‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans, né princesse palatine, mère du régent \ (volume 2)Chapitre 4 sur 21 · I.e Ciel propisse · texte numérisé non relu

I.e Ciel propisse

Qui dans vos mains '

Met les sort dus humaiir.

Après le Te Deujû, nous entrâmes dans le couvent, cl, à midi et demi, nous nous mîmes à table, mon fils, mon pctit-lilsle duc tic (lliarlrcs, la princesse Victoire do Soissons, la jcinio dcnioisclle d'Auvergne, fille du iliic d'Alhict, et les Irois daiiu^s (jui étaient avec moi;

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l'abbesse se mit de son côlé, dans son réfectoire, à une table de quarante couverfs, avec sa sœur, M'i^ de Valois, les deux dames qui l'accompagnaient, douze abbesses et toutes les autres religieuses du couvent. C'était drôle de voir toutes ces robes noires autour de la table. Les gens de mon fils servirent un très-beau repas ; on laissa le peuple piller le dessert et les confitures après que le dîner fut fini. A quatre heures trois quarts ma voiture arriva, et je revins ici '.

* La nouvelle abbesse de Chelles prit le nom de sœur Balliildc. Racine le fils composa une pièce de vers sur sa profession religieuse :

• Plaisir, beauté, jeunesse, honneurs, gloire, puissance,

• Ambitieux espoir que permet la naissance,

• Tout au pied de l'Agneau fut par elle immolé i

D'autres poètes prirent la chose d'une tout autre façon ; nous trouvons dans les recueils manuscrits une description de la manière dont on passe la vie à l"abbaye de Chelles :

De l'abbaye Où réside Vénus,

Nonne jolie.

Disant peu A'oremus, Loin des soins superflus, Ne songeant tout au pins Qu'à bien passer sa vie, Fait bon les revenus

Do l'abbaye.

Pour tout office, On goûte tous les jours

Mille délices Qu'assaisonne l'amour ; Chaque instant sur les cœurs, 11 répand ses faveurs; A ce Dieu si propice Elles livrent leurs cœurs,

Pour tout office.

Il est que^iion dans les 7l/mo«ra de Maurrpas (t. I, p. 12!)- II. 14

19 septembre 1719.

Le feu roi aurait volontiers employé M. Law pour les finances ; mais comme il n'est pas catholique, le roi disait qu'il ne fallait pas se fier à lui.

23 septembre 1719.

Je n'ai que 456,000 livres, et si Dieu veut, je ne laisserai pas un liard de dettes '. Mon fils vient de me rendre plus riche en augmentant ma pension de 150,000 livres. La cause de presque tout le malheur ici, c'est la fureur des dames pour le jeu. On m'a souvent dit en face : « Vous n'êtes bonne à rien , vous n'aimez pas le jeu. »

26 septembre 1719.

Le prince de Conti est enfin venu me voir; apparemment il n'y avait pas ce jour-là autant à agioter dans la rue Quincampoix qu'à l'ordinaire, car il y a été fourré tout le temps depuis son retour. Son cousin, M. le Duc, n'agit pas mieux. Le prince de Conti a remporté fort peu d'honneur de la campagne, il est trop débauché sous tous les rapports ; je doute qu'il s'habitue à la guerre... Ses méchancetés me rappcllout

145) de cette abbesse; ils n'en disent pas de bien et prétendent que le duc de Richelieu, déguisé en niu.sicien, fut admis quelquefois dans son couvent.

* Madame avait pour chef de son conseil un homme éclairé, Nicolas-Joseph Foucault, qnï a laissé des Mémoires dont la publication olfrirait de l'intérêt pour l'histoire de l'administration française. Le manuscrit existe à la bibliothèque impériale. M. A. Bernier en a publié queUiucs extraits à la suite des Méjnoiresdti marquis de Hoiirchcs, 1840, 2 vol. in-S".

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les miennes. Quand j'étais enfant, je prenais du bois pourri, j'en plaçais des morceaux sur les yeux et sur la bouche, et je me cachais le soir dans l'escalier pour faire peur aux gens; mais j'avais moi-même tant peur de rencontrer des revenants que je tremblais la première. Voilà ce que fait aussi ce prince, il veut se faire craindre et il meurt presque de peur.

28 septembre 1719.

L'homme à la tête de crapaud n'était pas ici lorsque M"" de Berri est morte; il était à l'armée, il commandait le régiment qu'on a acheté pour lui... La Mouchy est petite-fille du chirurgien de feu Monsieur. Mon fils a fait sa mère, la Forcadèle, gouvernante de sa fille aînée et de son fds; la petite Forcadèle a été ainsi élevée avec M'"' de Berri, qui la maria à M. de Mouchy, son maître de garde-robe, et qui lui donna beaucoup d'argent pour sa dot. Tant que le roi a vécu, la duchesse ne put la fréquenter beaucoup; mais, après la mort du roi, elle la déclara pleinement sa favorite, et lui donna la charge de seconde dame d'atour.

29 septembre 1119.

Un homme qui, pendant de longues années, a constamment été auprès du roi, et a travaillé avec lui tous les soirs chez la Maintenon, qui a ainsi tout entendu, et qui est mon bon ami, m'a avoué que, tant que la vieille a été en vie, il n'a rien voulu me dire, mais que depuis qu'elle est morte, il pouvait m'assurer que le roi avait eu une véritable amitié pour moi; il a entendu plusieurs fois, de ses propres oreilles, qu'elle

lourmciitait le roi, et qu'elle disait toute sorte de mal de moi, afin de me rendre odieuse à ses yeux, mais que le roi avait toujours pris mon parti. C'est sans doute pour cela que le roi m'avait dit sur son lit de mort : « On a fait tout ce qu'on a pu pour que je vous haïsse, Madame, mais ils n'ont pas réussi; » il ajouta qu'il m'avait trop bien connue pour ajouter foi à ces calomnies. Pendant que le roi me disait cela , la vieille avait un air si coupable, que je ne pus douter que cela ne vînt d'elle,

1" octobre 1719.

