A M. DE HARDI NG
12 mars 1702.
Dans le temps que je me préparois à vous respondre, monsieur de Harding, sur vostre lettre du 28 du mois passé, je reçois la triste nouvelle de la perte que vous avez faite le lendemain de M"" de Harding, dont je suis très-sensiblement touchée ; et, quoyqu'en Testai où cette peauvre dame estoit tombée par ces maladies. Dieu lui a fait grâce de la délivrer de ses douleurs: je l'ai pleurée de tout mon cœur; vostre neveu en a fait autant, et je vous prie de croire que personne ne partage plus vos peines et douleurs que moy, qui me souviens toujours du soin qu'elle avoit eu de mon enfance, et les peines et veilles que je lui avois coustées, et en conserverai une véritalde rcconnoissance. Ainsi sa perte me touche très-sensiblement. Je ne mérite point de remerciements d'aider à votre neveu d'avoir un régiment, puisque ce n'est que tard ce que j'avois promis à M"'^ de Harding il y a longtemps, et vostre neveu mérite qu'on en ait soin. H est trèshonnête garçon qui se fait estimer et ne fait point de tort à sa famille. J'espère qu'il fera son chemin, et en tout ce qui pourra despendre de moy, je tâcherai de l'assister.
' Cette lettre est en françois dan» le volume impiimé en
DE MADAME LA ULCHESSK D'OHLIUnS. 65
I A LA COMTESSE LOUISE
Versailles, 22 avril 1702.
L'électeur de Hanovre ' est. un égoïste sournois et dissimule ; je m'en suis assurée depuis longtemps, car, quelque marque d'amitié que je lui aie témoignée, il ne m'a jamais donné aucun signe de confiance, et il a à peine voulu me parler; j"ai été obligée de lui arracher, pour ainsi dire, les paroles une à une, ce qui est une chose fort désagréable ; il est tout à fait dépourvu de bon naturel.
La reine d'Angleterre {veuve de Jacques H) s'est montrée véritablement chrétienne et généreuse à l'occasion de la mort du roi Guillaume : beaucoup d'Anglais voulaient, lorsque cette nouvelle est arrivée, témoigner leur joie; la reine a fait défendre de donner aucun signe d'allégresse, et clic parle de ce prince sans animosité. Je l'admire fort, et il est sûr qu'elle n'a pas mérité son mallieur. Je sais jiorsuadée que ma tante est maintenant plus heureuse qu'elle ne le serait si elle était reine d'Angleterre, car les Anglais sont des gens faux et bizarres.
Marly, 29 avril 1702.
La duchesse de Brunswick a plus de motifs que personne de s'affliger du malheur survenu à sa fille; car si dès sa première jeunesse elle ne l'avait pas élevée dans la galanterie et la coquetterie, cette catastrophe
* Depuis roi d'Angleterre sous le nom de George K''. Madame appréciait assez exactement le caractère de ce prince peu aimable.
ne serait pas arrivée ' , Celte duchesse était d'une naissance fort obscure, et c'eût été pour elle un honneur que d'épouser mon premier valet de chambre; elle peut donc regarder comme uu bien grand bonheur pour elle d'avoir trouvé un duc de Brunswick qui ait voulu en faire sa femme. Je n'ai point de peine à croire que le prince d'Anhalt ait voulu faire passer pour princesse la fille de son apothicaire ', mais qu'il y ait des princes qui aient été assez sots pour la reconnaître comme telle et pour accorder les honneurs de ce rang à une pareille créature, voilà ce qui est révoltant.
Maily, 3 juillet n02.
J'ai appris hier, par une lettre de ma tante l'électrice de Brunswick, la mort de notre pauvre Charles Maurice; j'en suis sincèrement affligée, et je vous plains du plus profond de mon âme.
VersaiHes, 22 juillet 1702.
Si Charles Maïu'ice n'avait pas si fort aimé le vin, il eût été un parfait philosophe; mais il a payé bien
* Il s'agit de la catastrophe arrivée à Sophie-Dorothée, femme de George, électeur de Hanovre, qui devint roi d'Angleterre. Le comte de Kœnigsmarck, soupçonné d'être son amant, fut mis à mort, et l'électrice enfermée pour le reste de sa vie dans une citadelle. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette sombre et mystérieuse affaire. Quant à la duchesse de Brunswick, c'était une Française, Éléouore d'Ezmier. Le duc se passionna pour elle, l'épousa, et Madame ne put jamais pardonner cette mésalliance.
* Le prince Léopold d'Anhalt Dessau , un des plus habiles généraux de l'Allemagne, épousa Anne-Louise Foehse, fille d'un apothicaire, mais aussi vertueuse que belle. L'empereur sanctionna cette union, qui fut heureuse.
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 67
cher son défaut, car je suis svu'e que l'ivrognerie a abrégé sa vie : il ne pouvait rester sans boire, et il s'était brûlé tout le corps.
Si la cour de France était comme autrefois, on pourrait y apprendre l'art de se conduire dans la vie; mais, excepté le roi et Monsieur, personne ne sait plus ce que c'est que la politesse : les jeunes gens ne songent qu'à d'horribles débauches; je ne conseillerais à personne d'envoyer ici ses enfants, car, au lieu d'apprendre quelque chose de bien, ils ne recevraient que des leçons d'inconduite ; vous avez donc bien raison de blâmer les Allemands qui envoient leurs enfants en France ; je voudrais que nous fussions l'une et l'autre des hommes afin d'aller à la guerre, mais c'est un souhait complètement inutile.
Marly, 27 juillet 1702.
Ma fille et son mari sont encore si enfants que je suis toute tracassée lorsque je la sais enceinte; Dieu veuille qu'elle nous donne cette fois-ci un garçon.
Maiiy, 9 août 1702.
On a reçu la nouvelle que le roi de Suède, avec douze mille hommes, a mis en déroule complète l'armée dy roi de Pologne, qui était plus forte du double : ce roi a été blessé, et on ne sait où il s'est retiré ; il eût mieux valu pour lui de rester électeur de Saxe.
Hier, avant et après le repas, nous nous sommes promenés dans le jaidiu avec le roi afin de voir de fort belles statues ; elles coûtent coût mille francs les deux:
l'une est une Renommée assise sur un elieval ailé ; le tout est d'un seul morceau de marbre blanc; l'autre est un Mercure assis sur un cheval : on ne peut rien voir de plus beau. Je ne crois pas qu'on puisse trouver au monde un plus beau jardin que celui-ci.
Vous m'avez fait rire en me disant que le roi des Romains a entendu la messe à quatre heures du soir. A cette heure-là on ne la dit plus; on voit bien que vous n'êtes pas au fait des cérémonies catholiques. Je n'ai pas encore entendu dire que Landau fût pris, quoiqu'il y ait quinze jours qu'on prétende qu'il ne pourrait pas tenir davantage.
Il me semble que les Allemands conduisent leurs sièges avec beaucoup de lenteur.
Fonlainebleau, 29 septembre 1702.
J'étais sortie pour me promener en voiture dans la foret, comme je fais tous les jours; mais à peine étions-nous parties que le cocher nous a versées tout net ; une de mes dames a eu à l'épaule et au dos des coupures faites par une vitre cassée, il y avait sept chiens dans le carrosse; aucun n'a éprouvé le moindre accident. Je crains que la guerre ne fasse perdre à nos paysans de l'Allemagne tout ce qu'ils avaient pu ramasser depuis quinze ans. Je vous ai dit qu'il me semblait que quelque petit diable était toujours à l'œuvre pour m'empêcher de vous écrire ; il ne se repose pas, car depuis que j'ai commencé cette lettre, le roi est venu me rendie visite; ensuite, la duchesse de Rourgogne ; après, la princesse de Conti et une foule d'autres dames : c'est \me procession ; et il faut donc ,
contre mon gré, que je termine ici en vous assurant de toute mon amitié.
Fontainebleau, 12 octobre 1702.
Le prince de Taxis est une drôle de principauté ; si vous voulez compter de pareils princes, vous les trouverez par douzaines : c'est comme les LobkoAvitz, ce sont des princes tout l'écents. J'espérais que, par suite des événements de la guerre, la reine des Romains resterait à Heidelberg et qu'elle y ferait un archiduc palatin. Nous autres comtesses palatines, nous avons fait, pour ainsi dire, les plus grands personnages du monde; mais à peine veut-on croire ici que nous soyons de bonne maison, et si un comte palatin arrive, un gueux de duc {Ivmpener herzog) viendra lui disputer le rang; cela me parait si violent, que j'en suis hors de moi, et toutefois la femme de mon fils trouve la chose fort juste; j'ai eu bien des disputes avec elle à ce sujet.
Je vous prie de me dire si la reine des Romains a logé à Heidelberg ; entre nous, l'électeur eût bien mieux fait de consacrer les vingt mille écus à rebâtir le pauvre château qu'à donner un opéra qui n'est nullement à propos à l'époque actuelle. Je n'ai maintenant que neuf petits chiens dans ma chambre; celui que j'aimais le mieux est mort cet été.
Versailles, 8 avril 1703.
Je ne sais si les ravages de la guerre et les grands incendies ont changé l'air du Palatinat; mais démon temps, à Heidelberg, à Manheim et dans les montagnes, il y avait bien des gens qui avaient plus do
cent ans. En me promenant un jour près du couvent de Neiibourg, je trouvai un homme qui avait cent dix ans. Il y avait à Manheim un homme qui avait cent deux ans, et sa femme cent. Mon frère m'a- dit qu'à Meysseinheim il avait vu un paysan qui avait cent vingt-quatre ans. Vous voyez bien que ces exemples d'une très-longue vie n'étaient pas rares.
Versailles, 7 septembre 1703.
j'ai été deux fois au moment de mourir, et on dit que je suis à peine échappée à la mort; il y a aujourd'hui \ingt-deux jours que la fièvre ne m'a pas quittée un seul instant.
Versailles, 28 décembre 1703.
Je savais bien que le prince d'Ussingen avait épousé une demoiselle de Lowenstein, mais ce n'est pas celle qui est maintenant à Francfort; vous donnez à sa sœur qui est ici un beaucoup plus gi^and nom que celui qui lui revient : ce n'est pas d'Anjou, titre qui n'appartient qu'à des membres de la famille royale, mais Uangeau, et c'est bien différent; son mari n'est point un prince, c'est tout simplement un gentilhomme ' . Les vers
1 Miïie de Dangeau était fille du comte de Lowenstein , de la maison palatine. Son mari, Jean de Courcillon de Dangeau, est très-souvent nommé dans les récits de l'époque. « 11 avoit beau- « coup d'honneur et de probité; il faisait des vers, étoit bien « fait, de bonne mine et galant; le voilà tout à la cour, mais a toujours subalterne >> (Saint-Simon). Il est fort connu à cause de son volumineu x. Journal, dont un manuscrit complet est déposé à la Bibliothèque nationale : c'est un recueil fort curieux et autbcutique de tous les faits parvenus à la connaissance do
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siirSainl-Évremont ne sont pas justes : il peut bien être au fait du monde et des arts, mais il n'a pas cherché
l'auteur. L'article de la Biographie universelle a confondu les in-folio manuscrits qui forment ce journal avec les quatre cents portefeuilles de Dangeau remplis de pièces originales ou iinprimées de correspondance. Un extrait fort abrégé a paru en 17 70, et a reparu en 1807. Mme deGenlis en a publié un choix en 181T (4 vol. in-8), etMrae de Satory en fit, la même année, l'objet de deux volumes in-12. Une édition, publiée sur les manuscrits originaux par MM. Paul Lacroix et A. Pichot, devait avoir douze volumes, mais il n'en a paru que quatre, en 1830; elle fut interrompue par les événements politiques, funestes à la librairie. Lemontey, dans son Essai sur l'établissement monarchique de Louis XIV (1818), a mis au jour un millier d'articles inédits de ce Journal, avec des notes de Saint-Simon, notes qu'il donne comme anonymes, et ce travail forme le quatrième volume des œuvres de cet académicien (Paris, 1829, 5 vol. in-S). Une édition nouvelle et complète, accompagnée de notes, a été entreprise tout récemment, et le premier volume vient de paraître chez MM. Firmin Didot frères.
Lemontey a dit avec raison :
« La lecture de Dangeau exige beaucoup de réflexion, parce « que la bassesse des détails et la platitude du style y cachent a continuellement des faits curieux et importants qu'on cher- « cherait vainement ailleurs. Ce singulier Suétone du dix- « huitième siècle est un témoin d'autant plus précieux qu'il ne « croit pas rendre témoignage. »
Savait-on, par exemple, que les mousquetaires fussent une espèce d'hommes si débiles qu'il avait fallu leur donner un valet pour porter leur cuirasse ? Un article nous apprend, que sous Louis XIV, les forçats entrés aux galères n'en sortaient de leur vie, soit que leur condamnation fût à terme ou à perpétuité. Ce fait ne révèle-t-il pas à l'instant la nature d'un gouvernement dont l'arbitraire s'exerçait sur la chose qui en parait le moins susceptible, l'exécution des arrêts? On lit que Cavoye se trouvant gêné dans son jardin de Lucienne par des voisins qui refusent de lui vendre leurs terres, le roi les achète d'autorité et lui en fait présent. Ce mot suflit pour donner la mesure du
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Dieu, et il n'était pas à l'école pour le connaître '. Je n'ai pas vu Saint-Evremont , mais à en juger par son
droit de propriété à celte époque, et expliquer l'attachement des favoris au pouvoir absolu. Pour qui sait le lire, Dangeau est rempli de ces traits féconds en résultats.
M. Paul de Musset a inséré dans la Revue de Paris (1* juillet 1836) une notice intéressante sur Dangeau et son Journal. 11 y relève, entre autres paragraphes singuliers, celui-ci :
« Ce matin on m'a dit que le bonhomme Corneille étoit mort. 11 avoit été fameux par ses comédies. «
Du reste, si vous désirez savoir combien le roi faisait de passes heureuses en jouant à la bague, combien il enleva de têtes en carton dans la course à cheval, combien de coups de fusil furent tirés à la chasse, combien de faisans mis à bas, à quelle heure Sa Majesté s'en alla voler (c'est-à-dire faire voler deséperviers), vous le saurez au plus juste en lisant le Journal de Dangeau. Les chansonniers du temps ne manquèrent pas de se moquer de lui ; voici quelques couplets que nous prenons dans le recueil de Maurepas :
Jean de Courcillon a fait grande folie ; Dedans l'âge grison prendre femme jolie, C'est braver le larron, mais peu je m'en soucie. Jean de Courcillon pour divertir Sophie, Lui conte tout au long sa généalogie ; Elle lui dit : Dormons, car peu je m'en soucie. Jean de Courcillon, par grande prudhomie. D'or fait faire un poêlon pour cuire la bouillie Du prétendu poupon qu'il aura de Sophie.
* Saint-Évremont fut uq correspondant assidu de la célèbre Ninon de l'Enclos; il mourut en 1703, âgé de quatre-vingt-dix ans.
a Sa vie se partagea en deux moitiés bien distinctes. Jusqu'à o l'âge de quarante-huit ans, il vécut en France à la cour, à « l'armée, d'une existence brillante et active; une longue lettre « de lui, très-spirituelle et très- malicieuse sur le traité des Pyn rénées et contre le cardinal Mazarin, trouvée lors de l'arres- «I talion de P'ouquct, irrita Louis XIV, qui ordonna de mettre o l'autour à la Bastille. Averti à temps, Saint-Évremont quitta
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portrait, et sauf la loupe qu'il a au visage, il ressemblait à Chevreau. Je crois qu'à l'âge où il était, M"* de Mazarin pouvait bien le voir fréquemment et avec intimité, sans crainte de scandale.
Versailles, 17 février 1704.
On trouve ici fort peu de femmes qui ne soient pas coquettes de leur nature, et il est excessivement rare qu'on en rencontre qui ne le soit pas. Devant Dieu la chose est peut-être très-répréhensible , mais devant les hommes elle est regardée comme un jeu. Les coquettes se flattent que Notre-Seigneur ayant montré, d'après la sainte Écriture, tant de charité pour les personnes de leur espèce, il aura aussi compassion de leurs faiblesses : l'exemple de Marie-Madeleine, de la Samaritaine, de la femme adultère leur sourit. Il ne faut pas croire qu'on se lasse de la coquetterie ; on ne peut plus s'en passer, pour ainsi dire, et on ne s'en fatigue jamais.
Versailles, 30 mars 1704,
Je n'ai pu faire la bonne œuvre d'observer le jeûne ; je ne puis supporter le poisson, et je suis bien persua-
« la France et se réfugia en Hollande, puis en Angleterre, et
« vécut quarante-deux ans encore d'une vie de curieux et de
« phi'osophe, très-goùlé, très-recherché dans la plus haute so-
« ciété. Ce qui contribua beaucoup à adoucir sa disgrâce, c'est
« qu'il vit bientôt arriver en Angleterre la belle duchesse de
« Mazarin, la nièce même de celui qui était la cause première de
« son malheur ; il s'attacha à elle et l'aima pour son esprit,
« pour ses qualités solides, autant que pour sa beauté. »
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dée que l'on peut faire de meilleures œuvres que de gâter son estomac en mangeant trop de poisson.
Comme j'ai l'honneur de connaître le roi de Pologne, je suis peinée pour lui; mais il faut convenir qu'il a fait une grande folie en se faisant roi de Pologne.
A parler franchement, il me semble qu'en Allemagne on se conduit maintenant d'une façon si extravagante, qu'il semble que les Allemands ne sont plus des Allemands. D'après ce que j'en apprends, je ne m'y reconnais plus, et il faut que tout soit changé d'une manière inouïe.
Versailles, 29 avril 1704.
Vous me faites rire avec votre répugnance à insérer dans vos lettres des mots français; c'est, du reste, une très-sotte habitude que des gens ont prise, comme si l'allemand ne suffisait pas pour exprimer toutes les idées; je crains qu'à la longue l'allemand ne se corrompe au point de ne plus être une langue du tout.
Êtes-vous assez simple pour croire que les catholiques n'ont aucun des vrais fondements du christianisme? Croyez-moi , le but du christianisme est le même chez tous les chrétiens : les différences qu'on voit ne sont que des chansons de prêtre {pfaffeyi gezang) qui ne concernent pas les honnêtes gens ; mais ce qui nous concerne est de vivre bien et chrétiennement, d'être miséricordieux, et de nous appliquer à la charité et à la vertu. Messieurs les prédicateurs devraient s'appliquer à recommander cela aux chrétiens, et ne pas se quereller sur une foule de points,
DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 75
comme si on les comprenait , mais cela diminuerait beaucoup l'autorité de ces messieurs; aussi ne s'occupent-ils que de ces disputes, et non de cie qui est le plus nécessaire et le plus essentiel.
L'ivrognerie n'est que trop à la mode parmi les jeunes femmes ', mais on est ici dans une complète satisfaction. On ne pense qu'à amuser la duchesse de Bourgogne à force de collations, de présents, de feux d'artifice et autres réjouissances. J'ai vu récemment quelques Allemands, entre autres un comte de Wied, qui a le teint aussi blanc qu'une dame, et qui servait dans les troupes du Palatinat ; il a été pris auprès de Spire, ainsi qu'un Hattenbach de Cassel, lequel est un très-brave homme, et qui paraît de la bonne et digne souche allemande, telle qu'elle était de mon temps.
* De curieux détails sur l'intempérance des femmes, à la un du grand siècle, se rencontrent dans le savant ouvraae de MM. Francisque Michel et Edouard Fournier, Histoire des hôtelleries, cabarets, courtilles, 185i, t. II, p. 334. Mme de Yilledieu, romancière alors renommée, mourut des suites d'une ivresse. Coulanges disait dans un Je ses couplets :
la femme décide du vin, Sait où le meilleur se débite ; Elle se pique de goût fin.
Elle s'en fait un grand mérite.
Mademoiselle L'Héritier tançait vertement ces débauches :
A se barbouiller de tabac Trouvoit-on de la gloire?
Se piquoit-on d'un estomac Qui fût si propre à boire?
Certaines dames de ce temps L'emportent pour ces beaux talents,
Sur Jean de Werth,
Sur Jean de Werth.
Versaille?, 20 novembre 1704.
On dit que le second fils du prince d'Harcourt s'est enfui, et qu'il est à Vienne; il se plaint, à ce qu'on prétend, de ce que son père et sa mère veulent, contre sa volonté, en faire un ecclésiastique.
Marly, 28 janvier 1705.
Les cavaliers boivent aussi volontiers avec la femme de chambre qu'avec sa dame, lorsque celle-ci est co- (piette ; mais, à dire vrai, ce n'est pas tant ces filles qui boivent ici jusqu'à l'ivrognerie que des personnes de bien plus grande qualité.
Je n'ai jamais aimé beaucoup les bals masqués, et il me semble que M'"^ de Bclnionl est d'un âge à y renoncer. J'ai entendu dire que mon oncleRupert ' l'avait séduite en lui promettant de l'épouser ; mais ce n'est pas exact : il la trompa en faisant célébrer un prétendu mariage par un laquais qui s'était déguisé en prêtre; c'est ce que des Anglais m'ont assuré : elle était alors fort jeune.
Versailles, 14 février 1705.
Je ne puis vous dire combien j'ai été frappée en recevant ce matin l'affreuse nouvelle delà mort de notre chère reine de Prusse '. Je ne saurais vous exprimer à
1 Le comte Rupert, frère de l'électeur Charles-Louis, et commandant les troupes de Charles 1er lors des guerres civiles de l'Anglelerre.
' Sophie-Charlotte, femme de Frédéric \". Elle était fille de Sophie, électrice de Hanovre, c'est-à-dire de cette tante dont Madame parle souvent.
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que point j'en suis troublée, et combien cela me donne d'inquiétude au sujet de ma tante l'électrice. Mes yeux me font tant de mal que je ne puis écrire davantage, car je n'ai cessé de pleurer'.
Marly, 19 février 1705.
Ce n'est que mercredi dernier que j'ai reçu votre lettre du 6 de ce mois. C'est une misère que la façon dont va la poste aujourd'hui. Du temps de M. Louvois on lisait les lettres aussi bien qu'à présent, mais on les remettait du moins en temps convenable ; maintenant que ce crapaud de Torcy a la direction de la poste, les lettres se font attendre un temps infini, et jamais, de ma vie, je n'ai été plus impatiente de recevoir des nouvelles de Hanovre, car je suis fort inquiète au sujet de ma tante.
Versailles, 5 mars 1705.
