juin
J'étais indignée que la Graucey fût si insolente avec moi, et qu'elle me brouillât toujours avec Monsieur. Je lui ai souvent dit ce que j'en pensais; ceux qui n'en savaient pas davantage prenaient cela pour de la jalousie. A son retour de Rome, le chevalier de Lorraine est devenu son amant déclaré; lui et d'Effiat l'ont fait demeurer chez Monsieur, qui ne se serait pas le moins du monde soucié d'elle : les sollicitations continuelles
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 119
de cette femme , et la lassitude du chevalier de Lorraine en avaient même tellement dégoûte Monsieur que, s'il n'était pas mort, il l'aurait chassée de la maison. 11 s'était lassé aussi du chevalier de Lorraine, parce qu'il vit que celui-ci ne lui était attaché que par intérêt. Quand Monsieur, trompé par ses favoris, faisait quelque chose qui n'était pas convenable ou juste, j'avais l'habitude de lui dire : « Vous mettez, par complaisance pour le chevalier de Lorraine , votre bon esprit dans la poche , et vous renfermez si bien qu'il ne peut se montrer. »
13 juin 1719.
j^roe la Princesse est assurément fort malheureuse avec ses enfants. La princesse de Conli, mère du prince de Conli, n'est pas une étourdie, c'est au contraire une personne vertueuse, mais une petite folle et une espèce de comtesse de Pimbêche, car elle veut toujours avoir des procès avec sa mère, qui a cherché tous les moyens de s'arranger avec elle, mais cela n'a servi de rien.
14 juin 1719.
La Vallière n'était pas encore au couvent quand je suis venue en France ; elle est restée encore deux ans à la cour. Nous fîmes une connaissance intime lorsqu'elle prit l'habit de religieuse. Je fus bien touchée de voir cette charmante créature prendre une pareille résolution ; et, lorsqu'on la mit sous le drap mortuaire, je me mis à pleurer si amèrement que je ne pus me laisser voir davantage. Quand la cérémonie fut faite, elle vint me liouvcr poui' ine consoler, et elle me dit
qu'il fallait la féliciter et non la plaindre, puisqu'elle commençait, dès ce moment, à être heureuse ; elle dit qu'elle n'oublierait de sa vie la grâce et l'amitié que je lui avais témoignée et qu'elle n'avait jamais méritée de ma part '. Peu de temps après je retournai la voir, j'étais curieuse de savoir pourquoi elle était restée si longtemps comme une suivante chez la Montespan. Dieu, me dit-elle, avait touché son cœur, lui avait donné à connaître son péché ; elle avait aussi pensé qu'il fallait faire pénitence et souflrir ainsi ce qui était le plus douloureux pour elle, partager le cœur du roi et se voir méprisée de lui. Dans les trois années après l'amour du roi, elle avait souffert comme une âme damnée, et elle avait offert à Dieu toutes ses peines en expiation de ses péchés passés; car, puisque ses péchés avaient été publics, il fallait aussi que sa pénitence fût publique. On la prenait pour une sotte qui ne remarquait rien, et c'était précisément alors qu'elle avait le plus souffert, jusqu'à ce que Dieu lui eût ainsi mis dans l'esprit de tout quitter et de ne servir que lui, ce qu'elle avait fait; mais qu'à cause de ses vices elle n'était pas digne de vivre auprès d'âmes aussi
* 11 n'a rien été écrit de mieux sur M-^'' de La Vallière que la notice de M. Sainte-Deuve injéréc au Constituliounel , 10 mars 1851, et icinoduile dans les Causeries du lundi, t. 111, p. 3't!)-;iOC ; nous y renvoyons volontiers nos lecteurs. L'habile critique parle, p. 35C, d'un exemplaire des Ii('Jlexions sur la miséricorde de Dieu qui est h la liitiliollièquc du Louvre; il offre de nombreuses corrections manuscrites qui ont été attribuées à Bossuet. M. Damas-Hinard les a publiées avec soin , 1853, In- 18, et M. Komain-Curnul après avoir donné, à cet égard, une notice intéressauledans la Revue de Paris, octobre 1863, en a fait l'objet d'un volume mis au jour en 1854.
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pieuses et aussi pures que l'étaient les autres carmélites. On voyait que cela venait du fond de son âme.
15 juin 1719.
A treize ans, mon fils était déjà un homme; une dame de qualité l'avait instruit.
16 juin 17i9.
Je ne me suis de ma vie aussi divertie que dans le voyage que j'ai fait avec le roi en Flandre-, la reine et la Dauphine vivaient encore. Dès que nous arrivions dans une ville, chacun se relirait d'abord chez soi, puis on allait à la comédie, qui était souvent si mauvaise que nous riions à nous en rendre malades. Entre autres choses, je me souviens qu'à Dunkerque il y avait une troupe qui jouait Mithridate. En parlant à Monime, Mithridate laissa échapper je ne sais quel mot grossier. Aussitôt il se tourna vers M"i^ la Dauphine, et lui dit : « Madame, je vous demande trèshumblement pardon ; la langue m'a fourché. » On peut juger des éclats de rire que cela occasionna. Ce fut encore pis lorsque le prince de Conli', mari de la grande princesse , qui était assis au-dessus de l'orchestre, tomba dans cet orchestre à force de riro; et comme il voulut s'accrocher à la corde du rideau , le rideau tomba sur les lampes et prit feu; on l'éteignit aussitôt, mais il resta un grand trou. Les comédiens ne firent semblant de rien, ils continuèrent de jouer,
* Louis-Armand de Bourbon , prince de Conti , marié en 1680 à Marip.-Aiine légitimée de Fiance, dite mademoiselle de Blois, liile de Louis XIV et de M'"' de La Vallière. On l'appelait à la cour hf (jrnnde princesse à cause de sa haute taille.
quoiqu'on ne les vît qu'au travers de ce trou. Le jour où il n'y avait pas de comédie , nous avions des promenades et de bonnes collations ; en somme, il y avait presque chaque jour quelque chose de nouveau. Après le souper du roi, il y avait de superbes feux d'artifice que donnaient les villes de Flandre, et qui étaient magnifiques. Tout le monde était gai , la cour était toujours réunie, et chacun ne songeait qu'à rire et à se divertir.
18 juin 1719.
J'ai rendu hier visite à la duchesse de Berri ; elle va mieux, grâce à Dieu, mais elle ne peut encore marcher. 11 lui est venu à la plante des pieds de grosses ampoules qui lui font éprouver des brûlures, comme si l'on appliquait uu fer rouge ; c'est une maladie bien singulière. Deux fois par semaine on lui donne une médecine et, à jour passé, un clystère ; cela lui fait du bien ; il parait ainsi que son mal vient de l'aflieuse gloutonnerie à laquelle elle s'est livrée l'an dernier.
Je vous ai dit que mon fils avait eu la fièvre; il est rétabli maintenant, mais je crains lort qu'il ne rechute, car il est, pour le moins, tout aussi glouton que sa fille, et il n'écoute aucun conseil.
La iiatiun anglaise est une nation inéchanle, fausse et ingrate. La plupart des gens de qualité qui étaient à Saiut-Germain et que la feue reine soutenait, en «'imposant personnelleniont les plus grandes privations, se déchaînent contre elle et disent mille mensonges de celte i eine, qui était si vertueuse et si pieuse. Cela me remplit de courroux.
26 juin ni9.
On attachait autrefois en ce pays tant d'importance à la naissance d'un septième garçon , que les rois donnaient une pension au père; cela a tout à fait cessé, car on a reconnu que ce n'était qu'une superstition ; quant à ce qu'on dit du pouvoir qu'a un septième garçon de guérir les écrouelles, je crois qu'il en est de celte faculté comme de celle dont se vante le roi de France ' . Si l'on suivait mon avis, tous les souverains donneraient ordre que parmi tous les chrétiens, sans distinction de religion, on eût à s'abstenir d'expressions injurieuses, et que chacun croirait et pratiquerait selon sa volonté; toutes les lois qui punissent avec tant de rigueur les différences d'opinions entre chrétiens, seraient abolies, et on se conformerait ainsi à l'Évangile qui recommande à tant d'endroits la charité, et qui dit : « Qui aime Dieu de toute son âme et son prochain comme soi-même , c'est la loi et les prophètes. » Regarder un autre comme damné, c'est agir directement contre la charité, et cela fait qu'on hait le prochain au lieu de l'aimer ; cela serait donc sévèrement défendu, mais je crains qu'on n'écoutera ni ne suivra mon conseil.
