A LA PRINCESSE DE GALLES
28 juillet ni5.
Le Dauphin (fils de Louis XIV) ne manquait pas d'esprit ; il saisissait fort bien tous les ridicules , les siens aussi bien que ceux des autres. Il racontait d'une manière plaisante quand il le voulait ; mais il y avait en lui une paresse telle qu'elle lui faisait tout négliger. 11 aurait préféré la vie indolente à la possession de tous les empires et de tous les royaumes. De sa vie il ne s'est jamais opposé à aucune des volontés du roi, et il était soumis à la Maintenon autant que qui que ce soit. Ceux qui ont dit qu'il se serait retiré si le roi
• On lit dans plusieurs passages des Mémoires de Saint- Simon, que Louis XIV était très-attaché au régiment du Roi, et qu'il s'en occupait dans les moindres détails.
avait déclaré son mariage avec la guenipe ' ne le connaissaient pas ; il avait lui-même une vilaine guenipe pour maîtresse, et l'on pensait qu'il l'avait épousée en secret; elle se nommait M"^ Choin ^ ; elle est encore à Paris. Ce qui a empêché que la vieille Maintenon ne fût déclarée reine, ce sont toutes les bonnes raisons que l'archevêque de Cambrai, M. de Fénelon, a données au roi ; aussi a-t-elle persécuté ce bon et respectable prélat jusqu'à sa mort.
A LA COMTESSE LOUISE
Marly, 8 août 1715.
Aussitôt que je serai de retour à Versailles , je ferai faire une copie de mon portrait par Rigaud; qui a saisi ma ressemblance d'une manière étonnante ; vous verrez alors, ma chère Louise, comme je suis devenue vieille.
Il ne faut pas être surpris si le prétendant a le désir de remonter sur un trône qui lui appartient par tous les droits de la naissance, et d'où sa religion seule l'éloigné. Je ne sais pas comment les Anglais peuvent le haïr; c'est un des meilleurs et des plus honnêtes personnages que notre Seigneur Dieu ait créés. Je voudrais , comme j'ai dit quelquefois , que le roi
1 Dlezote, la vilaine, la sale; c'est ainsi que Madame désigne sans cesse Mme (Je Maintenon. Nous avons dû reproduire ces injures dictées par une aveugle animosité.
* Marie-Emilie Joly de Choin ; on croit que le Dauphin l'avait épousée en secret; il en sera reparlé dans la suite de ces lettres. Elle survécut longtemps à son amant, et mourut en 1744.
George fût empereur romain, et le prétendant roi d'Angleterre ; mais désirer ne sert à rien.
La femme de mon fils a un perroquet qui répète tout ce qu'il entend dire et qui imite tout le monde. Il sait les noms de toutes les femmes de chambre et de tous les valets, et il les appelle si bien qu'ils accourent, croyant que c'est la duchesse. 11 était dernièrement dans une chambre où se trouvaient des ouvriers qui parlaient entre eux assez grossièrement , et lorsque la duchesse vint à lui , il lui dit : « Madame , baise mon cul. » Vous pouvez facilement vous figurer combien cela fit rire. J'ai deux perroquets; ils sont verts ; l'un me déteste comme le diable et souffre tout le monde, excepté moi ; l'autre n'aime que moi et déteste tout le monde.
Les lettres de la reine d'Espagne à Bayonne ' ne consistent qu'en compliments et en commissions , parmi lescpielles il y en a de fort ennuyeuses ; elle demande un évéché pour celui-ci et un emploi de capitaine des gardes pour celui-là; elle veut une pension pour un tel et une abbaye pour un autre. Mais si je dis le mal, je dois aussi dire le bien; je suis fort obligée à cette bonne reine, car elle a beaucoup travaillé au raccommodement de mon fils avec le roi d'Espagne. Je voudrais qu'en m'écrivant elle n'employât pas des mots tout enfantins, comme petite maman ; je n'ai pas été habituée à être appelée ainsi. Ses lettres ne me font pas grand plaisir, tandis que les vôtres, chère Louise, sont les plus agréables que je
' La veuve de Charles 11.
