AU RAUGRAVE CHARLES-LOUIS
Paris, 2 mai 1677.
Mon cher Charles ' , je n'ai pas voulu vous écrire lorsque j'ai reçu la triste nouvelle de la mort de votre maman, car je sais bien que dans les premiers moments d'une juste douleur, il n'est pas possible de lire des lettres; aujourd'hui j'espère que vous êtes un peu revenu à vous-même, et je vous écris pour vous assurer de toute mon amitié et de mon vif désir de pouvoir vous apporter quelque consolation.
A MADAME DE HARLING.
Pas de date (1681).
Je n'ai reçu depuis longtemps aucune lettre de mon frèreS mais j'ai appris à son égard quelque chose qui ne me fait pas plaisir et qui ne convient pas à un nouveau marié; il a attrapé, à Genève, la petite vérole, ce
• Frère consanguin de la duchesse.
* Ce frère avait un an de plus que sa sœur ; il devint électeur palatin après la mort de son père, en 1680, épousa une princesse de Danemark, et mourut sans postérité en 1685. La maison de Neubourg lui succéda.
8' COIUlESrONDANCE
n'est pas du tout ce qu'il faut pour lu ligure d'un prétendu; je crains que les marques ne lui demeurent; la princesse de Danemark devra, à l'avenir, s'attacher à ses bonnes qualités plutôt qu'à sa figure, et elle en trouvera, chez lui, d'excellentes.
A LA COMTESSE PALATINE LOUISE
Saint-Cloud, 25 avril 1681.
J'ai reçu plus de dix lettres de notre reine d'Espagne ', qui sont pleines d'amitié pour vous. A propos d'elle, son pauvre Saint-Chamans est extrêmement malade ; on doute qu'il en réchappe ; ceux qui le connaissent disent qu'il meurt d'amour pour elle, car depuis qu'elle était allée en Espagne, il n'avait pas eu un moment de satisfaction. J'en suis sincèrement affligée.
A M. LE MARÉCHAL DE NOAILLES
Versailles, ce 13 juin 1G85.
Avant mesme que d'avoir receue vostre lellro du G de ce mois qu'on m'a donnés hier au soir, mon bon duc, je me suis flattée que vous séries fâches quand vous aprendries ma juste doulleur, elle est aussi forte que jen ay de sujet, je croi que c'est asses vous en dire pour vous en faire comprendre toutte son estendûc,
* Marie-Louise, flUc du premier lit de Philippe, duc d'Orléans, et bcilc-flUe de Madame. Elle avait épousé, en 1679, Charles II.
• Celte lettre se trouve en autographe à la bibliothèque du Louvre, vol. F, n" 325 [Lettres de Louis XIV et des princes au maréchal de Aoaillcs, p. 82). Nous la reproduisons avec toutes SCS incorrections d'orthographe.
mais si quelque chose peust adoucir ma peine, cest assurément de voir si mes amies s'y intéressent et particullièrement ceux que. j'estime aussi parfaitement que vous, mon bon duc, je ne vous donneres jamais occasion de changer de sentiments pourmoy, et je vous prie d'cstre persuades que vous ores en moy tant que je viveray une (par mon malheur très inutille) mais pourtant très sûre et véritable amie.
Je souhaitte que les eaux de Bourbon vous facent du bien et que nous vous revoyons bien tost en parfaitle santé icy.
A MADAME DE HARLIXG.
18 novembre 1G8T.
J'ai reçu votre lettre du 27 octobre ; elle m'a fait grand plaisir, car elle m'a prouvé que votre santé était meilleure ; j'en étais grandement en peine, et, après tous les soins que vous avez eus pour moi durant mon enfance, après toutes les preuves d'amitié dont vous m'avez combHcs, il est bien naturel que je vous chérisse de tout mon cœur et que je m'intéresse extrêmement à tout ce qui vous regarde. On ne peut pas dire qu'on a été inutile en ce monde lorsqu'on a fait tout le bien que ma chère demoiselle Uffel a fait; il faut alors désirer de vivre et de ne pas affliger ses bons amis en mourant. Pourquoi auriez-vous de la répugnance pour la vie? Avec la résignation que vous avez dans la volonté de Dieu , aucun grand malheur ne saurait vous atteindre, et il vaut encore bien mieux vivre que mourir. On ne va que trop tôt c'ans l'autre
monde. Vous vous réjouirez avec moi de ce que mon fils, yrâcc à Dieu, est revenu en parfaite santé; Dieu a fa.l pour lui un miracle en le tirant sain et sauf de la bataille ' . Je m'étonne que Son Altesse l'électeur ne soit pas encore chez lui, lorsque le roi Guillaume est déjà en Anglelorrc; la duchesse douairière sera maintenant convenablement à Hanovre; il me semble que notre oncle ne fait pas grand honneur à la maison en restant à la chasse, tandis que cette duchesse arrive. Je désire que vous puissiez bientôt faire librement usage de vos pieds et de vos mains, et vous trouver en parfaite santé, afin d'en jouir longtemps avec plaisir. Je n'ai eu aucune peine à lire votre lettre. On ne me fait maintenant ni bien ni mal : Dieu veuille que cela puisse rester ainsi ; je serais alors bientôt en paix. J'adresse à monsieur Harling mes félicitations au sujet de son neveu ; de tout côté on m'en fait des compliments. Il n'est de retour ici que depuis sept jours et en parfaite santé; mon fils et ses gens ne peuvent assez le louer au sujet de la façon dont il s'est conduit pendant la bataille. J'ai vivement demandé qu'il fût avancé dans son régiment, mais la protection de madame de Maintenon et sarecommandalion ont plus' de poids que la mienne; j'espère qu'une autre fois nous serons plus heureux -.
« De Steinkerque.
' Le volume, publié en 1791, donne, peu après cette lettre, l'extrait d'une autre, sans date, dans laquelle la duchesse raconte une anecdote concernant une demoiselle de la cour de Brunsvitk. Étant à la table ilu duc, elle se mit à soupirer au point d'allirer l'attention de tous les assistants. On lui demanda
DE MADAME LA DUCHESSE d' ORLÉANS. 11
A M. LE MARÉCHAL DE NOAILLES
Fontainebleau, 8 novembre 1C88.
Je viens de recevoir clans ce moment vostre lettre, mon bon duc, qui ne m'a point surprise, car vous me donnés des marques de vostre amitié en touttes les occasions, ainsi je n'ay pas pust doutter que vous ne m'ayés plainte d'avoir perdue ce pauvre Raugraff que j'aimois tendrement; mais comme je vous ai dit souvent si quelque chose me peust soutenir dans ces afflictions si continuelles qui m'arrivent, c'est quand je vois que les honnestes gens et ceux que j'estime s'y intéressent, jugés de-là si je ne doy pas avoir receue de la consolation des assurances que vous me donnés d'y avoir pris part, car vous me failtes bien la justice de croire, mon bon duc, que vous vous pouvez entièrement faire l'application de ce que je viens de dire, puisque j'ay pour vous aultant d'estime et d'amitié que vous pouvcs en souhaiter.
A M. LE MARÉCHAL DE NOAILLES
Saint Clou, ce lundy 8 d'aoust 1689.
Vostre petitte Lupine ne veust pas vous dire un mot de ce que je l'ay priée de vous dire de ma part, et elle veust que je le mette par escrit, c'est de quoy je ne me suis pas fait tirer l'oreille. Je vouderois pouvoir
si ces soupirs réitérés étaient le résultat de quelque chagrin que lui donnait son serviteur [Chervitor], « Il n'y a pas de Chervitor, répondit-elle; je me suis bourrée à en crever. »
* Volume ci-dessus indiqué, p. 83.
• Volume ci-dessus indique, p. 85.
trouver quelque occasion de vous assurer par quelque service, mon bon duc, que je suis tousjours de vos amies, que je vous souhaitte loultes sortes de contentement, et qu'il ne vous peust rien arriver où je ne m'intéresse comme je dois, par l'estime et amitié que j'ay pour vous.
A M. LE MARÉCHAL DE NOAILLES '
Versailles, ce lundy 25 d'aoust 1C92.
En vérité, mon bon duc, vous avez grand tort de me faire des excusses de m'escrire ; avez-vous donc oubliés que j'aime mes amis, que je souhaitte qu'ils ayent de l'amitié pour moy, et que je suis très aise d'en aprendre des nouvelles? Comment donc seroit-il possible que vostre lettre du 18 de ce mois, que la duchaisse Lupine m'a donnée hier au soir, oroit peust me desplaire? Bien loin de là ; aussi, mon bon duc, elle m'a faist un très grand plaisir, et je vous suis très obligée de la part que vous me témoignés prendre à ce qui reguarde mon fils. Il est bien vray que je sui? très aise de ce qui lui est arivés, mais je vous advouf que je trouve qu'en voilà bien assés pour nostre année, et je me consolerois fort, si la campagne pouvoit finir sans qu'il y ait plus d'action. Son bras n'est pas encore guéris, mais on me mande qu'il le sera bien tost. Adieu, mon bon duc, je vous souhaitte mille bonheur et contentement, et je vous assure que vous n'ave? point d'amie qui ait plus d'estime et véritable amitié pour vous que moy.
* Volume ci-dessus indiqué, p. 8G. . .
A M. LE MARÉCHAL DE NOAILLES'
Paris, ce mercredy 24 juin 1C93.
En arrivant de Saint-Clou icy, j'ay apris la conqueste que vous venes de faire de Rose, mon bon duc, dont j'ay esté ravie pour l'amour de vous, je vous asseure, et sachez m'en bon gré , car en vérité , il faut que vous soyez, auttant de mes amis que vous en estes, pour que je puisse me réjouir (en l'humeur où je suis de l'orible cruauté qu'on a faite en dernier lieu à Heijdelberg) de ce qui vous est arrivé et y prendre part, car je frémis encore quand j'y songe. N'en parlons plus, je vous diray seulement, mon bon duc, que qu'en quelque estât que je puisse estre, je m'intéresserés à tout ce qui vous regarde, car je vous estime fort et ay beaucoup d'amitié pour vous, je vous prie d'en estre persuadés.
A LA COMTESSE LOL'ISE.
Versailles, 5 mars 1095.
Je ne vois pas pourquoi il faut aux gens tant de costumes divers ; mes seuls vêtements à moi sont le grand habit et un costume de chasse quand je monte à cheval; je n'en ai point d'autre; je n'ai de ma vie porté ni robe de chambre, ni manteau, et je n'ai dans ma garde-robe qu'une seule robe de nuit pour me lever et pour me mettre au lit.
Le roi Jacques d'Angleterre n'a pas voulu que nous prissions le deuil de sa fille '; il a vivement insisté
* Volume ci-dessus indiqué, fol. 88.
* Marie, flile de Jacoues II et femme du prince d'Orange,
14 CORRFSPONnANCE
pour qu'on n'en fît rien ; il n'a pas du tout été ému de cette mort, ce qui m'a étonnée, car je pense que l'on ne peut oublier ses enfants, quels que soient les torts que l'on ait à leur reprocher; le sang doit toujours conserver sa force. D'après le portrait qu'on m'avait fait du prince Guillaume, je n'aurais pas cru qu'il eût été aussi attaché à sa femme; je lui en sais bon gré.
Je suis bien aise d'apprendre que Charles Maurice m'aime, quoiqu'il ne m'ait jamais \'ue: c'est l'effet du sang; il n'est pas étonnant que je l'aime, car je l'ai ^ii venir au monde, et d'ailleurs, j'ai conservé un tel respect pour Son Altesse, notre père ', que j'aime tous ceux qui sont ses enfants. Je désire que Charles Maurice soit bientôt colonel. On meurt quand vient le moment marqué, Maurice ne vi%Ta pas au delà de l'époque que lui assigne sa destinée, qu'il soit à la cour ou à la guerre. 11 faut qu'il suive son penchant, car tout ce que l'on fait par goût, on le fait bien mieux que lorsqu'on cède à la contrainte.