J'allai à quatre heures au Palais-Royal, et je montai chez M™« d'Orléans, que je trouvai très-contente, car elle venait de recevoir des nouvelles de son frère aîné {le duc (lu Maine) ; il était hors de danger et comme guéri d'une atteinte de choléra-morbus qu'il a eue. Je ne dis rien, comme vous pouvez croire; mais je songeai combien était vrai le provcr])e qui dit que mauvaise herbe croit toujours. J'allai, avec la duchesse, son fils et trois de ses filles, au spectacle; nous eûmes deux pièces, une ancienne, les Horace^, et une nouvelle, les ISoces de Vulcain '. L'idée en est originale;

' Ou Momus fabuliste, par Fuzclier (et Lei;rand); la première édition de cette comédie, en un acte, est de I*aris, 17 19. Fuzelier, auteur spirituel et fécond, composa un très-grand nombre de pièces pour les tbéàtres de la foire, mais il fut toujours éclipsé par son collatioratcur Le Sage, et aujourd'hui il est à peine connu de nom. Kntre autres preuves du goût bien connu de Madame pour la comédie, on peut citer la dédicace qui lui fut faite du Thcàtrc itaUcn , publié par E. Gherardi. Il s'est trouvé diins la riche bibliothèque dramatique de M. de Soleinne un recueil fort curieux (n" 32 42) d'anciens ballets en sept vo-

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on suppose que Momus se moque des dieux et leur récite des fables qui sont des allusions à leurs défauts; c'est une satire de tous les travers de Paris ; cela nio fit rire.

L'augmentation de pension que m'a accordée mon fils est venue fort à propos, car après la mort de mon mari je m'étais trouvée fort gênée ; la vieille ( Maintenon), qui me détestait, ainsi que mon fils, prétendait que l'intention expresse du roi était de ne rien faire pour nous; c'était un horrible mensonge, et la preuve, c'est qu'ayant été trouver le roi et lui ayant exposé que je ne pouvais soutenir mon rang, il augmenta aussitôt de quarante mille livres ma pension ' ; la vieille faillit en crever de dépit. Ce qui me fit bien rire, c'est que le duc et la duchesse du Maine demandèrent à mon intendant comment il se faisait qu'avec le peu de revenu que j'avais, je parvenais à vivre selon mon rang et à ne pas contracter de dettes. Lagarde (c'est ainsi que se nomme mon intendant) répondit : « C'est que Madame se modère et ne fait jamais de folles dépenses; » c'était une bonne leçon donnée à ce beau couple, car lem's dettes venaient de fêles nocturnes qu'ils donnaient à Sceaux, et qui duraient depuis le soir jusqu'au grand jour * ; feux d'ar-

lumes in-é", reliés aux armes de Madame, et provenant de son cabinet.

' Saint Simon (t. XX , p. 4 ) : « Madame, qui avait peine à fournir à la dépense de son grand élat avec 400, ooo livres de vente, demanda des secours au roi qui, avec excuse du peu, lui donna 40,000 livres d'augmentation. »

- Les h^ùts de Sceaux^ ou NuHs blanches de ce manoir somptueux , étaient des fêtes magnili(iucs. La duchesse aimait

tifice, spectacles, opéras, festins, bals, rien n'y manquait. Si mon fils n'avait pas perdu sa fille, et si le roi n'avait pas recueilli sa riche succession , je n'aurais pas eu cet accroissement dans ma pension , car mon fils ne veut pas qu'on puisse dire qu'il enrichit sa famille aux dépens du roi.

Mon fils n'est que trop bon ; le petit duc de Richelieu lui ayant affirmé que son intention avait été de tout lui révéler, il l'a cru et l'a fait relâcher, il est vrai que la maîtresse du duc, M"*-' de Charolais, ne laissait pas, à cet égard, une minute de repos à son père. C'est cependant une chose horrible qu'une princesse du sang déclare, à la face de tout le monde, qu'elle est amoureuse comme une chatte, et que celte passion est pour un drôle qui est d'un rang si au-dessous du sien, qu'elle ne peut l'épouser, et qui de plus lui est infidèle, car il a une demi-douzaine d'autres maîtresses. Quand on lui expose cela, elle répond : « Bon ! il n'a des maîtresses que pour me les sacrifier « et pour me conter ce qui se passe entre eux. » C'est vraiment une chose aflieuse.

Si je croyais à la sorcellerie, je dirais qu'il faut que ce duc possède quelque secret surnaturel , car il n'a pas trouvé une femme qui lui ait opposé la moindre

beaucoup la comédie et la jouait foit mal, à ce que dit Voltaire; on la vit sur le théâtre avec Daron. Sa cour était charmante; ou s'y divertissait autant qu'on s'ennuyait alors à Versailles ; elle animait tous les plaisirs par son esprit, par son imagination, par SCS fantaisies ; on ne pouvait ruiner son mari plus gaiement. On faisait une loterie des vingt-(iiiatre lettres de l'alpiiabct ; celui qui tirait le (i était tenu de donner une comédie, l'O désignait un petit opéra, le U evigeail uu ballet.

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résistance; toutes courent après lui, que c'est vraiment une honte. 11 n'est pas, après tout, plus beau qu'un autre, et il est tellement indiscret et bavard, qu'il a déclaré lui-même que si une impératrice, belle comme un ange, était éprise de lui et voulait coucher avec lui, à condition qu'il n'en dirait rien, il aimerait mieux la planter là et ne pas la voir de sa vie. C'est un grand poltron, fort insolent, sans cœur et sans âme ; je me révolte contre l'idée qu'il est la coqueluche de toutes ces dames, et je suis sûre qu'il n'aura que de l'ingratitude pour les bontés de mon fils; mais je ne veux plus parler de ce personnage, il me fait perdre patience. Le mal qu'on dit de M. Law et de sa banque est l'effet de la jalousie, car on ne saurait rien voir de mieux; il paye les effroyables dettes du feu roi et diminue les impôts, allégeant ainsi le fardeau qui pesait sur le peuple ; le bois ne coûte que la moitié de ce qu'il coûtait ; les droits d'entrée sur le vin, la viande et tout ce qui se consomme à Paris, ont été supprimés; cela inspire une grande joie parmi le peuple, comme vous pouvez bien croire. M. Law est fort poli ; je fais grand cas de lui ; il fait ce qu'il peut pour m'être agréable; il ne veut pas agir en secret , comme ceux qui ont eu précédemment la direction des finances , mais en public et avec honneur. Il est complètement faux qu'il ait acheté un palais de la duchesse de Berri ; elle n'en avait pas ; il était donc impossible qu'elle en vendît ; toutes les maisons qu'elle avait, c'est-à-dire Meudon, Chaville et La Muette, sont retournées au roi, qui a établi sa ménagerie à La Muette ; il y aura là des vaches, des mou

tons et autres animaux. Des maladies terribles, telles que la petite vérole, la rougeole et la fièvre chaude, font beaucoup de mal à Paris; mais de tous les coins de l'Europe on n'entend pas parler d'autre chose. On dit que la peste est à Manheim et qu'elle y fait beaucoup de mal.