Je n'ai jamais de ma vie, si ce n'est à la mort de Monsieur, été plus troublée et plus désolée qu'en apprenant la mort de cette belle reine enlevée si vite, et dont je déplore la perte de toute mon âme. Je ne puis comprendre qu'on n'ait pas aussitôt emmené ma tante : rester dans la maison où est le corps mort, c'est quelque chose d'affreux et qui renouvelle la dou-
* La reine de Prusse vit les approches de la mort avec la plus grande fermeté; on lui parla du désespoir de son mari : « Je suis fort tranquille, répondlt-elIe; le soin de me faire faire de magniflques obsèques le distraira ; pourvu que rien ne manque à cette cérémonie, il sera consolé de tout. » Elle avait rencontré juste (Thiebault, Souvenirs, t. I, p. 238).
leur d'heure en heure. Je suis restée plus de dix nuits sans pouvoir dormir, tant j'étais inquiète au sujet de ma tante. Il vaut mieux qu'elle ne se contraigne pas pour retenir ses larmes, ce qui est fort malsain, mais qu'elle les laisse couler. Si j'avais eu le choix, j'aurais voulu mourir avant cette bonne reine, qui aurait pu consoler ma tante de ma perte. Il est bien vrai que de pareils événements font faire bien des réflexions morales; ils me rappellent le cantique luthérien au sujet de la mort que j'ai souvent chanté lorsque j'étais à Hanovre.
Marly, 18 avril 1705.
Je ne manque jamais de lire la Bible; hier je lus les psaumes 54 et 55, les chapitres 14 et 15 de saint Matthieu, et 3 et 4 de saint Jean. Ce matin, je n'ai pu rien lire, car nous avons été à la chasse du cerf. Je n'ai nullement approuvé qu'on maltraitât ici les réformés; mais on voit bien qu'il ne faut s'en prendre qu'à la politique ; ce sont d'ailleurs des sujets qu'on peut traiter en tête-à-tète, mais qu'il ne faut pas aborder par la voie de la poste. Je suiM'ai donc votre bon exemple, et je parlerai d'autre chose.
Le jubilé n'a pas encore converti tous les abbés ; il s'en trouve encore bon nombre à Paris qui font la cour aux dames; je n'ai jamais pu comprendre de ma vie qu'on pût être éprise d'un ecclésiastique. INi vous, ni votre sœur n'êtes coquettes, et je puis bien dire : je reconnais mon sang. Ce qui empêche ici de contracter des amitiés sincères, c'est qu'on est sur de ne pas trouver de réciprocité ; il n'y a qu'égoïsnie et du-
plicité ; il faut donc ou vivre dans une bien triste et ennuyeuse solitude, ou se résigner à beaucoup de soucis. A ce que je crois aussi, vous partagez l'opinion qui est exprimée dans l'opéra d'Alceste .
L'hymen desliuil la tendresse, 11 reud l'amoui' sans attraix ; Voules vous airaei- sans cesse, Amants, u'espuusses jamais.
Et un cavalier qui est mort l'an passé disait : « Quel amour quon puisse avoir, dais qu'on entre au lit d'hymen, l'amour sort du cœur. »
Marly, 5 mai 1705.
Je ne sais si ma tante vous a dit que mon fils a découvert que l'air du cantique : VorGottivill ichnicht /assm, est une entrée de ballet du temps de Charles VII.
Marly, 16 mai 1705.
Quoiqu'à dîner nous soyons ici quatorze ou seize personnes à table, tout est plus calme que dans un réfectoire de religieuses : chacun se tient à part soi et ne dit pas un mot, et personne ne songe à rire.
Versailles, 23 mai i 705.
Un docteur disait une ibis ici, comme on lui demandait pourquoi les enfants de la reine n'étaient pas sains comme les enfants le sont ordinairement : « C'est que le Roy n'apporte que la Rinsure de ses veres à la Reine.» 11 peut bien en être de même du roi des Romains ; ce n'est pas un secret que l'empereur actuel est un galant à outrance ; tout le monde en parle ' .
* Cet empertur est Léopold lei-. Son lils, Joseph lei \, avuit
80 COimESPOXDAXCE
Versailles, 18 juillet 1705.
On ne m'a jamais grondée pour dormir à l'église; je m'y suis donc si fort habituée, que je ne puis m'en défendre : le matin, je n'y dors pas ; mais le soir, après dîner, il m'est impossible d'y rester éveillée. Je ne dors pas à la comédie, mais très-souvent à l'Opéra. Je crois que le diable s'occupe assez peu si je dors ou non à l'église : le sommeil n'est pas un péché, mais le résultat de la faiblesse humaine.
Versailles, 6 aoûl 1705.
Beaucoup de Françaises, surtout celles qui ont été coquettes et débauchées, aussitôt qu'elles sont devenues vieilles et qu'elles ne peuvent plus avoir d'amants, se font dévotes, ou du moins se donnent pour telles; mais elles sont ordinairement fort dangereuses, car elles sont envieuses et ne peuvent souffrir personne.
Versailles, 13 août 1705.
Ma tante m'a annoncé le mariage de son petit-fils l'électeur de Brunswick avec la princesse d'Anspach ' .
été proclamé roi des Romains en 1690; sa femme, la reine des Romains, dont Madame parle quelquefois, était une princesse de Hanovre, Wilhelmine-Amélic. Léopold, marié trois fois, eut dix enfants : cinq seulement lui survécurent. On peut remarquer que ce goût pour les plaisirs, que Madame signale chez lui, se montra de même chez un de ses successeurs, Léopold II, au sujet duquel M. de Lamartine, dans son Histoire des Girondins, indique d'étranges particularités.
' Elle fut plus tard princesse de Galles ; c'est à elle que sont adressées un grand nooibie des lettres que nous publions.
DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 81
J'en suis bien aise, car on m'en dit beanconp de bien. Dieu veuille que ce mariage soit heureux!
11 me semble qu'il n'est pas convenable pour un prince d'aller en manteau comme un bourgeois, et je trouve que le manteau est un costume beaucoup plus déplaisant que le grand habit; les cornettes, surtout, sont choses que je ne puis souffrir. Mais il faut, ma chère Louise, que je m'arrête; je sue d'une façon inouïe, la chaleur est extraordinaire. Voici deux mois qu'il n'est pas tombé une goutte de pluie, et les feuilles sont comme grillées sur les arbres.
Marly, 17 septembre 1705.
La mort du comte de Zell me cause une peine sincère, car j'avais pour lui une véritable aflection ; je ne m'informe pas de sa femme, car elle ne nous a pas fait honneur, au contraire ; aussi je n'en dirai rien.
5 novembre 1705.
Ne croyez pas que ceux qui parlent tant de la dévotion et de la crainte de Dieu soient les plus dévots; ils n'agissent souvent ainsi que pour avoir comme un manteau qui leur sert à cacher beaucoup d'iniquités ; la \Taie dévotion est une grâce de Dieu qu'il ne donne j)as à tous les hommes ; elle consiste, je crois, dans l'amour de Dieu et dans la charité.
Versailles, 26 novembre 1705.
Vous me faites rire quand vous parlez des effets de ma protection ; c'est une triste ressource, et je suis, comme on dit ici proverbialement, « de ces saints qui
ne guérissent de rien » , et qui ne peuvent faire que des souhaits en faveur de ceux qui les implorent.
Versailles, 3 décembre 1705.
Le monde est pire encore que vous ne l'imaginez, et on ne peut se faire une idée de tous les vices qui dominent; je connais un homme tellement dépravé, que ses excès s'étendaient jusque sur des animaux. Depuis que je le sais, je ne puis le voir sans horreur; il était au service de Monsieur : il était un vrai misérable et tout à fait dépourvu de raison '.
Versailles, 17 décembre 1705.
Les prédicateurs sont ordinairement assez peu amusants; il me semble qu'on perd le respect pour les ecclésiastiques loisqu'on les voit si souvent et de si près; car il est sûr que ce sont des hommes comme les autres.
Le Malade imaginaire n'est pas celle des comédies de Molière que j'aime le mieux ; Tartufe me plaît da- Aantage.
Il arrive fort souvent que des femmes enceintes ne peuvent manger de la viande sans se trouver incommodées; j'ai été dans ce cas: on mange volontiers ce dont on a pris l'habitude dans sa jeunesse. Voici trente-quatre ans que je suis en France, et je n'ai pas
* Madame, s'adressant à une sœur non mariée, entre ici dans de si étranges détails qu'ils ne sauraient s'exprimer qu'en latin; nous savons que le lecteur français veut être respecté, et nous laissons de côté le texte allemand de cette lettre et d'une autre datée de Fontainebleau, 30 septembre 1705.
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encore pu m'habituer à la cuisine de ce pays ; je ne mange aucun ragoût.
Versailles, 25 février 1706.
Le café n'est pas aussi nécessaire aux ministres protestants qu'aux prêtres catholiques, qui ne peuvent se marier, car il rend chaste ' .
Versailles, 4 mars 1706.
On ne danse plus en Allemagne comme autrefois, et on n'y rit plus ; je ne trouve pas qu'il y ait sottise à s'égayer, car la joie est très-bonne pour la santé ; ce qui est sot, c'est d'être triste, car cela rend malade et ne sert à rien. Je n'aime pas du tout les danses françaises : un éternel menuet me semble insupportable.
Versailles, 17 mars 1706.
Je sais bien pourquoi mes lettres vous pamennent irrégulièrement; c'est la faute du directeur des postes : il veut les lire toutes, afin d'en faire des extraits qu'il montre au roi de la façon qui lui convient, et comme il ne sait pas beaucoup l'allemand, il faut qu'il les fasse traduire. Je ne lui sais nullement gré de son attention.
Marly, 25 mars 1706.
Si mylord Lincoln avait prononcé son nom comme
1 Nous ignorons si le café possède la vertu que signale Madame, mais nous savons qu'un Autrichien, J. F. Reusch, dans une Disputatio medico-dlœtetica (Vienne, 1622, in-i), devenue fort rare, conseille d'interdire aux moines l'usage du vin et du chocolat, dans la crainte du scandale qui peut résulter de l'habitude de ces boissons échauffantes.
VOUS l'écrivez, ma clière Louise, un des gardes du corps de Monsieur n'aurait pas fait à Saint-Cloud la réponse qu'il a faite : c'était en été et vers dix heures et demie du soir; nous étions à la fenêtre, Monsieur et moi, et nous attendions que l'on annonçât le souper. Tout d'un coup nous voyons arriver une voiture à six chevaux, et quelqu'un en descend. Monsieur crie : « Qui est-ce cela qui arive?» Un garde dit : « Ma foy, Monsieur, je n'ose le dire à Votre Altesse Royale. » Monsieur dit : « Qu'elle sotisseî je veux savoir qui sest. » Le garde dit : « Hé bien. Monsieur, puisque vous le vouUes savoir, son nom est une sotisse, cari il y a du ... ' en son nom. » Je crus que Monsieur allait mourir à force de rire.
Versailles, 11 avril 1706.
Vous êtes trop dévote pour aller le dimanche au spectacle; mais je crois qu'une visite est plus dangereuse que le spectacle, car il est difficile, dans une visite, de ne pas médire du prochain, ce qui est un plus grand péché que d'aller à la comédie. Je n'approuverais pas qu'on allât le dimanche au théâtre au lieu de l'église; mais après avoir rempli ses devoirs envers Dieu, je crois que le spectacle est moins dangereux pour une conscience scrupuleuse que la conversalion.
Versailles, 20 mai nOG.
Mercredi dernier, j'écrivis à l'éleclrice une lettre
1 Nous sommes forcé de laisser en blanc ce que Madame écrit en toutes lettres dans un français que nous reproduisons
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d'une longueur si inouïe', qu'il me fut impossible de vous répondre ce jour-là. Est-il possible que vous croyiez que le jeune roi d'Angleterre = soit un enfant supposé, et non le fds de la reine? je gagerais sur ma tête qu'il est parfaitement légitime : d'abord il ressemble à la reine sa mère comme deux gouttes d'eau ; ensuite je connais une dame qui a assisté à sa naissance, qui n'était pas du tout amie de la reine, et qui, pour dire la vérité, m'a avoué qu'elle était venue là afin de tout surveiller ; elle m'a déclaré qu'elle avait vu l'enfant retenu par le cordon ombilical, et qu'il
d'ailleurs fidèlement. Singulières anecdoctes à raconter à une demoiselle.
* Einen so nncrhœrten langen Brieff.
* Charles-Edouard, fils de Jacques II. Sa légitimité fut vivement attaquée dans divers libelles du temps. Citons entre autres la Consultalion de l'oracle par les puissances de la terre, pour savoir si le prince de Galles ( sic ) est supposé ou légitime (Whitehall, IH8S); le Roi prédestiné par Vesprit de Louis XIV, avec plusieurs lettres concernant l'accouchement de la reine d'Angleterre (Cologne, s. d., 1088); Lettre du père de La Chaise au père Pélcrs, confesseur du roy d'Angleterre, sur le bon succès qu'on a eu à faire et à inventer le prince de Galles (imprimé en 1688, qui est l'an de la tromperie); la Couronne usurpée et le prince supposé { 1689); l'Ancien bâtard, protecteur du nouveau ( 1G90 }; le Rctoztr de Jacques II à Paris (Cologne, 1096), comédie que M. Paul Lacroix (note insérée au catalogue Pixerécourt, p. 1 50 ) croit pouvoir attribuer à Lenoble.
Ces écrits ne sont pas d'accord entre eux : les uns affirment que le fils de Jacques II, connu plus tard sous le nom du Prétendant, fut un enfant subsUtué pour amener le dénoûment d'une feinte grossesse; d'autres consentent à lui laisser la reine pour mère, mais ils attaquent vivement les mœurs de cette princesse. Dans une comédie satirique, imprimée en 1708,
était très-positivement le lils de la reine. Comme les Anglais se conduisent parfois assez singulièrement avec leurs rois, et qu'ils n'ont pas encore vu d'étrangers sur le trône, on n'a pas beaucoup d'empressement à devenir leur souverain.
l'Expédition d'Ecosse ou le retour du prince de Galles en France, l'auteur fait dire au roi Jacques :
Je voulus, par l'avis d'un jésuite pervers.
Faire la reme grosse aux yeux de l'univers ;
La chose réussit; la reine en apparence.
Dans une obscurité de nocturne silence.
Mit au monde un enfant né depuis plus d'un mois.
Car il étoit le fils d'un des moindres bourgeois.
Nous trouvons dans les recueils manuscrits un quatrain fort mordant et qui, pour ainsi dire, coupe des deux côtés :
A Jacques disoit Louis :
De Galle est-il votre fils ?
Oui-dà, par sainte Thérèse, Comme vous de Louis Treize.
Il existe aussi des caricatures sur le même sujet. Le catalogue de la biLliothèque de M. Leber, t. IV (1852), n" 569, en indique une gravée par Romain de Hooghe : l'Europe alarmée pour le fils d'un meunier. Les ennemis du roi Jacques soutenaient que l'enfant avait été intruduit dans le lit de sa mère au moyen d'une bassinoire. On voit figurer cet ustensile dans un grand nombre de caricatures du jour. Dans une de ces caricatures, intitulée «ne Famille catholique, on aperçoit la reine Marie de Modène assise près d'un berceau, auprès d'elle un jésuite qui paraît avoir des façons assez familières ; l'enfant, dans le berceau, tient un petit moulin qui indique la condition de ses vrais parents.
M. de Sismondi a bien apprécié ce prince. « Le Prétendant, fils de Jacques 11, était d'une constitutiou faible, maladive, mélancolique; sa dévotion était excessive; à l'armée on rendit témoignage de sa bravoure : son courage d'esprit n'y répondit pas. »
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Marly, 22 avril 1700.
L'histoire du valet de chambre de M. de Degenfelt est plaisante ; elle me fait souvenir de ce qui est arrivé une fois à mon fils; il est comme tous les Français qui ne savent pas bien parler l'allemand. Je lui avais fait avoir un maître d'allemand, et après qu'il eut étudié pendant quatre années entières, je lui dis qu'il fallait qu'il me parlât quelquefois en allemand. Un jour nous étions dans la galerie {de Versailles) ; je ne sais ce qui se passa d'étrange ; mon fils voulut citer le proverbe allemand : Art làsst nicht von Art (bon chien chasse de race).
Il prononce avec emphase et comme une belle sentence : Arsch làsst nicht von Arsch\Je tressaillis, je crus qu'il voulait dire quelque saleté ; je lui criais : Drôle, taisez-vous. J'examinai ce qu'il voulait dire, et je reconnus qu'au fait son idée était fort simple ; il avait été témoin de quelque chose de singulier qui lui avait mis en t(He le proverbe. Lorsqu'il m'eut expliqué en français ce qu'il avait voulu dire, je lui appris la différence entre art et arsch; il rit à s'en rendre malade, et il dit qu'il voyait bien qu'il ne pouvait apprendre l'allemand ; depuis, il l'a complètement négligé.
Marly, 20 mai 1706.
La mort de la femme de mon frère m'est allée au cœur; elle a eu une mort fort douce, à ce que m'écrit
* Art, espèce, race; Aisc/i, le doriiùre.
M. Voss, qui, par ordre de l'électeur de Saxe, m'en a envoyé une relation complète.
Versailles, 3 juin 1706.
On fait bien à Hanovre de s'amuser ; cela est salutaire et prolonge la vie; mais ici la mode en est bien passée. L'exercice fait plus de bien que l'emploi des remèdes, et je vois que ceux qui se droguent souvent ne se portent pas mieux que ceux qui n'ont point recours aux remèdes ; aussi je n'en use point : je sais ce qu'il faut à ma santé, et je laisse les docteurs parler tant qu'ils veulent. En Lorraine, on entrelient encore un bouffon ; ici on est devenu trop grave, et il n'y a plus qu'une conduite sens dessus dessous et sans mesure, ou une gravité roide.
Versailles^lî juin 1706.
Je sais bien ce que c'est que de s'exposer à la chasse à un soleil brûlant ; il m'est arrivé bien des fois de rester à la chasse depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir, et en été jusqu'à neuf heures ; je rentrais rouge comme une écrevisse et la figure toute brûlée : c'est pourquoi j'ai la peau si rude et si brune. On ne fait pas attention ici à la poussière ; j'ai vu dans des voyages une poussière telle, qu'on ne pouvait se voir dans le carrosse, et cependant le roi n'ordonnait pas aux cavaliers de s'éloigner un peu. Le grand air la nuit ne fait aucun mal. A Marly, je me promène souvent au clair de lune.
Marly, 24 juin t70G,
Ma vie, qui était tranquille, va être livrée à bien des
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soucis, car mon fils part dans huit jours pour l'Italie, où il prendra le commandement de l'armée : il aura sous lui le maréchal deVillars; M. de Vendôme commandera en Flandre, sous l'électeur de Bavière '.
11 faut espérer que le bonheur du roi reviendra et Marlborough sera battu'. S'il arrive quelque malheur au roi à cause d'une femme, ce ne sera pas à la reine Anne qu'il faudra s'en prendre, mais à une autre que je connais. Faisons toutes des vœux pour la paix. Adieu, j'ai encore trois lettres à écrire, et j'ai déjà écrit vingt-quatre feuillets à ma tante; il faut donc que je termine.
Marly, 29 juillet 1706.
Le roi de Prusse s'évertue pour avoir autour de lui le plus de cérémonial possible ; c'est ce que je ne puis comprendre, car je suis, comme vous savez bien, ennemie jurée des cérémonies. J'ai brodé pour ma tante une jupe que je lui envoie et qui n'est pas vilaine; des fleurs naturelles aveeun feston d'or sur un fond noir : les modes allemandes ne sont pas autre chose que les françaises, car on ne porte pas en Allemagne d'autre costume qu'ici.
' Les chansonniers de l'époque n'épargnèrent point Vendôme, dont le cynisme effronté était un scandale que le roi faisait semblant d'ignorer, car il avait besoin des talents de ce général. On chantait tout haut :
Je crois le général Vendôme Plus propre à défendre Sodôme Qu'à baUre le fameux Anglois.
* La princesse, assez mal disposée en général en faveur des armes françaises, fait des vœux pour elles, parce que son fils est à la Icle d'une armée.
Versailles, 12 août 1706.
Ma tante l'abbesse de Maubuisson est, depuis le mois d'avril, dans sa quatre-vingt-cinquième année ; elle a quelque peine à parler et à marcher, mais elle dort bien, mange bien, et elle est toujours de bonne humeur; nous pouvons donc espérer que Dieu ne mettra pas de sitôt un terme à ses jours. Les Anglais ne peuvent se souffrir les uns les autres, c'est ce que nous voyons bien à la cour de Saint-Germain; ils y vivent comme chiens et chats. Je n'ai jamais entendu parler du philosophe Spinosa; était-ce un Espagnol? Il me semble que ce nom est espagnol. Il est tout à fait faux que mon fils ait été mal reçu à l'armée; il est devant Turin, et je crains fort que le prince Eugène, qui avance vers lui, ne lui donne bien du mal; je suis dans des angoisses à cet égard, et celte nouvelle, qui est arrivée hier, m'a réveillée plusieurs fois cette nuit.
Versailles, 9 septembre 1706.
Ma fille ne perd pas de temps pour avoir des enfants; elle est mariée depuis huit ans, et la voici enceinte pour la huitième fois. Je suis extrêmement tracassée aujourd'hui, car je suis très-inquiète au sujet de mon fils, qui est plongé par -dessus les oreilles dans ce siège de Turin, et qui se donne tellement de mouvcineiil, que c'est merveille s'il est encore en vie; ensuite je compte sur une lettre de mu tante, cl je n'en ai pas reçu.
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Versailles, IG septembre 1706.
Amélie m'a écrit ce qu'elle a répondu au roi de Prusse et m'a fait force plaisanteries ; je lui aurais répondu sur le même ton , mais depuis avant-hier j'ai perdu toute envie de rire et de plaisanter. On a reçu la nouvelle que les ordres de mon fils n'ayant pas été suivis, les lignes devant Turin ont été forcées; mon fils a reçu deux blessures graves : l'une près de la hanche, mais dans les chairs seulement; l'autre est un coup de feu dans le bras droit, sans que l'os ail été cassé; le chirurgien assure qu'il n'y a aucun danger; Dieu le veuille ! J'écrirai à Amélie et je répondrai à deux de ses lettres, mais j'ai encore aujourd'luii quatre lettres à écrire : on m'accable de lettres au sujet du malheur de mon fils.
Versailles, 24 septembre 1706.
Depuis deux jours je n'ai fait que pleurer; on m'assure que mon fils n'est pas en danger, mais ses souffrances me désolent : j'ai les yeux si enflés et si rouges que je ne peux plus y voir.
Versailles, 30 septembre 1706.
Le siège de Turin et la catastrophe qui l'a terminé ont failli coûter la vie à mon fils ; il a reçu une terrible blessure, mais depuis le 24 il est hors de danger. Cela me fait encore plus soupirer après la paix. J'ai été trois jours tellement tracassée, que je crois que j'aurais perdu la tête si cela avait duré. J'ai dit depuis longtemps qu'il faudrait faire lutter ensemble les deux
rois d'Espagne ' : celui qui aurait le poignet le plus robuste aurait l'avantage, et ce combat singulier, pour décider du sort du royaume, serait plus cbrélien que de faire verser le sang de tant d'hommes.
Maily, 4 novembre l'OG.