A LA COMTESSE PALATINE LOUISE'
U mai 1G95.
Nous avons ici un comte de Nassan, qui est un très- Guillaume III; elle prit une part active à la révolution qui détrôna son père, et elle occupa sa place.
' C'est l'expression dont se sert toujours la princesse : J. G. imser rater. Elle ne désigne jamais sa mère, son mari, sa fille et jusqu'aux moindres de ses cousins, sans mettre leurs litres audevant de leur nom. Nous avons cru devoir supprimer ces répétitiuns continuelles; il suflTit d'en prévenir une fois.
* Les Icllres suivantes sont de même adressi'^'s ti cette sœui
brave homme et fort estimé ; il a un dij)lôme de l'empereur, qui l'autoriserait à prendre le titre de prince; mais il n'en fait point usage, ce que je trouve fort bien. La danse est maintenant passée de mode partout. Ici, en France, aussitôt qu'on est réuni, on ne fait rien que jouer au lansipionet; c'est le jeu qui est le plus en vogue, mais les jeunes gens ne veulent plus danser. Pour moi, je ne fais ni l'un ni l'autre. Je suis beaucoup trop vieille pour danser, et je ne l'ai pas fait depuis la mort de notre père. Je ne joue jamais, pour deux très-bonnes raisons : la première , c'est que je n'ai pas d'argent; la seconde, c'est que je n'aime pas le jeu. On joue ici des sommes efl'rayantes , et les joueurs sont comme des insensés; l'un hurle, l'autre frappe si fort la table du poing que toute la salle en retentit ; le troisième blasphème d'une façon qui fait dresser les cheveux sur la tête ; tous paraissent hors d'eux-mêmes et sont effrayants à voir.
17 juillet 1C95.
Je vous prie de saluer de ma pari tous nos vieux amis du Palatinat ; je maudis aujourd'hui la guerre plus que jamais; mon pauvre fils, qui a été si gravement malade et qui prend encore du quinquina, s'est trouvé à une affaire où le maréchal de Yilleroi est tombé sur l'arrière-garde du prince de Vaudemont et a mis quatre bataillons en déroute. Si mon fds a eu le bonheur de ne recevoir aucune blessure, je tremble
de Madame; nous n'avon» pas besoin de reproduire sou nom eu lète d« chacune d'elles.
que la fatigue ne lui rende la fièwe. Une bonne paix serait bien à désirer.
23 juillet 1695.
Madame de Savoie ' m'a écrit beaucoup de bien de mon cousin le landgrave; elle dit qu'il est actif et qu'il a fort bonne mine , et qu'A lui a dit qu'il serait charmé de me voir. Je vous prie, ma chère Louise, si vous voyez ce prince, de lui exprimer combien je regrette que la guerre ne nous permette pas de nous trouver ensemble. L'histoire du prince Charles de Brandebourg - est quelque chose de fort étrange ; j'ai été la première à mander à ma tante cette nouvelle que notre duchesse de Savoie m'avait écrite en détail. On m'a annoncé que Casai s'était rendu; en tout cas, cela aura sans doute lieu bientôt; je ne sais ce qui se passe à Namur.
Fontainebleau, 27 septembre 1695.
Ma tante m'a écrit de drôles d'histoires au sujet de l'abbesse d'Hcrvord. Nous avons ici un Courlandais qui sort dans l'armée et qui prétend être terriblement bien dans les bonnes grâces de cette abbessc ; il m'a
» Anne-Marie, fille de Philippe d'Orléans et belle-fllle de Madame, mariée au duc de Savoie.
* Charles-Philippe, fils de l'électeur Frédéric-Guillaume, s'éprit à Turin de la belle comtesse de Solmeur, et l'épousa en secret. Son frère, le roi de Prusse, Frédéric 1", la fit enlever de force; dans cette circonstance, Charles ?e battit héroïquement et fut blessé. Peu de temps après, il mourut de chagrin. La comtesse parvint à s'enfuir du couvent où elle avait été mise et épousa le maréchal saxon, comte de Wackcrburth.
DE MADAME LA DUCHESSE d'oIILÉANS. 17
montré des lettres d'elle, qui prouvent qu'elle s'intéresse, en elTot, beaucoup à lui : il se nomme Ambotten; elle me l'a également fort recommandé par l'entremise de M'"* de Plat 1er. C'est un jeune homme de vingt ans, qui n'est point laid ni mal fait, mais qui me semble fort peu agréable. 11 a de l'esprit et il écrit bien, mais il paraît avoir trop d'amour-propre. Elle voudrait volontiers l'avoir près d'elle, mais il ne s'en soucie pas. Ici on ne fait pas autre chose que des chansons contre tout le monde; le roi lui-même n'est pas épargné; mais celui contre lequel on se déchaîne le plus , c'est le pauvre duc de Villeroi ' ; il n'y a pas de jour qu'il ne surgisse quelque nouveau couplet contre lui.
1 Ce personnage joua malheureusement un grand rôle vers la fin du règne de Louis XIV. Saint-Simon, qui ne l'aimait pas, a crayonné son portrait à sa manière; rapportons-en les principaux traits : « Le maréchal de Villeroi étoit un grand homme, B bien fait, fort, vigoureux. Quinze à seize heures à cheval ne « lui étoient rien, les veilles pas davantage. Toute sa vie nourri « et vivant dans le grand monde; magnifique en tout, furt « noble en ses manières, homme fait exprès pour présider à un « bal ou pour être juge d'un carrousel. Brave de sa personne, o mais sans capacité milMaire. » Il mourut en 17 30. Les Mémoires du temps et 51™^ Je Scvignc ne le désignent que sous les noms de charmant, de fastueux. La Bcaumelle lui attribue le mot bien connu :A-t-on mis de Vor da)is mes poches? que Voltaire revendique pour un financier. Il fut le héros de beaucoup d'aventures galantes, et la bonne opinion qu'il avait de lui faisait dire qu'il n'avait jamais trouvé de cruelles. On peut voir, dans les Mémoires de Maurepas (I, 238), comme le duc de Roquelaure, dont il avait séduit la femme, voulut user de réciprocité. La surprise de Crémone, où il demeura prisonnier des Autrichiens, fit pleuvoir de plus belle sur lui une grcle de couplets moqueurs. Nous en donnerons quelques échantillons.
Les recueils manuscrits de chansons renfermant contre ce gé-
8 oclo!)ie 1695.
Francfort est maintenant, à ce que je vois, le rendez-vous de tous les princes allemands, et la maison de la comtesse de Hohenlohe est le rendez-vous du
néral malhabile une multituile de traits, nous n'avons nu'à prendre au hasanl ;
Ne disons rien de Villeroy, Il fut choisi par le roi ; Faut s'eu prendre à ce bon prince D'avoir fait un choix si mince :
Lampons, lampuus, camarades, lumpous.
Villeroy, grand général, Grand général en poinlnre, Iroit au feu comme au bal.
S'il ne craiguoit la brûlure.
Mai? ce fut siu'toul après 'a surprise de Crémone, on Villeroi resta pri.-oiiuii'r da prince Euiièiie ipie la verve de tous les riineurs se déchaîna. On remplirait une foule de pa^cs de ce qui circula en ce genre.
Oui, je tiens la chose certaine, Eugène est un grand capitaine, 11 fait des coups des plus hardis.
Ah ! que de grâce on doit lui rendre Pour villeroi qu'il nous a prts.
Et Crémone qu'il n'a pu prendre.
Non, Villeroi n'est point blâmable, Il a fait une action louitbie Et digne des anciens Romains C'ui s'immoloient pour la patrie; Il s'est fait prendre à dessein De sauver toute l'Italie
Villeroi partant do l'avis Promit cl:asser [i;ug<'ii , Qu'à son abord les ennemis Se soutieiidroient à peine.
Et qu'en uu besoin 11 iroit
DE MADAME LA DUCHESSE d'oULÉANS. 19
beau monde. J'ai un portrait de la troisième femme du comte palatin Charles, fait lorsqu'elle était encore margrave de Brandebourg. Elle n'y parait pas jolie, et si elle n'a pas embelli depuis, il ne faut pas qu'elle se
Les attaquer dans Vieuoe ; Le succès passa son projet, En Irioniphe on l'y mène.
Le maréchal de Villeroi Est prisonnier daus Vienne, C'est tant mieux pour notre giai.d loi ; Il est bien, qu'il s'y tienne.
Pourquoi faut-il, grand géufral.
Qu'en prison l'on vous mène.
Vous qui n'avez point fait de mal Aux gens du prince Eugène ?
La perte d'un combat naval
A fait Tourville maréchal;
Boufflers, qui Namur laissa prendre.
Eu est devenu duc et pair;
A quels honneurs doit doue piétcndre,
Villeroi qu'on a pris sans vert ?
Villeroi est dcuis Vienne,
Ace que l'on dit; Que jamais il n'en revienne ; S'il est bien qu'il s'y tienne, Et nous aussi.
Eugène a manqué de foi.
En ce coup d'importance; Car, en prenant Villeroi, Il a fait plaisir au roi
De France,
De Frjuice,
Eugène va exprès prendre Crémone :
Pour l'empereur l'affaire est bonne.
Mais Il prend notre chef en personne :
L'affaire est bonne pour le roi.
Petit Soissons, vous faites l'habile homme ;
20 COnRESPONDANCK
vante de sa beauté. 11 me semble <iu'au lieu de dépenser de l'argent en divertissements de carnaval, rélectcur palatin ferait bien mieux de secourir les pauvres habitants du Palatinat qui sont dans une ex-
Examinons si votre tête est bonne.
Mais Vous voulez prendre Créwone :
Laisscz-y Villcroi,
La tête tourne au prince Eugène, II n'entend plus ses intérêts ; Le grand Villcroi qu'il emmène Lui promettoit d'heureux succès.
Oh! le benêt:
Oh ! le benêt !
Qui trouve en tête un tel capitaine ^■..
Doit le laisser au lieu qu'il est.
Voici les François qui viennent,
Amis, sauvons-nous. .'/»»•■.">-
Halte-là ! leur dit Eugène, ' •. '
C'est Villcroi qui les mène
Et je m'en f...., '■{ , !
Et je m'en f. ...
En nous enlevant Villcroi,
Que prétendolt le prince Eugène ?
Pouvoil-il mieux servir le roi, ''
Qu'en nous enlevant Villcroi?
Il croyoit nous remplir d'clTroi,
liais il nous a tirés de peine
En nous enlevant Villeroi.
Villcroi, ce grand général, Vint d'Italie en diligence.
Pour réparer le coup fatal Qu'à Ramilly perdit la France; N'ayant point vu prendre Turin, Il vient pour voir prendre Mcnia.
Rends-moi, Varus, mes légions, S'ccrioit autrefois Auguste ; Rends-moi, Tallard, mes balaillons, Dit Louis à litre plus juste.
trcmc misère; cela lui ferait plus d'honneur devant Dieu et devant le monde.
Versailles, 11 décembre 1C05.
Je regarde comme un grand éloge qu'on dise de moi que j'ai le cœur allemand, et que j'aime ma pa-
— Demaiidez-les à Villcroi, U en a perdu plus que moi.
De Ramilly bénissons la défaite, ncurcui François, ne prenez point d'cfffoi ; Si vous perdez Beaumont dans la retraite, Nos ennemis ont perdu Yilleroi.
Ah ! quel malheur pour nos deux rois, Dans le temps où nous sommes !
Que u'a-t-on fait de Yilleroi Ce qu'on lit à Crémone?
Ce général, de bonne foi.
