‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans, né princesse palatine, mère du régent \ (volume 2)Chapitre 12 sur 21 · G CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

G CORRESPONDANCE

par les médailles, comme s'il les promenait sous ia couverture. Je lui dis : « Dieu me le pardonne, mais je soupçonne que vous faites promener vos reliques et vos images de la Vierge dans un pays qui leur est inconnu. » Monsieur répondit : « Taisez-vous, dormez; vous ne savez ce que vous dites. » Une nuit, je me levai tout doucement, je plaçai la lumière de manière à éclairer tout le lit, et au moment où il promenait ses médailles sous la couverture, je le saisis par le bras, et lui dis en riant : « Pour le coup, vous ne sauriez plus le nier. » Monsieur se mit aussi à rire, et dit : « Vous qui avez été huguenote, vous ne savez pas le pouvoir des reliques et des images de la Sainte Vierge. Elles garantissent de tout mal les parties qu'on en frotte. » Je répondis : « Je vous demande pardon , Monsieur, mais vous ne me persuaderez point que c'est honorer la Vierge , que de promener son image sur les parties destinées à ôter la virginité. » Monsieur ne put s'empêcher de rire, et dit : « Je vous prie, ne le dites à personne, »

Paris, 20 octobre 1720.

Une pauvre femme, qui lait partie de ma maison el qui est la fille de mon dernier médecin, et qui a épousé un nommé Borstcl, a failli po: dr(! hier son mari par un accident bien cxtraordinaiie. 11 passait hier dans la rue Saint-Antoine, conduit [)ar un cocher de fiacre, et vous savez que ces gens-là sont tort insolents. Un embarras empêche le cocher d'avancer, lîorstel lui crie de continuer son chemin , le cocher lui répond avec grossièreté; Uorstoi se facile et veut le frapper; le cocher

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appelle à lui le peuple et crie : « Au secours ! au secours ! voilà Law qui veut me tuer. » Le peuple s'assemble, s'arme do pierres et de bâtons, et tombe sur Borslcl; il se réfugie dans une église; on le poursuit jusqu'au pied de l'autel; heureusement qu'il trouve devant lui une petite porte par laquelle il réussit à se sauver; autrement il aurait été lapidé ou assommé.

J'ai appris que ce Rousseau, dont je vous ai parlé, et qui m'avait entendu chanter des psaumes dans l'Orangerie, est mort en Hollande; cela m'a fait de la peine. Je ne crois pas que Law ait été assez méchant pour tout perdre de dessein prémédité, mais il n'en a pas moins tout plongé dans une bien fâcheuse situation; il n'avait pas pu prévoir que tous les Français, y compris les princes de la famille royale, fussent aussi intéressés qu'ils le sont; mais parlons d'autre chose. J'avais autrefois pour page un jeune gentilhomme du nom de Neuhofl", qui s'était toujours bien conduit à mon senice; je l'avais recommandé à l'électeur de Bavière , qui lui avait donné le grade de capitaine et une bonne compagnie, mais , en Bavière, il s'est livré au jeu et il est devenu un fripon ; il avait emprunté de l'argent, et pour ne pas le rendre, il dit à un chevalier de Malle : « J'ai un oncle et une tante au service de Madame; mon oncle est M. de Wendt, et ma tante M"'" de llatzenhaussen ; je vous donnerai des lettres pour eux, et ils s'empresseront de vous payer ce que je vous dois. » 11 lui remet en elTet un paquet cacheté; quand le chevalier arrive ici et qu'il parle à M. de Wendt et à M'^'^ de Ratzenhaussen de leur neveu

Neuhoff, ils lui répondent qu'ils le connaissent bien , qu'il a été page de Madame, mais qu'il n'est nullement leur parent. On ouvre le paquet; il n'y avait que du papier blanc; le pauvre chevalier comprit bien qu'il avait été volé. On s'adresse à moi, je réponds que ce drôle n'est plus à mon service, et qu'on peut en faire ce qu'on voudra, que cela m'est bien égal. Il revint ensuite à Paris, et comme son beau -frère voulait le tancer, il essaya de l'assassiner; instruit qu'on le cherchait pour l'arrêter, il se sauva et passa en Angleterre. Il était joli garçon, insinuant et spirituel, il trouva une femme qui devint éprise de lui et qui l'épousa. Aussitôt qu'ils furent mariés, il lui prit tout, et il revint à Paris; mais se souciant peu de la retrouver, il passa en Espagne, où il épousa une autre femme. Je ne sais pas si déjà il ne s'était point marié en Bavière; en tout cas, c'est bien assez d'être bigame; d'Espagne il a l'audace de m'écrire une grande lettre , où il me demande de le reprendre à mon service; il revient encore à Paris, et s'adresse derechef à moi; je lui fais dire que je ne veux pas le voir et que je lui défends de se présenter devant moi de toute sa vie. Je le rencontrai une fois dans une voiture, lorsque j'allais aux Carmélites ; je dis : « Voilà cet honnête garçon de Neuholl ; » il baissa les yeux et devint pâle comme un linge. 11 finit par s'efibrccr de rentrer en grâce auprès de sa famille; il demande pardon, il promet de s'amender, et, durant quelques mois, il mène en effet une conduite tellement régulière qu'on le croyait corrigé et qu'on avait de la conliauce en lui; voi(à qu'un jour il dit (pTil a reçu d'Espagne des lettres qui lui annon-

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cent que sa femme vient à Paris, et il prétexte la convenance d'aller au devant d'elle ; il part dans la nuit, et le matin on découvre qu'il a tout enlevé à sa sœur et à son beau-père; il leur a pris deux cent mille livres. Personne ne sait de quel côté il a passé. Sa vSœur, M"» de Trévoux, est désespérée; il ne lui a absolument rien laissé. N'est-ce pas une belle histoiie?

25 octobre 1720.

Je crois que la vieille guenipe n'a pas voulu procurer un tabouret à M"* Dangeau ' , parce qu'elle était Allemande et de bonne naissance; elle s'est fait un plaisir de l'opprimer. Elle avait aussi fait venir une fois deux filles de Strasbourg, et les faisait passer pour des comtesses palatines; elle les avait placées comme suivantes chez ses nièces. Je n'en savais pas un mot; AW la Dauphine s'en plaignit à moi en pleurant. Je lui dis : « Que Votre Altesse me laisse faire ; j'arrangerai la chose promplement; car lorsque j'ai raison, je me moque de la vieille sorcière. » Ayant vu un jour

' Sophie de Lowestein, nièce du cardinal de Furstemberg. L'abbé de Choisy dit d'elle dans ses Mémoires : « Elle étoit belle « comme les anges, une taille fine, les yeux brillants, le teint « admirable, les chevei.x du plus beau blond du monde, un « air engageant, modeste et spirituel ; elle avoit une fort bonne o conduite dans une place fort glissante » ( 1728, t. II, p. 3). Elle fut sur son contrat de mariage nommée Sophie de Bavière, ce qui mil la Dauphine fort en colère, et il fallut effacer ce nom. Nous lisons dans les Lettres de la comtesse de Rivière, t. I, p. 140, que Mme ^q Dangeau était « belle conmie Vénus, la taille fine, les yeux vifs, un teint éclatant, les cheveux d'un beau blond, un air doux, un regard modeste et une conversation spii'iluelle. »

par mes croisées la nièce de la vieille se promener avec les filles allemandes, je descendis au jardin et je fis en sorte de les rencontrer. J'appelai Tune des filles, et lui demandai qui elle était. Elle me dit en face qu'elle était une comtesse palatine de Lutzelslein. « Allons donc ! — Non, répondit-elle ; je ne suis point bâtarde ; le jeune comte palatin a épousé ma mère, qui est de la maison de Gehlcn. » Je dis : « En ce cas, vous ne pouvez être comtesse palatine; car chez nous autres, comtes palatins , les mésalliances ne sont d'aucune valeur; je dirai encore plus : tu mens en disant que le comte palatin a épousé ta mère; c'est une archip....n avec laquelle le comte palatin peut bien avoir couché comme tant d'autres; je sais qui est son véritable mari, c'est un liaut-bois (et c'est la vérité). Si à l'avenir tu te fais passer pour une comtesse palatine, je te ferai couper les jupes sur le derrière ; que je n'entende plus parler de cela de ma vie ; mais si tu suis mon conseil et que tu reprennes ton véritable nom, je ne te reprocherai jamais ta naissance; ainsi, vois ce que tu as à faire. » La fille prit cela si vivement à cœur qu'elle en mourut quelques jours après. On envoya la seconde en pension <à Paris; elle est devenue aussi grande p....n que sa mère, mais elle a changé de nom; aussi je l'ai laissée courir. J'allai trouver notre Dauphine et lui racontai ce qui s'était passé; elle me dit qu'elle en était bien aise, et que de sa vie elle n'aurait pas eu le cœur «l'agir ainsi. Elle crut que le roi me gronderait, mais il ne m'en dit pas un mot; seulement, en i)laisaiitanl, il me disait quelquefois : « Il ne fait pas bon se jouer à vous sur le chapitre de

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votre maison ; la vie en dépend. » Je dis : « Je n'aime pas les menterics. »

Paris, 26 octobre 1720.

Je veux vous envoyer un couplet assez drôle , que l'on a fait sur un homme que je n'estime guère , sur Dubois, l'ancien précepteur de mon fils, qui a été nommé archevêque de l'endroit où la paix s'est conclue; il inspire à tout le monde les mêmes sentiments qu'à moi , et personne ne l'aime davantage ; cela se chante, je crois, sur l'air de Joconde :

Je ne trouve pas étonnant ' ...

On a fait aussi ces vers •

Je suis du bois dont ou fait les cuistres, Et cuistre je fus autrefois, Mais, à présent, je suis du bois Dont on fait les ministres.

* Ce couplet a déjà été inséré dans une lettre de Madame à un autre de ses correspondants (page 2C9 ).

On ferait sans peine un recueil assez volumineux des pièces de vers lancées contre Dubois; en voici quelques échantillons. Un noël de l'époque oll're lo couplet suivant:

Revenant d'Angleterre,

L'anibassaileur Duljois,

En mettant pied à terre,

Aperçut les trois rois :

Faisons vite un traité, dit-il, avec ces princes; t OlTrons des millions, don, don;

I S'ils ne suffisent pas, la, la,

* Lâchons quelques provinces.

Pour avilir l'éclat de la pourpre romaine, Et lui faire porter l'opprobre de la croix. Le Saiut-Père n'a vu de route plus certaine Que de l'enchâsser dans du bois.

Voir aussi dans le recueil connu sous le nom de Mémoires de la cfl/o/^c (édition de 1732, t. ÎI, p. 170), la Milamor-

282 COr.RESPONDANCE

30 octobre 1720.

Je n'aurais pas reconnu le prince Eugène dans le portrait qu'on en a gravé, car il avait un nez court et plat, et dans l'estampe on lui a fait un grand nez pointu. Je le connais bien, je l'ai souvent tapé lorsqu'il était enfant; on voulait qu'il entrât dans l'Église; il était vêtu en abbé; je lui ai toujours dit qu'il ne porterait pas constamment ce costume ; les jeunes gens l'appelaient M^^e Simoni ou M'"^ Putana, à cause du rôle qu'on prétend qu'il jouait souvent dans des parties de débauche. J'ai connu toute sa famille, père, mère, sœur, oncle et tantes.

Je ris en pensant que M. de Lutzenberger est aujourd'hui comte; il a été page de feu le prince de Conti;on a trouvé ici fort drôle qu'on l'ait donné pour gouverneur à l'électeur de Saxe, mais les Allemands trouvent aujourd'hui parfait tout ce qui arrive de France. 11 a de la capacité , mais ses mœurs ne conviennent pas du tout au gouverneur d'un jeime prince.

2)hosc du C. du B. Madame manifesta constammrnt un cloignemont iiroiioncé pour Dubois; nous lisouo dans SainlSiuion : « Wailame, ravie de joie, embrassa le régent [lorsqu'il fut nommé), et lui dit qu'elle ne lui demanderoit jamais qu'une seule chose, mais qu'elle lui den)andoit sa parole précise, c'éloil de n'employer jamais en rien du tout l'abbé Dubois, qui cloit le plus grand coquiri et le plus insigne l'ripon qu'il y eut au monde » (t. XXV, p. 51 ).

Les derniers restes de la collégiale de Saint-Honoré, où avait été inhumé Dubois, ont été détruits récemment; on assure que le raxenii sé|iiiliT!il du (•■■irdiiial élait converli en fosse d'aisance [Dulti'loi des sociclcs suvuiilcs, 18i)i,l. 1, p. 2VJ).

Paris, 9 novembre 1720.

Le Mississipi cause à Paris autant de malheurs que la mer du Sud en Angleterre. La semaine dernière, un homme s'est jeté par la croisée et s'est cassé le cou. Je ne voudrais pas être dans la peau de M. Law; il a trop à répondre devant Dieu pour avoir amené tant de calamités. Si les Français se mettent dans la tète d'imiter les Anglais et de se détruire, il en mourra autant par là que de la peste, car tout est mode dans ce pays.

Le baron Gorz m'a écrit, il y a quelques semaines, que les rois d'Angleterre et de Prusse avaient pris les résolutions les plus favorables pour les pauvres habitants du Palatinat, mais je ne crois pas qu'il en soit encore rien résulté. Un souverain ne doit pas haïr ses sujets, mais les aimer comme un père, ou bien il en répond devant Dieu.

J'ai vu une prophétie qui est venue de Gênes, et qui dit que, dans l'an 1727, le monde sora entièrement détruit et calciné, au point d'être changé en un globe de verre. Cela m'a fait rire.

Je ne sais pas si je vous ai envoyé une chanson faite sur l'archevêque de Cambrai', mais Ce que je

' Les chansonniers avaient en effet beau jeu lorsqu'il s'agissait de lancer leurs traits contre Dubois ; sa promotion au cardinalat fut le signal d'une foule de satires restées, et pour cause, dans les recueils manuscrits ; nous citerons seulement quelques vers :

Que chacun se réjouisse ; Admirons Sa Saiulelé, Qui U-ansforme en ocrevisse Un -vilain crapaud crotté,

284 CORRESPOXDAXCE

peux VOUS affirmer en parfaite assurance, c'est que je ne connais pas de plus grand coquin et d'homme plus faux; il n'a pas son pareil en France. Ce qui me désole, cest que mon fils, qui le connaît aussi bien que moi, n'écoule et ne croit que ce petit diable.

12 novembre 1720.

La princesse [de 31orIène) va toute la journée d'une chambre à l'autre, et s'écrie tout haut : « Ah ! que je m'ennuie! ah ! que je m'ennuie ici' ! » Elle estcepen-

Après un si beau miracle, Son infaillibilité Ne trouvera plus d'obstacle Dans une autre faculté.

Admirons Sou Eminence ; Son esprit, sa sainteté.

Sont aussi connus en France Que sa grande qualité ; On sait d'ailleurs les services Qu'il a rendus au Régent ; Aussi, pour le même office, Fillon au chapeau prétend.

On sait que la Fillon était une entremetîeu«e de l'cpoquc. Dans une chronique satirique à la suite des Aventures de Pomponnes, 17 24, on lit : « Comme quoi le pontife de Cainljray ne « disoit messe et juroit comme un payen. » On peut consulter, mais non sans méfiance, la Vie privée du cardinal Dubois (rédigée d'après des Mémoires contemporains, par A. Mongez), 178!), in-8. N'oublions par les Mémoires secrets et Correspondance inédile du cardinal Dubois, publiés par Scvelingcs, 1815, 2 vol. in-8, ouvraj^e qu'il ne faut pas confondre avec dos mémoires apocryphes qui n'ont point de valeur historique.

* La vie de la cour de Modènc est une vie de communauté; on s'y lève de grand malin, on va à la messe, on dîne de bonne heure, on fait un lour de promenade, on soupe à huit heures, et .'i dix on est couché ( iVcmo/rfs de Pocllnitz, 17 47, t. 1, p. Vdo).

DE MADAME LA DUCHESSE d'oULÉANS. 285

dant un peu mieux avec son mari qu'au commencement.

A M. DE HARLING.

14 novembre 1720.

La reine-mère avait fait faire pour elle un appartement au-dessus de la galerie de Fontainebleau; ses femmes de chambre étaient forcées de passer la nuit dans cette longue galerie; elles disent qu'elles ont vu le roi François se promener couvert d'une robe de chambre verte et à Heurs , mais il ne m'a jamais fait l'honneur de se montrer à moi ; il faut que je ne sois pas en faveur auprès des esprits. J'ai dormi dix ans dans la chambre où feue Madame est morte, et je n'ai jamais rien pu voir. La première fois que M. le Dauphin y dormit, sa tante, feue Madame, lui apparut; c'est lui-même qui me l'a raconté. 11 lui vint un besoin tandis qu'il était couché : il se leva, se mit sur sa chaise percée qui était auprès de son lit, et commença, sauf respect, à satisfaire son envie. Comme il était en pleine opération , il entendit ouvrir la porte qui menait au salon; le même soir un grand bal avait été donné dans ce salon. 11 vit arriver une dame bien parée, ayant un vêtement bleu, une belle jupe jaune, et sur la tête beaucoup de rubans jaunes; elle avait la tête tournée vers la fenêtre. M. le Dauphin trouva que c'était la jeune duchesse de Foix ; il se mit à rire, et pensa en lui-même combien cette dame serait effrayée lorsqu'elle le verrait assis en chemise; il commença ainsi à tousser, alni de lui faire tourner la tête et les yeux de ce côté, ce que fit cette dame; mais au lieu de la

duchesse de Foix, ce fut feue Madame qu'il vit devant lui, telle qu'il l'avait vue la dernière fois : au lieu d'effrayer la dame, ce fut lui qui fut tellement épouvanté, qu'il s'élança de toute sa force dans le lit où dormait M™^ la Dauphine ; ce brusque mouvement la réveilla, et elle dit : « Qu'avez-vous donc, monsieur, de sauter ainsi?» Il répondit: «Dormez, je vous le dirai demain. » M. le Dauphin a soutenu toute sa vie que cette histoire était vraie. Ce que j'en ai cru, c'est que M. le Dauphin, qui avait l'habitude de rester longtemps sur la chaise percée, s'y est endormi, et qu'il a vu en rêve seulement tout ce qu'il a raconté.

19 novembre 1720.

M"* La Fayette, qui a écrit la vie de feue Madame', était son amie intime, mais elle était amie plus intime encore de M. de Larochefoucauld , qui, jusqu'à sa mort, est toujours reste auprès d'elle. On dit que ces deux amis ont fait ensemble le roman de la Princesse deClèves^.