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puisse recevoir. Ma lille est dans une grande affliction, car son beau-frère, le prince François, est mort de la petite vérole ; il n'avait que huit ans, lorsqu'elle alla en Lorraine ; il était élevé près d'elle et elle le regardait comme son enfant. Lorsque les catholiques anglais sont ici, ils se montrent comme pleins de piété. Il y a quelques années, je vis chez ma tante, l'abbesse de Maubuisson, un homme que je pris pour un officier : il avait une grande perruque et une cravate, et, comme il ne portait pas d'épée, je crus qu'il était prisonnier ; il avait bonne mine, quoiqu'il ne fût pas jeune. Je demandai qui était cet officier; ma tante se mit à rire et me dit que c'était im moine de l'ordre de Saint-François, qui arrivait d'Angleterre. Alors il me dit, en versant des larmes, que la religion catholique était tellement haïe dans ce pays, que les moines ne pouvaient y porter leur habit. Je répondis que s'il n'y avait que cela, il n'y avait pas grand sujet de plainte, car une perruque avait meilleure mine qu'une tète rasée. Pendant notre dialogue, ma tante était au moment de crever de rire. Les Anglais sont tous horriblement débauchés ; c'est encore pis chez eux qu'en France et en Italie.
j^jme (j'Orléans n'est pas de mon avis à l'égard de ses filles; elle voudrait qu'elles se fissent toutes religieuses : elle n'est pas assez bête pour croire que cela les menât au ciel; c'est de sa part pure paresse, car c'est la femme la plus paresseuse du monde ', et elle
1 Saint-Simon confirme en plusieurs endroits de ses A/évioires ce que dit Madame à l'égard de la paresse et de l'apathie
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 179
craint, si elle les avait près d'elle, d'avoir la peine de les élever...
Rien dans le monde ne me dégoûte plus que le tabac à priser; il rend les nez horribles et il répand une odeur infecte. J'ai connu des gens qui avaient l'haleine la plus douce ; après s'être adonnés au tabac, six mois ont suffi pour les rendre puants comme boucs. Avec un nez barbouillé de tabac, on a l'air, passez-moi l'expression, d'être tombé dans la fiente '. Le roi le déteste; mais ses enfants et ses petits-enfants en prennent, quoiqu'ils sachent que cela lui déplaît ". Il faut s'en abstenir tout à fait, car si l'on en prend un peu, on veut bientôt en prendre beaucoup; on l'appelle l'herbe enchantée, parce que celui qui a commencé à en faire usage ne veut plus s'en passer.
Je n'ai plus entendu parler de la comtesse de Wartenberg; mais on dit qu'il y a d'étranges choses entre elle et son fils; c'est un jeune homme qui a quinze ans, et elle ne veut pas souffrir qu'il couche ailleurs que dans son lit à elle ; on lui a dit que cela faisait jaser, mais elle ne s'en soucie pas.
Je veux du bien à votre beau-frère parce qu'il est encore un bon Allemand ; je ne puis souffrir que les
de la duchesse ; il en trace d'ailleurs un portrait favorable : « Elle étoit grande et de tout point majestueuse ; la mesure et toute espèce de décence et de bienséance étoient chez elle dans leur centre » (Voir t. XXIII, p. 27, et sur son désir de contribuer à la grandeur du duc du Maine, p. 49).
* Im dreck.
* Saint-Simon (t. II, p. 122) raconte que les filles du roi envoyèrent un jour chercher des pipes au corps-dc-gardc des Suisses et se mirent à fumer.
Allemands veuillent être autre chose que des Allemands et qu'ils méprisent leur nation.
Versailles, 15 août 1715.
Notre roi n'est pas bien ; cela me tracasse au point que j'en suis à moitié malade; j'en perds l'appétit et le sommeil. Dieu veuille que je me trompe, mais si ce que je crains arrivait, ce serait le plus grand malheur qui pût m' arriver. Si je vous expliquais tout cela, ce serait si abominable que je ne puis y penser sans devenir toute chair de poule. Ne dites à personne, en Angleterre, ce que je vous mande là, mais j'en suis fort troublée.
Si vous saviez, chère Louise , comment tout va ici, vous ne vous étonneriez pas de ce que je vis très-retirée. Je ne peux ni ne veux jouer, et l'on ne vient pas volontiers auprès de ceux qui ne jouent pas ; la conversation n'est plus à la mode; tous les hommes sont tellement elïrayés et ils craignent si fort de parler, qu'ils se font peur mutuellement. Je n'ai jamais aimé à frayer avec la jeunesse; les personnes de mon âge sont à l'écart, ou bien auprès de la toute-puissante dame dont je ne suis pas la favorite. 11 faut donc que je reste toute seule; mais cela ne me contrarie pas, car des sociétés où l'on ne peut parler franchement et où il n'est possible de causer que de la pluie et du beau temps, du jeu et de la toilette, sont pour moi chose très-peu agréable; elles me fatiguent, et je préfère ma solitude; vous trouverez, je crois, que je n'ai pas tort; quant aux intrigues, je ne peux ni ne veux m'en mêler en rien.
