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de débauche, même avec les, femmes. Si elle n'avait pas eu autant d'esprit, personne n'aurait pu la souffrir. Elle était redevable de ses vices aux Français, et surtout au vieux Bourquelot, qui avait été docteur du grand Condé; c'est lui qui l'avait fortifiée dans toute son inconduite. Elle pouvait parler de choses auxquelles les plus grands débauchés seuls peuvent songer. Elle a pris de force M^'^ de Bregy ' , qui n'a presque pu se défendre. On a pensé que cette reine était un hermaphrodite. Les Français qu'elle a eus auprès d'elle à Stockholm étaient des gens bien dangereux. Ce sont eux qui ont poussé la reine à de si grands désordres.
Les Broglie sont d'origine italienne, mais il y a longtemps qu'ils sont établis en France ; ils étaient trois frères; l'aîné a péri à l'armée, le second était abbé, mais il a jeté le froc aux orties : c'est celui-là qui est un franc vaurien ; le troisième , qui sert encore à l'armée, est, sous tous les rapports, un des cavaliers les plus estimables qu'on puisse voir ; mon fils ne l'aime pas autant que son polisson de frère, parce qu'il est sérieux et nullement boud'on. Mon 111s dit que lorsqu'il sort du travail, il a besoin de quelque chose qui le fasse rire, et que le cadet Broglie est trop sérieux pour cela; qu'il lui donnerait la préférence quand il s'agirait d'une affaire de confiance ou d'une expédition de guerre, mais que l'aîné convient mieux pour rire à table et bavarder à tort et à travers.
* Sic hat die Madame de /Irc/ie zur imzticht mit Uir forciret.
DE MADAME r A DUCHESSE d'ORLÉANS. 187
Paris, 13 novembre 1719.
Je suis extrêmement vexée, car hier au soir j'ai appris que mon fils et M™* d'Orléans ont permis à leur fils d'aller à ce maudit bal de l'Opéra ; c'est le moyen de perdre, corps et âme, un garçon qui était si pieux ; car, aller au bal de l'Opéra ou dans un mauvais lieu, c'est tout un. En revenant de l'église, j'ai trouvé le jeune grand- prieur qu'on appelle le chevalier d'Orléans ; il vient de Malte, où il a fait ses caravanes et prononcé ses derniers vœux. Il ne peut plus se marier: la race de mon fils du côté gauche n'aura donc pas de rejeton, car l'abbé sera fait prêtre, ce pour quoi il n'a pas grande inclination. 11 me fait vraiment de la peine, car c'est un charmant et très-honnête garçon ; il ressemble à feu Monsieur, mais il a une plus belle taille; il a la tête de plus que son père.
Paris, Ifi novembre 1719,
Je vous remercie de m'avoir envoyé la Gazette de Vienne; je l'ai lue avec intérêt. Le prince Eugène a bien raison de ne pas vouloir laisser tomber par terre une accusation aussi horrible , et de poursuivre à outrance ce comte de Nimtsch. Je fais grand cas du prince Eugène, car il n'est pas intéressé. 11 a fait une belle action : il avait laissé ici beaucoup de dettes; après être entré au service de l'empereur et avoir acquis de la fortune, il a payé jusqu'au dernier liard tout ce qu'il devait, et il s'est acquitté à l'égard de tous ceux qui n'avaient aucun billet ni engagement de lui, et qui n'y pensaient plus. U est donc impossible (pi'un
188 CORRESPONUANCE
homme qui agit avec tant de loyauté puisse trahir son maître [)Our de l'argent; toutes les accusations de ce traître de INimtsch sont des mensonges, et c'est l'œuvre de ce diable d'Albcroni,
21 novembre 1719.
Un cautère qu'on posa mal à la nuque à la petite Madame ' lui avait tiré la bouche tout de travers, au point qu'elle l'avait presque au milieu de la joue gauche; elle avait ainsi beaucoup de peine à bien parler, et elle parlait fort peu. J'étais là lorsqu'elle mourut; elle ne dit pas un mot à son père, quoiqu'une convulsion lui eût remis la bouche en place. Le roi, qui avait bon cœur et qui aimait sincèrement ses enfants, pleurait de tout son cœur, et il me fît pleurer. La reine n'y était pas ; on ne lui avait pas permis d'y venir parce qu'elle était enceinte.
Paris, 21 novembre 1719.
Je suis si fatigué de n'entendre parler que d'actions et de millions, que je ne puis cacher mon humeur... Il vient ici des gens de tous les coins de l'Europe; dc[Mii3 un mois on a observé qu'il y avait à Paris deux
' Fille de Louis XIV, morte fort jeune. Cette princesse avait eu deux sœurs, mortes également en bas âge; Gui-Patin parle d'elles dans sa conesponiianre : « Les princes sont malheureux en médecins. Cette petite Madame n'est morte que d'un coup qu'elle avait eu à la tête, qui avait fait un éi)r;inlemcnt du cerveau, et qui lui a causé les convulsions et la mort. Donc, elle n'avait pas besoin de saignée » (Ciui-Patin, lettre du 19 janvier K)(i3, t. III, p. ■in). « La petite Madame a eu des convuloions cl e.-t morte ce matin ; elle était fluette et délicate sans avoir janiuii lu de santé » (8 décembre 1CC4, t. lil, p. i97).
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 189
cent cinquante mille personnes de plus que précédemment; il a fallu construire des chambres au-dessus des greniers, et Paris est tellement rempli de carrosses, quïl y a de grands embarras dans les rues, et beaucoup de gens écrasés. Une dame voulait dire à M. Law : a Faites-moi une concession; » elle s'écria tout haut : « Ah ! monsieur! faites-moi une conception. » M. Law répondit : « Madame , vous venez trop tard ; il n'y a « pas moyen à présent. »
23 novembre 1719.
Au premier voyage que je fis à Fontainebleau , le roi voulait me donner deux mille pistoles, mais Monsieur pria Sa Majesté d'en réserver mille pour les donner à Madame, qui depuis est devenue reine d'Espagne '.Je m'en tracassai peu, et je n'en fis pas moins le voyage de Fontainebleau, où je perdis tout mon argent au hoca ^ Monsieur, pour me piquer, me raconta lui-même ce qu'il avait fait contre moi; je ne fis qu'en rire, et je dis que si Madame avait voulu prendre les
' Marie-Louise d'Orléans, fille de Monsieur et d'Henriette d'Angleterre, mariée en 1G7 9 à Charles II, roi d'Espagne.
^ Le Hoca, ou le hoc, ou beau jeu de trente et quarante, comme dit Scarron, fut, selon une supposition fort douteuse, inventé par le cardinal Mazarin. Voir les notes de M. L. de Laliorde, Palais Mazarin, p. 235. Nous lisons dans une mazarinade assez curieuse :
Et le jeune frondeur, aussi ferme qu'un roc. Sanglera la croupière à ce joueur de hoc.