^ Vifisioire de Henriette d'Angleterre, publiée en Hollande en 1720, a été réimpriméo plusieurs fois, et toujours d'une façon très-incorrecte, jusqu'à l'édition très-soignée que M. Bazin a juise au jour en 1862 (l'aris, Tecliener, in-IG); consulter un arlicle de iVI. deSacy dans IcJiuUclïn du UiOliophile,(é\ïm 1863, et un autre de M. L. EnauU dans VAthcnxum, tC avril 1863. « Ce livre est digne de celle qui l'a écrit et de celle qui en est riiéroïne. »

A l'égard de M'^e de La Fayette, on lira avec plaisir les pages intéressantes de M. Sainte-Beuve, Portraits de J'ciumes, 1S4'i, p. 221-268, et la notice érudite de Petilot (ro//('c//o« de M(^moires relatifs à l'Histoire de France, drnxiènio série, t. LXIV ).

* L'édiiiou originale de ce joli roman est de 1G78; un cxem-

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉâNS. 2S7

20 noïtnilire 1*20.

La princesse de Siegen doit être plus agréable que son mari, qui est un bien ennuyeux personnage; je ne l'ai point, grâce à Dieu, vu depuis longtemps. 11 vint une fois me trouver, et me dit que je devais le seconder et l'appuyer de mon mieux; je lui demandai pourquoi; il me dit que c'était parce qu'il était catholique, et qu'il devait ainsi avoir plus d'avantage que tous les autres princes et comtes de la maison de Nassau, qui étaient huguenots. Je me mis à rire, et je lui dis que sa religion était son affaire et non la mienne; que j'avais toute ma vie eu la plus grande estime pour la maison de Nassau ; que j'avais appris qu'il fallait aimer mon prochain, et non le haïr ou lui faire tort, sous prétexte de religion ; qu'il ne pouvait donc pas s'adresser plus mal qu'à moi, s'il me supposait capai le do me laisser entraîner par quelipie considération de parti, et que j'estimerais également tous les Nassau, quelle que fût leur religion, s'ils étaient dignes d'estime. Il devint rouge connue le leu, et s'en alla tout honteux.

23 novembre 1*20.

Ma tante, notre chère éleclrice (d'Hanovre), étant à La Haye, n'alla pas chez la princesse royale', mais

plaire s'est payé quatre-vingt-douze francs en 1853 à la vente Debure. Le livre avait été ébauclié dès 1672, comme le montre une lettre de Mme de Sévlgné ; durant l'iiiver de 167 7 à le'îS, Mme de La Fayette l'acheva, aidée du goût de La Rocliefoucauld.

* Élisabeth-Stuart , fille de Jacques I", roi d'Angleterre, veuve de Frédéric V, duc de Bavière, comte palatin du Htiin,

la reine de Bohême ' y alla , et me prit avec elle. Avant que je partisse, ma tante me dit :« Lisette , prenez garde de ne pas faire comme à votre ordinaire, et ne vous égarez pas de manière qu'on ne puisse vous retrouver; suivez la reine pas à pas, afin qu'elle n'ait pas besoin de vous attendre.» Je dis : «Oli, ma tante apprendra que je me serai comportée bien gentiment. » J'arrivai chez la princesse royale, que je ne connaissais pas, et j'y trouvai son fils, avec lequel j'avais souvent joué; après avoir regarde longtemps sa mère sans savoir qui c'était, je me retournai pour voir s'il n'y avait personne qui pût me dire qui était cette dame. Ne voyant que le prince d'Orange, j'allai à lui, et lui dis : « Dites-moi, je vous prie, qui est cette femme qui a un si furieux nez?» Il se mit à rire, et répondit : « C'est la princesse royale, ma mère. » Je fus toute épouvantée et restai stupéfaite. Pour me remettre, M"^ Hcyde me conduisit avec le prince dans la chambre à coucher de la princesse, où nous jouâmes encore à toutes sortes de jeux. J'avais demandé que l'on m'appelât quand la reine voudrait partir : nous nous roulions sur un tajiis deTurquit; quand on m'appela; je ne fis qu'un saut et courus dans la salle, mais la reine était déjà dans l'antichambre. Je ne m'intimide pas et je tire la princesse royale par la robe, lui fais une jolie révérence, me place devant elle, et

roi (le Dolième jusqu'en 1G21, mère de l'électrice de Hanovre. ' Marie-Henriette Stuart, fille de Ctiarlesl*", roi d'Angleterre; iniiriéc en lGôO,!iGuilIainiie de Nassau, prince d'Orange ; elle devint veuve en 1G50, cl dcim'ura enceinte do CJiiillaiimellenri de iSassau, prince d'Oranf^c, depuis roi d'AiiBlcterre par l'ellVt de la révolution de IG88.

suis la reine pas à pas jusqu'au carrosse; tout le monde riait, je ne savais pas pour(iuoi. Lorsque nous fûmes de retoin", la reine alla trouver ma tante, s'assit sur son lit, se mit à rire aux éclats, et dit : « Lisette a fait un beau voyage ! » et lui raconta tout ce que j'avais fait ; notre chère électrice rit alors encore plus que la reine. ¥A\e m'appela et me dit : « Lisette, vous avez bien fait; vous nous avez vengées de cette fière princesse. »

26 novembre 1720.

Si la vieille gueuse n'avait pas été si affreusement déchaînée contre moi, elle aurait pu me nuire davantage auprès du roi , mais elle y allait avec trop de violence; c'est ce qui faisait voir au roi que ce n'était que de la haine toute pure ; et cela ne pouvait produire aucun effet. Il y avait trois motifs pour lesquels cette femme me haïssait si honiblement : le premier, c'est que le roi me traitait favorablement; j'avais déjà plus de vingt-cinq ans quand elle entra en faveur ; elle prévit qu'au lieu de me laisser gouverner par elle, je ferais à ma tête, et, puisque le roi avait de la bonté pour moi, que je le désabuserais et l'avertirais de ne pas se laisser conduire aussi aveuglément par celte méchante bête. Le second motif, c'est qu'elle savait bien que je désapprouverais son mariage avec le roi ; elle s'imaginait que cela serait un obstacle à ce qu'elle fût déclarée reine. Le troisième motif était que j'avais toujours consolé la dauphine de Bavière, quand la Maintenon l'avait jetée dans le désespoir. • La bonne Dauphine ne savait rien faire contre la Maintenon,

qui possédait seule le cœur du roi, et était maîtresse de toutes ses pensées et volontés. Cependant, malgré la faveur dont elle jouissait, la vieille était peureuse ; si la Dauphine eût eu le courage, comme je le lui conseillais, de menacer la Maintenon et de lui faire comprendre que sa vie antérieure était connue, et que, dans le cas où elle ne vivrait pas mieux avec la Dauphine, on la démasquerait auprès du roi , mais que, si elle se comportait mieux, on se tairait, et qu'on vivrait en bonne intelligence, la Maintenon aurait tenu une conduite bien différente. La méchante Bessola n'a jamais permis cela, parce qu'alors elle n'aurait plus eu rien à rapporter.

28 novembre 1720.

La duchesse de Hanovre ' restera au Luxembourg jusqu'à ce qu'elle ait une maison à elle ; je voudrais qu'elle en trouvât une où elle fût aussi bien et aussi commodément. 11 ne faut pas s'étonner si cette duchesse aime la France, car elle y est née, y a été élevée, et elle y a une sœur ; elle ne peut cependant appeler Paris sa patrie, car sa mère était une Italienne, une princesse de Manloue.

Paris, 30 novembre 1720.

La duchesse de Hanovre est si peu changée, dans les vingt-sept ans qui viennent de se passer, qu'on a le droit d'en être surpris. L'impératrice aurait voulu

* C'était une princesse palatine delà Lranclie de Simnicrn; elle avait épousé Jean-Frédéric de Hanovre, frère du mari de l'élcctrirc Soiihle, cette tante iini avait élevé M;iilanic.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 291

qu'elle restât à Vienne ; mais je ne peux la blâmer de n'y pas avoir consenti, car on dit qu'on voulait la mettre dans un couvent, et les couvents ne font pas l'affaire de tout le monde ; il me serait impossible d'y exister. N'est-il pas plus naturel qu'on veuille vivre dans sa patrie où l'on est né, où l'on a été élevé, et où Ton a une sœur que l'on a toujours chérie plus qiie toute autre chose ? Notre duchesse n'est pas assez folle pour se laisser enfermer dans un couvent ; mais je n'ai pas de peine à deviner quel a été le motif de ce bruit ; il s'est répandu une rumeur qu'elle avait contracté un mariage de conscience avec son secrétaire italien. C'est pour contredire cette nouvelle qu'on prétendait qu'elle voulait entrer dans un couvent; vous devez connaître celui qu'on accuse d'être son mari, car elle l'a eu longtemps à Hanovre auprès d'elle, et, si je ne me trompe, il se nomme Marcelli.

3 décembre 1720.

Je ne me souciais nullement des favoris de Monsieur; pourvu qu'ils vécussent avec moi d'une façon respectueuse, je les traitais bien ; mais si l'un d'eux s'avisait de se moquer de moi ou de me rendre de mauvais services, alors je menais rudement ce drôle, quel qu'il fût.

Bessola m'a souvent mise en colère ; elle m'impatientait au point que je ne voulais plus lui dire un seul mot de bonté, et j'aurais souvent exprimé ma façon de penser, si je n'avais pas remarqué que cela tracassait fort la pauvre Dauphine. Je l'ai donc ménagée, et je disais à la Dauphine : « Je puis me taire, par corn

plaisance pour Voire Altesse, mais faites que Bessola ne m'échauffe pas la tête ; car je ne réponds pas alors qu'il ne m'échappe quelque chose de désagréable pour elle. » La Dauphine me remercia cordialement, ce qui m'engagea encore plus à me taire.

A l'exception du comte de Toulouse, tous les enfants que M"'" de Montespan a eus du roi sont disgraciés de la nature ; le duc du Maine est estropié , M"» d'Orléans contrefaite, et M™» la Duchesse boiteuse.

Montespan n'était pas quelque chose de bon ; il ne faisait rien que jouer; il était fort intéressé; je crois que si le roi avait voulu donner beaucoup , il se serait apaisé. C'était une drôle de chose à voir, lorsque lui et son fils d'Antin jouaient avec M™* d'Orléans et M"^*' la Duchesse, et qu'il donnait très-respectueusement et avec des baisements de mains les cartes à ces princesses, qui passaient pour ses enfants. 11 trouvait lui-même cela plaisant; il se retournait et riait toujours un peu.

La passion de Rebenac ' n'a fait aucun tort h feu notre reine d'Espagne; elle ne faisait que s'en moquer et ne se souciait nullement de lui. Celui qui l'a emjioisotmée est le comte de Mansf(;ld, au nez pointu. Il gagna deux de ses femmes de chambre françaises,

' Franrris de Fcuquières, comte de Rebenac, ambassadeur m Espagne. 11 existe au ministère des alTaircs étrangères d'assez nombreux documents relatifs à sa mission en Espagne. Voir aussi les t. IV et V ( Introduction) des Lcltrcs huditcs des Fcuqitihrs, Paris, Leleux, 1840. II mourut ;i Madrid en IG88.O11 rrniiirquc dans sa correspondance de l'habiloté, de la patience, du dévouement, une étonnante activité.

qui lui donnèrent du poison dans des huîtres crues, et elles ne voulurent pas ensuite donner le contrepoison qui était confié à leur garde ' .

G décembre 1720.

Lorsque le roi revenait d'un voyage, nous étions obligés de nous trouver tous auprès de la voiture au moment de son arrivée, afin de l'accompagner dans son appartement.

Pari?, 14 décembre 1720.

C'est un triste compliment que celui d'avoir à recevoir le titre de bisaïeule ; j'ai été bisaïeule, car la du-

« M"ie de Sévigné écrivait le 21 février 1689 : « On a appris la mort de la reine d'Espagne en deux jours par de grands vomissements; cela sent bien le fagot. >> Dangeau prétend que la reine fut empoisonnée par une Iourte d'anguilles ; Mme je La Fayette dit que ce fut dans une tasse de chocolat, et elle ajoute que la reine avait ttilement peur d'une entreprise de ce genre, qu'elle le mandait à son père par presque tous les courriers. Saint-Simon affirme que le conseil de Vienne ne se fit pas scrupule de faire empoisonner la reine d'Espagne, et fit exécuter ce crime par la comtesse de Soissons, sous la direction du comte de Mansfeld(t. III, p. 95). Il répète la même assertion, t. IV, p. 81, et il ajoute que ce fui par un moyen semblable que l'on se défit du prince électoral de Bavière, héritier de Charles II. En dépit d'accusations aussi formelles, rien n'est moins prouvé que de pareils crimes. L'histoire du temps offre une foule d'inculpations pareilles que la postérité n'a point admises. On a prétendu que Richelieu avait fait empoisonner le cardinal de BéruUe. La mort du duc de Vendôme a été attribuée au poison. Nous avons déjà cité d'autres exemples. Quant aux contrepoisons dont parle souvent Madame, et auxquels on ajoutait encore foi à celle époque, on sait bien qu'il n'en existe guère.

cliesse de Berri avait eu deux filles et un fils ; ils sont tous morts extrêmement jeunes ; le premier avait le titre de duc d'Alençon : c'était un bel enfant, mais il ne vécut que trois jours ; je n'ai pas vu la seconde fille, car elle mourut à Rambouillet , où sa mère était accoucbée, et où elle était avec le roi. Si ce qu'on dit de la princesse de Modène est vrai , elle ne sera pas enceinte de sitôt ; on dit qu'elle ne veut pas coucher avec son mari. Elle a une tête singulièrement opiniâtre; elle ne suit aucun conseil, et n'agit que d'après ses caprices.

17 décembre 1720.

M. Law est à une de ses terres, à six lieues de Pans. M. le Duc, voulant aller le voir, a pris la chaise de poste de M'"'' de Prie et a fait revêtir à ses laquais des capotes grises, autrement le peuple l'aurait mal reçu.

18 décembre 1720.

J'ai reçu une autre lettre qui menace mon fils du poison. Quand je lui ai montré cette belle épître, il n'a fait qu'en rire, et il m'a dit que le poison persan ne pouvait lui être administré, et que ce qu'on en disait était un conte... Le parlement reviendra demain à Paris, ce qui cause à la ville autant de joie que le dcpai t de Law.

La mère de l'abbé de Saint-Albin était fort belle, mais elle n'avait nul esprit; c'était une sotte ; lorsqu'on la voyait , on aurait pensé, avec ses jolies mines, que pcrbonne n'était plus lin qu'elle.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 295

20 décembre 1720.

II y avait ici une troupe de comédiens italiens qui voulaient jouer une comédie intitulée : La fausse lujpocrite. Lorsque j'appris ce qu'ils faisaient, je les lis mander et je les avertis de ne pas jouer cette pièce; cela ne servit à rien. Ils la jouèrent et gagnèrent ainsi beaucoup d'argent, mais ils furent bientôt cbassés ; ils revinrent vers moi, et ils voulaient que j'intercédasse pour eux ; mais je dis : « Non ! pourquoi n'avez-vous pas suivi mon conseil? » Ils avaient, disait-on, représenté la vieille guenipe de la façon la plus drôle '. J'aurais bien voulu voir jouer cette comédie, mais je n'y allai pas de peur que la vieille ne dit au roi que c'était moi qui avais mis la chose en train , afin de lui faire pièce.

24 décembre 1720.

M. Law est à Bruxelles ; M"'" de Prie lui a prêté sa chaise de poste ; en la lui renvoyant, il lui a écrit pour la remercier, et il lui a envoyé une bague de cent mille livres. M. le Duc lui a donné des relais et l'a fait accompagner de quatre de ses gens.

27 décembre 1720.

En prenant congé de mon fils, Law lui a dit :

1 « Tant qu'ils n'avoient fait que se déborder en ordures,

et quelquefois en impiétés, on n'avoil fait qu'en rire Celle

qui les avoit fait chasser n'y gagna pas par la licence avec laquelle ce ridicule événement donna lieu d'en parler x (Saint- Siuion. t. 111, p. aCj.

« Monseigneur, j'ai fait de grandes fautes ; je les ai faites parce que je suis homme, mais vous ne trouverez ni malice, ni friponnerie dans ma conduite. » Sa femme ne veut pas quitter Paris que toutes ses dettes ne soient payées ; il doit au rôtisseur seul dix mille livres'.

Pari3, 28 décembre 1720.

On élève si mal les princesses dans ce pays, et surtout dans la maison royale, que c'est une honte criante ; ce serait toute autre chose si on en prenait soin ; car vous voyez que mes fdles, pour lesquelles je n'ai rien négligé, sont tout ce qu'il est possible d'imaginer de convenable. On ne peut mieux vivre avec leurs maris que ne le font la reine de Sardaigne et la duchesse de Lorraine ; mais quand on laisse les enfants agir complètement à leur guise depuis sept jusqu'à vingt ans, et qu'on ne leur fait jamais aucune observation, il ne peut rien en résulter que de très-fàcheux. Pour moi , j'ai rempli mon rôle ; je ne veux plus me tracasser au sujet de mes petits-enfants ; qu'ils fassent ce qu'ils voudront. Le mariage de mon iils s'est fait contre ma volonté, je serais bien folle, si j'allais m'affliger de tout ce qui s'en est suivi ; je veux, tout le reste de ma vie, vivre en paix et poliment avec tous ces gens, mais ne pas me mêler de ce qu'ils font.

Je ne conçois pas pourquoi votre cousin, M. de De-

' Law se relira à Venise, et il y mourut en 1729, dans un ^tal asspz voisin do l'indigcnre. D'après quelques mémoires du temps, il n'était pas marié avec l'Anglaise qui passait pour sa fcomic.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 297

genfelt, ne reste pas avec le roi de Suède, auprès duquel il est si fort en faveur; il faut que les Suédois ne veuillent souffrir aucun étranger. J'avoue que je n'aime pas que les cadets des maisons princières se marient ; cela fait des maisons divisées à l'infini, et des princes très-misérables. Le landgrave a bien fait de racheter ce prince indien et cette princesse dont vous me pariez, et de les renvoyer dans leur pays ; mais il faut que vous sachiez que, parmi ces sauvages de l'Amérique , il n'y a ni princes ni nobles ; tous sont égaux ; ils reconnaissent seulement des chefs qui les mènent à la guerre, et auxquels ils cessent d'obéir aussitôt que la guerre est finie. Je connais parfaitement tout ce qui regarde les sauvages, car j'ai une femme de chambre qui avait épousé un Français dont les biens étaient au Canada, et qui y a passé de longues années; elle m'a mis entièrement au fait de toutes les coutumes des gens de ce pays, et aucun capitaine de navire n'aurait quelque chose à m'apprendre. Voici d'autres vers qu'on avait faits contre M. Law :

Aussitôt que Law arriva

Dans notre grande ville, Monsieur le Rcgent publia

Qu'il serait fort utile.

