‹ Correspondance complète de Madame duchesse d'Orleans née Princesse Palatine, mère du regent; (volume 2)Chapitre 19 sur 22 · A LA PRINCESSE DE GALLES · texte numérisé non relu

A LA PRINCESSE DE GALLES

5 novembre 1715.

M<^® de Maintenon est à Saint-Gyr dans rétablissement qu'elle a fondé ' . Elle n'était point la maîtresse du roi; elle était beaucoup pins. Elle a été gouvernante des enfants de M"''' de Montespan, et elle a ensuite mis le pied dans ses salons; mais elle est allée bien plus

' La correspondance de la duchesse d'Orléans comprend un grand nombre de fragments de lettres adressées à la princesse de Galles , et que nous traduisons d'après l'édition allemande de 1789, en les rétablissant dans l'ordre chronologique. Il est inutile de mettre en tête de chacun de ces fragments le nom de la princesse ; on les distinguera des lettres écrites à la comtesse Louise, en ce qu'ils ne portent pas d*indication de lieu, mais seulement une date.

' La maison fondée à Saint-Cyr pour l'éducation de deux cent cinquante demoiselles nobles , filles d'officiers ruinés o^ tués au senrice do TÉtat, est assurément, parmi les grandes créations du règne de Louis XIV, une des plus intéressantes et des plus heureusement conçues. M. Th. Lavallée en a retracé l'histoire dans un ouvrage fort bien fait( 1S53^ in-S). M. de Npaiiles avait déjà traité le même sujet en 1843 : Histoire de la tnaison royale de Saint-Louis établie à Saint~Cyr; mais ce volume, qui n'a point été mis en vente, a été seulement distribué à quelques pergonnes.

198 CORRESI>ONI)ANCE

loin. Le diable dans l'enfer ne peut être pire qu'elle n'a été; son ambition a jeté toute la France dans le malheur. La Fontange était une bonne personne; je la eonnaissais bien ; elle a été une de mes filles d honneur; elle était belle des pieds jusqu'à la tête, mais elle avait peu de jugement ' .

A LA COMTESSE LOUISE

PàTU, Il norembre 1715.

Je crois que bien des gens se déclareront contre le roi George, car le chevalier de Saint-George s'est rendu en Ecosse. On m'a raconté ce soir les détails de son évasion. Il était à Commercy chez le prince de Vaudeniont, et il avait chassé le cerf; après la chasse, il y eut un retour de chasse, et ils restèrent à table jusque bien après minuit. En rentrant dans sa chambre, il dit qu'il était fatigué et qu*on le laissât dormir jusqu'à ce qu'il appelât. A deux heures après-midi, comùie il n'avait pas donné signe de vie, ses gens eut'ent peur, entrèrent dans son appartement, et ne le trouvant pas dans son lit, ils coururent tout efl'rayés port^ cette nouvelle au prince de Vaudemont. Celui-ci se conduisit comme ne sachant rien ; il dit qu'il fallait chercher le chevalier. Après une heure de recherches inutiles, le prince ordonna de lever tous les ponts-levis, de façon que personne ne pût, de trois jours, sortir du château. Pendant ce temps le chevalier se rendait en

* Marie- Angélique Scoraille de RonssiUe, née en 1661, morte eu 1681 ; délaissée par le roi, elle s'était retirée à Port-Royal. Elle s'était montrée aussi peu sensible que peu spirituelle. « H courut bcaitconp de bruits sur sa mort an désavantage de M™® de Mouicbpan > {Souvenirs de W^e an Caylus).

Bretagne; il s*est jeté dans une barque de pêcheur qui rà cdhduit en mer à un naTire écossais, où il y atait divers seigneurs avec lesquels il s'est rendu en Ecosse. Si demain j'apprends quelque autre chose de neuf et si je ne meure pas cette nuit, je vous le man< derai.

On ne sait ce qui résultera de tout ceci, mais je suis peinée pour les deux rivaux. Le roi George est le fils de ma chère tante Télectrice, ce qui me le rend aussi cher que s'il était mon enfant; d'uri autre côté, le Prétendant est aussi mon parent; c'est le meilleur hbmine qu'il y ait au monde; en toutes occasions, lui et la reine, sa mère, m'ont témoighé toute l'amitié possible. Je ne puis donc vouloir de mal ni à l'un ni à l'autre.

Je dois aussi vous dire qu'il serait souverainement injuste, de la part de lord Stairs, d'accuser mon fils d'avoir pris part à la fuite du chevalier; comment pouvait-il savoir ce qui se passe à Commercy, et deviner que le chevalier voulût se rendre incognito en Bretagne? Ce n'est que huit jours après que mon fils a appris tout cela, et lorsqu'il en a été instruit, tout était terminé.

19 Dovembre 1715.

La Montespan ' était un diable incarné, mais la Fon~

* Françolse-Alhénais de Rochechooart de Mortemart, née en 1641, morte en 1707. Il serait inutUe de redire ici les détails ^'on trouve partout au sujet de cette femme si remarquable par ses charmes, son esprit et le rôle qu*elle Joua pendant une parUe du règne le plus brillant de la notonarchie. Elle a été généralement jugée avec beaucoup de sévérité (Voir dans la Biographie universelle, t. XXIX, l'arUcic que lui a consacré M. Duplessis).

200 CORneSPONOANCE

lange était bonne et simple; toutes deux étaient fort belles. La dernière est morte, dit-on, parce que la première Ta empoisonnée dans du lait; je ne sais si c'est vrai, mais ce que je sais bien, c*est que deux des gens de la Fontange moururent, et on disait publiquement qu'ils avaient été empoisonnés.

A M. DE HARLING. |

3 décembre 1715.

Le chevalier de Saint*George est le meilleur homme et le plus poli qu'il y ait au monde. Il demandait une fois à mylord Douglas : « Que puis-je faire pour acquérir I la sympathie de mon peuple? » Douglas lui répondit : ,

c Embarquez-vous, prenez douze jésuites avec vous, et, aussitôt que vous serez arrivé, faites-les pendre | publiquement; rien ne saurait être plus agréable aux I Anglais. »

Paris, 10 décembre 1715.

L'histoire de la dame qui a épousé un marin est plaisante; elle me fait souvenir d'une autre histoire ( qui est arrivée cet été. Une dame de Lorraine, qui se

Les chansonniers manuscrits disent que le roi donna au comte de Fontenac le gouvernement de Québec , pour Téloigner de M<ne de Montespan, à laquelle il avait su plaire avant qu*eUe no fût mariée ; le couplet suivant circula en secret:

Je sais ravi que le roi, notre sire,

Aime la Uontespan ; Moi, Fx>ntenac, je me crère de rire,

Sachant ce qui lui pend, Et je dirai, sans être des plus bestcs,

Tu n*as que mon reste, Roi,

Tu B*as que mon reste.

Domme M"* de Rosière, alla rendre visite à une demoiselle qui habite dans le voisinage» et qui se nomme M"' de Choiseuil; elle a été fille d*honneur de la du* chesse du Maine, et nous la connaissons toutes. En arrivant. M"' de Rosière va droit à la chambre de H"^ de Choiseuil, et entrant sans dire gare, elle la trouve au lit avec son jardinier à elle, qui s'appelle grand Colas. Voilà M"' de Rosière toute stupéfaite qui s'écrie : c Ah! mon Dieu! mademoiselle, qu'est-ce que mon jardinier fait dans votre lit?» H^Me Choiseuil répond qu'il est dans son lit parce qu'il est son mari et qu'elle l'a épousé par un sentiment de reconnaissance. Étant tombée dans Teau quelques jours avant, grand Colas était venu à son secours et lui avait sauvé la vie, et elle n'avait pas trouvé de meilleur moyen de lui témoigner sa gratitude qu'en Tépousant. C'est ce qu'elle a fait, en dépit de tous ses parents; elle a voulu le faire anoblir parle duc de Lorraine, mais elle n'y a pas réussi; elle a cherché à arriver à son but auprès du roi, mais elle n'a pas eu plus de succès; en sorte que la fière demoiselle de Choiseuil est restée M"^ Grand Colas'.

M. Leibnitz, auquel j'écris quelquefois , m'assure

* Qu'il nous soit permis de citer ici une anecdote que nous relTouvonsdanslesiiri^fnotresde la baronne tP0berMrch{i9bZ ]; le grand-père du duc de Choiseul, ministre de Louis XV, était envoyé du duc de Lonaine auprès du régent s il fût un jour apostrophé par ce dernier, mécontent sans doute de quelques procédés de la part du duc : « Je crois en vérité que votre maître se f... de moi. — Monseigneur, répliqua fièrement l'envoyé lorrain, le duc mon maitre ne m*a pas cliargé d'en informer Votre Altesse royale. »

4ue je nMéris point mal l'alleinand; cela m'a fait plaisir, car je serais bieil fâchée d'oublier ina langue maternelle.

Paris, 27 décembre 1715.

On vient de me dire qu'une homme, qui est resté inconnu, se promenant dans le jardin du Palais-Royal, il y a une demi-heure, et ayant une belle bague en diamant, des filoux Font surpris, lui ont mis sur le visage un masque de poix, lui ont pris sa bague, une montre en or et quatorze pistoles. L'usage d'un masque dé ce genre est quelque chose de neuf.

il est positif que les rebelles dnt envoyé à mon fils un êinissaire avec urie lettre; il l'a renvoyé de suite et n'a pas voulu ouvrir la lettre. Ainsi, si l'on fait courir à Londres quelque réponse de sa part, vous pourrez affirmer qu'elle est supposée.

Pstis, 3 jdtiTler 1716.

La secondé fille de M*"* d*Orléans est bieri élevée et n*est point laide. Elle persiste fermement dans sa résolution d'être religieuse; il ine semblé cependant qu'elle n'en a guère la vocation. Je fais mon possible pour la détourner de ce projet, mais elle a toujoui*s cette folie en tête... Elle a de très-jolies mains et elle a naturellement un teint rose et blanc.

Paria, 4 janvier 1716.

j|nie d'Orléans a eu six filles. La première est morte à l'âge de deux ans; la seconde est la duchesse de Berry ; la troisième est âgée de dix-sept ans, on l'appelle M'^« de Chartres; c'est elle qui doit être reli-

gieuse, ^t, pouf 1§ Qgurp carnée pouf ^ (^^m, p'est la plus jolie de toutes; la quatrièn^a S(^ ^Pl^ip^ U^^^ 4^ Valois; elle a quinze ans accomplis au mois d'octobre. Puis vient le duc de Chartres qui, au mois d*août^ a eu douze ans. La cinquième, M^^ de Montpensier, qui est dans un couvent à Beauvais, a eu six ans le 11 de ce mois. Nous avons enfin M'^^ de Beaujolais qui a un an, et la duchesse d'Orléans est encore enceinte. On n'a jamais pensé à marier M'^^ de Chartres au chevalier de Saint-George; il est vrai que le bruit en a couru, mais les gens que la chose intéresse n'en ont pas eu l'idée.

Paris, G janvier 1716.

M'"* d'Orléans ne s'inquiète pas de ses ef^faq^; je les laisse se quereller pt s'arranger cofpme i}s vofidront; tPV>( cpla s'est fait sans mpn approbation; qu'ils S(3 4ébrouillent cpmme ils vpudront* fp 9His f&P" suad^e qiip U>\i\^ les incommodités e\ \^ faible^s de M"* d'Orlpajj^ viiennenf de ce qu'elle est toujours au lit pi| sqf S4 chaise tepgue ; ^He rn^nge et boit couchée; c'est chez elle pure paresse, 4^ là YÎpn]; que nous ne pouvons manger ensemble. Depuis la mort du i-oi, elle ne m'a pas parlé.

Paris, 7 janvier 17 lU.

M"*' flp Berry e$t rouge. Lorsqu'elle veut plaire, il %t qu'elle parle, car elle parle bien ; elle a uqe éloquonpe naturelle. Elle a toujours auprès d'elle des gens qui la trompent. Je ne lui dis plus rien; elle a de l'esprit, mais elle a été fort mal élevée; je ne la regarde plus comme un de mes petits-enfants ; elle

i04 COnRCSPONDANCB

reste de son côté ; je ne m'occupe pas d'elle et elle ne s'occupe pas de moi.

8 Janvier 1716.

Il n*y a jamais eu de frères plus différents que le feu roi et Monsieur; cependant ils s*aimaient beaucoup. Le roi était grand et cendré ou d'un brun clair; il avait l'air mâle et extrêmement bonne mine ; Monsieur n'avait pas l'air désagréable, mais il était fort petit, il avait les cheveux noirs comme du jais, les sourcils épais et bruns, de grands yeux bruns, un visage fort long et assez étroit, un gros nez, une très-petite bouche et de vilaines dents; il avait les manières d'une femme plutôt que d'un homme; il n'aimait ni les chevaux ni la chasse; il ne se plaisait qu'à jouer, tenir un cercle, bien manger, danser et faire sa toilette; en un mot, il se plaisait à tout ce qu'aiment les dames. Le roi aimait la chasse, la musique, le spectacle ; Monsieur n'aimait que les grandes assemblées et les bals masqués; le roi aimait à être galant avec les dames ; je ne crois pas que, de sa vie. Monsieur ait été amoureux.

