le parti dont lord Macaulav s'est trouvé l'organe qui a influencé son jugement. A son insu , il a très-spirituellement et très-noljlement immolé Walpole à des griefs moins généreux et à des torts moins sérieux que lui.

«C'est la modo, dit lord Byron, do d(fprécicr Horace Walpole, d'abord parce qu'il était tin nobleman (un {jrand sci{;nour), et secondement, parce qu'il était iin (jentlcman (un lionime du monde). Mais pour no rien dire de ses incomparables lettres, ni du Château il' Otrtintc , il est lo dernier des lloniains, l'auteur do la Mère mystérieuse, tragédie du premier ordre, «jui n'est pas une langoureuse pièce d'amour. >■

Dans les reproches dont Macaulay s'est fait l'habile organe, sinon dans ces i^eproches mêmes, il y a beaucoup de ces causes que dit Byron. Et le grand écrivain anglais, dans ce même article où il s'est fait l'accusateur plus que le critique d'Horace Walpole , n'a pas été tellement au delà de ses intentions, et n'a pas tellement enivré son goût et sa raison de l'ivresse de la satire , qu'il n'ait, au risque de se contredire lui aussi, reconnu à Walpole des qualités supérieures , entre autres, celle de n'être jamais ennuyeux. C'est déjà quelque chose , et dans le triple suffrage de Walter Scott , de lord Byron et de son plus digne adversaire lui-même , la mémoire littéraire de Walpole trouve un assez beau monument.

Dans le mois de mai 1747, Horace Walpole acheta Strawberry- Hill.

« Pour pou qu'on ait passé huit jours en Angleterre, on a vu Richmond, et si l'on a vu Richmond, on a remonté lo cours tranquille de la Tamise, (jni, d'un large bras de mer agité ot noirci p((r tons ces mille vaisseaux , pressés entre deux lignes innnenses do magasins couleur de suie, devient, à quelques milles do l.ondres, imc jolie rivière toute ehampêtxe, dont les eaux limpides et lentes baignent à pleins bords deux rives d'un vei't éclatant. Là, les yeux enchantés n'aperçoivent qu'ilumiides prairies, arbres épais, élégantes habitations, enfin le plus riche paysage do l'Angleterre noyant ses masses de verdure et do fraî-

1 Voir aux OEiivres diverses de lord Macaulity, trad. Ainédce Picliot [Hachette, 1860), t. I'^'', le curioux et ainnsant £■««/ sur les deux Walpole, rcsseui- Llaut un peu trop à la faeon de la caricature, mais d'une caricature demaitre.

SA VIE, sors SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clxvu

cheur dans cette vapeur bleuâtre qui prête à la campagne un charme fantasticpie. Sur la rive gauche, en face de la colline de Richmond , dont Thompson a chante la vue et les ombrages, s'étend le bourg de Twyckenham, illustre par la présence de Bacon et de Pope... Les grands noms de l'Angleterre historique et littéraire s'y trouvent à chaque pas , et la beauté du site est la perfection du paysage anglais.

» Là, sur cette allée de jardin qu'on appelle la route de Hampton- Gourt, il y avait, cent ans avant nous, une chétive maison des champs, séparée de la rivière par deux ou trois prés. Elle avait été bâtie en 1698 pai' le cocher d'un grand seigneur, puis habitée successivement par un poète , par un évêque, par des pairs du royaume, et elle l'était entiii par une marchande fort en vogue à Londres, et qui la vendit à Walpole comme un des bijoux dont elle faisait le commerce. Du moins s'en empara-t-il avec une joie d'enfant, charmé d'avoii- beaucoup à créer, car il n'y trouvait guère à conserver que la j)lace, l'herbe et la vue. Il connuença par lui donner, au lieu du nom vulgaiie de Chopp'd Straw- Hall , un nom (|u'il découvrit dans quelque vieux titre , celui de Strawberry-Hill (Colline aux fraises), et il s'occupa sans délai d'en faire une résidence à son gré. Une description complète et minutieuse nous serait facile. Comme il passa vingt-cinq années à l'agrandir, à lembellir, et toute sa vie à l'admiier, ses lettres sont une continuelle peinture, tantôt du jardin , tantôt du bâtiment , avec toutes les merveilles et toutes les frivolités qu'il y avait réunies. Ses projets, ses travaux, ses plantations, ses constructions, la distribution des appartements , les détails de l'ameublement, il explique tout à ses amis; il demande leur avis, emploie leur talent, appelle des aitistes, et ne proclame son œuvre finie qu'après l'année 1772.

>' Alors, il ne peut résister au plaisir décrire et enfin d'imprimer une Description de /a vitlii de M. Horace Walpole. Ce sont de nouvelles ALdes Walpolianœ, (jui ne lui donnèrent que du plaisir; tandis qu'il eut un jour la douleur de voir Hougton abandonné et dépouillé de ses plus nobles ornements, il jouit juscjua la fin de Strawberry dans tout son éclat. Le précieux mobilier n'en a disparu (pi'il y a quelques années, à la voix du crieur |)ublic, et la maison est restée debout, quoique dégradée, car c'était un bâtiment de fantaisie, une fabrique de jardin plutôt qu'un manoir durable. Elle dépérit a vue d'œil. Cependant on peut en juger encore l'architecture. La postérité, à laquelle, par des écrits durables, Walpole a recommandé son œuvre de prédilection , a beaucoup rabattu de l'admiration qu'il aurait voulu lui en suggérer. Elle trouve que le souvenir du maître du lieu vaut mieux que le lieu lui-même, et elle n'en peut guère aimer que ce qu'il n'a pas fait, ce que le temps ne détruit pas, le paysage. Mais, telle quelle est, cette habitation est un monument dans l'histoire de l'art des jardins, de cet art si cher aux Anglais, et le seul dans lequel ils soient des maîtres. Walpole s'y connaissait. Il était lié avec Kent, le célèbre dessinateur des parcs de son temps. Il a écrit sur l'art dont il l'apjjelle le Calvin, pour l'avoir réformé. Une partie intéressante de sa correspondance contient le récit de ses voyages dans (juelques-uns des gratuls châteaux et des lieux pittorescpies de l'Angleterre...

» Strawberry-IIill était sans histoire; mais la vue n'avait besoin que d'être encadrée par des massifs, et le jardin était fort joli, trop orné

cLxviii MADAME DU DEFFAND.

cependant, car le ])roprietaire aimait les bagatelles; cetait nn des faibles de son esprit. A ses admirations il mêlait des caprices, et il parle de ses poissons rouges avec autant de complaisance que de ses bustes antiques. C'est un peu ce goût pour le singulier et l'artificiel (pii le porta à transformer un rustique cottage en monument gothique. Il eut le premier, un des premiers du moins, l'idée de relever ce style d'architecture du discrédit où l'avait jeté l'imrtation des Italiens. Il en sentait vaguement les mérites, il en comprenait les raisons et les origines, il en étudiait même les âges et les formes, et il commençait, il cherchait du moins cette science du gothique qui fut retrouvée après lui, et (pii fut une mode avant d'être une science...

,. L'essai d'Horace Walpole fut médiocrement heureux. Cet

édifice en plâtre, avec ses tours, ses créneaux, ses galeries, ses ornements pointus, est un pastiche indécis et nu'squin , lourd et maniéré, un peu château, un peu chapelle, une \Taie décoration de théâtre, qui lui servait à signer indifféremment ses lettres : le lord ou tabbc de

Strawberry-Hill Le château de Walpole ne prétend pas même à

l'illusion de la réalité; il n'est pas construit en matériaux solides. C'est une croquade féodale souvent recrépie, souvent repeinte, fort inférieure aux derniers progrès de l'art rétrospectif dont elle est un début. Cet art contestable, on l'a perfectionné sans cesser d'en abuser.

" Mais il faut se rappeler que Walpole commençait. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, il donnait l'éveil. Peut-être le gothique lui plaisait-il, parce que c'est ce que les gens du métier appellent nn style amusant. Il s'amusait beaucoup, en effet, â Strawbcrrv-Hill. Autels antiques, sculptures romaines, colonnettes ou moulures arrachées à d'anciens châteaux ou à de vieux monastères ; armures, lampes, vitraux, il mêlait tout, avec des escaliers, des cheminées, des fenêtres, des plafonds qu'il faisait dessiner par des artistes modernes , et il formait ini assemblage incohérent de stvles et de genres oii se disputaient confondus le factice et le réel. A côté des objets d'un art véritable (jue sir Horace Mann lui envoyait de Florence; à côté des tableaux d'IIolbein ou de Van Dvck, des bronzes de Cellini, des émaux de Petitot, il accumulait des curiosités de bric-à-brac et toutes les raretés vulgaires qu'on recherche encore aujourd'hui et qui semblent plus faites pour une boutique (|ue pour un musée *. "

Walpole convenait avec bonne foi et une bonne grâce un peu dédaigneuse de ce défaut de proportions, de ce manque d'harmonie. Il s'en excusait sur Timpossibilité absolue de reconstituer mi édifice gothique dans Tentière fidélité du type primitif, sans se réduire en même temps aux modes , au costume , aux usages , aux mœurs dont cet édifice n'était autrefois que le cadre. Mais chez lui le dilettantisme n'allait pas jusqu'au sacrifice des commodités les plus élémentaires de la vie, et il aimait encore mieux le confortable que l'exactitude de la couleur locale.

* L'Angleterre au dix-huitième siècle, p. 53 à 59.

Ct

Fac-siimile d un billet autocfinpht de madame du Ueffand, avcuifle,

à Horace PFalpo/e.

q/(1 /n.cL /7XcU7i,f.u LhHLj /^-O^^"^ tir^^^ ?7Xû/z ^-^//^ ^^'^-. O-OiU -^^e, 4

SA VIE, S0>' SALOX, SES AMIS, SES LETTRES. (i.xix

Strawberrv-Hill devint la passion de son niaitre. Il fit bientôt à ce lieu favori , à ce castcl gothique , une renommée qui le mit à la mode. Strawbei'ry-IIill et son hôte aimable et bizarre firent souvent le sujet des conversations légèrement ironiques du grand monde , et l'imagination populaire ajouta à leur physionomie les détails fantastiques de la légende. Walpole recevait à son manoir im grand nombre d'amis , de voisins , notamment Ketty Clive, mie actrice célèbre et spirituelle qui habitait Twyckenham et qui passait pour être un peu plus que l'amie de son hôte. Les beautés en vogue, les orateurs célèbres , les étrangers de distinction , des essaims de gracieuses Françaises venaient y goûter , au milieu des madrigaux (Walpole prenait sa revanche dans ses lettres), les bonnes fortunes de la curiosité et de la conversation.

Par ces visites incessantes qui animaient et renouvelaient sa société, par la diversité systématique de ses études et de ses plaisirs, Walpole avait faitjde sa maison une sorte de caravansérail, et de sa vie oisive l'existence la plus occupée. Il établit une imprmierie à Strawberrv-Hill , et de cette presse particulière est sortie, sous ses veux , toute une petite bibliothèque qui porte le cachet du luxe, de l'art et du goût. C'est même la tentation de cette presse qui finit par triompher de sa paresse et de ses scrupules et par le rendre auteur ; il devait en ai'river autant au prii:ice de Ligne.

Il commença par deux odes inédites de son ami Thomas Gray (1757) ; il se fit même éditeur d'ouvrages anciens, d'un Lucain , par exemple, annoté par Bentlev. Enfin il songea à s'imprimer luimême. Pendant longtemps il s'était borné à quelques petits vers, pai'fois jolis , le plus souvent médiocres, et à des compositions anonymes , insérées dans ce journal The World (le M onde) ^ dont Macaulav a si cruellement raillé l'aristocratique rédaction. C'étaient en général des fictions satiriques sur les nueurs et les événements du jour, et quelques-unes eurent du succès. Il n'avait encore trouvé ni son rôle ni sa voie. On peut dire que ce furent les Mciuoircs de Gramont, ce chef-d'œuvre de la littérature de grand seigneur, qui lui révélèrent son génie et sa vocation.

« Ce livre, dit notre {juide einincnt dans cette étude sur Walpole, plaisait infiniment à son genre d'esprit, qui goûtait l'exquis, ne craignait pas le hasardé, et pouvait descendre jusqu'à la mauvaise frivolité, quand il avait épuisé la bonne... Walpole entreprit de tout rectifier, de tout éclaircir, et nous lui devons le premier essai d'une édition classique du livre que Chamfort appelait ironiquement le bréviaire de la noblesse française. On peut croire que le personnage du comte Hamilton était fort du goût de son ('diteur. et que. sans se l'avouer, il n'était ])as

CLiK MADAME DU DEFFAND.

éloigne de se modeler sur lui. Écrire avec lé{;èreté, observer avec finesse, avoir du talent autant (ju'iin hnnniie du monde en j>ent montrer sans changer de condition, telle tut l'andjition constante de Walpole, et on le voit s'atticher de préférence aux auteurs qui ont eu le mérite dans le métier, et qui sont arrivés à la renonunée sans faire état de la poursuivre. De là, son enthousiasme pour madame de Séngné* »

Il portait cette aristocratie de goût jusque dans la bibliographie. Il a consenti à faire un catalogue d'auteurs, mais c'est le Cataloyue des auteurs royaux et nobles de C Angleterre , avec la liste de leurs ouvraijes (1758). Les Ane r dots of Paintin(j , histoire critique et anecdotique de la peinture en Angleterre, ont une autre valeur et sont un des plus agréables et des plus utiles manuels de riiistoire de l'art dans un pays qu'il soit possible de feuilleter (1762). Enfin , il songea à mettre en roman les mœurs et les aventures dont son manoir eût pu être au moyen âge le théâtre , et il fit le Château d'Otrantc, sorte de fiction fantastique et historique, tragique et grotesque , qu'il regardait comme l'inauguration d'mi genre nouveau. C'est celui de ses ouvrages dont il fut le plus satisfait ; celui dont le succès , faisant violence à son orgueilleuse modestie , l'obligea de déposer le masque de l'anonyme ; celui enfin qui le place le plus haut dans l'estime des juges littéi'aii^es de son temps et du nôtre. Walter Scott et lord Byron l'ont tous deux, avec l'indulgence que donne la conscience de sa supériorité , déclaré un chefd'œuvre, et ^Macaulay lui-même lui a donné en ces termes un brevet de lisibilité :

•' Le roman, bon ou mauvais, marche toujours; pas de digicssions, pas de descriptions hors de propos ni de longs lUscoiu's. Chaque phrase fait avancer l'action, l'intérêt se soutient et se renouvelle; le merveilleux est absurde, les personnages sont insipides; mais aucun lecteur ne déclare le livre ennuyeux. »

C'est en 1765 que Walpole , dégoûté de la vie publique par la disgrâce de son ami Conwav, averti par de plus fréquents accès de goutte de la décadence de sa jeunesse et de sa force, songea à aller en célébrer agréablement la fin à Paris et à y faire consacrer dans les salons la réputation de talent et d'originalité qu'il s'était faite en Angleterre. Lord Ilertford , frère aîné de Conway , était alors ambassadevu- d'Angleterre en France , et l'auteur du Château dOirante se trouvait, grâce à cette coïncidence, dans les meilleures conditions de commodité , de plaisir et de succès. Dans l'été de 1765, la chute de Grenville et les refus capricieux de Pitt venaient

* L'Aiif/lctene au dix-liuitième siècle, p. 62.

SA VIE, SON SALON, SES A.MIS, SES LETTRES. clxxi

d'amener au pouvoir son ami le général Gonway, avec le titre de secrétaire d'Etat , sous la direction du marquis de Buckingham. AiN'alpole, qui avait défendu son ami disgracié de sa pkune , et lui avait offert sa fortune, avait été consulté lors de la formation laborieuse du cabinet. Il espérait quelque chose de plus, décidé, dit-il, à refuser une offre qu'on ne lui fit pas, dans la prévision de ce refus. Walpole, pris au mot d'une indifférence plus artificielle que sincère, quitta, de dépit, Londres et Gonwav, qu'il aljandonnait dans le pouvoir après l'avoir servi dans l'opposition. Il partit pour Paris le 9 septembre 1765, et y resta huit mois.

L'infiuence des sentiments qui précipitèrent son départ se lit trop facilement dans ses lettres de Paris , dont la misanthropie et la critique, plus juste que spirituelle, et plus spirituelle que pi'ofonde, peut se résumer dans cet aperçu :

« En tout, je ne voudrais pas nétrc point venu ici, car puisque je suis condamne à vivre en Anijletcrrc , c'est un soulagement (pu^ d'avoir vu que les Français sont dix fois plus niéprisajjles que nous. »

Walpole n'en pensait pas un mot, mais il était de mauvaise humeur. Du reste, il faut le dire, le spectacle des queielies parlementaires et religieuses , le gaspillage des finances, le trionqjhe des favorites, le réveil menaçant de l'opinion, les témérités de nos philosophes, ce ton déclamatoire des idées et des mœurs n'étaient pas faits pour encourager à I éloge un homme disposé à critiipier, et qui voyait la France à travers des lunettes jaunies par la bile. La décadence de la société française s'accusait déjà par des symptômes qu il a d'ailleurs observés et rendus avec une sévère franchise. Il la sentait moins à côté des femmes, encore spirituelles et aimables, et qui avaient d'ailleurs le bon goût de lui faire sentir qu'il leur plaisait. Aussi ne fait-il aucune difficulté de les préférer aux hommes. Lady Ilervey, une de ses amies , lui avait donné une lettre pour madame Geoffrin, dont il ne tarda pas à reconnaître le bon cœur et le bon esprit. C'est chez elle qu'il entendit parler pour la première fois, et probablement en termes peu favorables, de madame du Deffand.

