‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans, né princesse palatine, mère du régent \ (volume 2)Chapitre 13 sur 21 · G2 CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

G2 CORRESPONDANCE

rend le roman encore plus parfait) qu'il aurait été amoureux, en Portugal, de M"'^ je Ribeira, avant qu'elle ne fût mariée, et qu'il avait voulu l'épouser, que le roi son frère n'avait pas voulu le permettre, et que, peu de temps avant son départ, le mari l'avait surpris aux genoux de sa femme, et ce mari est terriblement jaloux, et cela hâta le départ du prince. Le roman est ainsi accompli.

Paris, 26 mars 1722.

Je ne crois pas qu'on puisse dans le monde entier trouver une enfant plus aimable et plus jolie que notre jolie infante '; elle fait des réflexions qui seraient dignes d'une personne de trente ans : « On dit que quand on meurt à mon âge on est sauvé, et on va droit en paradis; je serais donc bien heureuse si le bon Dieu voulait me prendre. » Je crains qu'elle n'ait trop de moyens et qu'elle ne vive pas; elle a les plus gentilles façons du monde; elle m'a tout à fait prise en amitié, et elle court au-devant de moi, dans son antichambre, les bras grand -ouverts et m'embrasse avec affection. Je ne suis pas mal avec le roi; j'ai joué hier à son gouverneur un tour qui m'a bien

' L'infante d'Espagne amenée en France pour y être élevée et (îpouser Louis XV ; ceUe union n'eut pas lieu, mais ce projet, qui se liait avec le inariiii,'c de deux filles du Régenl avec deux infants, termina la querelle entre Pliilippe V et la maison d'OrUans. Tcttc négociation fut menée à bonne lin par le père Daubentoii, confesseur du roi d'Espagne, qui obtint, en écliançic de son /(•le, deux stipulations secrètes favorables à son ordre, la désiynalion d'un jésuite pour confesseur du roi, et l'exil du chanc(li( r d'Ayuesfceau ( voir les Mimoties de Maurepns, 1. 1, p. 223 j.

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divertie. Ils sont tous extrêmement jaloux du roi, dans la crainte qu'on ne lui dise quelque chose contre eux; je les ai bien attrapés. Avant-hier, le roi avait soullert d'une colique venteuse ; je m'approche de lui avec em[)ressement tenant un billet à la main ; le maréchal de Villeroi fut extrêmement embarrassé, il me dit de l'air le plus sérieux : « Quel billet donnez-vous là au roi? » Je répondis avec non moins de gravité : « C'est un remède contre la colique des vents. » Le maréchal répliqua : « Il n'y a que le premier médecin du roi qui puisse lui proposeï- des remèdes. » Je répondis : « Pour celui-ci , je suis sûre que M. Dodart l'approuvera ' ; il est même écrit en vers. » Le roi était aussi fort embarrassé ; il ouvrit le papier et se mit à rire. Le maréchal, n'y tenant plus, demanda : « Peut-on le voir? » Je répondis : « Oh, oui, ce n'est pas un secret; » il se mit à lire :

Vous qui, dans le mésentère, Avez des vents impétueux.

Ils sont dangereux.

Et pour vous en défaire.

Pétez :

Pétez, vous ne sauriez mieux faire.

Pétez, Trop heureux de vous défaire d'eux.

A ces malheureux Pour donner liberté tout entière,

Pétez, Vous ne Sfiuriez mieux faire ;

Trop heureux, De vous délivrer d'eux ■*.

• Claude-Jean-Baptiste Dodart, nommé en 1718 prcmii'r médecin de Louis XV, et mort en 17 30, âgé de soixante-six ans, sans avoir laissé aucun écrit.