J'ai vu mon oncle à la mode de Bretagne, le landgrave Charles de Hesse-Rheinfeis : il est impossible de dire plus de sottises qu'il n'en dit ; il parle toujours de son cocher, qui est de si bonne compagnie qu'il le fait coucher auprès de lui et qu'il veut le charger d'élever son fds cadet. Je lui ai dit très-sérieusement qu'il devrait bien se garder de dire toutes ces bêtises qui faisaient que tout le monde se moquait de lui. Il a pris la chose fort mal ; il a répondu qu'il voyait bien que je désirais qu'il s'en allât, puisque j'avais honte de mes parents. Je me fâchai, et lui répliquai crûment que lorsque mes parenis parlaient de la sorte, j'avais sujet d'avoir honte pour eux. Nous nous sommes quittés fort mal ensemble.

6 octobre 1719.

Lavv est tellement pourchassé, qu'il n'a de repos ni jour ni nuit; une duchesse lui a baisé les mains devant tout le monde ; et si les duchesses lui baisent les mains, qu'est-ce que les autres dames ne devront jias lui baiser?

Mon fils a toujours eu un grand faible pour les amants dont il a été le conlident... Il n'est pas délicat; pourvu que les dames soient de bonne humeur, qu'elles boivent et mangent goulùnient, et qu'elles

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soient fraîches, elles n'ont pas besoin d'avoir de la beanté. Je lui ai souvent reproché d'en avoir de très* laides.

7 octobre 1719.

On voit bien que l'on est plus que jamais irrite contre mon fils, car on apprend chaque jour des soulèvements en Bretagne, et je ne sais pas si ce qu'on raconte d'une conspiration à La Rochelle est vrai ; le gouverneur de celte place voulait la livrer aux Espagnols. Dix officiers étaient du complot ; on en a arrêté quelques-uns; les autres se sont sauvés en Espagne... J'avais regardé l'évcque de Soissons comme un fort brave homme ; je l'ai connu lorsqu'il était encore abbé et aumônier de la duchesse de Bourgogne , mais l'ambition de devenir cardinal rend fous la plupart des évêques; il n'en est aucun qui ne pense que, plus il fera d'impertinences à l'égard de mon fils et en faveur de la constitution , plus il se mettra dans les bonnes grâces de la cour de Rome et deviendra ainsi cardinal.

8 oclobre 1719.

11 est faux que la reine ait mis au monde une négresse. Feu Monsieur, qui avait été présent, disait que la petite princesse était laide, mais point noire. On ne peut ôter de la tête du peuple que l'enfant ne vive encore, qu'elle ne soit dans un couvent, à Moret près de Fontainebleau ; cependant il est certain que l'enfant laide est morte : toute la cour l'a vue mourir '.

• Voir les Mémoires de Maurepas, 1. 1, p, 101 , et de Saint- Simon, 1. 111, p, 12G. Ou disait tout bas à la cour que la mau-

M. de Brancas ' était très-amoureux de sa fiancée. Le jour où devait se célébrer la noce, il fut au bain comme à son ordinaire, et se mit au lit. Son valet de chambre lui demanda: «D'où vient, monsieur, que vous couchez encore ici, et que vous n'allez pas coucher avec madame votre femme?» Il dit: «Je l'avais oublié. » Il se leva et alla trouver sa femme, qui l'avait longtemps attendu au lit. Il était chevalier d'honneur de la reine -mère. Un jour, lorsqu'elle était à l'église, Brancas oublie que c'est la reine qui est agenouillée. Comme elle avait le dos voûté, lorsqu'elle baissait la tête on ne pouvait guère la reconnaître. Il la prend pour un prie-Dieu ; il s'agenouille sur ses talons, et appuie ses deux coudes sur les épaules de la reine. Elle fut très-étonnée de voir son chevalier d'honneur se mettre à genoux sur elle, et chacun se mit à rire. Jadis les dames portaient dans leurs déshabillés des tabliers de drap fin. La duchesse de Duras était dans la cour de son hôtel ; elle avait reconduit une dame à son carrosse. M. de Brancas entre dans la

ressc du couvent de Moret étnit fille d'un cocher du roi dont la femme était fort jolie (Anquctil, Louis XfV, t. 111, p. 430).

' Mort en 1681. Voir les Historiettes de Tallemant des Uéaux, t. 111, p. 135. A cet égard, ftl. Monmerqué cite une lettre de Bussy, qui dit : « Il est assez distrait, et comme il a vu que ses « rêveries ont fait rire le roi quelquefois, il les a outrées pour « se faire un mérite d'une imperfection qui faisait parler de lui, « n'y pouvant réussir par de meilleures voies. » La Bruyrre l'a immortalisé sous le nom de Ménal(|ue (voir l'édition des Caroc-' ^èr('5 doiméepar M. Walckeuaér, 1845, p. 4')4. M"iedeScvit!né, avec laquelle il était fort lié, donne beaucoup de détails sur cet étraiitic pcrsoimai^c, cl raconte plusieurs de ses singulières distruilious. Consultez aussi Saint-Simon.

cour pour rendre visite à la duchesse et prend son tablier pour un mur; il va pour pisser contre, et il e^st tout saisi lorsque la duchesse se met à crier: (.Oh fi. cela ne se fait point ! » U dit : « Je vous demande mille pardons, j'ai pris votre tablier pour un mur. »

10 octobre 1719.

Le duc de Lorraine n'entend plus que par Craon, sa femme ou ses créatures.

Je ne crois pas que la passion de ma fille {pour son mari) soit aussi vive qu'elle a été, mais elle l'aime encore sincèrement; et, s'il lui témoigne la moindre amitié, elle est hors d'elle-même à force de joie, et elle me l'écrit bien vite.

14 oclobre 1719.

Le roi d'Angleterre et le roi de Prusse ont résolu, à ce qu'on m'annonce, de défendre vivement la cause des réformés; les prêtres ne pourront donc plus les tourmenter, ce qui me réjouit cordialement, car je souhaite toute espèce de bien et de bonheur a nos braves compatriotes; et quant aux maudits prêtres qui les persécutent, je voudrais leur voir une corde au cou ; ils l'ont bien méritée à cause de leur fausseté et de leur perfidie.

16 oclobre 1719.