Plus on est dans une position élevée, plus on doit être poli, afin de donner l'exemple aux autres; il est impossible d'être plus poli que le roi, mais ses enfants et ses petits-enfants ne le sont pas du tout. Si je pouvais avec convenance revenir en Allemagne, vous m'y verriez bientôt; j'aime beaucoup te pays, et je le trouve plus agréable que tout autre, parce qu'il y a moins de ce luxe dont je ne me soucie pas, et plus de cette droiture et de cette franchise que je recherche ; mais, soit dit entrenous, on m'a mise ici contre mon gré; il faut que j'y reste et que j'y meure. 11 n'y a pas apparence que nous nous revoyions dans cette vie ; ce que nous deviendrons. Dieu seul le sait. *
Versailles, 19 novembre 1706.
M"* de Poellnitz a raison de suivre le conseil de saint Paul : « Celui qui se marie fait bien, celui qui ne se marie pas fait mieux.» C'eût été aussi mon avis, si j'avais pu agir selon mon idée; mais mon destin a été différent. Je puis vous donner de bonnes nouvelles de mon fils; il est arrivé ici lundi dernier, en poste,
* C'est-à-dire les deux prétendants au trône d'Espagne, Philippe V, petit-fils de Louis XIV, et l'archiduc Charles, qui fut plus lard empereur sous le nom de Charles VI.
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à rimproviste ; il est, grâce à Dieu, en bonne santé, mais il restera estropié toute sa vie; il ne peut remuer que le pouce et le premier doigt : les trois autres sont recourbés, et il ne pourra jamais les étendre ; s'il n'eût pas porté de cuirasse, il aurait reçu quinze blessures mortelles.
Versailles, 2 décembre 1700.
Nous avons ici la sœur et la nièce du comte de Frise : la nièce est un bel homme ' et la mère a de l'esprit; elles brillent fort ici.
Je n'ai de ma vie rien vu de plus aflVeux que la paix que le roi Auguste a conclue '' ; il faut qu'il ait été fou pour avoir signé de pareilles conditions : je ne l'aurais jamais cru aussi peu attaché à l'honneur, et j'ai honte pour l'Allemagne de ce qu'un de ses rois se montre aussi dépourvu de courage et de fermeté.
Mon fils va bien mieux : il est allé au bal, et il peut maintenant étendre tous les doigts et jouer do la flûte ; j'espère que les eaux de Bourbonne, où il ira ce printemps, le guériront complètement.
Versailles, 9 décembre 1706.
Je vous remercie de m'avoir envoyé la gazette ; je vois ainsi ce qui se passe en Allemagne, et, quoique ce ne soit plus des choses nouvelles, il vaut encore
' Ein schoenes Mensch, c'est-à-dire une belle femme. Nous avons dit que ces locutions étranges étaient très-familières à Madame.
* La paix d'Âltranstadt.
mieux apprendre du vieux que de ne rien savoir du tout.
Versailles, 23 décembre 1706.
Tous les c... ' devraient faire une pension au docteur piétiste, en ce qu'il prêche si fort contre l'adultère : si chacun lui donnait un écu, il serait bientôt très-riche ; mais il mérite d'être puni pour avoir écrit contre le roi de Prusse. 11 y a aussi ici une espèce de piétistes qu'on appelle quiétistes, maisils valent mieux que les piétistes d'Allemagne; on ne dit pas qu'ils soient débauchés. Le dernier roi de Siam, lorsque notre roi le lit engager à se convertir au christianisme-, répondit qu' il croyait que l'on pouvait être sauvé dans toutes les religions, et que Dieu, qui avait voulu que les feuilles des arbres ne fussent pas toutes exac-
^ Haneretj. Nous laissons ici en blanc un mot que Molière et Paul de Kock n'ont pas craint d'écrire en toutes lettres en tcte de certains de leurs ouvrages.
2 Voir une note de M. Walckenaër, dans son édition de La Bruyère (1845, p. 751 ). Il existe une lacune dans l'histoire de Louis XIV, relativement aux négociations qui eurent lieu sous son règne entre la France et cette puissance asiatique. Elles furent une portion d'un vaste plan formé pour étendre en Orient e commerce français. Il parait qu'il y eut une première ambassade qui périt en mer en 1080.
En 1684 ou 1686, Louis XIV donna deux ou trois audiences aux ambassadeurs siamois. Afin de satisfaire la curiosité publique, l'auteur du Mercure galant publia quatre volumes de supplément, intitulés : Ambassades de {Siam (1087 à 1688), dans lesquels se trouve éjjuisé tout ce qui concerne ces ambassadeurs. De tous les historiens du règne de Louis XIV, Reboulet est celui qui parle le plus en détail et pertinemment de cet événement (t. 11, p. 411 et 433); Sisniondi (t. XXY, p. 673) en fait mention assez peu exactement.
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tement de la même couleur verte, voulait aussi être honoré de diverses manières; qu'ainsi le roi de France devait continuer de servir Dieu de la façon dont il avait l'habitude, tandis que lui, de son côté, adorerait Dieu à sa manière; et que si Dieu voulait qu'il en changeât, il lui en inspirerait la volonté. Je trouve que ce roi n'avait pas tort. Je pense qu'il y a encore bien du temps à s'écouler avant que le jugement dernier arrive; nous n'avons pas encore vu l'antechrist; avant qu'il vienne, j'aurai souvent l'occasion de vous assurer de mon tendre attachement.
Versailles, 27 janvier 1707.
Ma iille m'a mandé la mort du prince Louis ' . Sa femme me fait compassion, mais je ne sais comment elle pouvait l'aimer si fort, car il était très-laid et débauché; il avait fort bien fait de chasser les moines qui lui avaient parlé avec tant d'impertinence. Il faut qu'il soit arrivé quelque chose d'extraordinaire à l'électeur [de Hanovre) pour qu'il soit content comme vous le dites; d'ordinaire, il n'est ni gai, ni bienveillant; peut-être est-ce que la princesse de Zolstern lui a donné dans l'œil, et rien ne rend plus joyeux qu'un nouvel amour.
Versailles, 3 mars 1707.
Je mange seule toute l'année, mais je me dépêche
' Louis-Guillaume I", margrave de Bade, célèbre général des armées impériales. Né à Paris en lG5o, il avait eu pour parrain Louis XIV qu'il combattit sans relâche. Il mourut le 4 janvier 1707, après avoir fait vingt-six campagnes, commandé à vingtcinq sièges et livré treize batailles.
autant que possible, car rien n'est ennuyeux comme d'avoir autour de soi vingt valets qui regardent ce que vous vous mettez dans la bouche et qui comptent tous les morceaux que vous avalez ; je ne reste donc pas une demi-heure à table ; le soir, je soupe avec le roi. Nous sommes cinq ou six à table; chacun s'observe comme dans un couvent, sans proférer une parole ; tout au plus un couple de mots dits tout bas à son voisin. Ce qui nous rend si sérieux ici, c'est une foule d'intrigues dont on ne peut parler sans se faire des affaires ; par exemple : un fou s'imagine, à Paris, qu'il peut faire venir un ange dans une chambre ; mon fils veut s'amuser de ce fou ; il va le trouver, et, entre autres impertinences, il lui demande combien de temps le roi a encore à vivre ' ; ceci peut vous faire juger du reste. J'aurais encore bien des choses à vous dire, mais il faut que je m'arrête, car il est sept heures
' A cet égard on peut citer une particularité singulière. Le chevalier du Jant, garde des médailles de Monsieur, publia, en 167 3, une Explication des prophéties de Nostradamus qui se peuvent appliquer à la guerre actuelle; en pâlissant sur les énigmatiques quatrains de l'astrologue provençal, il crut découvrir que Louis XIV vivrait soixante-seize ans. Le roi avait alors trente-cinq ans; cet âge a beaucoup d'avenir, mais les princes n'aiment pas trop qu'on leur en marque le terme ; était-il d'ailleurs possible d'admettre la supposition que Louis XIV était mortel? Ce qu'il y a de piquant, c'est que le chevalier du Jant rencontra presque aussi juste qu'une biographie , quoiqu'il eût le désavantage assez considérable de quarante-deux ans d'anticipation sur un fait. Louis mourut le 1 er septembre 1715, n'ayant pa? encore soixanle-dix-sept ans accomplis. Consulter Nodier, Mélanges d'une petite bibliothèque, p. 351; le livre de M. Barcstp S!:r Nostradamus, p. 50i; une noie de l'édition iii-12 des Historiettes de Tallemanl des Réaux, t. X, p. OU.
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et demie ; j'ai encore cinq lettres à écrire, et à neuf heures trois quarts il faut que j'aille au concert.
Marly, 13 mars 1707.
Je suis bien aise que ma tante se soit amusée à Brunswick; c'est bon pour la santé, et j'espère qu'elle prolongera sa vie. Il n'est pas étonnant qu'on ne trouve plus à Hanovre la gaieté qu'il y avait autrefois : l'électeur est si froid qu'il change tout en glace. Son père et son oncle n'étaient pas ainsi; ce sera pire encore quand le prince héréditaire aura à parler ; il ne sait pas du tout ce qui convient à un prince; c'est ce que je vois dans toutes ses actions.
Versailles, 27 mars 1707.
Je vois que vous croyez que mon fils est un prince du sang, mais il ne l'est pas; son rang est celui do petit-fils de France, ce qui est plus élevé et lui donne les plus grands privilèges : les pelits-fils de France s'asseoient devant les reines et montent dans leurs carrosses, ce que les princes du sang ne peuvent faire; ils sont servis par quartier, comme les enfants de France ; ils ont un premier écuyer, un premier aumônier, un premier maître d'hôtel; ils ont des gardes du corps et des Suisses de la garde; tout cela établit une grande différence. J'apprends avec plaisir ce qui se passe en Allemagne ; je suis comme les vieux cochers qui aiment encore à entendre claquer le fouet lorsqu'ils ne peuvent plus conduire; vous me faites donc grand plaisir de me mander ce qu'on fait et comment on s'amuse. Quoique le duc de Courlande soit I. 9
do mauvaise humeur et maladif, vous auriez dû le prendre, et vous vous seriez bientôt trouvée princesse douairière; il aurait fait votre fortune, car ces ducs passent pour avoir ramassé beaucoup d'argent. La beauté sans argent est une chose dont on ne se soucie plus.
Versailles, 30 mars 1707,
Ma tante écrit que la comtesse de Zintzendorf sait de belles histoires de revenants; je les apprendrais avec plaisir.
Je suis tellement dégoûtée de tout ce que je vois, que je suis devenue absolument une ermite au milieu de la cour; je ne fraye avec personne, si ce n'est avec mes gens ; je suis aussi polie que je peux avec tout le monde, mais je ne contracte avec personne des liaisons particulières, et je vis seule; je me promène, je vais en voiture ; mais, depuis deux heures jusqu'à neuf et demie, je ne vois plus figure humaine ; je lis, j'écris ou je m'amuse à faire des paniers comme celui que j'ai envoyé à ma tante. Il faut qu'il y ait quelque chose dans l'air qui rende la jeunesse d'à présent si fainéante. De mon temps ce n'était pas du tout la mode, et il me semble que notre gaieté venait du cœur et était plus propre à nous rendre heureux que tout ce que la jeunesse actuelle peut inventer pour sa commodité. Je pense bien, comme vous, que le monde a été mis à l'envers.
Marly, U avril 1707.
Je ne sais pas s'il y a en anglais des livres de piété plus attrayants que ceux qui sont écrits en français et
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en allemand; je les trouve tous extrêmement ennuyeux, excepté la Bible, dont je ne me lasse jamais, mais tous les autres m'endorment.
Versailles, 28 avril 1707.
Je vous remercie des médailles que vous m'avez envoyées, mais j'aurais voulu recevoir celles qu'on a faites contre la France; j'ai déjà les plus injurieuses, celles qui ont été fabriquées à l'époque du roi Guillaume' ; on peut ici les voir sans qu'il y ait à redire:
* Des détails curieux à l'égard de ces médailles satiriques se trouvent dans l'ouvrage de Klolz, Hlstoria nuinorum contumcliosorum, Aitenburgi, 17G5. Ils sont peu connus et nous espérons qu'on ne nous saura pas mauvais gré de les placer ici.
Médaille frappée en 1G68.
Le soleil levant éclaire une portion du globe terrestre sur laquelle on reconnaît la Belgique, la France, l'Espagne et l'Angleterre. ECQVIS CVRSVM INFLECTET. Revers : Le soleil au haut des cieux. Josué au milieu d'une mêlée de cavalerie. STETIT SOL IN MEDIO CŒLI. Au-dessous : LIB. lOSViE. C. X.
Un paysan hollandais montre du doigt un fromage sur lequel est écrit : FROMAGE D'HOLLANDE, et il regarde le soleil au milieu duquel est un Us : STA SOL, Exergue : XII SEP. 167 3. Revers : Cheval gaulois fuyant; IL. NE. SÇAIT. OY. ALLER. XllI NOV. 1673.
Au sujet de l'alliance, en 1668, de Louis XIV avec le sultan.
Un chrétien est livré aux flammes ; le roi de France, ayant par terre, près de lui, sa couronne, son sceptre et son épée, rend hommage au Grand-Turc qui est assis sur un trône, et auquel il oilre deux sacs pleins d'argent. GALLIA SVPPLEX. Ati-dessoïis : VIUO IMMORTALI. Revers : AMICUS TVRCA. AMICI ALGLRINI. AMICI DARBARl. CHR16TIAN0RVM OSOR ET HOSTIS. 1689.
Télé du roi. LVDOVICVS MAGNYS REX. Revers : Le roi rentre à Versailles dans un char que trainent deux femmes :
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BIBUOTHECA
le roi et les ministres les ont eux-mêmes ; ne faites donc point de façon pour me les faire passer à la première occasion.
Marly, 19 mai 1707.
Je ne suis pas étonnée que l'électeur [de Hanovre) ne s'informe pas de vous ; il ne s'intéresse à personne ; mais il lui arrive ce qui survient à de pareilles gens, personne ne s'intéresse à eux. 11 ne se pique pas d'être poli, et on le voit bien d'après ceux qui sont à sa
une troisième le précède portant au bout d'un bâton un sac vide, sur lequel est un 0 (un zéro). VEr<lT, VIDIT SED NON VICIT. Au-dessous : A BELG. EXPEDITI. REDVX VERSAL. M. IVN. MDCXGIII.
La tête du roi Guillaume, WILHKLMVS 111. D. G. ANG. SCO. FRANC. ET HIB. REX. Revers : Un coq et des poules fuyant devant un renard. NIL CANTVS NIL NVMERVS.
Le soleil obscurci par un nuage, un lis flétri. NVNC GLORIA TRANSIT. Revers : Une forteresse dont s'éloignent des assié- L-eants. NEC AVRO NEC ARMIS. Au-dessous : RHEINFFL ET S. GOAR OBSIDIO IRRISA GALI.IS FVG. II lun. MDCXCIII.
La prise de Lille, les revers éprouvés quelquefois par Philippe V, en Espagne, provoquèrent des médailles qui montrent le coq gaulois fuyant devant le lion britannique.
La reine Anne endormie sous un pavillon auprès duquel des hommes tenant une corde coupent les cheveux à Louis : PHl- LISTER VBER DIR SIMSON. Au bas : POST VARIAS VRBES ET DVACYM GALLIS EREPTVM D. 27 IVN. 1710. Revers : La reine joue de la harpe. Louis, en costume de malade, chante en se soutenant sur deux béquilles. — Il faut s'aceoutumer aux dames. Au bas : LUDOVIC. MAGN. ANNA ILLO MAIOR.
Tcte couronnée de lauriers : CAROLVS 111. HISPANIAR. ET INDIAR. REX C.\THOL. Revers : Le roi Philippe, fuyant, dit à un jésuite : QVEM FVGIAM NOVI AD QVEM AYTEM FVGIAM NEQVAQUAM.
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 101
cour, car il est impossible de voir quelqu'un plus lourd et plus maussade que le jeune comte de Plattcn ; s'il ne m'avait pas été recommandé chaudement par ma tante, et si son père et sa mère n'avaient été de mes bons amis, je l'aurais laisse mettre en un endroit ou il aurait eu tout le temps de faire des réflexions et d'apprendre à vivre, car il avait bien mérité la Bastille, mais de graves raisons m'ont amenée à le sauver.
Il y a aux Invalides rm Allemand (le roi croit qu'il est du Palalinat) qui a cent neuf ans et qui a une fille de vingt-deux ans. Je voudrais que ma tante arrivât au moins à cet âge.
Il n'y a plus à la cour que tristesse, ennui et méfiance ; on répand contre le roi et contre les généraux et les ministres des libelles qui sont un témoignage de la grande méchanceté de ce temps-ci '. .
' Madame veut sans doute parler des chansons et des couplets qui circulaient sans relâche ; les plus malins étaient l'œuvre d'une des lilles naturelles de Louis XIV, la terrible duchesse de Bourbon. Cette femme hardie et moqueuse ne vit pas plutôt Mme fje Maintenon sur le Irùne, qu'elle la persécuta de ses couplets ; la dé vol ion et les malheurs du roi en étaient le sujet ordinaire et le thème éternel :
Tant que vous fûtes libertin, Vous étiez tnaîtic du deslin,
Landerirette; Ah! pouiquoi changer de parti?
Lande ri ri.
On reconnaît la touche âpre de cette princesse dans deS couplets relatifs au retour du duc de Bourgogne revenant de l'armée après une triste campagne :
L'on nous dit que le Bourguignon Revient avec peu de renom :
Prenons garde qu'il ne nous morde ;
Marly, 28 juillet 1707.
11 n'y a pas encore deux empereurs ; mais s'il était vrai, comme on l'assure, que le roi de Suède veut se faire déclarer roi des Romains, la chose pourrait bien arriver. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu des spectacles aussi étranges que ceux auxquels on assiste nostro seculo. Je nai pas écrit à Villars, parce que j'ai
Ne prononçons jamais son nom ; Il seroit sans miséricorde, Car il est dévot et poltron.
En fait d'ouvrages dirigés alors contre le gouvernement français, et dont les auteurs se cachaient en Hollande, nous mentionnerons :
Les Héros de la ligue ou la Procession monacale conduite par Louis XIV, pour la conversion des protestants ; Paris, chez le père Péters (Amsterdam, 1691, in-4).
Ce volume se compose de vingt-qualre figures dans lesquelles le roi, Mme de Maintenon, le père La Chaise et autres personnages importants sont travestis d'une manière grotesque. M. Léon de Laborde, dans son Histoire de la gravure en manière noire. donne de curieux détails sur cet ouvrage ; quelques-unes des planches ont été reproduites dans les Mémoires de M. de Maurepas (1792, 4 vol. in-8) et dans le Musée de la Caricature ( 1834, livraisons 33 etsuiv.).
Citons aussi le Recueil de pièces héroïques et historiques pour servir d'ornement à VHistoire de Louis XIV, imprimé pur Jeun de Montespan, à Gisors, 1693, in-fol. Ce livre trèsrare se compose de treize estampes satiriques, et, d'après une noie du savant bibliographe Mercier de Saint-Léger, il a eu pour auteur et pour graveur F. I. de Puerchemeck, lequel, pour ce méfait, a été arrêté, emprisonné à la Bastille, et peut-être même mis à mort.
Le Catulogue de la bibliothèque de M. Leber ( t. III, p. 212) icureniie une note intéressante au sujet de ce volume, dont ou connaît à peine deux ou trois exemplaires.
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 103
pensé, comme il est sorti de la Souabe, que c'était inutile, mais je le ferai si vous croyez que ce soit à propos ; en attendant, j'ai écrit à ma tante. Je crois que tous les généraux allemands sont devenus tous.
Versailles, 14 août 1707.
Le duc de la Trcmouille, fils de la princesse de Tarente', est dans une terrible afiliction, car il a perdu sa femme : les médecins l'ont tuée, tout comme notre feue reine. Elle avait un abcès ; on l'a saignée si souvent que l'abcès est crevé : elle est morte en quelques jours. Ma tante m'écrit que le prince héréditaire n'ira pas à Tarmée avec son père ; c'est une chose fort ridicule de rester assis auprès de sa femme lorsque le monde entier est en feu. Le duc de Bourgogne et son frère le duc de Berry partent le 25 pour rejoindre en Provence l'armée contre le duc de Savoie ; le plus jeune va comme volontaire, l'aîné commandera l'armée. Je crois, ma chère Louise, que vous et moi nous amions fait de di^ôles de généraux ; si nous avions eu du bonheur, on nous aurait admirées autant qu'on blâme ceux qui ne réussissent pas.
Marly, 21 août 1707.
Si je n'aimais pas l'impératrice comme je le fais,
* Amélie de Hesse, qui avait épousé en 1647 le duc de La Trémouille, prince de Tarente ; elle le perdit en 167 2 ; elle était fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel, et tante trèschérie de Madame, qui lui écrivait de longues lettres. 11 est fort question de cette princesse dans les lettres de MiiJe de Sévigné, qui la connut intimement en Bretagne (Voir les Mémoires de M. Walckenaër, t. V, p. 292 et suiv.), et qui constate que cIkz Madame on baragouinait de l'allemand du matin au soir.
j'aimerais mieux que le roi de Suède fût empereur d'Allemagne, plutôt que tout autre, puisqu'il est de notre maison ; mais je ne peux vouloir de mal à l'impératrice, et, pour tout arranger, je désirerais que l'empereur mourût et qu'elle partageât le trône avec le roi de Suède. On pense qu'il se passera bientôt quelque chose en Allemagne, car les deux armées sont à se canonner. Je n'ai pas voulu en rien dire à ma tante, de peur de l'inquiéter à l'égard du péril où peut se trouver bientôt son fils l'électeur. Villars n'est pas du tout un poltron , et s'il recule, il faut qu'il ait des raisons.
Versailles, l'"" septembre 1*07.
Vous aurez appris ce qui s'est passé à l'égard du siège de Toulon. Il fait ici un temps froid et trèsmauvais : l'électeur de Brunswick trouvera les chemins détestables. Je trouve fort joli ce que le général Thunge a écrit à l'empereur. Je voudrais bien bavarder davantage, mais je ne sais rien de nouveau, et il est temps d'aller à l'église.
Fontainebleau, 14 septembre 170T.
Vous savez que nos princes ne se mettent pas en campagne; Toulon s'est sauvé sans eux; un proverbe dit : a Qui trop embrasse mal estreint. » On a voulu attaquer à la fois Toulon et Marseille ; ces deux projets ont manqué l'un et l'autre.
Lorsque je construis quelque château en l'air, je pense à aller trouver ma tante à Hanovre et à vous voir toutes autour de moi ; mais lorsque je pense en-
nE MADAME LA DUCHESSE d'orLÉANS. 105
suite que c'est impossible, je suis toute triste. Comment est-il possible que vous vous souveniez si bien de tous les plats que j'aime? Il y a bien trente-six ans que nous n'avons mangé ensemble; rien que de lire ce que vous me dites là-dessus m'a donné de l'appétit.
Fontainebleau, 16 septembre 1707.
Le duc de Savoie n'aurait pas dû traiter si mal les Provençaux s'il voulait les attirer à lui ; il aurait dû se rappeler qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre: le pillage, l'incendie, le viol l'ont rendu tellement odieux, qu'on se battait contre lui avec un acharnement extrême, et qu'on aimait mieux mourir que de se rendre ' . Je reçois en ce moment des nouvelles d'Espagne qui me donnent de l'inquiétude: mon fils a été atteint d'une forte fièvre. Tous ses gens ont été malades. Il m'écrit qu'il est d'ailleurs hors d'affaire, et que ce n'est que le résultat de la fatigue.