* Les vers de Madame sont parfaitement dignes de figurer

11 s'éleva un tel éclat de rire que je ne fus pas sans me repentir d'avoir fait cette farce, car le maréclial paraissait réellement fâché; c'est encore un Irait qui me rappelle ma jeunesse. Nous avons ici d'étranges anecdotes. Une demoiselle a montré uïie résolution étonnante : Un gentilhomme, après avoir séduit et rendu enceinte une de ses sœurs , ne voulait pas l'épouser ; il avait tué en duel un de ses frères et balafié le visage à un autre, et, pour déshonorer toute la famille, il prétendait qu'il avait eu commerce avec la mère, de sorte qu'il ne pouvait épouser la fdle. M"^ de Saint-Étienne, voyant que celui de ses frères qui vivait encore n'avait pas assez de cœur

dans la Crép'ifonomie, Paris, 1815; clans le Dieu des Vents, La Haye, 1776; dans le Guide du Prussien, 1825, et dans les nombreux ouvrages du même genre, mentionnés dans le curieux répertoire spécial qui fait partie de la Bibliotheca sccitolofjicu, Scatopolis, chez les marchands d'aniterges, l'année scalo^ine, 58 'lO (Paris, Jannet, 1850). Pareilles plaisanteries, qui paraîtraient aujourd'hui de hicn mauvais goût , étaient alors vues avec plus d'indulgence ; Tallemant des Rénux parle dans ses Hislovieltes (t. IV, p. 63 de l'édition in-12) d'un membre de la famille des Arnauid, qu'on appelait Arnauld le l'éleux, « parce que, dès sa jeunesse, il étoit accoutumé à péter partout, w Ou rencontre dans un recueil de vers publié par le libraire Sorcy, sous le règne de Louis XIV, une pièce adressée A une demoiselle tourmentée des vents, que nous ne voulons pas citer. Cela s'iuiprimait avec privilège royal, et se dédiait î"! un aumônier de Sa Majesté. D'après Saint-Simon, on fit à la cour mille plaisanteries sur la duchesse de Montfort atteinte d'une fort désagréable infirmité de ce genre. Benserade, en composant les vers d'un ballet où figurait Louis XiV lui-nicnic, s'était permis de dire :

Cnr riuu u'cbl ilaiiyiTcus djuiiiiL' les vents coulis.

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pour laver la honte de celte famille, est allée trouver M. des Escart et lui a dit : « Vous avez déshonoré ma famille tout entière; vous pouvez le réparer en épousant ma sœur. Prenez garde à ce que vous me répondrez, car si vous ne répondez pas bien, vous pourrez vous en repentir ; regardez-moi bien ; me reconnaissez-vous? » 11 répondit : « Oui, je vous reconnais bien ; vous êtes M'"' de Saint-Étienne, mais je n'épouserai pas votre sœur, quoiqu'elle soit grosse de moi. » Alors la demoiselle saisit un pistolet chargé qu'elle avait dans sa poché et lui casse la tête; il a vécu encore quelques heures et a déclaré qu'il lui pardonnait sa mort. On sollicite en sa faveur, et je trouve qu'elle mérite bien sa grâce '. — L'autre histoire étrange est celle d'un jeune prêtre de vingt et un ans, qui était fort instruit et qui avait été chargé de donner des leçons de latin à M"" de Vermandois. Il est devenu fou d'amour pour elle, et il a écrit à M™» la Duchesse qu'il voulait l'épouser ; il a écrit à la jeune princesse une foule de lettres où il exprime sa passion. L'abbesse n'a pas voulu que ces lettres fussent remises , mais elle a envoyé à ce prêtre le confesseur du couvent, afin de lui dire qu'il eût à s'abstenir d'écrire et de venir au couvent. Le jeune prêtre a répondu : « Je vois bien que tu es mon rival et que tu veux m'enlever la princesse; il est permis de tuer son rival ; » et là-dessus, il prend un pistolet qu'il avait dans sa poche, brûle la cervelle au pauvre

' Cette (lemoiseUc se nommait Du Chéron, et le fait se passa à Muntpellier. Voir le Journal de Marais, Revue rétrospeetive, t. Vlll, p. 210.

confesseur, et l'étend roide mort. On l'a condamné à être roué, mais M™» la princesse sollicite fort la grâce de ce pauvre fou.

Il arrive ici des choses qui montrent, selon moi, que Salomon a eu tort de dire qu'il n'y avait rien de neuf sous le soleil ; c'est ainsi que M™^ de Polignac a dit à son mari : « Je suis grosse ; vous savez bien que ce n'est pas de vous, mais je ne vous conseille pas de faire de bruit, car, s'il y a un procès à cet égard, vous perdrez, et vous savez bien quelle est la loi dans ce paysci : Tout enfant né dans le mariage appartient au mari ; ainsi cet enfant est à vous; d'ailleurs, je vous le donne. » Je crois qu'il ne s'est jamais rien vu de pareil.