[Ballade servant à l'Insloire, 16S1, in-4. )
Une locution tirée de ce jeu se trouve dans La Fontaine et dans Molitre; voir le Lexique de la langue de Molière, par M. Gcnin, ISiG, p. 204.
mille pistoles de ma main , je les lui aurais données de bien bon cœur. Cela fit que Monsieur fut tout confus ; pour réparer la chose , il se chargea de six cents louis d'or que j'avais perdus en sus des mille pistoles, de sorte que je ne fus tenue de rien payer. ,
24 novembre 1719.
La vieille guenipe fut très-piquée quand elle vit que la Dauphine voulait tenir sa cour comme elle le devait... On l'avait si mal (raitée durant ses couches qu'elle en devint contrefaile; avant elle avait une très-jolie taille. Je me suis bien moquée de ses dévotions bavaroises, et je l'ai désabusée de bien des superstitions.
26 novembre 1719.
La Deschamps, danseuse de l'Opéra, a fait à Paris, au prince Charles-Frédéric de Wurtemberg un présent dont il est mort; ce prince a ainsi payé bien cher ses grandes débauches.
28 novembre 1719.
Le duc Frédéric- Auguste de Brunswick était charmé de la reine Christine; il disait que de sa vie il n'avait pas vu de femme qui eût autant d'esprit et qui fût aussi agréable et aussi divertissante; il n'y avait pas moyen do s'ennuyer avec elle. Je dis que j'avais entendu dire qu'elle parlait d'une façon fort ordurière '.
* C'est ce que conflrme Biienne [Mémoires, t. H, p. 142). Christine, en parlant à la reine-mère, se servit de ternies obscènes que Brienne n'ose citer, mais qu'il redit tout crûment à Mn»e (le I.oncuevillc, a et cette princesse, avec toute sa dévotion, qui était fort sincère, ne put s'cuipcchei* de rire. »
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. Î91
0 C'est vrai, répondit-il, mais elle sait tourner les choses de manière qu'elles ne causent aucun dégoût. » Elle ne pouvait être agréable aux femmes, car elle les méprisait toutes en général.
Autrefois on jurait beaucoup en France; le roi a fait cesser celte habitudequ'il ne pouvait souffrir... Hélait de bonne foi; ce n'était donc pas sa faute si la cour était devenue hypocrite ; la vieille guenipe y avait forcé les gens... La bonne princesse de Bavière perdit promptement la familiarité du roi, et ne la recouvra jamais ; elle n'a pas une seule fois dans sa vie éié admise dans les cabinets, après le souper. Je n'y suis entrée qu'après la mort de la seconde Dauphine.
29 novembre 1719.
L'histoire du cocher de M. Law est très-vraie; il a présenté deux autres cochers à son maître, et celui-ci lui demandant s'ils étaient bons , il a répondu : « Ils sont si bons, que celui que vous ne jirendrez pas, je le prends pour moi. » On fait cent autres histoires du même genre, et il n'est plus question d'autre chose que de la banque de M. Lav^. Une dame, qui n'avait pu arriver jusqu'à lui, s'est servie d'un moyen fort singulier pour réussir à lui parler; elle a donné ordre à son cocher de verser devant la porte de M. Law, lequel est accouru aux cris que l'on poussait, en s'imaginant que la dame avait le cou ou la jambe cassée , mais elle s'empressa de lui dire que c'était un stratagème qu'elle avait inventé. Une autre dame, qui se nomme M""* de Bouchu , a imaginé un autre moyen ; elle avait des espions qui l'instruisaient de ce que faisait M. Law,
et ayant appris qu'il devait dîner chez M*"* de Simiane (une des dames d'honneur de la duchesse d'Orléans), elle a aposlé des gens pour crier au feu pendant le repas; tous les convives sont sortis de table; M. Law étant descendu dans la cour pour voir où était le feu, cette M"'^ de Bouchu lui a sauté dessus, pour ainsi dire, et lui a dit que c'était une ruse de sa part, afin de réussir à lui parler et à lui demander des actions. Ce qu'ont fait six autres dames de qualité est vraiment scandaleux; elles avaient saisi M. Law au moment oîi il était dans son appartement, et comme il les suppliait de le laisser aller et qu'elles s'y refusèrent opiniâtrement, il leur dit enfin : « Mesdames, je vous demande mille pardons, mais si vous ne me laissez pas aller, il faut que je crève, car j'ai un tel besoin de pisser qu'il m'est impossible d'y tenir davantage. » Elles lui répondirent : « Eh bien ! monsieur, pissez , pourvu que vous nous écoutiez. » Il le fit tandis qu'elles restaient autour de lui. C'est une chose affreuse, et lui-même en a ri à se rendre malade '. Vous voyez ainsi à quel point
' Un couplet que nous demandons permission de prendre dans un des noëis de l'époque, fait allusion aux bassesses dont parle Madame :
Avec maintes duchesses
Parut madame Law ;
Viilais léciioit SOS fesses,
Guiclie baisoit ses pas; )
La Roquelaure oiifiii, ce n'est pas un mensonge, '
Décrottait son jupon, don, don; Brissac et la Brancas, la, la,
Nettoyoient son éponge.
On trouve, dans les Mélanges do Boisjourdan, t. I , p. .309 et suiv., diverses pièces de vers écriles contre le système. Il yen a de fort piquantes, mais trop vives pour être reproduites ici.
DE MADAME LA DL'LHESSR d'oRLKANS. 193
la cupidité est venue en France ; à part M"»" de Chasteautier, je ne connais personne qui ne soit horriblement intéressé et avide, et je connais bien des gens qui le sont à un point qui fait frémir. Voilà quarantehuit ans que je suis en France, et c'est toujours, pour moi, chose nouvelle que de voir et d'entendre pareilles choses.
30 novembre 1719.
J'ai à vous mander une nouvelle qui me fait grand plaisir, le mariage de M"* de Valois et du prince de Modène; le courrier est parti hier pour Rome, pour demander les dispenses , car ils sont parents au deuxième degré. La fiancée se désole ; elle aurait voulu épouser son cousin, le comte de Charolais, mais il ne l'a pas voulu , car tous les parents dans la famille royale se détestent comme le diable ; les deux sœurs, c'est-à-dire M^^^ la Duchesse et la femme de mon fils, sont loin de s'aimer et ont tenu réciproquement sur leur compte mutuel de méchants propos ' ; les princes légitimes du sang n'ont pas voulu soulîrir que les bâtards du roi fussent mis avec eux sur le pied d'égalité;
* « Le roi et Monsieur veulent que Mme la duchesse de Char- « très appelle Mme la Duchesse et Mme la princesse de Conti, ■ ma sœur, quoique les autres l'appellent Madame. Cet oidre « vint de ce que les deux princesses du sang , piquées de voir « leur cadette au-dessus d'elles, et n'osant pourtant l'appeler « ma sœur, l'appelaient ma mignonne, par un air de familiarité « aigre-douce, d'autant que l'air, le visage et la taille de la « petite-fille de France n'avaient rien de mignon. Cela à la fin « ofl'cnsa Monsieur qui attira cet ordre, dont Mme la Duchesse « et la princesse de Conti eurent un extrême dépit » {Journal deDangeauj.