« Toute teuMiie a ici lui ou deux autems plantes dans sa maison, et Dieu sait comme elle les arrose. Le vieux président Hénault est la pajyode chez madame du Deffiind, une vieille et aveugle débauchée d'esprit, chez qui j'ai soupe hier soir (5 octobre 1765). »

Trois mois après, il écrit à lady Hervey :

u Vous rirez tant qu'il vous plaira avec lord Ilolland de ma crainte

ci.xxii MADAME DU DEFI A.ND.

d'ôtre trouve rliarniant. Copciidaiit jo ne nierai pas mon elhoi, et assurément, rien n'est si fort à redouter que d'avoir ses membres sindes béquilles et son intelligence en lisières. Le jirincc de Goiiti s'est moque de moi l'autre jour à ce même sujet. Je me plaignais à la vieille aveugle chai mante, madame du DefFand, de ce qu'elle me ])referait M. Crawfurd. « Quoi! dit le prince, est-ce (pi'elle ne vous aime pas? „ — j\on, monsieur, lui clis-je, je ne lui plais pas plus que si elle " m'avait vu. »

On le voit, dès les premiers jours, madame du Deffand avait trahi sa sympathie pour le l>ri[lant et original Anglais, et il ne se dérobait pas à ce succès, sur lequel il trouvait alors la plaisanterie de bonne guerre, avec la farouche brutalité qu'il mettra dans certaines de ses lettres. Il ne se trompait pas non plus sur la nature du sentiment qu'il inspirait et qu'on attendait de lui. Ce qui lui fit mettre le l)àillon de la crainte à des expressions et à des confidences qui pouvaient être malignement interprétées, c'est qu'à Londi'es, où il vivait parmi des gens moins subtils et moins au courant des choses, il pouvait se dégager pour lui, à la suite de quelque indiscrétion de l'ambassade ou des journaux, un énorme ridicule de la situation qui à Paris était le plus flatteur des hommages, l'associait à l'autorité d'une fennne qui faisait le goût public et qui donnait le ridicule, mais ne le recevait pas. Cette inviolabilité de Paris ne l'avait pas suivi à Londres, où il se sentait exposé à tous les dangers d'une divulgation malveillante de certains passages des lettres de madame du Deffand. Il ne faut pas l'oublier, personne n'ignorait et pei'sonne ne niait que les lettres ne fussent ouvertes à la poste, dans un double but de précaution politique et de frivole curiosité. Le secret de la poste n'existait plus, la violation des lettres était passée à l'état d'habitude, de règle, de droit préventif de l'État , et tous les jours le lésultat du triage fait au cabinet noir allait amuser lé Roi ou avertir les ministres. Ce n'est pas au caractère de Walpole qu'il faut donc attribuer ses craintes et ses brusqueries parfois cruelles, c'est sur le peu de gai'anties qu'offrait alors l'inviolabilité apparente de la lettre confiée à la poste, que doit retomber la responsabilité des torts de Walpole. Celui qu'il est difficile de nier ou d'atténuer, c'est l'impatience que donnaient à un homme égoïste et ennuyé les égoïstes confidences de son ennui, que ne lui épargnait pas assez madame du Deffand.

Au commencement de I7G6', Walpole devenu plus intime avec

* Il est sinjjulier (juc Walpole, dans ses lettres éciitos de Paris à Georges Montajiu, durant ce premier vnvajjc de 1765-1766, n'v parle pas du tout de

SA VIE, SON SALON% SES AMIS, SES LETTRES, ci.xxu.

madame du Dt'ffaud eu tiacait à lady Ilervey un portrait daus lequel il n'hésite plus à lui donner l'avantage sur madame Geoffrin :

" Sa grande eniieniie, iiiadamc du Dcffand, ({iii a ctc pendant un temps très-court la maîtresse du Régent, est maintenant foii vieille et tout à fait aveugle; mais elle conserve tout : vivacité, esprit, mémoire, jugement, passion, agrément. Elle va à l'Opéra, aux spectacles, aux soupers et à Versailles; elle donne à souper elle-même deux fois ])ar semaine, se fait lire toutes les nouveautés , compose des chansons et de^ épigrammes nouvelles, et se souvient de tout ce qui s'est passé depuis ses quatre-vingts dernières années. Elle correspond avec Voltaire, dicte poiului de charmantes lettres, le contredit, n'est dévote ni à lui ni à personne, et se moque à la fois du clergé et des philosophes. Dans la dispute, et elle est sujette à y tomher, elle est très-animée, et pourtant presque jamais elle n'a tort. Sou ju{;ement sur tous les sujets est aussi juste que possihle; sur toutes les cpu'stions de conduite aussi fautif que possihle, car elle est toute amoiu- et toute haine, passionnée pour ses amis jusqu'à l'cnthousiasine, encore en peine d'être aimée, non par ries amants hien entendu, et eiuiemie violente, mais ouverte.' Connue elle ne peut avoir d'amusement ([ue la conversation, la moindre sollicitude, le moindre ennui lui est insupportable, et la met à la discrétion de quelques êtres indignes qui mangent ses soupers, lorsqu'il n'y a personne d'un plus haut rang, qui devant elle se font des clignements d'yeux et se moquent d'elle; gens qui la haïssent parce qu'elle a dix fois plus d'esjnit (pi'eux, mais (pii n'osent la haïr (jue parce (pTelle n'est pas riche. »

Nous sommes arrivés à l'époque qui ouvre la correspondance entre madame du DefFand et Walpole. Nous croyons que pour l'appréciation de celle de Walpole, le meilleur avis, le plus juste et le plus délicat est celui de Técrivain qui a dit :

'< Les lettres françaises de M. \Val|)()l(' n'auraient pas dciprécié son esprit, et elles a(uaient prouvé, elles prouveraient encore, que s'il eut daus ses lapports avec madame du Detfand les craintes puériles, les soupçons d'une vaniti^ iM<[uiète, et par suite, la sécheresssc et la dureté (pu; les hommes poitent dans des affections plus vives et plus puissantes, il ne trit j>as insensible à l'attachement qu'il inspirait. Il aima madame du Defliuid comme on pouvait l'aimer, et connue il pouvait aimer. Il parle d'elle avec estime, a\('c respect, avec tendresse, à ses autres amis. Il est fier de lui plaire et ne s'en défend pas. Sa correspondance avec elle (ul toujours exacte et soigneuse; il letourna quatre f()is à Paris, et il ne cachait point (pie c'était pour elle. Il n'y revint plus lors(pi'il l'eut jjcrduc. H avait assurément la personnalité d'un vieux

niadnine du Deffaiid. Il ne sera question d'elle, dans cette série de Lettres^ que dans celles du vov.w'e de 1769.

oLxxiv MADAME DU DEFFAND.

garçon et cet ombrageuv sentiineiit d'un certain décorum particulier à son pays ; mais cela empéclie-f-il d'être touche dune atlcction vraie et d'v repondre sincèrement? Il était insiipjtortable, d'accord; il n'était pas indilFércnt * . »

Madame du Deffand est plus à plaindre que Walpole n'est à blâmer. Tel est, croyons-nous, le vrai critérium pour apprécier sainement cette correspondance, où, entraînée par cette seconde jeunesse qui choque toujours ceux qu'elle ne charme pas, et qui a besoin pour être goûtée d'un cœur en proie au même subit épanouissement, madame du Deffand se montre aussi exigeante que Walpole est revêche. Où serait allé ce renouveau importun si Walpole ne l'avait étouffé dès les premiers jours sous la glace de ses remontrances et de ses mépris? ^ladame du Deffand avait trop d'esprit pour faire de cette amitié suprême ime passion ridicule. Mais en y l'éfléchissant, on comprend et on excuse, sans trop l'approuver, l'exécution inexoi'able de Walpole , et on le tiouve plus dur que coupable. Madame du Deffand elle-même finit par s'incliner sous l'ascendant de ce bon sens impérieux, et elle se résigne, non sans quelques protestations déplus en plus étouffées, contre cet arrêt plus raisonnable que galant , qui réduit ses sentiments à la mesure ma peu étroite d'un affectueux commerce d'esprit. Tout en se plaignant de la sévérité de son tuteur, elle rend justice à sa lovauté. Il ne l'a ni dupée ni trompée. Il l'a avertie dès les premiers jours de ne mettre dans leurs relations, traversées par tant d'incompatUjilités et par l'absence, que ce qu'il voulait y mettre lui-même.

Voici quelques extraits qui permettront au lecteur d'apprécier cette seconde phase de renoncement , de résignation , de somiiission , de mise stir le pied de paix de sentiments ti-op vifs et trop militants. Jamais pénitence ne fut acceptée et variée et fraudée avec plus de grâce et plus d'esprit. Walpole lui en avait d'ailleurs sauvé toute l'himiiliation , en lui en confiant franchement l'unique raison, a la prudence" )> . Il aurait pu ajouter : et l'horreur de tout ce qui est déplacé, exagéré, affecté. Il avait, sur ce point, donné à Rousseau, dans une lettre fameuse écrite sous le nom du roi de Prusse, une leçon de discrétion et de modestie , où l'esprit français assaisonne une crudité un peu anglaise , et qui montre qu'il n'épargnait pas

' L' Aiiglrterrc an dix-huitième siècle, p. 85. Sur cette liaison d'Horace Walpole et de niadainc du Deffand, ses mystères et ses délicatesses, il faut lire et relire le inaitie inimitable en fait d'analyse morale et d'analvse littéraire, l'auteur de l'article exquis, p>i7nu\- inter non pa)vs, consacré à madame du Deffand, dans les Cauxerics du Lundi, t. I*'', p. 420 à 431.

- Voir notre t. I^r, p. 385.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clxxv

plus les déclamations de l'espril ({iie relies du cœux", et n'était pas plus tolérant pour les fautes du (;énie que pour les faiblesses de

Madame duDeffand, qui avait applaudi à la leçon donnée à Rousseau, ne pouvait que se plaindre de celle quelle recevait elle-même, à tort ou à liaison. Et c'est cette protestation de plus en plus humble, de plus en plus soumise, de plus en plus repentante, qui donne un cai'actèie si touchant et un intérêt presque dramatique à ces passages de ses lettres qui ressemblent à des soupirs étouffés dans un sourire :

Paris, jeudi 30 octobre 1766.

>' Ah! quelle folie, quelle folie, d'avoir des amis d'outre-mer, et d'être dans la dcj)eiidaiice des caprices de jNeptime et d'Éole ! Joignez à cela les fantaisies d'un tiitem', et voilà une pu})ille bien lotie. Il n'y a point en de courrier ces jours-ci; je m'en consolerais aisément si je n'étais pas inquiète de votre saute. Je vous assine ([u'il n'y a plus de votre individu que ce seul point qui m'intéresse; d'ailleurs, je crois que je ne me soucie jilus de vous; mais il m'est absolument nécessaire, aussi nécessaire que l'air que je lespire, de savoir que vous vous portez bien : il faut que vous ayez la complaisance de me douuei' régulièrement de vos nouvelles par tous les counners : remarquez bien que ce ne sont jioint des lettres (jue j'exige, mais de simples bulletins : si vous me relusez cette complaisance, aussitôt je dirai à Wiart : Partez, |)renez vos bottes, allez à tire d'aile à Londies, publiez dans toutes les rues que vous y arrivez de ma ))art, que vous avez ordre de résider auprès d'Horace Walpole, (ju'il est mon tuteur, que je suis sa pupille, que j'ai pour lui une passion effi'ènèe, et que peut-être j'arriverai incessamment moi-même, (pie je m'établirai à Strawberry-Iiill , et qu'il n'y a point de scandale r[ue je ne sois prête à donner.

» Ah! mon tuteur, prenez vite ini flacon : vous êtes prêt à vous évanouir ; voilà pourtant ce qui vous arrivera , si je n'ai pas de vos nouvelles deux fois la semaine. »

« Votre lettre m'a si fort troublée, que je suis coumie si j'étais ivre : je remets à demain à coutinuer celle-ci.

Samedi l"""" novembre 1766, à quatre heures.

« C'est un malheur ])our moi, et un très-grand malheur, que l'amitié que j'ai prise poin* vous. Ah! mon Dieu, qu'elle est loin du roman, et que vous m'avez peu connue (juaud vous m'en avez soupçonnée! Je ne vous aime (|ue parce que je vous estime, et ([lie je crois avoir trouvé en vous des qualités que depuis cinquante ans j ai cherclu-es vainement dans tout autre : cela m'a si fort charmée, (]ue je n'ai pu me défendre de m'attacher à vous, malgré le bon sens (jui me disait que je fusais une tolie et que nous étions séparés ])ar mille obstacles; qu'il était impossible que je vous allasse trouver, et (pie je ne devais pas m'attendre que vous eussiez une amitié assez foife pour (|iiitter votre pays, vos anciens amis, votre Strawberry-Hill, pour venir chercher, ({uoi? une

ci.xxvi MADAME DU DEFFAND.

vieille sibylle retirée dans le eoin d'un eoiiveiit. Ah! je inc .suis toujoiu.s fiiit justice clans le fond de mon ànic. » (1'' novembre 1766.)

« Tenez, mon tuteur, je ne |)uis pas m'empêeher de vous le dire, j'ai de l'amitié pour vous, et votre excessive fiauchise est ce qui m'attache le plus. Je ne vous suis bonne à rien, je dois passer le reste de ma vie loin de vous, mais ce m'est une consolation de savoir qu'il existe une personne qui mérite l'estime et qui eu a i)our moi. Vous me pardonne/, bien cette petite douceur, elle n'excède point ce qui est d'usa^je pouitout le monde, il n'y a de différence cpie de la vérité au compliment. » (5 juillet 1767.)

« Adieu, mon tuteur, (jue je u'aie rien à combattre avec vous, n'ayez nulle espèce de tléfiance de moi, excej)te/.-moi, s'il se peut, des rèfjles que vous vous êtes prescrites ; n'ajoutez point volontairement de la fioideur à l'indifférence. » (5 juillet 1767.)

« A pro|)OS de cinquante ans, il y a à peu pi es ce teuips-là que j'ai été mariée; il était dans l'ordre des choses jjossibles (pie vous eussiez été mon fîls, j'ai bien du rc{;ret que cela ne soit pas. » {â juillet 1767.)

« L'expérience vous a amené à mépriser tous les hommes, vous fait détester l'amitié, vou.s a rendu insensible; et en même temps vous sacrifiez votre santé, votre traufpuUité, votre vie aux intérêts de ceux dont vous ne vous souciez point! Ah! convenez que cela est incompréhensible. Votre conduite avec moi est bien plus intelli^pble, malgré toutes ses contradictions ap|)arentes; aussi sais-je l)ien à quoi m'en tenir, et je ne vous demanderai jamais d'éclaircissements sin- cet article ; je sais pourquoi je vous suis attachée : ni le temps, ni l'absence, ni vos variations ne me feiont jamais changer poiu' vous: vous êtes sincère et bon, vous êtes variable, mais constant, vous êtes dur, mais sensible, oui, sensible, et très-sensible, (pioi (pie vous puissiez dire ; vous êtes noble, fier, généreux, humain; eh bien! n'est-ce pas assez pour (pie vous puissiez être impun<Mnent fantascpie, bizarre et ([uelquefois un peu fou? Ce portrait vous plaît-il plus fpie l'autre? » (3 août 1767.)

Cette éternelle dispute , cette querelle à la fois comique et touchante, fait le fond, quelque peu monotone, de la correspondance de madame du Deffand avec Walpole, en dépit d'une admirable fécondité à varier son thème ; fécondité qu'elle puise à la fois dans son esprit et dans son cœur, et malgré la bi'oderie d'anecdotes, de jugements, de portraits dont elle orne la trame de cette perpétuelle déclaration. Nous avons insisté sur cet aspect des lettres, avec la préférence que, dans nos études, nous donnons toujours à ce qui révèle une àme sur ce qui ne nous montre qu'un esprit. Le principal et le plus puissant intérêt de la correspondance avec Walpole est là. C'est là qu'est le drame. Nous dédommagerons le lecteur d'une analyse un peu minutieuse, en le dispensant de l'ennui de nous

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, clxxvii

voii' compter et mesurer, pour lui, com\mi un ciccronc , les beautés littéraires et les mérites historiques des lettres de madame du Deffand. Nous ne numéroterons pas les anecdotes, nous n'apprécierons pas les portraits, nous ne discuterons pas les jugements. Le lecteur saura bien trouver son bien où il est et s'arrêter, sans y être dressé, aux endroits agréables ou utiles.

Il ne nous reste plus , pour achever notre tâche , qu'à épuiser la veine biographique, à faire vme dernière fois le tour du salon de madame du Deffand et le tour de son âme, et à la conduire à la fui de cette existence dont les seize demièi'cs années tournent autour de Walpole, comme la terre tourne autour du soleil.

De 1766 à 1770, Walpole fit deux voyages à Paris.

Le premier voyage, la première visite à madame du Deffand, car il n'y venait guèi'e que pour elle et ne s'en cachait pas , est du 23 août 1767 au 9 octobre suivant.

«Enfin, enfin, s'ccric madame du Deffand, le 23 août au matin, il n'v a phis de mer qni nous sépare. « Et elle s'in(jenie en mille soins, mille prévenances, mille flatteries charmantes, et oii respire mie tendresse de cœur qu'elle s'efforce de contenir et qui déborde jusque dans ses efforts pour la dissimuler et la voiler de plaisanterie.

11 Oh ! je ne saurais me persuader qu'un homme de votre iiuportance, <|ui tient dans sa main tons les rcssoits d'un {jrand État, et par concomitance ceux de toute l'Europe, se soit détermine à tout quitter pour venir trouver une vieille sibvlle. Oh! cela est bien ridicule; c'est avoir toute Iwnte bue que d'avoir pu prendre un tel parti; toutefois, je l'avoue, j'en suis bien aise. »

jMais elle s'est moins contenue qu'elle ne voulait. Elle a encore, malgré elle, laissé entrevoir son secret. Son cœur Fa trahie. Elle s'en accuse, s'en excuse, s'en corrige avec une franchise et une bonne volonté vraiment attendrissantes.

Paris, vendredi 9 octobre 1767, à dix heures du matin.

Que de lâcheté, de faiblesse et de ridicule je vous ai laisse voir! Je m'ëtois bien promis le contraire; mais, mais... oubliez tout cela, pardonne/.-le-moi, mon tuteur, et ne pensez plus à votre petite que pour vous dire (ju'elle est raisonnable, ob('issante, et par-dessus tout reconnaissante; que son respect, oui, je dis respect, cpie sa crainte, mais sa crainte filiale, son tendre, mais sérieux attachement, feront . jusciu'à son dernier moment, le bonheur de sa vie. Qu'importe d être vieille, d'être aveufjle? qu'importe le heu qu'on habite? ([n'importe que tout ce qui environne soit sot ou extrava{;ant? Quand l'ànic est fortement occupée, il ue lui manque rien que l'objet qui l'occupe; et quand cet objet répond à ce qu'on sent pour lui, on n'a plus rien à désirer. »

ci.Ksviii MADAME DIT DEFI AND.

P;u-i.s, mardi 27 octoltre 1767-

« Vous êtes content de ma première lettre, vous le serez de toutes les autres, au nioius à certains égards; mais je ne vous réponds jjas de suivre exactement votre exemiile : je n'ai pas tant de dignité que vous; je ne suis ni aussi i-aisomiablc ni aussi calme, parce que je ne suis pas aussi fioide; mais, mon tuteur, pourvu (jue l'on fasse de son mieux, on n'est pas tenu à davantage.

» Épargnez-moi, je vous prie, toute espèce de réprimandes et de corrections, il ne dépend pas de moi d'être affectée comme vous voudi'iez que je le fusse; contentez-vous que je ne vous laisse voir ce que je pense, que quand je ne peux pas foire autrement. "

Mardi 12 janvier 17G8, à cinq heures du soir.

«Au nom de Dieu, mon tuteur, finissez vos déclamations, vos protestations contre l'amitié. Ne nous tourmentons point l'ini et l'autre, moi, en vous vantant ce que vous détestez, et vous, en blâmant ce que j'estime; laissons là l'amitié, bannissons-la; mais n'ignorons pas le lieu de son exil, pour la retrouver s'il en était besoin; voilà la grâce que je vous demande; et la promesse que je vous fais, c'est de ne jamais prendre son nom en vain. »

Et elle met, lui autre jour, cette promesse en chanson, sur un vieil air qu'elle aime Ijeaucoup :

Vous n'aurez plus à vous plaindre De mon trop d'empressement.