N'est qu'un Jean de Nivelle, - Et son épée n'est que de bois.
Comme à Polichinelle.
Si jadis pour sauver la France des Anglois Il lui fallut mie pucelle.
On doit tout attendre de celle Qu'à ses côtés a Villcro»'
Villcroi, grand prince Eugène,
Vous fait lever le mitin ;
Paris fît moins de chemin
Pour prendre la belle Hélène. ,
On vous l'auroit envoyé.
Sans vous donner tant de peine,
On TOUS l'auroit envoyé
Si vous l'aviez demandé.
La Harpe, dans son Cours de Littérature, donne comme modèle du genre le refrain que chantaient les soldats français :
Yilleroi, Yilleroi, A fort bien servi le roi Guillaume, Guillaume,
22 connii:spn\nANCE
trie; je m'efforcerai, avec la grâce de Dieu, de méri' ter cet éloge jusqu'à mon dernier jour. J'ai encore le cœur allemand, car je ne peux me consoler de ce qui se passe dans le malheureux Palalinat; je ne peux y penser, aussi je suis triste toute la journée. Samedi prochain, je reviens à regret à Paris, que je trouve très-désagrcabic.
Il n'y a rien au monde de plus malheureux que le sort d'une reine en Espagne; je le sais par la feue reine, qui m'a décrit jour par jour l'existence qu'elle y menait. En Portugal, c'est encore pire, et cela montre bien la vérité du proverbe qui dit que tout ce qui reluit n'est pas or.
Versailles, 8 mars IG9G.
Notre duchesse de Hanovre ne peut assez m'exprimer combien sa fille est heureuse à Modène; Dieu veuille que cela dure. Je sonderai le roi, dès que je trouverai un moment favorable, pour savoir s'il consent à ce que vous ayez la jouissance de vos biens dans le Palatinat, et je vous ferai savoir sa réponse. Kien ne pourrait me faire plus de plaisir que de vous rendre service ainsi qu'à votre sœur, mais je crains que le roi ne refuse l'autorisation nécessaire, parce que notre frère Charles Maurice est au service de Brandebourg; mais je ne lui parlerai que de vous et d'Amélie.
Versailles, 26 mars 1696.
J'étais trop âgée quand je vins en France pour changer de caractère; la base était jetée, il n'y a rien là de surprenant ; mais je serais inexcusable si j'étaif
DE MADAME LA mT.HESSE d'oRLÉANS. 23
fausse et si je n'aimais pas les personnes pour lesquelles je dois avoir de raltacliement. Vous avez raison de croire que j'écris comme je parle ; je suis Irop franche pour écrire autrement que je ne pense. La bonne duchesse de Guise, cousine du roi et de Monsieur, est morte ici il y a cinq jours, .l'en ai été fort affligée; c'était une digne et pieuse femme; nous dînions chaque jour ensemble. Il n'y avait qu'une antichambre entre ma chambre et sou cabinet. Elle a conservé toute sa tête jusqu'au dernier moment, et elle est morte tranquille et sans regret.
Versailles, 13 mai ICOG,
Depuis que je ne vous ai écrit, j'ai été obligée d'aller passer douze jours à Paris, ce qui, selon l'usage, m'a fait bien du mal, car l'air de cette ville est intolérable pour moi; j'en suis revenue avec la fièvre. Ma fille est maintenant, grâce à Dieu, en parfaite santé; elle est assez grande, car elle a la moitié de la tête de plus que moi, et elle est bien faite; elle a vraiment bonne mine, ce qu'on ne peut pas dire démon fds qui est petit, quoiqu'il ne soit pas mal bâti. J'ai trouvé un autre peintre, de sorte que j'espère, avec le temps, vous envoyer nos trois portraits.
Saint-Cloud, 11 juin 169G.
Si je n'avais déjà appris par ma tante que vous alliez en Hollande, j'aurais été tout étonnée de recevoir de vous une lettre datée de La Haye. Ma santé est maintenant assez bonne ; j'ai, selon mon usage, chassé la fièvre en allant à la chasse. J'ai eu la satisfaction
de pouvoir rendre service à quelques-uns des prisonniers qui ont été conduits dans ce pays. Je ne puis pas grand'chose, mais je n'épargnerai rien pour être utile à des compatriotes qui auraient besoin de moi. Je me souviens parfaitement de La Haye, et je trouve cette ville fort agréable; mais l'air n'y est pas aussi bon que dans le Palatinat, et tout est devenu bien cher en Hollande. Le roi Guillaume n'est plus à Loo, mais à la tête de son armée ; Dieu veuille qu'il n'y ait pas de bataille, car je ne puis y penser sans trembler à cause de mon fds. Le sort des bons habitants du Palatinat me désole, mais je ne puis rien empêcher. Unissonsnous tous pour faire des vœux pour la paix, car elle est bien nécessaire'.
Versailles, 22 janvier 1697.
Il est déplorable que les prêtres fassent que les chrétiens soient tellement divisés entre eux. Les trois religions chrétiennes n'en formeraient qu'une seule si l'on suivait mon avis; on ne s'informerait pas de ce que croient les gens, mais s'ils vivent conformément à l'Évangile, et on prêcherait contre ceux qui mènent une mauvaise conduite. On laisserait les chrétiens se
1 La paix fut conclue à Ryswick celte année, et donna lieu à divers couplets que nous trouvons dans les recueils manuscrits. En voici un exemple :
On dit partout que la paix
Ne se conclura jamais,
Ce n'est qu'une médisance;
Ou dit que par complaisance
Guillaume, dans le traité, ,
Prétend au tiers de la Franco,
C'est la pure vérité.
DE MADAME LA Dl'CHESSE d'oRLÉANS. 25
marier entre eux et aller à l'église où ils voudraient, sans y trouver à redire ; il y aurait alors plus d'harmonie qu'il n'y en a à présent. Je fais tant de cas du roi Guillaume, que j'aimerais mieux l'avoir pour gendre que l'empereur d'Allemagne. Je puis dire avec vérité de ma fille qu'elle n'a aucune pensée de coquetterie ni de galanterie; à cet égard elle ne me donne aucun souci, et je pense n'avoir rien à craindre ; elle n'est pas belle, mais elle a une jolie taille et bonne mine, et de bons sentiments. Je suis persuadée qu'elle restera vieille fdle ; car, selon toute apparence, votre roi épousera la princesse de Danemark. Je me figure que l'empereur prendra la seconde princesse de Savoie, et le duc de Lorraine la fille de l'empereur; il ne restera donc plus rien pour la mienne.
17 mars 1697.
Je ne sais si vous vous souvenez combien j'étais gaie durant ma jeunesse ; cela m'a bien passé ; je viens d'être plus de six semaines sans rire une seule fois; la comédie est encore ce qui me divertit le mieux.
Saint-Cloud, 15 mai 1697.
Jeudi était mon jour de courrier pour le Hanovre; j'écrivis de si longues lettres que j'étais ensuite trop fatiguée pour reprendre la plume. Vendredi, je fus à Port-Royal, mais je n'y restai pas longtemps, car Monsieur m'avait donné rendez-vous au Palais-Royal pour aller à l'Opéra; j'y arrivai au moment où le spectacle finissait. Samedi, je partis à huit heures
du matin, pour aller à cinq lieues d'ici à la chasse du loup; je ne revins qu'à cinq heures, et nous dinâmc-s à six. Dimanche était encore le courrier pour le Hanovre, et j'avais à aller à l'église; lundi, c'était le jour du courrier pour la Savoie, et beaucoup de personnes vinrent me rendre visite, entre autres la grande-duchesse de Florence; le soir nous reçûmes la nouvelle que la petite fdle de mon fds était à la mort, et nous vînmes à Paris.
Si vous saviez tout ce qui se passe ici, vous ne seriez certes pas surprise de ce que je ne suis pas gaie; une autre à ma place serait peut-être depuis longtemps morte de chagrin, moi , je ne suis qu'engraissée.
Sain[-CloiKl, 21 juin Ifi97.
J'ai reçu depuis quinze jours votre lettre du 21 mai ; mais je ne pouvais y répondre, car je n'étais pas encore en état d'écrire de la main gauche, et M"« de Rathsamhausen ' met si mal l'orthographe que je ne me souciais pas de lui dicter. Je vais vous raconter ce qui est arrivé. Il y a un mois, je fus avec M. le Dauphin à la chasse du loup '. 11 avait plu, le terrain
' Une (les dames d'honrieur de Madame ; elle fut, durant plus de quarante ans, la compagne la plus intime de la duchesse, et, à Versailles comme à Saint-Cloud, elle resta toujours une Allemande pur sang, ignorant tout à fait le langage et les habitudes de la France.
^ Le Dauphin, fils de Louis XIV, avait un goût prononcé pour celte chasse. Parmi les romans satiriques de l'époque, il en existe un que La Beaumelie, dans son édition des Lettres de M'^^e de iVaintcnon, qualifie de « lecture de laquais, » et qui a pour litre : La Chasse au loup de monseigneur le Dauphin,
était glissant; nous avions cherche un loup durant deux heures et, ne le trouvant pas, nous nous rendîmes dans une autre enceinte où nous comptions en trouver un. Au moment où nous suivions un sentier, il en part un presque devant mon cheval qui s'emporte et se dresse sur ses deux pieds de derrière; il glisse et s'abat sur le côté droit; mon coude rencontre une grosse pierre et je me démis l'os. On cherche le chirurgien du roi, qui suivait la chasse, mais on ne le trouve pas, car son cheval ayant perdu un fer, il avait été dans un village pour le faire remettre. Un paysan qui se trouvait là dit qu'il y avait à deiLX lieues un barbier fort habile, qui remettait tous les jours des jambes et des bras; lorsque je sus qu'il avait autant d'expérience, je montai en calèche et je m'y lis conduire, non sans éprouver de vives douleurs. Aussitôt qu'il m'eut remis le bras, je n'éprouvai plus aucune souffrance , je remontai en calèche et je revins promptement ici. Mon chirurgien et celui de Monsieur vinrent pour examiner mon mal ; je crois qu'ils éprouvaient un peu de jalousie de ce que le
ou la rencontre du comte du Rourre dans les plaines d'Anet; Colotine (Hollande), 1695. Ce prince fut d'ailleurs d'une nullité déplorable; Saint-Simon le repréieute (chap. 294) « sans vices ni vertus, absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres, sans conversiition, sans sentiment, sans pensée; il ne fut jamais rien, ni de rien. A cinquante ans, il n'en avait jamais eu six à l'égard du roi. » On voit, dans le Journal de Dangeau, qu'il passait sa vie à courir le loup tout le jour; et jouait ensuite trois heures durant à won chien n'aime point les os av^c les dames. Le 2i. novembre iu84, étant malade, il ne put aller à lâchasse; mais il fil faire, dans le parterre du l'Amour, la curée du loup que ses chiens avaient pris, et il la voyait de son ht.
pauvre cîimpagnard avait si l)icn opéré; ils m'attachent le bras et me font souffrir outre mesure; ma main a enfle d'une manière horrible, et je ne peux ni remuer le poignet, ni porter la main à la bouche.
Sainl-Cloud, 4 septembre 1C97.
Il est bien vrai que le célibat est le meilleur état, et que le meilleur des hommes ne vaut pas le diable. L'amour dans le mariage n'est plus du tout à la mode et passerait pour ridicule. Les catholiques ici voient dans leur catéchisme que le mai iageest un sacrement; mais, au fait, ils vivent avec leurs femmes comme si ce n'en était pas un, et, ce qui est pire, rien n'est plus approuvé que de voir les hommes avoir des galanteries et délaisser leurs femmes ; mais, afin do ne pas trop m'étendre sur ce sujet, je vais vous parler do mon loup.
P.iris, 10 novembre 1C97.