M'"^ la Duchesse s'est déclarée pour ses fils contre son frère [le duc du Maine), tandis que M^e d'Orléans, au contraire, a pris le parti de son frère contre les princes du sang; cela a, comme vous pouvez le croire, produit une haine terrible, qui, à ce que je pense, durera toute leur vie ; quoique M. le Duc et le prince de Conti soient doublement beaux-frères, puisque chacun d'eux a épousé la sœur de l'autre, ils se détestent à un point qui est véritablement scandaleux. Mon fds a fait toute sorte de bien à ces princes du sang ; il a augmenté leurs pensions, et ils n'ont pour lui aucune reconnaissance ; au contraire, ils le haïssent à la mort ; ce sont de méchants et faux personnages. Le prince de Conti peut passer pour avoir la tête un peu dérangée; il est plein de caprices, et la raison n'a aucun empire sur lui ; tantôt il dit à sa femme qu'il veut la tuer, tantôt il se prend pour elle d'une amitié si forte, qu'il ne veut pas la laisser s'écarter d'un seul pas '. Un jour il vint, un pistolet chargé à la main, trouver sa femme qui était couchée, et il lui dit qu'elle ne lui échapperait pas et qu'il allait lui brûler la cervelle. Comme elle connaît ses manies, elle avait, elle aussi, des pistolets sous son chevet; elle en saisit un, et lui dit : « Prenez bien garde de ne pas me manquer, car si vous ne me tuez pas tout raide, vous êtes mort! tirez le premier. » C'est une femme extrêmement résolue et courageuse. Le prince, qui n'est pas fort brave,
' Louis-Armand, prince de Conti, était fort contrefait, bossu par devant et par derrière, et fort d('i)auclic. Sa femme, Louisc- Éli8at)elh deCondé, eut une conduite des plus légères (voir lea Mémoires de Maurcpas, t. I, p. 2!j;j).
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 195
comme il l'a montre dans la dernière campagne, eut peur et se retira. La princesse de Conti est jolie, gaicr et originale : nn jour elle voulut accompagner son mari à une chasse au sanglier; elle se munit d'une grande et forte épée. Le prince lui demanda : « l*ourquoi faire cette épée? » Elle répondit avec beaucoup de sang-froid : « Il y a dans les forèls tant de bêtes méchantes et farouches; je veux au moins avoir quelque chose pour me défendre, et je m'en servirai bien. » Mais si'je racontais toutes ces folies, ce serait un livre que j'écrirais et non une lettre '.
l<;i- décembre 1719.
Le cardinal a tourmenté mon fils au sujet du duc de Richelieu ; on ne peut faire autrement que l'exiler à Conflans pour six mois... J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour empêcher le mariage de mon tîls ; mais puisqu'il a eu lieu, et que mon fils l'a voulu malgré moi, je souhaite maintenant qu'il soit tranquille.
3 décembre 17 li).
M"* de Valois commence un peu à se consoler depuis qu'elle voit les belles toilettes qu'on lui fait. On lui donne quarante habits différents ^ ; on a aussi en-
1 II y eut dans cette famille des exemples bien caractérisés de folie ; le diic de Bourbon, fils du grand Condé, s'imagina sur la fin de sa vie qu'il était devenu lièvre; une autre fois il crut être plante, et comme tel il voulut se faire arroser ; cette manie fit place à une autre, celle de se croire mort; il se figurait souvent devenir cliauve-souris ( voir les Mémoires de Maurepas, t. I,p. 2GG).
^ Le roi lui fit pour quatre millions de cadeaux.
voyé de Modène de beaux diamants ; c'est une c<)nso- ■lation.
Tout est ici horriblement clier, et les prix ont augmenté du double ; on envoie d'Angleterre à Paris une masse de diamants et de bijoux : les gens qui ont si efTroyablement gagné sur les actions achètent tout sans marchander. On raconte des histoires plaisantes. Il y a quelques jours, une dame, nommée M"'^ Bégon, était à l'Opéra ; elle vit entrer dans une loge une dame extrêmement laide, mais vêtue des plus belles étoffes qu'on puisse imaginer et couverte de diamants; la fille de M""" Bégon lui dit: « Ma mère, regardez donc celte dame si parée; il me semble que c'est notre cuisinière Marie. » — La mère lui répondit : « Taisez-vous, ma fille , cela n'est pas possible. » — La fille répliqua : « Mais, ma mère, regardezla bien. — Je ne sais qu'en penser, répondit la mère ; « elle lui ressemble extraordinairement. — Eh bien? « quoi '/ je suis Marie, la cuisinière de M"'" Bégon ; je « suis devenue riche, je me pare de mon bien; je ne « dois rien à personne; j'aime à me parer et je me « pare ; cela ne fait tort à personne ; qu'est-ce qu'on « a donc à redire à cela? » Vous pouvez pensera quel point on éclata de rire; il existe des centaines d'anecdotes semblables.
6 décembre ni 9.
M. le Duc {de Bourbon) et Madame sa mère, ainsi que son bon ami Lassay, ont gagné plusieurs millions; le prince de Conti a gagné moins; cependant on prétend que son gain se monte à des millions. Les
DE MADAMK LA ULCHF.SSE d'ORLÉANS. 197
deux cousins ne bougent pas de la rue Quincampoix ' , ce qui a donné lieu à l'épigramme suivante:
Prince, dites-uous vos exploits, Que failes-vous pour votre gloire ?
— Taisez-vous, sols ! Lisez l'histoire De la rue Quiucanipoix.
Mais celui qui a gagné le plus d'argent, c'est ce d'Antin, qui est si terriblement intéressé*.
7 décembre 1719.
J'ai appris une nouvelle qui m'a causé une peine sensible : le marquis de La Varenne, que je connais depuis longtemps, est venu me voir ce matin, et m'a annoncé un malheur qui est survenu à sa fille, que je connais également bien, ainsi que son mari, qui est un homme l'oit capable, 11 se nomme M. du Boury; M"^ de La Varenne l'a épousé malgré la volonté de ses parents, qui ont fini par y consentir. Cette dame était àGênes, je ne sais pour quels motifs; elle voidait aller en Espagne pour rejoindre son mari. M. de La Va-
' Cette rue, qui devint tout d'un coup rélèbre, avait reçu son nom des seigneurs de Quincampoix ; voir l'armoriai du Père Petau et celui du Père Laldje. Les autres étymologies de ce nom singulier sont ridicules. Dans lo Livre de la taille de Paris pour 12'J2, elle est appelée rue Quinqucmpoist. Diverses estampes de l'époque de la Régence représentèrent les scènes dont elle fut le tiiéàtie ; dans V AUnanach de la Fortune, ou agenda de la nieQnineompoix , on la voit encombrée de voitures, de chaises à porteur, de gens allai rés. Il existe aussi le Véritable Portrait du trèsfamcitjc seigneur Quinquampoix, avec trente vers français ; voir les Mémoires de la Régence, t. H, p. 329.