Ouvrez mes lettres sans craindre D'y trouver du sentiment.

Je sens, je sens ' 1

Que je peux, sans me contraindre, Prendre un ton indifférent.

Paris, dimanche èiO octoljre 1768.

« Ali! je suis bien éloignée de vous croire guéri, et je vous tiens encoi-e plus malade de l'esprit que du corps ; mes lettres sont pour vous ce (pic sont les pâtés de Périgueux <{ue J. Wilkes reçoit dans sa prison; il les trouve remplis de poison, et s'il y en a en effet, c'est celui qu'il y met. Nous avons un dicton ici qui dit : Quanil Dagobert voulait noyer ses chiens, il disait qu'ils étaient enragés. Pour moi, je crois que vous l'étiez un peu quand vous avez écrit cette charmante lettre que je reçois. La belle comparaison que vous faites d'une phrase de ma lettre, dans laquelle je dis que craifjnant de vous perdre, je regarde comme un malheur de vous avoir connu ! Je ne crois pas (jue la religieuse portugaise (l'abord eût un amant goutteux; et s'il le devenait, je crois qu'elle ne s'en soucierait plus guère. Mais, monsieur, j'ai cru qu'il n'était pas indécent, ni trop passionné, de dire de son ami ce qu'on dit tons les jours de son chien; je suis persuadée, par exemple, que si les couches de Rosette ont été fâcheuses, vous aurez dit dans ces instants que vous étiez fâché de vous y être attaché, etc. »

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETIRES. clxiix

Paris, dimanclio 13 novembre 1768.

Je vous dis, avec la plus grande vérité, que vous avez réussi dans votre projet ; l'amitié, tout ainsi qu'à vous , m'est devenue odieuse ; attendez-vous, si vous voulez, à en trouver dans mes lettres; vous verrez si je suis incorrijjible. Oh ! non, je ne le suis pas, l'injustice me révolte et me tînt le même effet que vous fait le romanesque.

» Ne me grondez plus, mon ami, je vous en conjure, ne m'appelez plus I\I((flarnc, c'est luie pmiition qui m'est odieuse, c'est pour moi ce ({u'est le fouet pour les enfants. Vous êtes un précepteur trop sévère, vous êtes intolérant.

» Je ne sais pas pourquoi je m'obstine à me soucier de vous. »

Dimanche 29 janvier 17C9.

« Que répondre à votre lettre? rien du tout; c'est le parti que je prends pour celle-ci et pour toutes les autres; je n'ai point de promesse à vous faire, mais je m'en fais à moi-même et j'y serai fidèle. «

Le second voyage d'Horace \N^alpole à Paris eut lieu du 18 août au 5 octol)re 1769. A ce iiionient, madame du Deffand est complètement résignée, sinon pacifiée, et son cœur, faute d'air, ne fera plus que palpiter. Nous aurons à noter les derniers soubresauts , les cris suprêmes de cette agonie du sentiment qui a trop tard renouvelé sa vie, et a, d'un rajeunissement inopportun, essayé en vain de vaincre le temps et de triompher de l'expérience :

«Je ne veux point parler de votre arrivée, je ne veux rien dissiper du plaisir que j'aurai de vous revoir, je renferme tout ce que je pense, je le réserve pour vous ; mais ne craignez point les grandes efiiisions; vous dcAnnerez ma joie, et mon plus giand soin sera de la contenir ; nous aurons tant de sujets de conversation, qu'il me sera facile de ne vous pas parler de moi. »

Nous savons par les lettres d'Horace Walpole à Georges Montagu le secret de ses sentiments et de ses impressions , et il est incontestable, après l'avoir lu, que s'il ne donna pas à madame du Deffand en fait d'amitié selon la mesure de ses désirs, il lui donna du moins selon la mesure de ses forces. Qui pourrait se flatter, à l'âge de Walpole et dans sa situation, de faire plus pour une femme de soixante-treize ans qui a économisé son cœur pendant toute sa vie, et se trouve, à l'heure où l'on n'aime plus , aimer pour la première fois?

" Ma vieille amie a été charmée de votre souvenir : elle m'a fait pro mettre de vous adresser, en retour, mille compliments; elle ne peut concevoir ])ourquoi vous ne venez pas à Paris. N ayant jamais trouvé par elle-même de différence entre vingt-trois et soixante-treize ans, elle s'imagine que rien au monde ne saurait empêcher un homme de faire

cLxxx MADAME DU DEFFAND.

sa volonté; et, si elle n'était point aveiiyle, nnlle considération ne l'airéteiait : vous la veniez à Strawbeny. Elle fait des con])lets, elle les chante : elle se lapjjellc tous ceux qu'on a faits; et, ayant passé de l'àgc des folies à l'àffc de la raison, elle réunit toute l'aniabilité du premier à la sensibilité du second, sans avoir la vanité de lun ni l'impertinence j)édantcsque de l'autre. Je l'ai entendue discuter, avec toutes sortes de cens, sur toutes sortes de matières, et Jamais je ne lai vue dans son tort. Elle humilie les savants, redresse leurs disciples, et trouve des sujets de conversation pour tout le monde. Tendre comme madame de Séviffué, elle n'a aucun de ses préjugés; son {foût est même plus étendu. Malgré l'extrême faiblesse de sa constitution, son courage lui fait supporter une vie de fatigue, qui m'excéderait s'il me fallait demeurer avec elle; par exemple, après avoir soupe à la campagne, rentrons-nous à une heure du matin, elle projjose d'aller promener sur les boulevards, j)ar le motif (pi'il est trop tôt pour se coucher; hier même, cpioifjn'clle lut indisposée, j'eus beaucoup de peine à lui persuader de ne pas veiller jus(pi'à trois heures, par amour pour la comète; elle avait, à cet effet, prié un astronome d'ap[)ortcr ses télescopes chez le président Hénault, pensant que cela pourrait m'amuser : enfin sa bonté pour moi est telle, que, malgré mon âge, je ne suis pas honteux de me livrer à des plaisirs que j'avais abandonnés chez moi ; non , je mens; j'en rougis, et je soupire après mon pauvre Strawberrv, tout en songeant que je n'aurai probablement jamais le courage de venir revoir cette bonna et sincère amie, qui m'aime autant que le faisait ma mère. Mais quelle folie de penser à l'avenirl Alil je l'avoue, cette idée m'afflige. »

XXYI.

Au moment où nous sommes parvenu, il est indispensable de jeter un dernier coup d'œil sur le salon de Saint-Joseph, de 1760 à 1770, et d'en énuméi-er, ne pouvant plus leur donnerun portrait, les habitués, dont la foule a succédé à TéliLe et l'empressement à l'affection.

Le président Hénault et Pont-de-Veyle demeurèrent toujours, depuis la mort de Formont, les deux habitués de fondation et de prépondérance. Mais il faut disputer le président à la cour et Pontde-Veyle au prince de Conti, aux Duras et à d'autres. C'est de 1751 ' que datent ces premières infidélités du président, qui auourd'hui, devenu courtisan et dévot, rend à Dieu et à la reine ce qu'il donnait autrefois à l'Opéra. Madame de Mii'epoix, elle, va tomber du rôle d'amie de madame de Pompadour à celui de chaperon de madame du Rarry. ;Madame de Forcalquier est à madame du Pin, à l'ambassadeur d'An(;leterre, au duc d'Aiguillon.

1 Voir la lettre de M. Sahulin à notre t. pr^ p. 141. — V. aussi p. 188, lettre (lu chevalier d'Aydie (1753), et lettre de 1754 du Imron de Scheffer (p. 213); entin, lettre du chevalier d'Aydie du 29 juillet 1755.

SA -VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clxxxi

Les vides de ces partages, de ces désertions, sont comblés par toute une société nouvelle qui tranche sur l'ancienne par plus de frivolité et de dissipation, et dont les évolutions , tout en donnant plus de mouvement au salon, lui enlèvent un peu son caractère intime et littéraire.

Dès le inois de juillet 1755 ', nous voyons apparaître successivement sur la scène le prince de Beauvau, dont il sera si souvent question depuis dans les Lettres de madame du Deffand, à propos de son purisme, de sa soumission à la femme impérieuse et éloquente qui en fait, malgré lui, une victime héroïque de la faveur de inadame du Barry et de sa loyauté*; le chevalier de Laurency, gentilhomme du prince de Conti, qui se fait aux échecs une réputation de mathématicien, et du reflet de l'esprit de madame de Boufflers une sorte d'espi^it' . 3Iadame du Deffand en est arrivée à ce moment où une maîtresse de maison trouve que les gens de lettres sont peu aimables * , et, en effet, ils sont en général trop préoccupés d'eux-mêmes pour être assez occupés des autres, et il lui faut des gens aimables pour soutenir le genre de vie qu'elle a adopté et qui consiste à se distraire perpétuellement d'elle-même \ Citons encore, parmi ces gens aimables, le marquis de Paulmv, ^\\i^ du marquis d'Argenson , qui lui envoie des nouvelles de Varsovie plus amusantes que les Eloges de Thomas, plus naturelles que les Epitres de ^larmontel, etplus agréables que les indiscrétions de l'impertinente mémoire de Turgot". On peut le dire, de tous les gens de lettres qu'elle a connus, madame du Deffand n'a guère réellement admiré et aimé que Voltaire, qui se dit aveugle pour lui foire la cour, et qui dissipe, de la vive lumière de son bon sens, les nuages de mélancolie entassés autour d'elle par les sombres réflexions d'une septuagénaire triste comme Job et qui n'a ni son énergie ni son espérance, qui appelle la mort sans la désirer, et qui souhaite le néant sans pouvoir y croire. Ces lettres de Voltaire sont admirables, et elles réussissent au rare tour de force de consoler une personire qui ne peut avoir d'autre plaisir que la société et en pense ce que la Rochefoucauld en disait : « Elle ne « rend pas heureux, mais empêche qu'on ne le soit ailleui's '' . »

1 Voir notre t. P"", j). 227.

2 Sur le prince de Beauvau, en outre des lettres de madame du Deffand à Walpole et à madame de Ghoiseul, voir les Mémoires de Marmontel et l'exquise Etude due à la vicomtesse de Noailles (Lahurc;, 1855).

•^ Sur le chevalier de Laurencv, voir les Confessions de J. J. Rousseau,

^ Lettre à Voltaire. Voir p. 264 de notre t. I*'''.

ô Lettre à Voltaire du %j juillet 1760. Voir notre t. I*""", p. 266.

6 A'oir notre t. I^"", p. 287.

7 Voir notre t. I", p. 298.

OLXxxii MADAME DU DEFFA?sD.

En 1764, i! faut citei* encore parmi les anciens et nouveaux amis de madame du Deffand : madame Ilarenc, qu'elle est réduite à appeler la meilleure de ses amies; milord Holderness, qui commence chez elle l'invasion de l'An^leteiTe illustre; David Hume, qui la continue, qu'elle [joûte d'abord, qui se livre trop à son gré à la société du Temple, et qu'elle punira plus tard de ce mot terrible, arrêt sans appel dans la bouche d'une femme : « // m'a ri déplu ! »

C'est cependant Hume qui commencera son initiation aux habitudes et au caractère angolais, dont Walpole fera une soi'te de religion. Elle semble pressentir sa venue bien plus que celle des Crawfurd, des Sehvyn , des Gibbon, quand elle dit :

« Les esprits agglais valent mieux que les nôtres, c'est bien mon avis; je ne leur trouve point le ton dogmatique, impératif; ils disent des vérités plus fortes que nous n'en disons, mais ce ncst pas pour se distinguer, pour donner le ton, pour être célèbres *. »

Nous trouvons aussi, dès le mois de septembre 1764, madame du Deffand en l'elations avec ce spirituel et habile comte de Bi'oglie, qui voulut devenir premier ministre avoué de Louis XV, après avoir été son conseiller officieux et le chef de ses correspondants secrets. Arrêté dans sa mine, au moment de réussir, par vm subit camouflet de la fortune, il en fut pour l'honneur et le danger de ces lettres qu'il serait si précieux de posséder, puisqu'elles renferment le secret de la politique personnelle du Roi , et comme qui dirait la confession de son règne. Les lettres du comte de Broglie témoignent bien de cette hardiesse familière, de cette habile originalité qui devait le caractériser et le condamner à la traverse plus qu'à la grande route.

Nous y remarquons ce passage :

« Vous me paraissez contente de la douceur de votre vie actuelle; jen suis enchanté, et je le suis aussi de voir votre sensibilité im peu diminuée. Malgré cela, je ne vous passe pas rindifférenee, à moins qu'elle ne soit que pour ccu\ à (jui on fait même grâce eu la leur accordant. "

^ladame du Deffand répond par des éloges qui semblent mérités par cet homme u plein de passions et d'idées » , et par des pronostics qui ne se réalisèrent pas. Louis XV était trop méfiant pour laisser prendre le pouvoir là un homme en qui il avait confiance. Et la coulisse demeura l'unique domaine de celui qui ne s'y »était arrêté que pour attendre l'heure d'entrer en scène. Il s'était mûre-

1 Lettre à Voltaire, dii 25 juin 1764. Voir notre t. P"", p. 304.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. CLxssm

ment et sérieusement préparé à vm rôle réformateur et rénovateur, si l'on en juge par sa lettre du 7 octoljre 176iau prince de Beauvau, où il tàte le pouls au coi^ps social, dont la dissolution commence par la {gangrène des abus administratifs, en niédecin au moins sans illusions.

C'est à cette époque aussi que se renouent et se resserrent les relations intimes, quotidiennes de madame du Deffand avec le groupe des Choiseul, ce ministre léger, persifleur, inconstant, mais liabile, d'une fierté vraiment française et ayant élevé parfois l'esprit jusc^u'au génie ; sa fennnc, jolie, frêle, énergique, raisonnable, sentimentale, le type de la femme aimable et de la femme honnête , en ce siècle de décadence où l'on pouvait être aimable sans imagination et vertueux sans religion. 3Iadame de Gramont, l'altière, impérieuse, séduisante, entraînante rivale de sa belle-sœur (rivale, d'influence, d'empire moral, bien entendu, n'en déplaise au cancanier Lauzun) , la pétulante Junon de cette délicate Minerve qui finira par l'emporter. Enfin l'abbé Barthélémy, le plus spirituel et le plus honnête des sigisbés.

Nous n'avons pas le temps d'en dire davantage. L'histoire des Choiseul doit s'écrire en un volume ou en une page, et ce n'est qu'ime page que nous pouvons donner, à notre grand regret, à cette charmante et décevante femme que Walpole admirait, que Rousseau eût exaltée, dont madame du Deffimd dit que a la perfec- )) tion était son seul défauts , et qui nous paraîtrait bien plus parfaite, si dans les deux volumes de ses lettres on trouvait plus d'une fois le nom de sa mère et le nom de Dieu. Mais nous ne pouvons oublier que, dans notre recueil, la correspondance de madame du Deffand et de celle qu'elle appelait sa grand'maman est bornée à quelques lettres, et que toutes ces lettres se ressemblent, et, par une même plainte monotone comme l'ennui qui la cause, appellent les mêmes consolations et les mêmes conseils.

» Savez-vous pourquoi vous vous ennuyez tant, ma clière enfant? C'est justement par la peine que vous prenez (l'cvite}', de j)7'CVoir, de contbatlre l'ennui. Vivez au jom- la journe'e, prenez le temps connue il vient, jtrofitez de tous les moments, et avec cela vous verrez (jue vous ne vous ennuierez pas. Si les circonstances vous sont contraires, cédez au torrent et ne prétendez pas v résister... Croyez-moi, le mal que l'on se résout à supporter est bientôt passé, et il n'en reste rien après lui : surtout, évitez le malheiu- toujours dupe et superflu delà crainte... »

Voltaire prétendait que dans l'ennui de madame du Deffand il entrait plus de sensation que de raisonner. On peut en dire autant

cLxxxiv MADAME DU DEFFA>D.

de cette safjesse toute païenne de madame de Choiseu! , qui consiste à jouir, même quand elle y ajoute, par une lieureuse contradiction, la bonté et la justice qui sont des sacrifices.

Madame du Deffand, comme à son ordinaire, répond à ces conseils dont la forme seule variera , et qui font de madame de Choiseul un caractère original beaucoup plus qu'un talent, par des compliments ou par des plaintes qui se contredisent quelque peu. Dans ces plaintes, ce que je poursuis de préférence, c'est, à travers bien des confusions, peut-être bien des pudeurs, Taveu de la situation morale d'où provient surtout l'einiui de madame du Deffand, et qui favorisera si précieusement, si opportunément, si irrésistiblement, le prestige et l'empire de ce Walpole, qui fut surtout victorieux parce qu'il vint à point. Ce n'est rien que d'être Messie, si on ne l'est ù propos. Quand Waipole vint , madame du Deffand était dans l'état aigu de cette souffrance bien féminine qu'elle foi'mule ainsi :

« Vous avez bit'u de l'cxfjuricncc, mais il vous en manque une que j'espère que vous u'aïuez jauiais : c'est la privation (hi seiitinxent, avec la douleur de ne s'en pouvoir passer. L'explication de ceci serait longue et difficile; vous en pourriez être fatiguée et ennuyée; il vaut mieux que vous n'ayez jamais d'idée d'un tel état. »

La lettre est du 26 mai 1765, printemps de l'année , hiver de la vie , printemps du cœur. Madame de Glioiseu! complète la trinité des trois vrais amis de madame du Deffiind : Voltaire son ami d'esprit, Walpolr son ami de cœur, madame de Glioiseul son amie d'esprit et cœur. Rien ne manqua au bonheur que madame du Deffand dut à l'affection de sa chive (jrand' maman , si sage, si sensée, si précoce, si coquette encore dans sa désillusion , si naïve dans son expérience , qu'une chose, mais ce rien est tout : madame du Deffand ne put jamais croire tout à fait au sentiment qu'elle inspirait ' . Le doute n'empêche pas d'être aiinable, mais il empêche d'être heui-eux, puisqu'il empêche de jouir de son bonheur, et que le bonheur est en nous, et n'est pas autre chose que l'opinion qu'on est heureux.

Enfin Walpole va venir, précédé par le mélancolique Mac-Donald et le jovial Grawfurd. Et comme secouée par l'attente de celui qui va renouveler sa x'ie et réjouir sa vieillesse, elle donne à sa conversation, à son hospitalité, cet air de tendresse, de coquetterie dont

^ Elle disait souvent des sentiments de la ducliesse do Choiseul pour elle : H Vous savez que vous m'aimez, mais vous ne le sentez pas. « (T. I**", p. 421.)

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clxxxv

le jeune Écossais, (jui s'en allait mourir en Italie, était si difjne cle goûter le charme.

» Je serais retourné ou Angleterre sans avoir eu l'idée de ce genre d'esprit qui est particulier à la nation fiançaise, si je n'avais pas été à Ferney et à Saint-Joscjili. On apprend auprès devons à goûter le parfait, mais on devient plus difficile sur le médiocre. »

C'est dans la réponse de madame du Deffand que nous trouvons pour la première fois la mention de Walpole. (27 octobre 17t)3.)