Paris. 16 avril «722.

Les jeunes gens, à l'époque où nous sommes, n'ont que deux objets en vue, la débauche et l'intérêt; la préoccupation qu'ils ont toujours de se procurer de l'argent, n'importe pnr quel moyen, les rend pensifs et désagréables; pour être aimable, il faut avoir l'esprit débarrassé de soucis, et il faut avoir la volonté de se livrer à l'amusement dans d'honnclos compagnies, mais ce sont des choses dont on est bien éloigné aujourd'hui.

Il n'est que trop vrai que chacun a ses peines et ses soucis; j'ai vu hier des personnes sincèrement affligées et dont je partage sincèrement les chagrins, M™* la Princesse et sa petite-fille, la jeune princesse de Conli; elle a entamé un procès contre son mari; il veut absolument la ravoir cl elle a éprouvé de sa part

des traitements si affreux , qu'elle veut également à toute force se séparer de lui; cela fait un bruit terrible '.

20 avril 1722.

Les moines du couvent d'Ibourg voulurent se venger de ce que je les avais dénoncés, sans m'en douter, en disant à Tabbé qu'ils avaient péché dans un étang sous ma fenêtre, chose que l'abbé avait défendue ; ils s'avisèrent de me verser du vin blanc à la place d'eau. Je disais : « Je ne sais ce que c'est que cette eau-là, plus j'en mets dans mon vin, plus il devient fort. » Les moines disaient : « Nous avons de bien bon vin. » En sortant de table, je voulus aller au jardin ; mais si l'on ne m'avait retenue, je serais tombée dans l'étang : je me jetai par terre et je m'endormis aussitôt. On me porta dans ma chambre et je me mis au lit. Je ne me réveillai que le soir à neuf heures; je me souvins de tout ce qui s'était passé; c'était le jeudi saint; je portai plainte à l'abbé de ce que ses moines m'avaient fait : ils furent mis en prison. On m'a souvent plaisantée au sujet de ce jeudi saint.

8 mai 1722.

On avait fait au roi une telle peur de l'enfer, qii'il croyait que tous ceux qui n'avaient pas été instruits par les jésuites étaient damnés, et qu'il craignait d'être damné aussi s'il les fréquentait. Quand on voulait perdre quelqu'un , on n'avait qu'à dire : // esl hugue-

• Le Journal de Barbier, t. I, contient des détails fort étendus sur cette affaire.

not OU janséniste; alors l'affaire était faite. Mon fils voulut prendre à son service un gentilhomme dont la mère était une janséniste déclarée. Les jésuites, pour faire une affaire à mon fils auprès du roi, lui dirent que le prince voulait prendre un janséniste à son service. Le roi fit appeler mon fils et lui dit : « Comment, mon neveu, de quoi vous avisez-vous, de prendre un janséniste à votre service? — Moi! répondit mon fils; je n'y pense pas. » Le roi dit : « Vous prenez un tel, dont la mère l'est. » Mon fils se mit à rire et répondit ' a Je puis assurer Votre Majesté qu'il n'est sûrement pas janséniste; il est même plus à craindre qu'il ne croie pas en Dieu. — Oh ! dit le roi, si ce n'est que cela, et que vous m'assuriez bien qu'il n'est pas janséniste, vous pouvez le prendre. »

Paris, 14 mai 1722.

Je ne sais pas si je vous ai fait part du beau dialogue qui a eu lieu, il y a quelques mois, entre M'"°' de Polignac et de Sabran ' et doux duchesses; les duchesses n'étaient pas de si bonne maison que ces deuxdames ; les dames ne voulaient pas qu'au bal de l'Hôtel-dc-Villc les duchesses se missent au-dessus d'elles: « Vous voulez vous mettre au-dessus de nous pour montrer vos beaux habits qui sortent de la bouli(pic de votre père » ; les duchesses piquées de ce discours, répondirent : « Si nous ne sommes pas d'aussi bonnes

