A M"" DE MAINTENON
Cette lettre nous a été communiquée par M. Théophile Lavallée, qui s'occupe depuis plusieurs années à réunir tous les écrits de Mme de Maintendn, et qui en a commencé la publication dans la Bibliothèque Charpentier. {Note de V éditeur. )
23 octobre 170T.
La reine douairière d'Espagne est cause, Madame, qu'il faut que je vous importune encore d'une assez mauvaise lecture, et vous prie de faire lire au Roy ma lettre pour voir si Sa Majesté approuve ma réponse; ayez la bonté, je vous en prie, en cas que le Roy y trouve quelque chose à retrancher ou à augmenter, de me le mander. 11 faut aussi, Madame, que je vous dise la joye que j'ay eiie d'une nouvelle bonté que le Roy m'a témoignée de trouver bon que je l'ayc vu avanthier dans son cabinet, après le soupe; comme toutes ses bontés me viennent de vous, en ce que vous m'avez rapprochée du Roy, je vous prie de croire que je n'en reçois aucunes marques que ma reconnoissance pour vous n'augmente dans mon cœur, et je vous assure que mon amitié pour vous, Madame, va bientôt égaler l'estime qui vous est due '.
Elisabeth-Charlotte.
» Celte lettre et celle du t" juin 1701 (t. I, p. 60) ne s'accordent guère, on en conviendra, avec les invectives que la princesse prodigue si souvent à M^c de Maintenon. 11 y avait entre ces deux femmes une telle disparité de goûts et d'éduca-
On lit dans les Mémoires des Dames de Saint-Cyr , rhap. XXIX , que dès le jour même de la mort de Louis XIV, le duc d'Orléans (régent) et sa mère vinrent faire visite à Mme de Mainlenon, qui était à Saint-Cyr :
« Mme la douairière, disent les Mémoires, vint quelques heures après le duc d'Orléans; elle étoit en grand habit, ce qui marquoit bien sur quel pied elle regardoit Mme de Maintenon. Elle fut quelque temps avec elle, oîi elle lui donna beaucoup de marques d'estime et d'amitié; aussi avoil-elle dit après la mort du roy, que Mme de Maintenon étoit un ange par la manière dont elle avoit usé de sa faveur , et celle dont elle avoit parlé au roy dans ses derniers moments, aussy bien que par son désintéressement. »
Nous joignons à la correspondance de Madame les deux lettres suivantes, qui nous ont été communiquées trop tard pour être mises à leur place chronologique. Que MM. Rathery et Payen, qui ont bien voulu les porter à notre connaissance, reçoivent ici l'expression de nos remerciements*.
Versailles, ce mercredi 17 de décembre 1710.
Mons. l'cvêque d'Avranche, mes 5 tomes d'Âstré esloit déjà partis avec Mons. de Montaigne, lorsque
tiun, une opposition si complète sur tons les points qu'on n'est i^uère surpris de la haine sauvage de la duchesse d'Orléans, surtout en songeant que Mme de Maintenon était pour elle presque une rivale. Eu cU'et, cette princesse si complètement dépourvue des charmes qui pouvaient séduire Louis XIV, avait pour ce dernier un sentiment très-tendre, qui était connu de tout le monde à la cour, et qui, bien entendu, est resté vierge dans son cœur. Mme (Je Maintenon y fait allusion dans une de ses lettres ; en parlant d'un entretien que la duchesse d'Orléans avait obtenu de Louis XIV, et qui avait duré trois heures, elle ajoute avec malice : Vous jugez si elle a été contente l C'est la seule raillerie qu'on trouve sur la princesse dans la correspondance de Mme de Mainlenon [Note de l'éditeur).