Pour rétabJir la nation, La faridondaine, la faridondon Mais, hclas '. il nous enrichit,

Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.

Jamais de si barbares lois

N'ont gouverné les hommes; Qu'il est fàchcut d'être François

Dans le temps où nous sommes;

Tout est confusion,

La faridondaine, la faridondon Chaque jour un nouvel édit, Biribi... '

Law, ce fils aîné de Satan,

Nous met tous à rauraône ; Il r.ous a pris tout notre argent,

nt n'en rend à personne ; Mais le Régent, humain et bon, La faridondaine, la faridondon

Nous rendr:! ce qu'on nous a pris,

Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.

Paris, 1" février 1721.

Je m'affaiblis beaucoup et je puis à peine tenir ma plume, mais qu'y faire? Il faut se remettre clans les mains de Dieu et s'en rapporter à sa volonté. Je crois que je finirai pas me dessécher tout comme la tortue que j'avais à Heidelherg dans ma chambre; tant que je vivrai, soyez sûre, chère Louise, que je vous chérirai de cœur.

Hier, le prince Charles de Hesse-Philipsthal m'a été présenté : il a fort bonne mine, une jolie figure et il s'exprime d'une manière fort raisonnable. Il désirerait certainement entrer au service de la France ; je lui ai conseillé de commencer par bien examiner les choses, et je crois que, lorsqu'il aura vu combien les étrangers sont peu goûtés ici, cette envie lui passera. Croire qu'un homme de mérite doit réussir est une grande erreur; ceux qui ont du mérite sont sûrs d'être l'objet de la jalousie et de la persécution : je ne peux donc rien attendre à cet égard que des désagréments, mais c'est mon pain quotidien. On ne parle ici que do l'infamie du duc de la Force, et comme quoi il s'est fait

DE MADAME LA DTJriIESSR d'oRLÉANS. 299

marchand : c'est aujourd'hui que son afïaire sera jugée au parlement, et l'on croit que mal lui en viendra ; il l'a bien mérité ; on fait contre lui une foule de chansons. Son frère lui a joué un vilain tour ; il lui a compté sa légitime en billets de banque, sachant l)ien que ces billets ne valaient rien. C'est une chose atîreuse de voir combien les gens de la plus haute qualité sont âpres et résolus de s'enrichir n'importe par quels moyens '.

Mon fils m'a montré une lettre que M™^ du Maine avait écrite au cardinal de Polignac, et qui fut saisie dans ses papiers. C'est à coup sûr une personne bien vertueuse et bien estimable. Dans une de ces belles lettres il y a ceci : « Nous allons demain à la campagne ; je rangerai les appartements de façon que votre chambre sera près de la mienne; tâchez de faire aussi bien que la dernière fois, et nous nous en donnerons à cœur joie. »

Paris, 20 février 1721.

Jai reçu avant-hier une grande visite. On m'a amené le jeune roi; il y avait parmi les personnes de sa suite le grand-écuyer, le prince Charles de Lorraine, et le capitaine des gardes, le duc de Noailles, qui n'avaient pas l'air de se regarder de bon œil ; je n'en savais pas la raison, que j'ai apprise hier; le prince Charles avait épousé, il y a deux ans, la fille du duc ;

* Sainl-Simon raconte (t. XX, p. 407) que l'hôtel d'un ambassadeur fran(;ais ayant été brù!é, presque tout le monde crut qu'il avait été l'incendiaire, pour gagner ce qu'il en tirerait du roi, et pour couvrir une contrebande monslrueusc.

elle n'était encore qn'unc enfant et avait à peine douze ans ; on l'a empêchée, pendant un an entier, de coucher avec son mari; mais , depuis un an, ils étaient ensemble : c'est une personne très-vertueuse, fort attachée à son mari, ce qui n'est pas étonnant, car c'est un très-bel homme ; mais ce qui est surprenant, c'est qu'elle n'est point devenue coquette, comme le sont toutes les jeunes femmes, et qu'elle a toujours mené une conduite parfaite, quoiqu'elle vît bien que son mari n'avait aucune inclination pour elle, bien qu'elle fût jolie et bien élevée. Avant-hier, au matin, le prince Charles va la trouver et lui dit : « Madame, il faut nous séparer, je ne me trouve pas assez de bien pour vous entretenir. » La pauvre petite femme, tout effrayée, lui répondit : « Vous ai-je déplu dans ma conduite? dites-moi ce que c'est et je m'en corrigerai; quant au bien , mettez -moi dans une chambre, ne me donnez que du pain et de l'eau , et que je puisse vous voir, je serai contente. » Il répliqua : « Je suis trèscontent de votre conduite ; je n'ai pas la moindre plainte à faire contre vous; mais, en un mot comme en mille, vous êtes mon aversion , je ne puis vous souflrir, je veux ainsi (jue vous retourniez chez votre père. » Klle se mit à i)leurer amèrement, sur quoi il dit : « A quoi bon ces i)leiu'S !* ils ne m'allcndriront pas; allez- vous-en. » Klle réijondit : « l*uis(}ue je suis si mal avec vous, il n'est pas juste que j'aille dans la maison de mon père ; il faut me cacher à jamais. » Klle fit venir tous ses domestiques , les paya tous , ils fondaient en larmes ; elle monta en voiture et se fit conduire au couvent des Filles de Sainte-Marie où elle

DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS, 301

a une tante. Tout le monde la plaint ; je n'ai pu entendre celte histoire sans pleurer; personne ne sait ce qui a pu déterminer le prince à agir ainsi ; il paraissait fort convenable avant son mariage, mais il avait été fort épris d'une dame qui est à présent devenue veuve ; quelques personnes pensent que c'est le motif de ses procédés ' .

Dans sa jeunesse, le roi {Louis XI V) avait joué la comédie du Visionnaire ■; il la savait fort bien, et il la jouait mieuxqueles comédiens. Il ne connaissait aucune note de musique, mais il avait l'oreille juste et il jouait de la guitare mieux qu'un maître, arrangeant sur cet instrument tout ce qu'il voulait.

Paris, 22 février 1721.

Le duc de la Force a eu hier un grand affront ; il voulait prendre au parlement la place de duc et pair ; le premier président l'en a empêché, lui a dit qu'il ne souffrirait pas qu'il s'assit, et a dit à un huissier: « Huissier, faites sortir la Force ! » Lorsqu'il est remonté en voiture, le peuple l'a poursuivi de huées en criant :

^ Nous lisons dans le Journal de Marais : « Tout le monde cherche la raison de la Lrouillerie du prince Charles ; on devine quelque galanterie avec le chevalier de Lorraine ou le duc de Richelieu. »

* Les Visionnaires, comédie en cinq actes el en vers, par Jean Desmarest; Paris, 1G47 ; in-4°. Celte pièce singulière obtint beaucoup de succès ; le cardinal de Richelieu lui accorda une protection déclarée; on dit môme qu'il y avait travaillé. Oa tronve une analyse assez détaillée de cette comédie dans la Bibliothèquc du Théâtre-Français, 1768, 1. 11, p. 574-581. Elle a été reproduite dans le tome II du Recueil des pièces choisies, La Haye, 1714.

Il a chic au lit. On dit qu'il doit être dégradé do son duché. C'est un juste châtiment que Dieu lui inflige, car il a préféré Mammon à son Dieu, il a laissé presque mourir de faim sa pauvre mère, et il a horriblement persécuté les pauvres réformés, ce qui lui fit obtenir une pension, grâce à l'appui du père La Chaise et de la Maintenon ' .

Pari?, 27 février 1721.

Les gens de qualité sont en ce temps beaucoup plus corrompus que les gens du commun ; chez ceux-ci, il n'y a que galanterie ou passion vive mais sincère; mais chez les autres, c'est pure débauche, et il n'y a plus de honte nulle part; les femmes s'expriment d'une façon encore plus dévergondée que les hommes ^

l^e 17 de ce mois, il y a eu une chose terrible à un bal masqué. Six masques sont arrivés; deux portaient des flambeaux et quatre un brancard sur lequel était un homme masqué et couvert d'un domino ; ils l'ont posé au milieu de la salle et se sont retirés ; ou a demandé au masque qui était sur le brancard s'il voulait danser, mais il n'a pas répondu ; on lui a ôté le

* On trouve, dans les écrits du temps, que le duc de la Force avait loué plusieurs charnières dans le couvent des Augustins pour y déposer des marcliandiscs, et qu'on y trouva, entre autres objets, quarante caisses de thé, beaucoup de myroboians, une cai^se de sucre candi et plus de cinquante mille pièces de porcelaine du Japon.

* Marais confirme dans son Journal les assertions de Madame sur la corruption du temps : « On sait peu de nouvelles de Versailles, sinon qu'on y joue un jeu affreux, qu'on y fait l'amour partout » (juillet 1722). « On vit en débauche ouverlo à Versailles n (idcuij.

DE MADAME LA DL'CHESSE d'ORLÉANS. 303

masque de dessus la figure, et on a trouvé que c'était un cadavre.

Paris, 1" niais 1721.

11 faut espérer qu'avec ce beau temps tous les malades se trouveront guéris ; c'est ce que je désire de tout mon cœur pour vous et pour la princesse d'Ussingen. Il ne faut pas s'étonner si celte princesse n'est pas bien avec sa nièce ; elle serait encore plus mal si elle savait de quelle façon en parlent les officiers français qui ont été à Strasbourg ; elle y a mené une drôle de vie et ne se vantait-elle pas d'être ma cousine ? Elle aurait dû ne pas le dire ou changer de conduite. Elle m'a une fois écrit ; mais je lui fis répondre par mon secrétaire. Depuis j'ai reçu plusieurs lettres d'elle, mais , comme dit le proverbe : « A sotte demande, point de réponse. » Il n'y aurait que demi-mal si elle n'était que sotte, mais elle est débauchée et intéressée, et c'en est trop ; pourquoi veut-elle que je lui donne de l'argent ? Je ne lui dois rien et je ne suis pas assez riche pour faire des présents inutiles, à des princesses surtout, lorsque j'ai lieu d'avoir honte qu'elles soient mes parentes.

Quant à M"-^ d'Aligre, dont vous me parlez, j'en ai entendu parler dans le temps; je crois qu'elle est morte '.

' Mme d'Aligre, riche héritière d'un président de Toulouse. C'était une dévote à triple carat et folle au centuple, que le cardinal de Coislin Qt arrêter une fois proche d'Orléans, ivre de la lecture des Pères du Désert, et allant seule, de pied, chercher les déserts, tandis qu'on la cherchait à Paris, d'où elle 6'était échappée. Elle acheta, pendant une absence de son

304 COHRESPONDANCK

Paris, 6 mars 172 (.

M. de Louvois lisait toutes les lettres ', mais il avait de bons traducteurs, et les lettres arrivaient toujours à l'époque juste ; cela couvrait un peu l'insolence de faire ouvrir mes lettres ; mais le Torcy n'y met pas tant de soin; je crois qu"il veut dénaturer ce que je dis, et faire des mensonges à cet égard, ainsi qu'il l'a fait souvent auprès du feu roi; l'abbé Dubois l'imitait, agissant ainsi de la façon qu'exprime le proverbe : « Il est comme les petits cbiens qui font comme les grands ; il pisse contre les murs parce qu'il les y voit pisser » ; je ne m'en soucie pas le moins du monde; il ne peut ouidir aucune intrigue auprès de mon fils contre moi , quelle que soit sa mauvaise volonté, car mon fds me connaît et l'abbé me connaît aussi : c'est le plus mécbant et le plus avide personnage qu'on puisse voir ; que Dieu veuille le punir aujourd'hui ou demain comme il mérite -.

mari, assez sot pour lui avoir laissé sa procuration, pour cent cinquante mille livres de tableaux de dévotion, tous plus tristes les uns que les autres (Saint-Simon, Notes sur le Journal de Dangeiu, 25 janvier 1708).

1 11 serait facile de citer de nombreux exemples de lettres ouvertes à cette époque ; Saint-Simcm (t. IV, p. 2C9 ) parle entre autres de la correspondance de M'"*^ de Nemours, où se trouvèrent des choses qui déplurent au roi et qui la fa*ent exiler; il prenait lui-même ses précautions à cet égard : « J'écrivois en chiffres au duc d'Orléans, mais par ses propres courriers quand ils s'en retournoient, et par-ti par-l;\ quelques lettres de paille et au clair pour amuser par la poste ou par les courriers de la cour » (t. XI, p. lOli).

' Malgré l'éclat de ses vices, Dubois a trouvé des panégyristes ; le chevalier de Piossens, dans ses Mémoires de la Rd-

ME MADAME LA DUCHKSSE u'ORLÉANS. 305

Paris, 8 mars 1721.

Mon fils \'it lies-bien avec moi, il me témoigne beaucoup d'amitié et serait désolé de me perdre. Ses visites me font meilleur eiïet rpic le quinquina ; elles me réjouissent le cœur et ne me causent pas de souffrances dans l'estomac ; il me dit toujours quelque chose de drôle, qui me fait rire ; il a de l'esprit et s'exprime avec beaucoup d'agrément ; je serais une mère dénaturée si je ne l'aimais pas du fond du cœur; si vous le connaissiez bien, vous verriez qu'il n'y a chez lui aucune ambition et aucune malice. Ah ! mon Dieu , il n'est que trop bon, il pardonne tout ce qu'on fait contre lui et ne fait qu'en rire; s'il montrait un peu plus les dents à ses méchants parents, ceux-ci apprendraient à le craindre et à ne pas entreprendre contre lui leurs horribles machinations. On ne peut imaginer tout ce qu'il y a de méchanceté et d'ambition dans le troisième des princes du sang. Aussi longtemps que M. le Duc a espéré tirer de l'argent de mon fils, il l'accablait de protestations d'atlachemeiit et de dévouement ; maintenant qu'il n'a plus rien à gagner avec lui, il s'est mis entièrement contre lui, et il s'est

gence de S. A. R. le duc d'Orléans (La Haye, 17 29 ou 17 37, 3 vol.), est allé jusqu'à dire : « L'archevêque de Cambrai fut « élevé au cardinalat avec des applaudissements qui lui firent « autant d'honneur que les satires violentes qu'on répandit « dans le public durent faire honte à ceux qui en cloient les « auteurs. » Ces Mnnoiics importants à consuiler et renfermant de nombreux documents olliciels, sont un éloge continuel du Régent et de son administration. Lemontey parle d'un abbé La Rivière, espion de Dubois, qui commençait toutes ses lettres par demander à genoux, au cardinal, sa sainte bénédiction.

réuni à son ennemi le plus inhumain, son beau-frère, le prince de Conti, ainsi qu'à son frère, le comte de Charolais ' ; mais pour ce dernier, ce n'est pas une chose étonnante, après le commerce infâme qu'il entretient continuellement et sans aucune honte avec le prince de Conti, qui est cependant son beau-frère, ce prince ayant épousé la sœur du comte ; c'est une chose horrible et inouïe; je m'étonne que Paris n'ait pas été encore englouti, en punition des choses aflreuses qui s'y commettent chaque jour. 11 est mort la semaine dernière un honnête homme de la cour; il a succombé au chagrin que lui a causé la mort de son fils : il l'avait uni à la fille du premier président, M. de Mesmes % mais il se sont bientôt séparés, car il était horriblement débauché et ne pouvair souflrir aucune femme ; il se nomme M. de Lautrec, et son pauvre l)cre s'appelle le marquis d'Ambre. Je l'ai bien connu ; il a toujours été à la cour ; il a demandé pardon au premier président et à sa belle-fille; il a dit qu'il ne connaissait pas bien son fils et que, s'il l'avait connu,

1 Charles, comte de Cliaiolais, né le 19 juin 1700, mort sans alliance en 17 50.

2 Ce magistrat, qui joua un grand rôle sous la Régence, mourut en 1723, âgé de soixante-un ans. Saint-Simon en a tracé le portrait avec cette tuiiclie firme et caustique qui lui est familière : « C'étoit un gros homme , de ligure colossale , dont « les manières avolent beaucouii de grâce, et avec l'âge, quelu. que chose de majestueux. Touti^ son étude fut celle du grand « monde auquel il plut ; il fut mêlé dans les meilleures cuni- <( pagnies et dans les plus gaillardes. D'ailleurs, il n'aïqtrit « rien ; il voulait à toute force élre un hoiume de qualité, et i< se faisoit souvent moquer de lui par ceux qui l'éloieiit en « eifct. «

DE MADAME LA DL'CHESSE D'oRLÉANS. 307

il n'aurait jamais songé à ce mariage, et il est mort de chagrin.

On m'a raconté qu'un laquais de rarclicvcque de Reims disait à un laquais de l'archevêque de Cambrai : « Quand même mon maître ne serait pas cardinal, il est toujours plus grand seigneur que le tien, car il sacre le roi. » Le laquais de Didjois répondit : « Oui, mais mon maître sacre tous les jours le bon Dieu, qui est bien plus que les rois. »

Je crois que je ne vous ai pas envoyé encore la chanson qu'on a faite sur l'aventure arrivée à M™^ de Saint-Sulpice '.

Le grand portail de Saint-Siilpice, Où l'on faisoit si bien l'ofHce , Esl brûlé jusqu'au foiideiiient.

Quelle rigueur ! quelle injustice î Les Condé, par amuseiueut, Ont brûlé ce saiut éditice.

* Femme de Vezet de Saint-Sulpice, inspecteur général de la marine. Les chansons du temps lui donnent pour amant le chevalier de Bouillon. D'autres vers sur la même aventure se lisent dans les Mélanges de Boisjourdain, t. 11, p. 10. Cette anecdote est aussi racontée dans le manuscrit du Joiutial de l'avocat Barbier; l'éditeur n'a pas cru pouvoir la livrer à l'impression. Diverses pièces de vers à l'égard de cette dame se présentent dans le recueil Maurepas; nous nous abstenons de les citer. Voir aussi le Journal de Marais, Revue rétrospective, deuxième série, t. VII, p. 356, 3C9, 371, 373; t. VIII, p. 69 et 17 9. Cet avocat traite de calomnies les récits qui circulèrent dans tout Paris . « L'histoire de celte brûlure, qu'on dit avoir été faite exprès par les princes, est très-fausse ; Mn^e de Saint- Sulpice a été confessée le 5 mars et a reçu le viatique. » Elle guérit fort bien.