Le Dauphin ne s'est pas affiigé un quart d'heure de la mort de sa femme ni de celle de sa mère ; quand il s'alïubla de son grand manteau de deuil, il faillit éloulïer de rire... Quelqu'un voulut un jour le plai-

santer sur son inclination pour les hommes; le Dauphin s'emporta comme je ne l'ai jamais vu faire, et dit : « Si quelqu'un est assez impertinent pour se vanter de celte infamie, qu'on me le nomme, et je ferai voir par mes traitements combien je le méprise et combien je hais sa vue. »

Le roi ne voulait ordinairement avoir personne à sa table, si ce n'est les membres de la famille du sang. Il y avait tant de princesses du sang que la table ordinaire n'aurait pas été suffisante ; elle était déjà tout occupée quand nous étions réunies. Le roi, assis au milieu, avait à sa droite M. le Dauphin et le duc de Bourgogne, et à sa gauche la Dauphine et le duc de Berri ; dans un des retours étaient assis feu Monsieur et moi, et dans l'autre mon fds et sa femme ; le reste de la table restait réservé pour les gentilshommes servants qui nous servaient à table, car ceux qui servent le roi ne se placent pas derrière le siège du roi, mais en face de lui. Lorsque les princesses du sang ou d'autres dames mangeaient à la table du roi, c'étaient non pas les gentilshommes servants mais d'autres officiers de la maison du roi qui nous servaient, et ceuxci se trouvaient derrière nous comme des pages. Dans ce cas, le roi était servi par son jnemier maUre-d'hôtel. Les pages ne servaient à la lalile du roi que lorsqu'il était en voyage, et ils ne servaient pas la famille royale; elle était servie par des gens qui n'étaient pas gentilshommes. Anciennement, tous les officiers du roi, tels (|ue ceux de l'échansonncrie, du gobelet, du fruit, clc, étaient geiitilshoiiiines ; mais depuis que la noblesse est deverau! pauvre, et que toutes les

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charges se sont payées cher, il a falhi prendre de bons bourgeois qui eussent de l'argent.

16 octobre 1719.

M. Law est un homme habile et honorable ; il est extraordinairement civil et poli à l'égard de tout le monde; il sait fort bien vivre. 11 ne parle pas mal le français, mieux que les Anglais ne le font habituellement.

A M. DE HARLING.

19 octobre 1719.

Dieu tout-puissant a délivré la France entière d'une

méchante bête sauvage, car il a emporté la Scarron; je ne peux pas dire qu'il l'ait appelée à lui , la chose me semble trop douteuse.

A LA COMTESSE LOUISE

20 octobre 1719.

Huit ou dix jours avant la mort du roi, il lui vint un mal à une jambe et la gangrène s'y mit, dont il est mort. Mais il avait eu durant plus de trois mois une fièvre lente qui l'avait fait dépérir à vue d'œil , et il était aussi maigre qu'un éclat de bois. Le vieux coquin de Fagon l'avait mis dans cet état, il le faisait toutes les trois semaines purger jusqu'au sang, et tous les jours il le faisait horriblement suer. De plus, le roi s'était, îi l'instigation du père Le TcUicr, aflreusenicnt tourmenté au sujet de la maudite constitution {Unigeniti(s), au point qu'il n'en avait de repos ni jour ni nuit; c'est ce qui lui a ôté la vie. Fagon était un mauvais drôle et plus altaclié à la guenipe qu'au roi. u. li

Aussi, lorsque je vis qu'on voulait si fort élever le duc du Maine, et que la vieille giienipe se souciait si peu de la mort du roi, j'ai eu de mauvaises pensées sur ce vieux coquin.

20 octobre 1719.

Le docteur Chirac ' fut aj^pelé auprès d'une dame qui était malade. Pendant qu'il était dans l'antichambre , on y dit que les actions (de la banque de Law) avaient beaucoup diminué. Le docteur, qui avait beaucoup de papiers sur le Mississipi, fut saisi de cette nouvelle, et, s'étant assis auprès de la malade pour lui tâter le pouls, il se dit à lui-même : « Ah ! mon Dieu ! cela diminue, cela diminue, cela diminue. » En l'entendant parler ainsi, la malade se mit à crier; ses gens accoururent; elle dit : « Je vais mourir, M. Chirac vient de crier trois fois en làtant mon pouls : Il diminue! » Le docteur revint à lui, et dit : « Vous rêvez, votre pouls bat à merveille, et vous vous portez bien. Je m'occupais des actions du Mississipi, sur lesquelles je perds, puisqu'elles baissent. » La dame malade fut ainsi rassurée.

20 octobre 1719.

Le duc de Sully " avait parfois de grandes distrac-

1 Chirac, né en 1660, mort en 1732; il suivit le duc d'Orléans dans ses campagnes d'Italie et d'Espagne, et fut nommé son premier médecin en 17 15 j les favcms, les dignités s'accumulèrent sur lui; un an avant sa mort il devint premier médecin de Louis XV. Malgré sa grande réputation, il n'a laissé que des écrits sans mérite.

« Saint-Simon, t. XIX, p. 167, parle de ce personnage, fort peu régulier en sa conduite, et qui fut trouvé mort dans son lit à l'âge de quaruntc-huit ans.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 171

lions ; s'habillant un jour pour se rendre à l'église, il n'oublia rien que son haut-de-chausse. C'était en hiver; entrant à l'église, il dit : « Mon Dieu! qu'il fait froid aujourd'hui ! » On lui répondit : « Pas plus froid qu'à l'ordinaire. — J'ai donc la fièvre, » dit-il. Quelqu'un demanda : « Ne serait-ce pas parce que vous n'êtes pas habillé assez chaudement? » Et il leva son habit; on vit alors ce qui lui manquait.

2J octobre 1719.

La vieille guenipe et le père La Chaise ' ont persuadé au roi que tous les péchés que Sa Majesté avait commis avec la Montespan seraient pardonnes s'il persécutait et expulsait les rélormés, et qu'il prendrait ainsi le cliemin du ciel. Le pauvre roi les a crus fermement, car il n'a de sa vie lu un seul mot de la Bible; et telle est l'origine des persécutions que nous avons vues... Le roi ne savait pas faire consister la religion en autre chose qu'à accomplir ce que ses confesseurs lui prescrivaient. Ils lui ont fait croire qu'il n'était pas permis de raisonner dans les choses religieuses, et qu'il fallait, pour faire son salut, tenir la raison captive.

22 oclobie 1719.