9 Janvier 1716.

Mon fils a fait de bonnes études, il a une bonne mémoire, il saisit tout avec facilité. 11 ne ressenuble ni à son père, ni à sa mère. Monsieur avait un visage étroit et long, tandis que mon fils a une figure carrée. Sa démarche est comme celle de Monsieur et il fait avec ses mains les mêmes mouvements. Monsieur avait une fort petite bouche et de vilaines dents; mort fils a une grande bouche avec de jolies dents.

DE MADAME LA DUCHESSE D*OALÉANS. â05

Paris, 12janTierl7ie.

Mon fils est trop prévenu en faveur de sa nation; quoiqu'il voie tous les jours combien ses compatriotes sont faux et trompeurs y il croit fermement qu'il n'y a aucun peuple qu'on puisse comparer à la France.

Si mon fils l'avait voulu, son œil serait depuis longtemps guéri ; mais quand il se trouve mieux, il ne se ménage plus, il s'expose à l'air de la nuit; il boit et il mange immodérément, ce qui n'est pas bon pour son œil.

J'assure que tout s'est passé en tout honneur entre mon fils et la reine (d'Espagne}. Je ne sais si mon fils a eu le bonheur de plaire à cette reine, mais il n'a jamais été épris d'elle. Il dit qu'elle avait bonne mine et une belle taille, mais que ni sa figure, ni ses manières n'étaient de son goût. Je ne peux certainement pas nier qu'il est coquet \ mais il a ses caprices, tout le monde ne lui plait pas. Le grand air lui convient moins que l'air débauché et dégingandé comme celui des danseuses de l'Opéra. Ten ris souvent avec lui.

Paris, 14 Janvier 1716.

Je ne veux pas tarder plus jongtemps à vous écrire» ma chère Louise, car hier j'en ai été bien empêchée; il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un cheveu que mon appartement ne fût brûlé. J'avais recommandé de m'éveiller à sept heures, car j'avais énormément à écrire ; j'avais reçu de la princesse de Galles une lettre

* Ce mot est en français dans le texte original.

2û6 CORRESPONDAl^G^

de vingt-huit pages, et de ma fille une de douze pages; je voulais avoir tout le temps d'y répondre. A trois heures du matin, j'entends un grand bfuit; je pense que cela va passer et que je pourrai me rendormir, lorsque je vis entrer dans ma chambre le laquais qui vient habituellement allumer mon feu ; je lui fîis : « Évin, que venez- vous faire? vous rêvez; il s'en faut bien qu'il soit sept heures; trois heures viennent de sonner. » 11 me répond : « Jfe le sais bien, madame» mais il faut pourtant que vous vous leviez, s'i} vous platt, car l'Opéra brûle ; heureusement le vent porte la flamme du côté du cul-de-sac ; mais si le vent ch^geait, et s'il portait la flamme du côté du théâtre, le Palais-Royal serait tout en flamme qvie vous n'aifriei pas le temps de vous chausser. » Eq entendant cela, je me levai et m'habillai bien vite, corpme vous pouvez croire ; l'Opéra touche presque à mon appartement; le feu aurait dévoré le théâtre î^vec ses décorations, ses bois et ses toilps comme un morceau dp paille. Un des premiers valets de chambre du roi, revpqafit du jeu à deux heures de la nuit, vit des flammes sprti^ de l'Opéra; il cria au feu et fit réveiller mon fils; on sopn^ le tocsin; plus de deux cents travailleurs furent aussitôt réunis; on se procura de l'eau de tous côtés; enfin, grâce à Dieu, on se rendit maître du feu. Quand je vis que tout danger était fini, je me remis au lit et je donnis jusqu'à une heure; je me mis à table à trois heures, et je reçus beaucoup de visites, qui m'étaient faites à Toccasion de cette aventure; je l'ai mandée à la princesse de Galles et à ma fille. Vous pouvez croire que, de la sorte, tout mon terpps

DE MADAME LA I^UGHESSE d'ORLÉANS. 207

8'est trouvé pris, et ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai eu le moyen de tous écrire. Paris est détestable, car on est sans cesse forcé d'y faire ce qu'on ne veut pas, et on a toutes les peines du monde à faire ce qu'on veut. Si je vis jusqu'au printemps, j'aurai une bien grande joie à quitter cette ville qui m'est odieuse.

Notre petit roi est aux Tuileries en parfaite santé ; il n'a jamais été malade ; il est très-vif et ne reste pas uti seul indtânt dans la même position. A vous dire vrai, c'est un enfant mal élevé; on lui laisse faire tout ce qu'il veut, de peur de le rendre malade. Je suis persuadée que si on le corrigeait, il serait moins emporté, et qu'on lui fait grand tort en le laissant a^r selon tous ses caprices; mais chacun veut gagner les bonnes grâces du roi^ (juelque jeune qu'il ëoit.

16 janvier 1716.

M** la duchesse (de Bonrbon) a appris de sa mère et dé sa tante * à tourner les gens en ridicule; elles ne faisaient pas autre chose; tout le monde était l'objet àé ledrs railleries; et cela sous prétexte d'amuser le roi; Les enfants qui étaient toujours là n'ont pas su iii entendu autre chose. C'était un rude tribunal, mais il n'était pas aussi dangereux que celui dé la gouvernante des enfant (iH*'* de Mdintenoti), car cfelle-bi y allait trèfe-sérieùsement et sans projet de divertir, et Ton disait aii roi toiitë sorte de mal de tout le monde sous prétexte de dévotion et de charité , afin de cor-

^ Mesdames de Montespan et de Thiause.

riger le prochain ; de cette façon on donnait au roi mauvaise opinion de toute la cour; la vieille em- I)èchait ainsi le roi de prendre du goût pour quelqu'un et d'aimer à se trouver avec tout autre qu'avec elle et ses créatures : c'était les seules gens parfaites et exemptes de tout défaut. C'était d'autant plus périlleux que d'ordinaire des lettres de cachet, envoyant en prison et en exil , suivaient ces dénonciations, ce que M*"* de Montespan n'avait jamais fait. Lorsqu'elle avait ri de quelqu'un , elle était contante et en restait là.

16 Janvier 1716.

Dans un bal masqué qui a eu lieu à l'Opéra à Paris, un masque inconnu est monté dans une loge où étaient les maréchaux de Yillars et d'Estrées. Ce masque demanda au maréchal de Yillars : c Pourquoi n'allez-vous pas danser là-bas? » Le maréchal répondit : « Quand je serais en âge de danser, je ne le pourrais, estropié comme je suis. » Le masque dit : « Descendez et le maréchal d'Estrées aussi, car vous y brillerez beaucoup ayant de si belles cornes tous deux, » et il plaça deux de ses doigts élevés sur le front de chacun. Le maréchal d'Estrées ne fit que rire; Tautre se- fâcha et dit ; « Voilà un masque bien insolent; je ne sais à quoi il tient que je lui fasse donner cent coups de bâton. » Le masque répondit : « Pour des coups de bâton, c'est moi qui les donne aux autres ; pour des insolences, ce n'est que pour en dire que je me suis masqué , » et là-dessus il s'est sauvé et on n'a pu ^® retrouver.

DE MADAUE LA DUCHESSE D*ORLÉAXS. 209

17 janvier 1710.

Le roi de Danemark, Frédéric lY \ me paraît un peu niais; il voulait passer pour amoureux de ma tille, pendant qu'il était ici ; en dansant il luiserrait la main, il regardait le ciel; il commença un menuet à un bout de la salle et le devait terminer à Tautre bout, mais il resta au milieu du «alon sans savoir ce qu'il devait faire. 11 me Ot de la peine; je me levai, le pris par la main et le ramenai à sa place; je crois que sans cela il serait encore au même endroit/Le bon sire ne sait ce qui est bien et ce qui est inconvenant.

18 janvier 1716.

J'ai souvent entendu M"''' de Maintenon dire en plai* santant : « J'ai été trop loin et trop près des grandeurs pour savoir ce que c'est. »

Paris, 21 janvier 1716.

Je ne sais , ma chère Louise , ce qu'est l'hiver en Angleterre ; mais ici , nous avons le froid le plus vif que j'aie éprouvé de ma vie. Il dure depuis cinq semaines entières, et chaque jour il est plus rude. Le thermomètre est aujourd'hui de onze degrés plus bas qu'hier. Depuis que cela dure , nous n'avons aucune nouvelle d'Angleterre, et cela n'est pas étonnant, car on dit qu'à Calais la mer est affreuse et couverte de glaces; aussi les navires anglais ne peuvent-ils pas sortir de Douvres. J'en suis bien contrariée, car il me

^ Né en 1671 ; en 1C92 il fit un voyage en France et en Ualie; il monta sar le trône en 1G99, et il donna des preuves d'application au travail et d'intelligence dans les affaires ; il n^çtirutcn 1730.

210 GORhESPOllDAlICB

tarde exirètnenïeni d'avoir des nouvelles, et de savoir comment vont les affaires du Prétendant. La reine d'Angleterre a été bien heureuse d'ap{H*endre l'anitée et la bonne réception de son fils eu Ecosse; la pauvre femme n'est pas accoutumée à se réjouir; sa satisfaction a été si vive que la fièvre qu'elle avait lui a passé*

Il est positif qu'à Paria on trouve en un jour plus de choses qui empêchent d'écrire, qu'il ne s'en présente à Versailles en une semaine entière. Hier, j'avais auprès de moi vingt -neuf princes, comtes ou gentilshommes allemands. Les princes étaient le prince héréditaire de Wurtemberg, qui n'est pas beau, mais qui est un jeune homme très-convenable et bien posé; il â pour l'accompagner un honime très-distingué, M. de Forstner. 11 y avait aussi un prince d'Anhalt, qui n'est pas mal bâti, mais il est réellement fort laid et il s'imagine avoir de la beauté; il est épris d'une de mes petites-filles, M^^' de Chartres ; lorsqu'il la voit, il fait des grimaces telles que, bon gré mal gré, on ne peut s'empêcher de rire. Nous avons aussi un prince de Frise, qui est un personnage fort raison^ nable; il ne se crée pas de chimères» il va son dnnt chemin, sans se donner aucun ridicule. En fait de comtes, il y a le comte de Weissenwolf, les comtes d'Hoym; trois autres comtes autrichiens dont les noms m'échappent. En voyant tant d'Allemands au* tour de moi, je me suis souvenue d'une histoire assez plaisante. Lorsque votre frère Charles-Louis vint ici, j'élais assez mal avec le chevalier de Lorraine S et le

^ Philippe de Lorraine-Armagnac, chevalier de Malte et la-

bruit courut que, pour me venger, votre frère voulait provoquer en duel le chevalier. Grand nombre de seigneurs des plus distingués de la cour vinrent me demander en grâce de les accepter comme seconds du raugrave ; je ris de tout mon cœur, et je les assurai qu'il n'était nullement question d*un pareil combat. Je ne sais si le chevalier entendit parler de ceci, mais lin jour que Charles-Louis était dans mon appartement , en compagnie de beaucoup d'autres Allemands, le chevalier se présenta à la porte. Aussitôt qu*il aperçut cette réunion, il se retourna brusquement, et se sauva comme s'il avait vu le diable. Un de ses amis le rencontra et lui dit : Où courez-vous donc si vite? 11 répondit : « Madame ne m'aime pas; elle est entourée de son raugrave et d'autres grands Allemands; j'y pourrais inal passer mon temps; c'est }x>urquei j'ai pris le parti le plus sûr, car, qui sait ce qui pourrait arriver si Madame disait quelque chose au milieu de tous ces Allemands? ils sont mauvais railleurs. » Tout cela nous fit beaucoup rire.

Le Prétendant a été bien reçu en Ecosse et pro-^ elamé roi ; mais je ne saurais vous en dire davantage, car nous avons fort peu de nouvelles d'Angleterre;

Vous avez bien raison de dire que mon fils est juste,

Yori de Monsieur. Madame avait de très-bonnes ralâons pour être mal avec lui. C'était un deà personnages les plus dépravés de répoque ; il mourut subitement et d'une façon digne de sa vie ( on verra plus tard ce que Madame dit de sa mort). Cet homme, soupçonné de rempoisonnenîent de la première femme de Mon> sieur, avait pourtant quatre abbayes dont les revenus servaient k ses débauches.

il n*est que trop bon et trop équitable, et cela lui fait commettre bien des erreurs *•

U y a des choses sur lesquelles on pourrait beaucoup dire eu tète à tête ou par des occasions sûres, mais non par la poste ; ce qui se passe me rappelle une histoire que la duchesse de Mecklembourg m*a racontée. Ihi temps du roi Louis XIII, il y avait à la cour un fou qui vint une fois avec un manteau sur lequel il avait fait broder des pies. Vous savez qu il y ^ a un oiseau que les Français appellent ainsi. Alors le fou se mit sur le passage du roi, qui dit en voyant ce manteau : Qu*eslrce que tu as là? T^e fou répondit : Sire, je vais comme votre cour. — Comment donc? dit le roi. — Le fou répondit : Je vais de pie en pie {de pis en pis) ^ et votre cour aussi. — C'est ce que je pourrais dire à mon fils.