Versailles, 27 octobre 1707.
Nous avons reçu hier la bonne nouvelle que mon fils
* Les recueils manuscrits contiennent de nombreuses pièces ùe vers sur l'expédition malheureuse du duc de Savoie, mais elles sont, pour la plupart, fort plates ; nous n'y avons remarqué que le couplet suivant comme empreint de malice :
Feras-tu des sottises, Savoyard, tous les jours?
Toutes tes entreprises I
Se tournent à rebours ; Je Tois avec douleur ta dernière incartade : Tu ne prendras Toulon,
Don, don, Que lorsque l'on verra, là, là, Commander La Feuilladc.
a pris d'assaut la ville de Lérida ; la défense aurait été des plus vigoureuses : les femmes et les moines étaient venus combattre sur la brèche, mais les nôtres ont tout enlevé ; la garnison et les habitants se sont réfugiés dans le château ; le prince de Darmstadt a prié mon fils de permettre aux moines et aux femmes d'en sortir, mais mon fils n'a voulu laisser sortir personne : il a répondu qu'il ne voulait pas se priver d'adversaires aussi courageux, et que, puisqu'ils avaient si bien défendu la ville, il serait charmé de les voir défendre aussi le château. Nous espérons que la famine les forcera à se rendre. Ce ne sera pas un petit honneur pour mon fils d'avoir pris une ville qu'avaient attaquée inutilement deux généraux célèbres. Monsieur le Piince et le duc d'Harcourt.
Versailles, 24 novembre 1707.
Je suis honteuse de ne vous avoir pas répondu plus tôt; mais, depuis huit jours, j'ai reçu tant de visites et de lettres de félicitations à cause de la prise de Lérida, que je ne sais plus où j'en suis. Dès que ce moment de presse sera passé, j'écrirai plus régulièrement; aujourd'hui j'ai encore cinq longues réponses à écrire avant de me mettre à table. Puisque les hussards de Villars font des courses jusqu'aux environs de Francfort, vous faites très-bien de ne pas voyager sans escorte.
Il est absurde qu'on veuille en Allemagne entraver nos correspondances; ni vous ni moi ne nous mêlons de politique. Je suis bien aise d'apprendre que la bonne ville d'Heidclbcrg ait été si bien rebâtie ; Dieu veuille
DE MADAME LA DUCHESSE d'orLÉANS. 107
la préserver de nouveaux malheurs ! Depuis la mort (le M. Louvois, on ne brûle plus comme de son temps; j'espère ainsi que la ville ne sera plus incendiée.
Versailles, 10 janvier 1708.
Je voudrais savoir si l'église du Saint-Esprit et le pont du Necker sont rebâtis? Pourquoi l'électeur ne fait-il pas réparer le château ? il en vaut bien la i>eine. Heidelbwg est en fort bon air, mais il est encore meilleur au château que dans la ville.
Versailles, 12 janvier 1708'.
Écrivez à M""* de Degenfelt qu'elle peut envoyer son fils ici, j'en aurai soin. Dites-lui qu'il faut qu'il ait un passe-port, autrement il ne pourrait venir ; il faut aussi bien expliquer combien de gens il amène avec lui ; quand vous m'aurez écrit tout cela, je vous enverrai le passe-port. Vous ne me dites pas si vous avez reçu les deux bouteilles du remède du docteur Gendron que j'ai envoyées. Dites bien à votre sœur de ne pas m'écrire tant que ses yeux ne seront pas tout à fait guéris.
Meudon, 3 septembre 1708.
Vous croyez que dans l'armée il n'y a pas beaucoup de gens qui aient le vice abominable si répandu chez les Français, mais vous vous trompez fort : les Anglais ne valent pas mieux et sont tout aussi corrom-
1 Les manuscrits examinés par M. Menzel ne renferment qu'un très-petit nombre de lettres écrites en 1708.
pus. Vous me faites rire quand vous croyez que ce péché n'existe pas en Allemagne; je vois que vous n'êtes pas au fait des choses : sans mon frère Charles- Louis qui intervint, le petit prince d'Eisenach, qui a été tué en Hongrie, aurait tué le prince de Wolfenbuttel, qui voulait lui faire violence. Charles-Louis m'a assuré que toute l'Autriche était infectée de ce vice. L'infidélité chez les hommes est regardée comme rien du tout, et l'infidélité chez les femmes est aussi chose bien commune en ce monde. Tout le reste que vous citez n'est que des faiblesses humaines auxquelles on ne peut échapper, parce que nous sommes tous des créatures humaines : si nous étions tous parfaits, nous n'aurions pas besoin de la passion du Christ, qui est nécessaire pour couvrir nos fautes.
Versailles, 25 octobre 1708.
Je suis fort affligée et j'ai bien mal à la tête et aux yeux, car j'ai perdu hier une bonne et fidèle amie, la comtesse de Beuvron ; je vous promets de vous écrire dorénavant chaque semaine , car depuis que cette pamTe femme est morte, à laquelle j'écrivais chaque jour de longues lettres , j'aurai plus de temps. Elle avait du mérite, de l'intelligence et m'était fidèle, et c'est ce qu'on trouve rarement. Je suis bien peinée que l'électeur ne fasse pas réparer ce pauvre cher château d'Heidelberg; c'est vilain de la part de celui qui est le chef de la race.
Versailles, 1er novembre 1708.
Sans vouloir se vanter, on peut dire qu'il y avait
DE MADAME LA DÛCIIESSE d'oP.LÉANS. 1C9
plus de politesse à notre cour qu'à celle d'à présent : rien de ce qui regarde le temps jadis ne me déplaît, et vous me faites un vrai plaisir d'en parler; j'aime à apprendre ce qu'il y a de nouveau et à voir ainsi la dilTérence. Ètes-vous assez simple pour croire que les jeunes gens, à l'époque actuelle, vivent sans maîtresse y en avoir n'est pas du tout un déshonneur.
Versailles, 17 novembre 1708.
Je ne serai jamais fatiguée d'avoir de vos lettres; au contraire, je suis toujours bien aise quand j'en reçois, car j'ai toujours le cœur allemand, et j'éprouve constamment un sincère plaisir à savoir ce qui se passe dans notre bon Palatinat.
Versailles, 15 décembre 1708.
Quand nos bons et braves Allemands veulent imiter ce qui se fait de bien en France, ils sont dignes d'éloges , mais il est ridicule de prendre pour modèle ce qui est ici condamné ; les hypocrites ne sont que trop nombreux en ce pays , et tout ce qu'il y a de plus répréhensible se couvre sous ce manteau , ce qui est une in>ure pour la dévotion.
Marly, 9 février 1709.
Une de mes petites chiennes a sauté sur la table, s'est saisie de ce papier, et a déchiré un mot, comme vous le voyez : la dame qui a fait cette belle action s'appelle Caudace, née Robe, et ce dernier nom lui a été donné parce que sa mère. Charmille, est accouchée sur ma robe. Madame la princesse (de Condé)
ciail avec moi ; nous causions cnsemblo, assises sur un canapé : voilà que Charmille, qui était derrière moi, se met à se plaindre et à remuer, comme elle faisait toujours lorsqu'elle voulait être caressée. Madame la princesse me dit : « Vostre chiene ce demaine, qu'a-telle?» Je dis : «Elle veux que je la caresse.» Je jiasse la main derrière moi pour la caresser, et je la trouve toute mouillée; ellevenait à l'instant de mettre bas ses petits chiens sur ma robe, qui était étalée autour de moi. Madame la princesse en rit de bon cœur; mais c'est une vieille histoire, et il y a trois années de cela.
11 y a eu beaucoup de gens gelés dans les campagnes; des bandes de loups font aussi d'affreux ravages : ils ont dévoré le courrier d'Âlençon et son cheval ; devant la ville de Mons, deux loups ont attaqué un marchand : un lui sauta à la gorge et commença à déchirer son justaucorps ; il cria : deux dragons qui se promenaient hors de la ville vinrent au secours du marchand ; l'un tire son épée, et en perce le loup de part en part; le loup laisse le marchand, saute sur le dragon et le saisit par le cou. Son camarade s'empresse de venir à son secours, et il abat le loup, mais déjà la cruelle bête avait étranglé le dragon. Le second loup vient par derrière, terrasse l'autre dragon et le mord par derrière. Lorsqu'on arriva de la ville pour prêter assistance, on trouva deux dragons et un loup étendus morts ; l'autre loup s'était enfui.
Versailles, 16 février 1709.
J'ai reçu la triste nouvelle que notre tante, la prin-
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 111
cesse Louise de Maubuisson, était enfin morte après une longue maladie ' ; elle avait un âge après lequel il était difficile d'aller bien loin, car elle a\ait quatrevingt-six ans et neuf mois ; sa perte m'a cependant affligée jusqu'au fond du cœur. La bonne princesse m'aimait mieux que ses autres nièces. Je crains aussi que cette mort n'affecte vivement notre chère tante rélectrice et que sa santé n'en souffre.
Versailles, 2 mars 1709.
Je n'ai de ma vie vu une époque aussi triste : les gens du peuple meurent de froid comme des mouches. Les moulins se trouvent arrêtés, et cela a fait mourir beaucoup de gens de faim '. Hier, on m'a raconté une douloureuse histoire au sujet d'une femme qui a volé un pain à Paris, dans la boutique d'un boulanger : le boulanger veut l'arrêter ; elle dit en
1 Cette abbesse, dont Madame parle souvent, était Louise- Hollandine, fille de l'électeur palatin Frédéric V, roi de Bohême. Née en 1622, elle embrassa le catholicisme en 1659, et fut nommée abbesse de Maubuisson en 1664. Dans quelques autres lettres qu'on verra plus tard, Madame donne des mœurs de sa tante la plus mauvaise opinion.
* Ces calamités fournirent l'occasion de se moquer des ministres très-peu capables qui gouvernaient alors. Nous citerons à cet égard un couplet que renferment les recueils manuscrits :
Après les cruelles horreurs
D'un hiver effroyable, Nous croyions goûter les dorcours
D'un printemps agréable.
Le vent, la grêle, les brouillards
Causent mille désastres ; N'est-ce point quelque Chamillard
yui gouverne les astres ?
112 C0RnE5P0NDANCE
pleurant : « Si l'on connaissait ma misère, on ne voudrait pas m'enlever ce pain , j'ai trois petits enfants tout nus; ils demandent du pain ; je ne puis y tenir, et voilà pourquoi j'ai volé celui-là. » Le commissaire devant lequel on avait conduit la femme lui dit de le mener chez elle; il y vint, et trouva trois petits enfants empaquetés dans des haillons et assis dans un coin, tremblants de froid comme s'ils avaient la fièvre; il demanda à l'aîné ; «Où est votre père?» L'enfant répondit : « Il est derrière la porte. » Le commissaire voulut voir ce que faisait le père derrière la porte, et il recula saisi d'horreur : le malheureux s'était pendu dans un accès de désespoir. Pareilles choses arrivent chaque jour. On m'écrit de Paris qu'une jeune fille avait prédit l'époque de sa mort, et qu'elle avait annoncé en outre que cette année il y aura une grande bataille livrée près de Béthune, que les Français remporteront la victoire, et qu'une paix générale en sera la conséquence. Reste à savoir si la prophétie se réahsera; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que la jeune fille est morte le jour et l'heure qu'elle avait annoncés. On dit aussi que parmi les sauvages du Canada il y en a qui connaissent l'avenir. Il y a dix ans qu'un gentilhomme français, qui a été page du maréchal d'Humières, et qui a épousé une de mes dames d'atour, amena avec lui un sauvage en France. Un jour qu'on était à table, le sauvage se mit à pleurer et à faire des gTÙnaces. Longueil (ainsi s'appelait le gentilhomme) lui demanda ce qu'il avait et s'il soutîrait. Le sauvage ne fit que pleurer plus amèrement. Longueil insistant vivement, le sauvage lui dit : « iNe me force
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 113
pas à le dire, car c'est toi que cela concerne, et non pas moi.» Pressé plus que jamais, il finit par dire : « J'ai vu par la fenêtre que ton frère était assassiné en tel endroit du Canada, » par telle personne qu'il lui nomma. Longueil se mit à rire, et lui dit : «Tu es devenu fou. » Le sauvage répondit : « Je ne suis point du tout fou; mets par écrit ce que je t'annonce, et tu verras si je me trompe. » Longueil écrivit, et six mois après, quand les navires du Canada arrivèrent, il apprit que la mort de son frère était arrivée au moment exact et à l'endroit où le sauvage l'avait vu en l'air par la fenêtre. C'est une histoire très-vraie.
Marly, 5 mai 1709.
Lundi, j'ai à écrire aux deux reines d'Espagne, ainsi qu'à la duchesse de Savoie, et à travailler avec mes hommes d'affaires pour régler les payements et les comptes. Mardi, je recevrai les visites des ambassadeurs et des envoyés, et après midi j'écrirai à ma fille et à trois de ses enfants qui m'écrivent déjà. Mercredi, j'écris à la duchesse de Hanovre et à Modène, et je réponds aux lettres qui sont sous ma main. Jeudi, j'écris encore à Hanovre, et je vais quelquefois à la prière du soir et au salut, ainsi que le dimanche. Vendredi, j'écris derechef à Lunéville; samedi est le seul jour où je n'aie aucun courrier.
Versailles, 8 juin 1709.
Je suis bien aise pour les pauvres habitants du Palatinat que l'électeur se soit résolu à mieux traiter ses sujets. Quand ceux qui ont été dans la Pensylvanie
l'apprendront, ils reviendront bientôt. Je désire aussi de tout mon cœur que l'électeur vous contente ; il est bien sûr que si j'avais eu le bonheur d'être un homme, et si j'étais devenu électeur, vous auriez eu pleine satisfaction et mes sujets aussi.
Je suis ici fort délaissée, car tous, jeunes et vieux, courent après la faveur; la Maintenon ne peut me souffrir; la duchesse de Bourgogne n'aime que ce que cette dame aime; j'ai fait de mon mieux pour me concilier cette personne toute-puissante, mais je n'ai pu y parvenir. Je suis ainsi exclue de tout, et je ne vois le roi qu'à souper. Je ne peux agir que d'après la volonté des autres; j'étais moins liée lorsque Monsieur vivait. Je n'ose pas coucher hors de Versailles sans la permission du roi ; je n'ai donc pas tort de me souhaiter auprès de vous dans notre cher Palatinat, mais Dieu ne veut point qu'ici-bas on soit pleinement satisfait. Amélie et vous êtes libres, mais vous avez de mauvaises santés; moi je suis dans l'isolement, mais j'ai, grâce à Dieu, une santé parfaite. Vous vous trompez bien si vous croyez qu'on n'entend pas ici des lamentations: nuit et jour on n'entend pas autre chose ; la famine est telle que des enfants se sont mangés les uns les autres. Le roi est tellement résolu à continuer la guerre qu'il a hier remplacé son service d'or par de la vaisselle de faïence; il a envoyé tous les objets qu'il avait en or à la Monnaie, afin de les con\erlir en louis.
Versailles, 13 juillet 1709.
Je suis très-vexée aujourd'hui, j'ai bien tles ennuis: un trésorier m'a horriblement volée ; cela me donne
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 115
beaucoup d'ouvrage. On est trop intéressé dans ce pays; il en résulte que toutes les charges se vendent et s'achètent, de sorte que fort souvent elles tombent dans les mains de fripons. C'est vraynent pénible et fâcheux ; mais, comme dit le proverbe : « Où la gesvre {la chèvre) est liée, il faut qu'elle broutte. »
Versailles, 20 juillet 170D.
Je n'ai rien de neuf à vous dire, si ce n'est que je me trouve dans un grand labyrinthe, car mon trésorier m'a volé plus de cent mille écus et me laisse sans un liard, ainsi que mes gens. En attendant qu'on lui fasse rendre compte, il est impossible de vivre sans une obole; mais c'est ma destinée d'être toujours livrée à toutes sortes de contrariétés. On continue de répandre des chansons contre le roi et contre la cour, mais il ne faut pas en parler par la poste ' .
* Les recueils manuscrits renfernipnt nombre de ces chansons dont parle Madame ; nous en reproduirons ici quelques-unes qui portent la date de 1709, et que nous croyons inédites :
Après le retour de Torcy, Malgré notre misère, 11 falloit prendre uq bon parti,
On résolut la guerre ; On réforme le Bourguigaon, La faridondaine, la faridondon, Il avoit pourtant bien servi
Biribi, A la façon de Barbari, Mou ami.
Le Dauphin étant fui-ibond,
A dit dans sa colère :
Cbamiilard n'est rien qu'un oison,
ftlarly, 24 août 1709.
Je voudrais que vous pussiez être ici avec nous pour voir comment le^ jardins sont beaux ; mais il faudrait
Il nous perdra, mon père, De mêoie que votre ^e'.ioii, La faridoudaine, la faridondou ; Vous les avez tous trois choisis,
Biribi, A la façon de Barbari,
Mon ami.
Le roi en fronçant le sourcil,
Songea à cette affaire.
Et pour satisfaire son fils.
Changea le ministère, Et par cette grande action, La faridondaine, la faridondon.
Il fait trembler les ennemis,
Biribi, A la façon de Barbari,
Mon ami.
Les Hollandois ayant appris
Ce qu'on venoitde faire, Auii alliés ils ont écrit.
Continuons la guerre ; Voisin instruit par Mainteuon, La faridondaine, la faridondou, Uetablira le grand Louis,
Biribi, A la faç jn de Barbari, Mou ami.
Pour bien régler nosiutérèts
Et finir nos misères.
On a nommé deux bous sujets
Plénipotentiaires*, Ce sont gens du fort grand renom, La faridondaine, la faridondon,
• Le maréchal d'Uxellcs et l'abbé de Polignac,
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 117
pouvoir s'y promener avec des gens agréables et bons, et non avec des personnes qui se haïssent et se méprisent mutuellement, sentiments qu'on rencontre ici
Et partout ils ont réussi,
Biribi, A la façoD de Barbari,
Mon ami.
Les fléaux d'Egypte on ressent,
Tout gèle, l'air infecte, Que d'impôts, que d'édits sauglants !
Maltoticrs, fiers insectes, Scorbut, famine et d'Argenson, La faridondaine, la faridondon.
Qui dans nos maux nous ont servi,
Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.
Vous me demandez des nouvelles De notre languissante cour ; Seigneur, en voici de nouvelles Sur la politique et l'amour.
Louis, toujours de gloire avide.
Mais dépérissant à vue d'oeil, Par l'ambition qui le guide Se fait escorter au cercueil.
Sa sempiternelle maîtresse, Plus souveraine que jamais.
Malgré le mal qui nous oppresse, Ne veut point qu'on fasse la paii.
Le Dauphin, bourgeois de Versailles, Chasse, mange et se divertit; La Cbouin, cette vieille médaille.
Seule l'occupe et le ravit.
Bourgogne, dévot et stupide.
Passe les jours eu oraison
plus aisément que ceux de l'amitié. Mercredi dernier, je fus à Paris; tout y était en alarme à cause de la disette du pain. Comme j'allais au Palais-Royal, on me
Plus raffolé d'Adélaïde, Qu'un aveugle de son bâton.
Pour lui dissimulant sa haine, Elle contraint tous ses désirs, Kt déjà Toudroit être reine, Pour goûter de libres plaisirs.
Dans les bras de sa jeune femme Berry reste jusqu'à l'ennui. Mais on dit que la pauvre dame N'est pas fort contente de lui.
De Conti, ancienne douairière, Ayant perdu ses agréments, Ne pouvant pins charmer son frère, Cherche et ne trouve pas d'amants.
Monsieur ayant eu la faiblesse De proscrire la d'Argenton, Qui voudroit être s'a maîtresse Qu'une élève de la Fillonî
Il fait succéder à la gloire La musique et la volupté; On le nommera dans l'histoire Le héros de la volupté.
Au Roi.
Qu'est donc devenu ce temps Où, maître de la victoire.
Comblé d'honneurs et de gloire, Tu commandois même aux vents?
Par quel accident sinistre Es-tu donc en désarroi ? — Généraux, femmes, ministres, M'ont réduit où tu me vois.
Sun Là Famille Rovalb.
Le grand-père est un fanfaron, Le fils un imbécile,
DE MADAME LA DtiCHESSE d'oRLÉANS. 119
criait : Il y a une révolte; il y a déjà quarante personnes de tuées. Une heure après, le maréchal de Boufflers et le duc de Grammont avaient tout apaisé : nous allâmes tranquillement à l'Opéra, et samedi nous revînmes à Versailles.
14 septembre 1709.
Nous avons, il y a quatre jours, perdu une bataille près de Mons'. Le carnage a été horrible et la perte énorme de part et d'autre ; on ne voit que des larmes et des ligures au désespoir. M"^ Dangeau, qui est née de Loweinstein % a son fils unique atteint d'une bles-
Le pelit-ûls un grand poltron.
Oh ! la belle famille !
Que je vous plains, pauvres François,
Soumis à cet empire !
Faites comme ont fait les Anglois,
C'est assez vous en dire.
Que Marly toujours l'occupe Parles soins de ses jardins.
Et qu'il soit toujours la dupe Des bigots et des catins ; Dieu ! quel avenir sinistre.
Sans général, sans ministre '.
Je me ris de sou destin Pourvu que j'aie du vin.
La palme de l'insolence reste peut-être à une épigramme que Loménie de Brienne attribue à Bussy, et qui fait allusion au surnom de Dieudonné conféré à Louis XIV, lors de sa naissance :
Ce roi si grand, si fortuné, Plus sage que César, plus vaillant qu'Alenandre, On dit que Dieu nous l'a donné.
Hélas ! s'il vouloit le reprendre.
* La bataille de Malplaquet.
* Nous en avons déjà parlé ; ajoutons que cette dame jouis-
sure terrible. On lui a coupé la cuisse, et on ne sait s'il en réchappera.
Je crains que M"* de Degenfelt n'ait aussi perdu un fils dans celte horrible journée ; je suis bien peinée à cause de toutes les douleurs dont je suis témoin et de tous les gens de ma connaissance qui ont succombé. La landgrave de Darmstadt est morte, et je crois que l'électrice douairière palatine ne tardera pas aussi à la suivre. On peut appliquer à ces deux princesses le vieux vaudeville :
Dans la rue de la Tournelle Un coup de foudre est tombé :
Il n'a pas cassé de cervelles.
Car il n'en a pas trouvé.