Personne ne s'étonne de ce que je mange avec plaisir des boudins, j'ai aussi mis à la mode ici les jam-

1 II existe un pamphlet intitulé : Prévarications du père La Chaise, confesseur du roi, au préjudice des droits et des intérêts de Sa Majesté; Cologne (Hollande), 1685. L'auteur 8'eftbrce d'établir que ce Père sacrifie à sa compagnie et à son ambition personnelle le roi et la l^'rance.

172 COnRESl'ONUANCE

bons crus; tout le monde on mange maintenant; on mange aussi beaucoup de nos plats allemands, comme la eboucroûte et les cboux au sucre, ainsi que du lard salé accommode aux choux ; mais il est rare qu'on s'en procure de bonne qualité ' . On ne mangeait guère de gibier avant, j'ai mis tout cela à la mode, ainsi que les harengs saurs; j'ai appris au feu roi à en manger, et il les trouvait fort de son goût. J'ai tellement affriandé ma gueule allemande ^ à des plats allemands, que je ne puis ni souffrir ni manger un seul ragoût français : je ne mange que du bœuf, du veau rôti, et rarement du mouton, des perdrix, ou bien des poules rôties, et jamais de faisan.

24 octobre 1719.

Il y a quarante ans que le mois d'octobre ne se passe jamais sans que , vers le 22 , mon fils ne se trouve souffrant, soit d'une manière, soit d'une autre, et cela depuis son grand accident... Quoiqu'il soit régent, il ne paraît jamais devant moi et ne me quitte jamais sans venir me baiser la main avant que je ne l'ombiasse; il ne prend point de chaise devant moi; mais d'ailleurs il no fait pas de façons et il bavarde rondement avec moi. Nous rions et plaisantons comme de bons amis \

' La lUichcsse se faisait envoyer d'AUcniagne des graines de ces clioiix qu'elle aimait tant.

* Mein leutschcr mnul.

3 Le duc d'Orléans avait pour Madame des attentions pleines de respect ; tous les soirs il se rendait chez elle à huit heures, et jouait aux échecs jusqu'à l'heure du souper du roi (Saint-Simon, t. I, p. n?}.

2G oclobre H 10.

J'apprends avec grand plaisir que les envoyés andais, prnssiens et hollandais, sont à Heidolberg, car j'espère qn'en dépit du pape et des Barbanns, comme disait le pauvre duc de Créqui, ils réussn<ont a soulager les pauvres habitants du Palatinat, en depit de la malice des prêtres autrichiens. C'est une chose bien terrible que de voir que chacun de nous veut vivTB heureux, et qu'il travaille cependant à rendre la vie des autres aussi dure que possible. Je me flatte toutefois que l'électeur est trop sensé pour se laisser mener par les ecclésiastiques ; toutes les sottises qu ils font faire à sa sœur l'impératrice, qui est entièrement soumise à leur direction, devraient lui servir de leçon. Un prince doit comprendre que la véritable piété consisle pour lui à tenir sa parole et à gouverner avec justice et sagesse; quiconque lui donne des avis contraires est un mauvais conseiller. Cela me fait souvenir d'un dialogue (pie j'entendis une fois à Saint- Cloud, et qui me fil bien rire. Un chanoine, qui était un homme très-respectable, mais sévère ', entra dans

' Comme témoisnase de la sévérité de faLbé Feuillet, on peut citer son RccU de la mort de Madame (Henrietle d'Angleterre), publié dans le Bulletin du biblioph'le, mars 1853, p 107 d'après le manuscrit autographe qui appartient à la bibliothèque impériale. Cet etclésiastique se montre peu touc'é du spectacle de douleur qu'il eut sous les yeux ; on cherche les émotions qu'il a dû éprouver comme homme, et on ne trouve qu'une censure amère des faiblesses qu'il a condamnées comme prêtre Sa rigueur donna lieu à un opuscule devenu fort rare : Lettre écrite de la campagne par un docteur en théologie a une dame de qualité [iux la mort de Madame], 107 0.

le cabinet de Monsieur, et Monsieur, qui s'amusait quelquefois à faire l'Iiypocrite, lui dit : « J'ai grand soif; serait-ce rompre le jeûne que de prendre un jus d'orange? » M. Feuillet (ainsi s'appelait ce chanoine) lui répondit : « Oh ! Monsieur, mangez un bœuf, et soyez bon chrétien, et payez vos dettes. » On en pourrait dire autant à l'électeur. Le bon M. Law est tombé sérieusement malade, il y a quelques jours, par suite du tracas et du travail dont il est accablé; on ne lui laisse pas un instant de repos ni jour ni nuit. On ne peut imaginer une race d'hommes plus intéressés que les Français.

28 octobre 1719.

On ne peut avoir plus de capacité que M. Law, mais je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, être à sa place; car il est tourmenté comme une âme damnée, et ses ennemis ré[)andcnt toutes sortes de méchancetés sur son compte ' .

* On rencontre dans les recueils manuscrits une foule de vers dirigés contre Law et le système. En voici quelques échantillons :

Lundi je pi-is des aclions , Mardi je gagnai des millions, Mercredi je pris équipage, Jeudi j'arrangeai mou ménage, Vendredi je m'en fus au bal, , Et samedi à l'hôpital.

Voir dans les Mélanges de Cois-Jourdau, t. II, p. 317, d'autres vers du même genre.

Depuis qu'un juif venu d'Ecusse S'est euriclii de notre argfut, Tous les gredins roulent carrosse, Et qui fut riche est indigent.

Un cou est un ëcu ; Un billet de baucjuc,

Î)E MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉA.NS. 175

J'ai reçu une lettre de ma fille qui me mande qu'Albéroni a voulu faire assassiner ou empoisonner l'empereur ; il avait chargé de ce coup un comte silésien, nommé Kimtsch, et deux abbés italiens. Je ne sais comment la chose a été découverte, mais elle s'éclairciia, car tous ces scélérats ont été arrêtés. Vous aurez peut-être à cet égard des nouvelles à Francfort; je vous prie de me les transmettre : elles m'intéressent vivement, car Albéroni en veut à mon fils encore plus qu'à l'empereur.

29 octobre 1719.

La duchesse de Berri avait été fort mal élevée et toujours fourrée avec les femmes de chambre; elle n'était pas très-capricieuse, mais hautaine et absolue dans toutes ses volontés... J'avais entendu parler de son mariage [avec Rio?7i), et je lui en fis des représentations; elle répondit en riant : « Ah! Madame, n'ai-je pas assez l'honneur d'être connue de vous pour que vous puissiez croire une telle sottise de moi, à qui on reproche tant d'orgueil?» Elle m'endormit ainsi, de sorte que je ne voulais pas croire la chose ; son père et sa mère n'y ont consenti de leur vie '. Non, je ne

Un billet de banque,

Un écu est un écu,

Un billet de bainque

Est un torche-cu.

