A M. DE BEAUSOBRE, CAPITAINE BANS LE RÉGIMENT SUISSE
DE GOURTEN, A PERPIGNAN ^
Paris, 29 septembre 171S.
Je suis bien persuadée que votre bon cœur vous a fait prendre part à ma douleur, et que vous-mesme vous avez ressenti vivement la perte d'un roy qui avoit de si grandes qualitez. J'espère que vous trouverez dans mon fils autant de bonne volonté pour vous que Sa Majesté pouvoit en avoir; car il est très-favorablement disposé pour les officiers qui servent bien.
A LA COMTESSE LOUISE
8 octobre 1715.
Je me suis rendue à Saint-Gloud tandis que la duchesse de Berry était ici; entre nous, je ne veux avoir rien à démêler avec elle; nous ne sympathisons pas ensemble; je vis poliment avec elle comme avec une étrangère, mais je ne la vois pas souvent, et je ne me mêle de rien de ce qu'elle fait, ni de ce que font sa mère ou ses sœurs; je ne m'occupe que de moi. La
* Cette lettre, dont la signature seulement est de la main de Madame, fait partie du cabinet du docteur J.-F. Payen, à Paris, qui a bien voulu nous la communiquer; on trouvera plus loin deux autres lettres provenant de la même collection ; une d'elles est également adressée à M. de Bcausobre,
cour n*e8t pas comme en Allemagne, et n'est plus ce qu'elle était du temps de Monsieur, lorsque nous dînions tous ensemble, et que nous étions réunis chaque soir dans les grands appartements. Aujourd'hui, chacun vit à part; mon fils prend ses repas de son côté, moi du mien ; sa femme en fait de même ; elle est telle* ment paresseuse» qu'elle ne peut jamais se résoudre un seul instant à faire la moindre chose; elle reste couchée sur un canapé; H'"*' de Berry suit au Luxembourg l'exemple de sa mère; vous voyez ainsi, ma chère Louise, qu'il ne peut plus y avoir de cour. Âh! vous ne connaissez pas les Français : tant qu'ils espèrent obtenir ce qu'ils demandent, c'est charmant ; mais sur cinquante aspirants, on se fait quarante-neuf ennemis qui cabalent et font les diables. Je connais trop bien la cour et l'État pour me réjouir un seul instant de ce que mon fils est devenu régent.
J'ai tenu la parole que je vous ai donnée, et j'ai sollicité vivement pour les pauvres gens qui sont aux galères * ; j'ai obtenu des promesses, mais ici on ne dit non à personne. |
ÉcrivezHnoi eeque mon fils a fait à Tégard du roi
' Les réformés qui, sous Louis XIV, avaient été persécutés à eaosede leur religion. Noos lisons dans \eB Mémoires du chevalier de Piossens : « Madame soUicitoit avec un sèle vraiment chrélien la clémence de S. A. R. pour les réformés ; il en tira des galères soixante-huit, auxquels il donna pleine liberté de se retirer hors du royaume. » Mais cet acte de tolérance fut bientôt suivi de nouvelles rigueurs; en 1717, par exemple, on prit auprès d*Anduze soixante-quatorze réformés; les hommes, au nombre de vingt-deux, furent condamnés aux galères, les femmes et les filles à une prison perpétuelle.
d'Angleterre, car je n'eu sais vraiment non. 11 est s&r que tant que je suis restée en AUemagpe^ je a'j^ pas vu de corruption dans 1^ genre c|e pelle dpnt je suis témoin ; mais en Allemagne/ tout ne se vend pas et ne s'achète pas comme ici, cp qui rend I^s gens si ifitéressés.
J'ai toujours entendu dire qu*|l y 9 en Apglefefre une corruption effroyable; mais, ^ Paris, pq appreiid sans cesse des choses affreifses*
Paria, 15 octobre 1715.
Quand Yo^s coqnaitre? toutes les particularités de m^ yie, vous ne vous étonnerez pas que je ne sois ppint gaie; vous serez surprisp, fiu contraire, de ce Que je n'éprouve pas bien plus de tristesse. Je ne suis jamais plus tranquille (^^e k)rsqi|e je sqis V)ute seule, mais cela ne m'arrive gi|ère. M*"* de Ratzenbausen est amur saute et drôle, elle fait ce qu'elle peut popr me divertir*, mais sa gaieté ne peut détruire la cause de mon affliction. Ma tante Sophie avait bien des sujets de contentement que je n'ai pas; elle s|vait auprès d'elle une charmaT^tp princ^s^e dont ^Ue avait lait le mariage; elle était maîtresse absolue de ses actions, elle pQi^yait aller où elle voulait, agir ^ aon eati^ convenance; cela change bien les choses. Une gêne étemelle est une terrible affaire, surtout lorscpi'elle ne peut finir qu*au moment de la mort.