27 juin 1719.
Si le roi avait bien connu la duchesse de Hanovre,
" On voit que Madame ne croyait guère au vieux privilège que les rois dft France ont longtemps passé pour posséder, et sur lequel il a été écrit divers ouvrages, parmi lesquels on distingue celui de Iju Laurent , premier médecin d'Henri IV : De nirabili strumas sanandi vi solis Gallix rerj\bx(s divinitus concessa. Paris, 1009, 2 vol. in-8.
124 COIUtESPOXDANCt;
il n'eût pas été fâché de ce qu'elle l'avait appelé M<jnsieur; mais comme elle était une souveraine, il a pensé (juc c'était par orgueil qu'elle ne voulait pas lui donner le titre de Sire, et cela l'a olfensé. 11 était susceptible pour de pareilles choses.
4 juillet 1719.
Après la mort de mon mari, je n'ai revu la Grancey qu'une seule fois; elle me rencontra au jardin. Quand elle devint laide , elle fut désespérée ; il s'était opéré chez elle un changement si affreux que personne ne pouvait la reconnaître. Son beau nez était devenu très-gros , long et couvert de bourgeons ; sur chacun de ces bourgeons, elle mettait une mouche; cela faisait un effet étrange : le blanc et le rouge, ne tenant plus sur sa figure, s'écaillaient. Ses yeux étaient creux et battus; on peut se figurer l'alléralion que cela produisait sur son visage. En Espagne, on enferme la nuit jusqu'aux femmes de chambre de soixante-dix ans. Quand la Grancey suivit notre reine en Espagne, comme dame d'atour, on l'enferma aussi le soir; elle en fut désolée. Quand elle mourut, elle s'écria : « Ah! mon Dieu, faut-il que je meure, et je n'ai de la vie songé à la mort! » Elle n'avait jamais rien fait que jouer avec ses amants juscju'cà trois ou six heures du matin, se régaler, fumer du tabac, et puis faire ce qui était son métier oïdinaire. Lorsqu'elle perdit son temps critique, elle se désespéra et s'écria : « Je deviens vieille, et ne pourrai plus avoir d'enfants! » Cela a fait rire tout le monde, ses amis et ses ennemis. Elle avait eu une fois une dispute avec M"'* de Bouillon ' ; le soir
' Une des nièces de Mazariii. On liome de Ioiiias dclails sur
DE MADAME LA DLCIIESSE d'oHLEANS. 125
il prit envie à la Grancey de se cacher dans l'embrasure d'une croisée de celle dame, qui, ne croyanl pas être écoutée, s'enlrelenait libremenl avec la marquise d'Alluye ' de la vie déréglée de la Grancey, dont, en effet, il n'y avait pas grand éloge à faire; elle dit que la Grancey avait eu tort de donner la v....e à ce pauvre Contade , et autres choses semblables. Aussitôt la Grancey se précipite dans la chambre, et se met à injurier M™* de Bouillon , comme une poissarde. Celleci , qui ne garda pas le silence , répliqua , et l'on entendit de belles choses. M'"^ de Bouillon alla se plaindre ensuite de la Grancey, d'abord pour s'être introduite la nuit dans son embrasure, et, en second lieu, pour l'avoir insultée chez elle. Monsieur gronda la Grancey, lui dit que c'était de sa faute si elle s'était attiré ce désagrément, et lui enjoignit de se raccommoder. La Grancey dit : (c Puis-je me raccommoder avec M^^de Bouillon après tout le mal qu'elle a dit de moi? » Après avoir réfléchi un peu, elle ajouta : « Oui, je le puis, car elle n'ajamais dit que j'étais laide. » Elles se sont ensuite embrassées, et ont fait la paix.
Saiiit-CIoud, 6 juillet 1719.
M. Fesch est veuf; il a un fils et il déplore chaque
son compte dans l'ouvrage de M. de Laborde, le Palais Mazarin, p. 36 4 et suiv. Saint-Simon en parle souvent et n'oublie pas son orgueil , sa naissance, sa beauté ( Mémoires, t. XX, p. 215, 222). Elle mourut d'apoplexie à soixante-huit ans.
» Compronuse dans l'allaire des poisons en IGSO, elle quitta la France avec la comtesse de Soissons, sœur de la duchesse de Bouillon. Sa conduite avait été fort peu régulière ; elle mourut à l'âge de plus de quatre-vingts ans. Voir Saint-Simon, t. XXXIV, p. 79.
jour la mort de sa femme ; je crois que M"** de Zachmann l'aurait consolé si elle l'avait voulu, et il a raison , car on ne peut voir une petite femme plus gracieuse et charmante pour la figure comme pour les manières. Lui est un Suisse, et il a beaucoup de capacité.
7 juillet 1719.
Entre mon fils et ses maîtresses tout va tambour battant et sans la moindre galanterie; cela me fait l'eflet des anciens patriarches qui avaient beaucoup de femmes ' ... Le duc de Saint-Simon s'impatienta une fois de la bonté demonfds, et il lui dit en colère: «Ah! vous voilà bien débonnaire ; depuis Louis le Débonnaire on n'a rien vu d'aussi débonnaire que vous. » Mon fds faillit se rendre malade à force de rire.
8 juillet 1719.
La dernière Dauphine était horriblement sale; parfois elle s'est fait donner un clystère dans le cabinet du roi DÛ il y avait beaucoup de monde; elle se tenait debout devant le feu , derrière un petit écran , et la femme qui le lui donnait se tenait à genoux
' On trouve dans les Mélanges Ae Bolgjourdan, t. 1, p. 210, quelques détails sur Mmes Leve^que, Dorvanx, Hnuël, inaitressfs peu corinneb du Hégent. Voir aussi les Mémoires de Maurepas, t. I, p. loa et suiv. La duchesse de Falari, auprès de laquelle il mourut, était petite-fille d'un traitant dont boileau a placé le nom dans ses satires. Son mari, persimnaye des plus currompua, escroc et habituellement en prison, parcourut en aventurier une partie de l'Kurope et termina se» jours en Russie, en 1740, au fund d'uu cuchut.
après s'être avancée en rampant sur les pieds et sur les mains; cela passait pour une gentillesse'!
Le roi Jacques est mort ' avec beaucoup de résolution et de fermeté, sans bigoterie et pas du tout comme il avait vécu. Je l'ai vu et je lui ai parlé vingtquatre heures avant sa mort ; je lui dis : « J'espère que Votre Majesté se trouvera bientôt mieux. » Il se mit à rire et dit : « Et quand je mourrais ? n'ai-je pas assez vécu? »
Le roi et Monsieur avaient été, dès l'enfance, habitués à voir des maisons sales, de sorte qu'ils regardaient la chose comme toute simple, mais sur leurs personnes il étaient fort propres.
La Montespan avait, avec une taille épaisse et laide, un éclat extraordinaire et beaucoup d'esprit dans les yeux, une très-jolie bouche et un rire charmant. Elle était bien drôle et bien amusante; on ne pouvait s'ennuyer auprès d'elle.
Sainl-Cloiid, 9 jiiillfif 1719.
Les mauvais prêtres sont de méchants personnages ;
* Saint-Simon, qui confirme ces singuliers détails , dit aussi qne la Dauphine avait d'autres étranges habitudes : « Elle causoit sur sa chaise percée avec M^es je Nogaret et du Chastelet, qui me le contèrent le lendemain, et c'étoit là où elle s'ouvroit le plus volontiers. » (Mémoires, t. X, p. 185.) Cet auteur prouve en maint passage ce que nous avons déjà dit au sujet de l'importance du rôle de la chaise percée à cette époque ; il montre le duc de Noailles allant trouver le Régent comme il sortoit de son lit et allait se mettre sur sa chaise peicëe (t. XXVII, p. 1 15), et Tallard mettant comble la chaise percée de Vill8roi(t. XXVIII, p. 203).