1 La duchesse, avec sa violence habituelle , tourmenta son père pour que son mariage fut déclaré; c'était aussi ce que voulait Hioni, qui s'était marié par ambition. Le régent voulut gagner du temps et fit partir pour l'armée son gendre, qu'il aurait voulu voir à tous les diables. Après la mort de la duchesse, Riom vendit son résiuient et son gouvernement, et rentra dans l'obscurilc.

176 COHIŒSl'ONOANCb;

consentirais de l'éternité à une pareille impertinence, lors même que son père et sa mère l'auraient fait. La tête de crapaud fit croire à sa princesse qu'il était prince de la maison d'Aragon, et que le roi d'Espagne, en dépit de tout droit, lui retenait son royaume, mais que, lorsqu'elle l'aurait épousé, il pourrait réclamer ses États dans les traités de paix; la Moucliy reutrelenait de cela du matin jusqu'à la nuit; voilà pourquoi elle était si fort en faveur.

30 octobre 1719.

Le czar n'est pas un fou ; il a beaucoup de capacité, mais il est bien donunage qu'il ait été élevé d'une façon aussi sauvage et brutale. Je le trouve cruel au delà de toute expression dans ce qu'il a fait à l'égard du cz-arowitz, : il donne à son lîls sa parole qu'il peut venir et qu'U ne lui fera rien, et, lorsque son fils est venu, il le fait empoisonner dans le saint sacrement. C'est quelque cliose de si impie et de si abominable que je ne puis le lui pardonner '.

' 11 n'y a point" de preuves du fait horrible que raconte Madame, et qui n'est qu'une de ces rumeurs qu'elle accueillait trop aviilcmcnt. La mort du czarowitz présente un vériluble problème liistorique; on a i)rélen(lu qu'il avait été empoisonné, (pj'il avait été décapité, qu'il était morl d'apoplexie. Voir l'édition de Saint- Simon donnée par Suulavie, ITJI, t. XI, p. 170 ; ïllisloircde lUis.sic, par Lévesque, t. Y; celle de Lcclerc, t. 111; la Vie (en allemand) de Pierre le Grand, par Von-lialem, cte. On consultera aussi les Mémoires, en forme de manifeste, sur le procès criminel jui;é et publié à Saint-Pétersbourg, le 25 juin 17 18, contre le czarowilch Alcxci, convaincu de factions, rébellion et désobéissance envers son père et soigneur souverain, Nancy, ni«,in-l2.

DE MADAMh: LA UliCIIKSSK u'oULÉANS. 177

Paris, 2 novembre 1719.

H ne peut exister un plus mauvais service que celui de la poste en France; elle est toujours sous la direction de M. de Torcy, qui n"a jamais manqué d'ouvrir et de lire toutes mes lettres ; je ne m'en serais pas tracassée, mais ce que je ne pouvais souffrir, c'est que, pour obéir à la vieille [Maintenon], il faisait là-dessus des commentaires afin de me brouiller avec le feu roi, et cela était par trop fort. Aujourd'hui, il peut faire tous les commentaires qu'il voudra , je ne crains pas qu'il me brouille avec mon fils; l'abbé Dubois et lui sont ennemis acharnés; ils ont eu des querelles terribles où ils se sont dit mutuellement leurs vérités ; on pourrait leur dire, comme en pareils cas, faisait notre cousin l'électeur ; « Accordez-vous, canailles. » 11 faut se réjouir lorsque les lettres ne sont pas entièrement perdues, et lorsqu'elles arrivent enfin.

Il est vrai qu'il y a eu de grands désordres en Bretagne, et M"i« du Mai)ie y a autant de part qu'Albéroni ; M""^ la Princesse est allée trouver sa fille afin de la ramener au bon sens, ce à quoi je doute qu'elle réussisse; la petite naine est trop méchante.

Vous me demandez si mon abbé de Saint-Albin et son frère le chevalier, qui est à présent grand-prieur de France, ont eu la même mère ; le chevalier est légitimé, mais le pauvre abbé n'est pas reconnu ; il a un air de famille; il ressemble fort à feu Monsieur; il a quelque chose de son père et beaucoup de M"^ de Valois ; il a quelques années de plus que le chevalier, et il est bien fùrhé de voir son frère cadet i)lacé si fort au-dessus de lui. Le chevalier, qui est, depuis peu de

temps, grand-prieur de France dans l'ordre de Malte, est le fils de M''^ de Sery, qui a été ma fille d'honneur, et qui se nomme aujourdluii M"'^ d Arginton ; la mère de l'abbé était une danseuse de l'Opéra, qui s'appelait Florence '. Mon fils a encore une fille du côté gauche qui n'est pas reconnue; il Ta mariée à un marquis de Ségur; elle est fille de la Desmare, une des meilleures actrices de la troupe du roi. 11 y a encore deux ou trois enfants que je n'ai jamais vus, et qu'il a eus d'une femme de qualité; leur grand-père a été gouverneur de mon fils, et il était précédemment chevalier d'honneur de la reine. Cette femme est veuve depuis deux ans ; sa mère a été dame d'atours de la duchesse de Berri, et elle est morte dans cette charge. Je ne crois ]jas que mon fils puisse être bien sûr que ces enfants soient de lui, car cette femme est une terrible dévergondée. Elle boit nuit et jour-, et ne se gêne en rien , mais mon fils n'est pas du tout jaloux; les tours que lui jouent ses maîtresses ne le chagrinent ni ne le met-

' On trouve diverses chansons sur elle dans les recueils manuscrits, mais elles ne peuvent être transcrites. Une note d'un de ces recueils fournit des détails sur les {iremiers pas du régent dans la carrière qu'il devait parcourir d'une façon tristement célèbre : « Sa première maîtresse fut la petite Léonore, fille du « concierge du garde-meuLle du Palais-Rojal; il en eut, âgé « de quatorze ans, un enfant, ce qui fit grand bruit. Monsieur 0 s'en fàcba fort; Madame n'en parut point mécontente, elle 0 prit même beaucoup de soins de la mère et de l'enfant. Celte « fille a dejiuis été mariée à M. de Charencey, fils d'un con- « scillcr à Riom. »

Kc prince de Léon avait été l'amant de la Florence; elle fut enlevée par ordre du roi en 17 07, et mibc dans un couvent (voir tJuiut-Siiiion, t. XI, p. X'U).