' Fille (le la duchesse de Foix et l'une des maitrcsscs du régent (voir Saint-Siinou, t. XXIX, p. 251). «Rien de si beau qu'elle, de plus régulier, de plus agréable ; elle cloit insinuante, déijaueliée. charmante surtout à table. »

W. MADAME LA 1)1 CHtSSE J)'oiU,EANS. 369

maisons que vous, au moins nous ne sommes pas des putains comme vous » ; les dames répondirent ; « Oui, nous sommes des putains et nous voulons l'être, car cela nous divertit. » Ne sont-ce pas là de beaux propos chez des dames de qualité ' ? La princesse de Sicgen pourrait bien en dire autant ; j'approuve fort qu'à Francfort on ne veuille pas la voir ; si on en faisait de même ici, les femmes seraient plus réservées et ne s'exprimeraient pas avec l'effronterie dont elles donnent des preuves, comme vous voyez.

Je ne crois pas qu'il existe une nation plus ingrate et plus intéressée que les Français; si je ne l'avais pas vu de mes yeux, je ne pourrais le croire.

Paris, 16 mai 1722.

Je vous remercie bien de prier pour moi; je n'ai plus rien à demander pour mon bonheur en ce monde; pourvu que Dieu protège mes enfants , je suis contente , mais j'ai grand besoin qu'on l'intercédé pour mon bonheur dans l'autre vie, ainsi que pour mon nis. Dieu veuille le convertir, c'est la seule grâce que je lui demande. Je ne crois pas qu'il y ait dans Paris, tant parmi les ecclésiastiques que parmi les gens du monde, cent personnes qui aient la véritable foi chrétienne et même qui croient en notre Sauveur ; cela me fait frémir.

21 mai 1722.

Après le décès de Monsieur, le roi me fit demander

1 Voir le Journal de Barbier, t. 1, p. 341. La duchesse de Biron et Mme de Rupelmonde se traitent de p....ns cl s'envoient faire f.

OÙ je voulais aller, si c'était dans un couvent de Paris, ou à Maubuisson, ou ailleurs. Je répondis que puisque j'avais l'honneur d'être de la maison royale, je ne pouvais avoir d'autre demeure que là où était le roi, et que je voulais ainsi aller droit à Versailles. Cela plut au roi ; il vint me trouver ; cependant il me piqua un peu, car il me dit qu'il m'avait fait demander où je voulais me retirer, parce qu'il n'avait pas pensé que je voulusse rester au même endroit où il était. Je dis que je ne savais point qui avait pu faire à Sa Majesté d'aussi faux rapports contre moi, et que j'avais plus de respect et d'attachement pour Sa Majesté que tous ceux qui m'avaient accusé à faux. Alors le roi fit sortir tout le monde, et nous eûmes un grand éclaircissement dans lequel le roi me reprocha de haïr M^^^ ^q Maintenon. Je dis qu'il était vrai que je la haïssais , mais seulement par attachement pour lui, et parce qu'elle me rendait de mauvais oftlccs auprès de Sa Majesté; cependant j'ajoutai que s'il lui était agréable que je me réconciliasse avec elle, j'étais prête à le faire. La bonne dame n'avait pas prévu cela, autrement elle n'aurait pas laissé approcher le roi de moi ; il fut de si bonne foi qu'il me resta favorable jusqu'au dernier moment. Il fit venir la vieille et lui dit : « Madame se veut bien raccommoder avec vous ; » il nous fit embrasser, et cela se termina de la sorte. Il voulut ensuite qu'elle vécût bien avec moi ; c'est ce qu'elle fit aussi en apparence, mais sous main elle me joua toutes sortes de tours. Une me répugnait pas d'aller faire un voyage à Montargis, mais je ne voulais pas que cela eût Tair d'une disgrâce, et comme si j'eusse conmiis

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quelque délit qui m'eût fait chasser de la cour. Il était à craindre d'ailleurs qu'à deux journées d'ici on ne me laissât mourir de faim, et cela ne faisait pas mon affaire, j'aimai mieux me réconcilier avec le roi. Quant à la retraite dans un couvent, je n'y trouvais pas du tout mon compte; mais c'était justement là ce que la vieille aurait désiré. Le château de Montargis est mon douaire ; à Orléans il n'y a pas de maison ; Saint-Cloud n'est pas un apanage, c'est une propriété que feu Monsieur avait achetée de son propre argent. Or, mon douaire n'est rien ; tout ce que j'ai pour vivre vient du roi et de mon fds ; on m"a laissée au commencement de mon veuvage sans rien me payer ; on me devait à la fin trois cent mille francs, qu'on ne m'a payés qu'après la mort du roi ; qu"eùt-ce donc été si j'avais choisi ma retraite à Montargis ' ?