Vous aurez appris que la paix a été signée avec l'empereur et l'empire; c'est un grand acheminement vers la paix générale. Je ne crois pas que la guerre éclate en Pologne, car il n'est pas sûr que notre prince de Conti y aille, et il pourrait bien y renoncer, ce que j'estimerais beaucoup plus heureux pour lui que la couronne de Pologne ; c'est un pays sauvage et sale, et les grands y sont trop ambitieux. Nous avons eu ici, pendant deux mois, l'électeur de Saxe, de sorte que je connais bien sa force ; mais il est étonnant qu'on en parle dans les journaux. On ne pourrait pas en dire autant du priiu^.e de Conti; car, quoiqu'il soit de plus
haute taille que l'électeur, il est tout à fait faible. A ce que je vois, vous aimez le jeu aussi peu que moi ; l'ombre est ici très à la mode ; on ne joue que ce jeu et le lansquenet. La danse est passée de mode; mais elle pourrait bien y revenir, car la nouvelle duchesse de Bourgogne l'aime beaucoup. Je suis ici souiïrante, et j'ai gardé la chambre pendant huit jours, ce qui ne m'élonne pas, car à Paris je ne peux être en bonne sanlé. J'en fais l'expérience depuis vingt-six ans; mais on m'appelle en ce moment pour aller à l'église, car il est dimanche; monsieur le Dauphin viendra ensuite dîner avec nous et jouer au lansquenet. Le soir, nous irons à l'Opéra voir une pièce nouvelle; ce n'est qu'un ballet, mais il est fort joli; il a |X)ur nom YEnrope galante \ On y voit comment les Français, les Espagnols, les Italiens et les Turcs font l'amour; l'humeur de chaciue nation y est représentée d'une façon fort divertissante.
VcrfaiMcs, 5 décembre tC97.
Ce temps-ci est bien dangereux pour les jeunes gens, et ils feraient bic» mieux d'aller chercher à acquérir de l'honneur à la guerre, plutôt que de rester ici à ne rien faire et à se livrer à la vie la plus désordonnée, pour laquelle, soit dit entre nous, mon fils n'a que trop de penchant; il prétend qu'il n'a du goût que pour les femmes, et non pour d'autres débauches qui
' Opéra-ballet en cinq entrées (la première servant de prologue), par La Motte-Houdart, musique de Campra. On le retrouve dans les Œuvres de La Motte ( publiées par labbé Trublcl), Paris, 1754, 10 vol. in-12.
sont ICI encore plus coinmiines qu'en Italie', de sorte qu'il dit qu'on doit le louer et lui savoir gi'é; mais sa conduite ne me convient pas du tout.
Saiiil-Cloud, 17 juin 1698.
Je n'ai pas besoin de beaucoup de consolation à l'égard de la mort; je ne désire pas la mort et je ne la redoute point. On n'a pas besoin du catéchisme d'Heidelberg pour apprendre à ne pas trop s'attacher à ce monde, surtout en ce pays où tout est si plein de fausseté, d'envie et de méchanceté, et où les vices les
^ Voir parmi les libelles dirigés contre la cour de Louis XIV, celui qui est intitulé : La France devenue italienne, et qui parut pour la première fois en 1G85, sous le nom de Indigues amoureuses de la Cour de France. Il a été attribué au fécond Catien de Courtilz, et il a été plusieurs fois réimprimé dans des recueils de ce genre, notamment dans la France galante, Cologne (Hollande), sans date (vers 1737) et dans les diverses éditions de l'Histoire amoureuse des Gaules, livre fort connu de Bussy-Rabutin, et auquel les imprimeurs hollandais ont joint une suite assez nombreuse de petits romans d'amour et de pièces satiriques du temps. Consultez à cet égard une notice de M. Bazin sur Bussy {Revue des Deux-Mondes^iu'ûlet 1842, reproduite dans ses Études, 1844, in-8), les Méynoires de M. Walckenaër sur 3/me de Sévigné, t. III, p. 10 et 446, le Catalogue de la bibliothèque de M. Leber, t. I, p. 336. De nombreux passages des Mémoires de Saint-Simon montrent que les vices dont parle Madame étaient en effet répandus à la cour de Louis XIV ; Monsieur lui-même ne s'en cachait point (1,40); le maréchal d'Huxelles ne se gênait pas davantage ( Vil, 7 .) Il existe un libelle intitulé : Anecdotes pour servir à l'histoire secrète des Ebugors , Medoso (Hollande), 17 33; ce petit volume de 110 pages en tout, et dont les anagrammes complaisants révèlent d'eux-mêmes le sujet, est fort rare. A la vente Millot, en 1846, un exemplaire fut adjugé à .&1 francs.
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 31
plus inouïs s'étalent sans retenue; mais désirer la mort est une chose tout à fait opposée à la nature. Au milieu de cette grande cour, je me suis retirée comme dans une solitude, et il y a fort peu de gens avec lesquels j'aie de fréquents rapports; je suis de longues journées entières toute seule dans mon cabinet, oîi je m'occupe à lire et à écrire. Si quelques personnes viennent me rendre visite, je ne les vois qu'un moment, je parle de la pluie et du beau temps ou bien des nouvelles du jour, et je me réfugie ensuite dans ma retraite. Quatre fois par semaine, j'ai mes jours de courrier: le lundi, en Savoie; le mercredi, à Modène; le jeudi et le dimanche, j'éciis de très-longues lettres à ma tante à Hanovre; de six à huit heures, je me promène en voiture avec Monsieur et avec nos dames; trois fois par semaine, je vais à Paris, et, tous les jours, j'écris à mes amies qui y demeurent; je chasse une ou deux fois par semaine ; c'est ainsi que je passe mon temps.
Marly, 4 juillet 1698.
Ceux qui ne s'imaginent pas la situation exacte des choses ici croient que le roi et la cour sont ce qu'ils étaient autrefois, mais tout est changé d'une façon bien fâcheuse; si quelqu'un avait quitté la cour à l'époque de la mort de la reine et qu'il y revint maintenant, il penserait se trouver transporté dans un tout autre monde : il y aurait bien des choses à dire làdessus, mais on ne peut les confier au papier, car toutes les lettres sont ouvertes. Ma tante a coutume de diic que chacun ici-bas est le démon chargé d'en
lourmenler un autre, cl c'est bien vrai. Nous savons bien que tout est le résultat de la volonté de Dieu et n'arrive que comme il l'a fixé de toute éternité, mais le Tout-Puissant ne nous ayant pas consultés sur ce qu'il voulait faire, nous sommes dans l'ignorance sur les causes de ce que nous voyons arriver.
Je vous ai déjà dit mon opinion à l'égard des prêtres qui défendent la comédie, je n'en parlerai pas davantage; je dirai seulement que s'ils y voyaient un peu plus loin que leur nez, ils comprendraient que l'argent que le peuple dépense pour aller à la comédie n'est pas mal employé : d'abord, les comédiens sont de pauvres diables qui gagnent ainsi leur vie; ensuite, la comédie inspire la joie, la joie produit la santé, la santé donne la force, la force produit de bons travaux ; la comédie est donc à encourager plutôt qu'à défendre.
Port-Royal, 22 avril 1G98.
Lundi dernier, une de mes bonnes amies est morte subitement à Versailles, sur sa chaise, d'une attaque d'apoplexie; elle se nommait la princesse d'Espinoi' ; c'était une dame du plus grand mérite, avec beaucoup de politesse et de jugement, et ayant la meilleure conduite du monde. Elle ne pensait qu'à servir ses amis et ses parents, et était de la meilleure compagnie. En somme, c'est une très-grande perte, et elle m'afflige jusqu'au fond du cœur.
• Saint-Simon, très-sobre de louanges, raconte (111, 244) la mort de cette princesse et en parle avec éloges : « Elle éloit noble, généreuse, très-utile à ses amis. •
DE MADAME LA DUCHESSE d'OULÉANS. 33
Il n'importe guère que l'on soit beau, et une belle figure cbange liicntôt; mais une bonne conscience reste toujours bonne. Il faut que vous ne vous souveniez guère de moi si vous ne me rangez pas au nombre tics laides; je l'ai toujours été et je le suis devenue encore plus des suites de la petite-vérole; ma taille est monstrueuse de grosseur, je suis aussi carrée qu'un cube; ma peau est d'un rouge tacbeté de jaune; mes cbevcux deviennent tout gris; mon nez a été tout l)arlolc par la petite-vérole, ainsi que mes deux joues; j'ai la bouclic grande, les dents gâtées, et voilà le portrait de mon joli visage '.
Saint-Cloud, 20 août 1G98.
Lorsque, l'année dernière, je m'étais foulé le bras et que je ne pouvais plus rieu faire, l'idée me vint de composer des cbansons; j'en fis trois ou quatre en assez mauvais français, et je les envoyai à ma tante l'électrice de Brunswick; mais ma verve poéliquc s'en est allée à mesure que mon bras a été guéri.
Fontainebleau, 10 octobre 1C98.
Je ne vous ai pas écrit depuis quelques jours, car j'avais été à Jlontargis, d'où nous sommes revenus
' D'après Mme de Sévigné, la princesse ne brillait pas par SCS charmes; elle avait des traits fortement prononcés, une taille épaisse, de rindiftercnce et même de l'aversion pour la parure. Le beau portrait qui est en tète de l'ouvrage de La Chau et Leblond ( Description des pierres gravées du duc dOrlcans) la représente dans un âge avancé, sous un aspect des plus disgracieux.
hier. Nous avons trouvé ici le courrier qui nous apporte les dispenses pour le mariage de ma fille. Il aura donc lieu lundi prochain, et deux jours après, elle se mettra en route. Vous pouvez facilement imaginer que mon cœur est gros, et que je suis plus près de pleurer que de rire; car ma fille et moi, nous ne nous sommes jamais quittées, et maintenant nous allons nous séparer pour longtemps'. J'ai les yeux pleins de larmes, mais il faut que je les cache; autrement on se moquerait de moi, car, dans ce pays, on ne comprend pas que les gens aiment leurs parents.
On se repent bientôt ici d'avoir dit franchement sa pensée, voilà pourquoi je vis si solitaire. Je suis étonnée que l'empereur ait laissé sou fils choisir ses gens ; le Dauphin n'aurait pas ici cette faculté. Je regrette que l'on ait placé auprès de la reine des Romains une intrigante; il n'en résultera que du mal. Cette femme, après tout, aura fort à faire; car, comme vous le remarquez très-bien, ce n'est pas une petite charge que celle de gouvernante des filles d'honneur.
' Mademoiselle de Chartres, née le ib septembre 1076, épousa, le 7 octobre 1698, Léopold- Charles, duc de Lorraine et de Bar. Ses hautes qualités et l'amour de ses sujets l'appelèrent à la régence après la mort de son mari. Elle fut la mère de iM'anQois 1er, empereur d'Allemagne et époux de Marie-Thérèse. Il existe une Histoire abrégée de la vie privée et des vertus de cette princesse, par le P. Colliu, Nancy, 17G2, in-12. A l'égard de son mariage, voir Saint-Simun, ch. lxu, t. IV, p. 34 et suiv. La dot fut réglée : 1)00,000 livres du roi comptant en six mois, et 400,000 livres, moitié de Monsieur, moitié de Madame, paxabies après leur mort, et 300,000 livrc-s de pierreries. L'envoyé du duc présenta a MadcmuiscUc, de la part de son maître, pour 400j000 livres de pierreries.
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 35
Marly, IG mars 1090.
