ioût
N'avais-jc pas raison d'avoir des inquiétudes pour le roi George lorsqu'il est devenu roi d'Angleterre et de désirer qu'il eût été souverain dans un tout autre pays plutôt que dans celui-là? Je connais trop bien ces diables d'Anglais pour leur confier un cheveu. Dieu préserve Leurs Majestés et les princes et toute la famille, mais j'avoue que j'ai de justes inquiétudes à leur égard.
A LA COMTESSE LOUISE
Versailles, 6 septembre 1715.
Il y a longtemps que je ne vous ai écrit, mais cela m'était impossible, tant j'étais accablée et dans un trouble inexprimable. Le roi est mort dimanche dernier, à neuf heures du malin. Vous pouvez croire que j'ai
184 COBP.ESl'OMlANCE
eu bien des visites à faire et à recevoir, et que j'ai reçu et écrit bien des lettres. Avant-hier et aujourd'hui j'en ai reçu deux de vous, mais je ne suis pas en état d'y répondre, car je suis extrêmement troublée, et de la perte du roi, et de ce qu'il faut que j'aille dans ce maudit Paris; si j'y passais un an, j'y tomberais horriblement malade ; je veux donc le quitter le plus tôt possible et aller à Saint-Cloud. Tout cela m'intrigue fort, mais se plaindre n'amène à rien ; il vaut mieux que je réponde à votre lettre. Je suis très-franche et très-naturelle, et je dis tout ce que j'ai sur le cœur; je vous dirai que c'a été pour moi une grande consolation de voir tout le peuple, et les troupes et le Parlement entier, venir voir mon fds et le reconnaître publiquement pour régent. Ses ennemis, qui s'agitaient tout autour du lit de mort du roi, ont été tout déconcertés et leur cabale a dû lâcher le terrain. Mais mon ills prend les affaires tellement à cœur, qu'il n'a plus de repos ni jour ni nuit ; j'ai peur qu'il ne tombe malade, et bien des idées tristes me viennent dans la tête, mais je ne peux les dire.
Mon fds a prononcé un discours au Parlement, et l'on assure qu'il n'a point mal parlé. Le jeune roi est fort délicat; les ministres qui gouvernaient sous le feu roi ont consei'vé leurs places, et comme ils restent sans aucun doute tout aussi curieux qu'ils l'étaient, les lettres continueront à être ouvertes. Il est tout à fait impossible qu'à Paris je conserve ma santé; car ce qui me la conservait, c'était l'air et l'exercice, la chasse et la promenade; et à Paris, je n'aurais ni air ni exercice. Mais je dois apprendre à me résigner à la
DE MADAMK LA PICHrflSE D'oRLÉANS. 185
volonté de Dieu; l'affrense méchanceté et la fausseté de ce monde dégoûtent d'ailleurs de la vie, et je ne puis me flatter d'être aimée de tout le monde. J'apprends avec plaisir que le roi George se porte bien, ainsi que la famille royale. Dieu les conserve! Je ne sais si je vous ai écrit que l'ambassadeur de Portugal a fait ici son entrée avec tant de magnificence, qu'il jetait au peuple des monnaies d'or et d'argent de son souverain. Milord Stairs m'a remis les portraits des deux petites princesses ; remerciez bien la princesse de Galles de ce charmant cadeau. On m'appelle pour me mettre à table; je ne puis relire ma lettre; excusezen les fautes.
Paris, 10 septembre 1715
Nous sommes enfin depuis hier dans cette triste ville. J'ai, hier soir, passé mon temps à pleurer, et je me suis donné une forte migraine. Mon fils m'a donné un appartement nouveau, qui est, sans comparaison, bien supérieur à l'ancien; j'espère que ma santé s'en trouvera bien ; mais je me déplais beaucoup ici. J'ai, ce matin, commencé à écrire ; mais je n'ai pu achever que quelques lignes, car j'ai eu autour de moi effroyablement de monde, et la tête me fait tant de mal que je ne sais ce que je dis ou ce que je fais. C'est un vrai supplice que d'être ici; mais il est est inutile de se plaindre, et le mieux est de tâcher de se résigner. On a hier porté le feu roi à Saint-Denis'. Toute la maison
^ On sait que Louis XIV fut enseveli avec peu de cérémonie el qu'il ne fut nulleoient regretté ; les recueils de l'époque contiennent de nombreuses pièces satiriques et d'une insolence sou-