Paris, 4 juin 1722.

I^e savant de Halle qui a amené le margrave de Dourlach à renoncer à sa conduite scandaleuse et à renvoyer son sérail, mérite sûrement une place dans le ciel; mais quant au maudit prêtre qui, assurément par intérêt , a si fort égaré le margrave , il est digne de la punition la plus sévère ; il ne suffit pas de le déposer, il faudrait le condamner à une prison perpétuelle ; les autres y regarderaient davantage avant de donner de mauvais conseils.

1 Voir à ce sujet les Mémoires de Choisy, 1727, t. II, p. 72. « Lorsque Monsieur eut reçu ce qui revenoit de sa femme pour a la succession de l'électeur palatin , il acheta des pendants « d'oreilles de quarante mille écus, et se fit un grand plaisir de t meubler sa galerie du Palais-Royal, u

372 CORnESPONDANCE

Les mendiants qui parcourent le pays sont ordinairement de grands coquins. Il y a quelques années on en tua un qui avait la coutimie de suivre la cour monté sur un âne : c'était un assassin; il faisait semblant d'être tombé de son âne , il suppliait les gens de venir, par charité, l'aider à se relever. Il avait un couteau et un sifflet, et ceux qui venaient l'aider dans des endroits écartés, avec son couteau il leur coupait le cou , et avec son sifflet, il appelait ses camarades qui venaient dépouiller les pauvres victimes.

1 j juin 1722.

Le Dauphin {le chic de Bourgogne) avait beaucoup de moyens; sa piélé était du fond de l'âme, mais il avait une faiblesse, il se laissait mener par sa femme comme un enfant; elle lui faisait, malgré tout son esprit, croire tout ce qu'elle voulait. Il a bien montré que son amour pour elle était grand, car le bon sire est certainement mort de chagrin de la perte de son épouse, et il avait toujours dit (pi'il en serait ainsi. Un savant astrologue de Turin avait fait à M""" la Dauphine son horoscope, où elle a trouvé tout ce qui devait lui arriver en sa vie, et qu'elle mourrait dans sa vingt-septième année. Elle en parlait souvent ; un jour elle dit à son mari : « Voici le temps qui approche où je dois mourir; vous ne pouvez pas rester sans femme à cause de votre rang et de votre dévotion ; dites-moi, je vous prie, qui épouscrez-vous '/ » Il répondit : « J'espère que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et, si ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais, car dans huit jours je vous

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suivrais au tombeau. » Cela ost arrive justement comme il l'avait dit; en eiïet, le septième jour après la mort de son épouse, il est mort aussi. Ce que je dis là n'est pas un conte, c'est la pure vérité. Pendant que la Dauphine était encore bien portante , fraîche et gaie, elle disait souvent : « Il faut bien que je me réjouisse, puisque je ne me réjouirai pas longtemps, car je mourrai cette année. » Je croyais que c'était une plaisanterie, mais la chose n'a été que trop réelle. Lorsqu'elle tomba malade, elle dit de suite qu'elle n'en réchapperait point.

2 juillet 1722'.

La reine-mère était fort tranquille au sujet du cardinal Mazavin; il n'était pas prêtre, il |)0uvait donc bien se marier. On en connaît maintenant toutes les circonstances; le chemin secret qu'il prenait toutes les nuits pour aller la trouver est encore au Palais- Royal.

Saint-CIoud, 30 juillet 1722.

On n'entend parler que de meurtres et de vols. On a trouvé dans une chapelle, affichés sur les murs et jusque sur l'autel, des placards annonçant que, si on ne cesse pas de rouer et de pendre , le feu sera mis aux quatre coins de Paris.

Sainl-Clond, G août 1722.