Je rentre de la promenade; le temps est délicieux et comme au mois de mai.
Je ne sais ce que mon fils a dit à lord Stairs, au sujet des galériens, mais je puis vous assurer que lorquc je
DE MADAME LÀ DUCHESSE D*ORLÉANS. l9.^
lui en ai parlé, il m*a donné bon espoir, me disant cependant que de très-fortes raisons ne lui permettaient pas de mener la chose promptement.
Dans les derniers temps, la vielle femme et les ministres ont fait bien des choses sans que le roi lé sût ^ . On ne peut blâmer le jeune roi Jacques de chercher à ^monter sur son trône, mais ses partisans doivent recodrii' aux armes et non à l'assassinat. 11 ne faut pas s'êtbnner que les Anglais pensent qu'on peut facilement se faire tuer, car ils sont toujours prêts â adopter, ^ en fait de religion, les idées les plus singulières. Ma tante l^pfiie aimait les Turcs, et disait qu'ils étaient deâ gens fort estimables.
Paris, 18 octobre 1715.
Mmi fils a autant d'ennemis que d'amis, et je crains que le noiiibre de ses enheinis n'aille etl augmentant avefc le tëin{)s. On a bien voulu s'adresser à moi, mais i*ai eongédié si bien tout le mdnde en disant : Je ne me mêle de rien, qu'on a pris enfin le parti de me Idis*ser en repos ; et je remercie Dieu d'avoir agi delà sorte, autrement je n'aurais eu de repos ni jour ni nuit, car on est ici tellement intéressé qu'il n'est pas jusqu'aux servantes ipii ne tous poursuivent de leurs demandés.
Môri docteur est un homme habile ; il a si bonne mme qu'on lé prendrait plutôt pour un colonel que pour un docteuf*; j'ai pensé, quand je l'ai pris, que si feu la dernière électrice pialatinè qui, à ce qu'on dit, a épousé un docteur, avait vu celui-ci, elle aurait été
* « Lottls XIV fat dupé de tout ce qui ttompe les princes, c'est- 4-dlre les ministres, les femmes et les dévots» (Montesquieu).
infidèle au sien ; pour moi il me serait impossible d'aimer un docteur, fût-il comme un ange; mais comme notre chère électrice avait l'habitude de dire : Chacun pense à sa guise/ et met Fodeur de ses excréments (dreck) au-dessus de celle de Tencens.
Mon petit chien, qui est toujours près de moi, vient de sauter sur mon papier et a effacé trois mots; je ne sais si vous pourrez les lire. Mais, pour revenir à ce que je voulais dire, les docteurs sont ici de sots diables, et ils pensent qu*il n'y a pas au monde de gens qui valent mieux qu'eux.
Paru, 25 octobre 1715.
On avait écrit des livres affreux contre le cardinal Mazarin*; il s'en montra fort irrité; il fit rechercher tous les exemplaires comme s'il voulait les brûler; lorsqu'il les eut tous, il les fit vendre en secret et comme si la chose se passait à son insu, et il ^i retira dix mille écus. Il se mit ensuite à rire et il dit : c Les Français sont de gentils personnages; pourvu que je les laisse chanter et écrire, Us me laissent faire ce que je veux. »
^ Ainsi que le remarque M. de Laborde, Mazarin regarda longtemps avec une profonde indifférence les libelles dirigés contre lui. En juillet 1650, il notait dans son agenda : « Fayre quelque .papier et l'imprimer contre le coadjuteur. » U ne parait pas d'ailleurs s'être soucié du déluge d'écrits satiriques en vers et en prose qui surgirent pendant la Fronde. — Les nombreux écrits publiés soqs le titre de Mazarinades, et fort ouUiés aujourd'bui, contiennent contre le cardinal les injures les plus violentes, les accusations les plus vives. Il est curieux, au point de vue bistorique, de connaître ce débordement de colère. Nous donnons quelques détails à cet égard dans une note que son étendue nous décide à renvoyer à la fin de ce volume.
Paris, 29 octobre 1715.
La fausseté m'est insupportable, et je la trouve ici dans tous les coins; cela me rend la vie à charge. J*ai appris aujourd'hui des choses qui me rendent toute triste; vous n'en seriez pas surprise si vous connaissiez les détails, mais ils ne peuvent s'écrire par la poste. II y a de quoi faire dresser les cheveux sur la téie h une personne honnête comme vous.