Par», 26 janvier 1716.

H°>® la duchesse (de Bourbon) a trois filles charmantes : Tune d'elles, M"' de Clermont, est fort belle, mais je trouve sa sœur, la princesse de Conti, bien plus agréable. La mère n'a pas plus de beauté que ses iiHes , mais elle a plus de grâce , meilleure mine et des façons plus engageantes; Tesprit étincelle dans ses yeux, ainsi que la malice. Je dis tou-

^ Le laisser-aller et la nonchalance do régent s^t Tobjet des railleries de Tépoque.

Vive notre régent!

U est si débonnaire, QuMi est comme un enfant Qu'on tient à la lisière,

Toujours, Et la nuit et le joor.

jours qu'elle ressemble à un joli chat qui , tout en jouant, fait sentir ses griffes. Elle se moque de tout le monde; elle est fort amusante, et elle tourne tout en ridicule d'une manière si plaisante, qu'on ne peut s'empêcher de rire. Elle est de bonne compagnie, toujours gaie, et elle a de fort jolies saillies. Elle est fort insinuante, et quand elle veut plaire à quelqu'un, elle peut prendre toutes les formes ; de sa vie elle n'a eu un moment de mauvaise humeur, et, si elle n'était pas fausse, comme elle l'est en effet, il n'y au^rait pas de personne plus agréable ; elle sait se plier à l'humeur de chacun, et Ton pourrait croire qu'elle a une véritable sympathie pour les gens à qui elle en témoigne, mais il ne faut pas du tout se fier à elle.

6 février 1716.

Le cardinal de Noailles * est c^tainement un car* dinal vertueux et d'un grand mérite; ce qu'ils ne sont pas tous. Nous en avons quatre ici, tous différents les uns des autres. Trois ont ceci de commun entre eux qu'ils sont faux comme bois de potence, mais ils sont de figure et d'humeur diverses. Le cardinal de Polignac est bien élevé; il a de la. capacité; il est insinuant, il a une voix douce; il est trop adonné à la faveur et à la politique, ce qui lui fait faire toutes

* LoQis-Ântoine de Noailles , d*aboTd évéque de Ghàlons , nommé archevêque de Paris en 1690, mort en 1729. Le cardinal de Bausset Ta apprécié avec beaucoup de Justesse dans son Histoire de Fénelon : « Avec ses vertus et ses qualités infl- « niment estimables, il avait ce mélange d'entêtement et de « faiblesse, apanage trop ordinaire des caractères plus recom- (f mandables par la droiture des sentiments et des intentions « que par la rectitude et l'étendue des idées. »

s 14 CORRESPONDANCE

les fautes qu*on peut lui reprocher. Le cardinal de Ilohan a belle mine comme madame sa mère \ mais il ti*a pas de taille; il est vain comme un paon, plein de fantaisies, tripotier, intrigant, esclave des jésuites; il croit tout gouverner et il ne gouverne rien ; il croit être sans égal au monde. Le cardinal de Bissi ^ est laid; il a la mine d'un paysan bien lourd; il est lier, méchant et faux, plus dissimulé qu'on ne saurait l'imaginer, flatteur jusqu'à là fadeur; on voit sa fausseté dans ses yeux ; 11 a des moyens, inais il ne s'en sert que pour faire du mal. Ces trois cardinaux pourràieht mettre le Godilles dans un sab et lé vendre sans qu'il 6'en aperçût, comme dit le proverbe; ils sont

tous trois bien plus Shs que lui. Le Bissi ressemble au Tartufe comme deux gouttes d'eau ; il en a toutes les manières.

6 février 17 16^

Les dames de ce pays sont extrèmem^t joueuses ; c'est la source de bien des mauxi On m'a souvent dit en face : Vous n'êtes bonne à rien ; vous n'aimez pas lé jeu,

6 février 1716.

Quant à la reine d'Angleten^e, femme de Jacques II,

1 Mm* de Sbubise^ qbi fat Tune des miâtrefisés de Ldtri XIY. Son fils fut le plus beau des cardinaux, au dire de Saint-Simon, qdi ëh parle â plusieurs reprises.

* Itenrl dé Thiard, cardinal de Bissy, né en 1657, nommé évéqùe de Toul en 1687 ; en 1704 , il succéda à Bossuet sur le siège de Meaux; en 1715, il fut nommé cardinal; il mourut le 27 juillet 1737. Il prit une part active aux querelles du jansénisme dont il fut Tadversaire déclaré. De nonù)reux auteurs rendent uti témoignage très-bonorable en faveur de ses vertus et de sa charité.

DE MADAME LA pUCHESSE p*ORLÉANS. 3l3

que nous connûmes à Saint-GermaiB, il ^sj; perMlif) que, CQiflfpe ça feelle-fllle voulait lui squ^pir gu'ello n'était pas enceinte» elle aurait ài^ pFe])4Ff! 4^ pli^a grandes précautions; j'efi ai parlé moir^ènie ^ S^ Majesté; elle fp'a dit qu'elle ayajt priji }a pfiqjii^sgg Anne de mettre la main sur son ventre et de sentir comme quoi Fenfant se remuait, mais que celle-ci n*avait pas ^oulu le faire; la reine dit qu'elle n'avait jamais pu penser que des gens, qui ehaque jour la voyaient grosse, pussent croire qu'eHe n'avait pas accouché.

Paris, 11 février 1716.

Un cavalier du régioient 4m PfipGe 4^ Lambesç %v^it un frère à Ni^pisy; ils çpqvinreqt d'np ^4^i^ où iji^ se rencontreraient. Le cavalier étaqt f^p^if^ f^n rendez-vous, n'y tpuva que la têtp de soij gauvf e ffèrf et une niain qui tenfiit encore un sabp e nu ; le malheureux avait été dévoré par les loups. Ces animaui; vont par bandes de huit ou dix et att^qiien^ les voyageurs; ils OBt ^ué beaucoup 4^ mQn4^ '; l'ex^rènie rigueur du froid est h cau^ de ces ^a^heprs. A Parjs, huit pauyçe» ^Iaqchisseuse§ étaient à {.f^vamer sup un bateau; la glace a cpupi& Ip câble cq^i^nie aqrait fait un rasoir^ le bateau a été mis en pièces; pnp d^^ blanchisseuses a eu la présence d'esprit de sauter de glaçon en glaçon ; on a eu ainsi le ten^ps 4^ lui jetisr des eordes et de la sauver; mais toutes les autres ont péri. La glace a coupé la tête à l'une et a coupé uno

^ Des récits semblables, et qui ne paraissent point esemf^s d'exagération, se trouvent dans V Histoire notable de la rqge des loups advenue Van 1500^ paf Jean Buubin, imprimée A MontbeUiard en 1591.

âl6 ' CORRESPONDANCE

autre par le milieu du corps; c'était chose aflreuse; mais ce qu*il y a de plus terrible, c'est qu'une de ces femmes était enceinte, et la glace lui ayant ouvert le ventre, on a vu la tête d'un petit enfant qui en sortait. On ne peut rien imaginer de plus effroyable.

14 février 1716.

Le comte de Nassau a perdu ici vingt mille francs au jeu avec quelques dames; je crois qu'elles 'l'ont qudque peu attrapé , car elles ont la réputation de savoir très-bien jouer * •

15 février 1716.

J'avais entièrement gagné mon mari durant les trois dernières années de sa vie ; je l'avais amené à rire avec moi de ses faiblesses et à tout prendre en plaisanterie et sans s'irriter. 11 n'a plus souffert que l'on me calomniât et m'attaquât auprès de lui ; il avait en moi une juste confiance ; il prenait toujours mon parti ; mais auparavant, j'avais horriblement souffert. J'étais justement en train de devenir heureuse, lorsque Notre- Seigneur Dieu a enlevé mon pauvre mari, et j'ai vu disparaître en un instant le résultat de toutes les peines et les soins que je m'étais donnés pendant trente ans pour devenir heureuse... Je suis sujette au

^ Pareils soupçons atteignaient alors des personnages baat placés; Saint-Simon (111, 168) parle d'un individu «beaucoap du grand inonde qui trichoit au jeu du roi, » et dans ses notes sur le Jaurîtal de Dangeau, il signale le duc de Gréquy, graad joueur, et ne « s'y piquant pas d'une fidélité bien exacte. Plu- « sieurs grands seigneurs en usaient de même, et on en riait. » M. L. de Laborde^ Palais-Mazarin, Notes, p. 233, parle de ces tricheries, qui rencontreraient aujourd'hui beaucoup moins d'indulgence»

DE MADAME LA DOCHESSB D*OliLÉANS. 217

mal de rate; lorsque quelque chose m'agite» mon côté gauche s'enfle comme la tète d'un enfant... Je n'aime pas à rester au lit ; aussitôt que je suis éveil-* lée , il faut que je me lève.

18 fétrler 1716.

La grand'tante de mylord Standley, M"« de Gordon, a été longtemps ma dame d*honneur ; c'était une personne fort étrange ; elle rêvait toujours. Un jour, étant dans son lit et voulant cacheter une lettre, elle s'appliqua la cire toute bouillante sur une jambe et se brûla cruellement. Quand elle jouait étant couchée, elle jetait les dés par terre et crachait dans son lit. Un jour, elle cracha dans la bouche de ma première femme de chambre qui bftillait; je crois que celle-ci l'aurait battue, si je ne l'avais empêchée, tant elle était en colère. Le soir, quand elle me donnait ma coiffe pour aller à la cour, elle tirait ses gants, me les jetait à la figure, et se mettait ma coiffe sur la tète. Elle avait l'habitude, toutes les fois qu'elle parlait à un homme, de jouer avec les boutons de sa veste. Uii jour, elle avait à parler à un capitaine des gardes de l'eu Monsieur, le chevalier de Beuvron*, comme il

' Le nom de cet officier se trouve parfois dans les chansonniers manuscrits; nous nous contenterons de citer deux passages:

fit la Bellm ffiànlTe

Jette chei ia Graneey, dit-<Mi, ,j^ j^^

Mainte œillade lascive

Au chevalier de Beuvroo. vf. »

On fit à ceci la réplique suivante :

Si 1*00 ftavoit le PhilistiA Qui a médit de la Belliu,

SI 8 CORRBSPONDANXE

était d*uiie grande taille, elle fie pouvait atteindre qUA les boutons de son haut-de-chausse; elle se mit à les lui défaire. Il sauta en arrière tout effrayé en s*écrîant : c Madame, que me voulez-vous? » Cela oocasicmna de grands éclats de rire dans le salon de Saint-Cloud.

On dit que roylord Peterborough a dit en parlant des deux rois d'Espagne : « Nous sommes bien sots de nous faire tuer pour ces deux benêts. »

Montchon a bien raison d'aimer la princesse des Ursins ; c'est elle qui a fait sa fortune ; il n'était qu*ua petit officier, mais il avait des moyens , et il s*est aita* cbé à cette dame et elle Ta fait ce qu'il est.

18 férrier I716«

La pnncesse de Conti 8*est plainte à moi de ce que M. le due était allé à un bal derrière elle et avait chMité tout haut : Maman çà, maman-là, maman carogne. Alors des masques ont crié dans tous les coins : Non, non, ce n*est pas celle-là; c'est l'autre qui est la earogne,

20 février 1716.

L*abbesse de Maubuisson, Louise HoUandine, fille de Frédéric V, électeur palatin du temps d*Henri IV, avait eu tant de bâtards, qu'elle jurait {lar ce ventre qui a porté quatorze enfants.

Pari», 21 février 1716.

Je sais de bonne source que le pape et le roi d'E&-

Voiei à peu près son destin ; Bcuvroa dé sa pertuisaue Fourroit bien le mettre à uioi-t, lià, Puisque mâchoire d*&ne ▲u monde il apporta.

pagne onl fourni de Targeni au Prétendant; le pape a donné trente mille livres et le roi troia cent mille éeus ; quant à mon fils, il n'a donné ni un liard ni une obole* Adieu, chère Louise, je m'endors au point que je ne puis plus tenir ma plume; il faut cependant. que je vous dise que j'ai vu mon cousm le landgrave George de Hesse. On me l'avait à l'avance dépeint comme étant si beau que je ne l'ai point du tout trouvé tel. 11 a une grande et très-vilaine bouche, et il rit d'une façon désagréable.