« M. Walpole ne se porte pas très-bien ; je crois (ju'il avait la goutte » à votre départ. »

A ce moment, madame du Deffand n'est pas encore fixée dans son choix. Elle hésite entre les trois Anglais, à moins que cette apparente indifférence avec laquelle elle parle de Walpole, alors qu'elle n'émet aucime réserve dans l'expression de ses inquiétudes pour Crawfurd malade, de ses regrets pour 3Iac-Donald alèsent, ne veuille tout simplement dire que le choix est déjtà fiiit , que Walpole est vainqueur, et que, selon l'habitude de son sexe, madame du Deffiind le désigne par son silence.

On croirait .que tout entière à l'enivrement de cette surprise et de cette joie de se sentir enfin aimer, espérer, et toute préoccupée de laisser à son affection et à son espérance ce noble horizon de l'éternité, madame du Deffand arrive, sinon à la foi, du moins au respect des consolations qu'elle donne. Le président Ilénault avait écrit à Voltaire, ce fanfaron d'impiété, ce charlatan d'incrédulité, qui finira par se confesser comme un autre, une lettre noble, digne et ferme, dans laquelle il rend témoignage à la religion et invite Voltaire, qui lui doit ses plus belles inspirations, à enlever à ses admirateurs et à ses ennemis le regret et le prétexte de ses railleries sur ce qu'il a si bien glorifié :

Tu n'y peux faire un pas sans y Irouvcr ton Dieu.

IVIadame du Deffmd admire le style, la justesse, le goût de cette lettre, et, tout en évitant de se prononcer sur le fond, insiste sur la nécessité du respect des choses supérieures, et surtout sur le ridicule qu'il y aurait à être intolérant en prêchant la tolérance. Elle demande enfin nettement pour ce vieil ami qui y voit pour elle et pour qui elle entend, et avec qui elle traine sa vieillesse, la liberté de ci'oire à sa guise et de voir par ses hincttes. Elle est moins réservée sur le culte de Rousseau, dont la gloire ne lui semble pas du tout inviolable, et elle fait confidence à Voltaire de la

cuxxxvi MADAME DU DKl-FAND.

plaisiinlerie d'un de ses amis qu'elle ne nomme point. Il s'agit de cette lettre humoristique à J. J. Rousseau, qui fit le tour de Paris, et A'alut à Horace Walpole une réputation d'esprit méritée ' . Ce dernier trionîphe enleva le cteur de madame du Deffond, qui ne pouvait être à jamais gagné que par l'esprit.

A partir de 17G6, il est à peu pi'ès impossible de faire le tableau de la société de madame du Deffand, qui se renouvelle sans cesse, et au recrutement de laquelle elle n'ajoute plus qu'im intérêt d'amour-propre ou de curiosité. Walpole a tout absorbé; sa correspondance occupe tout son tenqjs. Tout ce qu'elle avait de ressources d'affection, de dévouement et de foi, elle l'a jeté sur cette suprême espérance, sur cette dernière carte de son jeu : Plaire à Horace Waipole. Hors cela, elle s'enfonce de plus eu plus dans l'ennui et l'égoïsme qui en est la suite. C est pour un seul quelle est riche d'économies de cu-ur et desprit. Pour les autres elle est ruinée, et n'accepte plus d'autres liens que ceux de 1 habitude ou de la nouveauté. De là, dans son salon et ses habitudes, qui reviennent au souper et choisissent le dimanche, vm changement correspondant à cette métamoiphose de son cœur. Ce n'est plus une élite, c'est une foule qui se presse à sa table, devenue un peu banale. Les étrangers, les rois eux-mêmes, après avoir été présentés au roi, se font présenter à madame du Deffand. Les ambassadeursy vontépierl'échodesGhoiseul, ou tout simplements'amuser à avoir ou à écouter de l'esprit. De là vme variété qui n'est pas sans disparate, un mouvement qui n'est pas sans confusion. iMadame du Deffand a remplacé la qualité par la quantité, le choix parle rang, le plaisir par la curiosité. C'est une chose remarquable, que c'est au moment où il conmience à ne plus être digne de la domination, que le salon de madame du Deffand devient prépondérant, et quil est plus célèbre à mesure qu'on s'v amuse moins. Ellemême se surprend à s'ennuyer de ce spectacle, qui était autrefois sa seule distraction de l'ennui. Elle cherche à échapper à ses amis quand ils l'entourent, et quand la villégiature ou les vovages les séparent d'elle, elle court après eux. Également dégoûtée de ce qu'elle a et impatiente de ce qui la quitte , elle ne pardonne pas , malgré son indifférence, l'indifférence aux autres. Elle reproche amèrement à 3L Élie de Beaumont, au baron de Breteuil et à M. de Guibert le crime de l'avoir négligée, et elle traite l'un comme im faquin , l'autre comme un sot , le troisième comme un

* Voir notre t. I*^'', p. 333.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, cr.xxxvii

mal appris, pour avoir résisté à la tentation devenir Tennuyer ou s'ennuyer. Quand Walpole l'a repoussée, refoulée, domptée par ses reproches et ses sarcasmes, la pauvre femme, que rien ne soutient plus au-dessus des glaces de l'âge, retombe tout entière dans " son abiine de vapeurs » . Elle devient comme la duchesse du ^Maine, elle veut des particuliers de cinquante personnes, elle ne se soucie (/ue de ce dont elle ne se sonde pas. Elle fait, de propos délibéré, de nouvelles connaissances, comme madame de Staal, pour sucer le fruit et jeter l'écorce. Elle a le cynisme effrayant de cette cui-iosité désespérée, et elle en étonne Walpole et en afilige madame de Ghoiseul. Oui suffirait à la revue détaillée de ces relations que chaque jour renouvelle? qui la suivrait à travers ses froides infidélités, ses velléités de sentiment, ses passades d'amitié, et les vicissitudes d'un jugement qui n'est plus que l'expression de l'humeur du moment? Tour à tour, en dehors de son nœud d'habitude, sinon d'amitié, avec les deux maréchales et madame de laVallière, elle se plaît dans la société de madame de Forcalquier, pour qui elle a un dernier regain d'affection, qu'elle appelle la Bclllssîma, Mie Triste, etc., de madame de Ghoiseul-Betz, la Petite Sainte, de madame de Broglie, de madame de Villeroy, de madame de Valbelle, de madame d'Aiguillon {Mie Gai)., de madame de Gambis, de madame de Beauvau elle-même, de madame de Valentinois, de madame de Garaman, de madame d'Anvi Ile, de madame de Lauzun, et enfin de madame d'Houdetot, de madame de Marchais et de madame Necker. Oui, à la fin, elle trouvera du génie à ÎN'ecker et de l'esprit à sa femme. H y a des jours où elle déclare madame de Jonsac la plus vertueuse des femmes, et où sa vertu la lui rend aimable. Il y a des jours où elle convient môme des agréments de mademoiselle Sanadon, la compagne habituelle qui a succédé à mademoiselle de Lespinasse, et qui est à la fois trop fine et trop bête pour avoir à craindre sa disgrâce.. Elle ne déteste avec constance, tout en la vovant quotidiennement, que V Idole du Temple, madame de Bouftlers. Elle donne, un jour, par un caprice du cœur, des larmes à madame de Grussol dont elle ne parle jamais, qu'elle voit à peine, et qu'elle regrette sans doute à cause de cela.

Parmi les honnnes, elle erre aussi d'engouement en engouement. Son neveu l'archevêque de Toulouse, le prince de Beauvau, le duc de Ghoiseul, M. de Gontaut, le prince de Beauffremont , le duc deGuines, et Lauzun lui-même à son heure, le prince de Ligne, M. de Liancourt, le chevalier de l'Isle, les évêques de Saint-Omer, d'Arras, de ^lirepoix, l'abbé liarthélemy, le président de Gotte ,

ti.xxxviii MADAME DU DEFFA?JD.

M. de Bucq, M. ?S('rker, se succrdent tour à tour dans l'honneur de ses préférences, bieulôt expié par des boutades et des sécheresses dont sont seuls à l'abri l'inviolable Walpole, et sur la fin de sa vie, Pont-de-Veyle. Pour les étrangers, son goût de la nouveauté, du changement, et la verve de ses vircvojisses, n'ont rien des réserves qu'elle conserve et des ménagements qu'elle s'impose encore vis-à-vis des Français. Crawfurd, Selwyn, Hume, Fox, Gibbon, Burke, le duc de Richmond, les ambassadeurs d'Angleterre et de Sardaigne, lord Rochford et 31. de Viry, l'ambassadeur de Xaples, le fougueux, l'original, le bavard, l'éloquent, l'ennuyeux, l'adorable Caraccioli; les envoyés de Suède et de Danemark, M. de Gleichen et 'M. deCreutz, M. de Schouvaloff, ce Russe si Français, lui plaisent ou l'assomment, selon que la girouette a tourné. C'est le cas de dire, pour madame du Deffand comme pour les ministres, que la faveur du jour dépend de la façon dont elle a passé la nuit. Remarquons que le jour de madame du Deffand c'est la nuit, et vice versa. Elle va veiller jusqu'à quatre heures du matin chez madame de Luxembom'g, noctolo(jopliile comme elle, et qui n'a de l'esprit qu'aux lumières. Plus tard, quand elle promet à Walpole de se ranger, elle ne peut que s'engager à se coucher à minuit, s'il le faut! C'est de bonne heure pour elle. Aces soupers presque quotidiens au Temple, dont le peintre familier ' l'a placée au milieu des causeuses attitrées du prince de Conti,chez madame de ^lirepoix, madame de Luxembourg, madame de la Vallièi'e, le président, madame Dupin, madame de A^alentinois et les Choiseul, quand ils reviendront à Paris, il faut ajouter les excursions de cette singulière promeneuse qui ne s'est jamais tant voiturée que depuis qu'elle est aveugle etinfu^me: à Montmorency, chez 31. de Luxembourg; à Roissy , chez les Caraman ; à Rueil , chez les d'Aiguillon ; à Versailles, chez les Beauvau; à Chùtillon , chez les Trudaine-3Iontigny ; à Auteuil, chez madame de Boufflers; au Port-à-l'Anglais, chez madame de Mirepoix; à Saint-Ouen, chez les Necker.

Pour l'élément littéraire , il a fort diminué dans ces relations devenues presque exclusivement mondaines. En fait de gens de lettres, la Harpe, Marinontel, Dorât, Saurin, Beaumarchais, traverseront seuls le salon de Saint-Joseph, où mademoiselle Clairon, le Kain, mademoiselle Suin, diront quelques scènes, et où on essayera quelques airs de Gluck , tandis que Iluber, de son magique

1 Olivier, un petit maître inconnu, qui n'a pas de place au Louvre, et n'iiahiie rpie Ver:?ai!les, ce musée des- {;randeurs et des galanteries dont il a été le peintre ému, gracieux, charmant.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, clxxxix

ciseau, découpera des silhouettes et des effigies dont la ressemblance et la physionomie étonnent.

Si nous voulions confirmer péremptoirement notre assertion, que depuis le jour où Walpole « riiomme de fer, l'homme de neige » lui a enlevé sa dernière illusion, madame du Deffand s'enfonce de plus en plus profondément dans l'ennui et l'égoïsme ; si nous voulions justifier ce que nous avons dit du caractère essentiellement variable , cosmopolite, bigarré et comme parasite de la société sans physionomie qui a succédé au cercle si homogène, si fidèle, si uni de la première période ; nous emprunterions au hasard , aux lettres de madame du Deffand elle-même, quelques passages décisifs. Nous y ti-ouverions le tableau de ce salon qui, depuis que Walpole est parti, semble un corps privé de son âme, et nous l'entendrions exprimer,^ avec une causticité vengeresse, le dégoût croissant que lui inspire une société dont elle ne voit plus les défauts qu'à travers les qualités de l'unique causeur, de l'unique correspondant, de l'unique ami, et le désespoir d'en être séparée. C'est à peine si elle demeurera femme et grande dame jusqu'au point de faire l'éloge du roi de Suède, du roi de Danemark, de l'empereur Joseph, qui ont voulu la voir, causer et souper avec elle, et ont incliné galamment leur sceptre devant cette royauté de l'esprit.

Prenons encore ime fois au passage quelques traits de cette physionomie, peinte par elle-même, de sa société et de son âme. Un seul tableau et un seul portrait nous donneront la galerie tout entière, puisque nous connaîtrons les procédés du peintre et que nous aui'ons, par l'ennui, le secret de son inspiration, et parla bile le secret de sa couleur.

Cette dernière et sommaire enquête achevée, il ne nous restera plus qu'à suivre la méthode purement biographique, voir disparaiti'e successivement le président Hénault, Pont-de-Veyle , Voltaire, et enfin l'auteur et le destinataire de ces lettres immortelles où madame du Deffand n'a jamais déployé plus d'esprit qu'à mesure que le cœur lui a manqué, ce cœur que Walpole a laissé périr d'inanition. C'est à partir du moment où il ne fait plus que palpiter par rai'es intervalles, que l'esprit semble redoubler de lucidité, de vigueur et de verve. .Jamais l'écrivain n'a été aussi complet, aussi admirable que dans cette Gazette remplie d'anecdotes et de noms propres , dans ces volumes qu'elle expédie à Walpole, qui se nourrit

cxc MADAME DU DEFFAÎND.

en {jourinet de ces fines médisances et de ces scandales de première main, qui constituent, pour lui comme pour nous, la chronique inimitable du Paris de la décadence. C'est surtout depuis cette époque que la correspondance perd en effet son intéiêt moral et psychologique, pour redoubler d'attrait au point de vue histoinque et littéraire.

«J'eus diinaiiclie à souper seize personnes ; on ne pouvait pas se tourner dans ma clianibrc; niadauic de Forcal<[uicr était assiirénient celle que j'aiiue le mieux ; j'en suis assez contente : elle a cependant quelquefois des airs à la Waipole, mais je les lui passe en faveur de quelque autre ressemblance que je lui soupçonne. Pour M. de Sault, si l'on était l'article de son nom, qu'on en ehaufjeàt l'ortlio^^raphe et qu'où n'y laissât que le son, il serait parfaitement bien nommé'. »

« Je soupai hier chez le président avec mesdames de Jonsac, d'Aubeteri'e et du Plessis-Ghàtillon; nous jouâmes à des petits jeux de couvent; je fis vos compliments au président et à madame de Jonsac ; le pauvre président s'afifiiiblit terriblement ; il aura bien de la peine à passer l'hiver'. »

«J'admirais hier au soir la nombreuse compagnie qui était chez moi; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressoii, qui allaient, venaient, pailaient, riaient sans penser, sans réfléchir, sans sentir. Chacun jouait son rôle par liabitude : madame la duchesse d'Aiguillon crevait de rire, madame de Forcalquicr dédaignait tout, madame de la Valliére jabotait sur tout. Les hommes ne jouaient pas de meilleurs rôles, et moi, j'étais abîmée dans les réflexions les plus noires; je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions ; que je m'étais creusé moi-même tous les abîmes dans lesquels j'étais tombée ; que tous mes jugements avaient été fiux et téméraires, et toujours trop précipités, et qu'enfin je n'avais parfiiitement bien connu personne; que je n'en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moimême. On désire im appui, on se laisse charmer par l'espérance de l'avoir trouvé ; c'est un songe que les circonstances dissipent et qui font l'effet du réveil. Je vous assure, mon tuteur, que c'est avec remords que je vous peins l'état de mon âme; je prévois non-seulement l'ennui, mais à qui puis-je avoir recours ' ? "

« Mais de ces amis-là je dis comme Socrate : Mes cimîs, il 7i'y a point d'amis. Ce uïot-là est très-bon (juand il est bien placé.

)' A propos de Socrate, nous avons ici un comte de Paar, qui a, diton, une giunde figure triste et fi-oide; il grasseyé les rr, parie très-lentement et en hésitant. Il disait l'autre jour chez le président : Quel est ce Socrif qui s'empoisonna en mangeant ou buvant des cigales? Eh bien, j'aime mieux entendre ces choses^là que les excellentes maximes de morale de madame de Verdelin, et les savantes dissertations de madame dlloudetot; les remarques fines de madame de Montigny : j'en ajouterais encore bien d'autres, mais vous me gronderiez ^. »

1 26 mai 1766.

2 19 octoinc 1766.

3 20 octobre 1766.

■* 18 janvier 1767.

SA VIE, SON SALOX, SES AMIS, SES LETTRES. cxci

«Je sotipni hier die/, le prtlsident en nombreuse eonipajjnie, Jcs divinités (In Temple, les maréeliales; — je m'y ennuyai à la mort. Ce soir je donne à souper au lîcauvau, avec l'archevêque et Pont-de-Vevle; demain ce sera mon assemblée des dimanches , où vos ambassadeurs sont maîtres de venir quand il leur ])laît : des Haliens, des Suédois, des Lapons même A" sont admis, tout me paraît éf;al ; excepté la {pand' maman, que je trouve cependant mi ])eu trop métaphysiciernic et abstraite, et madame de Jonsac, qui, à peu de chose près, est fort raisonnable, tout me paraît ridicule, insipide et ennuyeux'. "

« .te snis devenue très-prudente, mon tuteur, et je n'ai pas la plus légère indiscrétion à me reprocher sur ce qui vous re{;arde. .le ne vous trouve point déraisoiniable d'exiger une grande réserve : on est environné d'armes et d'ennemis, et ceux qu'on nomme amis sont ceux par qui on n'a pas à craindre d'être assassiné , mais qui laisseraient faire les assassins. C'est une réflexion que nous fîmes hier, la grand'maman et moi: non pas à l'occasion de vos affaires, car il n'en fut pas dit ini mot, mais sur le monde en général -. »

« Les spectacles de madame de Yillerov sont finis, on du moins suspendus : je n'y ai pas grand regret, parce que je ne me soucie de rien^. »

« Vous voulez que j'espère vivre quatre-viiigi-di\ ans? Ah! bon Dieu, quelle maudite espérance! Ignorez-vous que je déteste la vie, que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me console point d'être née? Je ne suis point faite pour ce monde-ci; je ne sais pas s'il y en a un autre ; en cas que celui-ci soit, quel qu'il puisse être, je le crains ; on ne peut être en paix ni avec les autres, ni avec soi-même; on mécontente tout le monde ; les uns, parce qu'ils croient qu'on ne les estime ni ne les aime pas assez, les autres par la raison contraire ; il faudrait se foire des sentiments à la guise de chacun, ou du moins les feindre, et c'est ce dont je ne suis pas capable; on vante la simplicité et le naturel, et on hait ceux qui le sont; on connaît totit cela, et malgré tout cela on craint la mort. Et pouiquoi la craint-on? Ce n'est pas seulement par l'incertitude de l'avenir, c'est par une grande répM{;iiance qu'on a pom- sa destruction, que la raison ne saurait détruire. Ah! la raison, la raison! qu'est-ce que c'est que la raison? quel ])()uvoir a-t-elle? quand est-ce qu'elle ])arle? quand est-ce qu'on peut l'écouter? quel bien procure-t-elle? Elle triomphe des passions? cela n'est pas vrai ; et si elle arrêtait les mouvements <le notre àme , elle serait cent fois plus contraire à notre bonheur que les passions ne peuvent l'être: ce serait vivre ])onr sentir h; néant, et le lu-ant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent pas. Voilà de la métaphysique à (piatre deniers, je vous en demande très-hund)lement pardon; vons êtes en droit de me dire : Contcntez-voiis de vous ennnyer. abstenez-vo!is d'ennuyer les autres. Oh ! vous avez raison ; changeons de conversation*. «

«J'eus hier douze personnes, et j'admirais la différence des genres et <les nuances de la sottise ; nous étions tous parfoitement sots, mais chacun

i 20 février 1767.