- Saint-Simon le représente comme un joueur furieux, fort soupi^onné d'aider la fortune.
renne eut un pressentiment qu'il arriverait quelque malheur; il écrivit à sa fille de ne pas s'embarquer, sous quelque prétexte que ce fût, quoique le trajet soit tellement court, qu'on peut le faire en vingtquatre heures, tandis que par terre il prend beaucoup plus de temps. La pauvre M'''^ du Boury désobéit à son père, et, quoiqu'elle lui eût promis de faire le voyage par terre avec ses deux enfants, elle s'est embarquée ; mais mal lui en a pris, car le navire génois sur lequel elle était a été pris par des Algériens, (^es Turcs sont en paix avec tout le monde, si ce n'est avec les Génois; c'est une fatalité affreuse, et j'en suis désolée. Il est arrivé à la marquise de Foy, cpii a été une de mes fdles d'honneur, une aventure comme celle qui survint à M'"" de La Houssaye : elle tomba malade à Maëslricht, et fut dans une si alfreuse léthargie, qu'elle ne pouvait ni ouvrir les yeux, ni faire un mouvement, de sorte qu'on la croyait morte; elle pouvait cependant entendre et voir tout ce qui se faisait autour d'elle, mais elle était hors d'état do faire le moindre signe. Elle vit mettre au pied de sou lit un grand crucifix et des cierges allumés, comme cela se pratique parmi les catholiques; on tendit dans toute la chambre des étoffes noires; enfin on donna l'ordre d'apporter le cercueil où elle devait être placée. Ce dernier coup la mit hors d'elle-même; elle fit un effort si violent, que sa langue se délia, et elle s'écria de toutes ses forces ; « Enlevez tout cela, et donnez-moi à boire et à manger. » Tous ceux qui étaient dans l'apiiarlement furent Icllument saisis de frayeur, qu'ils se précipitèrent dehors eu tumulte, se culbu-
tant les uns sur les autres. Elle a vécu plusieurs
années depuis.
C'est une chose inconcevable que l'immense richesse qu'il y a maintenant en France. On n'entend parler que par millions. Je n'y comprends rien , mais je vois que le dieu Mammon règne à Paris d'une manière absolue.
9 décembre 1719.
Ce que je craignais au sujet de mon pelit-fils est justement arrivé. 11 est, dans ce maudit bal de l'Opéra, tombé dans les mains des filles de l'Opéra; vous pouvez facilement imaginer ce qu'elles lui ont appris; d est maintenant comme un animal échappé. Lorsque sa mère s'en plaint à son père, d rit à s'en rendre malade'. La chose n'est cependant pas du tout risible; car, avec ce genre de vie, ce garçon, qui est délicat, se tuera le corps et l'àme ; ce n'est que trop certain. 11 y a d'autres choses qui ne valent pas mieux, mais qui ne peuvent s'écrire; vous voyez ainsi, ma chère Louise, si j'ai sujet d'être chagrine et tracassée. Le sous-gouverneur de mon pctit-fds, qui est un homme
1 Les Mémoires deMauvepas (t. 1, p. 255) confirment ceci en disant que le Régent « voulut donner à son fils l'amour des plaisirs et chargea de son éducation en libertinage plusieurs femmes très-connues. La plus célèbre de ces demoiselles du Palais-Royal ne put jamais parvenir à lui donner aucune sorte d'intelligence, mais elle en eut nn enfant. » On lit dans le Journal de Barbier (janvier 1722) : « Le duc de Chartres a dix-neuf ans, et a déjà eu plusieurs galanteries. 11 a maintenant une maîtresse en forme, la petite Quinault. Ce prince n'est point aimé ; il a l'esprit petit et mauvais. » Et plus loin, l'auteur rapporte que le Régent disait de son lils : « 11 a aussi peu d esprit (^ue M. le Duc, il est aussi brutal que le comte de Charolais, et aussi fou que le prince do Conti. »
fort vertueux, est tellement affecté que je crains qu'il n'en perde la vie. Il n'y a que trop de gens sans religion qui contribuent à plonger la jeunesse dans toutes sortes de vices. La France a horriblement gâté l'électeur de Saxe: mon bon ami, M. d'IIaxthaussen, m'a souvent dit, en versant des larmes, que son prince s'était tellement corrompu à Paris qu'il n'avait plus l'espoir de le ramener au bien. C'est ainsi que les jeunes gens tombent dans la débauche ; il n'y a plus aucun vice auquel ils ne s'abandonnent, et ils deviennent de véritables brutes.
Rien au monde n'est pire que cette manie qu'ont les moines et les prêtres de tout gouverner. Tous les ecclésiastiques, de quelque religion qu'ils soient, sont ambitieux et prétendent partout à la domination. Si l'électeur n'obéit pas aux traités conclus avec l'Angleterre, la Prusse et les Étals généraux, et s'il n'écoute pas la voix de la raison, comment puis-jc espérer qu'il m'écouteracn faveur des pauvres habitants du Palatinat? Je ne puis que les plaindre du fond de mon cœur, mais je n'ai pas les moyens di; leur rendre service. Je ne vois que trop maintenant (pie Dieu n'a pas voulu que je pusse accom|)lir quehpie bien en France, car, en dépit de mes efi'orls, je n'ai jamais pu être utile à mon pays. Il est vrai (pie, si je suis venue en France, c'est par pure obéissance pour mon père, l)Our mon onde et pour ma tante, l'éleelrice de Hanovre: mon inclination ne m'y [tortait millement,
12 décembre m !).
Notre reine {Marie-Thérèse) est morte il'un abcès
DE MADAME LA DLCHESSE d'ORLÉANS. 201
qu'elle avait sous le bras. Au lieu de le tirer au dehors, Fagon, qui, par grand malheur, était alors son médecin, la fit saigner; cela lit crever Tabccs dans rinlcrieur: tout tomba sur le cœur, et l'émétique qu'il lui donna là-dessus étouffa la reine. Le chirurgien cjui saigna la reine dit: «Monsieur, y songez-vous bien? ce sera la mort de ma maîtresse. » Fagon dit : « Faites ce que je vous ordonne, Gervais. » Le chirurgien pleurait amèrement, et disait à Fagon : «Vous voulez donc que ce soit moi qui tue la reine, ma maîtresse? » A onze heures il la fit saigner, à midi il lui donna l'émétique, et à trois heures du soir elle était morte. Après la saignée, il lui donna une grande prise d'émétique, et, dans cette opération, la reine partit pour l'autre monde. On peut bien dire que tout le bonheur de la France est mort avec elle. Le roi fut très-touché, mais le vieux méchant diable de Fagon l'avait fait à dessein, afin d'assurer par là la fortune de la vieille giienipe.