' Voir le ré<;it que fait Saint-Simon, t. IV, p. 47, du trépas de ce monarque.
quand ils se sont mis dans la tête de tourmenter les gens, ils n'ont aucun repos jusqu'à ce qu'ils aient accompli leurs projets; j'en ai vu assez pour être bien iixée à cet égard. C'est pitié que de voir les gens qui veulent être dévots et qui croient aveuglément tout ce que les prêtres leur disent; le feu roi était ainsi; il ne connaissait pas un seul mot de la sainte Écriture; on ne la lui avait jamais laissé lire; il croyait que pourvu qu'il écoutât son confesseur et qu'il marmottât ses patenôtres, il était dans la bonne voie et il craignait sincèrement Dieu. Cela me faisait bien de la peine, car ses intentions ont toujours été excellentes; mais la vieille { Main(enon) et les jésuites lui ont persuadé que s'il persécutait les réformés , il effacerait ainsi devant Dieu et devant le monde le scandale qui résultait du double adultère dans lequel il vivait avec la Montespan; c'est ainsi qu'il a été trompé ' . J'ai souvent dit mou opinion à cet égard à mes deux confesseurs % le père Jourdan et le père de
* D'après M. Walckenacr, qui a fait une élude si approfondie du siècle de Louis XIV, M*"" de Mainteuon rédigea, en eiïct, un mémoire sur la révocation de l'édit de Nantc» ; elle y fut amenée par tout le clergé et par les ministres eux-mêmes. Ou peut consulter sur cette grande affaiic V Histoire de M"'^ de Maintenon, par M. de Noailles, t. 11. Ajoulons que M. Wakkcnaër consacre à M"'" de Maintenon des pngcs nombreuses du tome V de ses Mémoires sur M"^" de Sévigné (p. 209, 2\'o et noies, 427 et suiv.j. Très-opposé au point de vue de Madame, il célèbre la beauté el la ponté de l'ànie de Kninçoise d'Aidiigné.
* Louis XIV a&siguait lui-même aux personnes de la famille royale les eoulesseurs qu'il voulait leor donner. « MouHeiuneiu' n'a jamais eu d'autre confesseur (|uc ceiiii du roi. La dochesse de lîouryoyue, élevée à Turin , dans l'éliiiincuiijnt des jésuites,
DE MADAME LA DUCHBSSK d'OULKÂNS. 120
Saint-Piene ; ils me donnaient raison, de sorte qu'il n'y avait à ce sujet aucune dispute entre nous. Les capucins sont des gens fort simples; la religion est pour eux pleine de petites pratiques superstitieuses, mais en somme, ce sont de bonnes gens.
14 juillet 1719.
M. d'Entremont , dernier ambassadeur de Sicile, étant sur le point de partir, avait déjà eu son audience de congé; mais il lui survint des affaires qui l'obligèrent de rester encore quelque temps à Paris. Il se trouva sans logement , attendu que son hôtel avait déjà été loué. Une dame , voyant madame d'Entremont dans l'embarras, lui dit : « Madame, je vous offre ma maison, ma chambre et mon lit. » L'ambassadrice, qui ne savait comment faire, accepta cette offre avec beaucoup de plaisir ; elle se rendit chez la dame, et se mit tout de suite au lit, car la pauvre femme est vieille et malade. Vers minuit, elle entendit un bruit, comme si on montait un escalier dérobé. Quelqu'un ouvrit une porte donnant dans la ruelle,
en eut un pour confesseur en arrivant, lequel lui ayant été ôté pour les affaires de la Chine, le roi lui en nomma d'autres dont elle ne s'accommoda pas, et le père de La Rue, enfin, qu'il lui fallut bien accepter, a demeuré. Sa belle-mère ne s'en était sauvée qu'à la faveur du langage et, de ce qu'ayant amené de Bavière un jésuite allemand , b s jésuites la laissèrent faire » {Journal de Dangeau). Le confe.-seur de Madame n'était, selon Duclos, qu'un domestique de plus dans sa maison. L'abbé de Saint-Pierre, frère du jésuite, fait, dans ses Annales politiques, l'éloge de la princesse, dont il fut le premier aumônier durant plus de vingt-cinq ans.
entra, et se mit à se déshabiller. L'ambassadrice commence à crier : « Qui est là? » On lui répond : « Taisez-vous donc, c'est moi. » — « Qui ôtes-vous?» reprit l'ambassadrice. L'inconnu répondit : « Depuis quand êles-vous si farouche? vous n'avez pas coutume d'être si sauvage avec moi ; je vais me coucher tout à l'heure. » A ces mots, l'ambassadrice se mit à crier au voleur. Le monsieur se rhabilla en toute hâte et s'enfuit.
Quand le prince électoral de Saxe vint ici, il fit au roi un joli compliment sans hésiter : nous crûmes que cela venait de lui, et nous pensions qu'il avait beaucoup d'esprit ; mais il n'a pas soutenu cette opinion ; apparemment que le compUment avait été fait par l'électeur palatin. Le roi ordonna à la duchesse de Berri de montrer au prince électeur tout Marly. Il se promena une grande heure avec elle, sans lui offrir la main et sans lui dire un seul mot. Pendant qu'ils gravissaient un monticule, le palatin, son gouverneur, le poussa dans le côté ; et comme le prince ne comprenait pas ce qu'il voulait, il fut obligé de crier : « Présentez donc la main à M"^^ la duchesse de Berri ! » Le prince le fit sans dire une seule parole. Quand ils furent arrivés en haut, M'"*-' de Berri dit en plaisantant : « Voici une belle place pour jouer au colin-maillard ; » alors sa bouche s'ouvrit, et il dit : « Oui , j'y jouerai volontiers. » M'"*' de Berri était si fatiguée qu'elle ne put jouer; mais le prince joua toute la journée sans faire la moindre honnêteté à M™«> de Berri, qui s'était fatiguée pour lui. On voit par là combien ce prince est puéril.
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. I3l
«5 juillet 1719.
11 faut avouer la vérité : là où les jésuites gouvernent, il en résulte rarement quelque chose de bien ; en particulier ce sont des gens honnêtes et estimables; mais en général ils sont bien dangereux. Je croyais cet électeur trop habile pour se laisser mener par des moines et des prêtres, mais j'espère qu'on lui fera voir que ces gens qui le tourmentent le feront haïr de ses sujets, et qu'il comprendra mieux ce qui est à propos, ce qui fera qu'il ne suivra plus de pernicieux conseils.' J'ai appris que la princesse de Sultzbach s'était blessée parce qu'elle avait trop dansé dans le carnaval, et qu'elle ne s'était pas ménagée; c'est à leurs dépens que les jeunes gens deviennent sages; si c'avait été sa première grossesse, ce serait fort dangereux, mais à la seconde cela ne peut nuire; elle se trouvera bientôt enceinte derechef.
16 juillet 1719.
Je crois que les excès de la duchesse de Berri pour le manger et pour le boire la mettront en terre. Elle a des fièvres continuelles et deux redoublements par jour. La fièvre ne la quitte jamais. Elle ne montre ni impatience, ni colère ; elle éprouve de grandes douleurs par suite de fémétique qu'on lui a donné hier. Elle est devenue aussi maigi-e et aussi sèche qu'elle était grasse; elle s'est confessée hier et elle a communié.
17 juillet 1719.
Le prince de Conti croyait être guéri, mais il a eu une rechute en Espagne, et quoiqu'il soit général de
cavalerie, il ne peut pas du tout montera cheval. Je dis mardi dernier à la jeune princesse que j'avais appris que son mari n'était pas entièrement rétabli. Elle se mit à rire, et me dit à l'oreille : « Bon! bon ! il est guéri; mais il fait semblant de ne pas l'être de peur d'être obligé d'aller à la tranchée et d'y être tué, car il est poltron comme un singe. » Il me semble que si je me trouvais aussi pen propre à la guerre, je ne voudrais pas entrer en campagne, car rien ne l'y oblige. On doit aller à la guerre pour acquérir de l'honneur et non de la honte. Ses meilleurs amis, comme Lanoue et Clermont, le lui ont représenté; cela les a brouillés avec lui ; c'est une chose triste lorsqu'on ne se connaît pas soi-même.
17 juillet 1719.
Cette nuit la duchesse de Berri est morte entre deux et trois heures ; sa fin a été très-douce; on dit qu'elle est morte comme si elle s'était endormie '. Mon fils est resté auprès d'elle jusqu'à ce qu'elle ait entièrement perdu connaissance. C'était son enfant chéri.
18 juillet 1719.
La pauvre duchesse de Berri s'est ôté la vie à ellemême, comme si elle s'était tiré un coup de pistolet dans la tête, car elle a mangé on secret des melons, des figues et du lait ; elle inc l'a avoué elle-même, et
' D'après Saint-Simon, le docteur Chirac donna A la duchesse un purgatif qui doiruisil le hon cITet qu'avait produit l'rlixir do Garus ; le caustique duc et pair s'emporte fort cmilre rauilacr, l'impudence, la scélératesse du docteur (t. XWIll, p. 80.)
DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 133
mon docteui' m'a r.iconté qu'elle lui avait fermé sa chambre ainsi qu'à tous autres docteurs pendant quatorze jours, pour accomplir celle belle œuvre. Dès que l'orage est venu, elle a tourné à la mort. Elle me disait hier soir : « Ah! madame, voilà un coup de tonnerre qui me fait bien du mal. » Cela était bien visible ' .
19 juillet 1719.
Elle a reçu les derniers sacrements avec une telle fermeté, que chacun en avait le cœur navré.
20 juillet 1719.
Mon fils a perdu le sommeil ; la pauvre duchesse de Berri ne pouvait être sauvée; sa tête était toute pleine d'eau; elle avait un ulcère dans l'estomac, un autre dans la hanche; le reste était comme delà bouillie et le foie attaqué. On l'a conduite, la nuit, en secret, avec toute sa maison, à Saint-Denis. On a été tellement embarrassé pour faire son oraison funèbre qu'on a jugé à propos de n'en point faire du tout ^ Elle a dit qu'elle mourrait sans regret, puisqu'elle était réconciliée avec Dieu, et que, si sa vie se prolongeait, elle pourrait bien l'offenser de nouveau; cela nous^a si fort touchés que je ne saurais l'exprimer. Au fond c'était
* Dès le commencement de sa maladie, la duchesse voua au blanc, pour six mois , elle et sa maison ; pour accomplir son vœu, elle ordonna un carrosse dont les harnais étaient en argent. {Mànoires de Duclos.)
- CeUe princesse fut un prodige d'esprit, d'orgueil, d'ingratitude, de folie, de débauche, et d'entclement. » (Saint-Simon, t. XVII, p. 20;.
une bonne personne, et si sa mère en avait pris plus de soin et l'avait mieux élevée, il n'y aurait en que du bien à en dire. J'avoue que sa perte me va au cœur.
Mais parlons d'autre chose, car celle-là est trop triste.
Ce que vous n'avez pu lire dans ma dernière lettre vient de ce qu'elle a été en partie déchirée par un de mes chiens qui la saisit au moment où je venais de la terminer. Je vois que vous n'aimez pas les chiens, car si vous les aimiez comme moi, vous leur passeriez tous leurs petits défauts. J'ai une chienne nommée Reine inconnue, qui comprend tout aussi bien qu'un homme et qui ne me quitte pas un moment sans se mettre à pleurer et à hurler aussitôt qu'elle ne me voit plus.
Dans les commencements que je vins en France, je voulus une nuit me promener dans le jardin de Versailles ; le Suisse qui était de garde refusa de me laisser passer; je lui dis : « Mon bon Suisse, laissez-moi me promener; je suis la femme du (rère du roi. » — « Est-ce que le roi a un frèrcï » me répondit-il. Je répliquai : « Comment, est-ce que vous ne le savez pas? Depuis combien de temps servez-vous le roi'/ » — « Depuis trente ans. » — « Vous devez alors bien savoir que le roi a un frère, car chaque fois qu'il passe on vous fait prendre les armes. » — « Oui, répondit le Suisse, lorsqu'on bat le tambour je prends les armes, mais je ne me suis jamais informé pour qui c'était, et si le roi avait un frère ou dos cjifants, car cela m'est bien égal. » J'ai l'ait rire le roi en lui racontant ce dialogue.
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 135
Saint-CIoud, 22 juillet 1719.
Ce que je craignais si fort est arrivé; la pauvre duchesse de Berri est morte ' jeudi à quatre heures du
* Voir Saint-Simon (t. XXXII, p. 7 7), sur la mort de la duchesse de Berri et sur sa conduite scandaleuse. Les recueils manuscrits renferment nombre de pièces de vers relatives à cette princesse, mais la plupart sont d'un genre qui rend toute citation impossible. Nous pouvons à peine nous permettre quelques extraits. Un 77oél nous présente d'abord un couplet passablement mordant :
Grosse à pleine ceinture, La féconde Berri Dit d'une humble posture Et le cœur bien marri :
Seigneur, je n'aurai plus l'humeur aussi gaillarde ; Je ne veux qu,^ Uiom, don, don, Quelquefois mon papa, la, la. Par-ci, par-là, mes gardes.
Une autre composition, dont le début seul se laisse transcrire, commence ainsi ;
Celle de qui j'écris l'histoire Est la Messaline du temps ; J'en veux éterniser la gloire Par des hommages éclatants.
Prenons encore quelques passages dans ce que nous trouvons de moins choquant.
Que le régent avec sa fille Commette quelque peccadille, Je le croirai facilement ; Mais que de lui elle soit mère, Se pout-il que du même enfant On soit le grand-père et le père T
Or, écoutez, petits et grands, Le très-sinistre événement,
0 reguingué,
0 Ion Ion la, A l'endroit d'une jeune dame Qui en a la douleur dans l'àme.
matin; il y avait juste un mois qu'elle avait accompli sa vingt-quatrième année. De suite après mon diner, j'ai été à Paris; j'ai trouvé mon pauvre fils dans un état qui aurait attendri un rocher. Nous n'aurons que
Dans le Luxembourg, se dit-on, Elle a fait un petit poupon, Et quoique tout le monde en cause.
Tous les jours fait la même chose.
Depuis la mort de sou mari, Cet aimable duc de Berri, Pour ne point éteindre sa race, Elle épouse la populace.
Nous laissons de côté une chanson ordurière, faite à l'occasion de la fermeture des portes du jardin du Luxembourg, le soir. La duchesse s'y promenant avec trois de ses dames, fut insultée par des jeunes gens ; cette anecdote donna lieu à des vers très-acerhes (ini , d'ailleurs, ont été imprimés. Voici quelques couplets d'un noël qui fut composé à la même époque :
Toute la cour de France,
Les grands et les petits,
Apprenant la naissance
Du Dieu du paradis, S'en vont à Bethléem, le régent à leur tète, Pourquoi tant de façon? don, don.
Serait-ce pour cela, la, la,
Qu'on fait si grande fête?
Apercevant Marie, Si gracieuse à voir, Il lui dit : Je vous prie A souper pour ce soir ; Venez chez la Berri, rous ferez bonne chère; Nous nous enivrerons, don, don, Et Noce y sera, la, la.
Avec la Parabèrc.
Plein d'audace et de zèle.
Prélat contre les lois, En vrai Polichinelle Parut l'ahbé Dubois ;
DE MADAME LA DtCHESSK It'oiU EANS. 137
trois mois de deuil au lieu de six, car un usage tout récent a abrégé de moitié la durée des deuils.
25 juillet 1719.
Le roi trouvait gentil tout ce que faisait la duchesse de Bourgogne; il pensait que ce n'était que pour le divertir, et c'est ainsi que la vieille guenipe présentait la chose; la vieille était la loi et les prophètes; ce qu'elle approuvait était bien , ce qu'elle condamnait était mal, quelque bien que ce pût être d'ailleurs. On présentait comme des crimes les actions les plus innocentes de la première Dauphine, et l'on admirait toutes les impertinences de la seconde.
27 juillet 1719.
Il est vrai que feu Monsieur était à Paris plus aimé que le roi, à. cause de son alïabilité; mais quand le roi voulait plaire à quelqu'un , il avait les manières du monde les plus séduisantes, et il gagnait les cœurs bien mieux que mou mari. Monsieur, de même que mon fils, était fort bien pour tout le monde, mais il ne distinguait pas assez les gens, et il ne faisait grand cas que des personnes qu'aimaient le chevalier de Lorraine et ses favoris.
Le bœuf s'épouvanta, l'âne effrayé recule; Dès qu'il eut dit son nom, dou, don, Uu chacun s'écria, la, la, C'est Dubois, qu'on le brûle.
11 existe un vaudeville furl ciiiiciix, on trois actes et en vers, intitulé : Pioxopopce sur le duc ciOrlnnis, Mme de Bernj et le cardinal Dubois, ou le Jirtjcnl aux enfers. Il Ctt rc-té manuscrit, et pour cau-c. Nous en donnerons une analyse à la fin de ce volume, si l'espace dont nous jjouvons disposer le permet.
Sainl-Cloiid, 30 jnillet 1719.