« Le duc de Bourgogne accommodoit un pétard sous le siège de la princesse d'Harcourt, comme elle jouoit au piquet. Comme il alloit y mettre le feu, quelque âme charitable l'avisa que ce

On croit qu'elle en mourra, mais elle l'aura bien mérité ; car, en soupant avec le comte de Charolais, ill'enivra complètement, la déshabilla, lui appliqua un pétard tout enflammé sur un endroit qu'il ne faut pas nommer, en disant : « 11 faut que petit Bichon mange aussi. )^ Elle fut horriblement brûlée; il l'enveloppa dans un drap de lit et la renvoya chez elle dans un fiacre. Après cela, on ne peut la plaindre.

Il n'est pas permis non-seulement à un duc et pair, mais même à un gentilhomme, de se faire marchand; le duc de la Force a été cause de la ruine d'une foule de gens, car il avait acheté à bas prix , et il prétendait revendre si cher ' , que tous les marchands ont été

pétard l'est ropieroit, et l'empcclia «(Saint Simon, t, VI, p. 233). Cet écrivain, dans ses notes sur le Journal de Dangeau (voir Lemontey, Œuvres, t. IV, p. 310) , raconte la même anecdote, mais le nom de la princesse est laissé en blanc et le duc n'est pas nommé. Le caustique duc et pair trace de la princesse un portrait des moins flattés : « Sa liardie,-sc à voler au jeu était inconcevable, et ce'a publiquement; on l'y surprenait, elle chantait pouiUc et empochait; il n'en était jamais autre chose. »

• On peut lire à ce sujet de longs détails dans Saint-Simon, ainsi que dans les Mémoires de la Régence, par le chevalier de Piossens(t. 111, p. 82-105); les chansonniers de l'époque ne manquèrent pas d'exercer leur verve sur cette aiïjire qui fit {.-rand bruit. Voici un échantillon des vers qui circulèrent alors :

Le duc de la Force,

Marctiand de savon,

N'aura que l'ccoici;

D'un assez grand nom ; Tout le long do la rivière,

Chez les AngustiTis, 11 fit pour les lavandières,

Un grand magasin.

Il a, sans roproclic, Aussi pris le soin

forcés de tripler le prix de leurs marchandises, ce qui aurait amené une disette terrible, si la chose avait duré. Vous demanderez pourquoi le duc seul est puni, lorsqu'il y a bien d'autres seigneurs qui ont agi comme lui : la raison est que les autres ont été plus adroits que lui, et qu'ils ont opéré en secret, de sorte qu'on ne peut les connaître. Son malheur est un châtiment de la main de Dieu, qui le punit d'avoir horriblement persécuté les pauvres réformés. On avait caché tout cela à sa mère, mais il lui est tombé dans les mains une gazette de Hollande où elle a lu l'histoire complète de son fds; la pauvre femme est inconsolable, elle est bien malheureuse avec ses enfants ; tous deux sont

De fournir les coches

De fort bon \ieu\-oiiig.

Partout on le trouve digne

Que les magistrats Changent s)n manteau il'herniiiio

En tablier gras.

On trouve dans le Journal de Barbier que le duc de la Force avait mis pour un million de café, de chandelle et d'eau-de-vie dans de grandes chambres que les Âugustins lui avaient louées dans leur couvent, et qu'il en avait rempli la bibliothèque. Une caricature de l'époque représente un marchand soulevant d'une seule main un très-gros ballot qu'il va placer sur les épaules d'un crocheteur; au-dessous est écrit : « Admirez la force. » Le Journal de Marais entre aussi dans bien des particularités; la chose ne méritait pas tant de bruit, et le déchaînement contre le duc était inique. Le parlement et le public, irrités contre Law qui avait pris la fuite, s'acharnèrent contre un des confidents du célèbre Écossais. On érigea en crime de monopole la conversion faite très-légitimement par le duc de la Force de ses billets de banque en marchandises d'épicerie. Ce procès causa autant de bruit par la ridicule injustice du fond que par les obstacles dont les privilèges de la pairie embarrassèrent sa poursuite.

non-seulement laids et désagréables, mais encore ils n'ont rien de noble; M. de Caumont n'est pas non plus en bonne réputation ; il vaudrait bien mieux ne pas avoir d'enfants, qu'en avoir de ce genre. La princesse de Galles sait bien quelle répugnance j'ai pour toutes les actions du Mississipi ici, et pour celles de la mer du Sud en Angleterre.

L'envoyé de Holstein, M. Dumont, était éperdument épris de M™e de La Rochefoucauld, une des dames du palais de M"^ de Berri; c'est une belle personne, mais qui n'est pas très-spirituelle. On la plaisantait à cet égard, en disant qu'elle l'avait bien traité : « Oh non, dit-elle, cela est impossible, mais je vous dis entièrement impossible; » et comme on la pressait fort de dire en quoi consistait cette impossibilité, elle répondit : « Dès que je vous l'aurai dit, vous verrez bien que cela est impossible; » enfin, pressée derechef, elle dit d'un air très-sérieux : « Il est huguenot. »

A M. DE HARLING.

9 mars 1721.

Je sens bien que je m'approche du terme de ma soixante-dixième année ; et s'il me vient encore un coup comme celui qui m'a si rudement frappé l'an dernier, j'irai bientôt apprendre comment les choses se passent en l'autre monde. Mon tempérament est resté fort bon, ce qui se montre bien, puisque j'ai résisté à tout ce qui m'est arrivé; mais, comme dit le l)roverbe français : «Tant va la cruche à l'eau qu'à la iin elle se casse. » Et c'est enlin ce qui m'arrivera. Mais ces pensées ne me troublent pas, car on sait bien

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLIUNS. 311

qu'on ne vient en ce monde que pour mourir. Je ne trouve pas qu'une bien grande vieillesse soit quelque chose d'agréable ; on a trop à souffrir, et, sous le rapport de la souffrance, je suis un grand poltron.

A LA COMTESSE LOUISE

15 mars 1721.

J'ai appris non-seulement la mort de lord Stanhope, qui m'afflige à cause de mon fils dont il était le grand ami, mais encore celle de deux autres personnages, lord Kreyts, qui était secrétaire d'État, et le duc de Rutland ; ils sont morts de la petite vérole. Lord Stanhope est mort ' d'une horrible orgie qu'il a faite avec quatre autres lords; tous ont été à la mort; deux ont été sauvés : l'un, parce que le sang lui est sorti par les oreilles; l'autre, parce qu'une veine s'est rompue pendant qu'il dormait. Je ne puis comprendre quel plaisir on trouve dans des excès qui tiennent vraiment de la bête.

On s'est trompé en vous disant que la duchesse de la Force n'est pas la mère de ce duc qui vit en Angleterre : c'est elle positivement. Je connais toute sa famille; j'ai connu son père, sa mère et sa sœur, qui avait été fille d'honneur auprès de M"« la Dauphine de Bavière, et qui fut ensuite la maîtresse du Dauphin; mais elle était si débauchée, si infidèle, qu'il la quitta ; elle vit encore dans la misère ; tous, tant qu'ils

' Jacques, premier comte de Stanhope, né en 1073. D'après divers historiens, ce fut à la suite d'une vive discussion personnelle avec le duc de Wharton, dans la Chambre des Lords, que le comte fut saisi d'un mal de tête si violent, qu'on fut

étaient, ne valaient rien. La mère seule était une brave et digne femme dont j'ai aussi connu la mère : c'était une Hollandaise et de très-braves gens. Le comte de Toulouse a acheté une maison qu'elle avait à Fontainebleau, et qu'on appelait la Rivière. Elle avait encore une fille qui ne s'est pas si noblement mariée, mais qui a épousé un conseiller au parlement, nommé M. Lecoq '. n

Paris, 20 mars 1721,

J'ai connu une femme de bonne famille qu'on appelait la Persilie, et qui avait perdu la raison. Elle avait été bien élevée et jouait fort bien de la guitare : lorsqu'elle avait des accès de fureur et qu'elle voidait tout détruire, on n'avait qu'à lui donner sa guitare ; aussitôt elle redevenait calme. C'était par suite de chagrin que la pauvre femme était devenue folle. Elle avait éprouvé d'affreux malheurs : deux frères qu'elle aimait tendrement avaient été assassinés sous ses yeux; son mari l'avait quittée pour s'en aller avec une drôlesse: elle l'avait suivi jusqu'à Copenhague ; il l'avait chassée en la reniant pour sa femme et en la faisant passer pour folle. Tous ces malheurs l'avaient rendue telle en elfet, tant ils l'avaient frappée. J'avais une sincère compassion pour elle ; elle se plaisait beaucoup avec

obligé de l'emporter chez lui ; il fut saigné sur-Ic-champ, mais il expira le lendemain. « Il avoit beaucoup d'esprit, de génie et de ressource » (Saint-Simon).

• « Les Lecoq, une des plus vieilles familles d'échevinage h « Paris, au temiis de la révolte des boucliers, sous les Aniia- « giiacs » (Capeligue).

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 313

moi et m'appelait son aimable; mais toutes les fois qu'elle venait, j'avais constanmient une guitare toute prèle. Elle éprouvait de grands maux de tête, et se figurait qu'ils venaient de ce que sa tête était devenue celle d'un veau, de sorte qu'elle s'écriait : «Ah! que cette tête de veau me fait mal et me fait tant de caquets en l'air! » de sorte que nous disions en façon de proverbe : « Elle entend des caquets en l'air comme la Persilie. »

Paris. 22 mars 1721.

Le chevalier d'Hackeberg, dont vous me parliez, doit être le parent de l'ancien précepteur du duc de Deux-Ponls, et je ne sais s'il avait beaucoup d'agrément au service de son élève, car le père de ce duc, le comte palatin Adolphe et sa mère battaient tous les jours leurs gens. Lorsqu'on entendait un vacarme chez eux, on disait : « Oh ! ce n'est rien d'extraordinaire : le duc Adolphe court après son maréchal et la duchesse après sa gouvernante pour les rosser. »

24 mars 1721.

Saint François de Sales , qui a fondé l'ordre des filles de Sainte-Marie, avait été, dans sa jeunesse, l'ami du maréchal de Villeroi, père du maréchal actuel; ce maréchal ne put jamais s'habituer à lui donner le nom de saint, et quand on lui parlait de son ami, il disait : « J'ai été ravi quand j'ai vu M. de Sales un saint; il aimait à dire des gravelures et trompait au jeu. Le meilleur genlilhommc du monde au reslc, mais le plus sot. »

Paris, 27 mars 1721.

Il n'est pas étonnant que la comtesse d'Hohenlohe soit mécontente de sa fille, M™^ de Nassau-Siegen, et qu^elle l'ait déshéritée après la vie qu'elle a menée. Les chagrins détruisent la santé, mais ceux que nous donnent nos enfants sont les plus sensibles de tous, et ils nous font un mal affreux; je pourrais en dire quelque chose.

Paris, 29 mars 1721.

Hier matin est arrivé un courrier annonçant que le pape est mort le 19 de ce mois ' ; cela contrarie beaucoup nos cardinaux, parce qu'il faut qu'ils aillent à Rome afin d'élire un nouveau pape. Ce voyage leur coûte fort cher, et les éloigne de Paris dont le séjour leur convient; mais pourquoi tous les prélats veulent-ils être cardinaux et se désolent-ils ensuite lorsqu'il faut aller à Rome?

Le chevalier Schaub est arrivé ici il y a huit jours. Ce n'est point un Anglais, mais bien un bon Suisse de Bàle; il est habitué aux grandes affaires; il a beaucoup de capacité, et c'est d'ailleurs un homme fort estimable. Je lui parle toujours en allemand, langue dans laquelle il s'exprime volontiers; il a avec lui pour secrétaire un autre Bùlois, mais celui-là est bien moins intelligent; il lui est arrivé une chose étrange. Le frère de M. Iltcn, qui est en Angleterre, lui avait confié 250 guinées avec une lettre pour remettre à

* CU-ment XI ; il cul pour successeur Innocent XIII.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 315

son frère. A son arrivée, le secrétaire s'informe à l'ambassade anglaise où demeurait M. Ilten; on lui indique l'adresse et on ajoute qu'il loge au second étage; il y va et demande M. Ilten ; un individu vient et dit : « C'est moi , que voulez-vous ? » Le secrétaire répond tout bonnement qu'il est cliargé de lui remettre une lettre et de l'argent; l'homme prend le tout et demande au secrétaire s'il ne veut pas lui faire l'honneur de souper avec lui; le secrétaire accepte, et bientôt il se trouve tout endormi, car on avait mis de l'opium dans ce qu'on lui avait donné à boire; le prétendu Ilten lui dit alors : « Vous êtes trop fatigué pour retourner chez vous; il y a ici un bon lit; dormez une couple d'heures et puis vous vous retirerez; je vais serrer ce que vous avez sur vous. » Il avait cinquante guinées dans sa poche et deux montres, l'une d'or, et l'autre d'argent. M. Schaub était extrêmement inquiet de ne pas voir revenir son secrétaire; il craignait qu'on ne l'eût assassiné, mais ce secrétaire avait pour domestique un nègre, qui lui était extrêmement attaché et qui savait qu'il avait été chez M. Ilten; il s'y rend et demande ce qu'est devenu son maître. On lui répond qu'il s'est mis au lit et qu'il dort depuis plusieurs heures. Le nègre va le trouver et l'éveille; ses habits avaient été mis dans un coin, mais il n'y avait plus rien de ce qu'ils contenaient de précieux. On cherche le cavalier qui logeait dans la maison , mais , sitôt que le secrétaire avait été couché, il avait disparu, emportant les trois cents guinées et les deux montres. On va chez l'ambassadeur anglais, qui se doute aussitôt de la fraude, et il demande

comment était l'individu qui s'était fait passer pour M. Ilten. — « C'est un petit homme brun et d'une figure agréable. » — Ce filou est un Anglais, qui était tous les jours auprès de l'ambassadeur et qui devait l'accompagner à Cambrai; il se nomme Day; son tour est ingénieux, mais c'est l'œuvre d'un escroc fini.

3 avril 1721.

Manheim est un endroit chaud; je me souviens qu'une fois, nous y soupàmes la nuit du l^'" mai; tout était vert; il vint un orage tellement violent, qu'on eût dit que le ciel et la terre allaient s'abîmer; ma mère avait grand'peur, mais cependant elle ne pouvait s'empêcher de rire en voyant les grimaces horribles que la frayeur arrachait à mon gouverneur ColLin ; je fus au point de me rendre malade, à force de rire.

Le luxe et le gros jeu ' qui régnent ici sont la cause

' Une foule d'exemples aUcàtent la fureur du jeu qui sévissait à la cour de Louis XIV, et le peu de loyauté qui se montrait parfuis. M. L. de I.aliorde, Palais-Mazaiin, p. 233, en a cité quolc|ucs traits. Fouquet, dans une partie avec Gourville, perdit cinquante-cinq mille livres en une demi-heure; un altbé de (Jordès, en 1000, perdit avec le roi cent cinquante mille livres en une seule séance ( il faut doubler ces sommes pour avoir le montant de ces pertes en valeur actuelle). Gui-Patin (lettre du 0 mars 1050} dit que M. de Garguat, intendant des finances, est mort de regret d'avoir perdu tout d'un coup un million au jeu. Des femmes d'un rang élevé, la marécliale d'Kstrades entre autres, tenaient chez elles un jeu public (Uepping, Correspondance administrative sous Louis A/l ). N'ius lisons dans le Journal de Marais (août 1722; : « La comtesse de Livry a gagné trois cent mille livres au vicomte de Turcnne, en

DE MADAME l\ Ul'CMESSE U ORLÉANS. 317

de bien des mines; la débauche y contribue de son côté, car les maîtresses et les favorites veulent être payées, et cela absorbe de grosses sommes. La Saint- Sulpice n'est pas morte, mais elle restera estropiée toute sa vie; on espère qu'elle se convertira. Les princes de la maison de Condé ont perdu leur père étant jeunes ; leur mère n'a jamais songé à l'éducation de ses enfants; elle n'a pensé qu'à s'amuser, à jouer jusqu'à cinq heures du matin, à beaucoup manger, à aller au spectacle; elle n'a jamais eu l'idée de veiller à leur instruction, mais ils se chargent de l'en punir, car im jour qu'elle grondait le comte de Charolais sur sa vie déréglée, il lui répondit : « Il faut que le jeune Lassay ' n'ait pas bien fait son devoir cette nuit, puis-

jouant avec lui tcte-à-tcte au pharaon. « Même fureur à la cour d'Analeterre. Charles II tenait lui-nicrae le cornet, et, sous George I^r, une dame perdit en une fois trois mille guinéesau loo. ' Armand Jladaillan de Lcsparre, marquis de Lass;iy. Sur son compte et sur l'hôtel qu'il fit hàtir, et qui est devenu le palais de la présidence de la Chambre des députes, de l'Assemblée nationale et du Corps iéuislatif, on peut consulter un piquant article de M. Paulin Paris, inséré dans le Moniteur, et reproduit, un peu modifié, dans le Bulletin du Bibliophile (Paris, Tcchcncr, 1848, p. 719). La vie du marquis de Lassay fut semée d'aventures assez romanesques pour former la matière d'un roman très-invraisemblable. Il fut marié pour le moins trois fois en bonne forme, et dans l'intervalle de la mort de ses femmes , il ne tint pus à lui d'être remarié trois autres fois. Urave, intelligent, spirituel, il mourut à quatre-vingt-sept ans, sans avoir été mis à l'épreuve des alfaircs, et, comme il l'a dit assez heureusement, sans avoir déballé sa marchandise. Il servit avec distinction dans l'armée de l'empereur contre les Turcs ; il voyagea ensuite en Italie, et il rencontra à Rome la princesse de Hanovre, femme de George I*""", depuis roi d'Angleterre ;

que vous êtes de si mauvaise humeur ; si vous nous donniez de meilleurs exemples, nous vivrions mieux.» N'est-ce pas affreux qu'un fils parle ainsi à sa mère , mais elle l'a bien mérité '.

Je craignais que le margrave de Dourlach ne fût devenu tout à fait fou. J'avais déjà entendu parler de

il obtint dans le cœur très-sensible de cette femme la place qu'y devait plus tard occuper le malheureux Koenigsmarck, mais on découvrit leur intimité, et il eut le bon esprit de s'éloigner à temps. 11 passa ses dernières années dans son château de Lassay, dans le Maine, ety fit imprimer sous ses yeux, de 1730 à 1738, trois volumes in-8, intitulés : Recueil de différentes choses. Au milieu de beaucoup de bagatelles et de détails insiguiûants, ce recueil renferme quelques morceaux curieux , tels qu'une lettre contre Mnie de La Fayette adressée à M^ie de Maintenon, et des lettres sur la campagne de Hongrie. Cette édition originale est fort rare, il en existe quelques exemplaires avec des cartons et des additions manuscrites ( voir les catalogues Pixcrécourt, 1838, n» 1635, et Aimé-Martin, 1847, n° 910). Une réimpression donnée par l'abbé Pérau, Lausanne ( Paris), 1767, 4 vol. in-12, est incomplète (voir l'Année littéraire, 1767, t. 1"). M. Sainte-Beuve a consacré à Lassay une notice intéressante {Causeries du hindi , t. IX).