12 décembre 1719.
M. Law n'est pas le seul qui ait acheté de beaux bijoux et des biens, M. le Duc devient énormément riche, ainsi que tous ceux qui ont des actions.
13 décembre 1719.
M"* de Fiennes avait beaucoup d'esprit > et aimait la raillerie; sa langue n'épargnait personne que moi.
' D'apiès les Mémoires du temps, M me de Fiennes exerçait une grande inllueiice sur Mimsieur; spiiiluelle, caustique, arrogante, ambitieuse et avare, clic était liée avec M"ic de Sévisné, qui en parle quelquefois.
Comme je vis qu'elle ne ménageait nullement dans ses propos ni le roi, ni Monsieur, ni qui que ce fût, je la pris un jour par la main et, la conduisant dans un coin, je lui dis : « Madame, vous êtes aimable, vous avez beaucoup d'esprit , mais vous avez une manière de parler dont le roi et Monsieur s'accommodent parce qu'ils y sont accoutumés; pour moi, qui ne fais que d'arriver, je n'y suis point faite ; je me fâche quand on se moque de moi ; c'est pourquoi j'ai voulu vous donner un petit avis. Si vous m'épargnez, nous serons très-bien ensemble; mais si vous me traitez comme les autres, je ne vous dirai rien : cependant je m'en plaindrai à votre mari, et, s'il ne vous corrige pas, je le chasserai. » 11 était mon écuyer ordinaire. Elle me promit de ne jamais parler de moi, et elle a tenu parole. Monsieur disait souvent : « Mais comment faitesvous pour que madame de Fiennes ne vous dise rien de fâcheux? » Je répondais : « C'est qu'elle m'aime. » Je ne voulais pas lui dire ce que j'avais fait, car il. l'aurait excitée contre moi.
A M. DE HARLING.
l4 décembre 1710.
Le roi d'Auglcterre est heureusement arrivé à Londres en bonne santé; mais le prince de Galles m'afllige jusqu'au fond de l'àme; il a cru faire quel()ue chose de fort beau en envoyant im page auprès du roi son père, pour le féliciter de son heureuse arrivée dans les termes les plus soumis; non-seulement le roi n'a pas voulu recevoir son message, mais encore il a congédié le jeune gentilhonnneuvec des paroles fort dures,
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 203
et il a donné des ordres pour retirer la permission que le prince avait eue, avant le voyage du roi, de voir sa tille, que le prince aime tendrement. Cela me parait par trop dur, et l'on croirait que le roi est plutôt de la race du czar que de colle de Brunswick et du Palatinat. Cela ne peut tourner bien pour le roi.
A LA COMTESSE LOUISE
17 décembre 1719. »
La princesse de Galles m'a fait part du malheur survenu à la comtesse d'Holderness;.il y avait un vieux duc de Bellegarde qui disait : « Je n'ai que les peurs que l'honneur permet », et assurément l'épouvante qu'a eue votre nièce est de ces peurs-là , car il est permis de s'eflrayer lorsqu'on voit trois coquins escalader votre fenêtre ; je ne m'étonne pas que la comtesse en ait fait une fausse couche, et elles sont pires qu'un accouchement naturel. On dit que de bonnes couches réparent les fausses, et qu'il est bon de se retrouver enceinte de suite après une fausse couche; selon moi, ce qu'il y a de mieux en ce genre ne vaut pas grand'chose.
Il n'y a pas un mot de -sTai dans ce que disent les journaux, que le chevalier de Saint-George m'a écrit; mais le fait est qu'il me cause une peine que je ne puis exprimer, car c'est le meilleur homme du monde, doux et poli, et il ne mérite pas tous les malheurs qui l'accablent.
Je ne crois pas qu'on ait jamais vu autant de malice et de méchanceté qu'il s'en montre à présent ; c'est une preuve de la vérité du vieux proverbe allemand :
« OÙ le diable ne peut aller lui-même, il envoie une vieille femme, » car tout le mal vient de la vieille Maintenon, qui vient de mourir à quatre-vingt-quatre ans, et de la princesse des Ursins, qui en a soixante-dixsept ; ces deux vieilles sorcières, comme les appelle la gi'ande-duchesse, avaient juré la perte de mon fds; la première à cause de son affection pour le duc du Maine, qu'elle voulait placer sur le trône; la seconde n'a aucun motif pour haïr mon fils, si ce n'est qu'il l'a trouvée trop vieille pour faire le galant auprès d'elle; voilà pourquoi elle lui a voué une haine implacable. M"e de Valois est certainement plus belle que sa sœur l'abbesse de Chelles, mais celle-ci est incomparablement plus agi^éable; elle a un rire charmant et les plus belles dents du monde; on peut, sans exagération , les comparer à une rangée de perles ; elle est bien faite et pas trop petite; elle bégaye un peu, mais cela ne lui sied point mal. Elle parle et elle rit tout naturellement, sans affectation et sans effort; elle est franche et naturelle ; elle dit ce qu'elle pense , tandis que sa sœur est dissimulée et sans franchise ; je ne peux supporter cela, et j'avoue que je voudrais qu'elle fût déjà à Modènc. 11 est très-vrai que le comte de Charolais doit épouser une piincesse de Modène ; si c'est une pécheresse , elle fera une rude pénitence, car je connais le personnage, et je me trompe fort, ou bien elle sera la plus malheureuse qu'il y ait au monde ' ; j'ai donc de la compassion pour elle. On met
' Le comte de Charolais devint un des plus vils scélérats dont l'hisloire ait çiardé le souvenir. 11 débuta par assassiner un de ses valets dont il n'avait pu séduire la femaie. 11 ensanglan-
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dans les gazettes un tas de choses qui ne sont pas vraies; ce qu'on dit au sujet du duc de Chartres est tout à fait faux; M"ede Valois, pour ne pas le voir, s'enfuirait jusqu'aux antipodes, comme l'on dit; c'est son demi-frère, le grand-prieur et général des galères, qui la conduira à Modène, sur les galères du roi.
Paris, 24 décembre 1719.
M. Marion m'a remis votre lettre du 9 de ce mois ; elle n'est pas venue bien vite, puisqu'elle a déjà quinze jours de date ; il m'a aussi remis le livre des Dialogues des morts. Je l'ai aussitôt envoyé à mon relieur, et je vous en remercie sincèrement. Il ne peut être médiocre; il faut qu'il soit très-joli ou très-plat; un m'a fait rire, c'est le dialogue entre M. de Turenne et M""^ de LaVallière; si on avait mis M"^ de Coetquen, on aurait pu raconter toute l'histoire du traité que Madame avait négocié entre son frère, le roi d'Angleterre, et le feu roi, secret qui fut divulgué par l'indiscrétion de Turenne. Malgré son âge, il était éperdument
tait ses débauches par d'ignobles barbaries sur les courtisanes qu'on lui amenait; il lirait sur des couvreurs pour se donner le plaisir de les voir tomber du haut des toits. 11 eût dix fois pour une porté sa tête sur l'érhafaud, s'il eût pu exister, sous la monarchie, une justice contre les princes (voir Lacretelle, Histoire de France pendant le dix-fiuilième siècle, 1. 11, p. 59, H. Martin, Hist. de France). Marais raconte dans son Journal, Revue rétrospective, t. IX, p. 309, des traits de la brutalité de ce personnage.