Vous voulez plaisanter lorsque vous dites que cliarun connaît mes grandes qualités : je me connais trop bien pour me figurer que j'aie rien de pareil, mais chacun doit rester ici tel que Notre-Seigneur l'a fait ; je ne peux me vanter d'aucune qualité, si ce n'est d'avoir le cœur droit. Je suis peinée de ce que notre pays se soit gâté, et de ce que les honnêtes gens y sont devenus si rarçs. Vous vous trompez fort si vous croyez que j'ai de grands intérêts dans les affaires du Palatinat; avec le temps, il pourra en résulter quelque avantage pour mes enfants, mais, de toute ma vie, je n'en toucherai pas une obole ; car, de la manière dont mon contrat de mariage est fait, Monsieur est maître de tout ; et les deux cent mille écus qu'il a tirés du Palatinat, il les a dépensés sans m'en donner une obole ; il arriverait donc d'autre argent de ce côté que je n'en aurais aucun avantage. Vous n'avez rien à attendre du roi ; il ne veut entendre parler d'aucun dédommagement. Toutes les fois que je vais à Paris, il est sûr que je tombe malade; mais aussitôt que je suis sortie de ce mauvais air, je me retrouve bien, car je ne suis pas du tout de disposition maladive. Ma fille se trouve un peu mieux qu'elle ne l'a été depuis le commencement de sa grossesse ; ce qui me fait espérer qu'elle n'aura pas une fille, c'est que j'ai soufl'ert encore plus qu'elle lorsque j'étais enceinte de mon premier fds, celui qui est mort. Vous êtes bien heureuse de ne pas être en position de faire l'expérience de ce qu'on soufl're alors. Lorsqu'on se détermine à se
marier, il faut se résigner à beaucoup de chagrins, et plus on est dans une position élevée, plus on a à souffrir ; je crains que la bonne reine des Romains ne l'apprenne à ses dépens.. On me donnerait sa jeunesse, son rang, et des tonnes pleines d'or, en y mettant la condition que ma vie s'écoulerait en de pompeuses cérémonies, que je n'y consentirais pas; car, en huit jours, je serais morte d'ennui ; je regarde la grandeur comme une vraie chimère, lorsqu'une puissance réelle n'y est pas jointe. Dieu veuille que la reine soit d'un autre goût que moi!
20 mars 1699.
J'avais hier dans ma chambre six princes allemands, quatre comtes et plusieurs gentilshommes, en tout vingt et un Allemands ; vous pouvez croire qu'on a parlé allemand bien plus que français.
Versailles, 3 avril 1099.
La comédie m'amuse maintenant plus que la chasse, mais je vais à la chasse à cause de ma santé, car si je ne me donne pas beaucoup de mouvement, j'éprouve d'horribles maux de cœur. Le loup est bien moins à redouter à la chasse que le cerf, car il n'attaque jamais. Vous savez bien que notre père ne voulait pas souflrir qu'on chassât ni qu'on montât à cheval ; c'est ici que j'ai commencé à apprendre. Je suis tombée vingt-quatre ou vingt-cinq fois, mais cela ne m"a point effrayée.
Vous êtes bien heureuse de pouvoir rire encore ; il y a longlemps que cela ne ni'arrive plus, quoi(pie jadis
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 37
j'aie ri plus que qui ce soit. Une personne qui no veut plus avoir sujet de rire n'a qu'à se marier en France ; l'envie lui en passera bien vile.
Port-Royal, 12 juin 1699.
Le roi d'Angleterre n'est pas , je pense , très-pressé de se marier. Ce monarque est assurément, en raison de son mérite, un des plus grands rois qui aient jamais porté la couronne; mais, entre nous, je puis vous assurer que si j'étais fdle ou veuve , et qu'il me fit l'honneur de vouloir m'épouser, j'aimerais bien mieux passer ma vie dans le célibat que devenir la plus grande reine du monde, à la condition d'avoir un mari, car le mariage est devenu pour moi un objet d'horreur.
Saint-Cloud, 23 juin 1C99.
On ne parle ici que de la femme de ce conseiller qui avait fait assassiner son mari, et du courage avec lequel elle a subi la mort ; mais elle a horriblement souffert, car le bourreau l'a frappée cinq ou six fois avant de lui abattre la tête. Il y avait une telle foule de gens qui voulaient assister à l'exécution, qu"une fenêtre a été louée cinquante louis d'or. Elle se nommait M"* Tiquet ' ; elle s'était fait tirer son horoscope, et on lui avait dit que, pourvu qu'elle se préservât de la main d'un homme qui portait le même nom qu'elle,
' Saint-Simon (IV, 205) parle de ce procès célèbre. Il existe une Oraison funèbre de M^^^ Tiquet, Paris, 1G99. Les recueils A& Cames célèbres (et notamment celui deRicher, 177 3, t. 5), contiennent de longs détail?. Consultez aussi les Lettres de Mme Dunoyer, t. I, p. 383-396, et les MéUnujes de Bois-Jourdan,t. 111,' p. 302-325.
elle aurait une vie longue et heureuse ; elle se nommait Carlier, de son nom de fdle, et il se trouve que le bourreau qui la décapita portait le même nom. C'est vraiment une chose remarquable.
Saint-Cloud, 10 juillet 1699.
J'aurais répondu hier à votre lettre du 30 juin, si je n'avais pas fait un petit voyage à sept lieues d'ici pour voir ma tante, l'abbesse de Maubuisson, que j'ai trouvée, grâce à Dieu, en bonne santé. Elle ressemble fort à votre père ; je me trouve fort bien avec elle, et si ce n'était pas si loin d'ici , j'irais la voir souvent ; elle parle même fort bien l'allemand, et sait parfaitement le français, l'anglais et le hollandais. 11 n'est pas étonnant qu'après vingt-huit ans de séjour en France , je sache le français mieux que vous qui n'y avez jamais été. Vous me faites plaisir de me dire que je n'ai pas oublié mon allemand et que je l'écris correctement ' . 11 ne faudrait pas être surpris si j'avais oublié quelques phrases; de mon temps, l'usage était de mêler à l'allemand quelques mots de français ; je le fais quelquefois, car il faut bien se conformer à l'usage, mais je ne puis souffrir quon le fasse par affectation.
Saint-Cloud, 17 juillet 1699.
Ce que ce pays a de pire que l'Angleterre, c'est que tous les gens sans conduite , hommes et femmes , se
' Madame méritait peu un pareil compliment, car elle écrivait avec une incorrection rare, violant les lois de l'orthographe et tic la syntaxe, ne ponctuant jamais, mettant à tort et travers tics majuscules, et suuveiit mcrne au milieu des mots.
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livrent aussi à la politique et veulent intriguer à la cour, ce qui amène beaucoup de perfidies et de faussetés. En quelque pays que l'on soit, lorsqu'on est marié, il faut chasser la jalousie de son cœur, car elle ne peut servir à rien de bon ; il faut laver ses mains dans l'innocence et se conserver la conscience pure ; mais on n'a aucune relation agréable et l'on peut avoir de longues heures d'ennui. Je ne me tracasse point de la façon dont va le monde , mais je le prends en mépris, et j'ai peu de goût pour être en société. On n'entend parler ici que d'aventures tragiques; on a récemment jugé cinq femmes qui avaient fait mourir leurs maris ; d'autres se sont donné la mort à ellesmêmes.
Saint-Cloud, 31 juillet 1G99.
Rien n'est plus rare en France que la foi chrétienne ; il n'y a plus de vice ici dont on ait honte ; et si le roi voulait punir tous ceux qui se rendent coupables des plus grands vices, il ne verrait plus autour de lui ni nobles, ni princes, ni serviteurs; il n'y aurait même aucune maison de France qui ne fiit en deuil.
Maily, 7 août 1699.
Je suis retournée à Maubuisson voir ma tante l'abbesse; je l'ai, grâce à Dieu, trouvée en bonne santé; elle a plus de vivacité, et elle voit et entend mieux que moi, quoiqu'elle ait juste trente ans de plus ; elle aura soixante-dix-sept ans le 11 avril. Elle mène une vie dure mais tranquille ; elle ne mange jamais de viande, à moins d'être gravement malade ; elle couche sur un matelas dur conmie la pierre ; elle n'a dans sa chambre
qu'une chaise de paille , et se lève à minuit pour prier. S'enivrer est chose fort commune chez les femmes en France; et M'"'' de Mazarin a laissé une fille, la marquise de Richelieu, qui s'en acquitte à la perfection '.
Fontainebleau, l*"" octobre 1699.
Je ne sais si la reine de Portugal est à plaindre, car je la crois plus heureuse d'être morte que d'être resiée sur le trône avec son mari. On a pris avant-hier le deuil pour elle. Le roi parait être un homme trèscorrompu ^ ; on dit ici qu'il a donné le mal français à sa femme et qu'elle en est morte ; la princesse impériale qui va aller en Portugal me semble fort à plaindre. Je reçois quelquefois de la reine d'Espagne de fort aimables lettres ; je regrette que cette pauvre reine soit aussi malheureuse. Ce serait un grand bonheur pour l'Europe si elle avait un enfant ; garçon ou fille , tout serait bon , pourvu qu'il vécût ; car il ne faut pas être prophète pour deviner que si le roi d'Espagne meurt sans enfant, il s'élèvera une terrible guerre ; toutes les puissances prétendent à sa succession ; aucune d'elles ne voudra céder à une autre , et il n'y aura que la guerre qui pourra décider.
' Saint-Simon parle à plusieurs reprise* de cette dame : « Belle comme le jour , elle s'est rendue fameuse par le désordre et les courses de sa vie errante. Son mari l'avoit enlevée d'un couvent de Chaillot. C'étoit un homme enterré dans la crapule et la plus vile compagnie, quoique avec beaucoup d'esprit. «
' Il s'agit de Don Pedro II, mort en 1700. Il avait épousé, en 1CS7, une princesse de Bavière.
PE MADAME LA DICHESSE d'oRLÉANS. 41
Fontainebleau, 5 octobre 1G99.
Il m'a été impossible de vous écrire d'ici , à cause des chasses, des comédies et des appartements qui se sont succédé sans relâche, car nous avons eu ici, pendant dix-huit jours, la cour d'Angleterre '. Ils sont partis ce matin à dix heures ; c'est ce qui me met à même de vous répondre. Quant à notre voyage en Lorraine, auquel il a fallu renoncer, je vous suis extrêmement obligée de la part que vous voulez bien prendre au chagrin que j'ai eu à celte occasion. Le roi n'a pas voulu permettre qu'on trouvât un moyen terme pour concilier le cérémonial. Le duc de Lorraine prétendait avoir devant Monsieur et devant moi une chaise à bras , disant que l'empereur le lui permet. Le roi répond que chez l'empereur il y a une étiquette, et que chez lui il y en a une autre. Par exemple , les cardinaux reçoivent chez l'empereur une chaise à bras -, et ici ils ne peuvent s'asseoir devant le roi. Le
* La tristesse et la dévotion dominaient à cette cour de réfugiés, ce qui n'empêcha pas les libellistes du temps d'en faire le théâtre d'aventures scandaleuses, dont le récit parut sous le Wltedc la Cour de Saint-Gertnnin, ou les Intrigues galan/es dii roi et de la reine d'Angleterre depuis leur séjour m F>-«nce. Saint-Germain (Hollande), 1C96. En 1729, le titre fut modifié aflii de tromper le public et de renouveler un écrit qui n'était plus de circonstance. Pareil stratagème s'est bien souvent revu depuis.