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 179

tent en colère; cela le divertit, et il ne fait qu'en rire; je ne puis le comprendre. Une de ses maîtresses qui a le mieux réussi à le captiver est une femme de qualité, elle se nomme M°»^ de Parabère '.

Paris, 6 novembre 1719.

Si ma tante, la princesse de Tarente, vivait encore, elle aurait sans doute un vif chagrin de la mort de son petit-fils; mais il n'en serait pas digne, car c'était un personnage fort mal élevé. J'ai fait de mon mieux pour le remettre dans une meilleure voie, mais je n'ai point réussi. Je l'ai souvent rudement tancé, surtout lorsque je le surprenais à mentir, ce à quoi il était horrible-

1 « Mme de Parabère était vive, légère, capricieuse, hautaine, « emportée ; le séjour de la cour et la société du régent eurent « bientôt développé cet heureux naturel. L'originalité de son a esprit éclata sans retenue ; ses traits malins atteignaient tout « le monde, sans même excepter le prince. Ajoutons qu'aucun « vil intérêt, aucune idée d'ambition n'entrait dans la conduite « de la comtesse. Elle aimait le régent pour lui, elle recher- « chait en lui le convive charmant, l'homme aimable. » D'après une anecdote racontée un peu crûment par Duclos, ce fut elle qui força le régent à assister au sacre de l'abbé Dubois ; le duc de Saint-Simon, qui se vantait d'être le seul homme titré que Dubois eût assez respecté pour l'excepter de l'invitation, avait offert au prince de s'y trouver, si le prince voulait assez se respecter lui-même pour n'y point aller (voir les Tableaux de genre et d'histoire, p. U). Le régent ayant appris un beau jour que Mme de Parabère désirait des porcelaines, en fit chercher de tous côtés, à quelque prix que ce fut, et en acheta pour dixhuit cent mille hvres. On lit, sous la date du 2 juin 1721, dans le Journal de Darbier : « Le régent a congédié Mme de Parabère, et lui a conté tout doucement le mot de Mahomet II, qui dit à sa maîtresse : Voilà une belle tête, je la ferai couper quand je voudrai. Co trait historique ne plut point à la dame. »

ment porté; il faisait toujours des contes, il ne voyait que de la très-mauvaise compagnie, il était livré à une affreuse débauche ; en un mot, ce n'est pas du tout un mal qu'il soit mort. Je l'avais tenu sur les fonts de baptême avec les États de Bretagne, de sorte qu'il s'appelait Charles de Bretagne. 11 n'a laissé qu'un petit garçon, qui est aussi joli et aussi agréable que le père était laid et repoussant. Dieu veuille qu'il lui ressemble aussi peu à l'intérieur qu'à l'extérieur. Je souhaite aussi qu'au moral il ne ressemble pas à sa mère, car elle ne valait rien du tout; elle est morte de la v...le ^ Toute la famille voulait la faire séparer de son mari, qui l'avait surprise avec son valet de chambre ; mais elle était fine et adroite ; elle savait qu'il avait des dettes, et elle agit si bien auprès de lui, que, lorsqu'on voulut les séparer, il dit : « Nous nous sommes raccommodés. » Vous voyez ainsi , ma chère Louise, quel couple cela faisait, et si j'ai eu motif de regretter cette créature.

Je ne vois pas pourquoi on veut, à Vienne, tenir tellement secret le complot tramé par Albéroni ; tout le monde sait bien que c'est un scélérat fini; il a vendu son premier maître, le duc de Parme, au duc de Vendôme, le duc de Vendôme à la princesse des Ursins, la princesse des Ursins à la reine d'Espagne; c'est un misérable intrigant qui n'a ni foi ni loi.

Le comte d'Altheim et sa sœur me font de la peine; car c'est une terrible chose que d'avoir pour parent un homme tel que le comte de Nimtsch, qui mérite bien (l'êlrc roue tout vif.

* MiKliimc écrit les niolr? en touiee letlrc!*-.

7 novembre 1719.

Je trouvais une fois la {première) Daupliine au désespoir et fondant on larmes, parce que la vieille l'avait menacée de la rendre malheureuse, de lui faire préférer M'"* du Maine, et de la faire haïr de toute la cour et même du roi. Je me m.is à rire quand elle me conta cela , et je lui dis : « Est-il possible qu'avec autant d'esprit et de courage qu'en a Voire Altesse, elle puisse se laisser intimider par cette vieille sorcière ? Votre Altesse n'a rien à craindre; elle est Dauphine, la première dans la France entière ; sans les motifs les plus graves, l'on ne saurait lui faire du mal. Ainsi, lorsque la vieille menace Votre Altesse de la sorte , qu'elle réponde avec fermeté : « Je ne crains point vos menaces ; M"'* de Maintcnon est trop loin de moi ; le roi est trop juste pour me condamner sans m'entendra. Si vous me pressez, je le lui dirai moi-même, et nous verrons s'il n'osera pas me soutenir. »

La Dauphine ne resta pas en arrière; elle redit mot pour mot ce que je lui avais dit. La vieille lui répondit : « Ce discours ne vient point de vous ; ce sont les mauvais raisonnements de Madame ; vous n'avez pas assez de courage pour le penser, mais nous verrons si cette amitié pour Madame vous sera profitable. » Depuis ce temps, elle n'a pourtant plus menacé la princesse. Elle avait fort à propos fait intervenir le nom de M™^ du Maine dans ses menaces envers la Dauphine, parce que, comme elle avait élevé le duc du Maine, elle se croyait toute-puissante à la cour, et voulait montrer que son influence était telle qu'elle pouvait u. \Q