35 février 1716.

Le cardinal Mazarin ne voulait pas souffrir auprès de lui des gens malheureux. Quand on lui proposait quelqu'un pour entrer à son service, sa première question était celle-ci : < Est-il heureux t »

26 février 1716.

Je déjeune rarement, et si je le fais, je ne prends qu'une tartine au beurre. Je ne puis souffrir toutes les drogues étrangères; je ne prends ni chocolat, ni thé, ni café ; tout cela m'est contraire ; je suis en tout de la souche allemande; je ne trouve, en fait de manger et de boire, rien de bon que ce qui est de la vieille souche.

27 février 1716.

Ma tante, la princesse Elisabeth, abbesse d'Hervond, était fort distraite. Un jour, voulant aller à un bal masqué, elle demanda, au lieu de masque, un vase de nuit; quand on le lui eut apporté, elle cherchait les rubans pour se l'attacher; elle le prit par l'anse et

elle dit fort sérieusement : Comme ce masque sent mauvais! enfin, y ayant regardé de plus près, elle s'aperçut que c'était son pot de nuit en argent. Un autre jour, voulant aller à la chaise percée, elle s'assit dans le feu et se brûla tout le derrière.

27 février 1716.

Si M"* desUrsins n'avait pas été soutenue par M"»* de Hainienon, elle aurait été perdue avant que la reine d'Espagne ne l'eût chassée, car au fond du cœur le roi ne pouvait la souffrir ; mais tout ce que W^ de Maintenon soutenait l'emportait sur toutes clioses.

Parî?, 28 février 1716.

Je crois que le diable est sorti de l'enfer afin de me tourmenter. Je m'étais levée hier à sept heures du matin dans l'espoir de trouver le temps d'écrire à la princesse de Galles, à ma fille, à M"*" de Malause et à vous. J'ai pu faire les deux premières lettres, mais quant aux deux autres , impossible. Il est venu ime demi-douzaine de duchesses qui m'ont pris tout mon temps*; puis est arrivé mon fils avec une migraine horrible; il s'est donné, en jouant à la paume, un coup qui lui a presque crevé un œil ; il ne s'est pas épargné durant les trois derniers jours du carnaval, veillant jusqu'à six heures du matin et menant une terrible vie; cela me rend toute troublée.

I..e chevalier de Saint^eorge est auprès de sa mère; mon fils l'a fait sortir de France.

!««• mars 1716.

Depuis que la duchesse de Berri a sa huitième année, on l'a laissée faire toutes ses volontés; il ne faut donc

DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 221

pas s*étonner si elle est comme un cheval échappé... Elle est fort rouge et se fait souvent saigner, mais cela n'y fait rien... Elle ne peut pas danser, et elle déteste la danse.

13 mars 1716.

L'hiver dernier il est arrivé une chose plaisante- Une dame qui est jeune et jolie vint voir mon fils dans son cabinet. Il lui fit cadeau d'un diamant de deux mille louis d'or et d une boite de deux cents, La dame avait un mari jaloux; mais elle était si effrontée, qu'elle vint à lui, et hii dit que des gens qui avai^t besoin d'argent lui offraient ces bijoux pour une bagatelle ; elle le pria de ne pas laisser échapper cette bonne occasion. Le mari crut tout cela, il donna à sa femme l'argent qu'elle demandait. Elle le remercia cordialement et prit l'argent; elle mit la boîte dans son sac, et le diamant au doigt, et se rendit ensuite dans une société distinguée. On lui demanda d'où provenaient la bague et la boîte. Elle répondit : « M. de Parabère (c'est ainsi qu'il se nomme) me les a données. » Le mari était présent, et il dit : « Oui, c'est moi qui les lui ai données. Peut-on faire moins quand on a une femme de qualité qui n'aime uniquement et exclusivement que son mari?» Cela fit rire; car les autres personnes n'étaient pas si simples que le mari, et elles savaient bien d'où provenaient ces cadeaux \

' Une aventure du même genre fut attribuée à la femme d'un des plus éminents fonctionnaires de rEmpire(e11e est désignée par de nombreuses initiales dans le catalogue des livres de M. Lajarrie, 1864, n» Î920; voir aussi lés Mélanges de Bois* jiwrdam, t. I, p. 213) ; le comte Barruel-Beauvert fit de cette anecdote l'objet d'une comédie intitulée : Les Bracelets, ou le

t8 ma» 17f6.

Des Anglais et des Anglaises ont tracé hier un portrait horrible de la reine Anne; ils ont dit qu'elle s*eniyrait, qu'elle avait de la passion pour les femmes, mais qu'elle était inconstante et qu'elle changeait souvent. Madame de Sandwich ne m'en a pas parlé ; mais elle l'a raconté à mon fils.

19 man 1716.

On dit ici que la reine d'Espagne est encore plus aimée de son mari que n'était sa devancière; mais elle a moins de pouvoir, car l'abbé Alberoni mène le roi et la reine comme de vrais enfants; c'est lui qui a la toute-puissance.

Du temps de M. de Louvois, tous les maîtres de danse et d'escrime étaient salariés, afin d'espionner ce qui se passait dans les cours d'Allemagne.

19 mare 1T16.

Si j'avais pu donner mon sang pour empêcher le mariage de mon fils, je l'aurais fait; mais depuis que

fnarit la femme et l'amant dupes les uns des autres, pièce qui ne pouvait être Jouée et dont ia police arrêta l'iaipression. Semblable hisioriptte avait déjà fait le sujet d'un proverbe de Carmontelle. Nous ajouterons que nous trouvons dans un catalogue d'autographes vendus à Paris en avril 1844 (L... n** 44 1 >, un extrait d'une lettre d'amour de M^ede Paralère adressée à Ricbelieu. La marqu.se écrit au jeune duc : « Ne me donnerés-vous pas de vos nouvelles, mon amour, ma tendiesse mérite la vostre, le ne suis pas un instant sans egtre occupés de vous, le suis plus folle de vous que jamais, que ne feraige pas pour vous te prouver auBsl vivement que ie le resent. » Elle termine ainsi : « le vous repeteray sans cesse que le vous adore, que ie vous aime de toute mon âme, le donnerois ma vie pour vous le prouver, ie vous embrasse mille et mille fois. »

la chose est faite, je n'ai consulté que là concorde. Monsieur a eu beaucoup d^attachement pour sa bellefille dans le premier niois, mais depuis qu'il s'est figuré qu'elle regardait d'un œil trop favorable le chevalier dé' Roye\ il l'a haïe comme le diable; et pour l'empêcher d'éclater, il a fallu que je lui représentasse journelle- ' ment, et de toutes mes forces, qu'il se déshonorerait, ainsi que soii fils, par une scène, et qu'il n'arriverait à rien qu'à la disgrâce du roi. Comme personne n'avait souhaité ce mariage moins que moi, je n^étais pas suspecte; il était clair que je parlais, non pas par attachement pour ma belle-flUe, mais dans l'intention d*éviter le scandale, par amour pour mon fils et pour

toute la maison. Tant qu'on évitait l'éclat, on laissait au moins la chose en doute aux yeux du public ; par une conduite opposée, on donnait la preuve qu'elle était vraie.

24fnars]T16.

Feu Monsieur n'a jamais de sa vie été épris d'une seule femme, mais par respect' humain et pour plaire au roi, il a fait semblant de Fêfre-^ mais il n'a pu se contraindre longtemps.

.26 mare 1716.

Je suis satisfaite de M"* d'Orléans; elle me témoigne de grands égards ; je fais aussi de inon mieux pour lui plaire en tout, et je vis avec elle ^ussi poliment que possible. Elle n'a pas pu se résoudre à diner avec le

* Baribélemi de la Roehefooeauld, d'abord chevalier de Roye,

coonu depuis sous Le Utre de marquis de la Rochefoucauld. U était capitame des gardes du corps de la duchesse de Berri, U mourut en 1724. ,

roi son père, ainsi elle ne voudra pas prendre cette peiné pour moi; elle est toujours couchée lorsqu'elle mange, ayant auprès d*elle une petite table et sa favorite, la duchesse de Sforce; à midi, son fils est avec elle.

31 mars 1716.

Il n'y avait rien de surprenant à ce que M. le Dauphin* aimât M*"* la Dauphine; elle avait beaucoup d'esprit et était fort agréable quand elle en avait envie; son mari était dévot, d'humeur un peu mélancolique; elle était toujours gaie; cela ranimait et dissipait sa mélancolie, et comme il avait beaucoup de penchant pour les dames (comme tous les bossus) et qu'il était si pieux qu*il croyait commettre un grand péché en regardant une femme autre que la sienne, il est tout simple qu'il était fort épris d'elle. Je l'ai vu une fois loucher pour se rendre laid, parce qu'une dame lui avait dit qu'il avait de beaux yeux, mais ce n'était pas nécessaire, car le bon sire était déjà bien assez laid sans qu'il eût besoin de se rendre tel. Il avait une vilaine bouche, un teint maladif, il était fort petit, bossu et contrefait... Sa femme vivait bien avec lui, mais elle n'en était pas éprise, et elle le voyait tel que le voyaient les autres; le bon sire avait une taille affreuse et le visage n'était pas des plus beaux; je crois cependant qu'elle était touchée de la passion qu'il avait pour elle; il est certain qu'on ne saurait avoir un attachement {dus vif que celui que le Dauphin avait pour sa feâîAié'... Il avait beaucoup de

* Lé duc de Bourgogne,

bonnes qnalités, était fort charitable; il a assisté beaucoup d'ofAciers, sans que personne le sût. Ix>rsc|u'il éUjii né, la joie avait été universelle*.

8i man 1716.

Trois ou quatre ans avant la mort de Monsieur, je me suis, pour lui plaire, réconcilié avec le chevalier de Lorraine ; depuis il ne m'a plus fait de mal. Ce chevalier est mort si pauvre qu'il a fallu que ses amis payassent les frais de son enterrement. 11 avait cependant cent mille écus de rentes, mais il était mauvais administrateur ; ses gens l'ont toujours volé. Pourvu qu'ils lui donnassent mille pistoles quand il en avait besoin pour jouer et pour ses débauches, il les laissait dissiper et pilier son bien à leur fantaisie. La Grançay lui a soutiré beaucoup d'argent. Il a fait une bien vilaine fin. 11 était avec M"' de Mare, sœur de M"* de Grançay; il loi racontait qu'il avait passé toute la nuit en débauches et lui disait les plus grandes horreurs du nuHide; il fut alors frappé d'apoplexie, perdit aussitôt la parole et ne recouvra pas sa connaissance.

* Une appréciaUon jodici<utse des qualités et des défauts de ce prince se trouve dans l'ouvrage de M. Léopold Monty : Jf . le duc de Bourgogne, in-8, 120 pages. Les flatteurs n'avaient pas même eu la patience d'attendre qu'il fût né pour en faire un prodige; voir la Querelle des dieux sur la grossesse de Jfn^ la Dauphine, Paris, 1 68 2 Jn - 1 2 . « Le duc de Bourgogne était grave, vertueux jusqu'à l'austérité, mais noble, délicat et tendre. M™e de Maintenon appeUe son amour pour sa femme e//raffant. H croyait à de légères imprudences de sa part, plutôt qu'à des torts dont rien ne donne la preuve et dont on aime à la supposer eiempte. » [ Notice sur la duchesse de Bourgogne dans les Mélanges publiés par la Société des bibliophiles, 1850.)

CORRESPONPÀMGB m

% avril tTtft..

Mon fils n'est plus un jeune homme d'une vingtaine d'années; il en a quarante-deux, aussi on ne peut lui pardonner à Paris de courir après les dames au bâl comme un écervelé, lorsqu'il a toutes les afîaires du royaume sur les bras. Lorsque le feu roi prit possession de sa couronne, tout était dans un état prospère; il pouvait donc se divertir, mais aujourd'hui il n'en est plus de même; il faut travailler nuit et jour afin de réparer ce que le roi ou plutôt ses ministres infidèles ont gâté.

14 ayrU 1716.

Je ne sais s'il est bien vrai que M"^* de Maintenon ait fait empoisonner Louvois, mais il est sâr qu'il a été empoisonné, ainsi que son médecin qui l'avait fait périr* ; en mourant ce médecin a dit : « Je meurs empoisonné, je l'ai bien mérité, pour avoir empoisonné mon maitre, M. de Louvois, et cela dans l'espé-

> L'empoisonnement de Lonvols est présenté comme chose certaine dans un couplet que fournissent les recueUsmanuscritSi mais ce sont là des autorités peu sûres :

Grand Loovoii, lonqne du poiaon Tu sentia la mortelle atteinte.

Une étemelle pàmoiaon Noaa aaisit d*borreur et de crainte.