Dans l'almanach qu'on appelle le Liégeois \ de grands incendies sont annoncés pour cette année, et de fait qu'avait fait le comte de Salm à ce coquin de paysan, pour que celui-ci, par esprit de vengeance, ait mis le feu au village? Au mois d'avril, nous avons eu ici à Paris des signes dans le ciel ; je crois vous l'avoir écrit; c'était pendant la nuit comme un soleil, cela dura presque le temps de réciter un Pater; dans d'autres endroits on a vu comme une boule de feu. Quant au pauvre duc de Scliomberg, vous aurez su par mes lettres précédentes que je savais qu'il était mort; on dit que c'est un grand bonheur pour sa fille qu'il soit mort aussi subitement, car il paraît que son intention était de reconnaître sa maîtresse pour sa femme, de déshériter sa tille et de déclarer pour son héritier un bâtard qu'il a eu de sa maîtresse. C'aurait été une chose horrible.
Je ne savais pas que la princesse de Galles ne pou-
' C'est-à-dire le Liégeois, VAlmanach de Liège, si connu BOUS le nom de son auteur supposé, Mathieu Laensbcrg. C'est à coup sur le plus ancien des almanaclis connus, car le volume de 1861 j)orto le chiIVre ■22V>'' aniicc. Si celte indication est exacte, la puijiication de l'alnianuch de Liéye remonterait ù l'année 1C28. Cependant le volume le plus ancien connu des bililinphiles liégeois est de 1G3G, et dans le volume de 1811, l'éditeur disait : « C'est en 1G3G que IMathicu La-nsberg commença ses * prédictions, en aniiout,'ant au monde entier les biens et les « maux qui seml)!aient devoir leur ariixer, mais avec celte scru- « puleuse attention d'éviter toute pertonnalité. » (Voir d'ailleurs les lU'c/wnhcs bibliogruplinjuis de M. B. Warzce svr Us almunachs belges, dans le Uullvlin du Bibliophile belge, t. Mil (1851), p. 08.
vait souffrir l'odeur de la fleur d'oranger; l'électeur de Bavière tombe en défaillance lorsqu'il voit des oranges et des citrons.
Sainl-Cloud, 1er août 1719.
Avec tous ses revenus, la duchesse de Berri laisse à mon fils 400,000 livres de dettes. On a hoiTiblement volé et pillé cette pauvre princesse; c'est ainsi que vont les choses avec cette engeance de favoris. La Mouchy, qui dominait tout, n'a pas été affligée un seul moment ; elle a joué de la flûte à sa fenêtre, et le jour où cette pauvre princesse a été conduite à Saint-Denis, elle a été dîner à Paris en grande compagnie; elle a bu du Champagne, et elle a bu et mangé aussi goulûment que si de rien n'était ; elle a tenu aussi des discours impertinents qui ont choqué tous les assistants. Mon fils l'a fait prier, elle et son monde , de quitter Paris.
Mon fils est affligé dans l'âme, et d'autant plus qu'il voit bien que s'il n'avait pas eu une complaisance excessive pour sa chère fille, et s'il avait plus agi en père, sa fille serait encore en vie et bien portante.
2 août 1719.
Le roi d'Espagne ne peut jamais pardonner, et M^"^ des Ursins lui a persuadé trop de mensonges sur le compte de mon fils pour que le roi puisse l'aimer de sa vie*.
* Le duc d'Orléans avait, durant son séjour en Espagne, trempé dans des intrigues qui étaient de nature à déplaire à Philippe V. Voyant la résistance acharnée que les puissances coaUsées opposuicut à Philippe V, il a\ait conçu le projet de se
140 COl'.KKSPONUANCE
5 août 1719.
Avant que le duc de Roquelaure ' ne fût fait duc, un jour qu'il pleuvait très-fort, il dit à son cocher de
substilupr à ce prince et de se faire accepter par les Anglais et les Hollandais comme un moyen terme. L'afl'aire fut étouffée. Voir les Œuvres de Louis XIV, t. VI, p. 202 ; les Mémoires de Noailles, 1744, p. 217.
• Antoinc-Gaston-Jean-Baptiste, duc de Roquelaure, maréchal de France en 1724, mort le 6 mai 1 738 i\ 82 ans. 11 n'est certainement point l'auteur d'un recueil de plates et souvent indécentes bouffonneries publiées pour la première fois en Hollande, en 1718, sous le titre de Momus français, ou les Aventures divertissantes du duc de Roquelaure. 11 en a été fait des réimpressions fort nombreuses. Celle de Versailles, 1787, est (itéc dans le Manuel du Libraire comme préférable, parce qu'elle est d'un tiers moins ample que les précédentes. En 1845, (in a publié à Paris de prétendus Mémoires secrets du duc de Ihquelaure, 2 vol. in-8°. « C'étoit un plaisant de profession qui, avec force bas comique, en disoit quelquefois d'assez bonnes. M (Saint-Simon, t. VIII, p. 221.) Ou n'oiibliera guère le bon mot qui lui échappa en nomlireuse compagnie à la naissance de sa fille : « Madem()i.selle,soj'ezlabien-venue, je ne vous atlendois pas de sitôt. » En clfet, elle ne s'était pas fait attendre. Dans le ballet royal des i\oces de Pelée et de Thétis, dansé par le roi en iG54, Roquelaure représentait une dryade, et Benseradefit pour lui ces vers étranges :
Il n'est point de foièt qui ne soit indignée Du fracas cniiuyimx que; j'ai fait tant de fois. Et sitôt que je liante une souolic de liuis, Il vaudrait tout autant qu'on y mît la cognée.
M. Barrière, qui cite ce quatrain dans ses notes sur les Mémoires de Brieune, fournil d'autres exemples des singulièrea allusions que Uenserade se permettait et qui étaient déhitées devant le roi, iinpriniées avec privilège. « Quand on souj;e que « ces vers se récitaient en présence des (iaïu.'s de la fo: r, on « est forcé de [lenser que le [)oëte leur accordait beaucoup do « candeur et bien peu de pénétration. >»
DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 141
le conduire au Louvre où personne ne pouvait entrer en voiture, si ce n'est les ambassadeurs, les princes et les ducs. Lorsqu'il vint à la porte , on demanda : « Qu'est-ce? » Il répondit : « C'est un duc. — Quel duc? demanda la sentinelle. — Celui d'Épernon, répondit-il. — Lequel? — Le dernier mort, dit-il. » Alors on le laissa passer. Afin qu'on ne lui fit pas quelque affaire à cet égard, il alla droit au roi et il dit : « Sire, il pleut si fort que je suis entré en carrosse jusqu'à votre degré. » Le roi se fâcha et dit : « Quel est le sot qui vous a laissé entrer ? » Il dit : « Encore plus sot que vous ne pouvez penser. Sire , car il m'a laissé entrer sous le nom du duc d'Épernon, dernier mort. » Cela dissipa la colère du roi et le fit rire de bon cœur.
Saint-Cloud, 5 août 1719.
Au service funèbre de la Dauphine, quand j'allais à l'offrande, je portai le cierge, nota benè avec des pièces d'or, à l'évêque qui chantait la grand'messe, et qui était assis dans une chaise à bras auprès de l'autel. Il voulut donner le cierge à ceux qui servaient la messe et qui étaient des prêtres de la chapelle du roi ; mais les moines de Saint-Denis accoururent à bride abattue, prétendant que le cierge et les pièces d'or leur revenaient. Ils se jetèrent sur l'évêque , dont le fauteuil commença à chanceler, et la mitre lui tomba de la tête. Si j'étais restée encore un moment, l'évêque avec tous ses moines seraient tombés sur moi ; aussi je sautais à la hâte les quatre marches de l'autel, car j'étais encore leste, et je regardai la bataille; il me futim-
possible de ne pas me mettre à rire, et tout le monde rit aussi.
Je ne voudrais pas jurer que la Dauphine n'eût aimé Bessola plus que son mari; celle fille ne méritait sûrement pas une pareille afTection ; elle a chaque jour trahi et vendu la princesse à la Maintenon. J'ai prévenu souvent sa maîtresse de sa perfidie ; mais elle n'a jamais voulu me croire.
C août 1719.
M"* du Maine a dit publiquement chez elle qu'elle n'aurait aucun repos jusqu'à ce qu'elle eût fait passer à mon fils le goût du pain. Sa mère lui ayant reproché ce propos, elle ne l'a pas nié; mais elle a dit : « On dit bien des choses dans la colère qu'on n'exécutera jamais. »
G août 1719.