J'ai vu aujourd'hui un homme qui est tellement malheureux , et qui m'a fait tant de peine , que les

1 Colle lettre porte à tort la date de 17 20 dans l'édition allemande de 1789.

larmes m'en sont venues aux yeux. Il y a quatre ans que le petit-fils du duc de Villeroi, le duc de Rais, a épousé la fille du duc de Luxembourg, qui s'est si fort plongée dans la débauche , que pour plaire au duc de Richelieu elle a soupe nue avec lui et ses bons amis. Il y a quelques mois, elle s'est mise avec ce coquin de Riom qui a l'air d'un esprit malin ; elle ne s'est pas contentée de lui, mais elle a pris aussi son beau-frère le chevalier Dédie ; comme Riom lui en faisait des reproches, elle lui a demandé s'il s'était figuré qu'elle dût se contenter de lui avec le tempérament qu'elle avait, et elle ajouta qu'il devait lui avoir de la reconnaissance si elle l'épargnait et en prenait d'autres avec lui, car elle ne pouvait s'endormir si elle n'avait été caressée huit fois ' ; n'est-ce pas là une belle personne? L'envie lui prit ensuite de se remettre avec le duc de Richelieu , mais celui-ci persistant dans sa ferme résolution d'avoir toutes les jeunes dames , a déclaré à son amie que si elle voulait renouer avec lui, il fallait d'abord qu'elle lui livrât sa belle-sœur, la marquise de d'Alincourt. Elle s'y est engagée et , vendredi dernier, la duchesse de Rais mena avec elle la marquise se promener dans les jardins. Lorsqu'on fut dans le petit bois, Riom survint avec Richelieu; la duchesse voulut se saisir des mains de sa belle-sœur, mais celle-ci poussa des cris si elTroyables et résista tellement , que dos promeneurs vinrent à son secours. Elle courut aussitôt trouver sa mère , la maréchale de Boufllers , et lui

' Dcn sic konle uicht eiiischlallen sic heUe tien 8 mahl wiJslcreyii grtliun.

porta plainte. La maréchale la mena dans la nuit chez le maréchal de Villeroi qui , de grand matin , fit mettre la duchesse de Rais dans un carrosse ; elle a été conduite à Paris et, de là, on doit la mener dans un couvent de province' ; mais ce n'est pas le seul malheur qui soit arrivé au maréchal , car, presque aussitôt, on apprit une horrible orgie à laquelle avaient pris part, sans y mettre le moindre mystère, un gentilhomme nommé M.deRamhure, qui s'est marié cette année, et qui est neveu du premier président, le jeune Boufflers , qui n'a que dix-sept ans , le marquis d'Alincourt, le marquis de Même qui a plus de quarante ans. La chose est trop horrible pour que je l'écrive. Le maréchal s'est empressé d'écrire à mon fils et il a obtenu une lettre de cachet qui exile son petit-fds, le marquis d'Alincourt ; le marquis de Rambure a été mis à la Bastille , le marquis de Même exilé en Lorraine, et le petit Boufflers dans une de ses terres ^ Sa mère est bien à plaindre. C'est une digne et brave femme qui a élevé ses enfants avec beaucoup de soin. Je la connais très-bien ; elle a été élevée avec mes enfants. Lorsqu'elle vint trouver mon fds, il ne la reconnut pas, tant elle était changée ; elle ne fait que pleurer nuit et jour ; je la plains de toute mon âme. On ne parle pas ici d'autre chose.

* Voir le Journal de Marais, Hevue rétrospective, t. VIH, p. 220.

2 Voir le Journal do Marais, t. VIH, p. 221 et 222. « Quand le roi a demandé pouniuoi tous ces exils contre ces jeunes seigneurs, on lui a dit que c'éloit parce qu'ils avoicnt arraché des palissades dans le jardin. •

37(i <:(>iuifc;spoNUA.\(:K

lo août 1722.

Lorsque la princesse de Siegen vint ici, elle n'était pas ce qu'elle est devenue depuis, mais elle s'est tout à fait corrompue : lorsqu'on a pris une fois l'habitude de la débauche, il est fort rare qu'on s'en corrige. Je dois vous dire que le vieux maréchal de Villeroi s'était mis dans la tête, depuis quelques jours, l'idée de ne pas vouloir que mon fils parlât au roi en particulier, ce qui a si fort irrité mon fils qu'il l'a fait arrêter et mener à Villeroi; le duc d'Escars est gouver» neur du roi en remplacement du maréchal.