Saint-Simon affirme que Louvois a été empoisonné, et son récit charge le roi de ce crime. D'autres pensent que ce fut une ven» geance du duc de Savoie, ou que Loavols s'empoisonna luimême. L'abbé de Choisy dit dans ses Mémoires : « M. de Louvois mourut dans ce temps-là d'une manière asses brusque j sa fa« miile fut persuadée qu'on l'avait empoisonné; Je n'en crois rien ; ces manières ne sont point du roi, qui commençait depuis plu* sieurs années à songer à son salut* •

^ DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 227

rance de devenir médecin du roi, comme M*"* de Main* tenon me Tayait promis. » Mais on a voulu faire passer ici ee discours du docteur Séron pour une extravagance; si elle a empoisonné Louvois, c'est qu'il avait entrepris de lui résister et de désabuser le roi sur son compte; afin de mieux arriver à son but, il avait donné au roi le conseil de ne pas mener cette f^nme à Tarmée. Le roi eut la faiblesse de lui raconter la chose, de là suivit la mort de Louvois* C'était on mé* chant diable qui ne craignait ni Dieu ni diable, mais il faut convenir qu'il a fidèlement servi son roi.

15 avril 1716.

Tant que H. le Dauphin * a été dans les mains de la grande princesse de Gonti , j'ai été fort bien avec lui ; mais depuis qu'il a passé dans les mains de M"^ la Duchesse {de Bourbon) ^ il a complètement changé à mon égard ; il a fait comme si de sa vie il ne m'avait ni vue, ni connue.

16 avril 1716.

Le prince de Gonti est certainement fort laid et d'une humeur et d'une figure très-désagréables; le vi« sage n'est pas ce qu'il a de plus laid, mais il est fort pe» tit et contrefait d'une façon effroyable; il est toujours distrait, et cela lui donne un aspect tout effaré, comme s'il n'était pas dans son bon sens ; lorsqu'on s'y attend le moins, il tombe sur sa canne comme une grenouillOé On y était si habitué chez le feu roi que lorsqu'on l'entendait tomber, on disait : « Ce n'est rien, c'est le prince de Gonti qui tombe. » Sa femme n'est pas aussi

^ Le grand Dauphin, flU de Louis XIV*

228 COIIBESPONDANCB

^rise de lui qu*il t'est d*elle, et c'est en effet chose impossible; mais elle est adroite et elle est bien avec lui; elle le gouverne absolument, et elle a si bien capté tous ses favoris qu'elle les a pour créatures. Elle est seigneur et maître de toute la maison.- G^est une personne fort agréable, grande, bien faite, de bonne mine; elle a de beaux yeux et elle est toujours gaie* Son mari en est fort épris, ce qui est d'autant plus étonnant que les dames ne sont pas son faible, et, quand il va dans de mauvaises maisons, ce n'est que pour tourmenter les pauvres créatures qu'il y trouve. Avant son mariage, il n'avait eu d'attachement pour iaucune femme, si ce n'est pour sa mère qui l'aimait beaucoup; quelque étrange qu'il soit, il a de l'esprit et il est à même de bien parler. Sa mère est jalouse de n'avoir plus de crédit sur son fils et de ce qu'il n'a plus d'affection que pour sa femme; cela occasionne beaucoup de querelles. La mère veut se séparer d'eux et prendre un hôtel à Paris, afin de ne plus être danâ leur compagnie. Elle voudrait prendre son petit-fils avec elle et bien l'élever; la belle-fille ne le veut pas et elle entend garder son enfant, aussi sont-ils tous ensemble comme chiens et chats.

^4 avrU 1716.

L'ancien margrave d'Ânspach était épris de M"* d'Ar^ magnac, mais il ne voulait pas en convenir; il disait qu'il n'avait jamais songé à l'épouser, car la familiarite qu'il y avait entre elle et le marquis de Yillequier (aujourd'hui duc d'Aumont) l'avait choqué. La mère de cette demoiselle aurait voulu surprendre le mar-

bE MAbAMË U DOCHËSSË D^ORLÊANS. S2d

grave couché avec sa fille, et on lui donnait beau jeu; mais il remarqua la chose et mit tant de modesitie dans ses visites qu'on ne put le surprendre. A dire vrai, je Tavais prévenu d'être sur ses gardes , car je connaissais la mère pour une méchante fenmie.

38 avril 1716.

Le grand «père du duc de Noailles était un des hommes tes plus polis du monde. 11 avait un nez comme celui d'un hibou, une grande bouche, de vilaines dents noires et gâtées , une petite tète, un tout petit visage et un très -long corps maigre et tout voûté; il était toujours de mauvaise humeur et acariâtre. Son grand -père s'appelait Chimel. M"»* de Cornuel , lisant un jour sa généalogie , s'écria : < Je m'étais toujours bien doutée, en voyant le duc de Noailles, qu'il fallait qu'il sortit des lamentations de lérémie ' . »

Quand le roi d'Angleterre, Jacques II, vint en France, U^ de Cornuel alla à SainKiermain pour le voir. On dit peu de temps après, que notre roi travaillait à remettre ce prince sur le trône; W^ de Cornuel branla la tète et dit : « J^ai vu ce roi Jacques ; notre roi a beau faire, il n'en fera jamais que de la sauce au pauvre homme. »

' Une des lettres de Talphabet hébraïque , appelée ghimel , ^ la première lettre du mot par lequel commencent les lamenuuons du prophète dont il s'agit.

Blme de Cornuel est souvent citée, pour ses bons mots, dans les écritâ du temps. Mme de Sévigné en parle à diverses reprises (ï^ttres du 7 octobre 1676, 3 novembre 1677, etc.). On trouve une notice sur cette dame à la suite de V Histoire de Ninon de l'Enclos, par M. Quatremèrede Roisey. Paris, 1834.

Elle alla à Versailles voir la cour ; c'était à Tépoque où MM. de Torcy et de Seignelay étaient ministres ; tous deux étaient fort jeunes ; elle les vit, ainsi que la dame de Maintenon , et lorsqu'elle fut de retour, comme on lui demandait si elle était contente de son voyage, elle dit : < J*ai vu à la cour ce que je n'aurais jamais cru y voir, l'amour au tombeau et le mînîsière au berceau, » car la bonne Maintenon était déjà joliment vieille*

Itt mal 1716.

Si mon père avait eu pour moi autant d'attachement que j'en avais pour lui, il ne m^aurait pas envoyée dans un pays aussi dangereux que celui-ci ; je n'y suis venue que par obéissance et contre mon gré.

La première Dauphine est morte tranquille et résignée. On l'a envoyée en l'autre monde tout comme si on lui avait tiré un coup de pistolet dans la tête.

2 mai 1716.

La vieille était implacable, et, lorsqu'elle avait une fois pris quelqu'un en haine, c'était pour la vie, et il était en butte à une persécution secrète qui ne cessait pas* Je l'ai éprouvé, et elle m'a tendu beaucoup d'ein* bûches, auxquelles j'ai échappé avec le secours de Dieu. Cette femme était cruellement lasse de son vieux mari, qui la retenait dans sa chambre. Beaucoup de gens prétendent qu'elle a fait empoisonner le pauvre Mansard. On dit qu'elle avait découvert que Mansard voulait le môme jour montrer au roi des papiers qui auraient prouvé combien cette femme s'était procuré d'argent sur les postes sans que le roi en eût connais-

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 2S1

sanoe* Le roi n'a de sa vie rien su de cette aTenture, ai de celle de Louvois, car personne n'avait envie d'être empoisonné ; cela tenait les langues en respect.

5 mai 1716.

Avant que la vieille guenipe ne régnât ici, la religion était en France fort raisonnable; mais elle a tout gâté et introduit toutes sortes de sottes dévotions, comme les rosaires, etc. , etc. ; et lorsque des gens voulaient se montrer raisonnables, la vieille et le confesseur les faisaient jeter en prison ou exiler. Ils sont tous deux cause de toutes les persécutions qu'on a dirigées en France contre les pauvres réformés et ies luthériens. Ce jésuite aux longues oreilles , le père La Chaise , a commencé celte œuvre d'accord avec la vieille guenipe, et le père Le Tellier l'a menée à fin ; c'est par là que la France a été entièrement ruinée.

5 mal 1716.

Le Dauphin n'avait pas un assez bon caractère pour savoir ce que c'est que la véritable amitié ; il n'a aimé que les gens qui lui procuraient du divertissement ; il a ha! tous les autres. Il aimait volontiers qu'on l'entretînt sur la chaise percée, mais cela se passait d'une façon tout à fait modeste, car on lui tournait le dos en causant avec lui. Je me suis souvent entretenue de la sorte avec lui dans le cabinet de sa femme, qui en riait de tout son cœur '•

Jtpui la Duchesse ( de Bourbon ) est fort divertis-

' Gîtons à ce sujet les observalions de M. de Laborde {Palais Matarin, note, p. 306) : « Le rôle presque politique qu'a Joué U elutlse p$reée dans toute ceUe époque permet d'en parler sans

santc et elle a des saillies fort agréables * ; elle aime la table ; tout cela faisait Taflaire du Dauphin ; il trouvait tous les matins un bon déjeuner chez elle, et

feusse honte et noas autorise à dire qu*on en était réduit à ce meuble et au passeres provençal. Une des maîtresses d'Henri lY, Mme de Verneuil, Toolait avoir son pot dans sa chambre (TaU lemant, t. I, p. 83). Un mot de Marais, bouffon de LouUXin, rapporté chez le même écrivain (t. ill, p. 63), montre quel était Tusage suivi par le monarque. Tout le monde a lu les Jlf^oiref de Saint-Simon ; ils sont remplis de ces singuliers détails ; nous indiquerons un seul passage de ce glorieux écrivain; la liberté avec laquelle il traite la question prouve à elle seule c« qu'elle avait de simple et d'ordinaire; il s'agit des habitudes du duc de Vendôme (t. V, p. 39). Quant à la malpropreté du dix-septième siècle, ies gravures de LAgniet peuvent édifier le plus incrédule; la boutique de cet éditeur- graveur devait sa répuUtion à la large concession qu'il faisait au goût du public en publiant les sujets ies plus orduriers. » Ajoutons que le comte de Brienne rapporte que toutes les entrées de la chambre de Sa Majesté (de Louis XIV) lui étaient permises et qu'il y entrait à toute heure, même dans la garde-robe quand S. M. était sur la chaise percée {Mémoires, t. Il, p. 372). Ces étranges usages étaient aussi en vigueur à la cour d'Angleterre, comme le montre un passage des Mémoires de Brienne le père.

* On trouvera dans les Mémoires de Naurepas, 1. 1, p. 273, de longs détails sur la duchesse et sur son mari. Elle ne l'épargnait nullement, et, dans la manie qu'elle avait de lancer des couplets malins , elle fit sur son compte cette chanson qu'elle chanta plusieurs fois :

Cocu par un grand capitaine, Gendre d^une Samaritaine, Prince grâce à la Faculté, Petit-fils â*une gourgandine. D'où tiens-tu tant de fierté?

Serait'CC de ta bonne mine?

Le prince de Conti éUit ce grand capitaine ; M»» de Montespan la Samaritaine, et on sait que le duc était contrefait. Quant à la Faculté, il faut se souvenir que la trisaïeule do

le soir une collation. Ses filles ont les mêmes goûts , de sorte que le Dauphin passait la journée entière dans une société amusante. II avait d'abord eu beaucoup d'attachement pour sa belle-fille (la duchesse de BouT' gogne)\ mais, après qu'elle se fut brouillée avec H^ la Duchesse, il a complètement changé, et ce qui l'irrita encore, ce fut que la duchesse de Bourgogne fit décider le mariage de son fils , le duc de Berry, mariage qu'il ne voulait pas. En cette circonstance, il n'avait pas tort, et on n'a pas bien agi à son égard; j'en conviens, quoique ce mariage fût à notre avan* iage.

Smai 1716.

La reine d'Espagne est restée plus longtemps chez madame sa mère que notre Dauphine ' ; aussi a-t-elle été beaucoup mieux élevée. La Maintenon ne s'entcn* dait guère à l'éducation; pour gagner Taffection de la jeune Dauphine et pour en être aimée toute seule, elle

dac aecoQcba treize mois après la mort de son mari. I^ Faculté dëdda que le chagrin et la douleur avaient pu retarder raoeou* élément do fils qu'elle avait mis au monde.