Elles n'avaient ni l'une ni l'autre beaucoup de bon sens. Je me souviens encore parfaitement de la vieille
sait à la cour d'une haute considération. Mme de Maintenon la prit en affection ; Saint-Simon vante sa vertu, et dit que « dans un mariage du goût du roi et peu du sien, elle vécut comme un ange. » Quant à son tils, qui portail le nom de CourciUon, c'était, d'après les mémoires du temps, un original sans copie; beaucoup d'esprit, un fond de gaieté et de plaisanterie inépuisable, une débauche effrénée, une effronterie à ne rougir de rien. A la suite de sa blessure, son père voulait qu'il prit un confesseur; le fils demanda le père de La Tour, oratorien, qui déplaisait à Louis XIV. A ce nom, Dangeau frémit des pieds jusqu'à la tète, et il ne fut plus question de confession. Le père de La Tour lui-même ne fut pas à l'abri des traits lancés par les coupletiers habitués à ne rien respecter. Les recueils manuscrits présentent, sous la date de 1697, les vers que voici :
Il fait vêtir la Montespan
D'étamiue et de bure.
Mais que vend ce charlatan?
Turelure, De l'onguent pour la briVurc. ' "
DE MADAME LA DUCHESSE It'oRLÉANS. 121
électrice palatine ; je l'ai vue à Heidelberg, lorsqu'elle était encore duchesse de Neubonrg, elle avait d'étranges proverbes; elle embrassait son mari devant tout le monde et l'appelait mon angelli. Je doute que l'affaire de mon trésorier puisse s'arranger sans que j'y perde, car le coquin a très-certainement volé plus d'argent qu'il n'en possède. Mon fds ne me paye jamais ce qu'il devrait me donner. Ses campagnes en Espagne, où on l'a laissé manquer de tout et où il a été forcé de tout payer avec son propre argent, l'ont absolument ruiné : ce qu'il a été obligé de dépenser est affreux. Le roi ne lui a jamais envoyé un sou : voyages, campagnes, sièges, il a fallu qu'il fit les frais de tout. Je n'ai de ma vie vu une époque aussi malheureuse et aussi misérable que celle où nous nous trouvons : Dieu veuille qu'une bonne paix vienne changer tout cela !
Il est assez ordinaire aux Franciscains de prêcher d'une façon ridicule; je n'ai jamais entendu parler du père Abraham'.
Versailles, 18 octobre 1709.
J'ai reçu vos lettres d'Heidelberg et de Francfort, et j'y ai répondu, mais mes lettres pour vous, chère Louise, sont toutes dans le paquet pour ma tante que l'on garde si longtemps qu'il y a de quoi nous rendre toutes folles; c'est à quoi les ministres et les toutes-
* Abraham de Sainte-Claire, de l'ordre des Ausustins, mort à Vienne en 1709, se rendit fameux par ses sermons où il mêlait des plaisanteries et des petits contes ; son originalité comique le faisait écouter.
122 CORRESPONnANCE
puissantes dames réussissent Jjeaucoup mieux qu'à gouverner ce royaume.
Versailles, 26 octobre 1709.
Tout ce qu'on voit et entend est chose affreuse; nous nous trouvons dans une bien funeste époque : si l'on sort, on est suivi d'une foule de pauvres qui crient à la famine ; tout est payé avec des billets ; il n'y a plus d'argent nulle part, et toute satisfaction est détruite jusqu'à ce que viennent de meilleurs jours.
Versailles, 2 novembre 1709.
La vieille dame qui est ici en si grande faveur me déteste : j'ai fait de mon mieux pour obtenir sa bienveillance, mais je n'ai pu y parvenir; elle m'a voué, ainsi qu'à mon fils, ce qu'on appelle une haine implacable. Il faut suivre ce qui est raisonnable et marcher dans son droit chemin : Dieu mettra ordre à tout cela.
Marly, 9 novembre 1709.
Est-il possible que vous n'ayez jamais vu de grandes chasses? J'ai vu prendre plus de mille cerfs et j'ai fait aussi des chutes graves ; mais sur vingt-six fois que je suis tombée de cheval, je ne me suis fait mal qu'une seule.
J'ai vu hier un personnage que je désirais voir depuis longtemps, en ayant beaucoup entendu parler, l'électeur de Bavière ; il est ici tout à fait incognito ; il ne fait ni ne rend de visites; malgré son incognito, le roi l'a mené en voiture voir les jardins. Dans une demi-
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 123
heure, nous irons entendre la musique; ce n'est pas neuf, car on ne chante que les vieux opéras de Lully : il m'arrive fort souvent de m'endorniir.
Versailles, IG novembre 1709.
De mon temps, madame votre mère n'avait pas d'autre maison que la maison suédoise en bois, qui était devant le premier pavillon ; mais je ne puis croire que si vous portiez plainte à l'électeur, il laissât les moines rester en possession de la maison qu'ils vous ont prise; il ne pourrait se refuser à vous rendre justice, mais il est ^Tai que les prêtres prennent où ils peuvent et ne s'inquiètent à qui cela appartient.
Versailles, 7 décembre 1709.
Ma belle-fille entre dans le sixième mois de sa grossesse et elle est toujours souffrante ; je ne puis m'éloigner un instant; je crains qu'elle n'ait encore une fille. Dieu veuille qu'elle nous donne un garçon comme celui qu'elle a déjà eu : c'est im charmant enfant ; je l'aime mieux que ses trois sœurs ensemble; mais il est bien délicat, et j'ai peur qu'il ne vive point.
La toute-puissante dame d'ici ne se fie pas à moi ; elle a toujours été contre moi. Du temps de Monsieur, ses favoris craignaient que je ne fusse me plaindre au roi de ce qu'ils pillaient Monsieur, de ce qu'ils me donnaient beaucoup de chagrin et de ce qu'ils menaient une vie déréglée; ils voulurent avoir la dame de leur côté, et ils lui dirent qu'ils connaissaient sa vie, et que si elle n'était pas des leurs, ils diraient tout au roi. (J'ai su par la dame elle-même qu'ils étaient
d'accord, mais elle ne m'a pas dit les motifs de cette union, que j'ai apprise par un ami du chevalier de Lorraine.) Elle m'a persécutée toute sa vie, et elle ne me fierait pas un cheveu, parce qu'elle croit que je suis aussi vindicative qu'elle, ce que je ne suis nullement; elle est donc bien aise de me tenir éloignée du roi. Il y a aussi une autre cause; c'est l'affection qu'elle a pour la duchesse de Bourgogne. Comme elle sait bien que le roi, que j'aime et respecte fort, n'a aucune antipathie pour moi et que mon humeur naturelle ne déplaît pas à Sa Majesté, elle a peur qu'à mon âge je ne préfère m' attacher au roi plutôt qu'à une princesse aussi jeune que la duchesse de Bourgogne ; voilà pourquoi elle veut me tenir éloignée du roi, et c'est ce qu'elle fait par tous les moyens possibles , et il n'y a pas possibilité d'y rien changer.
Versailles, 15 février 1710.
Je viens d'auprès de la duchesse de Bourgogne qui, H huit heures un quart, est accouchée d'un prince que l'on nomme le duc d'Anjou; elle a promptcment accouché, n'ayant été qu'une heure en mal d'enfant, mais elle a horriblement souffert, car l'enfant se présentait par derrière ; il a fallu le tirer par les pieds.
Je trouve mon petit-fils si délicat que je ne puis croire qu'il vive longtemps; il est d'ailleurs grand pour son âge, mais en tout faible et délicat ; les enfants sont plus gentils, selon moi, lorsqu'ils sont un peu volontaires, c'est une marque d'esprit. La princesse fait bien de corriger son fils et de ne pas soulfrir qu'il batte sa petite sœur, mais au contraire qu'il la
caresse. Quand mon fils était petit, je ne lui ai jamais donné de soufflets, mais je l'ai fouetté si fort, qu'il s'en souvient encore. Les soufflets sont dangereux.
Versailles, 13 mars 1710.
La mort du duc de Wolfenbûttel m'affecte dans l'âme, mais de l'humeur dont est le prince héréditaire, il s'en consolera bientôt avec ses pages ; notre frère Charles-Louis vous a raconté comment il fut une fois spectateur de l'humeur amoureuse de ce prince; il lui sauva la vie, car le prince s'était mal adressé et avait attaqué quelqu'un qui n'était pas de cette humeur.
Versailles, 3 avril 1710.
J'avoue que le changement de religion du duc Antoine Ulrich m'a fort étonnée ; la raison que vous indiquez ne peut être la vraie, car cette conversion ne lui rapportera pas un hard. Il a mis le temps à prendre son parti, puisqu'il s'est décidé à agir ainsi dans sa soixante-dix-septième année : on peut dire qu'il n'a agi qu'après un mûr examen.
Versailles, 17 avril 1710.
J'ai entendu dire que le clergé voulait donner au roi vingt-sept millions; les ecclésiastiques sont riches en ce pays : l'archevêché de Reims seul rapporte soixante-cinq mille livres ; il y en a bien d'autres qui en rendent autant.
Versailles, 7 juin 1710.
J'ai à vous annoncer le mariage de ma petite-fille
avec le duc de Berry. Lundi, le roi vint dans ma chambre, à Marly, et m'annonça qu'il le déclarerait publiquement le lendemain . On m'en avait fait part la veille, avec recommandation expresse de n'en pas souffler mot à âme qui vive. Mardi, j'allai à Saint- Cloud complimenter la princesse; mercredi, elle vint à Marly : sa mère et moi nous la présentâmes au roi, qui l'embrassa et la présenta à son futur époux. Elle aura quinze ans le 20 août, et elle est déjà de deux doigts plus grande que moi ; le duc a juste neuf ans de plus qu'elle. On a fait demander les dispenses à Rome, et sitôt qu'elles seront aiTivées, le mariage aura lieu. J'avoue qu'il me cause une joie très-sincère,
Versailles, 5 juillet 1710.
Ce soir, à cinq heures, le contrat sera signé dans le cabinet du roi; le mariage aura lieu le 11 au matin, sans aucune pompe; mais le soir il y aura une grande réception et souper du roi avec toute la famille royale. C'est une histoire fort drôle que celle de la façon dont ce mariage s'est fait, mais elle ne peut s'écrire par la poste : c'est à la haine qu'on le doit plutôt qu'à l'attachement; du reste, cette union est mieux assortie que celle que contracta la landgrave de Homberg, car ici le mari a neuf ans de plus que la femme, ce qui vaut mieux que lorsque c'est la femme qui est plus âgée que le mari. On me racontait qu'à Metz, dans l'église réformée, une vieille dame s'était présentée un jour pour faire bénir son mariag(;, et que le mari était un adolescent qui avait Taii' si jeune, que le ministre demanda : «Pïéscntez-vous cet enfant pour être baptisé?»
La landgrave, avec son mari de dix-huit ans, méritait bien qu'on lui en dit autant.
Je bavarderais volontiers encore avec vous, mais j'ai déjà rempli vingt-un feuillets destinés à ma tante.
Versailles, 27 juillet niO.
Je connais les Montlesun et les Lostanges; les premiers ont toujours été catholiques, les seconds étaient réformés, mais ils se sont faits catholiques. Le roi a eu pour pages deux des Montlesun; l'un est mort, l'autre est exempt des gardes du corps. De telles gens n'ont d'ordinaire aucune importance; de ce qu'ils font fort mal la révérence, il ne faut pas conclure qu'ils ne sont pas de qualité ; les jeunes gens aujourd'hui se piquent de ne rien savoir et de ne rien pouvoir faire ; le jeune de Tonnerre, qui est d'une des meilleures maisons, fait la révérence plus mal que n'importe quel paysan qui va derrière la charrue ; ne rien savoir, ne rien pouvoir, être grossier et lourd, c'est la gentillesse de l'époque actuelle.
Versailles, 6 octobre 1710.
Je suis comme vous, je ne puis imaginer qu'on se remarie; je n'y comprends qu'un seul motif, c'est lorsqu'on meurt de faim, et qu'on voit par là à se procurer un peu de pain.
Le Hanovre semble être devenu une petite Angleterre, puisque tout y est plein d'Anglais qui s'y accrochent; ma tante m'a écrit au sujet du bel Anglais dont vous parlez, mais ce cavalier doit avoir été mal élevé, puisqu'il a voulu s'asseoir en présence de l'élec-
leur; un Français n'aurait pas fait pis; ils ont pris l'habitude à présent de s'asseoir partout.
Marly, 6 novembre 1710.
11 faut que je vous dise que j'ai eu avant-hier lapeur la plus effroyable que j'aie jamais ressentie de ma vie. Pour vous la raconter en peu de mots, je vous dirai, ma chère Louise, que, mercredi dernier, comme nous avions tous été célébrer la Saint-Hubert, que nous avions déjà pris un cerf, et que nous en courions un autre, je vois quelqu'un qui tombe de cheval. Je crus d'abord que c'était un piqueur qui nous accompagnait, et je voyais bien qu'il était gravement blessé, car il avait de la peine à se relever. Lorsqu'on le releva et que je pus voir son visage, je reconnus que c'était mon fUs ; pensez combien je fus saisie ; je le pris dans ma calèche, mais la douleur était affreuse ; nous ne pouvions savoir si le bras était cassé ou seulement démis; il s'est trouvé qu'il n'était que démis, mais c'était près de l'épaule où mon fds a été deux fois blessé, et oîi on lui a coupé des nerfs ; voilà pourquoi il a tellement souiîert : on lui a remis le bras, et il n'a plus eu de douleur. On l'a saigné ; il est maintenant rétabli. Il ne garde pas la chambre ; il a le bras en écharpe, et il va partout; il était assis près de moi il n'y a qu'une demi-heure.
Marly, 5 février 1711.
Je regrette d'apprendre que vous vous êtes habituée au café : rien au monde n'est plus malsain. Je vois tous les jours des gens qui ont été forcés d'y re-
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 129
noncer, à cause des grandes maladies qu'il a causées ' . La princesse de Hanau, fille du duc Christian de Birkenfelt, en est morte après d'horribles souffrances : on a trouvé après sa mort que le café avait causé dans son estomac une centaine de petits ulcères. Que cela vous serve de leçon.
Versailles, 18 mars H II.
Notre Seigneur punira l'électeur palatin de son injustice à votre égard; je voudrais que l'on m'eût parlé de votre vaisselle d'argent ; vous l'auriez bientôt recouvrée. C'est une honte d'agir avec vous comme il le fait; on m'a aussi tout pris à moi; les cheveux se dresseraient sur votre tête si je vous racontais comment, en toute circonstance, on a agi vis-à-vis de moi et comment on agit encore, mais il est inutile d'en parler; c'est d'ailleurs si incroyable que si je le racontais, je ne gagnerais rien qu'à me faire regarder comme une personne hypocondre et atleinte de vapeurs noires. On m'a soigneusement coupé les ailes, si bien que lors même que je serais mon seigneur et maître, je ne pourrais voyager,
Marly, 16 avril 1711.
Nous avons éprouvé un grand malheur : monsieur le Dauphin est mort vendredi à onze heures du soir ^
* Le Journal de Dangeau, en annonçant la mort de M. de Monlberon, lieutenant général de Flandre, dit qu'il s'était tué par l'usage du café qu'il faisait lui-même.
* Saint-Simon s'est surpassé lui-même dans la peinture de la cour lor3 de la mort du Dauphin, de la douleur réelle de quelques-uns, de la douleur ailectée du plus grand nombre, de la
comme on le, croyait hors de danger; il avait une fièvre pourprée, qui s'est tout à coup changée en petite vérole, et il y a succombé : le roi a passé la nuit près de lui, mais nous a fait défendre d'y venir. J'ai été voir ses enfants, que j'ai trouvés dans une affliction qui aurait attendri des rochers. Le roi est extrêmement affecté, mais il montre une fermeté et une soumission à la volonté de Dieu qu'on ne saurait exprimer. Il parle à tout le monde et met ordre à tout avec résignation. Ce qui le console, c'est que le confesseur de Monsieur assure que sa conscience était dans un état très-satisfaisant; il avait communié à Pâques, et il est mort dans des sentiments trèsreligieux. Le roi s'exprime d'une façon si c\iTé-> tienne qu'elle va au cœur, et j'ai pleuré hier toute la journée.
joie que ressentaient au fond du cœur ceux qui connaissaient et craignaient ce prince. Nous citerons les lignes suivantes :
o Madame, rhabillée en grand habit, arriva hurlante, ne sa- « chant bonnement pourquoi ni l'un ni l'autre, les inonda tous « de ses larmes eu les embrassant, ût retentir le château d'un « renouvellement de cris, et fournit un spectacle bizarre d'une « princesse qui se remet en cérémonie en pleine nuit, pour « venir pleurer et crier parmi une foule de femmes en désha- « bille de nuit, presqu'en mascarade » (t. XVI, p. 244).
Des libelles du temps attribuent la mort du Dauphin au poison que lui fit donner M™e de Maintenon, irritée de ce qu'il s'opposait à ce que le mariage contracté avec Louis XIV fût déclaré. On trouve dans les recueils manuscrits un quatrain qui n'est point une autorité historique :
Ci-gît le sire de Meudon, Qui vécut sans ambitioa Et mourut saas coufession, Dépêché par la Maiuteuoa,
DE MADAME LA DIT.HESSE d'oRLÉANS. 131
Marly, 14 avril 1711.
Je suis indigne d'entendre de beaux sermons, car je ne puis m'empêcher d'y dormir; le ton des prédicateurs m'endort de suite ; à Heidelberg je n'aimais pas à aller à l'église française, car cela me semblait toute autre chose que dans l'église allemande ; le style de Marot me semblait plus bouffon que dévot. Nous sommes ici dans le plus grand deuil, car je crois vous avoir raconté comment le pauvre monsieur le Dauphin est mort inopinément. Sa maladie était horrible; la duchesse de Yilleroi n'a parlé à Versailles qu'à son mari, qui avait été dans la chambre de monsieur le Dauphin, et son habit s'est trouvé tout infecté.
Marly, 7 mai 1711.
Le roi est bon chrétien, mais très-ignorant dans les choses de la religion ' : il n'a, de sa vie, lu la Bible;
* D'après Saint-Simon, « Louis XIV demeura tellement ignorant que les choses les plus connues d'histoire, d'événements, de fortune, de conduite, de naissance, de lois, il n'en sut jamais un mot. Le roi savoit à peine lire et écrire. » Transcrivons à cet égard ce qu'a dit un écrivain judicieux : « Louis s'était « refusé aux leçons et n'avait jamais montré aucun goût pour « la lecture. Jusqu'à la fin de sa vie, il savait fort mal l'ortho- « graplie, mais son entendement était juste et bonj il était « doué d'une grande force de volonté, capable d'application et « de suite, et sa résolution d'accomplir dans toute son étendue « sa tâche de roi ne se relâcha jamais » (S. de Sismondi, Histoire des Français, t. XXV, p. 3 ).
L'impression défavorable et exagérée qui résulte des paroles de Saint-Simon se modiûe complètement lorsqu'on lit les six volumes publiés en 1806, sous le titre impropre à'Œuvres de Louis XIV. M. Sainte-Beuve en a fait l'objet d'une appréciation
l32 CORRESPONDANCE
il croit tout ce que lui disent les prêtres et les faux dévots ; il ne faut donc pas être surpris s'il s'est égaré. On lui dit qu'il doit agir de telle manière; il ne sait mieux faire, et il croirait se damner s'il écoutait d'autres conseils que ceux de ses conseillers ordinaires.
Marly, 28 mai 1711.
Lorsque j'entends nommer la ville d'Utrecht, je me rappelle le temps de ma jeunesse lorsque j'y lis un voyage; plût à Dieu que je fusse encore à cette époque et que je connusse ce que j'ai appris depuis ! Rien de neuf ici : l'électeur de Bavière vint hier, mais je n'eus pas l'honneur de voir Son Altesse, car elle entra dans le cabinet du roi, oîi les personnes comme moi ne sont pas reçues, et je ne vais point dans le salon où l'on joue : les joueurs n'aiment pas qu'on les regarde ; ils croient qu'on leur porte malheur. Ce matin, l'électeur est allé à la chasse : je l'ai vu et je lui ai parlé ; mon Dieu , qu'il est changé depuis l'année dernière ! son nez s'est abaissé sur sa bouche, de manière à rejoindre presque son menton; il paraît avoir beaucoup vieilli, quoiqu'il conserve encore une bonne
intéressante. Nous lui emprunterons quelques lignes : « Louis
« n'avait que du bon sens, mais il en avait beaucoup; peu
« instruit dans les lettres, avec une éducation fort négligée, il
a avait reçu cette instruction bien supérieure qu'un esprit juste
« et droit et qu'un cœur élevé puisent dans les événements où
t l'on est de bonne heure en jeu. La forme de son esprit est
« d'être judicieux et raisonneur; il est positif, il aime les affaires,
« y trouve de l'agrément par l'utililé, et tient compte des faits
« dans le plus grand détail. »
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 133
mine et une taille bien faite. Je lui remettrai votre lettre, mais ma recommandation auprès de lui ne signifie pas grand'chose; il ne peut me souffrir, et devant moi il est embarrassé comme un enfant. Ceci vient de ce qu'il veut faire la cour au Torcy et aux autres personnages qui ne peuvent me souffrir : il est digne d'excuse, car il a grand besoin de ces gens-là, autrement il mourrait de faim. Je vous remercie de m'avoir envoyé la relation de la mort de la landgrave ; j'en ai été fort affligée. Ce que disent les mourants n'est pas parole d'Évangile : la duchesse de Wolfenbuttel avait annoncé à son mari qu'il ne lui survivrait pas une année entière, et cela n'est point arrivé.
Versailles, 20 juillet 1711.
Une recommandation de ma part auprès de l'électeur de Bavière serait bien inutile ; je ne suis pas du tout dans ses bonnes grâces ; il ne peut me souffrir ; je suis peinée de ce qu'on ne le traite pas comme l'on devrait; je lui veux du bien et il est ingrat; il y aurait bien des choses à dire entre nous là-dessus, mais pas par la poste, car nos lettres sont lues par bien du monde.
Marly, 21 janvier 1712.
J'avais espéré que je trouverais un jour oii je pourrais vous répondre bien à fond et en règle ; mais il m'est survenu tant de désagréments que je n'ai pu trouver un instant pour vous écrire. Une maudite femme de chambre, dont M"'* de Berry avait fait sa favorite , a pris la peine de brouiller mon fils avec sa
femme et M"'* de Ben y avec sa mère; celle-ci, qui avait tant de droits d'être fâchée, a porté ses plaintes au roi. La femme de chambre a été chassée; j'ai été mêlée en tout ceci parce que le roi m'a ordonné de gronder M""* de Berry si elle ne se conduisait pas convenablement. Vous pouvez bien croire que j'ai tout fait pour raccommoder les choses, mais cela m'a valu bien des ennuis. Mon Dieu! je n'entendrai donc parler toute ma vie que de choses pénibles et jamais de ce qui pourrait me faire plaisir, mais cela me mènerait trop loin.
Versailles, 5 mai 1712.
Je VOUS remercie de la part que vous prenez à mes chagrins, à cause de la mort des hauts personnages que nous avons perdus, et aussi à cause des calomnies affreuses que l'on a répandues contre mon fds, qui est innocent. Les fabricateurs de ces mensonges sont confondus, et demandent maintenant pardon; mais n'est-il pas horrible qu'on invente de pareils bruits?
Marly, 18 juin 1712.