faire préférer la dernière princesse du sang à la première personne de France, et que par cette raison il fallait la redouter et lui obéir en tout; mais la Bessola, qui était très-jalouse de moi et qui ne pouvait souffrir que la Dauphine eût de la confiance en moi, qui, d'ailleurs, avait été gagnée et payée par la vieille, nous trahissait auprès de la Maintenon, et lui rapportait tout ce que j'avais dit pour consoler la princesse ; elle avait ordre de la vieille de tourmenter et d'intimider la pauvre Dauphine. Elle s'acquittait à merveille de cette commission , et faisait peur sur peur à la princesse, sous prétexte de n'agir que par attachement pour elle , et de lui être entièrement dévouée et fidèle. La pauvre Dauphine ne se défiait point de cette Bessola , qui avait été élevée avec elle et qu'elle avait amenée; elle n'imaginait pas qu'on pût pousser la fausseté aussi loin que le faisait cette maudite créature. Je ne pus le souffrir; je contredis la Bessola, et j'employai tout pour consoler la Dauphine et soulager son chagrin. Elle me dit aussi, en mourant, que j'avais prolongé sa vie de deux années, par le courage que je lui avais toujours inspiré. Mais par là, je me suis attiré la haine complète de la vieille, qui a duré jusqu'à sa fin. Quand même la Dauphine eût eu quelque petit reproche à se faire, ce n'était point à la vieille à y trouver à redire ; car qui a mené une vie plus légère qu'elle? En puhlic et en face, elle ne m'a de ma vie rien tlit de désagréable; car elle savait bien que je lui aurais vertement répondu, car je connaissais toute sa vie. Villarceaux m'en a plus raconté que je n'aurais voulu en savoir.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oHLÉANS. 183

L'abbé de Mauleuvrier et M'" de Langeron avaient persuadé à M™^ la Princesse que M"i« du Maine était à la mort, et qu'elle ne demandait qu'à voir encore sa chère mère avant sa fin, afin de recevoir d'elle la dernière bénédiction, car elle mourait innocente. M™e la Princesse s'est mise en route avec de vives inquiétudes et en versant des larmes ; mais elle a été bien surprise, en arrivant à la demeure de sa fille, de voir celle-ci, fraîche et bien portante, venir au-devant d'elle. M"^ de Langeron disait que M"^^ du Maine cachait son mal, pour ôter toute inquiétude à M"^^ la Princesse.

s novembre 1719.

J'avais eu d'abord de l'attachement pour l'abbé Dubois, parce que je croyais qu'il aimait tendrement mon fils, et qu'il ne cherchait en tout que son bien et son avantage ; mais quand j'ai vu que c'était un chien perfide qui ne cherche que ses propres intérêts , qui ne songe nullement à soigner l'honneur de mon fils , mais qui le précipitait dans la perte éternelle , en le laissant se plonger dans la débauche , sans faire semblant de s'en apercevoir, toute mon estime pour ce petit prêtre s'est changée en mépris. Je tiens de mon fils lui-même que l'ayant rencontré un jour tout seul dans la rue au moment oîi son élève se disposait à entrer dans un mauvais lieu ' , il ne fit qu'en rire avec lui , au lieu de le prendre par le bras et le ramener à la maison. Par cette indulgence, et par le mariage de

' Madame écrit nettement et tout au long : Im Bordel gieng.

mon fils, il a bien prouvé qu'il n'y a en lui ni foi, ni fidélité , ni honnêteté. Ce n'est pas à tort que je le soupçonnai de s'être mêlé du mariage de mon fils ; ce que j'en sais, je le liens de mon fils lui-même et des gens qui étaient chez la vieille vilaine, dans le temps où l'abbé se rendait chez elle la nuit pour arranger ses intrigues, et pour trahir son maître qu'il a vendu '. Il se trompe s'il croit que je ne sais pas tout cela. D'abord, il s'était prononcé pour moi; mais après que la vieille vilaine l'eut fait venir trois ou quatre fois, il a promptement changé. Cependant ce n'est pas pour cette affaire que le roi l'a pris ensuite en haine, mais pour un tripotage qu'il avait fait avec le P. La Chaise. Monsieur en fut aussi fâché que moi. Le roi et la vieille vilaine le firent menacer de chasser tous ses favoris ; cela le fit consentir à tout ; il s'en est repenti ensuite, mais il était trop tard.

9 novembre 17 19.

Nous n'avons ici rien de neuf, si ce n'est que M"^ de Valois a été, lundi dernier, au moment de se tuer ; elle a voulu par enfantillage, en faisant une promenade à cheval, passer au galop par une petite porte; elle ne s'est pas assez baissée; sa tête a porté contre la pierre, et elle s'est frappée si fort, qu'elle est tombée de cheval. On l'a saignée aussitôt, et on espère qu'il n'en résultera rien de fâcheux.

10 novembre 1719.

Notre feu roi m'a raconté une histoire de la reine

• Saint-Simon confirme la part que l'abbé eut à ce mariage : « Il lit pcMir au prince du roi et de Monsieur; d'un autre côté il lui m voir les cicux ouverts » (t. I, p. 43}.

UE MADAME LA UlCHESSE D'ORLÉANS. 185

Christine de Suède : elle ne meltait jamais de bonnet de nuit, mais elle attachait seulement une serviette autour de sa tête. Une fois , comme elle ne pouvait dormir, elle fît venir de la musique devant son lit. Elle avait'fait tirer les rideaux ; mais la musique lui faisant plaisir, elle se leva sur son lit et avança tout d'un coup la tête en s'écriant : Mort du diable ! qu'ils chantent bien ! Les castrats et les Italiens, qui ne sont pas des plus braves, eurent une telle peur à l'aspect de cette figure étrange, qu'ils restèrent muets, et il fallut que la musique cessât.

On voit encore dans la grande salle de Fontainebleau le sang d'un homme qu'elle a fait assassiner ' . Elle ne voulait pas que l'on connût ce qu'il savait d'elle , et elle pensait qu'il le divulguerait si elle ne lui ôtait pas la vie. Il avait déjà commencé à parler par pure jalousie, parce qu'un autre était devenu plus en faveur que lui. Elle était très-vindicative^ et livrée à tous les genres

* Le père Lebel, religieux qui fut appelé pour préparer Monadelschi à la mort, a rédigé une relation de ce tragique événement; elle a été insérée dans les Archives curieuses de l'histoire de France, 2" série, t. Vlll, p. 287 ; voir aussi La^\ace, Pièces intéressantes et peu connues, t. IV, p. 139.

^ « La reine de Suède n'est ni bcle, ni bigote ; elle entend « bien le latin et en sait plus que beaucoup de gen s qui en font « profession. Je sais de bonne source qu'à vingt-trois ans elle « savait tout le Martial par cœur w (Gui-Patiu, Lettres, t. III, p. 60).

Cette femme orgueilleuse et violente a été beaucoup trop vantée. Mme de Motleville la peint arrivant à Compiègne « avec sa perruque défrisée, sa chemise d'homme, sa taille un peu bossue, ses mains assez bien faites, mais si crasseuses qu'il était impossible d'y apercevoir quelque beauté. »

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