* Adélaïde de Savoie, femme du duc de Bourgogne. On trouve i son égard une courte et judicieuse notice dans les Mélanges de littérature et d'histoire publiés par la Société des bfbllophUes, 1850; olle précède diverses lettres de cette princesse adressées au duc de Noailles et à M"** de Maintenon ; nous en citerons seulement quelques lignes :

« Saint-Simon, si amer quand il blAme, trouve, pour la louer, « des grâces qui semblent inspirées par elle; Dangeau la fait « aimer par le simple récit de ses moindres actions... • Cette jenne princesse commit des imprudences ; elle eut autour d'elle des observateurs malicieux et des fats jaloux de la compromettre, mais 11 n'y a nulle preuve qu'elle ait été coupable.

lui laissa faire toutes ses volontés. Cette jeune personne avait été bien élevée par sa vertueuse mère; elle était gentille et drôle, et la plaisanterie lui allait bien ; elle n'était pas laide quand elle avait de belles couleurs. On ne saurait dire quelles folles têtes brûlées entouraient cette princesse ; par exemple la maréchale d'Estimées. La Haintenon a été mal payée de lui avoir donné ces animaux insen^s, car il en est résulté que madame la Dauphine n'a plus aimé sa société. Cependant la Maintenon, voulant en connaître la cause, tourmenta la princesse pour qu'elle le lui avouât. A la fin, la Dauphine lui dît que la maréchale d'Ëslrées lui répétait journellement : « Que voulez-vous faire auprès de cette vieille? ne soyez qu'avec des gens qui vous divertissent mieux que celte vieille carcasse; » et qu'elle y disait d'elle beaucoup de mal. La Maintenon m'a raconté cela elle-même depuis la mort de la Dauphine, pour prouver que c'était uniquement la faute de cette drôlesse si la Dauphine avait si mai vécu avec moi. Cela peut être vrai à moitié, mais il n'en est pas moins certain que la vieille vilaine Tavait excitée contre moi. Presque toutes les jeunes folles qui entouraient la Dauphine étaient des parentes ou alliées de la vieille; c'est par l'ordre de celle-ci qu'elles cberchaient à divertir et à amuser la princesse, pour qu'elle n*eût pas d'autre société que la leur et qu'elle s'ennuyât partout ailleurs.

6 mai 1716.

La reine d'Espagne (femme de Philippe V) est restée plus longtemps auprès de madame sa mère que notre Dauphine ( la duchesse de Bourgogne ) ; aussi

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 2S5

a-i-elle été bien mieux élevée. La Maint^on n'était pas du tout propre à faire une éducation. Haiâ quand la Dauphine est arrivée à Tâge de raison, elle s*est corrigée d'une façon étonnante et elle s'est bien repentie de ses enfantillages, ce qui montre qu'elle avait du jugement. Elle était agréable et enjouée ; la plaisanterie lui convenait... Elle avait reçu de sa vertueuse mère de bons principes; lorsqu'elle arriva en France, elle était fort bien élevée; mais la vieille guenipe, voulant gagner son amitié et être seule à avoir ses affections, lui a laissé faire toutes ses volontés et ne l'a contrariée en aucun de ses caprices. Cela a duré jusqu'à l'année qui précéda le mariage du duc de Berry; elle désirait ce mariage par affection pour M™« d'Orléans, et elle conçut le désir d'obtenir de la part de tout le monde une estime supérieure à celle qu'on accordait à sa parente. Elle changea donc tout son genre de vie, devint réservée et raisonnable, enfin elle se souvint de sa première éducation, et, comme elle avait beaucoup de jugement, elle s^aperçut parfaitement de ses défauts; elle prit la résolution de s'en corriger et de se rendre agréable, et, en un mois» elle sut amener de son côté tous ceux dont elle s'était fait haïr. Elle a continué ainsi jusqu'à sa mort. Elle disait franchement combien elle regrettait d'avoir été si étourdie, mais elle s'excusait en disant que c'était chez elle le résultat de sa très-grande jeunesse, et qu'elle savait fort mauvais gré aux jeunes dames qui lui avaient donné de si mauvais exemples et de si mauvais conseils. Elle leur donna pudiquement des marques de son déplaisir, et elle fit que le roi né les

mena plus à Marly ; de cette façon, elle ramena tout le monde de son côté.

9 mai 17iO.

Longtemps avant sa mort, le roi s*était entièrement converti et n*avait plus couru après les femmes; il avait même exilé la duchesse de La Ferté , qui se po* sait comme éprise de lui. Quand elle ne pouvait le voir, elle avait son portrait dans son carrosse pour le regarder sans cesse. Le roi dit qu'elle le rendait ridi* cule, et il lui envoya l'ordre de rester dans ses terres. On a soupçonné aussi la duchesse de Roquelaure, de la maison de Laval, d'avoir fait la conquête du roi ; mais Sa Majesté ne s'est pas fâchée comme à l'égard de la duchesse de La Ferté. La médisance a beaucoup parlé de cette intrigue, mais je n'y ai pas mis le nez *.

1 Bfme de Caylus s^exprime ainsi dans ses Souvenirs : m W^^ de Laval avait un grand air, une belle laillc, un visage agréable et dansait parfaitement bien. On prétend qu'elle plut au roi. U la maria à M. de Roquclaure. » Saint-Simon en parle aussi sans la nommer, mais il mentionne son boufTon de mari. On fit sur cette ducbesse de nombreux couplets disséminés dans les chansonniers manuscrits; nous nous bornerons à en citer deux :

Noas portons dei fontauges,

C*est la mode entre nous ; ,

Ne trouvez pas étraDge si Roquelaure, aussi belle qu'un ange, <

En donne à son époux.

Charmante Roquelanre, Votre mari discret Vous aime et tous adore, Et sait qu'on tous a fait Flon, flon, lariradondaîne, Flon, flon, lariradondon.

\ DB MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 237

12 mai 1716

Le roi de Sicile est toujours de mauvaise humeur, et il a constamment été disposé à se quereller avec ses maitresseis. Je suis étonnée de ce que la reine ait toujours eu pour lui un attachement sincère; c*est une femme d'un grand mérite ; elle est encore mieux avec lui depuis qu'il est devenu dévot»

19 mat 1716.

Personne n'a approuvé la grande-duchesse * de quitter son mari, et cela d'autant plus qu'elle dit de lui toute sorte de bien , et qu^elle décrit la vie qu'elle menait à Florence comme un paradis terrestre* Elle m regarde point comme un malheur d'avoir changé sa position, et toutes les grandeurs dont elle jouissait à Florence ne lui paraissent pas à comparer avec la liberté qu'elle a maintenant. Elle est amusante lorsqu'elle raconte son histoire. Je lui dis souvent : « Savez-vous bien» ma cousine, que vous parlez con-* tre vous-même ï — Ah! répond-elle, je m'en soucie fort peu, pourvu que je ne voie point ce grand-duc. i^

30 mai 1716.

Mon fils n'est pas prodigue d'éloges; lorsqu'il donne des louanges, il faut que la vérité l'y contraigne. Je n'ai jamais été brouillée avec lui; il le fut grandement avec moi, il y a vingt-quatre ans, lorsqu'il se maria contre ma volonté; mais comme je l'aime, je lui ai pardonné. Je ne crois pas qu'à l'avenir nous

^ Femme de Gosme 111, grand-doc de Toscane ; c'était une princesse de la maison d'Orléans ; il en sera question plus loin.

S38 CORRfiSPONOANCB

soyons mal Tun vis-à-vis de l'autre. Si j*ai quelque chose à lui dire au sujet de sa conduite, je lui dis nettement ma façon de penser, et je ne me gêne point; il montre un grand respect pour moi.

21 mal ni6.

J'ai vécu en très-bonne intelligence avec le Dauphin pendant plus de vingt ans , et il avait grande confiance en moi, jusqu'à ce que M*""* la Duchesse s'emparât de lui; dès lors il a changé entièrement avec moi ; et comme après la mort de Monsieur, je n'ai plus chassé avec Son Altesse, je n'ai plus eu que peu de relations avec lui jusqu'à sa mort, et il s'est conduit comme s'il ne m'avait jamais ni vue ni connue. S'il avait eu un bon esprit , il aurait préféré la princesse de Conti à M"* la Duchesse , car elle avait un bien meilleur cœur, et elle l'aimait sans intérêt, tandis que l'autre n'aimait rien au monde et ne songeait qu'à ses plaisirs , à ses intérêts et à son ambition; aussi, pourvu qu'elle atteignît son but, elle se souciait fort peu du Dauphin, qui, par condescendance pour elle, a donné une preuve bien claire de sa faiblesse.

21 mai 1716.

Mme \^ Duchesse (de Bourbon) peut boire beaucoup sans être ivre * ; ses ûlles veulent Timiter, mais elles

* « Madame la Duchesse ne connaît de plaisirs qu'à table; le (f vin est son Hippocrène, et quand elle a un peu trinqué , elle « fait les plus jolis vers du monde, et n'épargne ni le roi, ni le « petit duc son mari, ni qui que ce soit au monde » (LeUre$ de Jlfme Dunoyer, 1739, t. I, p. 12).

n'y réussissent pas; elles ne sont pas maîtresses d'elles-mêmes comme W*^ leur mère, et elles se trouvent bienl^ ivres... On croirait que malgré toute son anibition, elle ne songe qu'à s'amuser et à divertir les autres. Elle sait si bien se plier aux goûts des gens, que chacun peut croire qu'elle trouve le plus grand plaisir à être avec lui ; mais dès qu'elle est dans une autre société, elle tourne en ridicule celle qu'elle vient de quitter.

22 mai 1716.

lia fille ne manque pas de foire ses adieux lorsqu'elle apiMTOche du tenœ de sa grossesse; elle s'attend à mourir, mais tout se passe bien... Lorsque la jalousie est entrée dans l'esprit , il n'y a pas moyen de l'arracher ; il faut de bonne heure savoir prendre son parti. Ma fille ne laisse rien remarquer, mais elle souffre souvent intérieurement, et il ne peut pas en être autrement; elle chérit tendrement ses enfants. La femme que le duc aime et son mari ne lui laissent pas un liard ; ils le ruinent entièrement. Craon est un cocu, un misérable et faux personnage. Le duc de Lorraine sait bien que ma fille est instruite de tout , mais je crois qu'il lui sait gré de ne pas le tourmenter et de tout prendre en patience ; il vit bien avec elle, et elle a tant d'affection pour lui que, pourvu qu'il hit dise une couple de bonnes paroles, elle est tout à fait contente et joyeuse.

29 mai 1716.

Je ne puis nier que mon fils n'ait une grande inclination pour les femmes ; il a une sultane-reine ,

240 GQRRESPONDANCS

M">« de Parabère. Sa nière, M"* de la Vimville, était dame d*atour près de la duchesse de Berry; c'est là qu'il a fait sa connaissance. Elle est veuve , de belle taille, grande et lâen faite; elle a le visage brun et elle ne se farde pas; une jolie bouche et de jolis yeux ; elle a peu d*esprit, mais c'est un beau morceau de chair fraîche...* Mon fils est devenu eflroyabiement délicat, il ne pourrait plus se mettre à genoux sans tomber en faiblesse.

81 mai 1716.

Quand mon fils boit un peu trop, il ne fait pas usage de fortes liqueurs, mais de vin de Champagne '. Il ne se soucie pas de la chasse.

6 Juin nie.

Le cardinal de Richelieu, malgré tout son talent^ a eu de grands accès de folie ; il se figurait quelqudbis qu'il était un cheval : il sautait alors autour d'un billard, en hennissant et faisant beaucoup de bruit pendant une heure, et en lançant des ruades .à ses domestiques; ses gens le mettaient ensuite au lit, le couvraient bien pour le faire suer, et, quand il s'é-

1 11 est plusieurs fois question, dans les Mémoires de Saint' Simon, de W"^ de Parabère « qui a \écu si publiquement avec le régent et depuis avec tant d*autres. » On dit qu'un jour, rendant visite à Duboia, elle avait sous sa jupe un bâton dimt elle régala téte-à-tète les épaules du visité, pour se venger de ce qu'il avait mal parlé d'elle au régent.

* De nombreux témoignages attestent l'intempérance du régent. Se trouvant un soir encore plus ivre que de coutume, il eiigeait absolument que La Fare, son capitaine des gardes, lui coupât la main droite.

DE MADAME LA DUCllEtôB D*ORLÉANS. 24 1

veillait, il n'avait aucun souvenir de ce qui s'était passé*.

5 Juin 1716.

Lorsque le grand €k)ndé était amoureux de M'^ d'Épemon, il alla à l'armée et il s'habitua à de jeunes cavaliers; quand il revint, il ne pouvait plus souffrir les dames ; il donna pour excuse qu'il était tombé malade et qu'on lui avait tiré tellement de sang, qu'on lui avait ôté toute force et tout amour. La dame qui aimait sincèrement le prince ne se paya pas de cette réponse; elle chercha à savoir ce qui en était, et lorsqu'elle connut la véritable raison de cette indifférence, elle en éprouva un tel désespoir qu'elle se retira au couvent des grandes Carmélites, renonça entièrement au monde et se fit religieuse \

* Noas avons consulté de nombreux écrits relatifs à Richelieu sans rien trouver qui confirme i*étrange récit de Madame. Tallemant des Réaux, si fertile en médisances et en anecdotes hnsardëes, est muet à cet égard.