' C'était Louise-Françoise, dite Mademoiselle de Nantes, fille de Louis XIV et de M^ede Montespan. Ou l'avait mariée à peine à^iée de onze ans, à Louis III, Monsieur le Duc. «A trente-six ans elle était, sans trop de regrets, demeurée veuve, nmitresse d'ellc-ménic et de revenus énormes que les tripotages du fameux système venaient encore d'augmenter. Elle était vive, enjouée, désordonnée ; elle avait le parler leste, la riposte ci'uellc; elle se mêlait de faire des couplets. Cette àme, si su- ]/érieure aux séductions de l'amour, finit pourtant par être subjuguée; le marquis de Lassay trouva le secret de gouverner celte imagination capricieuse. » C'est par dérision que le comte de Cliarolais donnait à Lassay l'épilhèle de jeune; en 1720, lo marquis avait soixante-sept ans (voir l'article (juc lui a cou-

son sérail ' ; il n'est jamais venu en France , mais son fils y est venu ; celui-là n'avait pas de barbe et avait l'air d'une jeune fille; on le disait hors d'état de se marier, mais il a prouvé que cela n'était pas, puisqu'il a eu un fils. Fouetter ses maîtresses et les battre à coups de verge est un raffinement de débauche dont il y a de nombreux exemples.

Les débauchés contractent trop l'habitude de l'inconduite pour pouvoir se corriger; la violence du tempérament et la force de l'usage continuent de les maîtriser ; ils regardent la vertu comme une niaiserie et ils ne voient pas qu'ils s'assurent dans ce monde le mépris général , et dans l'autre la damnation éternelle.

Paris, 12 avril 1721.

Je ne suis les modes que de loin, et il en est que je mets tout à fait de côté, comme les paniers que je ne porte pas, et les robes ballantes, que je ne puis souf-

sacréM. WeL-sdans \<i. Biographie universelle, t.XXlll.p. 412). Les recueils manuscrits renferment divers couplets dirigés contre la duchesse, nous n'en transcrivons qu'un seul :

La Bourbon dans son boucan Etale sa marchandise; Des vieux bijoux qu'elle prise Elle veut faire un encan, Mais à ce bel inventaire Personne n'est empressé, Et pour adjudicataire On n'v trouve que Lassay.

* Le comte de Clcrmont s'était formé une espèce de sérail à Paris (voir les Mémoires de Richelieu, noo, t. VI, deuxième partie, p. 18).

frir et que je n'admets pas en ma présence ; il me semble que c'est une indécence ' ; on a l'air de sortir du lit. 11 n'y a ici aucune règle pour les modes. Les tailleurs, les faiseuses de robes et les coiffeurs les inventent à leur gré; je n'ai jamais suivi à l'excès la mode des hautes coilfurcs.

Je ne sais ce que vous voulez dire au sujet de vos voisines les cigognes, qui ne laissent passer aucune année sans venir. On n'en voit pas en France, je vous prie de me dire si on en voit en Angleterre, car on prétend qu'elles ne séjournent dans aucun royaume.

Nous avons appris la mort de la reine de Danemark - ; demain je prendrai le deuil , mais je ne le porterai qu'un mois. On dit que le roi a été très-ému et qu'il a perdu connaissance après que la reine lui eût parlé, mais cet attendrissement vient un peu trop tard. Il est possible que la pauvre reine ait eu sujet

^ « C'est M'ne de Montcspan qui a inventé les robes bal- « lantes, pour cacher sa grossesse, parce qu'on ne peut distin- « gner la taille sous ces rohes; mais lorsqu'elle les mettait, o c'était précisément comme si clic eût écrit au front qu'elle « était grosse; en elfet, tout le monde à la cour disait : M'nedc « Montespan met sa robe ballante, donc elle est grosse. »

* Louise de Meckleuibourg, épouse de Frédéric iV. Le roi épousa la même année Anne-Sopbie, fille du grand chancelier, comte de Rewentlau, à laquelle il était attaché depuis longtemps, et qu'il avait créée, dés 1711, comtesse de Slcswig. Il ne lui accorda d'abord que le titre d'altesse royale, mais bientôt il la couronna lui-même sans employer le ministère d'aucun ecclésiastique, et il fit avec elle une entrée pompeuse dans la capitale. Il mourut en 1730, n'ayant poiat eu d'enfants de sa seconde fcniuic.

DE MADAME LA DUCIIKSSK d'oULÉAXS. 321

d'être jalouse de son mari ; h sa place, j'eusse été fort satisfaite s'il eût consenti à me laisser tranquille; il était impossible qu'elle l'aimât beaucoup; il était trop laid et trop sot. Je le vois encore lorsqu'il dansait à Versailles avec ma fdle; il ne savait ce qu'il faisait; il resta au milieu de la salle, regardant le ciel, tournant la bouche et les yeux ; le roi me dit : « Allez au secours de votre pauvre neveu , il ne sait plus où il en est. » J'allai le chercher et je le ramenai à sa place; j'avais honte de lui.

Pari?, 23 avril 1721.

Il est arrivé au prince de Hesse une chose désagréable , qu'il aurait pu éviter s'il avait pris la peine de me dire ce qu'il voulait entreprendre ; je lui aurais donné conseil sur ce qu'il devait faire, mais, au lieu de me dire un seul mot, il va à la chapelle et il entre durant la messe; il reste debout au moment où le monde s'agenouille; les gardes lui disent de se mettre à genoux, il s'y refuse ; les gardes le prennent au collet; le maréchal de Villeroy s'en mêle et il lui ordonne de s'en aller; tous ces désagréments ne seraient pas survenus s'il avait daigné me consulter; j'aurais pu le mener dans une tribune; mais, lorsqu'on ne veut agir qu'à sa tête, on finit par s'en trouver mal . Je crois qu'il se repentira bien avec le temps de n'avoir pas écouté mes avis ' .

Paris, 26 avril 1721.

Tout ce qu'on lit dans la lîible sur les excès que * Marais dans son Journal raconte le même trait.

punit le déluge, el sur les débordements de Sodome et de Gomorrhe, n'approche pas de la vie qu'on mène à Paris '. Sur neuf jeunes gens de qualité qui dînaient l'autre jour avec mon petit-fds le duc de Chartres, il y en avait sept qui avaient le mal français ; n'est-ce pas une chose horrible? La plupart des gens ici ne s'occupent que de leurs plaisirs et de leurs débauches ; hors de cela ils ne veulent rien savoir ni rien écouter; ils ne croient pas à la vie future et ils s'imaginent que tout finit avec la mort.

Paris, 3 mai 1721.

Je suis toute Allemande pour ce qui regarde le boire et le manger, et je l'ai été toute ma vie. On ne peut pas faire ici de bonnes fritures ; le lait et le beurre ne sont pas aussi bons que chez nous ; ils n'ont pas de saveur et sont comme de l'eau ; les choux ne sont pas bons non plus, car la terre n'est pas grasse , mais légère et sablonneuse , de sorte que les légumes n'ont

' Voici sur ce point délicat une appréciation de M. Paulin Paris qui nous semble fort exacte : « Il me semble qu'on se '< trompe en faisant dater les mauvaises mœurs et les disposi- « lions irréligieuses de la mort de Louis XIV. 11 serait plus juste « d'avancer que les vices de tout genre funnt plus nouibrcux, « plus énormes dans les vingt dernières années du grand règne. « La raison en est facile à saisir; quand le duc d'Orléans prit « en main la conduite de l'État , ses roués comuicuçuient à « vieillir; en 1C9C, ils étaient jeunes et leur impalience de « toute espèce de répression trouv;iit dans les princes du sang, o les Orléans, les Conti, les Vendôme, autant d'illustres paratonu nerrcs, comme on dirait aujourd'hui. A la mort de Louis XIV, «. le désordre moral, déjà mailre de Paris et de la plupart des u ( lialcauv de France, rentra dans Versailles on triomphe. »

pas de force, et que le bétail ne peut donner de bon lait. Mon Dieu ! que je voudrais pouvoir manger les plats que vous fait votre cuisinière ! ils seraient plus de mon goût que tout ce que m'apprête mon maitrc d'hôtel'.

On dit à Paris que la maladie de M™» de Schleunilz vient du chagrin qu'elle éprouve d'avoir tout perdu sur les actions du Mississipi , tandis qu'elle espérait y gagner beaucoup'. J'avoue que je n'ai pas le cœur

* On trouve quelques détails sur la table de Madame dans l'ouvrage de M. Monteil {Matériaux hicdils pour l'histoire, 1838, t. I, p. 138) ; il s'agit du compte des dépenses de la Duchesse en 1693; tout est fixé, compté, pesé, apprécié :

Disné : un potage d'un chapon et un jarret de veau, x livres IX sols ;

Un potage de deux poulets au veimiehel, xx sols ;

Un autre potage d'un canard aux choux, xxiv sols.

■■' Les établi.^sements qu'on devait former au Mississipi et sur lesquels ou comptait réaliser de grands bénéfices furent, avec raison, l'objet des railleries de l'époque j les recueils manuscrits renferment bien des pièces de vers, assez plats en général, à ce sujet. Nous en citerons peu de chose :

Pour policer ce grand pays On va faire bien des édits.

On en défera bien aussi.

Pour premier établissement, Envoyons-y le parlement Qui ne sert de rien à Paris.

Mississipi n'est pas habité, 11 sera bientôt fréquenté.

Peut-être dans cent ans et plus.

Des filles on y envcrrii,

Et d'abord on les mariera, t .

Si rou trouve des maris.

Les mines on y fouillera.

assez compatissant pour m'affliger de pareilles intorlunes ; au contraire , je serais tentée d'en rire : la pauvre dame est horriblement laide ; je ne puis comprendre qu'elle ait pu trouver deux amoureux l'un après l'autre, car, avec ses longues dents, elle ressemble à un cheval qui veut mordre. Je m'étonne qu'elle ne m'ait pas parlé de vous.

8 mai 1721.

11 est impossible d'avoir plus d'impertinence que M"" de Langallerie ; je ne puis la souffrir, et je regar-

Car, sans doute, on en trouvera, Si la nature en a mis.

Nos billets vont êtrj payés, Car les fonds en sont assurés Sur l'or qu'elles auront produit.

La compagnie (lu Mississipi partageait elle-même les étranges illusions qu'elle cherchait à propager; elle dépensa beaucoup d'argent pour la recherche d'un prétendu rocher d'énieraude.

Un des chansonniers de l'époque donnait au Régent le conseil que voici :

Si tu veux réformer l'Etat, yuc l'on pende Law et Noailles, Auï flatteurs donne éclicc et mat, Ue la cour chasse la canaille, El qu'on enlève la Berri Pour peupler le Mississipi.

Dans un poëme sans nul mérite, intitulé : Système des billets de /Jft/iywe, Amsterdam, 1" 17, les pays dont les agents du gouverucinent traçaient un tableau llattour, sont représentés cunune un assemblage

Di' spacieux déserts et de plaines arides,

Redoutable séjour des sauvages prrlîdcs, •

Cfiii, tenant de la brute un goût du:it je frémis,

Aluugcnt avec plaisir lu chair d'un cnuenii.

DR MADAME I.A niT.HF.SSF. I>'nRM'ANS. 325

dorais mon cousin le landgrave comme fort heureux s'il pouvait se débarrasser de celte folle; ce n'est au f.iit qu'une campagnarde imbécile qui ne sait nullement vivre, mais qui se met h rire sans savoir ce qu'elle dit, et, lorsqu'elle a dit cent sottises, elle est tout étonnée de ce qu'on ne l'admire pas; elle ne doit m'avoir aucune obligation de ne pas l'avoir chassée de ma chambre, mais je n'ai pas voulu tracasser mon cousin le landgrave au sujet de son cher objet ; car, lorsqu'on a été attaché à quelqu'un comme il l'a été à celte folle, on éprouve une peine violente en le voyant maltraiter.

Il parait que les choses continuent d'aller étrangement à Modène, et je m'attends à ce qu'un jour la princesse revienne en France ' .

Je ne regarde pas du tout comme un malheur pour la princesse Anne de ne pas épouser le roi de Danemark, et il pourrait bien dire comme le chevalier à la mode : « Celle qui ne m'aura point ne sera pas la plus malheureuse. » Non-seulement il n'est pas bien fait du tout et il est très-laid de visage , mais il est encore désagréable dans toutes ses façons. Son envoyé, M. de Warnick, assure qu'il ne fera point reine sa prin-

* La princesse de Modène revint en effet, mais bien après la mort de Madame, en 1734 ; elle fut mal accueillie de sa famille. Voici, à cet égard, un des couplets de l'époque :

Que la grosse princesse Églé

Traîne sa pesante figure,

Qu'elle ait parents malenconlré . '

Et vive ici à l'aventure.

Ah ! le voilà et le voici

Celui qui n'en a nul souoil

il. 21

3â6 CORRESPONDANCE

cesse de Schleswig ; mais on voit bien comment pareilles créatures mènent partout leurs maîtres et elles en font tout ce qu'elles veulent ; il est donc difficile de croire qu'elle ne sera pas reine. Ce que je trouve de plus affreux chez ce roi, c'est sa fausseté ; car il fait comme s'il était accablé de chagrin par suite de la mort de sa femme, et, trois jours après, il se livre à des liaisons très-peu morales : c'est ce qui me semble horrible. Dieu veuille que le prince héréditaire soit l>lus raisonnable et plus sensé que son père; notre princesse Anne échappera ainsi au malheur, qui est ordinairement le |)arluge des reines, et elle peut chanter comme dans l'opéra de Tliésén :

Ce n'est point dans le rang suprême Qu'on trouve les plus doux appas, Et souvent un bonheur extrême Est plus sûr dans un rang plus bas.

La sœur du roi a fait une chose héroïque et belle en se retirant de la cour et en écrivant à son frère une lettre aussi ferme : si elle soutient ce qu'elle a commencé, elle s'attirera des louanges unanimes. On m'a (lit que ce roi a si mal vécu avec sa mère que cela a été une des causes de la mort de cette pauvre femme. Si c'est vrai, il ne saurait plus, de toute sa vie, goûter aucun bonheur. M."^^ de Maintenon disait parfois : « Depuis quelques années il règne un esprit de vertige (pii se répand partout, » et en cela elle avait bien raison.

Le margrave de Bayreuth et sa femme sont aussi un singidier coiqjlc; l'ciSj^it de vertige règne égalenit iil dans celte cour avec toute sa force; il est aisé

■ DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 327

de croire qu'il n'y a que misère dans un État où il n'y a ni droit ni justice, et où le maître n'agit que d'après SCS passions et ses caprices. On peut dire que ce sont des fous accomplis et qu'ils ne savent ce qu'ils font.

Pari?. 12 juin 1721.

Ma fille s'est fait mal au pied et elle a eu beaucoup à soufliir ; il est venu un gros abcès qui a crevé et qui a donné beaucoup de matière ; j'ai reçu une lettre d'elle; elle a horriblement souffert, car il a fallu lui faire une opération très-douloureuse. La pauvre femme vit dans des peines continuelles, car il ne peut lui convenir de voir une de ses dames être plus aimée qu'elle, et avoir plus de considération et d'égards. Le mari de cette femme est le plus coquin qu'il y ait au monde; il ruine entièrement le duc de Lorraine. Ma fille chérit ses enfants et ne peut se faire à l'idée de les voir ruinés par ces misérables Craon ; elle est bien malheureuse , et je la plains de tout mon cœur.

Je sais bien qu'on paye le port des lettres qu'on reçoit de la poste ; mais payer pour celles que l'on met à la poste, c'est quelque chose de neuf, et dont je n'avais pas entendu parler de toute ma vie.

14 juin 1721.

Feu la duchesse de Nemours avait, par charité, élevé une petite fdle pauvre, et celle-ci, étant âgée de neuf ans environ, dit à la duchesse : « Madame, on ne peut avoir plus de reconnaissance de vos chantés que moi. Je ne puis mieux les reconnaître qu'en disant à tout le

328 CORRESPONUANCE

inonde «lue je suis votre fille; mais ne vous fâchez pas, je ne dis point que je suis votre fille légitime ; je dis seulement que je suis votre bâtarde. »

Paris, 19 juin 1721.

L'abbé Dubois m'a fait dire qu'il ne se mêlait nullement de la poste, et qu'elle regardait exclusivement M. de Torcy ; mais ils sont tous deux des œufs pourris et du beurre gâté ' ; ils ne valent pas mieux l'un que l'autre, et ils seraient tous deux mieux à leur place à la potence qu'à la cour, car ils ne valent pas le diable, et ils sont plus faux que le bois du gibet, comme dit Lenore ^ S'il a la curiosité de lire cette lettre, il verra l'éloge que je fais de lui, et il reconnaîtra la vérité de notre proverbe allemand : « Celui qui écoute aux portes entend dire bien du mal de lui. »

21 juin 1721.

Comme je n'ai rien de nouveau à vous mander aujourd'hui, je veux vous raconter une ancienne histoire qin' m'est arrivée la première fois que j'ai été à Bonnefontaine. J'étais encore jeune, n'ayant que vingt-trois ans, et assez étourdie; j'entrai avec la pauvre Théobon ' dans le couvent ; je trouvai une porte où la clef était dans la serrure ; je l'ouvris et je me trouvai dans une cellule; il y avait un moine de grande taille, qui avait les yeux tout égarés; dès qu'il me vit, il se jeta

' Proverbe allemand.

* M'"* de Uathsenliaiisscn, dame d'iionncur de la duchesse. ' Fille d'Iionneur de Madame; elle fut depuis comtesse de IJcuvron; vuii Saint-Simon, t. Ml, p. 9!).