Je n'ai aucune ambition : je ne veux point gouverner ; je n'y trouverais aucun plaisir. 11 n'en est pas de même des Françaises; la moindre servante se croit très-propre à diriger l'État; je trouve cela tellement ridicule que j'ai été guérie de toute manie de ce genre. Quoique je ne sois pas riche pour ma situation, je ne voudrais pas me donner la moindre peine pour avoir autant de fortune qu'en avait la duchesse de Berri; elle jouissait d'im revenu double du mien, et toutefois elle laisse 400,000 livres de dettes ; c'est du moins ce qu'on ne trouveia pas après ma mort.
Siiinl-Cloiid, 10 août 1719.
<^uant à la mort de la pauvre duchesse de Berri, jo
sais bien à qui il faut s'en prendre de ce malheur ' ; c'est la maudite Mouchy, la favorite de la pauvre duchesse, qui est cause de sa mort ; elle l'a tuée comme si elle lui avait enfoncé un couteau dans la gorge ' ; la duchesse était consumée d'une fièvre lente ; sa favorite lui apportait dans la nuit à manger toutes sortes de choses, des fricassées, des petits pàlés, des melons, de la salade, du lait, des prunes, des figues; elle lui
' Voici comment s'exprime l'auteur de V Histoire philosophique du règne de Louis XV :
« Une grossesse survient. Les veilles et les excès ne pouvoient « en rendre le terme heureux. A peine accouchée, la princesse o tombe danKcreusement malade ; le curé de Saint-Sulpice ae- « court, mais elle venoit, lui dit-on, de se confesser à un cor- « délier, et il ne reste \Aus qu'à lui apporter les sacrements. Le « curé exige, comme couilition indispensable, l'éloignement de « Riom et de M'"* de Jloucliy , seconde dame d'atour de la « princesse, confidente et complice de ses désordres. En appre- « nant l'exigence du curé, la duchesse se met en fureur, et crie « qu'on jette ces cafards à la porte. Le régent tache de l'apai- « ser et de vaincre la résolution du curé. Le refus des sacre- « mcnts entraînait le refus de la sépulture, et le régent crai- € gnait un pareil scandale. U fait appeler le cardinal de Ni ailles, « archevêque de Paris, espérant de lui plus de condescendance; « mais le prélat approuve hautement la conduite du curé. La « princesse guérit , mais sa santé avoit reçu une atteinte irré- « parai)!e, et elle mourut quelques mois après. »
* Consulter les Mémoires de Saint-Simon (t. XIX, p. 173) au sujet de M'"e de Mouchy « qui fut une étrange poulette, u Elle est fort maltraitée dans les chansons du temps; nous ne leur emprunterons qu'un seul pass;ige :
Belle Mouchy, par tes minières.
Au graud prieur tu ue peux plaire, Quant il le voit tromper Couti ; Ne lui vante plus ta tendresse, Car il est plus fidèle ami Que tu u'es fidèle mûtresse.
donnait à boire de la bière à la glace. Pendant quatorze jours, elle n'a voulu faire venir aucun médecin; aussi la lièvre a toujours été en redoublant, et la malade n'a pu y résister.
Mon fils a exilé cette méchante sorcière , ainsi que son mari. Je crois que s'ils étaient restés à Paris, les gens de la duchesse les auraient lapidés.
Il est très-rare que les Françaises soient bien élevées ; on en fait des coquettes ou des bigotes.
11 août 1719.
Le cardinal (Mazarin) renvoya en Italie sa nièce '. Lorsqu'elle partit, le roi pleura abondamment. M*"* de Calonne lui dit : « Vous êtes roi, vous pleurez, et je pars. » C'était beaucoup de choses dites en peu de mots. Quant à sa sœur, la comtesse de Soissons, le roi a toujours eu pour elle une grande amitié, sans en être amoureux ; il lui a toujours beaucoup donné ; le moindre présent était deux mille louis d'or 2.
* Madame a déjà parlé de ce sujet ; voir la lettre du 24 juillet 11 IG. 11 fiiut purlout lire une lettre de Maznrin à Louis XIV, datée de Saint-Jcan-dc-Luz, le ÏS août )C69. Publiée avec peu d'exactiUide dans le recueil des Lettres de Mazarin (Amsterdam, 1745, t. 1, p. 203-321), elle a été reproduite, d'apn'^s l'original autographe, dans les Documents historiques, jjints au Bulletin (le la Société de V Histoire de France, 1835, t. I, p. 17C.
" M. Dc'pping [Correspond, administrative sous Louis XIV, t. III, p. 15) cite, d'après des registres secrets, de curieux exemples des libéralités du roi ; une pension de 80,000 livres à la duchesse de Fontange; une somme de 300,000 hvres donnée à M""- de Brégy ; une de 200,000 à Ml|o de La Muthe ( IIoudancourt), « cette fille des plus aimables et qui dansoil mieux que personne. » (Mémoires de La Fare.)
12 août 1719.
La Mainlenoii a toujours conservé du feu dans les yeux, mais elle pinçait la bouche et fronçait les narines, ce qui lui donnait un air désagréable qu'elle prenait surtout lorsqu'elle voyait quelqu'un qui lui déplaisait, mon Excellence, par exemple; alors elle relevait la bouche en arrière et laissait pendre la lèvre ' .
15 août 1719.
Mme d'Orléans a tout à fait ramené à elle son mari ^ ; d'après son conseil, il court la nuit; mercredi, dans la nuit, il alla à Âsnières, où la Parabère a une maison; il y soupa; lorsqu'il voulut, après minuit, remonter dans son carrosse, il tomba dans un Irou et se foula un pied... Mon fils dit qu'il s'était attaché à la Parabère, parce qu'elle ne songe à rien, si ce n'est à se divertir et qu'elle ne se mêle d'aucune alTaire. Ce serait très-bien si elle n'était pas aussi ivrognesse, et si elle ne faisait pas que mon fils bût et mangeât autant et courût la nuit à Asnières.
' M. Ueppinga publié [Correspondance adm'mistrative sous Louis XIV, t. 111) un acte fort curieux par lequel Louis XIY accorde (le 30 septembre lG7i) à Françoise d'Aubigné [sic], veuve Scarron , le privilège de faire faire des àtres :\ des fourneaux, fours et cheminées d'une nouvelle invention. La pauvre veuve exploita-t-elle ce brevet;' qu'advint-il de cette invention? Personne n'en a parlé. On prévoyait si peu alors la haute fortune qui l'attendait.
2 Avant la mort de son père, le duc, mécontent du roi qui l'éloignait des armées et le tenait en disgrâce, « se précipita " dans une conduite fort licencieuse, qu'il se piqua de porter au « plus loin pour marquer le mépris qu'il faisoit de son épouse et « de la colère que le roi lui témoignoit. » (Sainl-Simon.)
IG août 1719.
La reine mangeait souvent et longtemps ; mais elle ne mangeait pas plus qu'une autre, car elle ne prenait que de tout petits morceaux, comme on aurait pu en donner à un serin ' .
Une dame blâmait son amie d'aimer un homme fort laid ; celle-ci lui dit : « Vous a-t-il parlé tendrement et passionnément? — Non, répondit la première. — Vous ne pouvez donc pas juger, répliqua la seconde, s'il est aimable ou non. »
Sainl-Cloud, 22 août 1719.
^ La Mouchy avait les clefs de tout ; elle et son amant Riom ont fait de jolis coups : ils avaient de doubles clefs, et ils ont laissé la pauvre duchesse sans un sou ni un liard. Je ne puis comprendre qu'on puisse aimer ce drôle : il n'a ni figure ni taille ; il a l'air d'un fantôme des eaux , car il est vert et jaune de visage; il a la bouche, le nez et les yeux comme les Chinois; on pourrait le prendre pour un magot plutôt que pour un Gascon qu'il est; il est fat et n'a pas du tout d'esprit; une grosse tête enfoncée entre de larges épaules ; on voit dans ses yeux qu'il n'y voit pas bien; en somme, c'est un drôle fort laid; mais on dit qu'il est très-vigoureux % cela charme toutes
' « La reine étoit jalouse de tout le monde ; quand on dinoit , elle ne vouloit jias que l'on mangrât ; elle disoit : « On mangera « tout, on ne laissera rien. » Le roi s'en nioquoit. » (Mémoires de Montpcnsier.)
* Soll icie ein Escl gcschaffvn sojn. On trouvera des détails ëtendus sur Uioni dans la G aie f le de. l'ancienne cour, l78«, t. II). l)'u|>rèô les Mcinoircs de Mauicpas, il menait fort dure-
DE MADAME LA DUCHESSE D'orLÉANS. 147
les femmes débauchées; aussi la Polignac l'a-t-elle une fois enfermé deux jours avec elle.