* M. Monmerqoé, dans son édition des Petits Mémoires du comte de Coligny, 1838, note, p. 49, observe que Madame se trompe sur les causes de la retraite aux Carmélites de Mlle d'Ëper< non. Cette aimable personne ne parait pas avoir eu d'inclination pour le prince de Condé ; elle honorait d'une honnête et tendre amitié le chevalier de Fiesque, tué au siège de MardicJe. Peu après elle se fit carmélite. (Mémoires de Mme de Motteville, 1751, t. I, p. 369.) C'est Mlle du Vigeon qui a été aimée du grand Cohdé.

Une chanson du temps, en latin macaronique, contiendrait une sorte d*aveu, mais doit-elle être regardée comme authentique? Le duc d'Ënghicn, descendant le Rhône en 1G43, avec le marquis de La Moussayc, fut surpris par un violent orage et fil, dit- on, ce couplet :

Carus amicusj llusssus ,

Ah ! Dcu« bone ! qnod temptisl

242 GORRESPONOANGB

• jQlnltie.

Ifm* d'Orléans parait plus vieille qu'elle n*est, car elle met beaucoup de rouge et elle a le nez et les joues pendantes * ; il loi est resté de sa petite vérole qu'elle branle la tète comme une vieille femme. Elle est tellement paresseuse qu'elle ne sacrait faire deux pas; elle voudrait que les alouettes lui tombassent toutes rôties dans la bouche, et, comme nous ne sommes pas dans le pays de cocagne, cela n'arrive pas. Elle voudrait bien gouverner, mais elle ne comprend pas la viMtable hauteur, elle a été trop mal tievée pour cela ; elle sait vivre comme une simple duchesse, mais non comme une petite-fille de France.

16 Juin 1716.

Le feu roi disait : < J'avoue que je suis piqué quand

Landerirette, Imbre samai perituri, Landeriri*

La Moussaye riposta ainsi :

Secarœ &ant nostne TÎts, Sumus enim Sodomits, Igpae tantom perîturf, Lândcriri*

«t Le b qu*ll est et je le maintiens b..;.. sur les saints

Évangiles, » dit le marquis de Goligny, mais U ne faut pas accueillir sans méfiance ce témoignage d'un ennemi passionné qui écrivait : « Je ne reprends jamais la plume que ma première pensée ne soit pour dire pis que pendre de M. leprince de CondéM* Je proteste devant Dieu que je n*ai jamais connu une âme si terrestre, si vicieuse, ni un cœur si ingrat, ni si traître, ni si malin. »

^ Elle avait de la beauté, de beaux bras, de belles mains, mais peu de proportion dans le& traits. [Souvenirs de M°>« do Gaylus. )

je vois qu'avec toute mon autorité de roi, en ce pays-ci, j*ai eu beau crier contre les coiffures trop hautes, pas une personne n'a eu la moindre envie d'avoir la complaisance, pour moi, de les baisser. On voit arriver une inconnue, une guenille d'Angleterre, avec une petite coiffure basse : tout d'un coup toutes les princesses vont d'une extrémité à l'autre ^ »

18 Juin 1716.

J*ai entendu dire que ces deux amants {le roi de Sicile et ^"* de Verrue) passaient des jours entiers à se quereller... Il est certain que notre bonne reine de Sicile est une personne vertueuse et la patience même. Le roi est beaucoup mieux avec Sa Majesté depuis quil n'a plus de maîtresse; car la dévotion a adouci son cœur et son caractère.

Je crois que Madame a eu plus de malheur que de torts; elle avait affaire à de bien méchantes gens sur le compte desquelles je pourrais dire bien des choses si je voulais. Madame était fort jeune, belle, agréable, pleine de grâce; elle se trouva entourée des plus grandes coquettes du monde qui étaient les maîtresses des ennemis de Madame; ils ne cherchaient qu'à la jeter dans le malheur et qu'à la brouiller avec Mon« sieur. M"** de Coatqùen était la maîtresse du chevalier de Lon*aine sans que Madame le sût, et le maréchal de Turenne devint épris de cette dame. Madame avait confié au maréchal le secret de toutes les négociations secrètes avec l'Angleterre; il le dit à M"' de Coatqùen

^ Ceci se rapporte à une révolution dans les modes qu'intro* duisit lady Sandwich, ambassadrice d'Angleterre.

qu*il croyait sincèrement dévouée à Madame. Celleci alla, dans la nuit, trouver le chevalier de Lorraine ci lui révéla tout. Le chevalier en pnt occasion d*ex* citer Monsieur contre Madame; il lui dit qu*on le faisait passer auprès du roi pour un pauvre homme, incapable de savoir se taire et ne jouissant d'aucune confiance, puisqu*il était laissé à l'écart, tandis que les plus grandes affaires de l'État passaient par les mains de sa femme.

Monsieur voulait que Madame le mit au fait de tout; elle ne voulut pas lui raconter les affaires du roi son frère; c'est ce qui les brouilla. Elle fut irritée, elle fit chasser le chevalier de Lorraine et son frère M. de Marsan, mais il lui en coûta la vie,

22 juin 1716.

Les bâtards du feu roi, voulant qu'on pût juger leurs prétentions et celles des princes du sang, ont attiré à eux beaucoup de membres de la noblesse, et ils ont ensuite adressé une supplique tout à fait injuste contre les ducs et pairs. Mon fils n'a pas voulu rece* voir leur pétition et leur a fait défendre de se réunir, parce que, dans leurs assemblées, il n'était question que de projets de révolte. Malgré cela, ils ont continué de s'assembler par l'entremise du duc du Maine et de sa femme, et ils sont devenus tellement insolents qu'ils ont envoyé à mon fils un mémoire et un autre au parlement, où il est établi que la noblesse seule a le droit de décider les contestations des princes du sang contre les princes légitimes. Trente nobles ont signé ce mémoire* Mon fils en a fait arrêter six des principaux;

trois ont été envoyés à la Bastille et trois à Vincennes. Ils se nomment MM. de Ghâtillon, de Rieux, de Beaufremont» de Polignac, de Clermont et d*0 : ce dernier fait partie de la maison du comte de Toulouse, dont il est gouverneur. La femme de Clermont est dame auprès de la duchesse de Berry ; elle n*est pas des plus fines et elle a dit tout haut devant la duchesse de Berry : c Que les choses aillent comme elles pourront, mon mari et moi, nous donnerons notre vie et notre tête pour le comte de Toulouse, » ce qui montre clairement que tout ceci est suscité par les bâtards. Je dois remarquer combien ces gens sont ingrats. Ghâtillon était un noble très-pauvre dont le père avait une petite charge auprès de M. Gaston (due d'Orléans, frère de Louis Xlll) ; c'était un de ces emplois qui ne permettent pas à ceux qui en sont revêtus de dépasser Tantidiambre et qui ne leur donnent pas le droit de monter dans les carrosses de leur maître; les vrais descendants de rancienne maison de Ghâtillon ne voulaient pas reconnaître le Ghâtillon qui a épousé la fille d'un procureur; ils soutenaient qu'il n'était point descendu de la véritable maison de Ghâtillon, mais seulement d'un de ses bâtards. Son fils était cadet dans les gardes du corps du roi ', et lorsqu'en été les jeunes officiers allaient se baigner, ils amenaient avec eux le jeune chevalier de Ghâtillon pour garder leurs habits, et ils

* Nous trouvons dans les recueils manuscrits un couplet assez plat relatif à ce personnage :

Le chevalier de Ghâtillon, Est un fort aimable garçon ; Bwant cela, l'on ne dit guère, I«aire, U, laire Ion, laire.

246 GORRESPONDAKCE

lui donnaient un écu pour qu'il eût de quoi souper. Monsieur prit ce pauvre homme dans sa maison, lui lit obtenir le cordon bleu, l'engagea à recommencer son procès, lui donna de l'argent, et fit si bien qu'il gagna sa cause et qu'il fut déclaré membre de la maison de GbfttiUon Ml le prit pour capitaine des gardes, lui accorda une forte pension que mon fils lui a continuée en lui laissant aussi son logement au Palais- Rpyal, et c'est dans ce même logemait que cet ingn^ a tenu ses réunions contre mon fils. Le grand-père de Rieux avait négligé que le roi en lui écrivant signa mon cousin ; mon fils lui a rendu cet honneur, a donné à son f l'ère une charge dans la gendarmerie el lui a encore fait d'autres grâces.

Cbâtillon a soulevé toute la noblesse contre moo fils, voilà la façon dont il a reconnu ses bienfaits. La femme de mon fils est consolée et contente, parer qu'elle pense que les aifaires de son frère vont bien.

Paris, 23 Juin 1716.

Les intentions de mon fils sont toujours droites et bonnes; s'il survient quelque chose qui ne devrait pas être, à coup sûr c'est l'œuvre d'un autre que lui. Il est trop bon et n'est pas assez méfiant, aussi est-il souvent trompé, car de méchantes gens qui connaissent sa bonté en abusent effrontément. 11 est sûr que mon fils a assez d'instruction pour trouver moyen de

^ Saint-Simon en parle à plusieurs reprises : « C*étoit l*homme de France le mieux fait; sa figure fit sa fortune chez Monsieur » (t. IX, p. 189; voir aussi t. XIX» 42); « U n'avoit ni pain, ni sens, ni esprit » (t. V, p. 231}«

ne jamais 8*ennuyer. Il connaît fort bien la musique et il ne compose pas mal ; il peint très-joliment ; il sait plusieurs langues et il aime à lire. Il est instruit dans la chimie et il c<»nprend sans peine les sciences les plus diffidles. Tout cela n*empèche pas qu'il ne trouYC de l'ennui à tout.

26 jain 1716.

Ily avait un Français réfugié en Hollande qui m'écri* ^t comment allait l'aifaire du prince d'Orange; je m'imaginai que je rendrais service au roi en lui oom*' muniquant ce qu'on m'annonçait; je le fis. Le nn m'en sut gré et me remercia; le soir il dit en riant : « Mes ministres soutiennent que vous êtes mal instruite et qu'on ne vous a pas écrit un mot de vérité. » Je répondis : « Le temps apprendia qui est le mieux instruit des ministres de Votre Majesté ou de celui qui m'é" crit; mes intentions ont été bonnes, monsieur. » Quelque temps après, lorsqu'il fut bien constaté que le roi Guillaume était en Angleterre, M. de Torcy vint me dire que je devrais lui faire part des nouvelles que je recevais; je lui répondis : < Vous avez assuré au roi que je ne recevais que de fausses nouvelles; sur cela j'ai ordonné qu'on ne m'en écrive plus, car je n'aime pas à dâ^itar de fausses nouvelles. » Il rit comme il faisait toujours, et il dit : c Vos nouvelles se sont trouvées fort bonnes. » Je répondis : « Un grand et habile ministre doit ^i eifet en avoir de plus sûres que moi , et il sait tout. » Le roi me dit : « Vous vous êtes moquée de mes ministres. » Je répondis : « Je leur rends ce qu'ils m*ont prêté* »

us CORRESPONDANCE

M. de Louvok s^l était bien servi par ses espions, mais il n'épargnait pas l'argent; tons les Français qui étaient en Allemagne ou en Hollande étaiait des espions à ses gages; maîtres de danse ou d'escrime, écuycrs, serviteurs, dans toutes les cours. Après sa mort on n'a pas continué ce système ; voilà pourquoi les ministres d*aujourd'bui sont si ignorants.

Lauzun a les idées les plus étonnantes du monde, et tout ce qu'il dit prend une tournure divertissante; par exemple, voulant faire savoir au roi que M. le comte de Marsan s'attachait fort à M. de Chamillard, alors ministre, il dit : « Sire, j'ai voulu changer de perruquier et prendre celui qui est le plus à la mode, mais je n'ai pu l'avoir, car il y a déjà quelques jours que M. de Marsan le tient renfermé chez lui, afln de faire des perruques pour toute la maison et tous les amis de M. de Chamillard. » 11 dit cela du ton du monde le plus simple et comme s'il n'y avait pas ontendu malice.