2 8 mais 1767.

■^ 3 mai 1767.

4 23 mai 1767.

cxcii MADAME DU DEFFAND.

à sa manière, tous semblables, à la vérité, par le peu d'intelliffence, tous fort ennuyeux; tous me quittèrent à une licure, et tous me laissèrent sans regrets. Il y a trois jours que je n'ai soupe chez le président; je voulais y aller ce soir et m'envoyer excuser chez M. de Creutz, où il y aura vingt personnes; le président m'a rejetée en me mandant que madame de Jonsac, ne comptant point sur moi, avait prié madame du Roure, et apparemment cette madame du Roure qui a eu un procès avec feu madame de Luynes, pour lui avoir enlevé une succession, et qui craint de rencontrer une personne au fait de sa conduite. Quoi qu'il en soit, je n'irai pas, et je suis encore indécise de ce que je ferai : je pourrai souper tête à tête avec M. Craufurd; mais il njc (juitterait à onze heures. Aller chez M. de Creutz me paraît terrible; mais passer ma soirée seule est encore pis : dites-moi ce que je ferai '. «

« Je suis bien fâchée d'être aussi ignorante, d'avoir été si mal élevée, de n'avoir aucun talent, ou de n'être pas bête à manger du foin ; cette dernière manière serait peut-être la meilleure, je m'ennuierais moins, je dormirais mieux et je ne ferais pas de mauvaises digestions ; je passe presque toutes les nuits sans fermer l'œil; alors c'est un chaos que ma tête : je ne sais à quelle pensée m'arrêter; j'en ai de toutes sortes, elles se croisent, se contredisent, s'embrouillent; je voudrais n'être plus au monde, et je voudrais en même temps jouir du plaisir de n'y plus être. Je passe en revue tous les gens que je connais et ceux que j'ai connus qui ne sont plus; je n'en vois aucun sans défaut, et tout de suite je me crois pire qu'eux. Ensuite il me prend envie de faire des chansons; je m'impatiente de n'en avoir pas le talent^. »

« Mon Dieu, mon Dieu, qu'il y a peu de gens supportables! mais de gens qui plaisent, il n'y en a point. Plus ma prudence augmente, plus j'observe; car moins on parle, plus on réfléchit. Je trouve tout le monde détestable : celle-ci {madame de Forcalqiiier) est honnête personne, mais elle est bête, entortillée, obscure, pleine de galimatias qu'elle prend pour des pensées; celle-ci (madame de Jonsac) est raisonnable, mais elle est froide, commune; tout est conduite, ses propos, ses attentions; cette autie {madame dWiibetcrrc) jabote connue une pie, son élocution est celle des filles d'Oj)éra ; cette autre {la dîfchesse d'Ai<j7iillon) parle comme une inspirée, ne sait presque jamais ce qu'elle dit; et tout ce qu'elle veut conclure, c'est qu'elle est un grand esprit, qu'elle est savante, brillante, etc.. Voilà la peinture d'un cercle. Il y en aurait bien d'autres à peindre qui seraient encore bien pis, car du moins dans celui-ci il n'y a pas trop de fausseté, de jalousie ni de mauvais cœur. Il est très-vrai qu'il n'y a que la grand'maman qu'on puisse aimer et qui dégoûte de tout le reste ^. «

« J'ai, dites-vous, l'esprit critique; et vous, vous l'avez orgueilleux : cela peut être, et je le crois; mais je m'ennuie, et vous, vous amusez; voTis tiouvez des ressources en vous; je ne trouve en moi que le néant, et il est aussi mauvais de trouver le néant en soi, qu'il serait heureux d'être resté dans le néant. Je suis donc forcée à cherchera m'en tirer;

1 30 novembre 1767.

'■i 23 février !768.

3 21 mai 17G8.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxciii

je m'accroche où je peux, et de là viennent toutes les méprises, tous les mécontentements journaliers, et un dégoût de la vie qui est peut-être bon à qiichjue chose : il me feit supporter patiemment les délabrements de la vieillesse, et diminue la vivacité et la sensibilité pour toutes choses'.»

Enfin, le l" avril 17G9 , madame du Deffand écrit à Voltaire :

« Dites-moi pourquoi, détestant la vie, je redoute la mort? Rien ne m'indique que tout ne finira pas avec moi; au contraii-e, je m'aperçois du délabrement de mon esprit ainsi que de celui de mon corps. Tout ce qu'on dit pour ou contre ne me fait nulle impression. Je n'écoute que moi, et je ne trouve que doute et qu'obscurité. Croyez, dit-on, c'est le plus sûr ; mais comment croit-on ce que l'on ne comprend pas? Ce que l'on ne comprend pas peut exister sans doute; aussi je ne le nie pas ; je suis comme un sourd et un aveugle-né; il y a des sons, des couleurs, il en convient; mais sait-il de quoi il convient? S'il suffit de ne point nier, à la bonne heure, mais cela ne suffit pas. Comment peut-on se décider entre un commencement et une éternité, entre le plein et le vide? Aucun de mes sens ne peut me l'apprendre ; que peut-on apprendre sans eux? Cependant si je ne crois pas ce qu'il faut croire, je suis menacée d'être mille et mille fois plus malheureuse après ma mort que je ne le suis pendant ma vie. A quoi se déterminer, et est-il possible de se déterminer? Je vous le demande, à vous qui avez un caractère si vrai, que vous devez, par sympathie, trouver la vérité, si elle est trouvable. C'est des nouvelles de l'autre monde qu'il faut m'apprendre, et me dire si nous sommes destinés à y jouer un rôle.

i> Je fais mon affixire de vous entretenir de ce monde-ci. D'abord je vous dis qu'il est détestable, abominable, etc. Il y a quelques gens vertueux, du moins qui peuvent le paraître, tant qu'on n'attaque point leur passion dominante, qui est pour l'ordinaire dans ces gens-là l'amour de la gloire et de la. réputation. Enivrés d'éloges, souvent ils paraissent modestes; mais le soin qu'ils prennent pour les obtenir en décèle le motif et laisse entrevoir la vanité et l'orgueil. Voilà le portrait des plus gens de bien; Dans les autres sont l'intérêt, l'envie, la jalousie, la cruauté, la méchanceté, la perfidie. Il n'y a pas une seule personne à qui on puisse confier ses peines, sans lui donner une maligne joie et sans s'avilir à ses yeux. Raconte-t-on ses plaisirs et ses succès? on fait naître la haine. Faites-vous du bien? la reconnaissance pèse, et l'on trouve des raisons pour s'en affranchir. Faites-vous queltjues fautes? Jamais elles ue s effacent; rien ne peut les reparer. Voyez-vous des gens d'esprit? Ils ne seront occupés que d'eux-mêmes; ils voudront vous éblouir, et ne se donneront pas la peine de vous éclairer. Avez-vous afiàire à de petits esprits? Ils sont embarrassés de leur rôle; ils vous sauront mauvais gré de leur stérilité et de leur peu d'intelligence. Trouve-t-on , au défont de l'esprit, des sentiments? Aucuns, ni de sincères, ni de constants. L'amitié est une chimère; on ne reconnaît que l'amour; et quel amour! Mais en voilà assez, je ne veux pas porter plus loin mes réflexions; elles sont le produit de l'insomnie; j'avoue (|u'un rêve vaudrait mieux. »

1 26 juin 1768.

MADAME DU DEFFAND

A la fin «le 1770, madame du Deft'and éprouva une perte dont l'effet sur elle a été controversé, mais qui, si elle ne fit pas un {p-and vide dans son cœur, enfit du moins un très-{;rand dans sa vie. Elle perdit le président Hénault. Peut-être sentit-elle moins cette disparition parce qu'elle s'y était accoutumée depuis longtemps par le spectacle d'une longue et progressive décadence. Dès le 23 décembre 1767, elle écrivait :

« Le président ne va pas bien ; il a de la fièvre , un gros rhume ; je ne crois pas qu'il passe Tliiver. Sa perte ine causera du chagrin, et fera un changement dans ma vie. »

Le 22 février 1769, Voltaire, qui ne pardonnait pas au président la leçon qu'il en avait reçue, demandait, avec vme compassion goguenarde :

«La montre du président Hénault est donc détraquée? C'est le sort de presque tous ceux qui vivent longtemps. »

Madame du Deffand le défend, plutôt par habitude que par affection, des railleries de Voltaire, mais elle était sans illusions, au moins, sur son esprit : elle déclare que de sa tragédie de François II elle n'avait jamais pu dépasser la Préface , et que le livre lui était tombé des mains.

Mais l'inexorable persifleur ne lâche point sa proie. Il la dispute en quelque sorte à la mort qui s'approche, et veut encore lui faire sentir la vie par le ridicule.

« On me mande que le président Hénault baisse beaucoup. J'en suis fâché; mais il faut subir sa destinée. »

«Dites, je vous prie, au délabré président combien je m'intéresse à son âme aimable. »

Le 2 novembre 1 769 , madame du Deffand écrit à "Walpole :

« Le président se porte toujours bien, mais sa tête s'affaiblit de jour en jour. Quel malheur de vieillir ! Qui est-ce qui peut espérer de trouver une madame de Jonsac? Sa patience, sa douceur, me comblent d'admiration. Ah ! mon Dieu ! la grande et estimable vertu que la bonté ! Je fais tous les jours la résolution d'être bonne. Je ne sais si j'y fais des progrès.»

Cependant la catastrophe s'approche. C'est le commencement de la fin :

SA VIE, S0>" SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xcxv

« Le piesidcnt, depuis trois jours, a la fièvre, et la tête entièrement pai-tie. Yernage cependant n'en est point inquiet; moi, je le suis, et je doute qu'il passe l'hiver. Sa perte apportera du changement dans ma vie ; mais je ne veux point anticiper les choses desayréables ; c'est bien assez de les supporter ([uand elles sont arrivées. >•

Suivons l'agonie de cette longue vie et de cette courte passion , qui se traîne dans une égoïste pitié ; c'est douloureiLX, mais instructif. Il est bon de savoir connneut se dénouent les liens que le ccxîur n'a point forgés.

" Hier (le 13 juin 1770), écrit madame du Defiànd, je traînai le président à un concert chez madame de Sauvigny, intendante de Paris. Mademoiselle le Maure v chantait; il ne l'entendait point, non plus (jue les instruments qui l'accompagnaient; il me demandait à tout moment si j'entendais quel([ue chose; il me suppose aussi sourde qu'aveugle, et aussi vieille que lui; sur ce dernier point il ne se trompe guère. »

Le 25 novembre 1770, madame du Deffand écrit à Walpole :

« Le président mourut hier à sept heures du matin. ,Ie l'avais jugé à l'agonie dès le mercredi. Il n'avait ce jour-là, il n'a eu depuis, ni souffiancc ni connaissance : jamais fin n'a été plus douce; il s'est éteint. Madame de Jonsac en a paru d'une douleur extrême; la mienne est plus modéi'ée ; j'avais tant de preuves de son peu d'amitié, que je crois n'avoir perdu qu'une connaissance. Cependant, comme cette connaissance était fort ancienne et que tout le monde nous croyait intimes ( excepté quelques personnes qui savent quelques-uns des sujets dont j'avais à me plaindre), je reçois des compliments de toutes parts. Il ne tient qu'à moi de croire qu'on m'aime beaucoup ; mais j'ai renoncé aux pompes et aux vanités de ce monde, et vous avez fait de moi une prosélvte parfaite. J'ai tout votre scepticisme sin- l'amitié; cependant j'ai peine à l'étendre sur la grand'maman. »

Nous connaissons ces griefs que madame du Deffand n'avoue pas. Ce qu'elle ne pouvait pardonner au président Ilénault, ce n'était pas son inconstance, sa légèreté , sa bienveilhmce vagabonde, ce n'était pas, en un mot, sa fugacité, qui l'avait séparée de bonne heure d'im ami aussi ondoyant et divers. Non, elle lui pardonnait sa courtisanerie et sa dévotion, qui se ressemblaient si bien. Mais ce qu'elle ne pouvait oublier, c'était d'avoir pris le parti de mademoiselle de Lespinasse; ce qu'elle ne pouvait oublier, c'est que, pour la première fois sincère dans le délire de l'agonie, interrogé par ime indiscrète curiosité, il lui avait hautement préféré madame de Gastelmoron, qu'il allait embrasser dans l'éternité. La scène est caractéristique et d'une haute et triste comédie. .Si elle n'était pas racontée par Grimm elle serait encore meilleure , parce qu'on y croirait davantage. Grimm, donc, raconte que dans les

cxcvi MADAME DU DEFFAND.

derniers instants de la vie du président, et lorsqu'il n'avait plus bien sa tête, madame du Deft'and, qui était dans sa chambre avec quelques amis , lui demanda , pour le tirer de son assoupissement, s'il se souvenait de madame de Gastelmoron.

« Ce mot dit Grimm, réveilla le président, qui répondit qu'il se la rappelait fort bien. Elle lui demanda ensuite s'il l'avait plus aimée que madame du DefFand. Quelle difFérence! s'écria le pauvre moribond. Et puis il se mit à faire le panégyrique de madame de Gastelmoron, et toujours en comparant ses excellentes qualités aux vices de madame du Deffand. Ce radotaîTe dura une demi-heure en présence de tout le monde, sans qu'il tut possible à madame du Deffand de faire taire son panégyriste ou de le faire changer de conversation. Ge fut le ciiant du cygne... «

Le président n'avait pas mis un seul mot pour aucun de ses amis dans son testament , qui ne contenait que des le{js pour ses parents , pour ses domestiques. 3Iadame du Deffand dut être froissée de cette humiliante omission, et on comprend, sans l'excuser, la sécheresse avec laquelle elle écrit au chevalier de l'isle :

Il Vous ne savez point, monsieur, la perte que j'ai faite du plus ancien de mes amis; vous partagerez certainement mon aflliction ; j<' vous prie d'avance de me donner (es joins que vous lui destiniez. «

Voltaire, dès le 5 décembre, et avant tout avis de madame du Deffand, lui éci'it une lettre de condoléance affectée. Il ne sait pas encore si madame du Deffand a lieu de se plaindre ou de se louer du testateur, et s'il faut danser ou pleurer sur la tombe. Aussi s'empi'esse-t-il de demander des nouvelles du testament :

K Je voudrais bien savoir s'il y a quelques particularités intéressantes dans le testament du président. Je serais bien fâché qu'il v eût encore quelque trait qui sentît encore le Père de l'Oratoire. Je voudrais que dans un testament on ne parlât jamais que de ses parents et de ses amis. »

Le 9 décembre, madame du Deffand lui écrit :

«Je ne doute pas de vos regrets; c'était un homme bien aimable mais depuis deux ans il ne restait plus de lui (jue sa représentation Vous savez qu'il était devenu dévot, ou plutôt qu'il en avait embrassé l'état. Son esprit n'était pas convaincu, ni son cœur n'était pas touché mais il remplaçait les plaisirs et les amusements auxquels son âge le forçait de renoncer, par de certaines pratiques. La messe, le bréviaire, etc., toutes ces choses étaient pour lui comme la question ; elles lui faisaient passer une heure ou deux. Son testament est de 1766; il avait alors son bon sens. De ses amis, il n'en parle point. »

Voltaire, sûr alors de ne point frapper à faux, s'en donne à cœur joie, et, comme on dit, il lâche ses chiens :

SA VIE, SON SALO?C, SES AMIS, SES LETTRES. cxcvii

« Je m'en étais douté ; il y a trente ans que son âme n'était que molle et point dn tout sensible; qu'il concentrait tout dans sa petite vanité, qu'il avait l'esprit faible et le cœur dur, qu'il était content pourvu que la reine trouvât son style meilleur que celui de Moncrif et que deux femmes se le disputassent. Je ne le disais à personne; je ne disais pas même que les Etrennes mignonnes ont été conmiencées par du Mollard et faites par l'abbé 15oudot. Je reprends toutes les louanges que je lui ai données.

Je chante la palinodie,

Sa{|e du Dcffand, je renie

Votre piôsitlent et le mien;

A tout le inonde il voulait plaire,

Mais ce charlatan n'aimait rien:

De plus , il disait son bréviaire.

11 Quoi! ne pas vous laisser la moindre marque d'amitié dans son testament, après vous avoir dit pendant quarante ans qu'il vous aimait! »

L'attaque était si vive que madame du Deffand, suivant son habitude, juge nécessaire d'en prévenir le retour. Elle le fait avec une modération de bonne foi et qui a sa dignité.

Il Je ne suis point contente du mal que vous me dites de notre ancien ami. Je conviens qu'il était faible, mais il avait eu l'esprit bien agréable, et le meilleur ton du monde ; il avait fait son testament dans un temps où il s'était fort entêté d'une fille que j'avais auprès de moi, et qui était devenue mon ennemie. »

Les larmes que madame du Deffand avait données à la perte du président n'étaient pas encore séchées, que la traiti^esse fortune des cours , par un coup qui cette fois atteignait directement et profondément son cœur, en rouvrit la source. Le 24 décembre 1770, M. de Choiseul reçut la lettre de cachet qu'il avait un peu trop défiée et qui l'exilait à Chanteloup, avec ordre de partir sur-lechamp. Il est difficile d'explicpier, sinon par un fâcheux aveuglement ou par un noble remords, l'imprudence et la contradiction du rôle qui fit du duc, courtisan assidu et sans scrupules de madame de Pompadour , l'adversaire de madame du Barry, dont il méconnut le pouvoir jusqu'à repousser ses avances. Ils disent tous, à un certain moment, ces premiers ministres : Ils n oseraient! Qu'on dise cela d'un coup de poignard, passe encore; mais d'un coup d'éventail , alors que c'est à coups d'éventail qu'on gouverne la France ! M. de Choiseul, dont l'éducation et même le pouvoir étaient l'œuvre des femmes plus que des livres, manqua certainement d'esprit le jour où pour la première fois il montra du cœur. Il avait

cxcviii MADAME DU DEFFAND.

ouljlié que la main de madame du Barry conduisait le bras de Louis XV. Il avait oul)lié ce que peut mie femme outragée. Il avait oublié que les ministres n'ont jamais pu faire renvoyer une maîtresse, mais qu'une maîtresse a souvent fait congédier les ministres. Il fut puni de ce généreux oubli par la popularité, qui, hésitant à couronner sa prospérité, n'hésita plus à glorifier sa disgrâce. Il fut de bon ton d'aller à Ghanteloup. L'exil eut une cour plus nombreuse que la royauté elle-même. Tout ce qui avait un nom, un mérite , une ambition , tint à honneur de faire une visite d'où l'on rappoitait » de la considération » . Mais madame du Deffand , vieille, aveugle, pensionnaire du roi, pouvait difficilement suivre un tel exemple , et l'implacable bon sens de Walpole conseillait l'inaction à une amie qu'excusaient tant d'obstacles. ÎMadame du Deffand devait lui désobéir noblement, non sans encourir la peine de cette rébellion. Mais en attendant qu'elle allât se retremper à Ghanteloup , elle sentit plus vivement que toute autre le mal de la solitude où la plongeait de nouveau le départ de cette compagne , la seule aimée, la seule estimée « de son cachot éternel » .