2 lis avaient aussi le privilège de s'asseoir devant le roi d'Espagne; mais Philippe 111, « fatigué de leur orgueil, » se mit à les recevoir debout, et lit pratiquer dans un mur du palais une niche avec un banc de pierre sur lequel il se plaçait quand l'audience était trop longue. (Voir les Mémoires de Saint- Simon, t. XXXVII, p. 147.)
vieux duc de Lorraine, quoiqu'il fût beau-père de feu Monsieur, n'a jamais eu, devant lui et devant sa sœur, qu'un tabouret. Monsieur aurait bien accordé une chaise à dos, et le roi y aurait consenti, mais le duc prétend être traité comme un électeur, et c'est ce que le roi ne veut pas admettre. Monsieur avait proposé alors qu'on fit comme chez le roi d'Angleterre, qui ne veut pas nous donner de chaises , tandis que nous prétendons y avoir droit; alors qu'il nous reçoit, il s'asseoit sur un tabouret, et nous en faisons de même , mais le roi n'a pas voulu souftrir non plus cela , et alors, pour ne pas faire un affront au duc, nous avons renoncé à un voyage projeté; voilà la vérité des choses*.
J'apprends avec peine la conduite de Charles-Maurice à Berlin ; s'il agit de la sorte , nous ne resterons pas longtemps bons amis. Je suis très en colère de savoir qu'il est ivre-mort presque toute la journée; c'est une honte ; si je croyais qu'en le grondant bien fort on pût le corriger un peu, je lui écrirais. Il est désolant de penser que le seul fils qui reste de noire père soit un ivrogne.
* Saint-Simon raconte (t. IV, p. 280) que Monsieur obtint que le duc de Lorraine, venu pour faire hommage lige à Louis XIV, restât incoi^uilo; il le conduisit à Versailles pour celte cérémonie. On trouve chez lenicme écrivain (t. III, p. 1 18, et t. X, p. 116; de curieux détails sur le père et l'oncle de ce duc; l'un d'eux, Charles IV, se trouvait à Bruxellfs et voulait épouser une veuve, la marquise de Cantecroix dont il était amoureux, mais il était déjà marié; il se fait expédier un courrier qui lui apporte la nouvelle de la mort de sa femme, la duchesse iSicoile, il épouse sa maîtresse deux jours après, et il de-
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Saint-Cloud, 14 octobre 1G99.
Il est impossible d'avoir meilleure mine et une plus belle figure que le margrave d'Anspach, mais je ne sais s'il n'est pas d'une humeur capricieuse, et je ne mettrais point la main au feu pour répondre qu'il soit toujours aimable. 11 m'a joué un singulier tour; on m'avait priée du lui proposer un mariage. Lorsque je lui eus parlé de la chose, il me dit qu'elle lui paraissait convenable, et qu'il me priait, lorsqu'il serait revenu en Allemagne, de lui écrire pour lui faire savoir si l'on pouvait y donner suite, et si certaines personnes y consentaient. Lorsque j'ai pris les informations nécessaires, je lui écris en lui demandant de me répondre immédiatement; voilà neuf mois que cela s'est passé, et je n'ai pas encore un mot de lui.
Paris, 13 novembre 1699.
Je crois que le prince de Birckenfelt s'est bien fait moquer de lui en Allemagne, de porter dans sa poche le portrait de Fanchon ; tout le monde ici se moque de lui de ce qu'il a pris pour héroïne une pareille coureuse. Je lui ai dit très-nettement mon opinion à
meure bigame. Quant aux disputes relatives à l'étiquette et dans le genre de celles dont jjarle Madame, il y en a une foule d'exemples. Lorsque les princes de Conti se rendirent, en 1C85, à l'armée de Hongrie, ils ne virent point l'empereur, parce qu'ils voulurent un fauteuil devant lui, comme en ont les électeurs, et refusèrent d'être reçus debout, et tous les honneurs possibles (ju'on leur oilïil, ^u tenant ferme sur le fauteuil.
ce sujet; mais rien n'y fait. Ces drôlesses-là coûtent fort cher; quant à Fanchon, son prix est connu, c'est mille pistoles ; mais le grand-prieur de Vendôme l'entretient', et s'il découvrait quelque chose, elle s'en trouverait mal. Puisque la France est pleine de femmes coquettes et galantes, le prince aurait mieux fait d'en prendre une qui lui aurait apporté une bonne somme d'argent, plutôt qu'une qu'il lui a fallu payer si cher.
* Fanchon était le nom vulgaire de la Moreau, célèbre actrice de l'Opéra ; les chansons du temps indiquent, en effet, le grandprieur comme l'un de ses amants; elle lui faisait des infidélités pour le chevalier de Sully et pour un financier, M. de la Tounnnc, puissamment riche. Le Dauphin, fils de Louis XIV, ayant e i une fantaisie pour elle, son premier valet de chambre la manda à Meudon ; par erreur la lettre fut remise à Louison Moreau, sœur de raclrice, qui vint et poussa la méprise jusqu'au bout. Fanchon, irritée d'avoir fait une course inutile et de ce que Monseigneur la faisait congédier sans la voir, en lui envoyant dix louis, les jeta au visage de Vaini du prince. Voici deux couplets que renferme le recueil Maurepas :
Le grand-prieur de France
Bjit tout son vin sans eau,
Et pour sa pénitence
Il fait à la Moreau, Flon, flon, lariradondaine, Flon, flon, larlradondon.
Avant de faire une clianson, t
Et de vouloir railler personne, Il faut savoir si la Fanchon
Mérite l'argent qu'on lui donne ; •'
Une dupe en amour est un mauvais railleur; ''
Qu'en dis-tu, grand-prieur?
Nous trouvons aussi, sous la date de lG9i, une chanson sur le président Filbcrt et sur Fanchon, que nous ne transcrivons pas
DB MADAME LA DUCllIiSSE d'ORLÉANS. 45
Marly, 21 janvier 1700.
Ce n'est pas line fable que le roi de Maroc ait fait demander en mariage la princesse de Conti, mais le roi a nettement repoussé cette proposition'. Cette princesse était extrêmement belle avant d'avoir eu la petite-vérole, mais sa maladie l'a bien changée; elle conserve encore une taille parfaite et une tournure charmante; elle danse admirablement; je n'ai vu
et pour cause. Une autre chanson ironique sur les actrices de l'Opéra dit que
Les deux Moreau sont deux tigresses.
« Le grand-prieur et Fanchon Moreau font toujours la même vie à Clichy, où quantité de gens de condition vont la voir, et où elle les régale très-bien, » (£e<//e5 de Mi'-ic Dunoycr, 113!), t. I, p. 13.)
• 11 existe une Relation historique de l'amour de l'empereur de Maroc pour la princesse de Conti , Cologne (Hollande), 1700; on en connaît deux éditions : l'une, en petits caractères, de 140 pages j l'autre, d'une impression plus grosse, de 256 pages. L'empereur en question était Muley Ismaël, despote des plus sanguinaires. Mme de Caylus, dans ses Souvenirs, parle d'un portrait de la duchesse de Conti (M"" de Blois, fille de Louis XIV et de Mfne de La Vallière) porlé à Maroc ; mais d'autres ajoutent que ce n'était qu'une gravure enluminée. Consulter la brochure de M. Thomassy : De la politique maritime de la France sous Louis XIV, et de la demande de Muley Ismaël pour obtenir en mariage la princesse de Conti, 184 1, in-8, 32 pages. Ajoutons que cette Relation n'a de commun que le nom de l'héroïne, avec un autre écrit intitulé : Le Triomphe de la déesse Menas, ou l'Histoire du portrait de Madame la princesse de Conti; l'auteur suppose que le portrait de la princesse, apporté dans le Nouveau-Monde, y devint un objet d'adoration, et qu'un prince indien, follement épris de cette belle inconnue, substitua son imave à celle de l'idole du pays, sous le nom de déesse Monas.
d'elle aucun portrait gravé qui lui ressemblât. Je puis bien comprendre qu'on aille à Rome, comme mon cousin le landgrave de Cassel, pour voir des antiquités; mais je ne puis m'imaginer qu'on y aille pour assister à toutes les cérémonies des prêtres, car rien n'est plus ennuyeux. Peut-être aussi que beaucoup de gens y vont à cause des trente mille dames galantes qui y sont, à ce qu'on dit; mais ceux qui sont curieux de pareille marchandise n'ont qu'à venir en France, ils en trouveront en abondance. Celui qui veut se repentir de ses péchés n'a pas besoin de faire le voyage de Rome; se repentir sincèrement sans sortir de chez soi est tout aussi profitable ; ici on ne s'occupe guère ni de Rome, ni du pape; on est persuadé qu'on peut aller au ciel sans lui.
Versailles, 23 avril 1700.
Ma fille est dans une grande affliction de la perte de son petit garçon ; elle a , en outre, cette semaine, eu à subir un triste spectacle; son beau-père avait, dans son testament, ordonné k son fils, aussitôt qu'il serait rentré en possession du duché de Lorraine, de faire déterrer son corps et de le faire ensevelir à Nancy. Le grand-père et le petit-fils ont donc été ensevelis ensemble; c'a été une trisfe chose; ma pauvre fille est fort à plaindre, et cela prouve bien que, dans cette vie, personne ne peut être complètement heureux; car, sous les autres rapports, elle est, grâce à Dieu, la plus heureuse coquine qu'il y ait au monde.
Je suis bien aise que mon jeune cousin ait fait un aussi bon mariage ; Dieu veuille que le proverbe qui
dit que les unions entre cousins-germains sont toujours malheureuses, ne se réalise pas. La fortune n'est pas toujours ce qui donne le plus de bonheur en ménage. La conformité d'humeur tend davantage à rendre heureux. Quand la dévotion ne dégénère pas en bigoterie, elle est chose très-louable; mais il est difficile de saisir le terme exact où il faut la placer.
Poit-Royal, 27 juillet 1700.
11 s'est passé ici une chose affreuse la semaine passée; la duchesse d'Uzac ' est morte du mal français; elle était fille du prince de Monaco, et une très-digne et respectable dame; son infâme mari qu'elle adorait l'avait ainsi gâtée. Je ne puis comprendre comment elle aimait un tel homme, car il est horriblement laid ; il pue comme un bouc ; il passe toute la journée à se soûler avec ses laquais, et il fait encore pis avec eux. Cependant il lui avait inspiré une telle affection qu'elle a dit qu'elle mourrait contente si elle le revoyait avant de rendre l'âme. Elle était enceinte, et les remèdes qu'on lui a donnés l'ont fait accoucher au huitième mois; l'enfant n'a vécu qu'une demiheure, et elle est morte quatre jours après. Je plains bien sincèrement son pauvre père.
J'ai vu le prince de Frise lorsqu'il était encore tout
• C'est-à-dire Mme d'Uzès, fille unique du prince de Monaco, femme de mérite, fort vertueuse, peu heureuse, et qui méritait un meilleur îort. Son mari était un homme obscur, qui ne voyait personne que des gueuses, et qui s'en tira mieux qu'elle, qui fut fort plainte et regrettée. Ses enfants périrent du même mal. ( Saint-iSimon, t. V, p. 10.)
à fait jeune et ici à Paris, il avait l'air fort bien portant, mais depuis il est devenu dans un fort triste état. J'ai aussi vu ici le jeune duc de Wolfenbutlell ; c'était un très-laid personnage et horriblement débauché, il était épris de Charles-Louis, mais celui-ci le reçut mal et fut au moment de lui casser le cou.
Marly, 6 août 1700.
Je ne vois jamais Monsieur ici, nous ne dînons pas ensemble; il joue toute la journée et, la nuit, chacun de nous est dans sa chambre. Monsieur a la faiblesse de croire qu'on lui porte malheur, de sorte que je n'assiste pas à son jeu. Il nous a causé de l'effroi, car il a eu deux accès de fièvre quarte; aujourd'hui est le jour où elle devait revenir; mais, grâce à Dieu, il n'a rien ressenti encore, et il est dans le salon, à jouer •.
Saint-Cloud, 31 août 1700.