DE MADAME LA DLCIIESSE d'oRLÉANS. 181
Versailles, 20 août 1715.
On peut avoir fait beaucoup de choses au nom du roi Jacques sans qu'il en ait eu connaissance; les prêtres en sont très-capables; toutes les querelles qu'il y a au sujet de la religion viennent de la faute des prêtres de tous les côtés; au lieu de chercher les moyens de rétablir la paix, ils cherchent (je le dis de ceux de tous les côtés) uniquement les moyens d'animer tous les chrétiens les uns contre les autres ; ils pensent ainsi réussir à dominer sur les personnes les plus élevées; ils sont tels que sur cent à peine en trouve-t-on un seul qui ne soit pas plein d'ambition. Je suis persuadée que si l'on voulait s'entendre mutuellement de bonne foi, toutes les religions pourraient se réunir et ne former qu'un troupeau et qu'un pasteur.
Vous avez vu, par ma dernière lettre, que j'ai reçu une lettre fort polie et de la propre main du roi George.
Madame de Maintenon n'a point été malade ; elle est fraîche et en bonne santé ; plût à Dieu que notre roi fût aussi bien; j'aurais alors moinsde soucis queje n'en ai.
Versailles, 27 août 1715.
Ma chère Louise, je suis tellement troublée que je ne sais plus ce que je fais ou ce queje dis; il faut cependant que je réponde à votre bonne lettre le mieux qu'il me sera possible. Je dois d'abord vous dire que nous avons eu hier le spectacle le plus triste et le plus touchant qu'on puisse imaginer; le roi, après s'être préparé à la mort, après avoir reçu les derniers sacrements, s'est fait apporter le Dauphin, lui a donné sa bénédiction et lui a parlé; il m'a fait venir ensuite, 1. ic
ainsi que la duchesse Je Berrv et toutes ses autres filles et pelits-enfants; il m'a dit adieu avec des paroles si tendres que je m'étonne de n'être pas tombée à la renverse sans connaissance. 11 m'a assuré qu'il m'avait toujours aimée et plus que je ne le croyais moi-même, qu'il regrettait de m'avoir quelquefois causé du chagrin. 11 m'a demandé de me souvenir quelquefois de lui, ajoutant qu'il pensait que je le ferais volontiers, car il était persuadé que je l'avais toujours aimé ; il a dit de plus qu'il me donnait sa bénédiction et qu'il faisait des vœux pour le bonheur de toute ma vie. Je me suis jetée à ses genoux, et, prenant sa main, je l'ai baisée. Il m'a embrassée et il a ensuite parlé aux autres. 11 leur a dit qu'il leur recommandait l'union. J'ai cru qu'il disait cela pour moi, et je répondis que pour cet objet comme pour tous les autres j'obéirais à Sa Majesté tant que je vivrais ; il s'est mis à rire et il a dit : « Ce n'est pas pour vous que je parle ainsi ; je sais que vous n'avez pas besoin de pareilles recommandations ; mais je le dis aux autres princesses. » Vous pouvez croire dans quel état tout cela m'a mise. Le roi a une fermeté au delà de toute expression; il donne ses ordres comme s'il n'était question que d'un voyage. 11 a dit adieu à tous ses gens; il les a recommandés à mon fils et l'a fait régent, avec une telle tendresse qu'elle pénètre l'àme de part en part. Je crois que je serai la première personne de la famille royale qui suivra le roi s'il meurt; il vit encore, mais il devient de plus en plus faible et il n'y a plus d'espoir. Quand je dis que je crois que je serai la première à suivre le roi, c'est d'abord mon âge avancé ; ensuite , aussitôt que
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le roi sera mort, on mènera le jeune roi à Vincennes, et nous irons tous à Paris, dont l'air est mauvais pour moi; je resterai là dans mon deuil, privée d'exercice et de bon air, et, selon toute apparence, je tomberai malade. Il n'est pas vrai que M""" de Maintenon soit morte; elle est en parfaite santé et dans la chambre du roi, qu'elle ne quitte ni jour ni nuit.
Si le roi meurt, comme il n'y a pas moyen d'en douter, c'est pour moi un malheur dont vous ne pouvez vous faire une juste idée, et cela à cause de beaucoup de raisons qui ne peuvent s'écrire. Je ne vois devant moi que misère et malheur ; le séjour de Paris m'est insupportable.
A M. de harling.