23 août 1719.
Je crains fort la petite vérole pour mou fils. Il soupe longuement et mange beaucoup; il est court et rouge : la petite vérole s'attaque volontiers à ces gens-là.
25 août 1718.
Mon fils est insupportable de se promener la nuit avec le méchant et imperlhient Noce. Je hais Noce comme le diable. Lui et Broglie risquent tout, parce que cela leur donne l'occasion de tirer beaucoup d'argent de mon fils. On dit que Noce est jaloux "de la Parabère, qui a pris un autre amant que lui. On voit par là que mon fils n'est pas du tout jaloux. Celui dont elle est devenue amoureuse est un personnage qui a déjà bien couru le monde; c'est Cler-, mont, capitaine des Suisses de mon fils, le même qui a préféré la Chouin à la grande duchesse de Conti ' . On dit que Noce dit tout ce qui lui passe par la tête,
ment la duchesse, et elle fit une fausse couche à la suite de coups qu'il lui donna.
* Madame fait allusion à une intrigue qui fut ourdie afin de s'emparer de l'esprit du Dauphin ; le prince de Conti la dirigeait ; Clermont-Chatte.parentdu maréchal de Luxembourg et amant de la princesse douairière de Conti (M"« de Blois), y fut mêlé, ainsi que Mlle Chouin. Des lettres interceptées dévoilèrent tous ces secrets à Louis XIV, qui en fut fort irrité. Voir les Mémoires de Saint-Simon; Anquetil, Louis XIV, sa Cour et le Régent, 17 89, t. 11, p. 248-257; les Lc/</-<?sdeMme(ieSévigné, 27 août 1G94; Walckenaër, Hislolre de La Fontaine, 1820, p. 273 et 470.
148 COUHKSl'UNDANCE
el qu'il aniuso ainsi mon lils et ie fait rire; il a de l'esprit et sait plaisamment présenter les choses. Son père a été sons-gouverneur de mon fds, qui s'est attaché, dès l'enfance, à ce méchant dial)le, et qui l'a pris en affection. Je ne sais comment on peut aimer ce drôle ; il est vert, noir et jaune foncé ; il a dix ans de plus que mon fils ; on ne saurait croire combien de millions cet homme avide a tirés de mon fils.
2G août 1719.
Le prince [de Conti) souffre encore beaucoup de sa dyssenteric ; on a voulu le conduire à Bayonne, mais il a une fièvre si forte qu'on n'a pu lui faire entreprendre le voyage, et il a été obligé de rester à l'armée.
Paris, 27 août 1719.
11 faisait vendredi dernier une chaleur excessive. Je restai à mon balcon jusqu'à neuf heures et je vis le feu d'artifice des Tuileries, que l'on tire chaque année le jour de la fête du roi ; mais cette fois-ci , la chose s'est mal passée, car on dit que sept personnes ont été étouffées dans la foule , entre autres une femme enceinte et un abbé ; ce sont des filous qui ont occasionné le tumulte, el pour commencer le désordre, ils ont arraché à une pauvre fille sa coiffure de dessus lu tête. Je n'ai pas dormi de toute la nuit à cause de la chaleur et des maudites punaises. A propos de ces bètes-là, la princesse de Galles m'écrit qu'on s'en plaint dans toute la ville de Londres, et la reine de Sicile écrit qu'on a trouvé son lit tout plein de punaises.
M'"" de Bcni avait l'apanage tout entier de son
DE MADAME LA DLCHESSE D'oKLÉANS. H9
mari ; il revient au roi ainsi que la pension de six cent soixante mille livres par an ; les dettes retombent sur mon fils ; depuis deux ou trois ans elle n'avait pas payé les gages de tous ses gens; mon fils aura à payer plus de quatre cent mille livres. Les alTaires de la duchesse sont dans un désordre complet ; il y a eu des vols épouvantables. Tous les gens au service de la duchesse paraissent enlièroment consolés de sa perte; moi aussi j'en suis consolée, à cause de bien des choses que j'ai apprises depuis sa mort, et qui ne peuvent s'écrire.
Notre chère princesse de Galles met très-mal l'orthographe ', c'est elle-même qui s'est appris à écrire; il n'est donc pas étonnant qu'elle s'en tire fort mal ; je m'y suis habituée avec le temps , et maintenant je
* 11 en était de même alors d'une foule de personnes de premier rang; mais, ainsi que le remarque très-bien M. Léon de Laborde, « combien de grands seigneurs et des plus importants, « combien de superbes dames et des plus distinguées, n'écrire valent pas plus correctement! L'esprit alors et le talent écla- « talent en dépit des règles de la grammaire ou des lois de l'é- « cole, et ils ne s'en croyaient pas de plus mauvais aloi pour « cela. » Les exemples d'une orthographe vicieuse abondent dans les écrits de l'époque. En ouvrant le premier qui nous vient sous la main, les Mémoires de Louville, nous trouvons des lettres de Louis XIV fidèlement reproduites ; on y lit : « Jay apris... plésir... traittement... » La reine douairière d'Espagne écrit : « La manière dont Madame de Dénie s'est servit pour demander les catre atelages qui me restent. » Au lieu de hier, la reine, femme de Philippe V, écrivait yer.
Mlle de Montpensier traçait de son côté ces lignes, que nous reproduisons exactement :
« J'ay cru que Votre Altesse seret bien ése de savoir sete istoire; je m'enqueteré de toute nouvelle pour luy mander, m'estiment hureusc si je puis luy donner (luelque divertisement. »
la lis sans difficulté; mais au commencement j'avais de la peine; elle écrit d'ailleurs avec agrément.
Saint-Cloud, 31 août 1719.
Lundi dernier je voulais, comme à l'ordinaire, aller au bois de Boulogne; mais tous mes cochers, écuyers, palefreniers, étaient si malades que je fus obligée de rester à Saint-Cloud, où je crois qu'il y aura bientôt plus de morts que de vivants; la rougeole et la fièvre font de terribles ravages; c'est affreux de voir combien il meurt de monde. De tous côtés on n'apprend que des malheurs; un pauvre jardinier d'ici a perdu à la fois son père et sa mèie, et sa femme est devenue subitement folle; il faut la veiller sans cesse, autrement elle s'empresserait d'aller se noyer. On ne voit partout que des figures désolées, et il n'y a que mon petit-fils , le duc de Chartres , qui soit toujours gai et content. Je ne me souviens plus (car j'ai toujours eu une mauvaise mémoire, et elle va en s'affaiblissant) si je vous ai mandé que mon fils a acheté, pour le duc de Chartres, le gouvernement du Dauphinéau duc de La Feuillado, moyennant la somme de huit cent mille livres; cinq cent mille livres pour le gouvernement, et cent mille écus pour le brevet de retenue qu'avait le duc ; tous les gouverneurs do province ont un capitaine des gardes; mon petit-fils en a donc aussi un, et il me l'a présenté hier avec une extrême satisfaction. C'est le marquis d'O, dont la fille était au[)iès de la duchesse de Bcrrl, et qui était tombée en disgrâce par suite des intrigues de la méchante Mouchy ; M"'o d'Orléans l'a placée parmi ses darnes. C'est là tout ce quo
DE MADAME LA DUCHESSE d'OKLEANS. 151
je sais de neuf; depuis six jours il n'est rien survenu, si ce n'est beaucoup de mesures relatives aux finances où je ne comprends rien ; je sais seulement que mon fds, d'accord avec un Anglais nommé Law, mais que les Français appellent Lass , a trouvé le moyen d'acquitter cette année toutes les dettes du feu roi, qui se montent à deux fois cent mille millions '; le jeune roi va donc, au lieu d'un monarque pauvre, se trouver un souverain fort riche.
l*'' septembre 1719.
Je n'ai pas douté un seul instant que le mariage de mon fils ne fût funeste sous tous les rapports, mais mes conseils n'ont servi de rien; si la chose avait pu aboutir à quelque chose de bon, la vieille guenipe n'y aurait pas poussé comme elle l'a fait... La Montespan était fort belle et avait infiniment d'esprit, mais c'était un vrai diable pour la méchanceté '.
2 septembre 1719.
M''« de Charolais a fait demander en secret à mon fils comment il fallait s'y prendre pour voir le duc de Richelieu et pour lui parler avant qu'il partît pour
* Nous transcrivons le chiffre qu'indique Madame, sans prétendre rectifier l'erreur évidente qu'il renferme.