C'est peu api'ès, c'est-à-dire en février 1771 , que nous voyons germer, dans ce levain amer de regrets, la pensée de la séparation définitive, du dernier adieu, amenée partant d'adieux récents. Madame du Deffand songe à faire son testanient; et elle en avertit Walpole, en lui demandant s'il ne lui sera point désagréable d'y être nommé, et s'il accepte ce legs de ses papiers, auxquels plus tard elle ajoutera celui, si touchant et si tendre, de son chien.

Ce testament, madame du Deffand l'entreprit sous l'impression encore douce du souvenir de la seule véritable joie, du seul rayon de soleil qu'elle ait dû à l'amitié de Walpole. Le seul jour où elle n'ait pas douté de lui, le seul jour où, en présence d'mic de ces preuves que le cœur juge irrécusables, son sentiment povu' Walpole, si froissé, si humilié, si découragé , ait quitté terre et touché le ciel, c'est le jour où elle reçut, en réponse à ses confidences sur l'état de sa fortune menacée, par les réductions impitoyables de l'abbé Terray, d'une diminution de trois mille livres de revenu, et à l'annonce de sa philosophique résignation sur cette épi-euve peu sensible, où elle reçut cette belle letti'c du 1" février. Apix'S un pai-eil témoignage il n'est plus permis de calomnier son cœur et de nier son affection , fantasque mais sincère , pour cette 'vieille amie qu'il lecommandait , à tous ses compati'iotes partant pour Paris, en termes si touchants.

Ici, madame du Deffand ne pouvait pas s'y tromper. Il ne s'agis-

SA VIE, SON SALOiN, SES AMIS, SES LETTRES. cxcik

sait plus de courtoisies banales , de prévenances futiles , de dédicace de l'édition des Mémoires de Gramont, d'envoi de son portrait, de présent de porcelaines , de toute cette menue monnaie de l'amitié. Il s'agissait d'une pièce d'or pur, frappée sous l'inspiration spontanée d'un véritable dévouement, à l'effigie d'un cœur généreux et d'un esprit délicat.

K Je ne saurais souffiir une telle diminution de votre bien. Où voulezvous faù'c des retranchements? Où est-il possible (jue vous en fossiez? Excepté votre yenerositë , qu'avez-vous de superflu ? Je suis indigné contre vos parents; je les nonune tels, car ils ne sont plus vos amis, s'ils vous laissent manquer un dédommagement. Je sens bien qu'ils peuvent avoir de la repugance à solliciter le contrôleur gênerai, mais tout depcnd-il de lui? J'aime aussi peu que vous les sollicitiez. Je m'abaisserais à solliciter un inconnu plutôt qu'un ami qui n'aurait pas pensé à mes intérêts. Vous savez que je dis vrai. Bon Dieu! (jnelle différence entre les parents et l'excellent cœur de M. de Tourville! Diteslui, je vous en prie, qu'au bout du monde il y a un homme qui l'adore; et ne me dites point que je suis votre unique ami : pourrais-je en approcher! Comment! un ami qui cède ses prétentions en faveur des vôtres! Non, non, ma petite, c'est un homme unique, et je suis transporté de joie que vous ayez un tel ami. Moquez-vous des faux amis et rendez toute la justice qui est due à la vertu de M. de Tourville. C'est là le vrai philosophe sans le savoir. Ayant un tel ami, et encore un autre qui, quoique fort inférieur, ne laisse pas de s'intéressera vous, ne daignez pas faire un ])as, s'il n'est pas fait, pour remplacer vos trois mille livres. Ayez assez d'amitié pour moi ])our les accepter de ma part. Je voudrais que la somme ne me fût pas aussi indifférente qu'elle l'est, mais je vous jure qu'elle ne retranchera rien, pas même sur mes amusements. La prendriez-vous de la main de la grandeur, et la refuseriez-vous de moi? Vous me connaissez; faites ce sacrifice à mon orgueil, qui serait enchanté de vous avoir empêchée de vous abaisser justju'à la sollicitation. Votre mémoire me blesse. Quoi ! vous ! vous , réduite à représenter vos malheurs! Accordez-moi, je vous conjm'e,'la grâce que je vous demande à genoux, et jouissez de la satisfaction de vous dire : J'ai un ami qui ne permettra jamais que je me jette aux pieds dos grands. Ma petite, j'insiste. Voyez si vous aimez mieux me faire le plaisir le plus sensible, ou de devoir une gnice qui , ayant été sollicitée, arrivera toujours trop tard pour contenter l'amitié. Laissez-moi goûter la joie la plus pme, de vous avoir mise à votre aise, et que cette joie soit un secret profond entre nous deux. "

Madame du Deffand, comme il fallait s'y attendre, refuse la noble proposition de W'alpole , mais elle en sent comme elle le doit la délicieuse surprise. Elle en savoure l'bonneur et le bonheur.

" Si je n'avais pas perdu le don des larmes, elles m'en feraient bien répandre. Elles me causent (ses lettres du 9 et du IG) un attendrisse-

ce MADAME DU DEFI AND.

ment délicieux quoique triste. Ah! mon ami, poniquoi ne aous ai-je pas connu plus tôt? que ma vie eût été différente ! Mais oublions le passé pour parler du présent. Vous me faites éprouver ce que Voltaire a dit de l'amitié :

Change en bien tous les maux où le ciel m'a soumis.

» Je n'en ai pas encore d'assez grands, à mon avis, puisque je ne suis pas dans le cas d'accepter vos offres. Croyez-moi, je vous supplie, je les accepterais non-seulement sans rougir, mais avec joie, mais avec délices, mais avec orgueil. Soyez-en sûr, mon ami; vous savez que je suis sincère. »

Le motif de ce refus, c'est que madame du Deffand avait trente-cinq mille livres de rente et que la perte subie par la réduction était insignifiante pour elle, étant compensée par le bénéfice de placements viagers et de conversions de rentes ' .

Quelque temps auparavant avait éclaté entre madame du Deffand et son ami, toujours à propos de ses excès de sollicitude ou de tendresse, un de ces conflits dont la ti-ace est si nombreuse dans cette correspondance, où elle marque, comme la trace noire et fumeuse des tas d'herbes brûlés dans les champs , la place douloureuse où la flamme a passé.

Ces tranchantes leçons, ces rabiouades successives ont fini par obtenir le résultat de tous les caustiques. Le cœur de madame du Deffand s'est resserré, replié de plus en plus, et si elle eût vécu davantage, peut-être eût-elle fini par se coi-riger, par se déguiser trop complètement. Elle faillit même, lors du dernier choc, le plus cruel de tous , et qui eut lieu à l'occasion de ce voyage de Chanteloup qu'elle osa faire malgré les conseils et les reproches de son tvrannique ami, s'aguerrir au point de secouer le joug, de briser la chaîne trop lourde de ces relations si tyranniques. IMais ce fut en vain : le clou est entré trop avant, elle sent qu'elle ne pourrait l'arracher qu'avec la vie. Elle se soumet, se résigne, s'humilie, et expie par un sincère repentir et des avances suppliantes cette velléité d'impossible rébellion.

Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, le drame est fini. Son cœur, étouffé, enveloppe , comme elle dit, ne palpite plus que rarement. Walpole doit être content. Il a vaincu, il a fait la paix

1 T. II , p. 43.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cci

de régoisme dans cette àme inquiète qui voulait se dévouer si tardivement à une affection passionnée. Dès 1 77 1 , la correspondance, comme je l'ai dit, n'aura que l'intérêt d'une gazette, mais d'une gazette chef-d'œuvre, telle que la pouvait écrire la femme-Voltaire.

Écoutez ces derniers soupirs de passion et de reproche qui s éteigiient dans un sourire, cette <( queue de l'orage » , comme le dit si spirituellement madame du Deffand.

C'est à propos d\me scène avec madame de Forcalquier, admirablement contée par madame du Deffand et à la suite de laquelle elles ont rompu, que Walpole reproche durement à son amie, à son élève, ses emportements critiques, ses exigences, son intolérance, etc. Il est sous l'influence de la bile que développent toujours certaines maladroites plaisanteries de madame d'Aiguillon ou d'Hervev, dans ce chatouilleux gentleman qu'on veut métamorphoser en amant ridicule. Par une fâcheuse coïncidence, madame du Deffand lui a proposé, à son prochain voyage, pour lui éviter l'ennui et l'incommodité du logement à l'auberge, chez madame Simonetti, un appartement à Saiiit-Joseph. Comme elle regrette cette imprudente algarade de son dévouement !

« C'est la réponse que vous y ferez (à ma lettre) que je prévois qui sera terrible. Je m'arme de couraye pour en soutenir la lecture sans chafTiin et sans colère. Mais je me promets bien de ne me plus exposer à telle aventure. »

Paris, 4 avril 1770.

« Mon ami, mon unique ami, au nom de Dieu, faisons la paix; j'aimais mieux vous croire fou qu'injuste, ne soyez ni 1 un ni 1 autre ; rendez-moi toute votre amitié. Si j'avais tort, je vous l'avouerais, et vous me le pardonneriez; mais, en vérité, je ne suis point coupable, je ne parle jamais de vous; vos Anglais, qui ont été contents de moi, croient me marquer de la reconnaissance en vous parlant de mon estime pour vous ; ceux ([ui vous aiment croient vous faire plaisir ; ceux qui ne vous aiment pas cherchent à vous ficher, s'ils se sont aperçus que cela vous déplaisait; mais je suis sîu-e que le bon (Felton) Hervey a cru faire des merveilles: je lui pardonne, ma!{jié le mal qu'il m'a fait.

« J'espère, mon ami, qu'il en sera de même entre vous et moi, et qu'après cet éclaircissement-ci, nous ne troublerons plus nos pauvres têtes ; nous voulons l'un et l'autre nous rendre heureux; je vais pour cet effet redoubler de prudence; de votre côté, tâchez d'avoir un peu d'indulgence, et ne me dites jamais que nous ne nous convenons point. Songez à la distance qui nous sépare; que quand je reçois une lettre sévère, pleine de reproches, de soupçons, de froideur, je suis huit jours malheureuse, et quand au bout de ce terme j'en reçois encore une plus fâcheuse, la tète me tourne tout a fait. Je n'aime pas le sentiment de la compassion : cependant rappelez-vous quelcjuefois mon âge et mes mal-

ccii MADAME DU DEFFAND.

heurs, et dites-vous en même temps qu'il ne tient qu'à vous, nialfjré tout cela, de me rendre très-heureuse. »

Paris, samedi 14 avril 1770.

« Je suis aussi contente do la lettre (jue je recois qu'un pendu le serait d'obtenir sa prâce ; mais la corde m'a (ait mal au cou, et si je n'avais été promptement secourue, c'était fait de moi. Oublions le passé; j'aime mieux me laisser croire coupable, que de risquer de troubler de nouveau la paix; je suis bien avec tout le monde. »

Eii 1771, madame du Deffand revit (on peut se servir de ce mot, quoiqu'elle fût aveugle, en se rappelant le mot charmant du président Ilénault : " On eût dit que la vue était pour elle un sens de trop»), revit donc Horace Walpole pour la troisième fois. Il arriva à Pai^is le 10 juillet et quitta cette ville le 2 septembre suivant.

En 1774, madame du Deffand perdit Pont-de-Veyle , le dernier survivant de ses anciens amis , de ceux que rend si chers le souvenir de la jeunesse. Malgré la froideur du caractère et du visage que Walpole lui reproche malignement, et qui semble commune à presque tous les hommes vraiment comiques, et Pont-de-Vevle était un grand comédien , et qui eut le génie et le don du rire ; malgré ses infidélités pour les Duras et les Idoles du Temple , comme elle appelait inesdames de Boufflers et la société du prince de Conti, elle l'aimait, et elle le regretta sincèrement. Elle convient de ses légers défauts, mais elle rend justice à ses qualités.

Elle écrit, le 5 juillet 17G7 :

« Ce pauvre Pont-de-Vovle ! Je suis fâchée qu'il ait fait un pacte avec ces gens-là; mais c'est la crainte de l'ennui qui l'y a déterminé; je l'aime beaucoup, ce Pont-de-Yevle, il m'a toujours été fidèle, et c'est peutêtre la seule personne dont je n'aie jamais eu occasion de me plaindre; nous nous connaissions il v a cinquante ans, avant que vous fussiez au monde. "

Le vendredi 15 février 1771, elle écrit à Walpole :

" Je suis inquiète aujourd'hui de mon ami Pont-dc-Veyle ; il avait la fièvre hier. Il est aussi vieux que moi et se persuade être beaucoup plus jeune. Il mène la vie d'un homme de trente ans; ce serait pour moi une grande perte; c'est, à tout prendre, mon meilleur ami; il y a cinquantetrois ou quatre ans que nous nous connaissons ; je le vois presque tous les jours; il a l'esprit raisonnable, il juge les hommes tels qu'ils sont: il se conduit selon vos principes et sans se faire d'efforts ; il vit uniquement pour lui, et c'est ])eut-être ce qui le rend ])lus sociable, parce qu'il ne feit dépendre son bonheur de qui que ce soit ; il n'exige rien de personne et ne s'assujettit à aucune pratique. Il n'est pas r.aisonnenr; mais

SA VIE, SON SALON, SES AMJS, SES LETTRES. cciu

il est philosophe dans la prati(pio ; à tout prendre, c'est rhomuie qui me convient le mieux, et je serais trés-làchee de le perdre. »

Le 9 juillet 1771, elle ajoute :

«L'ami Pont-dc-Yoyle se rétablit tout doucement ; jo n'ai point de meilleur ami ni de plus contrariant; le ])auvre homme ne peut consentir à vieillir; il a tous les yoûts de la jeunesse. Les spectacles, les grands soupers sont nécessaires à son bonheur; mais ses jambes, sa poitriTie et son estomac n'y sont pas d'accord. »

« Le pauvre Pont-de-Veyle dépérit à vue d'œil, continue-t-elle le 26 août ; il est actuellement comme était le président les dei niers mois de sa vie : mais il ne peut consentir à se conduire selon son état ; c'est une belle leçon pour moi. Jo vois qu'il est à chargée à tout le monde, et il ne s'en aperçoit pas; il compte aller à l'Isle-Adam le mois prochain. »

Enfin , le 4 septembre, la séparation est eonsommée , la toile est à jamais tirée entre elle et son dernier ami.

« Tnl appris ce matin à mon rcvcil la mort de mon pauvre ami : je l'avais quitté hier à huit heures du soir. .Te l'avais trouvé très-mal ; mais je croyais qu'il durerait encore quelques jours ; il y en avait quatre ou cinq qu'il ne pouvait, pour ainsi dire, plus parler; il avait cependant tonte sa tête : je fais une très-ffrande perte ; une connaissance de cinquante-cinq ans, qui était deveiuie une liaison intime, est irréparable. Qu'est-ce que sont celles qu'on forme à mon fige? Mais il est inutile de se plaindre; il faut savoir supporter

» Je m'aperçois bien de la perte de Pont-de-Veyle, et je ne le

remplacerai pas. »

Madame du Deffand, qui ne reparle plus du président Ilénault, reparlera plus d'une fois de Pont-de-Yeyle, dont le souvenir est toujours par elle honoré d'un regret.

Le 6 septembre 1778 elle écrit, toujours à Walpole :

« J'ai perdu mon dernier ami en perdant Pont-dc-Veylc. Il n'était point aimable, j'en conviens, mais je le voyais tous les jours. Il était de bon conseil, je lui étais nécessaire, et il me l'était aussi. Anjotud'hui je ne tiens à rien, je n'ai que ma valeur intrinsèque, et c'est être réduite à moins que rien. »

Et dans des lettres postérieures, n'étant plus retenue par cette pudeur de sensibilité, cette horreur de l'attendrissement que Walpole lui a rendu ridicfide, elle verse son cœur avec ses pleurs dans une suprême effusion qui suffit à l'éloge de Pont-de-Veyle et à sa décharge de l'accusation d'égoïsme, formulée par le rancunier la Harpe et appuyée par lui de deux anecdotes dont la première est évidemment fausse, puisqu'il la place à un moment où madame du Deffand ignorait la mort de Pont-de-AVyle, qui n'ctail pas encore

cciv MADAME DU DEFI AND.

mort, et dont la seconde, plus vraisemblable, serait facilement discutable en prenant pour base le portrait même tracé de Pont-de- Veyle en 1774 par madame du Deffand et les larmes sincères des lettres de ces dernières années.

Quoi qu'il en soit, voici ces deux anecdotes, que la Harpe allègue à l'appui de son dire : qu'il était difficile d'avoir moins de sensibilité et plus d'égoïsme.

« M. de Pont-de-Veyle, avec qui elle vivait depuis quarante ans, était à peu près du même caractère. Ce petit dialogue les peint l'un et l'autre :

» — Pont-de-V^evle, lui dit-elle un jour, depuis que nous sommes amis, il n'y a jamais eu un nutige dans notre liaison.

» — Kon, madame.

» — K'est-ce pas parce que nous ne nous aimons guère plus lun que l'autre ?

» — Cela peut bien être, madame. »

« Lorsque celui-ci mourut,» ajoute M. de la Harpe, « elle vint souper " en grande compagnie chez madame de Marchais, où j'étais ; et on lui '• j)arla de la perte qu'elle venait de faire. Hélas l il est mort ce soir à » six heures ; sans cela, vous ne me verriez pas ici. Ce furent ses '• propres paroles; et elle soupa comme à son ordinaire , c'est-à-dire fort » bien, car elle était très-gourmande. »

Horace Walpole fit son dernier voyage à Paris du 19 août au 12 octobre 1775.

Le jour de son arrivée, au débotté, il voit accourir à son hôtel madame du Deffand, toujours douée de cette activité inquiète que secondait « sa faiblesse herculéenne » . Elle assiste à sa toilette, en vertu du privilège de sa cécité. Il soupe avec elle, et ne la quitte qu'à deux heures et demie dans la nuit, et le matin, avant d'avoir les yeux bien ouverts, il avait déjà une lettre à lire de sa part.

« Bref, dit-il, son âme est immortelle et force son corps à lui tenir compagnie. "

Cette dernière séparation s'accomplit sous l'empire de pressentiments mélancoliques.

Le 12 novembre 1774 Walpole écrivait à son ami Conway, sous l'impression d'un désir de voyage en France.