Les Mémoires du Genevois Franqois de Bonivard offriraient, au seizième siècle, des traits du même genre : « De mon temps, « un comte de Nevers, ayant une épée nouvelle, pour icclle « essayer, coupoit par derrière le col à quelqu'un qu'il croyoit « avoir long. » Mais pareils récits sont-ils bien authentiques?
épris de M"'^ de Coetquen, qui était toujours auprès de Madame et très-fort dans ses bonnes grâces, quoiqu'elle n'en fût pas digne , puisqu'elle aimait le chevalier de Lorraine, qui était l'ennemi le plus acharné de Madame, et qui, pour pénétrer ses secrets, souffrait que sa maîtresse flattât son vieil adorateur. Ils n'avaient pu tirer de Madame le secret du traité, mais Turenne était trop amoureux de M""* de Coetquen ' poiu' rien lui cacher; il lui révéla le secret ; elle en fit part au chevalier et celui-ci à Monsieur, qui fut trèsirrité contre sa femme et contre le roi , et qui s'emporta contre eux. Madame dit au roi que le chevalier de Lorraine l'avait brouillée avec son mari, et le chevalier fut chassé, mais Madame paya tout cela de sa vie ; ils ne voulurent pas mettre Monsieur dans leur secret; ils dirent : « 11 ne sauroit rien taire au roy si nous luy avouons que nous voulions empoissener Madame ou jl ne le souffrira pas ou bien jl nous dénoncera au roy et nous fera tout pendre -. » On a donc fait grand tort à Monsieur lorsqu'on a prétendu qu'il avait laissé empoisonner sa femme; il était incapable d'un pareil crime; c'est une vieille histoire, mais trèsvraie, quoiqu'elle ait l'air d'un roman. Vous voyez donc que si, au lieu de M"^" de La Vallière, on avait
> M'"e Je Coetquen mourut à Rennes dans un cou vent, le 17 juin 1720. « Elle étoit sœur cadette de Mme Je Soubise, belle, encore « plus agréable, et de grande mine, avec de l'esprit et fort faite « pour la cour et le grand monde, où elle figura longtemps. « Son aventure avec M. de Turenne lui donna beaucoup de re- « licf. » Ainsi s'exprime Saint-Simon.
' Ce passage est en français dans la lettre de Madame ; nous le reproduisons textuellement.
supposé un dialogue entre M™^ de Coetquen et Turenne, on aurait pu mettre quelque chose de piquant et de curieux, mais peu de gens connaissent bien tous ces détails ; je les sais de bonne source, car je les tiens du roi et de INIonsieur , si ce n'est ce qui regarde la mort de Madame, que j'ai appris d'autre part.
26 décembre 1719.
Le cardinal Mazarin envoya un jour Boisrobert complimenter un envoyé anglais; lorsqu'il fut arrivé à l'hôtel, il dit : « M. le cardinal m'envoie ici pour voir M. l'ambassadeur et M"^^ l'ambassadrice, et leur faire des compliments. » Un Anglais qui l'avait introduit répondit : « Mylord il est prêt, Myledy il n'est pas prêt, friselire ses cheveux, prendre patience. »
28 décembre 1719.
On dit beaucoup de bien du prince de Modène ; il a de la capacité et de bons sentiments ; il n'est pas beau, mais il est bien élevé et très-raisonnable. Ce prince a dû être tout à fait épris du portrait de sa future épouse; il me fait vraiment bien de la peine. Les bons ménages sont extrêmement rares, et j'ai vu des gens qui s'étaient épousés par amour, et qui ensuite se sont mis à se détester comme le diable, et qui se haïssent encore. Heureux qui ne s'est pas marié ! que j'eusse été contente si l'on m'avait permis de ne pas me marier, et de vivre dans le célibat! Si vous voulez que je vous dise la véritable raison pourquoi les princes et princesses se détestent tellement, c'est qu'ils ne valent rien du tout.
29 décembre 1719.
C'est une drôle de chose de voir comment tout le monde court après M. Law et se bouscule rien que pour l'apercevoir, lui ou son fils.
2 janvier 1720.
Il faut que le roi d'Espagne connaisse bien les gens pour leur dire une couple de mots ; si voulez qu'il vous parle, il faut l'agacer et le tourmenter un peu ; autrement, il ne dit absolument rien. J'ai vu Monsieur trèsimpatienté de ce que ce roi ne parlait point et ne lui adressait une seule parole. Monsieur n'avait pas pris la peine de s'entretenir avec lui avant qu'il fût roi ; ensuite il voulut que ce prince lui adressât la parole; cela ne convenait pas à ce sire. Avec moi, c'était autre chose. Dans l'appartement, à table, à la comédie, nous étions toujours assis ensemble ; il aimait à entendre des contes; je lui en faisais pendant des soirées entières; c'est \h surtout ce qui l'a accoutumé à moi, et voilà pourquoi il a toujours eu quelque chose à me demander. J'ai ri souvent de la réponse qu'il me faisait quand je lui disais : « Eh, Monsieur, parlez un peu à votre grand-oncle, qui est tout peiné de ce que vous ne lui parlez pas. » 11 répondait : « Que voulez-vous que je lui dise? je ne le connais presque pas. »
Paris, 4 janvier 1720.