30 août 1722.

11 n'y a pas au monde un meilleur air que celui d'Heidelberg et surtout celui du château où est mon appartement ; rien de mieux ne saurait se rencontrer. Personne mieux que moi ne peut comprendre, ma chère Louise, ce que vous avez dû sentir à Heidelberg ; je ne peux pas y songer sans la plus vive émotion, mais je ne veux pas en parler ce soir, cela me rend trop triste et m'empêcherait de dormir.

A M. DE HARLING.

29 septembre 1722.

Je fais ce que mon docteur ordonne, afin de ne pas être tourmentée, et j'attends de la main de Dieu tout puissant tout ce (pi'il décidera à mon égard; je suis entièrement résignée à sa volonté.

AU MKMK.

3 octobre 1722.

Depuis uvaul-hier (pie je vous ui écrit, il n'est sur-

DE MADAME LA DUCHESSE d'OULEANS. 377

venu aucun changement en ce qui me concerne; cela ira comme Dieu voudra ; je me prépare donc à mon voyage à Reims; le temps montrera ce qui en résultera. Je vous envoie une lettre de votre neveu, et je vous assure qu'en quelque situation que je sois, je serai et resterai toujours votre véritable amie.

A LA COMTESSE LOUISE

Paris, 5 novembre 1722.

Depuis avant hier je suis revenue ici, mais dans un triste état.

Durant mon voyage ' j'ai reçu cinq de vos bonnes lettres, je vous en remercie bien sincèrement, car elles m'ont fait le plus grand plaisir. Je n'ai pu y répondre tant à cause de ma faiblesse que du tracas continuel où j'ai été; mon temps était tout pris par les cérémonies, par mes enfants que j'ai eus constamment autour de moi et par une foule de gens distingués, princes, ducs, cardinaux, archevêques, évoques qui viennent me voir. Je ne crois pas que dans le monde entier on puisse imaginer quelque chose de plus magnifique que le couronnement du roi ; si Dieu me laisse un peu de santé, je vous en ferai la description ^ Ma fille a été émue en me voyant; elle ne croyait guère à ma maladie et elle s'était imaginée que cétait seulement un

' Le voyage de Reims pour assister au sacre de Louis XV.

2 Cette description, que Madame ne put faire, se trouve dans l'ouvrage rédigé par Danchet, intitulé : Le Sacre de. Louis XV datis l'église de Reims, le 2b octobre 1722; ce volume, trèsgrand in-folio, se rencontre facilement, mais il y a des exemplaires en papier de HjUande, avec les figures enluminées, qui sont fort précieux.

peu de fatigue ; mais lorsqu'elle m'a vue à Reims, elle a été si fort choquée que les larmes lui sont venues aux yeux; elle m'a fait de la peine; ses enfants sont bien venus; je crains que l'aîné ne soit un géant, il n'a encore que quinze ans et sa taille est extraordinaire; les quatre autres ne sont ni grands ni petits; le plus jeune, Charles, est extrêmement drôle; il se divertit avec ses sœurs et fait une foule de tours plaisants; on peut dire de lui, selon une expression de notre père, que sa langue ne moisit pas dans sa bouche; le plus joli des trois garçons, selon moi, c'est le second. Quant aux filles, la cadette est sans contredit la plus jolie, mais l'aînée a si bonne mine qu'on ne peut la trouver laide. Je voudrais bien causer davantage avec vous, mais je me sens trop faible.

l'aiis, 12 novembre 1722.

J'espère vous envoyer après-demain la grande relation du sacre; je ne sais rien de nouveau, si ce n'est qu'on m'a dit une chose qui me cause la plus grande joie, c'est que mon fils a rompu avec ses maîtresses, et qu'il trouve qu'il ne peut plus continuer un genre de vie qui serait un très -mauvais exemple pour le roi et qui lui attirerait de justes reproches; que Dieu le maintienne en ces bonnes dispositions et dispose tout pour son bonheur; c'est la seule chose qui me tracasse ; je suis sans aucune inquiétude pour ce que Dieu décidera de moi.