* Nous rencontrons sur divers catalosues de ventes d'auto-
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 383
j*ay receu vostre lettre ; je n'ay jamais reçu les deux autres tomes, et je ne vois personnes ici qui les ait reçus. Quand vous aurez vous les personnages que je vous ay marqués dans ma dernière lettres, vous vous en resouvienderez peut estre. Car Polemas fait un trop grand personnage dans toulte les 4 tomes pour estre simplement imaginés. 11 faut que le père de Trévous vous ait rendu conte du sermon du père Poisson, cordellier, mais je ne Tay pas ouy presclier qu'à la Toussaint de despuis mon entorse m'a empeschez d'aller au sermon, je n'en say les belles citations que par ouy dire. J'advoue que de tels propo sont trop extraordinaire en chaire de prédicateur pour donner envie de dormir.
Je vous prie de me croire, Mons. Tévêque d'Avrange, votre bien bonne amie,
Elisabeth-Charlotte '.
Fonlainel)lpau, 10aofitl7l2.
...Je suis très-aise que M'^^^ de Maintenon soit contente de moi, ainsi que le roi ; mes intentions sont bonnes; vous savez quels sentiments j'ai eu toute ma vie pour le roi ; mais si je suis timide, vous en savez
graphes faites à Paris, l'indication de diverses lettres de Madame dont nous n'avons point de copie. Voici la note de quelques-unes : autographes réunis par l'Alliance des Arts, !«' avril 1844,noi«9, lettre adiesséeô7a&e«eZ>0Hrfr»n, ainsi qu'uneautre portée au catalogue Lalande, 8 avril 1844, n<'422; catalogue Laroche-Lacarelle, 4 février 1847, n° 498. Cabinet d'un amateur, 22 mars 184T. Idem, tOmai 1847, n° 181.
' Cette lettre ligure sur un catalogue d'autographes; 7 décembre 1864 (ChasbiionJ,n° CSG.
la raison. Aussi, hélas ! piiis-je me flatter qu'étant en tout devenue plus désagréable que jamais , que je ne soye pas de trop , partout où je me trouve, surtout ayant déplu si longtemps '
Nous avons hésité à reproduire les deux lettres suivantes, qui se trouvent en français dans le volume allemand publié en t789, et qui sont sans doute le résultat de quelque gageure entre Madame et l'électrice de Hanovre. Celle étrange plaisanterie ne trouvera pas en nous des apologistes, mais elle pourra s'expliquer si on ne perd point de vue des circonstances bien connues de toutes les personnes qui ont étudié la vie intime à des époques dont la nôtre diffère grandement sous le rapport des bienséances.
Au commencement du dix-septième siècle, les expressions les plus ordurières, les images les plus triviales, et parfois les plus indécentes , se produisaient dans la chaire; elles n'échappaient point à la chaleur de l'improvisation; elles étaient recueillies et imprimées dans des volumes qui paraissaient avec approbation et privilège des hauts fonctionnaires ecclésiastiques. Nous pourrions citer de nombreux exemples, nous nous bornerons à un seul. Que l'on ouvre les Sermons du Père Philippe Bosquier sur la parabole du prodigue apostolique, réimprimés au moins trois fois, et toujours avec de nouveaux développements, à Arras, à Douai cl à Paris; les mots tels que put..., maq y reviennent sans cosse, ainsi que ceux que s'amusa à tracer la plume de Madame. Nous ])ermeltra-t-on d'en transcrire un bien petit nombre de lignes? Dans son courroux contre un hérésiarque, le bon Père n'hésilail point à s'écrier:
« Abat Luther comme le vautour de charoigne en cha- « roigne, abiit comme l'escarbol de merde en merde (avec « congé de vos révérences, le puis-je dire).... »
> Celte lettre provient de la vente Villenavo, n° G50 ; elle a pasàc (l;ms la belle collection de M. Feuillet de Oonchcs.