Je n'ai ici qu'ennui et désagrément : il n'est pas jusqu'au spectacle, le seul plaisir qui me restât à mon âge, qu'on n'ait gâté, car la scène est à présont encombrée de monde, de sorte ([ue les acteurs n'ont pas
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de place pour jouer ; c'est extrêmement désagréable. Un abbé, qui est de mes amis, et qui appartient à une des meilleures maisons de Franco, qui a beaucoup d'esprit, mais la tète un peu exaltée, s'est imaginé qu'il n'appartenait pas à la vraie religion, puisque l'on persécutait si fort les pauvres réformés ; cela lui a fait prendre le parti de se mettre lui-même parmi les réformés; il est allé trouver le chapelain de l'ambassadeur de Hollande, et il abjuré entre ses mains la foi catholique ; il est ensuite allé , la veille de la Noël , rendre une visite à une dame, qui lui a dit : « L'abbé, voici un vrai temps pour vous qui aimez à veiller, car vous irez à la messe de minuit. » Le pauvre abbé d'Entrague ' a répondu : « Moi, je n'irai plus de ma vie à la messe. » Cela a fort surpris tous les assistants, et quelqu'un lui ayant demandé : « Pourquoi n'allezvous plus à la messe? » il a répondu avec le plus grand sang-froid : « Depuis que j'ai eu le bonheur de communier sous les deux espèces avec six cents de mes frères , je suis bien résolu à ne plus jamais aller à la messe. » Cela a mis tout Paris en rumeur ; les évêques et tous les prêtres se sont réunis, et ont résolu d'aller
1 Saint-Simon (t. XXXIIl, p. 250) donne de curieux détails sur ce personnage : « C'était un grand lioninie, trcs-l)ien fait, « d'une pâleur singulière, qu'il entretcnoit exprès à force de n saignées, qu'il appeloit sa friandise, et qui dormoit les bras « attachés en liaut pour avoir de plus belles mains. Il étoit « méchant, se plaisait aux tracasseries et à brouiller les gens. « On ne pouvoit rien imaginer de sérieux d'un homme si fri- « vole. Il ne laissa pas, avec tous les fruits et la glace qu'il « avaloit, de passer quatre-vingts ans sans infirmité, et il Unit n fort clirétienncment une vie fort peu chrétienne. «
trouver mon fils et de lui demander de faire mettre l'abbé à la Bastille. Le pauvre homme est venu la nuit me trouver, et m'a demandé conseil sur ce qu'il devait faire. Je l'ai bien grondé pour son imprudence, et je lui ai dit que la seule chose qu'il eût à faire, c'était de s'échapjier au plus tôt. 11 a suivi mon avis, et, Dieu merci, il s'est sauvé. On l'a bien cherché pour le mettre à la Bastille, mais on ne l'a pas trouvé. Je ne sais où il est ; mais j'espère qu'il est en lieu de sûreté, et j'en suis bien aise. Vous ne connaîtriez pas les Français, si vous pensiez qu'ils peuvent se retenir de parler.
5 janvier 1720.
A|)rès les aveux que M"^ du Maine a faits au sujet de sa conspiration, et qu'elle a mis par écrit, mon fils l'a fait mettre en liberté et l'a laissée revenir à Sceaux. Elle est très-irrilée de ce qu'on a fait lecture de ses lettres en plein conseil. Comme elle a déclaré, dans sa déposition, qu'elle a tout fait à l'insu de son mari, quoiqu'en son nom, on le laisse revenir dans sa terre de Chavigny, auprès de Versailles.
Paris, 7 janvier 1720.
Si l'abbé d'Entrague arrivait à Erancfurt, dites-lui que j'ai écrit du bien de lui. Vous pouvez le voir sans crainte du scandale; car lorsqu'il était encore un tout petit enfant, des poules qu'il trouva dans une bassecour où il était à jouer, le niulilèicnt d'une étrange façon ' ; cela lui a donné une telle horreur pour les
• Alleseine sieben Sachen abge/ressen : liUéralcment , mangé toutes SCS sept choses j ceci rappelle la mcÊavciUurc do boilcau,
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poules, que lorsqu'il en aperçoit, il est au moment de se trouver mal.
Sjanvier 1720.
Le grand-prieur, qui est général des galères , doit mener M""* sa sœur en Italie. Les galères doivent être élégamment meublées; cela seul coûte 100,000 livres.
9 janvier ITiO.
Je me suis souvent promenée la nuit dans la galerie du château de Fontainebleau, où l'on disait que l'esprit du feu roi François I" revenait, mais le bon roi ne m'a jamais fait l'honneur de se montrer ù moi ; peut-être il ne regardait pas nos prières comme assez efficaces pour le sortir du purgatoire , et , en cela , il pourrait bien avoir raison.
J'étais très-gaie dans ma jeunesse; c'est pourquoi on m'appelait en allemand Rinischen petten Knedit. Je me souviens de la naissance du roi d'Angleterre comme si c'était d'aujourd'hui ; j'étais un enfant curieux et espiègle. On avait mis une poupée dans un buisson de romarin, et on voulait me faire croire que c'était l'enfant dont ma tante venait d'accoucher ; au même moment, je l'entendis crier horriblement, car l'électrice était en mal d'enfant ; cela ne s'accordait pas avec l'enfant dans le buisson de roma-
mutilé à grands coups de bec par un dindon; d'où, suivant Helvélius, la haine du poëte pour les jétuites importateurs des dindons (voir les éditions de Boileau, données par >1M. Daunou, 1825, t. I, iiii, et de Saint-Surin, 1821, t" I, p. 85: mais M. Berriat Saint-Prix (Essai sur Boileau, en tète de son édition, 1831, 4 vol. in-8, t. 1, chap. xxxiv) montre que celte anecdote est dépourvue de toute vraisemblance.
rin; je fis comme si je le croyais, mais je me glissai dans la chambre de ma tante, comme si je jouais à la cachette avec le jeune Bulau et avec Haxthausen, et je me lapis derrière un grand paravent qu'on avait placé devant la porte auprès de la cheminée. On apporta l'enfant auprès de la cheminée pour le baigner; je sortis de ma cachette. Je devais avoir le fouet, mais en l'honneur de l'heureux événement, je ne fus que bien grondée.
9 janvier 1720.
M. le Duc et M^^ sa mère ont, dit-on, gagné 250 millions '.
11 janvier 1720.
Je crois que l'abbé d'Entrague est tout à fait devenu fou. Comme je vous l'ai écrit, il avait pris la fuite, selon le conseil que je lui avais donné, et il était arrivé en Flandre; il était tout près de Tournai, où il aurait été en sûreté ; au lieu de cela, il va à Lille, où il passe quelques jours à se reposer. Comme personne ne ly connaissait, il ne courait aucun risque s'il était resté tranquille, mais, au contraire, il va sur la place pu- Itliquo ; il veut, comme un juif, négocier des billets de l»anque ; il déclame contre mon fds et contre le gouvernement : on prévient le commandant de Lille, qui le fait aussitôt arrêter, et on découvre qu'il est l'abbé (rLnlrague. A-t-on jamais vu un pareil extravagant'/ Mon fils a fait tout ce qu'il a pu pour le sauver ; il lui a laissé le temps de s'enfuir; il ne l'a pas fait pour-
' u L'avidité liistoriqiic de la maison de Condc se gorgea de millions par le dévouement de Law » (Saint-Simon , t. VII, I). 20 1).
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suivre , et voilà cet imbécile qui va déclamer contre lui sur la place publique.
Je ne veux rien dire des millions actuels; j'en suis tellement fatiguée, que je ne puis plus en entendre parler. J'ai honte de voir une princesse du sang entrer à la Banque, et se faire battre par cupidité pour amasser de l'argent ; c'est vraiment ignoble.
23 janvier l';20.