I*aris, 21 novembre 1722.

Je baisse d'heure en heure cl je souffre nuit et jour;

DE MADAME LA DLCHESSE D'ORLÈANS. 379

tout ce qu'on me fait ne me soulage en rien. J'ai grand besoin que Dieu m'inspire de la patience ; il me ferait une grande grâce s'il me délivrait de mes souffrances; ne vous affligez donc pas si vous veniez à me perdre, car ce serait un grand bonheur pour moi.

Paris, 26 novembre 1722.

En sus de ma maladie, j'ai autre chose qui me va au cœur, la pauvre vieille maréchale de Clérambaut' est fort malade.

Paris, 29 novembre 1722.

Vous ne recevrez aujourd'hui qu'une bien courte

' Lire dans les Mémoires de Saint-Simon le portrait qu'il fait de cette dame, qui avait été gouvernante de Mademoiselle: « Elle étoit très-singniière, et quand elle étnit en liberté et qu'il lui plaisoit de parler, pleine de traits et de sel : hors de là elle restoit des jours entiers sans dire une parole; elle avoit pensé mourir de la poitrine, et elle avoit eu la constance de rester un an sans proférer un mot. Elle prétendoit deviner l'avenir par des calculs et de petits points, et cela l'avoit fort attachée à Madame qui aimoit fort ces curiosités. » Dans ses notes sur le Journal de Dangeau, Saint-Simon, revenant sur le même sujet, représente la maréchale comme « riche, avare, bijoutière, ne se souciant de personne, et toutefois considérée. Elle jouoit, sans mot dire, le jour et une partie des nuits. Elle avoit une sœur qu'elle aimoit passionnément et qui tomba malade. Elle y envoyoit à tous moments, puis quand elle sut qu'elle étoit au plus mal, elle dit : « Jla pauvre sœur, qu'on ne m'en parle plus ! et elle n'en parla de sa vie. » Il est quelquefois question d'elle dans les chansonniers manuscrits; bornons-nous à uue citation :

De vous à moi, maréchale ma mie,

Vous scntez-Tous dame d'honneur ou uou?

Vous affectez beaucoup de pruderie,

Mais vous avez un pelit air fripon, Lon, reloa toulou.

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lettre; je suis plus mal que je n'ai jamais été et je n'ai pu fermer l'œil de toute la nuit. Hier malin, nous avons perdu notre pauvre maréchale; elle n'a éprouvé aucune attaque, mais la vie l'a comme abandonnée. Cela me fait une peine sincère , car c'était une dame d'une grande capacité et de beaucoup de mérite; elle était fort iniîtruite, mais elle ne le faisait pas paraître. On dit qu'elle a choisi pour héritier le fils de son frère aîné. Il n'est pas surprenant de voir s'en aller une personne âgée de quatre-vingt-huit ans. Il est toutefois pénible de perdre une amie avec laquelle on a passé cinquante-un ans ; mais il faut que je m'arrête, ma chère Louise; je suis trop souffrante pour pouvoir en dire davantage aujourd'hui. Si vous voyiez en quel triste état je suis, vous comprendriez bien que je dois désirer que cela finisse '.

' Madame mourut neuf jours après avoir écrit cette dernière lettre; elle fut perlée sans pompe à Saint-Denis (voir Saint- Simon, l. XXXVIII, p. 115, 123). Nous trouvons ilans le Journal de Marais, en date du 3 décembre 17 22 : « Madame est trèsmalade; on n'en espère rien; les médecins empiriques viennent de tous côtés qui lui promettent beaucoup, mais elle leur dit à tous qu'ils sont des charlatans, et qu'elle en mourra. KIlc a bien du courage et de la force d'esprit. Elle ne s'est point embarrassée du voyage de Reims, et a dit qu'on mourait fort bien partout. Elle a dit à son Uls : « Pourquoi pleiirez-vousi* Ne faut-il pas mourir? » A une daine de sa cour <iui lui voulait baiser la main, elle a dit : « Vous pouvez m'embrasser; je vais dans un pays où tout est égal. » — On perd une bonne princesse, et c'est cliosc rare. •

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