Je me souviens très-bien de M. Sleùnitz et de sa femme; le bruit courait qu'il avait deux femmes: celle que j'ai vue n'était pas belle. Quant au comte de Platen, je le méprise fort, et s'il n'avait pas été attaché à la cour de Hanovre, et si son père et sa mère n'avaient été mes bons amis, il pourrait bien être encore à la Bastille, sans que j'en eusse souci. C'est un drôle insolent et débauché chez qui je n'ai jamais trouve rien de bon. Il est bien possible qu'il ait le
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 135
mal français, car une des plus coquines (huren) a couru eu poste après lui de Paris à Fontainebleau ; il n'est pas surprenant qu'il soit tout plein de vilaines maladies.
Versailles, 8 décembre 1712.
Je ne peux souffrir ni le thé, ni le café, ni le chocolat; ce qui,me ferait plaisir, ce serait une bonne soupe à la bière, mais c'est ce qu'on ne peut se procurer ici : la bière en France ne vaut rien,
J'espérais que le roi ayant pris hier médecine',
• C'était chez le grand roi une habitude fort régi}lière. On peut consulter une curieuse et piquante dissertation de M. Paul Lacroix (le bibliophile Jacub), intitulée : Concordance de l'état sanitaire de Louis XIV avec les événements de son règne { n° C des Dissertations sur quelques points curieux de l'Histoire de France, Paris, 1839).
« Trois médecins de Louis XIV ont pris la plume, chacun à " son tour, pour enregistrer les indispositions de leur auguste « client, le nombre et les formules des médecines et des lave- « ments composés pour lui, et en même temps les éloges adu- « lateurs adressés à ce grand roi, avec accompagnement de « seringues et de mortiers. Vallot, d'Acquin et Fagon sont les « auteurs du plus étrange journal manuscrit qu'on puisse ima- « giner. La Bibliothèque possède ce burlesque et grave mémo- « randum des victoires et des flux de ventre de Louis XIV » (Supplément français, n° 127, l ). Quand le roi, au début de son règne, assista au siège de Sainte-Ménehould, il souffrait fort de coliques; mais Vallot, qui ne le cédait en rien au Purgon de Molière, imagina un traitement radical, a que le roi suivit sans cesser de monter achevai etde continuer sesgrandes entreprises, u Ce traitement se composait de dix lavements de différentes sortes. A la suite du départ de Marie de Mancini, qui avait gagné le cœur du prince, sa santé fut singulièrement altérée : Vallot eut recours à sa panacée habituelle ; le monarque fut saigné deux
S. M. ne chasserait pas ce matin, et que j'aurais ainsi le temps de vous écrire une lettre raisonnable , mais le diable aux contre-temps (comme on dit ici) est venu se mettre encore à la traverse. Nous avons eu chasse ce matin; je ne suis revenue pour diner qu'à midi: j'ai répondu à ma tante et écrit quatorze feuillets; il me reste ainsi peu de temps de libre.
Maiiy, 10 mai 1713.
J'ai VU une fois ici un duc de Meiningen ; on me l'avait représenté comme beau, je le trouvai très-laid ; des yeux ronds et d'un bleu clair, un visage blême ; c'est celui qui est mort, mais non, je suis folle, je crois que c'est la duchesse qui est morte et non le duc. Ordinairement lorsqu'on se marie par amour, il vient ensuite de la haine; c'est ce que j'ai vu de mes yeux. Lorsqu'on se farde beaucoup la peau, on la gâte
fuis des pieds, six fois des Lras et purgé quatre fois ; le nombre des lavements ne nous est pas connu, mais on peut l'imaginer en raison du nombre des saignées et des purgatifs. A l'occasion de la disgrâce de Fouquet, Vallot observe que « le roi, qui s'éo tait attaché avec beaucoup d'assiduité et de prudence à prenjre « une entière connaissance de tout ce qui regardait la gloire et « le bien de son État, se voulut purger encore une fois et rendit « beaucoup de bile. »
Saint-Simon nous apprend que les jours de médecine du roi revenaient tous les mois au plus loin, et il consigne dans ses Mémoires (III, 149) que « le comte de Portland, ambassadeur d'Angleterre, alla faire sa cour au roi qui prenoit médecine. Le roi le fit entrer après l'avoir prise, ce qui étoit une distinction fort grande. » D'aprcsle/oi<nîrt/(leDangeau(ie'"dèccmbrclC88), c'était le dernier jour de la lune que s'elfecluait la purgation mensuelle de Sa Majesté.
complètement; c'est ce qui est arrivé à ma mère; je ne me suis de ma vie piquée d'être belle et ne me suis jamais inquiétée de ma peau, autrement je n'aurais pas, durant trente ans, chassé en tous les temps comme je l'ai fait.
Marly, 15 juillet 1713.
Le prince Ragotzi est ici sous le nom de comte de Charouht ; c'est un brave homme : il est toujours de bonne humeur et il a de l'esprit; il a beaucoup lu et il a des connaissances sur tout ; il m'a demandé à voir mes médailles et mes pierres gravées ; je les lui ai montrées avec grand plaisir ' .
Je ne puis souffrir de voir des Allemands qui méprisent leur langue naturelle, au point de ne pas vouloir parler ni correspondre avec d'autres Allemands ; cela me met en colère. Si je n'entendais de tous côtés vanter la reine de Prusse comme une princesse trèsvertueuse, je craindrais qu'avec les idiomes étrangers elle n'eût pris aussi les défauts des étrangers et qu'elle n'approuvât plus nos bons vieux principes allemands,
Marly, 15 juillet 1713.
Il me paraît étrange que tous les membres de la famille de Wolfenbuttel soient ainsi dispersés; l'un à Salslhal, l'autre dans une de ses terres, l'autre à Brunswick; ils ont ainsi peu de commerce ensemble. Je pense bien, comme vous, que la duchesse de Bevern
1 II existe une description des principales pierres gravées du cabinet d'Orléans, rédigée par les abbés Lachau et Leblond. Paris, 1780-84, 2 vol. pclil in-fulio.
est la plus heureuse des trois sœurs ' ; l'impératrice mène une existence contrainte et ennuyeuse ; la femme du czarowitz est fort à plaindre , car dès que le czar sera mort, la Moscovie redeviendra sauvage; mais pouvoir rester dans sa famille, près de ses parents, c'est ce que je regarde comme le plus grand bonheur du monde; dans les pays étrangers, on est toujours suspect; si l'on est bien avec les grands , on inspire de la jalousie et on trouve des centaines de gens qui ne s'appliquent qu'à vous nuire; si l'on est mal, tout se réunit pour vous écraser; je pourrais, sur tout cela, écrire un gros livre, mais jen dirais plus qu'il n'est nécessaire, d'autant plus que toutes mes lettres sont lues, et puis onze heures sonnent et il faut que je me mette à écrire à ma tante.
Marly, 5 août 1713.
Le tabac est une chose horrible; j'espère bien que vous n'en prenez pas : je suis furieuse quand je vois ici
^ Il s'agit des trois princesses de Brunswick-Wolfenbuttel ; l'une d'elles, Elisabeth, épousa l'empereur d'Allemagne, Charles VI, et l'on attribua à ce mariage la conversion au catholicisme de son grand-père, Antoine Ulrich, dont Madame a fait mention (lettre du 3 avril 17 10). Ântonie-Am-jlie devint duchesse de Brunswick-Bevern. Charlotte-Christine-Sophie épousa le czaro- V itz Alexis , qui la maltraitait brutalement ; elle mourut en 1715 à vingt et un ans. On a prétendu qu'elle s'était enfuie secrètement, qu'on avait fait courir le bruit de sa mort et enterré une bûche à sa place, qu'elle avait épousé en Amérique un gentilhomme nommé d'Auban et qu'elle était morte à Vitry-sur- Seine, mais tous ces récits paraissent dénués de toute vérité. (Vo'r la Biographie universelle, t. VI, p. l45.) Il a paru à ■yVoifeiibuttel, en 18 «5, in-8, une biographie du duc Antoine Vlrich et de l'impératrice Elisabeth, par J. Hoeck,
DE MADAME LA DUCHESSE d'oULÉANS. 139
toutes les femmes avec le nez sale, comme si elles l'avaient plongé dans l'ordure ; elles mettent leurs doigts dans les tabatières de tous les hommes ; j'avoue que cela me dégoûte fort.
Fontainebleau, 30 septembre 1713.
Les Anglais ici m'ont donné à comprendre que votre neveu ' a, sauf respect, le mal français. Envoyez-le à Paris : on y guérit cette maladie mieux qu'en tout autre endroit du monde. Lord Oglethorpe m'a promis d'obtenir pour lui un congé du duc d'Ormond; il restera à Paris jusqu'à ce qu'il soit guéri : pensez bien à cela, car il faut, dans la maladie, ne pas perdre de temps. Je ne puis vous écrire davantage, car on m'appelle pour aller à la comédie : je vais voir le Misanthrope, celle des pièces de Molière qui me fait le plus de plaisir.
Versailles, 19 octobre 1713.
Je me réjouis avec vous, ma chère Louise, de ce que votre neveu est guéri, et je désire de tout mon cœur que Notre Seigneur Dieu veuille vous le conserver de longues années, et qu'il puisse voir ses arrière-neveux. Puisque vous êtes si tendre pour votre neveu , qu'auriez-vous été si vous vous étiez mariée , si vous aviez eu des enfants et un mari? vous seriez morte d'inquiétude.
' Il portait le titre de lord Hardwich. 11 était fils de Caroline, sœur consanguine de Madame, et mariée au fils unique du duo de Schomberg , comme nous l'avons dit dans notre avant~ propos.
Versailles, 26 octobre 1713.
Si votre neveu n'avait eu que la petite gallanterie ', c'eût été moins qu'un mal de poitrine , mais il a eu la grande, et c'est très-dangereux ; il y va de la vie.
Marly, 5 novembre 1713.
J'ai été tellement frappée de la perte de votre pauvre neveu, que je n'ai pas eu le cœur de vous écrire un mot. Je ne sais ce que je dois vous dire, car, en pareil cas, il n'y a que Dieu qui puisse nous consoler. Je sais que vous avez une vraie piété ; vous vous en remettrez donc à la volonté de Dieu; je sais bien à quel point il est dur de se résigner à perdre ce à quoi le cœur est attaché.
Versailles, 8 février 1714.
Le comte de Broglie m'a envoyé votre lettre et copie de la réponse qu'il vous a faite ; c'est un homme fort estimable : s'il peut vous être utile, il le fera volontiers; il n'est pas intéressé comme le maréchal de Villars.
A M. DE HARLING.
Versailles, 10 février 1714.
Je n'aime plus le jeu par bonheur pour moi; car je ne suis pas assez riche pour jouer toute ma fortune, comme font d'autres personnes, et je n'ai aucun goût pour un petit jeu ; quoique je ne joue pas, le temps ne
*■ Sic dans le texte oiigiDal.
DE MADAME LA DUCHESSE D'OULÉANS. Hl
me paraît point long, lorsque je suis dans mon cabinet; j'ai une assez belle suite de médailles d'or, ma tante m'en a donné d'argent et de bronze; j'ai deux ou trois cents pierres gravées antiques ; j'ai aussi beaucoup de pièces en cuivre que j'aime également beaucoup ; je lis avec plaisir ; je ne m'ennuie donc pas, qu'il fasse beau ou mauvais temps; j'ai toujours quelque chose à faire et j'écris aussi beaucoup; le dimanclic, j'écris à ma tante notre chère électrice, et à ma lille en Lorraine, le lundi en Suisse et à la reine d'Espagne, le mardi en Lorraine, le mercredi à Modène, le jeudi encore à Hanovre, le vendredi en Lorraine, le samedi je complète ce que je n'ai pas pu écrire dans la semaine. Quand donc, un jour, j'ai écrit vingt feuillets à S. \. la princesse de Galles, et dix ou douze feuillels à ma fille, vingt en français à la reine de Sicile, je suis alors tellement fatiguée (jue je ne puis mettre un pied l'un devant l'autre.
A LA COMTESSE LOUISE
Marly, 10 mai 1714.
Nous avons perdu le pauvre duc de Berry, qui n'avait que vingt-sept ans, et qui était gros et bien portant, si bien qu'on avait cru qu'il vivrait cent ans. II a abrégé lui-môme sa vie par ses imprudences ; mais je ne veux plus parler de ces tristes sujets, car cela fait mal au cœur et ne sert de rien.
Versailles, 27 mai 1714.
C'est un grand bonheur pour moi que le duc de
Berry eût cessé depuis bien des années de m' aimer, autrement je n'aurais pu me consoler de sa perte. J'avoue qu'au premier moment, et même quelques jours après, j'en ai été fort émue; mais, ayant fait réflexion que, si j'étais morte, il n'eût fait qu'en rire, je me suis promptement consolée.
Marly, 10 juillet 1714.
Je ne peux exprimer la douleur où me plonge la mort de ma tante ' , et j'ai de plus le supplice d'être forcée de refouler mon chagrin, car le roi ne peut souffrir de voir auprès de lui des figures tristes; il faut donc que j'aille à la chasse.
Marly, 22 juillet 1714.
Je serais facile à consoler, si je n'avais pas d'autre peine que celle que me cause l'accouchement prématuré de madame de Berry, qui a mis au monde un enfant mort : l'enfant n'est pas à plaindre, car il est sûlement auprès de Dieu, notre Seigneur; la mère est fraîche et bien portante. Je ne la trouve point mal-
* La princesse palatine Sophie, veuve du premier électeur de Hanovre et mère de George I", roi d'Angleterre, mourut à quatre-vingts ans. Elle était fille de la sœur du roi Charles !«. « C'étoit une princesse d'un grand mérite, qui avoit élevé Ma- 0 dame, laquelle étoit fille de son frère, et avoit conservé un « extrême attachement pour elle ; toute sa vie elle lui écrivit « deux fois par semaine de vingt à vingt-cinq pages par ordi- « nairc. C'étoit à clic à qui elle écrivoit ces lettres si étranges, « que le roi vit, et qui la pensèrent perdre à la mort de Mono sieur. Elle fut allïigée au dernier point de la perte de cette « tante» ( Saint-Simon, XX.. 215).
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 143
heureuse d'être sans mari et sans enfants; elle a un rang plus élevé que celui qu'elle eût pu ambitionner : elle est la première en France ; elle a 250,000 francs de revenu de plus que moi ; je n'ai que 450,000 francs, et elle en a 700,000 ; elle est donc, comme vous le voyez, fort riche, et son état de maison n'est pas plus considérable que le mien, ce qui lui donne du superflu. Elle est jeune, en bonne santé, tellement aimée de son père et de sa mère, qu'ils font tout ce qu'elle veut; elle a, en fait de bijoux, tout ce qu'on peut voir de plus beau. Je ne découvre donc pas en quoi elle pourrait être malheureuse : si elle était reine, elle n'aurait que plus de sujétion et ne serait pas plus heureuse.
Marly, 9 août H 14.
On espère que Barcelone sera bientôt pris; on s'est emparé du chemin couvert. Une circonstance que je trouve drôle, c'est la gasconnade du gouverneur Villareal. Quand on l'a sommé de se rendre, il a répondu qu'il donnerait lui-même le signal de la capitulation : il était décidé, lorsqu'il ne pourrait plus se défendre, à se placer sur un baril de poudre et à se faire sauter; il a, en attendant, fait arborer un drapeau noir semé de têtes de morts'. Vous aurez vu dans les journaux l'accident arrivé à la duchesse de Vendôme dont lecarrosse a
' Le siège de Barcelone fut en effet des plus remarquables sous le rapport de l'acharnement de la défense ; la ville était alors au pouvoir de bandes d'enragés qui se décernaient à eux-mêmes le titre de matadores (tueurs), titre qu'ils justifiaient très-bien (Voir Alcala Galiano, Historia de Espana, Madrid, 1845, in-8, t. V, p. 227).
versé : la glace s'est lirisée cl lui a balafré toute la figure; elle a au dos une forte blessure ; tous ses gens sont blessés, un de ses laquais a l'épaule cassée, un autre la jambe. Elle avait été faire compliment à sa sœur, la duchesse du Maine, de ce que vous aurez aussi \u dans les gazettes : le roi a déclaré au parlement que tous ses bâtards étaient élevés au rang de princes du sang, et capables de lui succéder en cas d'extinction de la branche légitime. Le prince de Vaudemont, que ma tante estimait si fort, est mort mercredi d'une attaque d'apoplexie; c'est tout ce que j'ai de nouveau à vous écrire. Il y aurait aussi bien d'autres choses à dire, mais, comme toutes les lettres que je mets à la poste sont ouvertes, je n'ose pas parler davantage.
Fontainebleau, 1" septembre 1714.
Nous sommes ici depuis avant-hier : nous avons couché à la maison du duc d'Antin', qu'on appelle Petit-Bourg; c'est un séjour charmant; le jardin surtout est magnifique.
Je ne suis pas venue avec le roi, car, deux jours avant de partir de Versailles, j'avais attrapé un fort rhume de cerveau, accompagné d'une toux terrible.
* Fils de Mme de Montespan ; il est souvent question de lui dans les chansons de l'époque. On lui reprochait d'être peu courageux. Menacé d'une attaque d'apoplexie, il se fit un jour saigner; aussitôt on lui décocha le quatrain suivant:
Pour parvenir au plus haut rang, Le preux d'Antiudans les batailles Par pi'udeiicc épargne son sang, Pour le prodiguer à Versailles.
J'ai craint de dégoûter le roi et de faire rire la jeunesse, qui m'aurait vue cracher et moucher; je suis donc venue dans ma voiture avec mes dames et mes chiens. Hier on a chassé, mais je n'y ai point été ; autrefois c'eût été pour moi une grande peine que de perdre une belle chasse, maintenant je n'en ai aucun souci.
Fontainebleau, 10 septembre 1714.
La princesse de Parme no peut pas être stérile, car Ce ne sont pas les Italiennes qui cessent sitôt d'a\oir des enfants, mais les Portugaises : celles-ci sont nubiles dès la neuvième année, mais il n'en est pas ainsi des dames d'Italie ; d'ailleurs, la mère de celte princesse est Allemande des bords du Pihin, et elles manquent rarement de devenir enceintes. On m'a envoyé de Parme une relation où je vois que le duc a donné à sa nièce et belle-fdle (car elle est l'une etl'autre) deux pendants d'oreilles avec une croix de diamants, le tout d'une valeur de cent cinquante mille francs.
Fontainebleau, 20 septembre 1714.
Vous croyez que toute ma vie se passe en parties de plaisir et en divertissements : pour vous détromper, je vais vous dire comment mon existence est réglée. Je me lève ordinairement à neuf heures ; je vais où vous pouvez deviner; je fais ensuite mes prières, et je lis trois chapitres de la Bible , un de l'Ancien Testament, un du Nouveau et un psaume; je m'habille ensuite et je reçois la visite de beaucoup de personnes de la cour. A onze heures je rentre dans mon cabinet, je lis ou j'écris. A midi je vais à l'église; ensuite je dine seule, ce qui m'amuse fort peu, car je ne trouve I. 13
i^ien de plus ennuyeux que d'être seule à table, entourée de gens qui regardent ce que vous vous mettez dans la bouche; et quoique je sois ici depuis quarantetrois ans, je n'ai pu encore m'habituer à la détestable cuisine de ce pays. Après mon dîner, qui se termine ordinairement à une heure trois quarts, je passe dans mon cabinet, je me repose une demi-heure, et je me mets ensuite à lire et à écrire jusfju'au moment du souper du roi ; parfois mes dames font auprès de ma table une partie d'ombre ou de brelan. Madame d'Orléans, ou la duchesse de BeiTy, ou quelquefois mon fils, viennent me trouver à neuf ou dix heures. A dix heures trois quarts, nous allons nous mettre à table et nous attendons le roi, qui n'arrive quelquefois qu'à onze heures et demie ; nous soupons sans dire un mot; on passe ensuite dans la chambre du roi, on y reste le temps d'un Pater; le roi fait ensuite une révérence et passe dans son cabinet; nous l'y suivons; mais moi je n'y vais que depuis la mort de la dernièie Dauphine; le roi cause avec nous; à minuit et demi, il nous dit adieu, et chacun se retire dans ses appartements ; moi je vais me coucher, et madame la Duchesse commence à jouer ; le jeu chez elle dure toute la nuit jusqu'au jour. Lorsqu'il y a comédie, j'y vais à sept heures, et ensuite au souper du roi ; quand il y a chasse, c'est à une heure ; je me lève à huit et vais à l'église à onze.
Fontainebleau, 22 septembre 1714.
J'ai vu deux fois lord Peterborough ; il a tenu de drôles de discours; il a de l'espiit comme un diable,
DE MADAME LA DUCHRSSE d'oRLÉAXS. 147
mais une tête fort étrange, et il parle d'une singulière façon.
Je suis vraiment vexée de ce que la vieille et odieuse duchesse de Zell soit encore en vie, tandis que notre chère éleclrice est morte sitôt.
Fontainebleau, 14 oclobro 1714.
Vous aurez appris la prise de Barcelone. J'approuve que des peuples soient fidèles à un maître, tant qu'il se montre digne de leur affection ; mais lorsqu'on en a été abandonné, il serait convenable de ne pas faire répandre tant de sang et de se soumettre paisiblement ; mais les maudits moines craignaient de ne pas pouvoir vivre autant à leur guise sous le roi de France et de ne pas être aussi respectés qu'ils l'étaient; aussi ontils prêché dans toutes les rues qu'il ne fallait pas se rendre; si l'on suivait mon avis, on mettrait ces coquins aux galères, au lieu des pauvres réformés qui y pâtissent.
Fontainebleau, 20 octobre 1714.
C'est malheureusement la dernière lettre que je vous écrirai de mon cher Fontainebleau; nous en partons mercredi, et lundi la dernière chasse aura lieu dans cette belle forêt; je sens que le grand air et l'exercice me font ici beaucoup de bien ; cela chasse et dissipe les idées tristes, et rien n'est plus contraire à ma santé que la tristesse. Jeudi dernier on chassa un cerf qui était un peu méchant ; un gentilhomme se glissa sur un rocher derrière lui et le blessa à l'épaule, de sorte que le cerf ne pouvant plus donner de coups
de tête n'était plus dangereux. Il y avait derrière ma calèche une autre voiture où étaient trois ecclésias^ tiques, l'archevêque de Lyon et deux abbés ; craignant d'être attaqués par le cerf, deux d'entre eux sautèrent hors de la calèche et se couchèrent par terre à plat ventre ; je regrette de n'avoir pas vu cette scène qui m'eût fait rire, car nous autres, vieux chasseurs, nous n'avons pas ainsi peur d'un cerf ' .
Versailles, 27 octobre 1714.
Madame la Princesse entre en ce moment ; aussitôt qu'elle sera partie, je me remettrai à vous écrire. — Elle vient de sortir après être restée une bonne heure; elle était avec sa petite-fille, mademoiselle de Clermont; on ne peut voir une plus charmante figure; des gens qui ont vu madame de Mazarin disent qu'elle lui ressemble, mais elle est plus jolie.
A M. DE HARLING.
l^' novembre 1714.