' Mme de Montespan partageait l'oubli de son époque pour les. règles de l'orthographe; un catalogue d'autographes (L.***. 1844, n° 34 1 ) renferme un extrait d'une lettre à Mme de Lauzun, nous le reproduisons : « 11 lia sy lontant que je n'ay antandu parler « de vous que je ne puis m'anpescher de vous demander des « nouvelles delà disposition de votre esprit, car pour vos afaire « ce seret à moy a vous en instruire. M. Colbcrt promet di;3 a merveilles sur les mémoires que Ion luy a donnes... »
152 CUIUŒSPONDANCK
Richelieu. Mon lils a répondu qu'elle pouvait s'adresser au cardinal de Noailles, car, puisque celui-ci l'avait conduit chez lui à Conflans, il saurait mieux que personne comment on pourrait voir le duc. Comme elle a appris ensuite que le duc était arrivé à Samt-Germain, elle s'y est rendue tout de suite.
3 septembre 1719.
Il ne faut i)as s'étonner si la duchesse de Berri a laissé beaucoup de dettes; elle avait auprès d'elle un Jeune impertinent et une femme sans honneur, qui s'entendaient ensemble pour lui faire contracter dettes sur dettes; ils avaient pris sur elle un tel empire, qu'elle ne pouvait rien leur refuser.
J'ai appris ce soir que mon fils avait fait sortir de la Bastille ce maudit duc de Richelieu, et lui a rendu la liberté; c'est la duchesse d'Orléans qui l'a voulu. On peut dire qu'elle a la cervelle à l'envers; elle en fera tant, qu'un de ces matins elle fera aussi relâcher son frère et la duchesse du Maine.
Sainl-Cloiul, 8 sciitcnibre 1719.
Mon fils est venu me voir vendiedi dernier, et il m'a rendue riche ; il a trouvé que mon revenu était insuffisant, et il l'a augmenté de 150,000 francs. Comme, grâce à Dieu, je n'ai aucune dette, cela vient à propos et de manière à me mettre à même de passer le reste de ma vie à l'aise, comme on dit ici.
La Mouchy était bien la plus indigue favorite que l'on ait jamais vue; elle a trahi, trompé et volé sa princesse; elle était d'une maison tout à fait obscure;
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son grand-père du côté maternel était contrôleur général de la maison de mon maii, ce qui est une charge fort médiocre; il se nommait Forcadel. La mère n'était non plus rien de bon ; devenue veuve, elle a longtemps fait ménage avec un homme marié. On peut dire que tout cela c'est du beurre puant et des œufs pourris ' . Ce que cette Moucliy a fait de plus drôle, c'a été de voler son amant, le comte de Riom , auquel la duchesse de Berri avait donné de fortes sommes en numéraire et en pierreries; il avait tout mis dans une caisse qu'il a laissée à Meudon ; sa chère amie a dérobé la cassette et s'en est allée avec. Je trouve cela fort drôle.
Quant à Langallerie dont vous me parlez, je vous ai déjà dit comment il était mort^
8 septembre 1719.
Le mariage de la Duchesse {de Berri) avec la tête de crapaud {Riom) n'est malheureusement que trop vrai; ce n'est point d'ailleurs un mauvais gentilhomme; il est allié aux meilleures maisons : le duc de Lauzun est son oncle et Biron son neveu ; mais avec tout cela il n'était pas digne des honneurs qui lui sont survenus. 11 n'était que capitaine au régiment du roi. Toutes les femmes courent après lui. Je le trouve laid et repoussant ; il a l'air aussi malade que s'il avait le mal français.
• Proverbe allemand.
' Voir la lettre du 20 octobre 1717. Le niarqtiis de Langallerie est une des figures les plus originales de son temps, mais les Mnnoiirs qui portent son nom (La Haye, 1753) ne sont pas de lui i ils ont été écrits et publiés par Gautier de Faget.
9 septembre 1719.
Il faut dire la vérité, Law est un homme admirable pour les finances.
12 septembre 1719.
Lorsque la nouvelle de la mort de M™« de Berri vint à l'armée, le prince de Conti alla trouver Riom et lui chanta une sotte chanson : « Elle est morte, la vache aux paniers, il n'en faut plus parler. » Mon fils en a été un peu piqué, mais il n'a pas voulu avoir eu l'air de le savoir.
14 septembre 1719.
Jl est déplorable que la débauche se soit développée comme elle l'a fait; autrefois on n'entendait pas parler d'histoires aussi horribles qu'à présent. J'ai appris la vie scandaleuse du margrave de Dourlach ; c'est vraiment trop fort ; je crains que ce seigneur ne soit tout à fait devenu fou ; on n'a rien vu de plus insensé et je n'ai jamais rien appris de pareil, si ce n'est d'un peintre, à Paris, qui s'appelait Santerre; il n'avait point de valets, mais il se faisait servir par de jeunes filles qui l'habillaient et le déshabillaient. 11 n'était pas marié.
17 Roptembrc 1719.
Je vous ai promis de vous raconter mon voyage à Chelles. Je partis jeudi, à sept heures, avec la duchesse de Brancas, M"" de Chasteautier et M"* de Ratzamhaussen; nous arrivâmes à dix heures et deniic. Mon petit-lils, le duc de Chartres, était déjà arrivé; mon fils arriva un quart d'heure après, et puis M"« de Vulois. M""« d'Orléans s'était fait saigner tout exprès pour
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ne pas venir ; elle et l'abbesse ne sont pas très-bonnes amies, et d'ailleurs son extrême paresse l'aurait empêchée de se déplacer et de se lever un peu de bonne heure. Nous allâmes à l'église , le prie-Dieu de l'abbesse était placé dans le chœur des religieuses ; il était en velours violet tout couvert de fleurs de lis d'or ; mon prie-Dieu était contre la balustrade; mon fils et sa fdle étaient derrière ma chaise, car les princes do sang ne peuvent s'agenouiller sur mon tapis, c'est un droit réservé aux petits-fils de France; toute la musique du roi était dans la tribune ; le cardinal de Noaiiles dit la messe. L'autel est fort beau ; il est formé de marbre noir et blanc, avec quatre grosses colonnes de marbre noir; il y a quatre belles statues de marbre blanc représentant de saintes abbesses ; une ressemble si fort à notre abbesse , qu'on croirait que c'est son portrait; elle a cependant été faite bien avant que ma petite-fille fût née, car elle n'a que vingt-un ans. Douze moines de son ordre, revêtus de superbes chasubles, vinrent pour servir la messe ; après que le cardinal eut lu l'épître, le maître des cérémonies entra dans le chœur des religieuses et ramena l'abbesse ; elle vint de fort bon air, suivie de deux abbesses et d'une demidouzaine de religieuses de son couvent ; elle fit une grande révérence à l'autel et à moi, et s'agenouilla devant le cardinal, qui était assis dans une grande chaise à bras devant l'autel ; on apporta en cérémonie la confession de foi, qu'elle lut, et ajjrès que le cardinal eut récité beaucoup de prières, il lui donna un livre qui contenait la règle de son couvent. Elle revint ensuite à sa place, et après qu'on eut lu le Credo et l'ofler-
toire, elle vint à roffrande, accompagnée de l'abbesse et de ses religieuses; on apporta, pour ofl'rande, deux grands cierges et deux pains , dont l'un était doré et l'autre argenté ; après que le cardinal eut communié, elle revint s'agenouiller devant lui, et il lui donna la crosse ; il la reconduisit à son siège , non pas à son prie-Dieu, mais à son siège d'abbesse, qui était une espèce de trône surmonté d'un dais de princesse du sang, avec des fleurs de lis; aussitôt qu'elle s'y fut placée, les trompettes et les hautbois se firent entendre, et le cardinal, suivi de tous ses prêtres, se plaça auprès de l'autel, du côté gauche, sa crosse dans la main, et on chanta le Te Deiim. Toutes les religieuses du couvent arrivèrent ensuite deux à deux, et elles vinrent témoigner leur soumission à leur abbesse, en lui faisant une grande révérence; cela me fit souvenir des honneurs qu'on rend à Athys lorsqu'on le fait grand prêtre de Cybèle, car on vient aussi deux à deux le saluer; je croyais qu'on allait chanter, comme dans l'opéra :
Que devant vous toiil sabaise et tout tremble;
Vives heureux, vos jours sont iioslre Espoir ;
Rien n'est si beau que de voir Ensemble
Un grand méritle avec un grand pouvoir.
Oue Ion bénisse