Q CORRESPONDANCE
il s'appelle le chevalier d'Orléans; il montre beaucoup de moyens, mais il n'est pas joli, et il esj petit pour son Age; son frère, mon petit-fils, l'aime beaucoup, et se fait une grande fête de cette représentation1.
Unjly, ï juillet 1714.
lia chère Louise , j'ai tant de choses à dire que je ne sais par où commencer. Je commencerai par la bague de ma tante Sophie. Mon cœur était si gros que j'ai pleuré tout le matin du jour où je l'ai reçue ; je la porterai tant que je vivrai ; elle me va aussi bien que si elle avait été faite pour moi.
Uilord Stairs me disait que la tranquillité est rétablie en Angleterre, et que les choses ne vont pas si mal que les gazettes le représentent. Je m'étonne que la comtesse de Buckeburg reste auprès du prince de Galles.
Marlj, 1! juillet 1ÏIS.
Je devais être à on»e heures à Paris, mais je n'y arrivai qu'à midi et demi, par suite d'une aventure
croyons pas devoir le transcrira Ici. Saint-Simon raconte lien les plu* grands détail) la rupture qui la sépara du prince (Voir ainsi les Lettre* de Jfm« de Maintcnon, édit. de La Banmelle, 1766, t. VI, p, 65).
1 II serait difficile de dresser une liste complète de Ions les enfanta naturels du régent; le poète Lainei, après la bataille û'Bocbtledl, adressait à ce prince ces vers singuliers :
Tout un peuple slanDii n'a plua qu'une espérance. Prince ; à mille plaisir» li-re te* jeunes uni, Recoii plus que jumais la Serj, la Flurmn; Dam l'état ou l' Anglais lient de mettre la France, On ne p cul trop iToir de bâtards d'Orléans, 11 est inutile de faire ressortir l'allusion a Dunois.
<|iïi a failli me faire casser le cou , ainsi qu'aux cinq dames qui étaient avec moi dans ma voiture, M*" de Brancas et de Chasteautier ' , la maréchale de Clérarm beau, Hl)e de Rathsamshaussen et M""1 Borstel. Quand nous vltitnes dans la cour, les gardes crièrent d'arrêter ; il en était temps , car un des rayons de la roue (car je ne sais comment tout cela se nomme) était brisé, et si nous avions fait un pas de plus, nous étions toutes précipitées à terre. Je pris vite la voiture de l'ccuver, et je ine rendis au Palais-Royal. J'en revins ce malin. J'ai écrit à ma fille, et depuis, jusqu'à l'Opéra; je n'ai pas eu Un moment à moi. 11 est arrivé à Paris deux Nouveaux princes, un prince d'Aniialt et an de Frisé; A dire vrai, ce sont les plus vilains personnages que j'ai vus de ma vie. Le premier est sec comme un morceau de bois ; il est tout mal bâti ; il a une Huche affreuse et des dents toutes gâtées; il porte une grande perruque blanche crêpée; il a des Jeux rouges comme du feu, un visage tout marqué de la petite vérole, et il est très-maigre. L'autre, au contraire; est fort gros, la tête enfoncée dans les épaules, tout le visage plongé dans la graisse, le nés gros et plat. En serhune, ils sont tous deux extrêmement laids. J'avais auparavant tenu une sorte de conseil avec tous
. ' Saint-Simon, t. XI, p. ïO, parle do celte dame : ■ Elle ■Toit grand air par sa taille et bon maintien; toujours une vertu fcâûs soupçon dans le centre de là corruption ; beaucoup d'esprit A Si frûcës, aihiatlle au possible dans la conversation quand «Qe le vouloit bien. Elle n'avait rien vaillant que ce que lui donnolt "Madame et n'en savoit pas même tirer parti, parce qu'elle etoit tout à fait noble et désintéressée. M. le duc. d'Or- Uatis, sous sa régence, lui donna plus qu'elle ne voulut. ■
mes gens, le conseiller d'État que le roi m'a donne pour prendre soin de mes affaires , l'intendant de ma maison et mon trésorier ; ils sont restés une grande heure, parlant de choses très-désagréables, qui m'ont mise de fort mauvaise humeur et non sans motifs ; mais il serait trop long et trop ennuyeux de vous en entretenir.
La comédie jouée au collège m'a fort amusée ; les enfants ont très-bien joué ; des deux pièces que j'ai vues, l'une roulait sur un duc de Bourgogne, et l'autre, était Ésope au collège; le maître d'Ésope lui trouve tant de jugement qu'il pense que les enfants au collège profiteront bien mieux de ses leçons que de celles de leurs professeurs. Afin de juger du caractère des enfants , Ésope fait venir des marchands avec des marchandises de toute espèce; il leur permet d'acheter ce qu'ils veulent et de choisir à leur gré, et d'après cela il apprécie leurs dispositions ; cela lui donne l'occasion de débiter de très-jolies fables , et les enfants lui font toutes espèces de plaisanteries. Tout cela est fort amusant et fort bien dit. Les Jésuites ne font pas jouer chez eux des pièces pieuses, mais H" de Maintenon en a fait faire pour Saînt-Cyr, par M. Racine, comme Etther et Athalie, qui sont de très-belles choses.