M"" du Maine avait écrit à mon fils que dans le cas où elle aurait oublié quelque chose dans sa déclaration, il n'y aurait qu'à le demander à M"" de Launay, qui savait tout. En conséquence, il envoya chez cette demoiselle pour lui adresser des questions. Elle répondit : « Je ne sais si la prison a tourné la tète à ma maîtresse, mais la même chose n'est point arrivée à moi. Je ne sais rien et je ne veux rien dire. »
M"^^ du Maine avait gagné dans toutes les provinces des gentilshommes et leur avait fait faire des tournées pour provoquer à la révolte , mais nulle part on n'a voulu mordre à la grappe, si ce n'est en Bretagne.
24 janvier n20.
M. Law a fait abjuration à Melun, et il est devenu catholique ainsi que ses enfants ; sa femme en a été désespérée... 11 n'est point avare; il fait, sans qu'on en entende parler, beaucoup d'aumônes et donne de grosses sommes ; il assiste aussi beaucoup de pauvres gens.
25 janvier 1720.
Le présent attendu de Modcne est arrivé; il ne se
compose pas de beaucoup d'objets ; il y a un très-gros joyau que la fiancée doit porter sur elle avec de fort beaux diamants, et le portrait du duc, mais bien mal fait ; on donnera tout cela quand les promesses auront été faites en présence du roi et après la signature du contrat... La grande-duchesse (fZe Toscane) dit qu'elle ne veut pas voir Mademoiselle; elle sait ce que c'est que l'Italie, et combien peu W^ de Valois pourra s'y accoutumer, et elle dit qu'elle craint, si Mademoiselle venait à s'en retourner, qu'on ne dit : « Voilà le second tome delà duchesse de Toscane; » à chaque sottise qu'elle ferait à l'égard de son beau-père et de son mari, on s'écrierait : « « Ah ! voilà les instructions que lui a données sa tante la grande -duchesse. » Ainsi, elle ne veut ni la voir ni lui parler.
Paris, 2G janvier 1720.
Mme (Ju Maine a disculpé complètement son mari et déclaré que c'était elle qui avait ourdi toute la conspiration, et qu'elle avait abusé de son nom pour cela, mais qu'il n'en savait pas un seul mot. Tous les autres conspirateurs qui sont à la Bastille en disent de inême. 11 est possible que ce soit vrai, quoique ce soit diflicile à croire. Le duc , pour confirmer cette façon de présenter la chose, ne veut ni voir sa femme ni en entendre parler. Elle est désespérée que mon lils ait fait lire au Conseil toutes les pièces qui établissaient l'existence du complot; mais cette méchante bête a bien dû comprendre que, si mon iils n'avait pas agi de la sorte, on n'eût pas manqué de dire (pie la conspiralictu n'était pas vraie, mais seulement une invention de su paii.
Albéroni a écrit à mon fils pour solliciter son pardon; il lui a déclaré que tous les libelles répandus contre lui en Espagne étaient envoyés de Paris; il offre de tout découvrir et de procurer à mon fils les moyens de s'emparer de toute l'Espagne, car il connaît le fort et le faible du royaume. N'est-ce pas là un trait d'un coquin insigne?
Le pauvre abbé d'Entrague s'est fait arrêter à Lille comme un sot ; sa voiture était devant la porte, il n'avait qu'à s'en aller, et son valet le pressait de le faire; mais il a perdu son temps à s'occuper de sa toilette, et lorsqu'on lui a demandé : « Que faites-vous ici? » il a répondu : « Je me suis fait huguenot. » C'était une belle réponse à faire en Flandre, où l'on est papiste très-zélé. Mon fils a ordonné de le bien traiter et de lui donner tout ce qu'il demande, jusqu'à des poupées, avec lesquelles il joue comme un enfant. Il a cependant de la capacité; je ne puis comprendre qu'avec des moyens on puisse agir d'une façon aussi puérile. D'après ce qu'on nous mande sur l'Espagne, il faut croire que les gens n'y valent pas mieux qu'ici ' .
27 janvier 1720.
Mon fils demandait une duchesse qui accompagnât
' Nous lisons dans une lettre du marquis de Villars, ambassadeur de France à Madrid, en date du 17 août 1671 : « Il est « aussi familier d'assassiner ici que de se désaltérer quand oa « a soif; et il n'y a jamais de châtiment » (Mignet, Négociations, t. IV, p. IGU). Louville assure aussi, dans sl's Mémoires, qu'il n'y avait pas d'homme un peu riche qui n'eût au moins cent coupe-jarrets à sa solde, et que des milliers de gens, dans la capitale, ne vivaient que de ce vilain métier.
sa fille jusqu'à Gênes; quelqu'un qui se trouvait près de lui , dit : « Monsieur, si vous voulez avoir le choix des duchesses, envoyez chez M"^^ l^w, vous les y li-ouverez toutes rassemblées... » Milord Stairs ne peut s'empêcher de témoigner sa haine contre Law ; il gagne cependant là dedans trois bons miihons.
27 janvier" 1720.
Le roi fut très-affligé de la mort de la reine, mais la vieille guenipe fit tant par son bavardage, que dans quatre jours il en fut consolé. Peu de jours après, faisant le voyage de Fontainebleau, nous craignîmes qu'en voiture le roi ne fût de mauvaise humeur, et qu'il ne nous grondât toutes, mais nous le trouvâmes très-gai... Feu Monsieur aimait beaucoup les bals et les mascarades; il dansait bien, mais c'était à la manière des femmes; il ne pouvait danser comme un homme, parce qu'il portait des souliers trop hauts '.
1 Dans les ballets dont Benserade fit les vers, et qui sont imprimés dans le recueil de ses œuvres, on voit souvent figurer le duc d'Orléans avec ses favoris, le comte de Guiclie, Manieamp, etc. Un petit ouvrage écrit vers IGGl et intitulé : les PortraUs de la cour, a été inséré dans les Archives curieuses de l'Ilisloirc de France, seconde série, t. VIII; on y trouve, p. 384, le portrait de Monsieur; mais il est peint en beau; Saint-Simon le montre sous un aspect plus vrai (t. V, p. 230}. M. Cousin qualifie Monsieur de «prince médiocre, mais dont « une triste politique se plut à cultiver les goûts frivoles qui « finirent par être bonleux. Il n'était né sans esprit ni sans « courage, et, si son frère l'eiit bien voulu, il en aurait pu faire '( l'égal de bien des arcbiiincs. » — M""^ de La Fayette dit, de son cùté : " Monsieur était beau et bien l'ait, mais d'une beauté « et d'une taille plus convenable à une princesse qu'à un prince ; « ausîi avait-il plus songé ù faire admirer sa beauté de tout le
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A M. DE HARLING.
28 janvier 1720.
C'est un grand malheur lorsque de grands seigneurs comme l'électeur ' se laissent mener par des prêtres; il ne peut en résulter que des malheurs. 11 devrait plutôt suivre le conseil de gens sages, laisser ses sujets en repos et attacher gentiment une bonne pierre au cou de ses maudits prêtres, pour les jeter dans le Necker ou dans le Rhin ; c'est le conseil que je lui doimerais, et il ne serait pas mauvais.