DE MADAME I.A DUCHESSE D'ORi.ÉANS. 385
Et plus loin :
« Le bec, la bouche et la plume de Luther sont toujours « en privés, en merde et en fiente. »
A la cour de Louis XIII, on représentait devant toutes les dames des ballets dont les rôles étaient remplis par les plus brillants seigneurs, et qui n'offraient que des plaisanteries d'une licence extrême et des équivoques grossières. Avec le règne de Louis XIV, ces incroyables représentations s'épurèrent; il resta toutefois dans les pièces composées pour faire briller les talents chorégraphiques du jeune monarque bien des hardiesses qui seraient intolérables aujourd'hui. Parcourez les œuvres de Scarron , le premier époux de la femme à laquelle Louis XIV unit sa destinée; voyez les Stances pour M"^o de Hauiofort, et VÉpithalame pour le comte de Tessé et m^^ de. Laverdin \ quel ton incroyable, quelles sales images dans des vers adressés, en manière de compliments, à des femmes de haut parage! Ajoutons que le poète ne se gène nullement pour employer à diverses leprises - les mots grossiers que Madame , dans un accès de folle gaieté, s'amuse à répéter.
LA DUCHESSE d'oRLÉANS A l'ÉLECTKICE DU HANOVRE.
Fontainebleau, le 9 octobre 1G94.
Vous êtes bien heureuse d'aller chier quand vous voulez; chiez donc tout votre chien de soûl. Nous n'en sommes pas de même ici , où je suis obligée de garder mon êtron pour le soir ; il n'y a point de froloir aux maisons du côté de la forêt. J'ai le malheur d'en habiter une, et par conséquent le chagrin d'aller chier dehors, ce qui nie fâche, parce que j'aime à chier à mon aise, et je ne chie pas à mon aise quand mon cul
* Édit d'Amsterdam, 1695, t. I, p. 113 et 182; de Paris, 1783, t. VU, p. 20Get237.
' Éplgramme contre une chicaneuse, t. I, p. 02, édit. d'Amstrrdaiii; de Paris, 1783, t. Vil, p. 3 if).
ne porte sur rien. Hem , tout le monde nous voit chier; il y passe des hommes, des femmes, des filles, des garçons, des abbés et des suisses ; vous voyez par là que nul plaisir sans peine, et que si on ne chiait point, je serais à Fontainebleau comme le poisson dans l'eau. Il est très-chagrinant que mes plaisirs soient traversés par des étrons ; je voudrais que celui qui a le premier inventé de chier, ne pût chier, lui et toute sa race, qu'à coups de bâton. Comment, mordi! qu'il faille qu'on ne puisse vivre sans chier ? Soyez à table avec la meilleure compagnie du monde, qu'il vous prenne envie de chier, il vous faut aller chier. Soyez avec une jolie fille, une femme qui vous plaise ; qu'il vous prenne envie de chier, il faut aller chier ou crever. Ah ! maudit chier, je ne sache point de plus vilaine chose que de chier. Voyez passer une jolie personne, bien mignonne, bien propre, vous vous récriez : ah ! que cela serait joli si cela ne chiait pas ! Je le pardonne à des crocheteurs, à des soldats aux gardes, à des porteurs de chaises et à des gens de ce calibre-là. Mais les empereurs chient, les impératrices chienl, le pape chie, les cardinaux cliienl, les princes chient , les archevêques et les évoques chient , les généraux d'ordres chient, les curés et les vicaires chient. Avouez donc que le monde est rempli de vilaines gens, car enfin, on chie en l'air, on chie sur la terre, on chic dans la mer, tout l'univers est rempli de chicurs et les rues de Fontainebleau de merde, car ils font des étrons gros conime vous, madame. Si vous croyez baiser une belle petite bouche avec des dents bien blanches, vous baisez un moulin à merde; tous
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 387
les mets les pins délicats, les biscuits, les pâtés, les tourtes, les perdrix, les jaml)ons, les faisans, tout n'est que pour faire de la merde mâchée, etc.
REPONSE DE l'ÉLECTRICE.
Hanovre, 31 octobre 1694.