Il y a ici une princesse de Nassau que je n'ai pu voir, car le roi n'a pas voulu permettre que je la traitasse en princesse. Les vices du duc de ^Volfenbûttcil sont quelque chose d'effroyable. Dieu me pardonne, mais je trouve qu'être amoureux de sa propre sœur,
• Monsieur n'aimait ni les chevaux, ni la chasse; il se plaisait à jouer, à se parer, à tenir cercle, et faisait consister son bonheur dans les mascarades, dans les cérémonies, mémo dans les pompes funèbres. Le bruit des cloches avait pour lui un tel attrait, qu'il ne manquait jamais de se trouver à Paris le jour de la Toussaint ; il n'aimait pas d'autre musique. L'abbé de Choisy nous apprend, dans ses Mémoires, que ce prince désirait passionnément se déguiser en fcnmie.
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 49
c*cst pire que tout le reste ; il me semble que plus le monde va, plus il se gâte. Je ne dirai plus rien de M'"* la duchesse, si ce n'est qu'elle ne manque pas d'esprit; son mari n'a aucune capacité; il est laid et puant. On prend ici des maris sans y réfléchir, et le repentir vient après.
Versaillc?, 8 mars 1701.
Dimanche, il y avait sermon, et j'eus aussi à écrire à ma tante , l'électrice de Brunswick ; celte lettre est toujours fort longue. Lundi, je fus avec M. le Dauphin à la chasse du loup , mais nous ne trouvâmes rien , quoique nous ayons cherché longtemps ; mardi, nous courûmes le cerf à Saint-Germain , et le soir il y eut comédie ; mercredi, j'écrivis en Lorraine et à Modène, et je fus au sermon ; jeudi , nous allâmes encore à la chasse au loup ; je revins, après y avoir passé plus de quatre heures, et je n'eus, le soir, que le temps d'achever la lettre que j'avais commencé d'écrire à ma tante; vendredi, il y eut encore sermon, et j'eus des affaires tout le jour , car mon premier écuyer est mort ; sa veuve a un brevet de retenue , de sorte que celui qui prendra la charge du défunt doit en payer à la veuve le prix, qui est de 42,000 écus. Cela m'a occupée toute la journée, car j'ai reçu lettres sur lettres, auxquelles il a fallu répondre. Samedi, nous fûmes encore à la chasse au loup ; lorsque je revins, j'écrivis à ma fille; dimanche, j'écrivis à Hanovre, et j'allai au sermon, qui fut très-long; j'écrivis aussi à Paris. Lundi, c'est à vous; hier, j'écrivis à ma fille et en Savoie; cela me mena jusqu'au moment d'aller au spectacle , qui I. &
est le dernier qu'on joue jusqu'au voyage de Fontainebleau; c'était la Mort de Pompée et le Médecin malgré lui; vous voyez ainsi que ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai un moment pour vous écrire. Ma santé est parfaite, grâce à Dieu ; les parties de chasse m'ont fait le plus grand bien. Je ris de bon cœur hier au soir à la comédie. L'acteur qui avait le rôle du père de Lucinde devait dire : « Ah ! ma fille parle ; » mais je ne sais comment la langue vint à lui tourner, il dit : « Ah! ma fille pette. » Cela provoqua un éclat de rire. J'espère que ma tante est aussi bien que sa sœur, l'abbesse de Maubuisson, qui entrera le 11 avril dans sa quatrevingtième année , et qui lit sans lunettes l'écriture la plus fine ; elle a conservé toutes ses dents, est toujours gaie et contente, et plus ingambe que moi.
Port-Royal, 15 mal 1701.
Toutes les lettres qui entrent en France ou qui en sortent sont ouvertes; je le sais fort bien, mais je ne m'en inquiète pas , et j'écris tout ce qui me passe par la tête.
A MADAME DE MAINTEXON'.
Ce mercredy, l^r juin (1701), à onze heures du matin.
Si je n'avois eue la fièvre et de grandes vapeurs , Madame, du triste employ que j'eust avant-hier d'ou-
* Lettre transcrite sur l'autographe qui se trouve à la bibliothèque du Louvre. Volume F 328 , Lettres autographes de Louis XIV, etc., fol. 93. Une autre lettre autographe de Madame à Mn»e de Maintenon se trouve dans le même \olurae, p. 95 • elle ne porte pas de date ; nous la plaçons ici.
vrir les cassettes de Monsieur touttes parfumées des plus violentes senteurs, vous auriez eue plustôt de mes nouvelles, mais je ne puis me tenir de vous marquer à quel point je suis touchée des grâces que le roy a lait hier à mon fils , et de la manière qu'il en eusse pour luy et pour moy ; corne ce sont des suittes de vos bons conseils , Madame , trouves bon que j^e vous en marque ma sensibilité et que je vous assure que je vous tiendres très inviolablement l'amitié que je vous ai promise, et je vous prie de me continuer vos conseils et advis et de ne jamais doutter de ma reconnoissance, qui ne peut finir qu'avec ma vie.
Ce samedy malin à 1 1 heures et demie.
Come je n'ay l'honneur de voir le roy qu'en publiq, je n'ay pust luy dire que j'avois reçue encore une lettre de la reine d'Espagne, et quoy quelle me défende de faire semblant d'avoir reçue sa lettre, je ne veux point avoir de secret que le roy ne sache; j'ay cru que vous trouveriez bon. Madame, que je m'adresse à vous pour vous prier de montrer cette lettre au roy et aussi la response que j'y ai faitte pour voir s'il l'aprouve, et si cela est, je vous prie de me la renvoyer, car l'homme qui m'a donnés la lettre de la reine d'Espagne en attand la response ce soir. Ayez la bonté de me marquer la volonté du roy ; je seres toujours ravie de les aprendre par vous. Madame, pour qui je me sens astenre une véritable amitié fondée sur une grande estime.
A LA COMTESSE LOUISE
Vcrfaillcs, 15 juillet 1701.
Ma santé est toujours fort affaiblie; voici la première fois depuis huit jours que la fièvre m'a quittée; j'ai eu, depuis le malheur qui m'a frappée, dix-huit accès de fièvre , et je croyais que la volonté de Dieu était de terminer ma triste vie , mais il n'en a pas été ainsi. Il me reste encore une très-grande lassitude et beaucoup de faiblesse dans les jambes, ce que j'attribue à l'impression que m'a fait éprouver la mort de Monsieur ; mes jambes sont restées à trembler durant vingt-quatre heures , comme lorsqu'on a un très-violent accès de fièvre; on ne peut rien voir de plus effroyable que ce dont j'ai été témoin. A neuf heures du soir, IMonsieur sort de ma chambre en parfaite santé, gai et riant; à dix heures et demie, on m'appelle, et je le trouve sans connaissance ; il me reconnut encore et pronon^^a quelques mots avec beaucoup de peine. Je restai toute la nuit auprès de lui, et le lendemain matin à six heures , lorsqu'il n'y eut plus aucun espoir, on m'emporta sans connaissance'. Je
1 Lire dans Saint-Simon (t. IV, p. 222) le récit de la mort de Monsieur : « On peut juger quelle horreur ce fut à Saint- « Cloud, ce palais des délices. Madame, qui n'avoit jamais eu ni « grande affection, ni grande estime pour Monsieur, mais qui « sentoit sa perte et sa chute, s'écrioit de toutes ses forces ; « Point de couvent ! je ne veux point de couvent ; qu'on ne me a parle pas de couvent ! — Elle savoit que, par son contrat « de mariage, en devenant veuve, elle dcvoit opter entre un •1 couvent et le château de Monlargis. » Ce que nous ne trouvons pas dans la corrccpoi.dance de Mailame, c'est le récit d'une anec-
VOUS suis bien obligée de toute la part que vous prenez à mon malheur, qui est aiïreux, et je vous remercie de tout mon cœur. Je vous prie aussi de faire savoir à la reine douairière de Danemark combien je suis toucliée de ce que Sa Majesté a bien voulu se souvenir de moi dans mon infortune.
Marly, 29 juillet 1701.
J'aurais bien besoin de trouver, dans ma triste situation, quelque chose qui pût me divertir; tout m'est interdit à présent, excepté la promenade; ma plus grande consolation est dans les bontés dont le roi continue à me donner des preuves; il est venu me voir et m'a menée à la promenade avec lui. Samedi était le jour de l'enterrement de Monsieur, et quoique je n'y fusse pas, j'ai bien pleuré, comme on peut l'imaginer.
Versailles, 11 août 1701.
J'ai fort à me louer des grâces du roi, ainsi que mon fils, que Sa Majesté a fait un grand seigneur ; j'en suis bien contente pour lui ; nous vivons très-bien ensemble ; c'est un bon garçon et il a de très-bons sentiments.
dote qui se passa à cette époque, et qui fut bien dure pour la fièrc Allemande. Le ministre Torcy intercepta une lettre adressée à rélectrice de Hanovre, et dans laquelle Moie de Maintenon était affublée des désignations les plus outrageantes. On peut lire toute cette scène dans Saint-Simon ; Madame, oubliant sa sincérité habituelle, nia d'abord, puis, foudroyée à la vue de la lettre malencontreuse, elle fniit par tout avouer avec repentir, cris, pleurs et demande de pardon.
Versailles, 12 octobre 1701.
Ma santé est maintenant parfaite , et pour la conserver telle, je me promène en voiture le plus que je peux ; tous ceux qui sont ici vont avec le roi tous les jours à la chasse, et deux fois par semaine à la comédie; moi seule j'en suis privée, comme vous pouvez croire, et, entre nous, ce n'est pas pour moi une petite mortification de me trouver privée de ces deux amusements. Je me promène souvent à pied, et je fais chaque fois une bonne lieue à travers la forêt ; cela dissipe la mélancolie qui m'accablerait autrement, surtout lorsque j'entends parler d'alfaires dont je n'avais précédemment jamais entendu dire un mot de toute ma vie. 11 serait bien heureux que je pusse entendre les affaires aussi bien que vous , mais je ne peux rien comprendre à ces choses-là, et à cinquante ans, on est trop âgé pour se mettre à apprendre; ce serait le moyen de me rendre importune et fâcheuse comme une punaise. A propos de punaises, elles ont presque entièrement mangé la jeune reine d'Espagne, lors de son passage sur les galères espagnoles ' ; on a été obligé de veiller sur elle toute la nuit ; elle est arrivée depuis quelques jours à Toulon, d'oîi elle se rendra par terre à Barcelone. Elle ne pouvait plus supporter la mer, à ce qu'elle m'a écrit. Je ne voudrais pas être à sa place: être reine, c'est en tout pays chose pénible; mais reine d'Espagne, c'est le pire de tout. Le roi
* Ce fait est é;^alpment cnnsigné dans le Journal de Dangeaii (7 octolivo 1701 ). I,a rciiii" (l"l']spai;ne dont il s'ayit était la priiiceosc de Savoie, prcuiièie femme de Philippe V.
DE MADAME LA Ul.CllESSE d'oULEANS. 55
Guillaume change souvent de favori; on dit qu'un nouveau est venu prendre la place d'Albemarle ; il ne faut pas s'étonner s'il n'a pas donné à la reine de rivale durant sa vie, car ce roi n'a aucun penchant pour les femmes.