Quant à ce qui concerne notre roi en Angleterre, j'ai de la peine à me réjouir de sa situation élevée, car je ne confierais pas aux Anglais un seul de mes cheveux. J'ai éprouvé récemment ce que valent les beaux discours que mylord Peterborough a apportés ici. Je voudrais que notre électeur, au lieu d'être roi en Angleterre, fût empereur romain, et que le roi d'Angleterre qui est ici fût en possession du royaume qui lui
• 11 y a cependant des exemples de graves accidents survenus aux chasses royal':s ; le comte de Saint-Hérem et le comte de Mclun furent tués par des cerfs aux abois.
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 149
revient de droit. Je crains que ces Anglais, qui sont fort inconstants, ne fassent avant longtemps une besogne qui ne sera nullement de notre goût. Il n'est pas facile de devenir roi d'une façon aussi brillante et d'être couronné au milieu des cris de joie de la nation entière, comme il est arrivé au roi Jacques, et cependant son peuple l'a ensuite persécuté si impitoyablement qu'il a à peine pu trouver un petit lieu de repos, après des souffrances sans nombre. Si l'on pouvait se fier aux Anglais, je dirais qu'il est bien que le parlement soit au-dessus du roi George, mais plus on lit les révolutions d'Angleterre, plus l'on reconnaît la baine éternelle qu'ils ont eue à l'égard de leurs rois et leur inconstance.
Versailles, 3 novembre 1714.
J'ai déjà lu quatre pages de la Gazette^ mais je n'ai pas encore trouvé l'endroit que je cherche; je continuerai de le chercher. Ah! je viens" de le découvrir; ma chère Louise, on a très-mal traduit ma harangue, lorsque je présentai au roi le prince de Saxe. De ma vie je n'ai dit au roi sire, mais toujours monsieur; les enfants de France (comme on les appelle) ne disent jamais au roi sire, mais ce sont les petits-enfants de France, comme par exemple mon fils, ma fille, etc., qui commencent à lui donner ce titre.Voilà ce que je dis au roi : « Monsieur, voicy le prince électoral de Saxsen, qui souhaite que je le présente à Votre Majesté. » Le prince se présenta alors avec une très-bonne mine , fort distinguée , et fit au roi son compliment sans le moindre embarras; il a gagné par là tout à fait Tapis.
probalion du roi et de toute la cour; le roi lui a répondu très-poliment. Si toutes les correspondances qu'on a en AUemage venant de la France ne valent pas mieux que celle qui raconte comment j'ai présenté le prince, les correspondants gagnent fort mal leiu* argent. Le général Lutzenburg a ici une sœur, M'"* Des Alleurs; vous la connaissez peut-être, car son mari, qui revient de Turquie , où il était ambassadeur, a longtemps été ambassadeur à Berlin', où vous avez bien pu le voir du temps de la feue reine; on a dit qu'il avait été un peu amoureux de cette belle reine; pour revenir à sa femme, je dirai que le général fera bien de se concerter avec elle, car elle a de l'esprit comme le diable ; mais je vois que le prince électoral est si bien surveillé, qu'on ne le laisse parler seul ni à un homme, ni à une femme. On ne peut avoir plus de politesse que le palatin de Lithuanie; M. Hayen sait aussi très-bien vivre et paraît un homme distingué. Je le trouve raisonnable en tout point , si ce n'est sur la religion ; là il est d'une simplicité extrême ; il aurait bien voulu que je consentisse à parler à son prince, mais je lui ai dit que prêcher n'est pas l'alfaire des femmes, et que Notre Seigneur ne m'avait pas envoyée comme un apôtre, de sorte que je ne parlerai jamais au prince de religion. Il tient encore ferme comme un mur, et ne se laisse pas persuader. On le
* Pierre Puchot, marquis Des Alleurs, fut envoyé extraordinaire auprès de l'électeur de Brandebourg, depuis 1698 jusqu'à 1701. En 1711, il rempla(;a, à Constantinople, M. de Ferriol, plus connu pour avoir ramené en France M"e Aissé que par ses eucccs diplomatiques.
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 151
conduisit avant-hier à vêpres ; il vint tandis que l'on chantait un psaume en musique; il l'écouta, et, aussitôt que la musique eut cessé, il sortit. Le roi d'Angleterre {George /"') m'avait fait dire, par M. Martini, qu'aussitôt qu'il serait en Angleterre il m'écrirait et serait en correspondance avec moi; hier, M. Prior m'apporte une lettre du roi, mais elle n'était pas de sa main, elle était écrite par un secrétaire; c'est ce que je n'aurais pas attendu après le compliment de M. Martini ; mais je ne dois pas en être étonnée, lorsque je pense comme ce roi a toujours été pour moi ; c'est l'inverse de sa mère; quoi qu'il advienne, je me rappellerai toujours que c'est le fds de ma tante, et je lui souhaiterai toute sorte de prospérité, c'est ce que je lui écris aujourd'hui; la princesse de Galles m'afflige ; je l'estime sincèrement, car je trouve chez elle de trèsbons sentiments, chose rare à l'époque actuelle.
Marly, 8 noveml)re 1714.
Je vis en ce monde comme si j'étais tout à fait seule; je ne reverrai plus ma fdle de ma vie ; mon fils est occupé dans sa famille ; il ne vient me voir que lorsqu'il y a beaucoup de monde avec moi, ou lorsque j'ai le plus de lettres à écrire, et il le fait exprès pour ne pas avoir d'entretien particulier avec moi. Mon parti est bien pris là-dessus. Je ne lui reproche point son indifférence à mon égard; je le laisse, lui et sa famille agir, aller, venir bien à leur fantaisie, et je ne me mêle de rien. Je rends visite à sa femme et à sa fille, comme si c'était des princesses d'un sang étranger.
A LA COMTESSE LOUISE
Marly, 11 novembre 1714.
Il m'est arrive avant-hier une drôle d'aventure qu'il faut que je vous raconte. Comme nous étions arrivées au rendez-vous {de chasse), il me prit une horrible envie de pisser ; je me fis conduire d'un autre côté de la forêt, et je me mis deriière une haie épaisse; mais le diable voulait faire des siennes. J'avais à peine commencé à pisser qu'il envoie le cerf droit où j'étais; cela fut d'autant plus fâcheux pour moi que tous les chasseurs suivaient ; il me fallut remonter bien vite dans la calèche, mais une maudite racine m'accroche le pied et je tombe de tout mon long sur le nez ; je ne me ils aucun mal, car il y a tant de feuilles dans le bois que Ton y est comme dans un lit de plumes. Je fus pourtant forcée de crier au secours, car j'étais tellement empêtrée que je ne pouvais me relever seule, et je restai ainsi pendant la chasse, qui dura juste deux heures et qui fut très-belle.
On ne m'a pas du tout défendu de lire la Bible; j'ai partout des Bibles; celle de Mérian est ici, celle de I.unebourg à Versailles, et à Fontainebleau une autre qui est en deux tomes. Quand je vais d'un endroit à un autre, je marque sur un petit morceau de papier à quels chapitres et psaumes j'en suis.
Versailles, 18 novembre 1714.
Le petit Dauphin a mauvaise mine lorsque les dents lui font mal, mais lorsqu'il se trouve bien, c'est un bel enfant ; il a de grands yeux très-noirs, le visage rond, une jolie petite bouche qu'il lient cependant un
peu trop souvent ouverte, un nez si bien fait qu'il serait difficile d'imaginer mieux, de jolies jambes, ainsi que les pieds ; en somme, il est plutôt joli que laid, et il a toujours été plus beau que son petit frère, mais celui-là était plus vif et plus fort. Des enfants uniques, lorsqu'ils sont délicats, sont mal élevés; ils le sont bien mieux lorsque la mère a déjà eu d'autres enfants qu'elle a dû élever; je ne m'étonne donc pas si les princesses de Hanovre sont bien élevées. Notre Dauphin comprend déjà les cartes de géographie aussi bien que le ferait un homme '.
Je ne peux comprendre, ma chère Louise, comment vous vous êtes décidée si facilement à traverser la mer. La personne qui poun^ait me décider à m'embarquer serait bien habile, car il n'y a rien d'aussi effroyable pour moi que la mer.
Marly, 22 novembre 1714.
Je ne peux supporter le café, le chocolat et le thé, et je ne puis comprendre qu'on en fasse ses délices ; un bon plat de choucroute et des saucissons fumés font, selon moi, un régal digne d'un roi, et auquel rien n'est préférable : une soupe aux choux et au lard fait bien mieux mon affaire que toutes les délicatesses dont on r affole ici.
Versailles, 2 décembre 1714.
J'ai eu mercredi une frayeur si effroyable que je
' Il existe comme témoignage des études géographiques de Louis XV durant son enfance , un volume de sa composition, imprimé à Versailles en 17 1 8 : Cours des principaux fleuves et rivières de l'Europe. Un joli portrait du jeune monarque, gravé par J. Audran, donne seul aujourd'hui quelque prix à ce livre.
n'en suis pas encore remise. J'étais, après dîner, dans mon cabinet, lorsqu'un valet de chambre de mon fils est venu ; il était pâle comme un mort, et il dit : « Ah! madame, Monsieur s'est trouvé si mal qu'il vient de s'évanouir; il est sans connaissance. » Vous pouvez aisément vous figurer, ma chère Louise, quelle horrible peur cela m'a causée; je veux courir vers ses appartements, mais je tremblais si fort qu'il fallut me soutenir ; je ne pouvais marcher. J'étais si pâle et si changée que mes dames crurent que je venais de m'évanouir. Ce qui m'avait si fort effrayée, c'est qu'à quatre ans mon fils avait eu une attaque d'apoplexie bien réelle, et comme il n'y a maintenant rien de plus commun que ces attaques, je m'attendais à trouver mon fils mort. Quand j'arrivai dans sa chambre je vis qu'il n'avait point mauvaise mine, il avait l'air de rire; les traits pas contractés ; certes, j'avais les traits bien plus décomposés que lui. Grâce à Dieu, il n'avait rien eu qu'un évanouissement, qui provenait de ce qu'en dépit d'une toux abominable il avait mangé comme un loup chez sa fille et avait bu encore davantage, comme cela se pratique toujours là ; rentrant ensuite chez lui, il s'était endormi auprès d'un grand feu, dans une chambre très-chaude; en se réveillant, il s'était trouvé incommodé (ce qui n'est pas difficile à croire), et il lui avait pris une faiblesse.
Versailles, 27 décembre 17(4.
Après mon dîner, je me suis promenée une demiheure dans ma chambre pour faire la digestion, et je me suis amusée avec mes petites bêtes, car j'ai dans
DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 155
mon cabinet deux perroquets, un serin et huit petits chiens.
Remerciez pour moi M. Botmcr, pour la belle médaille d'or qu'il m'a envoyée par son neveu, M. d'Hoym ' .
Versailles, 4 janvier 1715.
Je ne trouve pas du tout beau de la part du roi d'Angleterre de vous savoir à Londres et de ne vous avoir rien fait dire; quand même il n'y aurait pas sa parenté avec vous, il serait tenu, à cause de sa mère, de vous faire des politesses et de vous rechercher, mais je vois que ce bon roi ne s'occupe guère des per sonnes que sa mère a aimées. Que voulez-vous? chacun a son caractère, et ce n'est pas à cinquante-quatre ans que l'on se corrige. Votre beau-frère voudrait bien, comme le seigneur Harpagon, marier sa fille sans dot, mais cela n'arrive plus, et les messieurs sont tout aussi épris des beaux yeux de la cassette que des charmes des dames. Je regrette, pour votre nièce, qu'elle ne s'établisse pas dans notre cher pays ; un brave et honnête Allemand vaut mieux que tous les Anglais mis ensembler
Ver.-ailles, 10 janvier 1715.
Nous avons été hier à la chasse du cerf; le temps
1 Charles-Auguste, comte d'Hoym, ministre plénipotentiaire en France du roi de Pologne, Auguste II. On a peu de détails sur sa vie, mais son nom est fort connu des bibliophiles. Il avait réuni une magnifique collection de livres qui fut vendue publiquement, après son décès, en 1738; on les reconnaît à ses armoiries et ils sont fort recherchés des amateurs. Le Bulletin du bibliophile (Paris, Techener, 1838, p. 151 et 313) contient de curieux détails sur cette bibliothèque célèbre.
n'était pas beau; il y avait un tel brouillard qu'on voyait à peine à quatre pas devant soi; on n'apercevait le cerf et les chiens que comme des ombres, mais ils se conduisirent bien et prirent le cerf dans cinq quarts d'heure.
Avant-hier il est arrivé de grandes nouvelles au sujet de la princesse des Ursins ; celle qui a si longtemps gouverné l'Espagne et qui avait été au-devant de la nouvelle reine, dont elle devait être la gouvernante. Son orgueil l'a perdue : elle avait écrit des lettres contre la jeune reine, à laquelle on les a remises ; lorsqu'elle est allée au-devant de la reine, elle n'a descendu que la moitié de l'escalier, elle a critiqué la toilette de la reine, l'a blâmée d'être restée trop longtemps en route, et a dit qu'à la place du roi, elle pourrait bien la renvoyer. Là-dessus la reine a ordonné à un officier des gardes du corps d'ôter cette folle de sa présence et de l'arrêter; elle a en même temps envoyé un courrier au roi, avec de grandes plaintes au sujet de la dame. Le roi a répondu qu'elle pouvait faire ce qu'elle jugerait à propos. Alors à onze heures du soir la princesse a été mise dans un carrosse avec une seule femme de chambre, des laquais ot des gardes, et Tordre a été donné de la mener de suite en France, ce qui a été effectué ' .
* Voir les Mémoires de Diiclos et de Saint-Simon, t. XXII, p. 157 et siiiv., ainsi que l'article consacré dans la Biographie itniverscllc {{. XLVII, p. 218 ) à Anne-Marie de La Trémoille, princesse des Ursins, née en 1C59, morte à Rome en 1722. Un critique célèbre, M. Sainte-Beuve, fait de cette femme reniarquai)Ic l'objet d'une bien intéressante notice ( Causeries du lundi, t. V, p. 319-350) ; il juge avec sagacité « la catastrophe qui la
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Je ne puis la plaindre, car elle a toujours persécuté mon fils d'une manière horrible; elle avait persuadé au roi et à la reine, qui est morte, que mon fils voulait les détrôner et qu'il avait conspiré contre leur vie; ce qui est tellement faux que, quoi qu'elle ait pu faire, elle n'a jamais pu justifier le moins du monde ses accusations. Cela fait que je ne m'afflige guère du malheur qui lui arrive, et c'est bien naturel. Je m'inquiète de savoir si ce méchant diable viendra ici, car il ne manquera pas de jeter contre mon fils et contre moi tout son poison, dont Dieu veuille nous préserver. Je vous instniirai de ce qui surviendra de neuf à l'égard de cette vieille dame.
Nous avons reçu aussi la triste nouvelle que l'archevêque de Cambrai ' est mort depuis quelques jours ; il est très-regretté ; c'était un grand ami de mon fils. Le bon maréchal de Chamilly, qui était un trèsbrave homme, est mort il y a deux jours'.
prccipila du pouvoir, et qui est restée un des événements les plus singuliers, les plus dramatiques et les plus inexpliqués de l'histoire. M™« des Ursins retrouva d'ailleurs dans cette chute foudroyante toute sa force, tout son sang-froid, sa modération apparente; on n'entendit de sa bouche ni une plainte, ni un reproche inconvenant, ni une parole de faiblesse. «
' Féneion, mort le 7 janvier, à l'âge de soixante-quatre ans. D'après Saint-Simon, t. XXIV, p. 144, il avait empêché Mme de Maintenon d'être déclarée reine, et ce fut le motif de la haine qu'elle lui apporta.
* Noël Bouton, marquis de Chamilly, né en 1636, créé maréchal en 1703, mort sans postéiité le 8 janvier 1716. Saint- Simon en parle, t. XX, p. 133, et le représente comme un gros et grand homme, le meilleur, le plus brave et le plus rempli d'honneur. Dans sa jeunesse il avait servi en Portugal, et c'est à lui que furent adressées les fameuses Lettres portugaises.
Il y a ici un prince d'Anhalt-Zeits, qui m'a apporté de grands compliments de la part du prince de Galles; mais le roi ne m'a pas fait dire un seul mot; notre duchesse de Hanovre, qui est à Modène, n'est pas mieux traitée que moi. Je ne sais d'où provient ce manque d'égard, car si j'étais protestante, il ne pourrait pas être roi, car j'étais plus près de la couronne que lui, et ce n'est que par ma maison et par sa mère qu'il est roi. Je vous prie, ma chère Louise, de bien remercier, en mon nom, le prince de Galles et de lui dire que je lui suis très-obligée. Lorsque le roi Guillaume vivait encore et que la princesse Anne n'était que la plus proche héritière du trône, elle m'écrivait, par l'intermédiaire de milord Portland, mais je vois bien que le roi actuel ne veut avoir aucun commerce avec moi, et c'est ce dont il faut se consoler.
Je suis toujours obligée d'écrire tellement à la hâte, que j'oublie la moitié de ce que j'ai à dire. M"* de Molausse est une personne de mérite que j'estime fort, et je suis bien aise qu'elle soit votre amie. Il est tard et j'ai encore trois lettres à écrire ce soir; excusez donc les défauts de celle-ci ; je n'ai le temps ni de la relire ni de la corriger.
Versailles, 25 janvier 1715.
Nous avons eu ici, durant quatorze jours, un froid terrible, mais depuis hier le temps s'est radouci; il en était grand besoin, car Paris était tout gelé; la Seine étant glacée, il ne pouvait pas arriver de bois, et ce qu'il y a de fort drôle, c'est qu'on s'envoyait en étrennes du jour de l'an de petits fagots de bois comme des
bijoux ; c'était reçu avec beaucoup de reconnaissance. M"* d'Orléans n'est pas dans l'habitude de faire des garçons; elle a six filles et un seul fds; le pauvre enfant est tout délicat, et quoiqu'il ait douze ans, il n'est pas plus fort qu'un enfant de neuf. - Vous aurez vu dans les gazettes des détails sur la disgrâce de la princesse des Ursins. Je suis très-vexée qu'elle vienne ici, car elle est la plus grande ennemie de mon fils, et ce qu'elle a fait contre lui fait dresser les cheveux sur la tête.
Versailles, 7 février 1715.
Milord Stairs m'a remis avant-hier la boîte avec le bézoard de Goa que la princesse de Galles m'a fuit l'honneur de m' envoyer. Je lui en suis infiniment obligée, et je vous prie, ma chère Louise, lorsque vous vendez la princesse, de lui exprimer toute ma reconnaissance, qui est bien du fond du cœur et que je ne saurais exprimer faute de mots. Peu de choses, en ce monde, m'ont autant touchée que les bontés continuelles que cette princesse m'a témoignées et qui prouvent bien tout l'attachement qu'elle avait pour ma tante, car je n'ai pas l'honneur d'être personnellement connue de Son Altesse. Quant au bézoard, les Jésuites en font à Goa; mon fils en a de pleines boîtes, que ces pères avaient envoyées à Monsieur. Je m'étonne qu'en Angleterre on veuille prendre quelque chose qui vient des Jésuites et qu'on y ait confiance. Je l'ai dit à milord Stairs, et cela l'a fait bien rire. Je me rappelle que la duchesse de Bouillon, qui est morte l'an dernier, en déroba un jour deux morceaux
chez Monsieur et se sauva avec ; Monsieur, qui l'avait vue faire, courut après elle pour les reprendre ; ils se battirent tout de bon ; la victoire resta enfin à la duchesse ; c'était fort drôle.
Nous n'avons rien de neuf ici. On ne parle d'autre chose que de l'ambassadeur persan qui a fait hier son entrée à Paris ' . C'est le plus drôle de corps qu'on puisse voir. 11 a avec lui un devin qu'il consulte à tout propos pour savoir quels sont les jours et les moments heureux ou malheureux. Si on lui propose de faire quelque chose et si le jour ne se trouve pas heureux, il entre en fureur, il grince des dents, tire son sabre et son poignard et veut tout exterminer. Mais on m'appelle pour aller à l'église et je ne peux ainsi, pour le moment, vous en dire davantage.
Versailles, 12 mars 1715.
Le cardinal de Bouillon est mort à Rome la semaine dernière ; ce n'est pas une grande perte, car il était
* D'après Dangeau , cette ambassade fut toujours fort équivoque; il parait que le gouverneur d'une des provinces de la Perse avait envoyé ce prétendu diplomate pour des affaires de négoce entre des marcliands; pour se faire défrayer, il contrefit l'ambassadeur; le ministre Ponteharlrain ne voulut pas dévoiler la friponnerie afin d'amuser le roi et de lui faire croire que le Sophi lui envoyait un ambassadeur. H faut toutefois observer que d'après la Biographie universelle (article Mehemet- Riza-Bey\ et d'après les Mémoires inédits du baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, en la possession de M. Leber (voir son catalogue, n" 5463), l'amliassade fut très-réelle, en dépit de l'humeur étrange et de la comlnile bizarre du diplomate oriental. Il a paru un Journal historique du voyage et des aventures de cet envoyé, par Lefèvre de Fontenay, Paris, 17 15.
faux comme le diable, foncièrement méchant et horriblement débauché; en un mot, il ne valait rien, et c'est la meilleure oraison funèbre qu'on puisse en faire ' .
Je passe à ce que vous me dites au sujet de votre nièce : votre confiance en moi me touche infiniment, et je vous dirai que le mariage en question me semble convenable, poursu que le futur ait de quoi mettre sa femme en mesure de vivre selon son rang ; alors, et si ces jeunes gens s'aiment, tout ira bien; mais s'il n'a pas les moyens de ^^^Te selon son rang, il n'y a plus à y penser; car c'est mon opinion, ma chère Louise, que l'amour s'en va avec le temps, et alors viennent des tracas et des brouilles; et puis il est arrivé un tas d'enfants qu'on ne peut élever selon leur position, et au lieu que le mariage ait réuni des gens qui s'aiment, il a mis en face l'un de l'autre des ennemis acharnés. J'en ai \'u plus d'un exemple, et voilà pourquoi je vous avertis de la sorte.
Lord Peterborough prétend rester capitaine des gardes du roi d'Angleterre ; il pourrait signer comme font ici les nonnes qui mettent après leur nom : religieuse indigne; et c'est ainsi qu'il écrirait après son nom : capitaine des gardes indigne. Mais cinq heures sonnent, et il faut que j'aille trouver le Dauphin.
Versailles, 19 avril 1715.
Je suis aujourd'hui, comme on dit dans notre cher
* Ce jugement sévère est confirmé par Saint-Simon ( voir t. XXII, p. 198) qui, dans &es Mémoires, parle très-souvent de ce cardinal.
Palatinat, fâcheuse comme une punaise, et j'en ai certes bien sujet; mais je ne veux vous en donner qu'un échantillon. Le roi voulant récompenser la princesse des Ursins qui s'est horriblement conduite à l'égard de mon fils, et qui a cherché à le faire passer pour un empoisonneur, lui a donné 40,000 francs de pension. Il y a deux autres choses qui me mettent tout en colère et qui ne valent pas mieux que celle-là. De semblables injustices dégoûtent de la vie ; mais il faut se taire et ne rien dire de ce qu'on pense.