« Je lui porte en vérité tout l'attachement, toute l'afFection qu'elle mérite, et je vous sais très-bon gré de vos attentions pour elle. Je compte bien la revoir encore, pour peu qu'elle soit en état de faire le voyage. Mais c'est toujours pour moi un plaisir mélancolique en pensant que ce sera probablement la dernière fois, et que nous nous dirons l'un

SA VIE, S0.\ SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccv

à l'antip, dans un sens clifFerent de celui où on l'entend d'ordinaire .- An revoir. •>

Madame du Deffand cédait malgré elle à cette triste appréhension, quand elle écrivit le 12 octobre, jour du départ de celui que dans ses lettres à la duchesse de Choiseul elle ne craint pas d'appeler son Horace :

« Adieu. Ce mot est bien triste. Souvenez-vous que vous laissez ici la personne dont vous êtes le plus aime, et dont le bonheur et le malheur consistent dans ce que vous pensez pour elle >>

Dans sa lettre du 31 mai 1778, madame du Deffand foit part avec une indifférence toute philosophique à Horace Walpole de la mort de Voltaire , tué par un excès d'opium et de gloire , et qui , né tué, comme il le disait, poussa néanmoins jusqu'à quatre-vingts ans le malin tour de force de vivre , au gi'and regret de ses ennemis et de ses débiteurs. Elle ne donne pas ini regret à l'homme qu'elle n'estimait guère et dont la féline souplesse lui inspirait une sorte de répugnance. Mais la perte de l'écrivain, du coiTcspondant, lui fut très-sensible, en lui enlevant ses derniei's p!aisii\s d'esprit, les seuls qu'elle pût goûter. Elle était bien loin d'ailleurs de partager toutes les idées et surtout les mépris de ce fanfaron d'incrédulité qui lui laissait, en mourant confessé, l'exemple opportun d'une contradiction de bon goût.

C'est donc fort gratuitement qu'elle fut considérée comme responsable des hardiesses de cet ami philosophe, et que les pensionnaires de Saint-Joseph , animées par les religieuses d'un zèle aussi aveugle qu'intolérant, se crurent obligées à la bonne œuvre d'un charivari comique dont elles régalèrent mademoiselle Sanadon et madame du Deffand, pour les pimir de sentiments qu'elles étaient loin de partager et de regrets qu'elles n'avaient pas.

ÎMais avant d'abaisser à notre tour la toile funèbre sur cette existence si remplie d'idées, un des plus beaux et des plus douloureux drames intérieurs qu'il soit donné de voir aux hommes que tentent les spectacles de la conscience, nous devons emprunter à quelques témoins de sa dernière phase une vue du salon de Saint-Joseph en 1780, et, en même temps, donner un dernier aperçu du caractère de madame du Deffand, à ce moment d'apaisement où sa passion amicale pour Walpole rentre dans son lit et nous apparaît justement, comme elle l'a fait au critique analyste, au pénétrant et subtil observateur ^\. Sainte-Beuve, avec les caractères respectables d'une passion maternelle qui s'est trompée d'heure.

ccvi MADAME DU DEFFAND.

« Et, en effet, ou peut voir dans cette soudaine passion d'une vieillesse stérile une sorte de tendresse niateriielle qui n'a jamais eu son objet, et ([ui tout à coup s'éveille sans savoir son vrai nom. Pour n'en être pas choqué et en saisir l'instinct secret, appelez-la une tendresse d'adoption. Elle aime ^ValpoIe comme la plus tendre des mères aurait aimé un fds longtemps perdu et tout à coup retrouvé. Beaucoup de ces passions singulières et bi/arres, où la sensibilité s'abuse, ne sont souvent ainsi que des revanclies de la nature, qui nous punit de n'avoir pas fait les choses simples en leur saison '. »

Il ne faut demander ni cette pénétration ni cette impartialité aux observateurs superficiels ou prévenus, qui nous ont laissé de madame du Deffand une image noircie de leur malignité. Xi J. J. Rousseau, ni Mai'inontel, ni la Harpe, ni Grimm, ni Suard , ni Lauzun, n'ont vu juste dans l'intérieur de cette âme et de ce salon. Les préjugés et les i-ancunes traditionnels de la coterie encyclopédique, à jamais gagnée à l'idolâtrie intoléx-ante des Geoffrin et des Lespinasse, ont aveuglé leur jugement, et il faudrait s'en méfier, quand bien même Rousseau, qui n'a fait qu'y passer; la Harpe, Marmontel, qui l'ont traversé seulement et qu'elle n'admirait pas; Suax'd, qui n'y est entré que deux fois; Grimm, qui n'y a certainement jamais mis les pieds, à la façon dont il la fait parler , eussent, par un commerce assidu, pu donner à leurs erreurs l'air d'iuie opinion.

Pour Lauzun, il traite madame du Deffand, cliez laquelle il n'est allé que pour y rencontrer lady Sarah BaiTymore, et qui a traité ce salon célèbre , ce sanctuaire d'esprit , comme une maison de rendez-vous, avec mie outi^ecuidance qu'elle lui rend par l'indulgence insoucieuse du mépris.

Restent Gliamfort, le duc de Lévis et madame de Genlis.

On trouve dans le recueil de Portraits, caractères et anecdotes de Gliamfort , observateur pénétrant mais prévenu de la société de son temps , qui n'alla jamais chez madame du Deffand et qui n'avait aucun motif d'en dire du bien , une liistoriette tendante h faire croire que dans son salon l'homme de lettres n'était pas estimé selon son mérite mais selon son rang , et qu'il y était toléré plutôt qu'honoré. Gharafort a oublié les lettres où nous voyons d'Alembert, par exemple, traité d'égal à égal par les plus grands seigneurs et parlant avec l'autorité familière que donnaient déjà

^ Causeries du lundi , t. I*', p. 430.

SA VIE, SON SALOA", SES AMIS, SES LETTRES. ccvii

le talent et la réputation, à des hommes de trop d'esprit pour ne pas admettre que la gloire, elle aussi, est ime noblesse. Il nous cite une bévue d'un certain Fournier, trop naïve pour être injurieuse, et qui n'enlève rien à ce tact et à ce goût avec lequel les Beauvau, les Broglie, les la Vallière, et bien d'autres, traitaient des gens d'une valeur même très-inférieure à celle de d'Alembert. Il v a de l'ingratitude dans cet anachronisme malignement relevé. Jamais, autant qu'au dix-huitième siècle, un homme de lettres ne fut l'égal d'un grand seigneur. ^lais Chamfort lui-même fut trop gâté sous ce rapport pour être juste, lui que 31. de Vaudreuil appelait son ami.

«D'Alembert, jouissant déjà de la ])lus grande réputation, se trouvait chez madame du Deffand, où étaient M. le président Hénault etM. de Pontde-Veyle. Arrive un médecin nommé Fournier, qui, en entrant, dit à madame du Deffand : » Madame, j'ai bien l'bonneur de vous présenter )) mes très-humbles respects » ; à M. le président Ilénault •■ « Monsieur, >' j'ai bien l'honneur de vous saluer " ; à M. de Pont-de-Vevle : « Mon- » sieur, je suis votre trés-humble serviteur » , et à d'Alembert : " Bonjour, » monsieur » .

Le decrescendo de 31. de Gambacérès disant à ses dîners, selon le rang du convive : Monsieur, aurai-je Fhonneur de vous offrir de ce bœuf? — ^Monsieur, vous offrirai-je du bœuf ? — Voulez- vous du bœuf? et enfin — Bœuf? tout court à quiconque n'avait pas mi ridjan ou une graine d'épinard, pourrait servir de pendant au formulaire de Fournier; et tout cela ne prouve rien, sinon que dans tous les temps et sous tous les régimes les parvenus se ressemblent.

Voici maintenant le récit, par madame deGenlis, de sa visite à madame du Deftand en 1776. Notons, pour la moralité du récit, que madame de Genlis, par les Brulart, avait l'honneur d'être alliée de madame du Deffand , à qui elle avait inspiré de l'estime et de la svmpathie, et qui fait l'éloge de son esprit et de ses ouvrages.

"Madame du Deftand était parente de MM. de Genlis; mais comme elle avait eu, dans sa jeunesse et dans son Age mûr, une conduite trèsphilosophique, madame de I^uisieux m'avait défendu de la voir; c'était de sa part une vieille rancune de scandale, que les quatre-vingts ans de madame du Deffand auraient dû lui ôter. Madame du Deffand m'écrivit les plus aimables billets pour m'engager à l'aller voir, et j'en obtins la permission de madame de Puisieux.

1 Je n avais nulle envie de connaître madame du Deffand. Je me la représentais apprêtée, pédante, précieuse. J'étais surtout effiavée de l'idée que je me trouverais au milieu d'un cercle de philosophes. J'imaginais qu'étant ainsi en force, ils parleraient et disserteraient avec ce ton

ccvm MADAME DU DEFFA^D.

emphatique qu'ils prennent tour a tour dans leurs écrits, et je sentais que je ferais une bien triste figure clans cette étrange assemblée, présidée par une sibylle enthousiaste de toutes ces déclamations , et qu'il était impossible de contredire ouvertement, puisque, aveugle et octogénaire, elle était doublement respectable par la vieillesse et par le malheur.

» Enfin, je pris une courageuse résolution : je me rendis, le soir même, à Saint-Joseph, chez madame du Deffand. Il y avait assez de monde chez elle, et j aperçus avec plaisir deux ou trois hommes de ma connaissance. Madame du Deffand me reçut à bras ouveits, et je fus agréablement surprise en lui trouvant beaucoup de naturel ', et l'air de la bonhomie.

" C'était une petite femme maigre, pâle, blanche, qui na jamais dû être belle, parce qu'elle avait la tête trop grosse et les traits trop grands pour sa taille.

« Cependant elle ne paraissait pas aussi âgée qu'elle l'était en effet. Lorsqu'elle ne s'animait pas en causant, on vovait sur son visage l'expression d'une morne tristesse. En même temps, on remarquait sur sa phvsionomie et dans toute sa personne une sorte d'immobilité qui avait quelque chose de très-frappant. Quand on lui plaisait, elle était accueillante, elle avait même des manières très-affectueuses.

» On ne parla chez madame du Deffand ni de philosophie, ni même de littérature ; la compagnie était composée de gens de différents états ; les beaux esprits s'y trouvaient en petit nombre, et ceux qui vont dans le monde y sont communément aimables, quand ils n'y dominent pas. Madame du Deffand causait avec agrément ; bien différente de l'idée que je m'étais faite d'elle, jamais elle ne montrait de prétention à l'esprit; il était impossible d'avoir un ton moins tranchant; ayant très-peu réfléchi, elle n'était dominée que par la seule habitude. Elle eut, dit-on, sans aucun système, une conduite très-philosophique dans sa jeunesse. On était alors si peu éclairé, que madame du Deffand fut longtemps, sinon bannie de la société, du moins traitée avec cette sécheresse qui doit engager à s'en exiler soi-même. Trente ans après, la lumière commençant à se répandre, madame du Deffand crut se rétablir dans le monde en adoptant des principes qui la justifiaient. La philosophie sauvait l'humiliation de rougir du passé; il était agréable de pouvoir tout à coup regarder en arrière, non-seulement sans regret ni sans honte, mais avec satisfaction et une sorte d'orgueil ; et au lieu d'avouer qu'on s'était conduit avec beaucoup d'imprudence et d'étourderie, de pouvoir se vanter d'avoir été, par une heureuse inspiration, disciple des philosophes à naître; et enfin, il était beau d'avoir le droit de dire à tous les gi-ands et célèbres moralistes du jour : Ce que vous ]M-êchez, je l'ai fait avant que vous eussiez instruit l'imivers.

" Madame du Deffand n'ayant de sa vie médité une opinion, au fond de l'àmc n'en avait point ; elle n'était pas même sceptique. Pour douter, pour balancer, il faut du moins avoir superficiellement comparé, et fait quelque examen, et c'est une peine qu'elle n'avait jamais voulu prendre. Elle se peignait très-bien elle-même en disant qu'elle laissait flotter son esprit dans le vague. Triste situation à tous les âges, surtout à quatrevingts ans! Cette paresse d'esprit et cette insouciance lui donnaient dans la conversation tout l'agrément de la douceur. Elle ne disputait point ;

SA VIE, SON SALOxN, SES AMIS, SES LETTRES. ccix

elle était si peu attachée au sentiuicut qu'elle euoncait, qu'elle ne le soutenait jamais qu'avec une sorte de distraction. Il était presque impossible de la contredire, elle n'écoutait pas, ou elle paraissait céder, et clic se hâtait de [larler d'autre chose. Elle me Ht promettre de revenir la voir à l'heure oii, sortie de sou lit, elle achevait de s'habiller; elle était alors toujours seule, c'est-à-dire entre trois et quatre Iieures après midi, car elle avait depuis loujjlemps |)er<hi le sommeil. On lui faisait la lectiu'e durant la nuit, et elle ne s'endormait pas avant le jour.

11 J'y retournai le surlendemain. Je la trouvai dans son huUeuil ; un valet de chambre, assis à eoié d'elle, lui lisait tout haut un roman. Ce roman l'ennuyait, et elle jiarut charmée de ma visite; je restai deux ou trois heures avec elle, et j'écoutai presque toujours. Elle me parla de l'ancien temps, delà cour, de madame la duchesse du Maine, de Chaulieu, du marquis delà Fare, de l'in^jénieux Lamothe, de madame de Staal, dont j'aime tant l'esprit, et elle me promit de me montrer une autre fois plusieurs petits manuscrits et beaucoup de lettres de l'impératrice de Russie. Madame du Delfand, au moyen d'une petite machine très-simple, écrivait fort bien et se passait de secrétaire; son écriture était grosse, mais très-lisible.

11 Les jours suivants, elle me fit lire, par son valet de chambre, plusieurs petits morceaux de sa composition, des allégories et des portraits; c'était le goût du siècle dernier parmi les personnes spirituelles de la société. Ces portraits, tous faits avec l'intention de plaire et de flatter, sont assez insipides. Le ])lus joli que madame du Deffand ait écrit est celui de madame de Mirc])oix, fait aussi, mais en vers, et d'une humeur très-agréable, par le président Héuault.

11 On m'avait dit que madame du Defl'and était méchante; c'est ce ([ue je n'ai pas remarqué; elle n'était pas même médisante. Il y avait dans son caractère tant de faiblesse , d'insouciance et de légèreté , qu'un sentiment vif ne pouvait l'agiter longtemps ; elle n'était pas plus capable de haïr que d'aimer. Brouillée avec d'Alembert, elle me parla de ses démêlés avec lui, mais sans aigreur et sans ressentiment; c'était un simple récit et non des plaintes. Son cœur avait bien vieilli, la philosophie l'avait tout à fait desséché, et son esprit n'avait point mûri; il était plus fcune qu'il n'aurait dû l'être, quand elle n'aurait eu que vingtcinq ans. Elle avait craint confusément toute sa vie de réfléchir; cette crainte, devenue de la terreur, lui donnait une véritable aversion pour ce ([ui était solide; elle était accablée de vapeurs et d'une tristesse invincible, et elle redoutait mortellement les conversations sérieuses; elle les repoussait même avec sécheresse; il fallait, pour lui plaire, ne l'entretenir ([ue de bagatelles. Tout ce qui ressend)lait à la raison lui faisait peur; c'était une chose extraordinaire de voir une personne de cet âge, infirme, souffrante, mélancolicpie, exiger des autres une éternelle gaieté, quelle ne paraissait jamais partager, car elle ne jouait rien.

11 La perte de la vue ne l'affectait pas du tout; elle me dit qu'elle aimait mieux être aveugle que d'avoir un rhumatisme douloureux. Quand elle perdit la vue, ce fut son violent chagrin, parce qu'elle conserva pendant plus de cinq ans l'espoir de la recouvrer; et lorsque, après avoir consulté tous les charlatans du monde, elle eut épuisé vainement tous les remèdes, elle prit ficilement son parti sur son état; elle y était

ccx MADAME DU DEFFAND.

parfaitement accontiimee , ce n'i^tait pas là ce <jiii l'attristait; elle écartait

avec peine de fimestes iflécs, inspirées j)ar l'àfje et par les sonflfrances.

In jour je hasardai «le lui parler de la mort religieuse du président

Hénault. Klle m'inleirompit. et avec un ton ironi<[iie et nn sourire force:

« Est-ce nn sermon (jue vons me pro|)osez là? « dit-elle. Je me mis à

rire, en l'assurant que j'aimais heancoup mieux l'econier (pie prêcher.

Elle n'avait point de relifjioii , mais elle n'était point impie; et mal{}Te

tout le pouvoir d'inie fjTaride liahilnde, elle n'était point philosophe. Son

existence, comme celle de tant d'antres, n'a dépendu (pie de ses liaisons;

on sentait que si elle eut vécu avec des yens religieux, elle eût été

dévote; et ses derniers jours, que l'ennui consumait, que la crainte

empoisonnait, auraient été paisibles, sereins, et se seraient écoulés

doucement ' . »

Outre ce portrait peu flatté et ressenihlant par plaees, mais avec bien des faussetés de ton et des maladresses de touche, nous devons à madame de Genlis l'anecdote comi(]ue de la présentation de Gibbon. Le célèbre bistorien était gros, court, sa tète pléthorique reluisait, fleurissait, rubiconnait comme mie énorme betterave, au-dessus d'un abdomen à la Falstaff. Des jambes inflexibles, boudinées, complétaient l'aspect de cet homme, dont l'embonpoint tournait au {potesque et lui donnait des allures de cucurbiLacée. Madame du Deffand, dont le tact avait acquis toute la sûreté et toute la délicatesse du sens qu'elle avait perdu, avait l'habitude de tàtei-, de palper le visage des nouveaux venus ; et elle prétendait, par cette inspection manuelle de leur physionomie, se faire une idée de leur caractère et même de leur esprit. Le joufflu Gibbon se prêta de bonne grâce à cette épreuve, et, en souriant, courba devant l'illustre aveugle sa face lisse et liouffie, sorte de mappemonde de chair. Au premier contact, madame du Deffand rougit, et se reculant vivcnaent sur son fauteuil, s'écria avec indignation : « Voilà une infâme plaisanterie ! » Elle s'était figuré que Gibbon s'était présenté à rebours, et avait pris pour le?, joncs de derrirre, selon la périphrase allemande, ce qui était bien et dûment le visage de Gibbon, qui dut finir par rire de la méprise, avec tous les autres, quand inadame du Deffand fut convaincue qu'il n'y avait pas d'irrévérence.

?yous terminons par ce croquis dû à la plume du la Rochefoucauld des salons , le duc de Lévis :

« Je me rappelle très-bien d'avoir été mené par la maréchale de Mirepoix chez madame du Deffand, dont les lettres viennent de rajeunir la célébrité. J'étais d'un âge à être plus happé du tonneau qu'elle habitait que de l'agrément de son esprit; mais l'on m'a conté d'elle nn trait qui

1 Meinoire.f de madame de Genlis , t. III, (>. 108 à 116.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccxi

n'est ppiit-ctre pas indifjne d'rtre conservé. Elle n'aimait pas l'exagération, coniinc on on a la preuve dans sa correspondance, et pourtant elle éfait condamnée à voir sans cesse des persoinies engouées, enthousiastes, et des prôncurs éternels, encore plus fatigants que tout le reste. Un jour, excédée des éloges excessifs que M. de *'* faisait d'im homme très-médiocre, en ajoutant, par forme de refrain, que tout le inonde pensait comme lui, elle répondit :

«Je fais, monsieur, assez peu de cas du monde, depuis que je me " suis aperçue qu'onpouvait le di\nser en trois parts : les trompeurs, les " trompes et les trompettes. »

«M. de **' était évidemment dans cette dernière classe, et je ne le remarcjue jamais sans pensera cette saillie '."