DE MADAME LA DICHESSE D'oHLÉANS. 329

par terre, il saisit mes deux pieds et les tint avec tant, de force que je ne pouvais remuer ; il n'y a rien au monde que je craigne autant que les tous; vous pouvez donc vous figurer à quel point je fus elTraycc. Je m'armai cependant de résolution et je dis au fou : « Levezvous, je vous l'ordonne; » j'étais en habit de chasse, venant de descendre de cheval ; il me prit pour un homme. Théobon était trcs-elTarée ; elle me dit que c'était un aliéné, et qu'il fallait appeler au secours; mais je jugeai plus à propos de réitérer mes ordres; le moine làclia mes pieds, et je m'empressai de sortir. Je ne fis que rire ensuite de cette aventure. Six ans après, j'allai de nouveau à Villers-Cotterets ; on vint me prévenir un matin que le procureur de la Chartreuse demandait à m'ètre présenté, afin de me présenter, selon l'usage, les hommages du couvent. Dès qu'il entra, je le reconnus de suite, quoiqu'il fût devenu plus gros; il n'avait plus les yeux égarés et avait l'air foit raisonnable. Après qu'il m'eut fait son compliment, il se mit à sourire et dit: «J'ai peur que Votre Altesse Royale ne me trouve bien effronté d'oser reparaître devant elle après l'horrible état où elle m'a vu et où je lui ai fait si grand'peur ; mais il est de ma charge de venir, et cette mortification m'est bien due, pourvu que je ne fasse pas encore peur à Madame. » Je lui répondis : « Non , mon père , quand vous me parlerez aussi raisonnablement que vous le faites à présent, je ne pourrai avoir peur de vous; mais il est vrai que je vous ai vu bien malade. » Il rit et répliqua : « Madame a trop de bonté de vouloir m'épargner la honte d'avoir paru si fou devant ses yeux. » Je lui dis ;

« Qui est-ce qui vous a guéri ? — La charité de notre supérieur, qui, voyant que j'étais devenu fou faute de société, m'a permis de m'entretenir avec le monde; et, petit à petit, voyant que cela faisait un bon etïet sur mon esprit, m'a chargé des affaires de la maison, où il a fallu parler tous les jours à divers gens ; cela, par la grâce de Dieu , tout indigne que j'en suis , m'a rendu le bon esprit que j'avais ; au lieu donc de cacher le malheur que j'ai eu, je dois le publier partout pour rendre grâce à Dieu de m'avoir remis dans mon bon sens. » Je le trouvai si raisonnable que je causai longtemps avec lui; il avait beaucoup de moyens, et je ne pouvais comprendre comment il avait jadis été tout à fait fou. Je lui demandai poinquoi il avait saisi mes pieds ; il me dit que sa folie était de se croire dans un royaume étranger, et, qu'en me voyant, il avait cru voir son souverain auquel il s'était empressé de rendre hommage. Après avoir ri avec lui de sa folie, je lui dis que la règle de son ordre était tiop sévère ; il ne voulut pas en convenir, mais il remua les épaules et baissa les yeux ; je vis bien qu'il était de mon avis.

P;iri!=, 25 juin 1721.

Il n'a pas dépendu du duc, ni de la duchesse de Simmern, que je n'aie été à Creutznach, car ils avaient demandé que j'y fisse un voyage , mais rélcctcur, notre père , ne voulut pas le permettre , disant qu'il ne convenait pas qu'une jeune princesse non mariée, comme j'étais alors, fit des voyages et allai visiter des cours étrangères. Telle fut sa réponse; mais j'ai su que c'était surtout parce que la duchesse de Sinuncrn

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 331

menait une conduite trop peu régulière pour que je dusse aller la voir. Quand j'ai connu le duc de Simmern, il avait épousé depuis longtemps la princesse Marie d'Orange; il n'était donc pas à marier. Je l'ai aimé comme un cousin et un ami, mais je n'aurais eu aucune envie de l'épouser, car il ne me plaisait pas du tout; il était petit et laid; ce mariage aurait pu se faire cependant si la politique de la France n'avait fait prévaloir d'autres projets. J'étais alors bien en âge de me marier, car il y a quarante-trois ans que le duc est mort; Dieu sait quand je dois le suivre; mais pourvu que Notre Seigneur protège mes enfants, je suis tranquille.

Feu la princesse d'Espinoy était ime femme fort originale ; une nuit, un voleur pénétra dans son appartement, et, la menaçant d'un poignard, il lui dit qu'il fallait qu'elle lui remit tout son argent ou qu'il allait la tuer. Elle n'hésite pas, elle lui saute au cou, le saisit par sa cravate, et le serre si fort qu'il était au moment d'être étranglé ; en même temps elle appelle ses gens; on lui ôte son poignard, on le conduit dans les écuries et on se met à le battre : « Autant de coups qu'il vous plaira, dit-il, mais faites-moi grâce de la vie. » Elle lui fit donner en sa présence cent coups de bâton, et elle ordonna ensuite de le lâcher et de le laisser aller ; il ne se le fit pas dire deux fois.

4 juillet 1721.

Un prédicateur, à Rouen, déclama fortement contre ceux (jui vont à des noces et qui s'y divertissent ; quel-

332 COUKESl'OXDANCK

qu'un qui avait entendu ce sermon dit au prédicateur : « Vous avez prêché contre ceux qui vont aux noces, mais Notre Seigneur y alla bien lui-même à Cana en Galilée. » Le prédicateur répondit brusquement : « Il est vrai qu'il y allait , mais il aurait mieux fait de ne pas y aller. »

Paris, 10 juillet 1721.

Vous saurez déjà, ma clière Louise, combien vous aviez raison d'être inquiète au sujet de vos parents; ils ont couru les plus grands dangers dans leur voyage sur mer; le vent a jeté sur le navire où ils étaient, et qui a perdu ses mâts, un autre bâtiment qui arrivait de la Virginie. Une barque où il y avait six personnes s'est trouvée entre et a détourné un choc qui devait engloutir leur navire , mais elle a été coulée à fond avec les personnes qu'elle contenait. Je crains que toute la frayeur qu'a éprouvée votre nièce ne lui ait fait grand mal; comme vous devez savoir, elle est encore enceinte. Dieu veuille que tout se termine bien.

Il me semble que le comte de Dcgenfelt aurait bien fait de différer de faire des enfants jusqu'à ce qu'il fût établi chez lui ; il n'aurait pas exposé sa femme à d'aussi grands périls , mais les hommes sont de telle .sorte qu'ils s'imaginent que faire des enfants est la plus grande preuve d'affection qu'ils puissent nous donner; tandis que la confiance, l'estime et la douceur sont cent fois plus piopres à produire l'atlachcment et la bonne intelligence (pii sont si fort à désirer en ménage.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oULÉANS. 333

Paris, 17 juillet 1721.

Il y a une grande diflërence entre être né dans un pays et en connaître la langue, ou y arriver déjà grand et formé. Si la comtesse de Degenfelt, votre nièce, aime son mari, elle trouvera tout bel et bon, car c'est une sauce qui fait aimer tous les plats , et comme dit le prologue , dans la pièce de Pourceaugnac :

Quand deux cœurs s'aimeut bien, Tout if reste n'est rien.

Ainsi, si elle aime son mari, elle ne regrettera point sa patrie, et tout ce qu'elle trouvera dans le nouveau pays où elle va vivre sera de son goût. J'approuve fort votre résolution de ne pas vivre avec elle ; vous serez ainsi mieux ensemble, et rien n'est plus vrai que le proverbe qui dit que « Jeunes et vieux ne peuvent s'accorder, » même quand les jeunes sont raisonnables; d'ailleurs, les domestiques ne vivent pas en bonne intelligence; il y a entre eux des querelles qui amènent entre les maîtres des scènes et de la froideur.

D'après ce que j'ai entendu dire de feu le landgrave de Pliilipstlial, mon bon cousin, c'était un des personnages les plus simples qu'il y eût au monde, Paris plaît beaucoup au prince Charles ; je ne crois pas qu'il ait envie de quitter le service de France, et je ne crois pas non plus qu'il soit en position de faire un bon mariage; s'il suivait mes conseils, il ne se marierait point, car tous ces princes sans fortune, lorsqu'ils ont des enfants, se trouvent avoir une famille de nien-

diants, ce qui est une vilaine chose; il n'y a déjà que trop de princes pauvres. Sa mère ne veut pas se séparer de son Français, quoiqu'elle dût le faire pour éviter le scandale, car on tient des propos sur elle et sur ce drôle. Ceux qui en jugent le plus charitablement disent qu'il y a im mariage de conscience; ce n'en est pas moins une chose aflreuse pour cette princesse de faire un tel éclat dans ses vieux jours , car elle est loin d'être jeune, puisque son fds aîné a quarante ans.

Paris, 24 juillet 1721.

On m'a dit que nos bons Allemands s'étaient cruellement gâtés, et qu'ils avaient répudié les vieilles qualités de leurs ancêtres afin de prendre les vices des nations étrangères; cela m'at'lligc sincèrement; il convient aux Allemands moins qu'à tout autre d'être faux, méchants et débauchés, car leur naturel ne les y porte pas.

La peste diminue en Provence, mais les gens n'en deviennent pas meilleurs; et ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'il a fallu mettre à l'hôpital de Toulon dixhuit personnes qui, au milieu des ravages de la peste, avaient mené une vie déréglée.

Il est positif que ceux qui ont visité la Hollande trouvent les Allemands sales; mais pour trouver l'Allemagne propre et agréable , il n'y a qu'à venir en France, car rien n'est [)lus sale et plus dégoûtant que Paris.

Ma fille est, grâce à Dieu, complètement remise; il y a eu un mariage à sa cour ; un prince de celle

DE JIADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 335

maison (qui s'appelle le chevalier de Lorraine et qui est fils du comte de Nassau) a épousé la seconde fdle de M""' de Craon; je parle exactement, car il est sûr qu'elle est bien la fille de sa mère.

Je voudrais que ma fille n'eût pas aimé son mari autant qu'elle l'a fait; le duc ne songe qu'à faire du bien à ses favoris les Craon , il ne s'inquiète pas de ses propres enfants; cela cause à ma fille un chagrin extrême.

Lorsque le prince Charles de Hesse s'est imaginé voir la reine, sa tante, il ne savait pas qu'elle fût morte, et il ignorait même qu'elle fût malade ; il venait de recevoir une lettre d'elle. Dans les endroits où l'on croit aux revenants, comme à la cour de Cassel, on en voit sans cesse; chez nous où l'on n'y croit pas, il n'en est jamais question. Ici, dire de quelqu'un qu'il est trop pieux pour se livrer à la débauche la plus outrée, serait regardé comme un affront ; on se fait honneur et gloire d'être en relation avec des femmes mariées, et l'on n'y attache aucune houle. Très-peu de personnes connaissent la sainte Écriture, et il y en a bien moins encore qui y croient et qui en suivent les préceptes.

2G juillet 1721.

L'archevêque de Cambrai vint hier et me fit part de son élévation au cardinalat; Albéroni a ainsi un camarade ' .

* M. Capefigue a voulu montrer dans son ouvrage sur Philippe d'Orléans, réycnt de France, qu'à certains égards Dubois avait été fort mal apprécié; les écrivains satiriques de l'époque

Paris, 7 août 172/.

Personne ne peut bien juger de l'état des femmes enceintes, parce que les grossesses sont bien différentes. J'ai eu trois enfants, et mes trois grossesses ont offert de telles différences que moi-même je n'y pouvais rien comprendre.

Je sais bien quelqu'un que je ne puis aimer, mais auquel je ne voudrais cependant faire aucun mal, c'est le nouveau cardinal Dubois; il a empoisonné toute ma vie ^ Dieu veuille lui pardonner, mais il pourrait bien en souffrir en ce monde.

et les compilateurs qui les ont copiés, n'ont vu en lui que l'homme corrompu ; Dubois fut autre chose ; il se montra diplomate du premier ordre et ministre des plus laborieux; toute sa correspondance est marquée d'un cachet de finesse et de prévoyance incontestable. Voir p. 383 de l'ouvrage cité (édition de 1845), l'ordre de travail du cardinal écrit de sa main. Chaque jour le travail commençait à cinq heures du matin et se prolongeait sans interruption jusqu'à la nuit. Saint-Simon, qui détestait le cardinal et qu'il ne faut pas toujours croire sur parole, prétend qu'à la mort de ce premier ministre, il se trouva des milliers de dépêches toutes cachetées, et il ajoute : « Son esprit était fort ordinaire , sa capacité nulle , il voulait tout faire en tout genre, et se comptait lui seul pour tout » (t. XXXIX, p. 135). Les artifices de Dubois pour obtenir le chapeau sont choses des plus curieuses. Il se fit appuyer par des adversaires qui n'étaient d'accord que sur ce seul point; il eut pour lui l'empereur et le roi d'Kspague , le prétendant et le roi Georges; il acheta la misère de l'un avec les guinées de l'autre. Dana son àmc insatiable, à la fureur du chapeau succéda la rabbia papale.

* C'est sans doute une allusion à la part active qu'eut Dubois au mariage du Uégcnt (alors duc de Chartres) avec une fille naturelle de Louis XIV.

DE MADAME LA DL1CHK?SF. d'ORLÉANS. 337

On ne saurait, lors même qu'on le voudrait par plaisanterie, imaginer des modes plus vilaines et plus ridicules que celles qu'il y a maintenant pour les hommes comme pour les founnes ; j'en suis effrayée quand je les vois; on dirait que les gens sortent d'une maison de fous, ou tout au moins d'un bal masqué. Vous avez bien raison de trouver horribles les modes françaises d'aujourd'hui.

Paris, JG août 1721.

Aimer ses enfants comme le fait le comte de Degenfelt est une chose fort ordinaire, mais aimer sa femme est une chose tout à fait passée de mode; on n'en trouve ici aucun exemple, c'est une habitude entièrement perdue; mais, à bon chat, bon rat; les femmes en font bien autant pour leurs maris. On trouve bien encore, parmi les gens d'une condition inférieure, de bons ménages; par exemple, un de mes valets de chambre avait une femme qui était bien la plus laide créature qu'on pût rencontrer dans le monde entier; elle était plus laige que longue, la bouche énorme, les dents toutes gâtés , les yeux chassieux, et cependant le pauvre homme se désespère parce qu'elle, est morte depuis huit jours; mais, parmi les gens' de qualité, je ne connais pas un seul exemple d'affection réciproque et de fidélité.

Toutes les filles de M. Gaston ' avaient la main prompte et étaient fort disposées à battre leurs gens, hommes et femmes ; ce n'est pas sans exemple en

premier duc d'Orléans, frère de Louis XIII.

» Le .

France : la princesse d'Harcourt, sœur de la duchesse de Brancas, logeait au-dessus de moi à Versailles, et je l'entendais souvent battre ses domestiques; parfois, le bâton dont elle se servait lui échappait des mains et roulait par terre. Elle voulait un jour maltraiter une femme de chambre qui lui dit de prendre garde , qu'elle n'était pas habituée à être frappée et qu'elle saurait riposter ; la princesse n'en voulut pas moins aller son train, mais la femme de chambre était plus forte qu'elle; elle lui arracha le bâton et la frappa rudement. Depuis, la princesse n'osa plus battre un seul de ses gens; cela divertit toute la cour.

Paris, 11 septembre 1721.

On m'a raconté l'histoire d'un garçon de l'apothicaire du roi ; lorsque le roi était encore jeune, on le chargea d'aller porter des lettres à Lyon; lorsqu'il passait dans la rue d'Enfer, un homme l'accoste et lui demande où il va; il répond qu'il se rend à Lyon; l'autre lui demande combien il faut de jours pour faire ce voyage; le garçon dit qu'il en faut dix; l'homme lui demande s'il voudrait y être rendu le soir même; le garçon répond : « Bien volontiers , pourvu que la chose fut possible. » Alois l'homme lui donne un bas et lui dit de se l'attacher autour d'une de ses jambes. Aussitôt que le garçon l'a fait, il se sent transporté à travers les airs, et, le soir, il descend dans une grande ville ; il demande où il est ; on lui répond qu'il est à Lyon. 11 remet toutes ses lettres; mais il fut ensuite malade jusqu'à la mort do la peur qu'il avait eue; ses

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 339

couleurs ne lui sont jamais revenues. Je crois qu'il est encore en vie ' .

Paris, Il septembre 1721.

En Suède, on prétend que les noyés ne sont pas réellement morts; lorsqu'on on retire de l'eau, on les met dans une barrique, dans une chambre bien chauffée, et on roule la barrique en tout sens jusqu'à ce que le noyé ait rendu, par haut et par bas, toute l'eau qui est entrée dans son corps. Quand il s'en est délivré et qu'il a été réchauffé, il revient à lui; mais il faut qu'aucun de ses parents ne se trouve parmi les assistants, autrement il ne peut guérir. Si un de ses parents vient à entrer dans la chambre , le sang coule par le nez, les oreilles et la bouche du patient. Des personnes qui ont vu tout cela de leurs yeux me l'ont assuré.

Il est très-vrai qu'il vaut mieux être bon que mécliant ; mais la justice consiste à punir aussi bien qu'à récompenser, et il est sûr que celui qui ne se fait pas redouter des Français a bientôt sujet de les craindre , car ils méprisent bientôt celui qui ne les intimide pas; voilà pourquoi je voudrais que mon fils ne fût pas aussi bon qu'il l'est.

Paris, 25 septembre 1721.

Nous sommes tous ici en grand habit, car j'ai une

* Nous ne savons où Madame a puisé un pareil conte ; mais nous trouvons dans un des ouvrages de Cyrano de Bergerac ces paroles, que cet écrivain original met dans la bouche du diable : « Je donne aux laquais ces bagues qui les font aller et revenir de Paris à Orléans en un jour. •

3iO CORRESPONDANCE

cérémonie préparée à trois heures, la réception de ce maudit cardinal Dubois auquel le pape a envoyé la baretle; il faut que je le salue, que je le fasse asseoir, et que je m'entretienne un moment avec lui ; ce ne sera pas sans peine, mais la peine et la vexation sont le pain de chaque jour ; mais voici notre cardinal qui arrive , il faut ici que je fasse une pause. — Le cardinal m'a priée d'oublier le passé; il m'a adressé la plus belle harangue qu'on puisse entendre ; il a beaucoup de moyens, c'est incontestable, et, s'il était aussi honnête homme qu'il est capable, il ne laisserait rien à désirer ' .

29 septembre 1721.

Madame Douairière' avait été fort agréable, à ce qu'on dit, et si leste, que lorsqu'elle se sauva de Nancy pour suivre son mari , elle était habillée en page, et portait un flambeau ; mais comme elle ne savait pas comment elle devait le tenir, M. de Beauveau lui donna un coup de pied au derrière, en disant : « 11 faut que ce coquin nouveau soit ivre ; voyez comme il marche, et comme il porte son flambeau. » Elle s'échappa, sans que personne remarquât qui elle était. Mais, quand elle commença à vieillir, elle devint souffrante, malingre et comme hébétée. Elle avait l'habitude d'aller aux lieux d'aisance dès que le maître

' Dubois n'alla jamais à son archcvèchô de Cambrai ; il avait un revenu de un million cinq cont trentc-fiuatre mille livres. Saint-Simon en donne le détail.

' Il s'agit de la iirincessc de Lorraine, veuve de Gaston, frère de Louis Xlll.