Je dois avouer que la mort du roi Jacques ' m'a rendue toute triste ; sa veuve est dans une situation qui attendrirait un rocher ; le bon roi Jacques est mort avec une fermeté qu'on ne saurait décrire et avec autant de tranquillité que s'il allait s'endormir; la veille
• Ce monarque avait joué un triste rôle depuis qu'il était réfugié en France. « Jacques 11 parut tout à fait indigne du trône. « On cessa de s'intéresser à un étranger apat'uique, qui sembioit « lui-même ne pas s'intéresser à son propre sort. Les courtisons « le trouvèrent fort ridicule avec sa bigoterie si puérile, sa « femme si intrigante et ses maîtresses si laides. On méprisa « l'insolence d'un .\nglaisqui, nourri à Saint- Germain des bien- « faits de Louis XIV, allectoit de toucher les écrouelles en sa « prétendue qualité de roi de France» (Lemontey). Saint-Simon (t. X, p. 9) raconte une anecdote piquante. La Roquette, évéque d'Autun ( « c'est sur lui que Molière prit son Tartufe, et personne ne s'y méprit » ), souliVait d'une Oslule lacrymale; peu de temps après la mort de Jacques 11, il s'en prétendit guéri par son intercession, il fit part de ce miracle à la veuve de Jacques, au roi et à M^e de Maintenon. « Mais la flstule reparut « peu de jours après, et l'évéque fut si honteux du mauvais succès « de cette intrigue, qu'il s'enfuit dans son diocèse. Il avoit été « valet à tout faire du cardinal Mazariu. » Lenet et l'abbé de Choisy donnent dans leurs Mémoires des détails piquants sur ce personnage, dont il est parfois question dans les lettres de Mme de Sévigné, et sur lequel porte une épigramine attribuée à Boileau, mais à tort, ainsi que l'a montré M. Birriat-Saint-Prix, dans son excellente édition des œuvres de l'auteur du Lutrin (1820, t. 11, p. 489). Des détails sur ce prélat trop décrié se trouvent dans une note de 1 édition de La Bruyère, doanée par M. Walckenaër, p. 706.
de sa mort, il a dit : « Je pardonne de tout mon cœur à ma fdlc tout le mal qu'elle m'a fait, et je prie Dieu de lui pardonner, ainsi qu'au prince d'Orange et à tous mes ennemis. »
Fontainebleau, 13 octobre 1701.
La reine d'Angleterre ne peut se consoler de la mort de son mari, quoiqu'elle suppoite son malheur avec • une résignation toute chrétienne. Je ne savais pas que le roi de Danemark envoyât des troupes en Italie; elles ne sont pas nécessaires , car les aflaires des Impériaux ne vont que trop bien dans ce pays. Je n'ai d'ailleurs rien de neuf à vous dire ; je me promène, je lis, j'écris, et quelquefois le roi me mène à la chasse dans sa calèche ; il y a chasse tous les jours ; le dimanche, ainsi que le mercredi, c'est mon fils; le roi chasse le lundi et le jeudi; le mercredi et le samedi, M. le Dauphin va à la chasse du loup; M. le comte de Toulouse chasse le lundi et le mercredi ; le duc du Maine, son frère, le mardi, et M. le duc le vendredi'. On dit que si tous les équipages de chasse
1 Monsieur le Duc, c'est-à-dire le duc de Bourbon. C'était le petit-fils du grand Condé. Saint-Simon en trace un portrait bien peu flatteur : « C'étoit un homme très-considérablement plus petit « que le plus petit des hommes, qui, sans être gros, éîoit gros « partout, la tète grosse à surprendre et un visage qui faisoit « peur. Il étoit d'un jaune très-livide, l'air presque furieux, " mais en tout temps si lier et si audacieux qu'on avoit peine à « s'accoutumer à lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes « d'une excellente éducation, de la politesse, et des grâces « même quand il le vouloit, mais il ne le vou'.oit que très-ra- « rement; ses mœurs perverses lui parurent une vertu. »
Quant à sa femme, dont il est parfois question dans les lettres
DE MADAME LA DUCIIESSK d'oKLÈANS. 57
étaient réunis, on verrait ensemble 900 à 1 ,000 chiens. Deux fois par semaine, il y a comédie ; mais vous comprenez bien que je ne vais nulle part, ce qui nie contrarie fort, car je dois avouer que la comédie est encore le plus grand amusement que j'aie en ce monde et le seul plaisir qui me reste.
4 novembre 1*01.
Il n'y a pas longtemps qu'on m'a communiqué une des chansons faites sur la guerre d'Italie; elle m'a fait rire , car la façon dont les Français i)arlent l'allemand y est retracée d'une façon fort plaisante.
Vous auriez tort de supposer que j'ai cessé de lire la Bible ; je lis tous les matins trois chapitres. Vous ne devez pas imaginer que les catholiques français soient aussi sots que les catholiques allemands ; c'est une tout autre chose, et on dirait que c'est une religion entièrement différente; lit la sainte Écriture qui veut ; personne ici ne regarde le pai.e comme infailhble, et lorsqu'il excommunia Lavardin à Rome, on
de Madame, on l'appelait M^e la Duchesse : c'était Mi'e do Nantes, ûlle naturelle de Louis XIV, niaiiée le 24 juillet lOSj au duc de Bourbon. Saint-Simon en a fait un portrait un peu iinir, mais piquant : « Dans un taille contrefaite, mais qui s'apcrcc- « voit peu, sa figure étoit formée pour les plus tendres amour?, « et son esprit étoit fait pour se jouer d'eux à son gré. N'ai- « mant personne, connue pour telle, on ne pouvoit se défondre " de la rechercher. Enjouée, gaie, plaisante avec le sel le plus " lin, elle avoit passé sa jeunesse dans le frivole et dans les « plaisirs. Beaucoup d'esprit, mais peu de conduite pour les « clnjscs de longs cours, méprisante, piquante et fort capable de « haine, et alors méchante, implacable, féconde en arlificea • noirs et en chansons des plus cruelles. »
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ne fit qu'en rire ; on ne songe pas aux pèlei'inages ; il y a autant de dillérence ici avec les catholiques de l'Allemagne qu'avec ceux d'Italie et d'Espagne.
On dit que le roi Guillaume est atteint d'hydropisie et qu'il est mortellement malade : il serait dommage qu'un roi aussi habile vécût aussi peu; ce dont on l'accuse n'est que trop vrai. Les Anglais qui sont venus ici avec l'ambassade de milord Portland n'ont pas fait difficulté de convenir qu'à leur cour les choses sont tout comme ici ; ce qui est une grande marque des vices de ce roi, c'est qu'il ne montre nul souci des femmes ; le roi Charles n'aimait qu'elles ; ce n'est pas de M""* de Mazarin qu'il a été amoureux , mais de M""^ de Portsmouth et d'une actrice.
Yersarlles, lO décembre 1701.
Mon contrat de mariage a été dressé aussi misérablement que si j'étais la fdle d'un bourgeois; je ne puis comprendre que l'électeur me l'ait fait signer ; ma maison est si grande que, bien que le roi me donne 250,000 francs de pension, il me manque encore une somme égale à celle qu'il me donne pour pouvoir m'entretenir selon mon rang.
Tout est ici extrêmement cher et hors de prLv.
Versailles, 13 décembre 1"01.
Ce qu'on dit du roi Guillaume n'est que trop vrai: mais tous ces héros se proposent pour modèles Hercule, Thésée, Alexandre, César, et tous ces personnages avaient leurs favoris. Ceux qui s'adonnent à ce vice et qui croient dans la sainte Écriture, s'imaginent
DE MADAME LA DUCHRSSK d'oRLÉAXS. 59
que c'était seulement un péché lorsqu'il y avait peu de gens dans le monde, et qu'on était ainsi coupable en empêchant qu'il ne se peuplât; mais depuis que la terre est toute peuplée, ils ne regardent plus cela que comme un divertissement; on évite cependant, autant que possible, d'être accusé de ces vices parmi le peuple, mais, entre gens de qualité, on en parle publiquement ; on regarde comme une gentillesse de dire que depuis Sodome et Gomorrhe le Seigneur n'a puni personne pour ces méfaits. Vous me trouvez savante sur ce texte ; j'en ai maintes fois entendu parler depuis que je suis en France.
Celui qui veut servir Dieu dans la vérité, et d'après sa parole, doit chaque jour lire la sainte Écriture ; autrement nous resterons dans les ténèbres. Je suis persuadée que la bonne religion est celle qui est fondée sur la parole de Dieu et qui consiste à avoir Jésus- Christ dans son cœur; le reste n'est que du verbiage de prêtres {pfafjen (jeschwetz). Dans quelque religion que ce soit, ce n'est que par les œuvres que se montre la \Taie foi et qu'on peut juger qui fait bien. Aimer Dieu et le prochain, c'est la loi et les prophètes, comme notre Seigneur Jésus-Christ nous enseigne.
23 décembre 1701.
Vous confondez la marquise de Richelieu avec la duchesse : la duchesse est morte depuis longtemps, mais la marquise est horriblement débauchée ' ; elle
* « M. le Prince eut ponr maîtresse la marquise de Richel eu, que je nomme parce qu'elle ne vaut pas la peine d'être tue »
se mit une fois dans le lit de M. le Dauphin sans qu'il lui eût fait la cour ; quand il rentra cliez lui, son valet de chambre lui dit : « Monsieur, une dame est dans votre lit, qui vous attend ; elle n'a pas voulu se nommer. » Il entra, et vit la marquise. Le lendemain il raconta l'affaire à tous les seigneurs de la cour ; elle vit encore dans un couvent près de Fontainebleau.
Si la comtesse de Zintzendorff a eu une intrigue avec Saint-Maurice, ce ne peut avoir été que pour rembourser à son mari toutes les infidéhlés qu'il lui a faites, car il se livrait à des débauches de toutes sortes ' ; mais je suis bien de votre avis , qu'il est impossible d'avoir de l'amour pour Saint-Maurice.
On apprend de Paris des histoires fort étranges. La fille d'un bourgeois qui était assez riche, et âgée de quatorze ans, fut enlevée par un jeune homme, et devint enceinte; elle fut assez adroite pour cacher la chose, et elle accoucha en secret d'un enfant, qu'on porta de suite aux Enfants trouvés : elle lui fit une marque pour le reconnaître plus tard. Pendant deux
(Saint-Simon ). Les recueils manuscrits offrent, à diverses reprises, des couplets relatifs à cette dame ; en voici un que l'on peut transcrire.
Richelieu, vous voulez plaire A notre aimable Dauphin ; Mais croyez que c'est en vain, Car il ne vous veut rien faire.
Conti, qui vous a quitté, A bien gàlé vos affaires, Conti, qui vous a quitté.
L'en a beaucoup rebuté.
* Er soUe mil Mans-iindi IVeiOspersoncn zu thun gehalt habcn.
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 61
ans elle en eut soin ; elle allait le voir, et lui fournissait ce qui lui était nécessaire. Un riche marchand de Paris devint amoureux de cette créature et l'épousa ; mais comme ses visites à l'hospice des Enfants trouvés lui donnaient des soupçons, elle cessa de les faire. Après avoir vécu vingt ans avec son mari, il mourut, lui laissant toute sa fortune. Elle avait un grand penchant pour le premier garçon de boutique de son mari, et il l'aimait aussi. Un jour elle s'aperçoit que son mari a sur le corps un signe pareil à celui qu'elle a fait à son enfant ; elle court aux Enfants trouvés, et demande ce qu'est devenu le jeune homme dont elle avait pris soin. On lui répond qu'en grandissant il avait montré du goût pour le commerce, et était entré chez un riche marchand dont on lui dit le nom, et c'était celui de son mari défunt. La femme ne put pas douter davantage que son second mari ne fût son fils. Elle alla trouver son confesseur, et lui raconta la chose : le confesseur lui ordonna de tenir l'histoire secrète et de ne pas avoir de commerce avec son mari jusqu'à ce que la Sorbonne ait décidé à cet égard, et l'on ne sait pas encore ce que sera cette décision.
Versailles, 28 décembre 1701.
Il arrive rarement qu'un mariage soit aussi bien assorti que celui du prince de Nassau-Siegen et de la princesse Françoise de Hesse-Hombourg ; il faut que ce prince ait eu quelque incommodité qui fût contraire au mariage, ou qu'il ait été un phénix, car je ne croispas qu'il puisse y avoir au monde un jeune homme qui, à moins d'une inclination, s'abstienne de la débauche, 1. c