Versailles, 21 avril 1715.
La mort du prince de Sicile m'occasionne la plus vive peine, à cause de la reine sa mère, qui est une princesse du plus grand mérite et d'une éminente vertu'. J'ai reçu hier de Sa Majesté une lettre qui attendrirait un rocher. Elle prend son malheur trèschrétiennement; elle dit qu'elle n'a pas encore la force de se résigner à la volonté de Dieu qui la frappe, mais qu'elle espère, avec le temps, réussir à mieux se soumettre aux décrets de la Providence. Cette reine n'avait que deux ans lorsque je vins en France; elle n'a pas eu, pour ainsi dire, d'autre mère que moi; aussi elle m'aime comme si j'étais sa mère, et je la regarde comme mon enfant. J'ai aussi beaucoup aimé sa sœur, la reine d'Espagne, mais comme une sœur, car je n'avais que dix ans de plus qu'elle.
On m'a raconté une drôle d'histoire sur l'Angleterre ; vous saurez peut-être si elle est vraie. On dit
' Le duc de Savoie prit, le 22 septembre 1713, le titre de roi de Sicile en vertu de la paix d'Utrecht.
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que le prince de Galles assistait à une comédie, et qu'on y a joué la dernière reine Anne, en Timitant très-bien : elle s'enivrait et se laissait tomber sur une chaise; alors un lord a sauté sur le théâtre, en tirant son épée, il en a frappé l'acteur au visage. Le prince a crié à son capitaine des gardes de faire tirer sur le lord ; mais tout le parterre s'est soulevé en criant que si un seul coup de fusil était tiré ce serait le signal de la destruction de tout ce qui est du parti du roi ; le capitaine des gardes a dit au prince que tirer de la sorte était chose reçue en Hanovre, mais qu'en Angleterre c'était tout différent. On dit que le prince de Galles est complètement brouillé avec son père, qu'ils ne se parlent pas, et qu'on a remis au prince une sorte de pétition dans laquelle on lui dit que s'il a quelque honnêteté, il doit bien reconnaître que le royaume ne lui appartient nullement, et qu'il revient au souverain légitime qu'on appelle le prétendant, et qui est fils de Jacques tout aussi assurément que le prince est fils du comte de Koenigsmarck. Ce serait terriblement insolent ' .
» Un sombre mystère couvre encore l'intriaue amoureuse du comte Philippe de Koenig=marci\ avec Sophie-Dorotiiée, femme de George 1", alors électeur de Hanovre. L'éclat de l'esprit, l'élégance des manières, une rare beauté, distinguaient ce séduisant gcntilhomnie. Sorti de chez lui un soir, à dix heures, il ne reparut jamais. Nul doute qu'il ne fut assassiné. L'électrice fut enfermée dans un château fort pour le reste de sa vie. On a publié à Londres, en 1845, èes Mémoires d'après les archives secrètes du Hanovre. M. Chasles en a fait, dans la Revue des Deux-Mondes (i845, t. XI, p. 328), l'objet d'une notice à laquelle nous devons renvoyer le lecteur curieux de détails sur CCS tragiques événements. Celte même Revue a publié (t. II, de
Au fait, l'Angleterre est un singulier pays, et nulle part au monde on ne trouve des gens comme les Anglais ; il y a ici un envoyé de Gènes qui a un tel mécontentement à leur égard, qu'il dit que non-seulement il ne voudrait, pour quelque raison que ce fût, vivre parmi eux, mais encore qu'il serait désolé que son portrait s'y trouvât.
Versailles, 3 mai 1715.
Après diner, mon petit-fils le duc de Chartres est venu me voir, et je lui ai donné un spectacle approprié à son âge; c'était un char de triomphe que traînait un gros chat, et où était placée une petite chienne nommée Ândrienne ; un pigeon sert de cocher, deux autres font les pages, et un chien sert de laquais et est assis derrière. Il s'appelle Picart, et quand la dame descend de voiture, Picart abat le marchepied. Le chat se nomme Castille. Picart se laisse ainsi seller; on lui met une poupée sur le dos, et il, fait tout ce qu'on fait faire aux chevaux au manège.
J'ai aussi une chienne qu'on appelle Badine, qui connaît toutes les cartes, et qui apporte ce qu'on lui demande ; mais en voilà assez sur ce badinage.
1853, p. G41-685), un long article de M. Blaze de Bury, intitulé le Dernier des Koenigsmarck. On peut recourir aussi , mais avec quelque défiance., à l'ouvrage de Poellnitz : Histoire secrète de la princesse d'Allen, duchesse de Hanovre, i:-32. et à un volume publié à Berlin en 1825 : Fredegundc, oder Denkwiirdigkeilen zur geheimen Geschichte des Hannoverischen Hofes. C'est la traduction d'un manuscrit français qui contient beaucoup de parlicularités sur la vie de Sophie- Dorothée , née le 15 septembre ICCG, mariée le 21 novembre 1G82, morte le 13
L'Angleterre est certainement fort redevable à la duchesse de Portsmouth; c'est la meilleure femme de ce genre que j'ai vue de ma vie ; elle est fort |)olie et d'un commerce très-agréable. Du temps do Mousieur, nous l'avions souvent à Saint-Cloud ; aiissi je la connais très-bien ' .
• Mlle de Kéroualles. Louis XIV, par leUrcs patcnles du mois de décembre 107 3, donna à cette maîtresse de Charles II la terre d'Aubigny-sur-N'iève (en Berry), et fixa d'avance le sort des enfants qu'elle pourrait donner au roi d'Angleterre, comme il aurait fait des siens propres. M. Walckenaër [Mémoires sur M^^ de Sévigné, t. III, p. 364) a publié une lettre de Louis XIV au père de la duchesse, qui avait maudit sa fille.
" Les services importants que la duchesse de Portsmouth a « rendus à la France m'ont décidé à la créer pairesse, sous le « titre de duchesse d'Aubigny, pour elle et toute sa descen- « dance.
« J'espère que vous ne serez pas plus sévère que votre roi, et « que vous retirerez la malédiction que vous avez cru devoir « faire peser sur votre malheureuse lille. Je vous en prie en « ami, et vous le demande en roi. LOUIS. «
Le Journal de Dangeau raconte (13 novembre 1690) que le roi porta à 20,000 hvres la pension de 12,000 qu'il avait accordée à cette duchesse; elle s'était retirée en France après la mort de Charles H, et, quoique déjà vieille, elle ne fut pas à l'abri de la malice des chansonniers. Un des couplets d'un Aocl de 1006 nous est signalé comme la concernant.
On Tïit une duchesse
Agée de cinquante ans,
D'un air plein de tendresse
S'écriant sottement :
Croirai-je, beau poupon, que d'Elbeuf m'a trahie? D'Antragues, ce dit-on, don, don, Avec lui fait cela, la, la.
Mais le menteur le nie.
Elle avait d'abord voulu être maîtresse de Louis XIV ; elle se rejeta sur Charles II. On publia son Histoire secrète, Londres
Versailles, 10 mai 1715.
Vous ne pouvez être étonnée, ma chère Louise, si j'ai bien souvent raison d'être triste; car vous avez dû lire la longue lettre que j'ai envoyée à ma tante, notre chère électrice, par monsieur de Wersebé ; la rancune que la vilaine ' a contre moi ne finira qu'avec sa vie ; tout ce qu'elle pourra imaginer pour me rendre de mauvais offices et pour me chagriner, elle n'y manquera pas. Elle m'en veut plus que jamais, parce que je n'ai pas voulu voir sa grande amie, que la reine d'Espagne a chassée; mon fils m'avait priée de ne pas la voir, car elle a pour lui une inimitié furieuse, et elle a voulu le faire passer pour un empoisonneur. Il ne s'est pas contenté de démontrer son innocence ; il a voulu que toutes les pièces de l'enquête fussent portées au Parlement, afin d'y être conservées. Il est donc bien naturel que je me refuse à voir une pareille
(Hollande) I6d0; c'est un de ces nombreux libelles du temps qui offrent un mélange de vérités et de calomnies. 11 a reparu avec des additions sous le titre de Mémoires secrets, Paris, 1806, 2 vol. in-12.
Saint-Simon, t. XXX, v. i, p. 32, trace le portrait de cette duchesse; les mémoires du temps font allusion à sa liaison avec le duc d'Elbeuf, Henri de Lorraine, et jettent sur son salon et sur celui deMmc du Bouillon un opprobre qu'ils ne méritaient pas.
Dis-moi, mou cher Cartiguy,
Où sont les catins de la ville...
Chez la Portsmouth et la Bouillon
On en trouve de toute espèce.
(Bibl. roy. supplément français, n" 1016.)
Voir M. de Laborde, Palais Muzarin, notes, p. 37 7.
1 Zot, la vieille, la vilaine, la sorcière, et même, il faut l'avouer, la truie, tels sont les noms sous lesquels Madame désigne constamment Mme de Maintenon, qu'elle délestait.
femme; mais nous avons un proverbe qui dit avec raison : Qui se ressemble s'assemble, comme dit le diable au charbonnier. 11 faut donc que je prenne palience, et que je n'aie pas l'air de ressentir tout le mal qu'on nous fait.
Versailles, 15 mai 1715.
La personne qui est ici toute-puissante (M""* de Maintenon) est piquée de ce que la reine d'Espagne ait écrit au roi seulement, et qu'il n'y ait pas eu de lettres pour elle; sûrement elle fera ce qu'elle pourra pour marquer son déplaisir; mais la reine est loin d'ici et ne lui demande rien. Vous pouvez croire, que j'envie bien les 40,000 francs que le roi a donnés à la méchante femme dont je vous ai parlé; mais il ne donne plus rien pour indemniser les gens de ce qu'ils ont perdu, et il dit : « Ce sont les malheurs de la guerre. »
Quant au prince de Schwarzenberg, je n'en dirai rien, si ce n'est que le séjour d'Angleterre est encore plus désagréable et plus fâcheux pour les princes allemands que celui d'ici, car on ne leur y accorde aucun rang. Il est positif que si milord Peterborough parle en Angleterre de son roi et du prince de Galles, comme il en parlait ici, il mérite bien d'être exilé de la cour.
Versailles, 28 mai 1715.
J'ai oublié, hier matin, de vous dire que le roi avait donné à l'électeur de Saxe de très-beaux diamants, un d'eux vaut à lui seul dix mille écus; voilà tout ce queje sais de neuf.
Versailieg, 30 mai 1715.
Soyez sûre, ma chère Louise, que lorsque cela me sera possible, je vous écrirai de longues lettres, et vous ne devez m'en avoir nulle reconnaissance, car je le fais avec bien du plaisir. Ah! ma chère, il n'y a plus que vous dans l'Allemagne entière qui vous intéressiez à moi ; tous les autres sont morts ; quand j'y pense, il me semble que je suis tombée des nues. Ici on se fait comme un point d'honneur de ne pas aimer ses parents; on dit que c'est bourgeois. Le mariage de mon cousin le prince héréditaire de Hesse-Ciissel est accompli; je pense que M. Degenfelt, qui est auprès de lui, vous en aura envoyé la description; s'il Ta fait, je vous prie de m'en faire passer une copie ; ce devait être magnifique. 11 me semble que notre bon roi de Suède ferait mieux de conclure une bonne paix que de faire constamment la gueiTe.
Versailli'?, 7 juin 1715.
La bague que ma tante, notre chère électrice Sophie, a recommandé de me remettre me sera bien précieuse, et je ne la recevrai pas sans pleurer ; je la porterai toute ma vie et je recommanderai, dans mon testament, qu'après ma mort on la remette au prince de Galles; de la sorte, elle sera toujours dans les mains de personnes que ma tante a aimées et dont elle a été chérie. Je ne doute pas qu'on ne vous ait rendu de mauvais offices auprès du roi George, puisque la manière désagréable dont il vous a traitée est si marquée ; vous devriez avoir un éclaircissement avec lui, et le désalmser de ce qu'on a pu dire sur
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VOUS. On le représente comme un homme juste ; il faut donc qu'il ait été trompé.
Marly, 14 juin 1715.
Ce matin, entre huit et neuf heures, comme je me lavais les mains, mon fils est venu dans ma chambre et m'a fait un très-beau présent. Il m'a donné dixsept médailles antiques d'or, aussi belles que si elles sortaient de la Monnaie. Elles ont été trouvées auprès de Modène, comme vous avez pu le lire dans les gazettes de Hollande ; il les a fait secrètement venir de Rome. Celte attention de sa part m'a fait le plus grand plaisir, non pas tant pour la valeur du présent que pour l'attention.
Marly, 18 juin I7l5.
Jusqu'à mercredi, il me sera impossible d'écrire; j'irai ce jour-là, à neuf heures du matin, à Paris, au Palais-Royal, déjeuner avec mon petit-fils, le duc de Chartres, et M"^ de Valois ; ensuite j'irai avec eux deux au collège des Jésuites, afin de voir jouer une comédie par des élèves qui sont tous des enfants de condition. Parmi eux il y a un garçon que mon fils a eu de la Sery, qui était une de mes filles d'honneur ';
* « Une seule des maitresses du duc d'Orléans a paru le captiver un peu ; elle étolt de Rouen, d'une fort honnête famille, et a été connue sous le nom de comtesse d'Argenton ; sa beauté n'étoit pas parfaite, mais elle avoit beaucoup de grands agréments, un air vif cl modeste, un esprit doux, une vraie tendresse pour son amant; elle n'aima que lui et l'aima ardemment» (Vie de Philippe d'Orléans, par La Mothe, dit de La Hodi% 1730, t. 1, p. 22).
Nous avons trouvé, dans le tome XXXiX de la collection Maurepas, un couplet fait par le régent sur sa maîtresse; nous ne
i. là
il s'appelle le chevalier d'Orléans ; il montre beaucoup de moyens, mais il n'est pas joli, et il est petit pour son âge; son frère, mon petit-fils, l'aime beaucoup, et se fait une grande fête de cette représentation'.
Marly, 2 juillet 1716.
Ma chère Louise , j'ai tant de choses à dire que je ne sais par où commencer. Je commencerai par la bague de ma tante Sophie. Mon cœur était si gros que j'ai pleuré tout le matin du jour où je l'ai reçue ; je la porterai tant que je vivrai ; elle me va aussi bien que si elle avait été faite pour moi.
Milord Stairs me disait que la tranquillité est rétablie en Angleterre, et que les choses ne vont pas si mal que les gazettes le représentent. Je m'étonne que la comtesse de Buckeburg reste auprès du prince de Galles.
Marly, 12 juillet 1715.
Je devais être à onze heures à Paris, mais je n'y arrivai qu'à midi et demi, par suite d'une aventure
croyons pas devoir le transcrire ici. Saint-Simon raconte avec les plus grands détails la rupture qui la sépara du prince (Voir aussi les Lettres de 3/me de Maintcnon, édit. de La Baumelle, 1766, t. Yl, p. 66).
* 11 serait difficile de dresser une liste complète de tous les enfants naturels du régent; le poète Lainez, après la bataille d'Hochstedt, adressait à ce prince ces vers singuliers :
Tout un peuple alarmé n'a plus qu'une espérance, Prince ; à mille plaisirs livre tes jeunes ans. Reçois plus que jamais la Sery, la Florence ; Dans l'état où l'Anglais vient de mettre la France, On ne peut trop avoir de bâtards d'Orléans.
11 est inutile de faire ressortir l'allusion à Dunois.
qui a failli me faire casser le cou, ainsi qu'aux cinq dames qui étaient avec moi clans ma voiture, M'"" de Brancas et de Chasteauticr ', la maréchale de Clérambeau, W^ de Ralhsamshaussen et M"'e Borstel. Quand nous vînmes dans la cour, les gardes crièrent d'arrêter ; il en était temps , car un des rayons de la roue (car je ne sais comment tout cela se nomme) était brisé, et si nous avions fait un pas de plus, nous étions toules précipitées à terre. Je pris vite la voiture de l'écuyer, et je me rendis au Palais-Royal. J'en revins ce matin. J'ai écrit à ma fille, et depuis, jusqu'à l'Opéra, je n'ai pas eu un moment à moi. Il est arrivé à Paris deux nouveaux princes , un prince d'Anhalt et un de Frise. A dire vrai, ce sont les plus vilains personnages que j'ai vus de ma vie. Le premier est sec comme un morceau de bois; il est tout mal bâti; il a une bouche allreuse et des dents toutes gâtées; il porte une grande perruque blanche crêpée ; il a des yeux rouges comme du feu, un visage tout marqué de la petite vérole, et il est très-maigre. L'autre, au contraire, est fort gros, la tête enfoncée dans les épaules, tout le visage plongé dans la graisse , le nez gros et plat. En somme, ils sont tous deux extrêmement laids. J'avais auparavant tenu une sorte de conseil avec tous
* Saint-Simon, t. XI, p. 26, parle de celte dame : « Elle avoit grund air par sa taille et son maintien ; toujours une vertu sans soupçon dans le centre de la corruption ; beaucoup d'esprit et de grâces, aimable au possible dans la conversation quand elle le vouloit bien. Elle n'avoit rien vaillant que ce que lui donnoit Madame et n'en savoit pas même tirer parti, parce qu'elle étoit tout à fait noble et désintéressée. M. le duc d'Orléans, sous sa régence, lui donna plus qu'elle ne voulut. »
mes gens, le conseiller d'État que le roi m'a donné pour prendre soin de mes affaires , l'intendant de ma maison et mon trésorier ; ils sont restés une grande heure, parlant de choses très-désagréables, qui m'ont mise de fort mauvaise humeur et non sans motifs ; mais il serait trop long et trop ennuyeux de vous en entretenir.
La comédie jouée au collège m'a fort amusée ; les enfants ont très-bien joué; des deux pièces que j'ai vues, l'une roulait sur un duc de Bourgogne, et l'autre était Ésope au collège; le maître d'Ésope lui trouve tant de jugement qu'il pense que les enfants au collège profiteront bien mieux de ses leçons que de celles de leurs professeurs. Afin de juger du caractère des enfants , Ésope fait venir des marchands avec des marchandises de toute espèce; il leur permet d'acheter ce qu'ils veulent et de choisir à leur gré , et d'après cela il apprécie leurs dispositions ; cela lui donne l'occasion de débiter de très-jolies fables , et les enfants lui font toutes espèces de plaisanteries. Tout cela est fort amusant et fort bien dit. Les Jésuites ne font pas jouer chez eux des pièces pieuses, mais M"* de Maintenon en a fait faire pour Saint-Cyr, par M. Racine , comme Esther et Athalie, qui sont de très -belles choses.
J'aurais le plus grand plaisir à correspondre avec la princesse de Galles, car j'ai pour Son Altesse un attachement sincère ; mais, entre nous, on est ici trèsdélicat sur ce qui regarde la cour d'Angleterre, de sorte que, malgié mes désirs, je ne peux réellement pas me mettre en relation; si cela change, je n"y manquerai
pas. Celte princesse peut se faire aimer de qui elle voudra ; elle est trop estimable pour ne pas être honorée et chérie. Quant aux nouvelles qu'il y a dans les gazettes de Hollande, je n"ai point à en parler ; la politique n'est point de mon ressort; c'est pour moi chose trop relevée; je ne vais que terre à terre, et je m'en trouve bien ; mais il est, je crois, permis de former des vœux, et le mien serait que le roi George fût empereur, et que le chevalier de Saint-Georges entrât en possession de ses trois royaumes. Alors tout serait, à mon sens , très-bien arrangé , car notre chère princesse se trouverait ainsi reine des Romains ; le prince Ernest-Auguste deviendrait électeur de Brunswick, et le prince Max, qui est catholique, entrerait dans l'Église, serait nommé cardinal, et promu à l'évéché d'Osnabruck. il me semble que cet arrangement est parfait; plût à Dieu qu'il pût se réaliser; je crois que du fond de votre cœur vous direz Atnen '.
Marly, 18 juillet 1715.
J'ai amené avec moi une des filles de mon fils, qui n'avait jamais vu aucune chasse. C'est la troisième de celles qui sont encore en vie, car l'aînée est morte depuis longtemps ; elle avait à peine trois ans ; celleci se nomme M"^ de Valois; elle a quatorze ans. Lorsqu'elle était encore toute jeune, j'avais l'espoir qu'elle serait fort belle, mais j'ai été bien déçue; il lui est venu un grand nez aquilin, qui a tout gâté; elle avait auparavant le plus joli petit nez du monde ; c'est
* A côté de CB passage de la lettre autographe est écrit de la main de Louise : « Je ne dis point Amen! »
étonnant comme les enfants changent. Je crois aussi que ce qui a causé le développement de ce malheureux nez, c'est qu'on lui a permis de prendre du tabac. Si l'on m'avait crue, on n'aurait mis aucun de ces enfants au couvent ; mais leur mère a d'autres idées que moi. La seconde veut absolument se faire religieuse ; cela m'aftlige et réjouit sa mère ; mais je suis bien sûre que tout le monde finira par s'en repentir. Je n'aurai pas de reproche à me faire , car j'ai fait de mon mieux pour arranger l'affaire. Il y aurait bien des choses à dire là-dessus, mais elles ne sont pas du genre de celles que l'on confie à la poste.
La comtesse de Wartenberg est encore à Paris , et elle y mène une drôle de vie ; je ne l'ai point vue ; elle ne vient plus à la cour. Elle était en liaison avec un jeune Saxon, nommé Minquitz, qui lui a volé tous ses bijoux et qui s'est enfui avec ; elle s'en est plaint, et elle l'a envoyé chercher en Flandre. 11 lui a écrit une lettre ouverte où il maintient que ce qu'il a fait n'est pas le moins du monde un vol, car il dit qu'elle lui avait promis de lui faire un cadeau d'une boîte de la valeur de 50,000 francs, comme dédommagement de ce qu'elle lui avait donné le mal français ; comme il est certain que cela lui est arrivé deux fois , il a le droit d'être payé double. Ce cavalier a été relâché à la condition qu'il rendrait les bijoux , ce qu'il a fait, et elle a payé les frais. Aucune femme comme il faut ne la voit, et il est impossible de mener une vie plus scandaleuse que la sienne ; elle est lui objet de mépris et de dérision pour tout le monde.
Le roi nous a menées toutes , lundi , voir son régi-
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 175
ment , qui est campé tout près d'ici ' ; il est certain que cela mérite d'être vu ; les soldats sont tout habillés de neuf; l'uniforme est gris clair, avec des boutonnières de soie de couleur d'or et des rubans couleur de feu.
Marly, 26 juillet 1716.
Le duc de Schomberg fait très-bien de monter tous les jours à cheval ou de conduire une voiture ; c'est excellent pour la santé; je le vois par moi-même; pareil exercice entretient la bonne humeur et empêche la mélancolie de prendre le dessus. J'aime mieux les comédies que les opéras; j'ai souvent entendu Son Altesse, notre père, dire qu'il n'y avait pas au monde de plus belles comédies que celles des Anglais.