J'aurais le plus grand plaisir à correspondre avec la princesse de Galles, car j'ai pour Son Altesse un attachement sincère ; mais, entre nous, on est ici trèsdélicat sur ce qui regarde la cour d'Angleterre, de sorte que, malgré mes désirs, je ne peux réellement pas me mettre en relation ; si cela change, je n'y manquerai
pas. Cette princesse peut se faire aimer de qui elle voudra ; elle est trop estimable pour ne pas être honorée et chérie. Quant aux nouvelles qu'il y a dans les gazettes de Hollande, je n'ai point a en parler; la politique n'est point de mon ressort; c'est pour moi chose trop relevée; je ne vais que terre à terre, et je m'en trouve bien ; mais il est, je crois, permis de former des vœux, et le mien serait que le roi George fût empereur, et que le chevalier de Saint-Georges entrât en possession de ses trois royaumes. Alors tout serait, à mon sens, très-bien arrangé, car notre chère princesse se trouverait ainsi reine des Romains ; le prince Ernest-Auguste deviendrait électeur de Brunswick, et le prince Mas, qui est catholique, entrerait dans l'Eglise, serait nommé cardinal, et promu à révêcbé d'Osnabruck. Il me semble que cet arrangement est parfait ; plut à Dieu qu'il pût se réaliser ; je croîs que du fond de votre cœur vous direz Amen '.
Marlï, 18 Juillet ni&,
J'ai amené avec moi une des filles de mon fils, qui n'avait jamais vu aucune chasse. C'est la troisième de celles qui sont encore en vie, car l'ainée est morte depuis longtemps; elle avait à peine trois ans; celleci se nomme M"« de Valois ; elle a quatorze ans. Lorsqu'elle était encore toute jeune, j'avais l'espoir qu'elle serait fort belle, mais j'ai été bien déçue; H lui est venu un grand nez aquilin, qui a tout gâté ; elle avait auparavant le plus joli petit nez du monde; c'est
1 A côté de ce passage do 1b lettre autographe est écrit de la main de Louise : • Je no dis point Amen! »
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étonnant comme tes enfants changent. Je croîs aussi que ce qui a causé le développement de ce malheureux Des, «'est qu'on lui a permis de prendre du tabac. Si l'on m'avait cme » on c'aurait mis aticun de ces enfants au couvent ; mais leur mère A d'autres idées que moi; La seconde veilt absolument se faire religieuse ; cela m'aflligé et rejoint sa mère ; mais je suis bien sûre que tout lé mondé finira par s'èrl repentir. Je n'aurai pas de reproche à me faire ; car j'ai fait de mon miens pour arranger l'affaire. Il y aurait bien des choses à dire là-dessus, mais elles ne sont pas du genre de celles qde l'on confie â la poste.
La comtesse de Wârtenberg est encore à Paris , et elle y mène une drôle de vie ; je ne l'ai point vue ; elle ne vient plus a la cour. Elle était en liaison avec un jeune Saxon, nommé Minquitz, qui lui a volé tous ses bijoux et qui s'est enfui avec; elle s'en est plaint, et elle l'a envoyé chercher en Flandre. Il lui a écrit une lettre ouverte où il maintient que ce qu'il a fait n'est pas lo moins du monde un vol, car il dit qu'elle lui avait promis de lui faire un cadeau d'une boîte de la valeur de 50,000 francs , comme dédommagement de ce qu'elle lui avait donné le mal français; comme il est certain que cela lui est arrivé deux fois, il a le droit d'être payé double. Ce cavalier a été relâché à la condition qu'il rendrait les bijoux, ce qu'il a fait, et elle a payé les frais. Aucune femme comme il faut ne la voit, et il est impossible de mener une vie plus scandaleuse que ta sienne; elle est un objet de mépris et de dérision pour tout le monde.
Le roi nous a menées toutes, lundi, voir son régi-
ment, qui est campé tout près d'ici ' ; il est certain que cela mérite d'élrè vu ; les soldats sont tout habillés de neuf; l'uniforme est gris clair, avec des boutonnières de soie de couleur d'or et des rubans couleur de feu.
Murly, 30 Juillet 1715.
Le duc de Sehomberg fait très-bien de monter tous les jours achevai ou de conduire une voiture j c'est excellent pour la santé; je le vois par moi-môme; pareil exercice entretient ta bonne humeur et empêche la mélancolie de prendre le dessus. J'aime mieux les comédies que les opéras; j'ai souvent entendu Son Altesse, notre père, dire qu'il n'y avait pas au inonde de plus belles comédies que celles des Anglais.