C'est un plaisant raisonnement de merde que celui que vous faites sur le sujet de chier, et il paraît bien que vous ne connaissez guère les plaisirs, puisque vous ignorez celui qu'il y a à chier ; c'est le plus grand de vos malheurs. Il faut n'avoir chié de sa vie, pour n'avoir senti le plaisir qu'il y a de chier; car l'on peut dire que de toutes les nécessités à quoi la nature nous a assujettis , celle de chier est la plus agréable. On voit peu de personnes qui chient qui ne trouvent que leur étron sent bon ; la plupart des maladies ne nous viennent que par faute de chier, et les médecins ne nous guérissent qu'à force de nous faire chier, et qui mieux chie, plutôt guérit. On peut dire même qu'on ne mange que pour chier, et tout de même qu'on ne chie que pour manger, et si la viande fait la merde, il est vrai de dire que la merde fait la viande, puisque les cochons les plus délicats sont ceux qui mangent le plus de merde. Est-ce que dans les tables les plus délicates, la merde n'est pas servie en ragoût? Ne fait-on pas des rôties de la merde des bécasses , des bécassines, d'alouettes et d'autres oiseaux, laquelle merde on sert à l'entremets pour réveiller l'appétit? Les boudins, les andouilles et les saucisses, ne sont-ce pas des ragoûts dans des sacs à merde? La terre ne
deviendrait-elle pas stérile si on ne chiait pas , ne produisant les mets les plus nécessaires et les plus délicats qu'à force d'étrons et de merde? étant encore vrai que quiconque peut chier sur son champ ne va point chier sur celui d'autrui. Les plus belles femmes sont celles qui chient le mieux ; celles qui ne chient pas deviennent sèches et maigres , et par conséquent laides. Les beaux teints ne s'entretiennent que par de fréquents lavements qui font chier; c'est donc à la merde que nous avons l'obligation de la beauté. Les médecins ne font point de plus savantes dissertations que sur la merde des malades ; n'ont-ils pas fait venir des Indes une infinité de drogues qui ne servent qu'à faire de la merde ? Il entre de lu merde dans les pommades ou les fards les plus exquis. Sans la merde des fouines, des civettes et des autres animaux, ne serions-nous pas privés des plus fortes et meilleures odeurs ? Les enfants qui chient le plus dans leurs maillots sont les plus blancs et les plus potelés. La merde entre dans quantité de remèdes et particulièrement pour la bridure. Demeurez donc d'accord que chier est la plus belle, la plus utile et la plus agréable chose du monde. Quand vous ne chiez pas, vous vous sentez pesante, dégoûtée et de mauvaise humeur. Si vous chiez, vous devenez légère, gaie et de bon appétit. Manger et chier, chier et manger, ce sont des actions qui se suivent et se succèdent les uns aux autres, et l'on peut dire qu'on ne. mange que pour chier, comme on ne chie que pour manger. Vous étiez de bien mauvaise humeur quand vous avez tant déclamé contre le chier; je n'en saurais donner la raison, sinon
DE MADAMK LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 389
qu'assurément votre aiguillette s'étant nouée à deux nœuds, vous aviez chié dans vos chausses. Enfln, vous avez la liberté de chier partout quand l'envie vous en prend, vous n'avez d'égard pour personne; le plaisir qu'on se procure en cliiant vous chatouille si fort que, sans égard au lieu où vous vous trouvez, vous chiez dans les rues , vous chiez dans les allées , vous chiez dans les places publiques, vous cliiez devant la porte d'autrui sans vous mettre en peine s'il le trouve bon ou non , et , marque que ce plaisir est pour le chieur moins honteux que pour ceux qui le voient chier, c'est qu'en effet la commodité et le plaisir ne sont que pour le chieur. J'espère qu'à présent vous vous dédirez d'avoir voulu mettre le chier en si mauvaise odeur, et que vous demeurerez d'accord qu'on aimerait autant ne point vivre que ne point chier.