DE MADAME LA DUCHESSE u'oULÉANS, 341

d'hôtel , avec sa baguette, venait pour annoncer que Ton avait servi. Un jour, Madame avait M. Gaston à table, et elle courut ainsi dès que le maître d'hôtel entra. Celui-ci s'arrêta, et examina sa baguette par tous les bouts. M. Gaston dit : « Sainl-Remi , que cherchez-vous à votre bâton? » 11 répondit : « Je vois que mon bâton a la faculté de purger; je cherchais s'il était fait de rhuijarbe ou de séné ; car aussitôt qu'il paraît devant Madame, je vois qu'il purge. »

Qiiand le mariage de Monsieur fut déclaré, il demanda à Saint-Remi : « Savez-vous bien que j'étais marié avec la princesse de Lorraine? — INon, répondit celui-ci; je savais bien, Monsieur, que vous couchiez toutes les miits avec la princesse de Lorraine, mais je ne me doutais pas que vous l'eussiez épousée. »

Paris, 2 oclobre 1721.

Il faut, ma chère Louise , que je ne vous écrive ce matin que deux mots et en toute hâte, car je vais à Paris pour faire compliment à mon fds et à sa femme d'une bonne nouvelle qu'ils viennent de recevoir et qu'on m'a transmise aussitôt. Le roi d'Espagne a fait demander leur fille pour son fils aîné , le prince des Âsturies ; M"* de Montpensier n'a pas encore de nom; avant (pi'elle n'aille en Espagne , on fera la cérémonie; le roi et moi, nous la nommerons; elle fera ensuite sa première communion et elle sera confirmée; c'est ce qu'on peut appeler recevoir trois sacrements à la fois ' .

1 Nous avons dit dans noire préface que, devenue reine d'Es-

Paris, 4 octobre 1721.

On ne me laisse aucun repos ; à chaque instant venaient des visites ; il me fallait me lever et faire la conversation. D'abord est venu le comte de Clermont, troisième frère de M. le Duc ; ensuite la duchesse de Ventadour et sa sœur, la duchesse de La Ferté ; nous étions douze à table : il y avait le duc de Chartres, ses trois sœurs et leur gouvernante, mes deux dames, M™* de Ségur, qui est fille de mon fils, mais du côté gauche, et qu'il n'a pas légitimée. 11 y avait aussi la maréchale de Clérembault et M'"^ de Pourpris, femme de mon grand-écuyer ; le cardinal de Gèvres vint ensuite ; il fallut me lever pour le recevoir et l'entretenir ; cela n'est pas encore comparable à ce qui m'attendait après dîner, depuis deux heures jusqu'à six et demie. Je trouvai dans ma chambre M™^ la Princesse avec notre duchesse de Hanovre , la grande princesse de Conti et M"^ de Clermont avec toutes leurs dames; quand elles se furent en allées, vinrent la petite princesse de Conti avec sa tille, M''^ de la Roche-Saint- Yon ', M"" du Maine, M""= la Duchesse avec M"« de

pagne en 1724, deux ans après son mariage, et veuve six mois après être montée sur le tronc, cette princesse revint à Paris et s'éteignit dans l'obscurité en 17 42. Elle ne montra en Espagne, selon l'expression de Dudos, que « l'humeur sombre et maussade d'un sot et plat enfant, » et elle resta la même après son retour en France. — Un petit voiiuiie imprime à Bordeaux, en 17 22, sous le titre de J{oiitc de M'^^'^ d'Orléans, princesse des Asturies, rend compte de son voyage lorsciu'ellc alla rejoindre son mari.

' Louise-Adélaïde, née en 1600, morte en 1754, sans avoir été mariée,

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 343

Charolais ' et toutes leurs dames. Il vint aussi beaucoup d'autres dames qui ne sont pas de la famille royale, comme la princesse d'Espinoy et M"e d'Armagnac, sa nièce, la duchesse de Valenlinois, la princesse de Montauban, et je ne sais plus qui encore; des duchesses en quantité innombrable , les maréchales de Noailles et de Boufflers, les duchesses de Lesdiguières, de Nevers, d'Humières, de Grammont, de Roquelaure , de Villars ; la duchesse d'Orléans vint aussi ; les dames qui ne s'asseyaient pas étaient innombrables, et je suis sûre que j'oublie bien des tabourets. Il faisait dans ma chambre une chaleur telle que je me serais trouvée mal si , par moments , je n'étais passée dans ma garde-robe pour respirer un peu ; mais ce qui me faisait le plus souffrir, c'étaient mes genoux;

* Mlle de Charolais était sœur du duc de Bourbon ; le bruit courut que le Régent en était amoureux ; une lettre du duc de Bourbon à Dubois dans laquelle il prévient le cardinal que sa sœur est au milieu d'une cabale acharnée contre eux, est insérée dans l'ouvrage de M. Capefigue sur le Régent, p. 406. Le cardinal répond que le bruit qui est venu jusqu'à Son Altesse n'a absolument aucun fondement. Les chansons du temps font allusion à d'autres intrigues attribuées à cette princesse; voici un couplet pris entre plusieurs autres :

Que dirons-uoiis de Charolois Avec son humeur sombre?

Elle est éprise d'un minois

liai de tout le monde ; Qu'il est fier et qu'il est poltron! La, la, Tout le monde l'admire A la façon de Biribi, Barbari, M9B ami.

344 CORRESPUNDANCK

à force de me lever et de m'incliiier, j o croyais vraiment que j'allais me trouver mal.

J'ai auprès de moi un abbé que j'ai bien souvent appelé un drôle; il me casse tellement la tête avec son bavardage que je ne sais plus ce que je dis ; d'après cela, vous pouvez bien penser qu'il s'agit de mon abbé de Sainl-Albin , qui sera bientôt évoque de Laon ', et duc et pair de France; cela me fait grand plaisir, car j'ai eu plus d'attachement pour ce pauvre garçon , dès sa plus tendre enfance , que pour toutes ses sœurs; car je suis persuadée que, de tous les enfants légitimes ou illégitimes de mon fils , c'est celui qui m'aime le mieux.

7 octobre 1721.

Le duc de Saxe-Weimar, dont je vous ai déjà parlé, a fait beaucoup de jolies reparties ^ Un jour, un

* Il eut rarchevcché de Cambrai nprès la mort de Dubois. Madame a fait l'éloge de son esprit, et Ducios assure toutefois que ci't élève des jésuites « étoit le plus zélé ignorant qui fût sorti de leur école. » On lit dans les Mémoires de Maurepas : « Ma- « dame aimoit beaucoup l'abbé de Saint-Albin, par ra: port au « Père Ligniéres à qui il faisoit régulièrement sa cour. Il lui « arriva une aventure assez plaisante du temps qu'il n'étoit « encore qu'abbé. Il aimoit fort les femmes, ce qui engagea « SI. Languet, évéquc; de Soisson-, à parler de sa conduite au « duc d'Orléans. Ce prince fit sur-le-champ venir son fils, lui « lit unesévèic réprimande devant cet évéquc, cl finit par lui « dire qu'il ne convenoil point à un petit abbé conune lui de « m(!ner une vie pareille à celle des grands prélats, ajoutant « qu'il devoit attendre du moins qu'il fût évéque pour avoir une « conduite aussi mauvaise que la leur. »

« T. II, p. 3.

Dli MADAME LA UlCIlliSSE d'OIILÉANS. 345

jeune Français lui demanda ; « Comment avez-vous fait pour perdre la bataille ?» — Le duc lui répondit tranquillement : « Je croyais la gagner, et je la perdis. » Puis il se retourna, et dit ; « Qui est le sot qui me fait cette question ? »

10 octobre 1721.

Je n'ai vu le roi battre que deux hommes, et ils l'avaient bien mérité : le premier était un valet , qui ne voulait pas le laisser entrer au jardin pendant une fête donnée par le roi ; il lui appliqua deux bons coups : l'autre était un voleur, que le roi vit fouiller dans la poche de M. de Yillars. Le roi était à cheval, il courut sur le voleur et le frappa rudement avec sa canne ; le voleur cria : « Au meurtre, on m'assojume ! » Cela nous lit rire tous, et le roi aussi en rit ; il lit arrêter le coquin, et le força de rendre la bourse, mais il ne le fit

pas pendre On a beaucoup ri ici de la princesse

de Schomberg ', parce qu'elle faisait au roi plus de cent questions, ce qui n'est pas l'usage ici ; le roi était mécontent qu'on lui adressât la parole, mais jamais il n'a ri en face de quel(|u"un

15 octobre 1721.

Après la mort de M'"^ la Duchesse la jeune, la petite princesse de Conti, sa mère, a écrit à un cavalier qui se nomme M. de Challar, et qui était l'amant de sa fille, et en l'assurant qu'il pourrait compter sur

* Marie d'Hautefort , ancienne dame d'atour d'Anne d'Autriche, veuve de Charles de Schomberg, maréchal de France. Elle avait été aimée de Louis XIII,

elle, et qu'elle le servirait dans tout ce qui dépendrait d'elle. C'était M"'^ la Duchesse la jeune, qui avait eu tant d'attachement pour Lassay, et qui avait été si familière avec lui au bal masqué.

18 octobre 172J.

11 ne faut pas s'étonner si la Dauphine, lorsqu'elle était duchesse de Bourgogne, était coquette. D'abord, une des maximes de la Maint(Mion , c'est que la coquetterie n'est pas du tout un mal, et qu'une grande passion seule est un péché. En second lieu, elle n'a pas eu soin que la duchesse de Bourgogne se tînt conformément à son rang ; celle-ci était souvent toute seule dans son château, sans ses gens; prenant une des jeunes dames sous le bias, elle courait sans ses écuyers, et sans ses dames d'honneur et sa dame d'atour. A MaiJy et à Versailles, elle allait à pied , sans corset, entrait à l'église, et s'asseyait auprès de toutes les femmes de chambre. Chez M'"^ tle Maintenon, on n'observait point de rang, et tout le monde s'y asseyait ; elle faisait cela à dessein pour qu'on ne pût remarquer son propre rang. A Marly, la Dauphine courait la nuit avec tous les jeunes gens dans le jardin jusqu'à tiois ou quatre heures du matin. Le roi n'a pas su un mot de ces courses nocturnes. La Maintenon avait aussi défendu à la duchesse de Lude de dire un seul mot à la duchesse de Bourgogne, pour ne pas la(à('her,aMen(ln(iuesila Duchesse devenait triste, elle ne pourrait plus divertir le roi. Elle avait menacé de ne jamais pardonner à quieon(]ue serait assez téméraire pour dénoncer la Dauphine auprès du roi. Voilà

pourquoi personne n'a eu le cœur de dire au roi un seul mot à cet égard : il n'en a rien su, en effet, quoique la cour et tous les éliangers en fussent instruits. La Dauphine se faisait traîner par terre par des laquais qui la prenaient par les pieds ; ils disaient entre eux : « Allons-nous bientôt nous divertir chez la duchesse de Bourgogne ? » car elle l'était encore à cette époque.

Paris, 23 oitobre 1721.

Je vous envoie la lettre que je vous ai promise du roi de Bohème ' à sa femme ; c'est un morceau curieux.

De Strabiich, ce 21/31 de marce 1632.

« Mon trés-cher cœur. Jay répondue à vos chères « lettres, du 4, 14 de mars, le 25deKitiingen; depuis « je nay point eu de vos lettres ny commodité de vous « Escrire ce qui me fâche le plus Est ce que nos let- « très sont si souvent intercepté, ce qui fait craindre « dEcrire et ne faut rien dire que ce qu'on se soucie « que tout le monde sache, jl me tarde Extrêmement

' Frédéric V, électeur palatin, marié en 1618 à Elisabeth, fille de Jacques I*"", roi d'Angleterre. Les habitants du royaume du Bohême où le protestantisme avait fait de grands progrès, s'élant révoltés contre l'empereur Ferdinand II, te choisirent pourlein- roi, mais le 8 novembre 1020, il fut complètement battu par les Autrichiens; ses Étals héréditaires et la dignité électorale furent donnés au roi de Bavière, et Frédéric, réduit à chercher avec sa famille un asile en divers pays, mourut à Majcnce le 29 novembre 1632. 11 était grand-père de Madame. Nous rcproduiàons sa lettre avec toutes les incorrections du texle.

« dauoir de vos lettres et désire assuré de votre santé, « pour moy, je me porte fort bien je suis tout le long « du jour En Campagne avec le Roy qui est fort hon- « neste Enuer moy : le 26 Nous sommes venue à a Pfrum, le 27 a Wjnlen qui est Situé en vue fort belle a Campagne, le 28 Le Roy fit mettre toutte son in- « fanterie En bataille près de la ville elle est fort belle « le 29 nous avons logée à wjlgorstorf En la maison « dvn baron de Milmzingen c'est celuy qui a épouzô « une Contesse Dorlimbourg, elle y estoit auec sa « Sœur vne barone de Wolfestein Et Sa belle-fdle, je a croy qu'aués bien ouy parler deux à leur feu Cousin « Le comte hanry Dortemb. Elle a vn bien deplesant « mary qui est 30 ans plus vieux qu'elle, Elle ne se- « roit laides sielles estoreni bien coiffées, Et habillées, « Elles portent des chapeaux auec des fort grand hors « et tout deriere sa teste et des cheueux qui leurs ca- « che presque tout le visage Ivne auoit un pourpoint « d'homme de couppé a la chemise auec vn cotillon « Elles esloienl fort bizarrement accommodées, hier « le Roy est venu à Fort El le malin jl est allé à INii- « remberg jl dit n'auoir jamais veu vne plus belle Œ ville aussi l'estelle extraimment et fort peuplée. Le « majislrat la trosté fort bien en la maison ou jay été « logé aulrc fois, je suis allé noir la contesse de Ho- « loch Schillingsfurs. Elle a esté fort aise de me uoir « Et souheltc Un\ de vous venir Scniir En ce pays, « nous y eûmes les nouvelles de la mort du bon comte « henry de Solmcs qui est mort de Sablessure iy ay « bien {>erdn car jl m'csioil foit alffcliouné, après le « disner le Pioy a fait le tour de la ville a pied j(.' me-

DE MADAME LA Dl'CflESSE D'oRLÉANS. M9

« tonne qu'il peut faire tant dexercice card jl est bien « gras, Se soir nous sommes arriués issy ou nous « avions trouvé les deux fils du marquis DAnspach et « le Snrager qui est aussi surt qu aveugle je voudrois « qu'il eust excusé son frère le Roy attend le duc Guil- « launie de Weinmar demain jl aura alors po.lemoin « 24000 homes a pied et 12000 a cheval jl souhete de « uoir 207 mais Tilly seretire jl est venu hier auec « son armée à Neumarc, jl y apparence qu'il prendra « Son Chemin Vers le Danuble je croy que 1 20 ( Ro) « vistera (132 R. Ba) SU est possible le marquis Chri- « solle de Badin et le duc Jean de Holstein sont arrive 0 icy ainsy que je nay faute de compagnie de toutte « sorte Je crains que pour quelque temps les affaires « en 158 (bas Palatinat) niront trop bien maispourueu « que cette marche succède bien cela se raccommo- « dera bien Ledit Duc de Holstein dit que les pierre- « ries et argent de notre grand mère doiuent estre « bien tost partagée en cinq parties Et qu'on parle de « remettre toutte la partie de la reine votre mcre au a roy d'Angleterre qui seroitbien jnjuste et le 123 re- « tiendroit par ce moyen tout pour luy a cause de ce « que 1 16 luy doit, je croy que luy deveriez escrire et « le prier de vous faire tenir la moitié qui vous est deu « et luy remontrer que cela na rien de commun avec « ce que 116 luy doit, je melonne que personne ne « me mande ce que Percka vous aporté en cest af- « faircs ni ce que 123 (Rven) vous a escrit jay peure « ([uc seres aussi peut heureux En cette Succession « quand celle de feu la reine Votre mère, pour mes « affaires je ne Say que vous En dire Dieu veillie

« quelles aillent bien et que je puisse auoir bientost « le Contentement de vous voir et de nous pouuoir « témoigner Combien parfaitement je Suis « Mon chère vnique cœur « Votre très fidelle amyet très affectionné seruiteur.

« Fridéric.

« Ceux de Nuremberg ont fait praisant au Roy deux « grouppes en formes de globes tereste et celleste « curieusement fait. »

Pari?, 30 octobre 1721.

La princesse Ragotzi s'exprime avec politesse et bon sens. Je connais bien sa vie et je dois convenir que j'ai un peu honte d'elle, car tout le monde ici connaît son histoire ; j'ai fait rire mon fils ce matin en lui disant qu'il ne fallait pas qu'il restât seul avec elle, car elle serait très-capable de vouloir le violer. On prétend qu'elle a voulu en agir ainsi avec le czar.

i" novembre 1721.

La Crande-Duchesse {de Toscane) dit que du temps de la régence de la reine (mère), lorsqu'on mena M. le Prince et son frère, M. le prince do Conti , à la Bastille, on leur demanda quels livres ils désiraient pour se distraire. Le prince de Conti demanda V Imitation de Jésus-Christ. Le prince de Condé demanda Vlmitation du duc de Beaujort, qui venait de s'échapper de la Bastille, et je crois, dit la Grande-Duchesse, que la princesse de Modène demandera V Imitation de la (jrande- Duchesse '.

^ Le grande-duchesse de Toscane, lille du premier lit de

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 351

Paris, 5 novembre 1721,

La princesse de Siegen sVst tout à fait gâtée en France; lorsqu'elle y arriva, chacun louait sa modestie, mais elle est tombée dans la mauvaise compagnie, s'est livrée au jeu , et s'est mise à courir les bals; cela l'a entièrement pervertie comme bien d'autres, et l'a jetée dans une conduite scandaleuse et désordonnée qu'elle mène encore, à ce que j'entends dire. Je ne comprends pas ce qui a pris à mon cousin , le landgrave de Cassel, pour devenir aussi galant sur ses vieux jours ; dans sa jeunesse il n'avait jamais fait parler de lui sous ce rapport. La façon dont vit la princesse de Siegen montre qu'il n'y a chez elle aucun principe de la foi chrétienne; je crois qu'elle est tout à fait sans religion. On dit ici que le landgrave a contracté un mariage de conscience, et épousé une demoiselle de Bernholdt; si la chose est vraie, c'est sans doute parce qu'elle le réchaulle, comme on faisait au roi David, car je ne puis croire qu'un homme de soixante-six ans soit tellement ami des dames qu'il ait un si grand besoin du mariage; mais l'âge ne préserve pas de la folie, comme dit le proverbe allemand.