2 Juillet 1710.

11 est certain que l'histoire de Théodora dans Piocope ' ressemble à celle de la guenipe. 11 y a aussi

* Le parallèle est chargé; Théodora, fille d'une courUsane du plus has étage, avait elle-même mené puhliquement une conduite des plus déréglées, lorsque Justinlen, séduit par ses charmes et la vivacité de son esprit, Tépousa, après en avoir fait sa maîtresse. Elle disposa à son gré de l'autorité souveraine, que Tavcuglement et la faiblesse de l'empereur ne lui disputaient pas. C'est dans ses Anecdotes ou Histoire secrète que Procope (voir l'article que lui a consacré le savant Oauuou dans la Biographie universelle, t. XXXVI) a raconté sur Théodora des anecdotes d'un caractère tel, que les anciens éditeurs

dans rhisioire de Suède une dame de ce genre, une Hollandaise nommée Sigbriite, qui devint la femme de Christian II, roi de Suède, de Danemark et de Nor- }^ége. La ressemblance est tellement frappante, que je fus toute saisie quand je lus cela. Je ne puis oom« {Nrendre qu'on Tait laissé imprima ici. Par bonheur pour l'abbé de Vertot, qui a écrit cette histoire, le roi n'a jamais aimé à lire ; autrement le pauvre abbé eût, à coup sûr, été mis à la Bastille. Beaucoup de gens ont pensé qu'il avait fabriqué un récit à plaisir pour faire une plaisanterie, mais il jure fort et ferme qu'il n'a mis que ce qu'il a trouvé dans les annales de la Suède.

s Juillet 1716.

Mo>« de Montespan assistait une fois à une reMie; quand elle fut auprès des soldats allemands, ils se mirent à crier : Konigs Hure^ Hure! (voilà, vpilà la catin, la catin du roi !} Le soir, le roi lui demanda comment elle avait trouvé la revoie; elle répondit : « Par* faitemeni belle; je trouve seulement que les Allemands sont trop naïfs d'appeler toutes choses par leur nom, car je me suis fait expliquer ce que signifiait ce qu'ils criaient. >

iV. B. Le duc d'Àntin est le seul des enfants de M"* de Montespan qui ait été affligé de la mort de leur mère.

Sjuiliet 1716.

l'ai lieu d'être satisfaite de mon fils; il vit bien avec moi et ne me donne nul sujet de me plaindre de

ont retranché divers passages insérés en 1715 par La Mon« noyé dans le Ménagiana*

250 COBBESPONDANCE

lui. 11 me témoigne beaucoup d'égards, et je connais peu de gens en lesquels il ait plus de confiance qn*en

moi.

Tjauiet me.

Au moment où je termine ma lettre à la princesse de Galles, on est venu m'annoncer que M** d'Orléans était en mal d'enfant; il était juste onze heures lorsque mon carrosse fut prM; à midi trois quarts j'entrais dans l'antichambre et on me dit à voix basse : « Il y a près d'une heure que S. À. R. est accouchée très*henreusement. » Mais cela fut dit d'un ton si triste que je ne pus douter que M"^ d'Orléans n'eût mis au monde une septième fille , et c'est malbeureu-

sèment ce qui est arrivé.

11 JuiUet 1716.

Il est bien dommage que la jeune princesse de Gonti ne soit pas avec des gens pieux et honnêtes , car elle a un fort bon naturel; mais elle est entourée d'une mauvaise compagnie, et elle a pour mari un vilain fou mal élevé ; elle n'a de tous les côtés sous les yeux que de mauvais exemples; cela la g&te entièrement, et cela empêche qu'elle ne veille elle-même sur sa réputation, comme elle devrait le faire.

12 Joillet 1716.

J'ai vu mon fils fort irrité contre mylord Stairs, parce qu'il croit que ce lord lui rend de mauvais services auprès du roi (d^ Angleterre)^ et qu'il a em[)éché le roi de conclure une alliance intime avec la France et la Hollande. On lui a reproché d'avoir laissé partir le Prétendant ; mais en cela il n'y a nullement de sa

faute : il a fidèlement et loyalement exécaté ce que le traité porte, c'est-à-dire de n'assister en rien le Prétendant , et de ne lui fournir ni argent ni armes. Il pense que les Anglais ne voient pas avec plaisir que leur roi s'allie avec la France.

13 Juillet 1716.

On dit ici que Madame n'avait point de beauté , mais elle avait tant de grâce que tout lui allait bien ; elle n'était pas capable de pardonner : elle voulut faira chasser le chevalin de Lorraine et elle y réussit, mais il ne l'a pas manquée. II a envoyé de l'Italie le poison par un gentilhomme provençal qu'on appelait Moral, et, pour récompenser celui-ci, on l'a fait premier maître d'hdtel. Après qu'il m'eut amplement volée, on lui a fait vendre sa chaîne à un prix fort élevé. Ce Uorel avait de l'esprit comme un diable, mais c'était un homme isans foi ni loi. Il m'a avoué à moi-même qn'il ne croyait à rien. Quand il a été au moment de mourir, il n'a pas voulu entendre parler de Dieu, et H a dit en parlant de lui-même : « Laissez ce cadavre, il n'est plus bon à rien. » 11 volait, il mentait, il ju* rait , il était athée et sodomite ; il en tenait école , et il vendait de jeunes garçons conuue des chevaux; il allait au parterre de l'Opéra pour y faire ses mar^ chés. Il est très-vrai que Madame a été empoisonnée, mais sans que Monsieur le sût. Lorsque ces coquins tinrent conseil entre eux pour décider que l'on empoisonnerait la pauvre Madame , ils discutaient s'ils de* vaient ou non en prévenir Monsieur. Le chevalier de Lorraine dit : c Non, ne le lui disons pas; il ne sau-

rait se taire. S*il n*ea parle pas la première année, il nous fera pendre dix ans après. > Et Ton sait que ces misérables ajoutèrent : « Gardons-nous bien de le dire à Monsieur y qui le dirait au roi, qui nous ferait pendre. »

Ils ont fait croire à Monsieur que les Hollandais avaient donné à Madame un poison lent dans du chocolat. On voit ainsi que cette méchante Gordon n'a eu aucune part à cette affaire; mais elle a calonmié Madame auprès de Monsieur ; elle en a dit beaucoup de mal à tout le monde, et lui a rendu tous les mauvais services qu'elle a pu : voilà la vérité.

Le chevalier de Lorraine avait mauvaise mine, parce qu'il avait deux fois eu le mal français; mais auparavant il avait fort bonne mine et était un bel homme, bien fait; si l'intérieur avait été aussi bien que Fex* térieur, je n'aurais de ma vie rien eu à dire contre lui. Le maréchal de Turenne était un grand général et il avait de grands talents [)our la guerre, mais à la cour il jouait un triste rôle. D'Ëfiiat n'avait point empoisonné l'eau de chicorée, mais la tasse de Madame, et c'était bien imaginé : car l'on a bu l'eau de chicorée, mais personne ne boit dans notre tasse. La tasse ne fut pas rapportée aussitôt qu'on la demanda; elle s'était égarée, à ce qu'on dit; on avait voulu avoir le temps de la nettoyer et de la faire passer au feu. Un valet de chambre que j'ai eu et qui avait été au service de feu Madame (il est mort maintenant) m'a raconté que le matin, tandis que Monsieur et Madame avaient été à la messe, d'EfOat vint au buffet, il trouva la tasse et la fmtta avec un papier. Le valet

DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 253

de chambre lui dit : c Monsieur, que faiies-TOUs à noire armoire et pourquoi touchez-vous à la tasse de Madame? » Il répondit : « Je crève de soif, je cherchais à boire, et voyant la tasse malpropre, je l'ai nettoyée avec du papier. > Le soir. Madame demanda de l'eau de ctûcorée ; aussitôt qu'elle eut bu, elle s'écria qu'elle était empoisonnée. Ceux qui étaient 1& burent de la même eau, mais non de celle qui était dans la tasse ; ils ne purent donc avoir aucun mal. Il fallut la porter au lit; elle se trouva de plus mal en plus mal, et mourut deux heures après minuit dans d'effroyables souflranees*.

16 Juillet 1716.

Je sub d'avis que la duchesse de La Vallière a tou-

^ M. Walckenaêr, dans ses Mémoires sur Mme de sëvigné (t. ni, p. 220 et 461), n^hésite pas à regarder comme posilK rempoisonnement de Henriette d'Aiigleterre; ce fut le chevalier de Lorraine qui, de son exil à Rome, envoya le poison à ses complices, le comte de Beuvron et le marquis d'EiÔat. Voir les nombreux auteurs qu'il cite à cet égard, et notamment les Let" ires de Mme de Se vigne ( 12 février 1672), les Négociations reiatives à la sttccession d'Espagne, réûigées^nr M. Mignet (t. III, p. 184, 186, 208), la Biographie universelle (t. XX, art. de M. Monmerqué). M. Sismondi est, de tous les historiens, celui qui a le mieux raconté cette mort ; il hésite dans son opinion, et ne semble pas bien persuadé que le duc d'Orléans ne fût pas coupable; puis il incline ensuite vers le choléra-morbus. Mais les caractères de Tagonie de la princesse n'ont point le caractère de celte maladie. Selon H. Walckenacr, le poison est constaté par la description de rétat des viscères, dans le procès-verbal d'autopsie, quoique ce procès-verbal conclût qu'il n'y a pas eu d'empoisonnement. Saint-Simon, t. VI, p. 245, raconte l'empoisonnement de Madame et le rôle de d'Ëfllat tout comme la Palatine ; il nomme, p. 244^ Beuvron, capitaine des gardes^ comme un des complices. Voir aussi La Place, Pièces intéressantes et peu connues, t. I, p. 208.

jours bien aimé le roi ; la Montespan Ta aimé par ambition, la Soubise par intérêt, et la Maintenon par l'un et l'autre motif. La Fontange Ta beaucoup aimé aussi, mais en hât)fne de roman ; elle était terriblement romanesque. Ludre l'a aussi aimé, mais cet amour a bientôt passé. Pour Mf^ de Monaco, je ne Toudrais pas mettre la main au feu qu'elle n'ait pas couché avec le roi. Pendant que le roi était amcnireux d'elle, Lauzun tomba pour la prenyère fois en disgt*âce ; il avait une affaire réglée avec sa cousine, tnais en secret. 11 lui avait défendu de voir le roi^ et une fois qu'elle était assise par terre et qu'elleentretenait le roi, Lauzun, qui, en sa qualité de capitaine des gardes, se trouvait dans la chambre, fut saisi d'une telle jalousie qu'il ne put se contenir, et que, faisant semblant de passer, il marcha si rudement sur la main que M^^ de Monaco avait appuyée contre terre qu'il faillit l'écraser; le roi, qui par là remarqua la chose , le réprimanda ; Lauzun répondit avec arrogance ; alors il fut envoyé pour la première fois à la Bastille *•

19 jQillet 1716.

M. le Dauphin vécut trè&hien avec sa femme durant deux ou trois ans, c'est-à-dire tout le temps que la vieille fut satisfaite de la pauvre Dauphine ; mais dès qu'il y eut un peu de froideur entre elles , alors la vieille Montchevreuil se mit à dire au Dauphin que sa

^ « Le roi eut envie de M^e de Monaco; son cousin Laaznn, du temps qu'elle étoit fille, avoit eu ses bonnes grâces; il étoit encore fort amoureux d'elle, et il parla au roi sur son chapitre avec tant de hauteur et de fierté qu'il fut mis à la Bastille. > [Mémoires de La Fare.)

DE MÂDAMB LA IHJCHBS&B 0*ORLÉANS. 255

femme ne l'aimait pas; qu'elle n'avait d'attachement que pour la Bessola ' ; que tout le monde le regardait comme un sot, puisqu'il passait toute la journée dans un0 chambrçi où l'on parlait plu3 en allemand qu'en français; que la Bessola était la confidente des galanteries de la Dauphine ^ ; que pour la ramener à lui, il fallait qu'il lui doifnât de la jalousie et fit des parties de plaisir ^vec les flUes d'honneur. Je tiens tous ces détails de la Pauphine elle-même , car sm mari , qui \'.aini^it encore , lui raconta tout ; mais la vieille sorcière revint si souvent à la charge et donna au Dauphin tant d'occasions dîins les promenades, qu'il finit par devenir fortement amoureux de M"« de Rambure *, qui fut depuis Mm« de Polignac ; dès que cet amour commença , toute amitié pour la Dauphine disparut.

20 Juillet 1716.

J'ai souvent entendu la Maintenon dire en plaisan*

^ Femme de cbambre allemancle que la Dauphine avait amenée avec elle, et qui avait une grande influence sur 3a maitresse.

* La Dauphine mena toujours une conduite irréprochable; nous lisons dans les Mémoires de la cùur de France, par Mme de La Fayette (1731, p. 199)^ que M. delà Trémoille, s'étant avisé d'en faire l'amoureux publiquement, elle lui fit défendre de se présenter devant elle.

' « Elle étoit vive, hardie, avec Tesprit qu'il faut pour plaire sans être belle. » (Souvenirs de Mme de Caylus.) Sa mère, la marquise de Rambure, est fort maltraitée dans la France de-* venue italienne, qui lui reproche d'aimer le jeu, de s'encanailler aisément, et qui raconte en fort grands détails son intrigue avec le duc de Gaderousse. La marquise de Montchevreuil, née Boucher d'Orçay, était une despersouues les plus en faveur auprès de Mme de Maintenon, •

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