Depuis 1775, date de leurs derniers adieux anticipés, Walpole, qui, depuis 1 768, avait quitté, par unique dégoût de la vie politique, ie siège que. depuis plus de cinquante ans, le bourg de King's-Linn avait fidèlement ix^servé à sa famille , se retrancha de plus en plus dans ses goûts littéraires et artistiques. Toujours épris du parado.xe, et préférant ce qui est curieux à ce qui est vrai, amoureux de la petite hcte , comme on dit aujourd'hui, il publia ses Doutes historujues sur la vie et le rèijne de Richard 111 , ingénieuse et spécieuse réhabilitation du tuteur assassin des enfants d'Edouard IV, du héros bossu, gouailleur, spiintuellement scélérat de v^hakspeare, embourgeoisé par Casimir Delavigne.

Il existe de ce livre une traduction attriljuée à Louis XVI, qui était, comme on l'a remarqué avant nous, bien désintéressé dans la réhabilitation des tyrans.

La mort tragique de Chatterton, en août 1770, qui fut bien injustement attribuée à Walpole , coupable seulement de n'avoir pas cru à son génie et de lui avoir refusé ses services, ne contribua pas peu, avec ses démêlés avec la Société des antiquaires, à le dégoûter de la littérature. Il ne lui pardonnait pas cet affront de l'avoir mis en conflit avec des ennemis comme Rousseau et des adversaires comme Voltaire (querelle littéi'aire à l'occasion de la primauté de Shakspeare, qui fuiit par de mutuels compliments), et de l'avoir exposé à se défendre de la mort de cette orgueilleuse victime de l'ambition et de la pauvreté : le mystificateur littéraire des poésies du chanoine Rowley , l'émule de ^lacpherson . dont Chatterton n'avait eu que le tort d'esquiver la supercherie. Il se retira d'une

' Soia'eitir.i et /wrtraits ; édit. Barrière, p. 280.

rcxii MADAME DU DEFFAISD.

occupation aussi dauffereuse par sa traffédie de la Mrrc inystcrieusi-, drame bizarre et parfois puissant , dont le sujet, emprunté aux Contes de (a reine de ?>avfi7-re , est celui d'un OEdipe en plein christianisme et en plein moyen à{;e. Depuis ce dernier essai, que Bvron appelle un essai de maître, les presses de Strawberry-IIiH ne tï-avail lurent plus que pour des ouvrages de luxe, de société ou d'érudition. Il en sortit une édition des Mcmçires de Grcimonl ^ de Cornelie Vestale, mais il n'en sortit rien d'Horace Walpole. En revanche, il employait ses laborieux loisirs à écrire pour la postérité et à remplir ce coffre A et ce coffre B trouvés remplis, après sa mort, de manuscrits dont la partie publiée forme neuf volumes de Lettres et quatre ou cinq volumes de Mthnoircs , et où il doit être demeuré plus d'une œuvre inédite dont la mise au jour n'ajoutera rien, d'ailleurs, aune gloire consacrée, et qui, en Ajigleterre, fait partie du patrimoine de l'orgueil national.

La politique lui préparait des épreuves et des déceptions auxquelles il faut attribuer sa conversion au torysme , et ce subit amour des rois, que lui donna le dégoût des excès des peuples. Il n'y a pas dans cette évolution , dans cette transfiguration inévitable dans les longues vies qui tiennent compte de l'expérience, un crime aussi impardonnable qu'il l'a paru à 3Iacaulay. Il suffit de songer à la gueire d'Amérique et à la Révolution française pour comprendi^e le découragement de philosophe et de patriote de l'homme qui s'écriait, en parlant de son temps : « C'est Y âge des (ivortements , » et qui, en pai'Iant des Anglais, se demandait s'ils n'étaient plus que les restes d'un grand peuple ; pour l'homme enfin (|ui répétait cette triste réflexion : " Le monde est une comédie » pour l'homme qui pense, une tragédie pour l'homme qui sent. " Ce découragement n'alla jamais jusqu'à l'indifférence, et il garda assez de justice, de goût et d'espérance poiu' admirer Fox et Pitt. ^lais demeuré bienveillant et optimiste en pratique, il devint implacable pour les crimes de la théorie et les sanglants excès de la métaphysique. Il eût pu répondre, comme Alfieri à quelqu'un qui s'étonnait de le voir infidèle à ses anciennes idées républicaines : « Je connaissais les grands , je ne connaissais pas les petits. » Walpole nous a fait confidence de ses inotifs de palinodie dans une lettre pleine d'un bon sens éloquent et d'une généreuse raison qui, dès I77G, nous le montre adversaire beaucoup plus sagace, beaucoup plus prévoyant et beaucoup plus modéré de la Révolution française que plus tard le grand Burke, ce Joseph de 3Iaistre protestant. ÏM. de Rémusat a fait de lui, dans cette dernière phase, un portiait

SA VIE, !50^' SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccxiii

ressemblant et idéal, dont le charme est à la fois tranquille et iirésistible , comme la plupart des morceaux marqués au sceau de cette raison ingénieuse et ornée.

" Quand on parcourt les appartements délabres de sa villa tant prônée, il est facile de s'y représenter un gentilhomme mince et pâle, avec une physionomie intelligente, de beaux yeux noirs et vifs, un regard pénétrant, un sourire tiistc, un air de faiblesse maladive et même un peu féminine, des manières aisées, polies, distinguées, une démarche ralentie par la goutte, soigné dans sa mise, habillé de couleurs claires, la tête toujours nue, les cheveux sans poudre, du moins en été, et causant du matin au soir, d'une voix plus agréable que forte, sur tous les sujets qui ])ermettent d'être spirituel. Délicat et sobre dans son régime un peu artificiel, il prolonge ses repas et ses soirées. Entouré de livres et de tableaux, de chefs-d'œuvre et de colifichets, des produits de l'Italie et de la Chine, des débris du moyen âge et de toutes les raretés (jue Voltaire célèbre dans le Mondain, il devise avec complaisance sur la politique , sur les arts , sur les souvenirs do l'histoire et sur les médisances de la journée. Il compte des anecdotes, aiguise des pensées, hasarde des jeux de mots, et fait le plus grand charme des réunions choisies qu'attirent chez lui la renommée du lieu et celle de l'hôte. Il aime peu, mais il cherche beaucoup à plaire, et donne à tous ses défauts un voile , à toutes ses qualités un relief : la coquetterie '. "

Cependant madame du Deffond s'enfonçait de plus en plus dans ce tonneau fameux ( elle appelait ainsi son diogénique fauteuil ) , des alentours duquel Fadmiration galante des souverains voyageurs, et les hommages d'une société d'illustres amis, ne parvenaient pas toujours à chasser les spectres de l'égoïsme et de l'ennui, tristes compagnons de ses dernières et dévorantes insonmies. Quand elle rentrait en elle-même, au milieu de cette solitude du grand monde, et qu'elle y remuait les problèmes du mystérieux avenir, de l'infini lendemain, qu'elle songeait enfin à ces quatre fins de l'iiomme , dont elle n'avait encore médité que le souper, elle se ti^ouvait à la fois effrayée et découragée, sans la force de croire ni celle de nier, partagée entre la crainte et le mépris de la mort, le désir et l'horreur du néant. Cependant elle sentait que les satisfactions de la conscience ne sont pas toujours un témoignage sûr de l'accomplissement du devoir, et qu'une morale sans religion ne suffit point à l'âme pour lui donner le sentiment de l'accomplissement de sa destinée. La morale sans la religion, c'est la vertu sans le ciel , c'est l'homme s:ms Dieu, faisant le bien avec une sorte d'honnêteté mécanique, suis but, sans effort et sans espérance. Quant à la conscience, qui ne sait

' L'Aitr/letene un dix-/iriiti('-me siècle , t. II, p. 107, 108. .

ocxiv MAI) AMR DT DEFFA:\D.

qu'elle n'est presque jamais, surtout jusqu'au bout , vui juge intelligent et incorruptible, qu'elle peut se tromper et être trompée, qu'il y a des hommes qui ont tué le remords, et d'autres qui n'entendent pas le murmure intérieur de cette pendule que la religion doit monter, pour qu'elle sonne juste, toutes les vingt-quatre lieures? Pour traverser sans trop de frayeur ces abîmes de réflexion, madame du Deffand, qui sentait s'affaiblir ses forces morales au moment de l'angoisse suprême, de l'approche de l'ennemi, invoqua diverses maiiîs pour s'appuyer et se préserver des vertiges de la solitude. Mademoiselle Sanadon, l'abbé liarthélemy, le marquis et la marquise d'Aulan, ses neveux, qu'elle appela en 1778 et qu'elle eut pour voisins et pour compagnons, tout, jusqu'au bras innocent du petit enfant de Wiart, dont elle aimait à avoir près d'elle le front préservateur, servit, comme elle le disait, de gardefou, de parapet à l'inquiète moribonde, durant cet obscur passage, sur ce pont si étroit qui mène à l'éternité.

Enfin, mécontente sans doute de l'état dans lequel la. laissaient les ressources d'esprit qu'elle devait à la philosophie, elle prit le parti de se rapprocher des consolations de la religion, les seules dont elle n'eût pas usé. Elle fit connaissance d'im prêtre doux, persuasif, discret, habile aurc ménagements qu'exigent les âmes blessées ; ce même abbé Lenfant qui devait préparer Louis XVI aux épreuves de sonmai'tyre, et qui l'eût accompagné à l'échafaud , si les bourreaux de septembi'c ne l'eussent fait, dans leur impatience, aller devant dans la mort.

Les efforts de ce saint médecin de l'âme ne furent ni absolument stériles ni absolument féconds. Il en est de l'esprit comme du corps, les yeux ont besoin de s'accoutumer de bonne heure à la lumière, et la pensée tardive de Dieu brûle autant qu'elle éclaire. Les déplorables lacunes de l'éducation première de madame du Deffand . ses habitudes invétérées de critique et de méfiance , offraient bien des obstacles à une guérison morale qui souvent ne peut que suivre l'affaiblissement propice des facultés. C'est pour cela que les malades n'ont pas peur du prêtre, qui fait peur aux valides. Le prêtre, qui inquiète les uns, console les autres. L'abbé Lenfant ne put , malgi'é ses soins et la bonne volonté de la septuagénaire catéchumène, que préparer l'œuvre du curé porteur des derniers sacrements. Avec celui-là, il n'y avait plus moyen d'éluder, de temporiser, "de faire relâche " , comme disait madame du Deffand, spirituelle jusqu'au bout. Malheureusement, madame du Deffand, quand le curé de Saint-Sulpice vint pour l'exhorter, n'avait plus

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccxv

assez de cette coDuaissance et de cette lucidité qu'elle avait gardées jusqu'aux deniieis moments de sa courte maladie. On peut dii'e que sa fin, quoique prévue, fut sul)ite, et que la mort, comme si elle avait craint que cette subtile victime ne lui échappât, précipita .ses coups et !a prit en traîtrise.

C'est à Wiart, au fidèle serviteur Wiarl qu'il faut demander le récit authentique et touchant d'une agonie qu'avait précédée le dernier adieu adressé à ce Walpole devant qui elle s'était faite petite et humble depuis si longtemps , cette sceptique que l'affection eût léconciliée avec la foi, et qui se fût peut-être, si elle eût pu garder l'espoir de revoir son ami, réconciliée avec Dieu.

Le 22 août 1780, madame du Deffmd écrivait à Walpole, sous l'impression de la maladie et de l'isolement :

« Je vous mandai dans ma dernière lettre que je ne me portais pas bien; c'est encore pis aujourd'hui. Je n'ai point de fièvre, du moins on le juge ainsi , mais je suis d'une faiblesse et d'un abattement excessifs ; ma voix est éteinte ; je ne puis me soutenii' sur mes jambes ; je ne puis me donner aucun mouvement ; j'ai le cœur enveloppé. J'ai bien de la peine à croire (juc cet état n'annonce })as une fin prochaine ; je n'ai pas la force d'en être eflrayée, et ne vous devant revoir de ma vie, je n'ai rien à regretter. Les circonstances présentes tout que je suis très-isolée, toutes mes connaissances sont dispersées.

" Divertissez-vous, mon ami, le plus que vous pourrez; ne vous affligez point de mon état, nous étions ])resque perdus l'un pour l'autre ; nous ne devions jamais nous revoir. Vous me i-egretterez , parce qu'on est bien aise de se savoir aimé. »

Citons maintenant la lettre de Wiart, elle en vaut la peine. Il n'y a pas un mot à en retrancher. IN'ous n y ajouterons que quelques détails de coimnen taire.

Paris, 22 octobre 1780.

« Vous vi\e demandez, monsieur, des détails de la maladie et de la mort de votre digne amie. Si vous avez encore la dernière lettre (ju'elle vous a écrite, relisez-la, vous y verrez qu'elle vous fait un éternel adieu, et cette lettre est, je crois, datée du 18 août. Elle n'avait point encore de fièvre alors, mais on voit qu'elle sentait sa fin apj)rocher, puisqu'elle vous dit que vous n'auriez plu.s <le ses nouvelles (|ue ])ar moi. Je ne puis vous dire la peine que j'éprouvais en écrivant cette lettre sons sa dictée ; je ne pus jamais achever de la lui relire après l'avoir écrite, j'avais la parole entrecoupée de sanglots. Elle me dit : Vous ui aimez donc? Cette scène fut plus tri.ste pour moi (|u'une vraie tragédie ; parce que dans celle-ci on sait que c'est une fiction, et dans l'autre je ne voyais que trop (ju'elle disait la vérité, et cette vérité me perçait l'âme. Sa mort est dans le cours de la nature, elle n'a point eu de maladie, ou du moins elle n a point en de souffrances; quand je l'entendais se plaindre, je lui

ccxvi MADAME DU DEFI AND.

demandais si ollc souffrait de quoique part, elle m'a toujours répondu : Non. Les huit derniers jours de sa vie ont ete une léthargie totale, elle n'avait ])lus do sensibilité; elle a ou la mort la plus douée, quoique la maladie ait ele longue.

>i II s'en faut beaucou]), monsieur, qu'elle ait désire des honneurs après sa mort; elle a ordonne par son testament l'enterromeut le plus simple. Ses ordres ont eti; exécutes; elle a aussi demande à être enterrée dans l'église do Saint-Sulj)ico, sa paroisse, e1 c'est où elle repose. On ne souffrirait pas dans la paroisse qu'elle fut decorëe après sa mort do quelques marques de distinction ; ces messieurs n'ont pas été parfaitement contents. Cependant, son cur<' l'a vue tous les jours, et avait mémo conunencé sa confession , mais il n'a pas pu achever, parce que la tétc s'est perdue, et qu'elle n'a pu recevoir ses sacrements : mais M. le curé s'est conduit à merveille, il a cru que sa fin n'était pas si prochaine. Je garderai Tonton jusqu'au départ de M. Thomas Walpole; j'en ai le plus grand soin. Il est très-doux, il ne mord personne, il n'était méchant qu'auprès de sa maîtresse. Je me souviens très-bien, monsieur, (prclle vous a prié de vous en charger après elle. »

Il est certainement impossible tle lire cette lettre sans les larmes avec lesquelles elle fut écrite. Elle redresse l)ien des erreurs et dévoile Lien des mystères, avec la lucidité de l'affection servie par les involontaires confidences des dernières paroles. Nous connaissons aujourd'hui le secret de l'âme et de la vie de madame du Deffiind, de ses fautes et de ses douleurs. Il n'est pas dans Timpuissance d'aimer, il est dans l'impuissance de croire être aimée. C'est là le doute rongeur de cette noble existence, le ver caché de ce brillant esprit. G est la cause de ses irrésolutions, de ses contradictions, de ses inquiétudes, de ses méfiances, qui empoisonnent, pour elle, l'amitié de la duchesse de Ghoiseul, de Tourville, de Walpole, et trouljlent son plaisir au moment même où elle le sent. Vous m'aimez donc 1' Dans cette question mêlée de surprise et de joie, dans ce frémissement d'un cœur qui voit enfin la vérité, il y a toute l'âme et toute la vie de madame du Deffand. Le lecteur nous pardonnera d'avoir concentré nos efforts sur ce côté trop principal de notre sujet, i étude des pliénomènes'inoraux de l'ennui, de l'égoïsme par doute et par désespoir, (jui rend si dramatique cette vie qui n'eut pas d'événements. Il était important d'éclairer le lecteur sur cette maladie morale sans laquelle les Lettres sont à peu près incompréhensibles et rebutantes. Nous avons préféré lui donner la clef du creur de madame du Deffand, plutôt que celle de son esprit, qu'il trouvera bien assez de lui-même.

Il résulte des renseignements que nous venons délire, que la Ilai'pe s'est trompé ou nous trompe quand il cite , avec une coin-

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccxvii

plaisance vraiment suspecte , le prétendu mot de madame du Deffand à propos de Paméla, ou son ultimatum au curé de Saint-Sulpice. ]\ous ne comprenons guère le sentiment qui peut pousser à profaner jusqu'à l'agonie par des mensonges ou des erreurs, à calomnier le dernier soupir des personnes illustres, et à semer des histoires controuvées autour des illustres mémoires, comme des ronces autour d'une tombe '.

Dans une lettre de Walpole , du 4 mai 1785, nous lisons :

« Le petit chien de ma pauvre chère madame du Deflaiid est arrive. Elle m'avait fait promettre d'en prendre soin, la dernière fois que je la vis. Ce qne je ferai très-reliyieusement, et je rendrai la panvre bête aussi heureuse (jue possible. "

Nous savons en effet que Tonton eut, à côté de Fanny, de Rosette et de la dynastie canine qui se prélassait sur les carreaux de velours de Strawherrv-IIill, la place d'honneur due à sa qualité d'étranger et de pupille. L'humble protégé d'une illustre mémoire affichait par un embonpoint croissant, dont le pléthorique excès l'emporta vers 1790, la pieuse sollicitude de Walpole à remplir le vœu qui avait élevé à la hauteur d'un ami le dernier compagnon de la glorieuse aveugle de Saint-Joseph. Horace Walpole mourut le 2 mai 1797, dans sa quatre-vingtième année, et suivit dans la tombe l'amie dont l'amitié est une de ses gloires. De ces deux tombes, l'une est en Angleterre, l'autre en France, mais l'histoire l'éunira ce que la mort a divisé, et ces deux ombres illustres, séparées par tant d'obstacles, n'apparaîtront jamais qu'ensemble à ceux pour lesquels les grands esprits n'ont qu'une patine , qui est le monde, et appartiennent à tous.

Page 1