Vous me dites que les biens du prince d'Istein seront partagés entre le comte de Nassau-Ottweiller et le comte de Saarbruck; cela me fait peur; quelle différence il y avait entre les deux frères de Saarbruck! Celui qui est mort était un honnne charmant, plein

Monsieur, avait quitté son mari qui lui déplaisait, et l'Italie qu'elle n'aimait pas, afin de revenir à Paris. 11 en a déjà été ques-

352 CORRESPO.NUANCE

de politesse et de vertu , mais celui qui existe est un nigaud qui fait peine à voir; il ne peut ni se tenir, ni parler.

Paris, 22 novembre 172».

Ce que vous me dites de l'époque actuelle et de ma situation me montre bien que vous ne connaissez ni cette cour ni ce pays. Plût à Dieu que le feu roi vécût encore, j'avais alors plus de plaisir et de contentement en un jour que je n'en ai eu durant les six années de la régence de mon fils ! Il y avait alors réellement une cour, et ce n'était pas cette vie bourgeoise à laquelle je ne puis mhabituer, moi qui ai été élevé à la cour, et qui y ai passé toute ma vie. Du temps du roi , mon tîls était toute la journée avec moi ; maintenant je le vois à peine une heure en un mois. A Paris, où nous avons une antichambre en commun, je suis souvent trois jours sans l'apercevoir; sa régence ne me donne ([ue soucis et inquiétude, car je suis toujours dans les transes qu'on ne l'assassine par suite de la haine effroyable qu'on lui porte ; il ne se gène nullement dans ses galanteries et il court toutes les nuits, ce qu'il ne pouvait faire du temps du roi. Par là , je crois aussi que sa santé est en grand péril.

Paris, 29 novembre 1721.

En sortant de la chapelle, j'ai rencontré le comte d'IIoïm et le chevalier de Schaub ; ils m'ont raconté que Cartouche avait été roué hier; cela m'a retenue longtemps ' .

' Le procès et la mort de ce personnage célèbre dana les an»

DE MADAME LA UIXHKSSE u'OKLÉA.NS. 353

Les gens de petite taille dansent toujours mieux que les grands. Si M"'^ de Genimingen est aussi grande que son frère, je ne crois pas qu'elle danse bien. On n'a vu aucune personne de grande taille danser parfaitement, si ce n'est la grande princesse de Conti ',

nales du vol, et sur lequel le Journal de Barbier, t. 1, contient de lungs détails, donnèrent lieu à un certain nombre d'écrits devenus aujourd'hui difficiles à rencontrer ; nous citerons entre autres :

Recueil des arrêts du Parlement, rendus au procès contre Louis-Dominique Cartouche et ses complices, Paris, 17 22; Histoire du procès du fameux Cartouche et de ses complices, Paris, 17 23.

Cartouche ou les Voleurs, comédie, 17 21 (par Le Grand). Le permis d'imprimer e^t du IG octcbre 1721; Cartouche fut roué le 28 du même mois. Celait là une étrange exploitation de l'a- propos.

Cflr/o!<cAc, poème, par Grandval, 1723, 172C, réimprimé en 1827. On trouve à la suite un dictionnaire de l'argot.

Mentionnons à cet égard un fait qui s'est reproduit dans d'au- , très circonstances.

Lorqu'en 17 21, éclata le procès de Cartouche, toute la France fut en émoi; des portraits étaient demandés à cor et à cri; deux bonnes gens, Aubert, dessinateur, et Le Gallois, qui a écrit sur les plus belles bibliothèques de France, avaient été gravés fort ressemblant;. On se iiàta d'écrire le nom de Cartouche au bas de leurs tctcs, et l'impatience du public fut satisfaite.

Ce malfaiteur célèbre se trouva enrôlé parmi les adversaires du jansénisme , en servant de prétexte à un écrit intitulé : Apologie de Cartouche, ou le scélérat justifié par les préceptes du Père Quesnel, Avignon, in-8.

* Cette princesse fut célèbre par la majesté de son port et la beauté de ses traits; c'est elle-même qui, par la grâce et la légèreté de sa danse, troublait le sommeil du poëte.

L'herbe l'auroit portée, une fleur n'auroit pas Reçu l'empreinte de ses pas.

<Î.A FoNTii>E, le Sonrjc, dans SCS OEuvres, 18 27, t. VI, p. ) S 0.)

mais personne au monde ne dansait aussi bien qu'elle. J'ai vu bien des gens qui étaient gros être de bons danseurs : le duc de Sully est fort gros et il danse fort bien; mon fds aussi.

3 décembre 1721. i

On voit à Fontainebleau, dans le cabinet de la reine, le portrait de la belle Féronnière, qui avait tant plu à François I". Il la fît peindre en profil. Elle a été la cause innocente de sa mort. Son mari, voulant se venger du roi , fit venir une femme de mauvaise vie très-malsaine, et dès qu'il se fut infecté, il infecta de cette vilaine maladie sa femme ; à son tour, elle la communiqua au roi , et il en mourut. On a fait à ce sujet les vers suivants :

Le roi François, mort à Rambouillet,

De la V qu'il avait ' ,

L'an rail cinq cent quarante-sept.

5 décembre 1721.

Mon fils ne peut et ne ^eut croire que le duc du Maine soit le fils du roi. Cet liomme a toujours été faux, il a rendu de mauvais services à tout le monde, aussi était-il haï comme un archi-rapporteur. Sa femme, la petite grenouille, est beaucoup plus violente que lui; comme il est très-peureux, la peur le retient souvent, mais la femme mêle de l'héroïque dans ses comédies.

Je crois bien que le comte de Toulouse est fils du roi, mais j'ai toujours cru que le duc du Maine est fils

' Selon son usage invariable, Madame écrit les mots en toutes lettres.

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 355

de Terme, qui était un faux coquin , et le plus grand rapporteur de toute la cour ' . La vieille guenipe avait persuadé au roi qu'il n'y avait, dans le duc du Maine, que piété et vertu , et lorsqu'il rapportait du mal de quelqu'un, elle disait que c'était pour son bien , afm que le roi le corrigeât; le roi trouvait ainsi tout admirable venant du duc, et il le regardait comme un saint. Ce à quoi le confesseur, le P. Letellier, a beaucoup contribué, afin de plaire à la vieille; feu le chancelier, M. Voisin , a aussi parlé au roi en faveur du duc, d'après l'ordre de la vieille.

Pari*, G décembre 1721.

On ne peut pas dire que M"' de Montpensier soit laide; elle a de .jolis yeux, la peau fine et blanche, le nez bien fait quoique un peu mince, la l)ouche fort petite; avec tout cela, c'est la personne la plus désagréable que j'aie vue de ma vie ; dans toutes ses façons d'agir, qu'elle parle, qu'elle mange, qu'elle boive, elle est insupportable; elle n'a pas versé une larme en nous quittant, et c'est à peine si elle nous a dit adieu '. J'ai vu successivement deux de mes

« Voir dans Saint-Simon des détails sur ce personnage que personne ne voulait voir à la cour, et qui passait pour espion.

* La conduite de cette princesse, en Kspagne, justifia le jugement qu'en porte Madame. Llle portait sa maussaderie fantasque et revéche jusqu'à refuser de paraître aux fêtes qu'on donnait en son honneur. « Devenue reine, elle resta enfermée « dans ses appartements, livrée exclusivement à la société de « ses jeunes caméristes ; leur liaison re(;ut une interprétation « si scandaleuse que le roi son époux les chassa du palais et lit ■ enjerqier la reine au château de Buen-Retiro, Peu de tempà

356 CORKESl'ONDANÇE

parentes, et maintenant ma petite-fille, devenir reines d'Espagne. Celle que j'ai le plus aimée était ma belle-fille; j'avais pour elle l'afl'ection la plus sincère, et comme si elle était ma sœur, car elle n'aurait pu être ma fille, puisque je n'avais que neuf ans de plus qu'elle. J'étais encore tout enfant lorsque j'arrivai ici ; nous jouions ensemble avec Charlçs-Louis et le

« après ils se réconcilièrent » ( De Tocqueville). Lemonley, dans son fragment déjà cité sur les filles du Régent, est entré dans des détails curieux. Voici la lettre que la princesse écrivait à son père dans l'occasion la plus solennelle de sa vie, le lendemain de son mariage. Elle couvre dans l'original quatre pages de cnraclères infirmes. On apiiréciera par le style et l'orlhograplie l'instruction que recevait une princesse au Palais-Royal:

« Mon chère papa avant Jere le roy la reine et le prince me « vinre voire je netait pas encore arriver ici le lendemein gi a arriveret je fut marie le même jour cependant ili a eu au- « jourd'huit encore des ceremoni a faire le roy et la reine me « traite fort Lien pour le prince vous en avez ace oui dire je suis « avec un très profond respec votre 1res heumble et très obi- ■ santé file »

Cette lettre est du 21 janvier 17 22. Pendant la roule, la princesse en avait adressé à son père une autre qui commence dinsi :

« A Rasacc ce 22 décembre Permete mon dicre papa que « jail Ihonncur en vous souhaitent davence une bonne ane de « prendre encore congé de vous et de vous asurcr nuls terme « ne pouvant esprimer ma vive reconnessance de toust ce que « vous aves fait jiour moy que je vous la marquerez toute ma « vie par ma bonne conduite et mon aplicalion à playre. Trouve « bon ausi que rendent justice à la maison du roy je m'en loue « infiniment. Le cierge qui est très bien composer a eu toute « lexattiide possible. »

Le maréchal de Tessé, ambassadeur à Madrid, après l'avoir représentée connue plus négligée et plus maljjropre qu'une servante de cabaret, ajoute avec raison, ce semble: « La jeune

DE MADAME LA DL'CHKSSE D'okLKANS. 357

petit prince d'Eisenach ; nous avons souvent t'ait un tel vacarme qu'on n'aurait pas entendu tomber le tonnerre.

S'il avait été question de faire épouser à l'infant d'Espagne une archiduchesse, et si le comte de ManS' feld vivait encore, je ne donnerais pas un cheveu df? la vie de la princesse des Âsturies, car il a empoisonné notre chère et pauvre reine , aussi sûr que je suis à vous écrire ' . On n'est pas scrupuleux à cet

« reine est un papier blanc mal plié, » indiquant ainsi que sa réputation équivoque était la suite d'une enfance mal dirigée plutôt que de vices réels, La Place (Pu'ces intéressantes et peu connues, t. I, p. 34) raconte comment le comte de Bonneval releva à Bruxelles des bruits calomnieux relatifs à un gentilhomme français qu'on disait avoir été assassiné à Madrid pour avoir été trouvé chez la reine. Après la mort de son mari elle revint en France; Barbier [Journal, t. I, p. 2CC) la dit bien faite, blanche, grasse, mais sans plus de résolution et de sentiment qu'un enfant de sept ans. Il raconte comment, en 1727, elle se retira dans un couvent avec une camériste^ un chien et deux chats.

• Celte accusation, qui n'est nullement prouvée, se retrouve dans les Mémoires de Saint-Simon, qui attribue en outre la mort du prince électoral de Bavière au poison que lui fit administrer la cour de Vienne (voir t. lll, p. 95; t. IV, p. 81, et t. XIV, p. 27 ). On lit dans les Mémoires de Louville : « Il n'est « pas douteux que la reine d'Espagne, nièce de Louis XIV, n'ait « été empoisonnée en 1689, et qu'elle n'ait payé de sa vie « l'inutile empire qu'elle avoit su prendre sur son époux. » M.Vatout [le Palais-Royal, 1838, in-8, p. 87) s'exprime ainsi: « Les mémoires du temps font entendre que M'ie d'Orléans, femme de Charles II, mourut empoisonnée par la comtesse de Soissons. Des documents particuliers donneraient à penser qu'elle périt victime d'une singulière intrigue de cour. Dans la crainte de voir la couronne d'Espagne passer sur une tête étrangère, des personnes qui étaient dans le secret de l'impuis-

égard dans le conseil impérial, et, sans que Tempereiir le sache, on expédie les gens dans l'autre monde ' .

Paris, !9 février 1722.

Je tus hier voir notre duchesse de Hanovre pour lui l'aire compliment de condoléance, au sujet de la mort de la duchesse de Zell, qui est décédée le 4 de ce mois ; plut à Dieu que ce fût survenu soixante ans plus tôt!

Paris, 21 février 1722.

Les gens gros, grands et forts ne vivent pas plus longtemps que les autres ; nous le voyons bien par la pauvre princesse de Ragotzi; dimanche, elle était fraîche et bien portante ; lundi , après qu'elle se fut fait arracher une dent, il lui vint un abcès dans la bouche et de la fièvre ; on l'a saignée deux fois au

sance de Charles II, avaient conseillé à la reine d'admettre en secret un autre que son mari dans la couche royale; elle repoussa ce conseil avec une vertueuse indignation ; mais pressentant le danger dont elle était menacée, elle écrivit à son père pour demander du contre-poison. Il arriva trop tard. » On lit dans le Journal de Dangeau, 18 août IC9C : « Monsieur manda à Madame royale, sa fille , qu'elle se défiât de M. de Mansfeid, contre qui il y avait eu de grands soupesons à la mort de la reine d'Espagne, sa sœur. » D'autres écrivains du temps ne doutent pas de la réalité de ce crime, et M. Monmerqué, dans une note de son édition des Lettres de Mme de Sévigné, a réuni des conjectures tellement fortifiées les unes par les autres, qu'elles équivalent, on peut le dire, à une certitude.

' Saint-Simon parle de « la facilité de la maison d'Autriche à s'aider du poison pour se dclairc de ce qui l'embarrasse » l. X.XIX, p. 2G.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 359

bras et une fois au pied ; elle se Irouva mieux nu moment après cette saignée, mais ensuite elle dit : « Je me sens plus mal, » et elle a rendu l'esprit. On l'a enterrée hier dans son couvent. Ses gens m'ont raconté à son égard une chose tout à fait extraordinaire : lorsqu'elle était à Varsovie, elle rêva une nuit qu'un étranger venait lui parler dans une petite chambre qu'elle n'avait jamais vue; il lui présenta un verre et lui dit de boire ; elle n'avait pas du tout soif et elle s'y refusa; il insista et lui dit que c'était pour la dernière fois de sa vie qu'elle buvait; làdessus elle s'éveilla. Ce rêve lui resta toujours dans la tête; lorsqu'elle vint ici, elle logea d'abord dans un hôtel, et, s'étant trouvée incommodée, elle demanda un médecin; on lui amena le docteur Helvétius, qui est un des médecins du roi par quartier; son père est un Hollandais; c'est un habile homme et fort estimé. Aussitôt qu'elle l'aperçoit, elle manifeste un grand trouble. Le comte Schlieben lui en demande la cause; elle répond que le docteur Helvétius reproduit trait pour trait, à ses yeux, l'homme qu'elle a vu en songe à Varsovie, puis elle se mit à rire et dit : « Je ne mourrai pas de cette maladie , car cette chambre n'est pas celle que j'ai vue à Varsovie. » Lorsqu'elle vint dans le couvent de Chaillot, et qu'elle vit l'appartement qu'on lui avait préparé à l'avance, elle dit à ses gens : « Je ne sortirai pas en vie d'ici , car c'est la chambre que j'ai vue en songe en Pologne, et où j'ai bu pour la dernière fois. » La chose s'est en effet réalisée; c'est vraiment fort étrange, mais il me semble que ces choses-là arrivent aux princes de lu

360 noRrj-spoxDANCE

maison de Hcsse plus qu'à toutes autres personnes. Quelle en est la raison? Dieu le sait. Nous autres, gens du Palatinat, nous sommes tout différents; nous n'avons jamais ni apparitions ni rêves.

3 mars 1722.

La vieille ( Mainte non) éloignait le roi de moi tant qu'elle pouvait; elle avait fait de manière que loiilcs les personnes de la maison royale ne pouvaient entrer dans le cabinet de Sa Majesté ; ma demande à cet égard ne me fut pas refusée formellement, mais elle ne me fut accordée qu'ai)rès la mort du Dauphin et de la Dauphine. Colle-ci accom[)agnait le roi en beaucoup d'endroits où je n'allais point, et où je n'aurais pas voulu aller, car elle allait avec lui lorsqu'il était assis sur un sale trône, ce que la vieille faisait aussi , afin d'avoir toujours ce moyen de parler au roi en secret.

10 mars 1722.

L'histoire du prince Emmanuel de Portugal est comme un roman. On dit que son frère, le roi, voulut d'abord le faire prêtre et évoque; cela ne lui convenait pas, et il voulait s"on dispenser, car on prétond (pi'il était amoureux dans son pays. Le roi le fit venir, lui demanda s'il était vrai qu'il ne voulût pas être ecclésiastique. Le prince ayant répondu que c'était vrai, le roi donna, dit-on, un soufflet à son frère; là-dessus l'infant répondit : « Vous êtes mon frère et mon roi, je ne puis ni ne dois me venger de vous ; mais comme vous m'avez fait un alViout, vous ne me reverrez pas

DE MADAMF. i.\ mCHRSSE d'ORLÉANS. 361

de toute votre vie » . On dit qu'il partit la nuit même. Le roi lui avait ordonné de s'en retourner de Paris en Hollande ; l'infant n"a rien répondu à cet égard ; aussi ni le gouverneur, ni l'ambassadeur ne doutèrent qu'il n'eût la volonté d'obéir à son frère. Il dit à l'ambassadeur qu'il avait envie de voir Versailles et Marly. L'ambassadeur fit tout préparer, et lui et sa femme partirent avec le prince; le gouverneur et un gentilhomme du prince furent de la partie. Lorsqu'ils revinrent de Versailles et qu'ils furent arrivés au milieu du cours, le prince fit arrêter et s'écria : « N'est-il pas venu ici une chaise de poste? » Une voix répondit : « Oui, monseigneur, en voici quatre. — C'est assez, dit le prince. » Il se tourna vers l'ambassadeur, le remercia extrêmement des grandes preuves d'amitié qu'il lui avait données, et il ajouta : « Je ne désire rien plus que de trouver une occasion de vous témoigner ma reconnaissance; je pars en ce moment pour me rendre à Vienne chez l'empereur, il est mon cousin, et me recevra bien, je l'espère. Je veux apprendre dans SCS troupes, et contrôles Turcs, à faire mon métier. y> H adressa aussi ses remerciments à son gouverneur de la peine qu'il avait eue de l'élever, et lui protesta que si Dieu lui accordait du bonheur, son gouverneur le partagerait certainement. 11 fit aussi un compliment au gentilhomme, et il descendit ensuite, appela les chaises de poste et §e mit dans l'une; son favori, un petit jeune qui est un drôle assez laid , mais qui, dit-on, a beaucoup d'esprit, se mit dans l'autre, et ses deux valets de chambre dans la troisième et la quatrième. D'autres disent (et c'est ce qui

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