A M. DE HARDING
12 mars 1702.
Dans le temps que je me préparois à vous respondre, monsieur de Harding, sur vostre lettre du 28 du mois passé, je reçois la triste nouvelle de la perte que vous avez faite le lendemain de Mme de Harding, dont je suis très-sensiblement touchée; et, quoyqu'en Testât où celte peauvre dame estoit tombée par ces maladies, Dieu lui a fait grâce de la délivrer de ses douleurs : je l'ai pleurée de tout mon cœur ; vostre neveu en a fait autant, et je vous prie de croire que personne ne partage plus vos peines et douleurs que moy, qui me souviens toujours du soin qu'elle avoit eu de mon enfance, et les peines et veilles que je lui avois coustées, et en conserverai une véritable reconnoissance. Ainsi sa perte me touche très-sensiblement. Je ne mérite point de remerciements d'aider à votre neveu d'avoir un régiment, puisque ce n'est que tard ce que j'avois promis à Mme de Harding il y a longtemps, et vostre neveu mérite qu'on en ait soin. Il est trèshonnête garçon qui se fait estimer et ne fait point de tort à sa famille. J'espère qu'il fera son chemin, et en tout ce qui pourra despendre de moy, je tâcherai de l'assister.
1 Cette lettre est en françois dans le volume imprimé en
A LA COMTESSE LOUISE
Versailles, 22 avril 1702.
L'électeur de Hanovre1 est un égoïste sournois et dissimulé ; je m'en suis assurée depuis longtemps, car, .[inique marque d'amitié que je lui aie témoignée, il ae m'a jamais donné aucun signe de confiance, et il a à peine voulu me parler; j'ai été obligée de lui arracher, pour ainsi dire, les paroles une aune, ce qui est une chose fort désagréable ; il est tout à l'ait dépourvu de bon naturel.
La reine d'Angleterre [veuve de Jacques H) s'est montrée véritablement chrétienne et généreuse à l'occasion de la mort du roi Guillaume : beaucoup d'Anglais voulaient, lorsque cette nouvelle est arrivée, témoigner leur joie; la reine a fait défendre de donner aucun signe d'allégresse, et elle parle de ce prince sans animosité. Je l'admire fort, et il est sûr qu'elle n'a pas mérité son malheur. Je suis persuadée que ma tante est maintenant plus heureuse qu'elle ne le serait si elle était reine d'Angleterre, car les Anglais sont des gens faux et bizarres.
Marly, 29 avril 1702.
La duchesse de Brunswick a plus de motifs que personne de s'affliger du malheur survenu à sa fille; car si dès sa première jeunesse elle ne l'avait pas élevée dans la galanterie et la coquetterie, cette catastrophe
1 Depuis roi d'Angleterre sous le nom de George I('r. Madame appréciait assez exactement le caractère de ce prince peu aimable.
ne serait pas arrivée1. Cette duchesse était d'une naissance fort obscure, et c'eût été pour elle un honneur que d'épouser mon premier valet de chambre ; elle peut donc regarder comme un bien grand bonheur pour elle d'avoir trouvé un duc de Brunswick qui ait voulu en faire sa femme. Je n'ai point de peine à croire que le prince d'Anhalt ait voulu faire passer pour princesse la fdlc de son apothicaire ' , mais qu'il y ait des princes qui aient été assez sots pour la reconnaître comme telle et pour accorder les honneurs de ce rang à une pareille créature, voilà ce qui est révoltant.
J'ai appris hier, par une lettre de ma tante l'élcctrice de Brunswick, la mort de notre pauvre Charles Maurice; j'en suis sincèrement affligée, et je vous plains du plus profond de mon âme.
Versailles, 22 juillet 1702.
Si Charles Maurice n'avait pas si fort aimé le vin, il eût été un parfait philosophe ; mais il a payé bien
1 II s'agit de la catastrophe arrivée à Sophie-Dorothée, femme de George, électeur de Hanovre, qui devint roi d'Angleterre. Le comte de Kœnigsmarck, soupçonné d'être son amant, fut mis à mort, et l'électrice enfermée pour le reste de sa vie dans une citadelle. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette sombre et mystérieuse affaire. Quant à la duchesse de Brunswick, c'était une Française, Éléonore d'Ezmier. Le duc se passionna pour elle, l'épousa, et Madame ne put jamais pardonner cette mésalliance.
1 Le prince Léopold d'Anhalt Dessau , un des plus habiles généraux de l'Allemagne, épousa Anne-Louise Foehse, fille d'un apothicaire, mais aussi vertueuse que belle. L'empereur sanctionna cette union, qui fut heureuse.
ni". MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 67
cher son défaut, car je suis sûre que l'ivrognerie ;i abrégé sa vie : il ne pouvait rester sans boire, et il s'était brûlé tout le corps.
Si la cour de France T'tait comme autrefois, on pourrait y apprendre l'art de se conduire dans la vie;
mais, excepté le roi et Monsieur, personne ne sait plus ce que c'est que la politesse : les jeunes gens ne songent qu'à d'horribles débauches; je ne conseillerais à personne d'envoyer ici ses enfants, car, au lieu d'apprendre quelque chose de bien, ils ne recevraient (pie des leçons d'inconduite ; vous ave/ donc bien raison de blâmer 1rs Allemands qui envoient leurs entants eu France; je voudrais que nous lussions rime et l'autre des hommes afin d'aller à la guerre, mais c'est un souhait complètement inutile
Ma fille et son mari sont encore si enfants que je suis toute tracassée lorsque je la sais enceinte; Dieu veuille qu'elle nous donne cette fois-ci un garçon.
Marly, 9 août 1102.
On a reçu la nouvelle que le roi de Suède, avec douze mille hommes, a mis en déroute complète l'armée *\n roi de Pologne, qui était plus forte du double: ce roi a été blessé, et on ne sait où il s'est retiré; il eût mieux valu pour lui de rester électeur de Saxe.
Hier, avant et après le repas, nous nous sommes promenés dans le jardin avec le roi afin de voir de fort belles statues; elles coûtent cent mille francs les deux :
l'une est une Renommée assise sur un cheval ailé ; le tout est d'un seul morceau de marbre blanc ; l'autre est un Mercure assis sur un cheval : on ne peut rien voir de plus beau. Je ne crois pas qu'on puisse trouver au monde un plus beau jardin que celui-ci.
Vous m'avez fait rire en me disant que le roi des Romains a entendu la messe à quatre heures du soir. A cette heure-là on ne la dit plus ; on voit bien que vous n'êtes pas au fait des cérémonies catholiques. Je n'ai pas encore entendu dire que Landau fût pris, quoiqu'il y ait quinze jours qu'on prétende qu'il ne pourrait pas tenir davantage.
Il me semble que les Allemands conduisent leurs sièges avec beaucoup de lenteur.
Fontainebleau, 29 septembre 1702.
J'étais sortie pour me promener en voiture dans la forêt, comme je fais tous les jours; mais à peine étions-nous parties que le cocher nous a versées tout net : une de mes dames a eu à l'épaule et au dos des coupures faites par une vitre cassée. Il y avait sept chiens dans le carrosse ; aucun n'a éprouvé le moindre accident. Je crains que la guerre ne fasse perdre à nos paysans de l'Allemagne tout ce qu'ils avaient pu ramasser depuis quinze ans. Je vous ai dit qu'il me semblait que quelque petit diable était toujours à l'œuvre pour m'empêcher de vous écrire; il ne se repose pas, car depuis que j'ai commencé cette lettre, le roi est venu me rendre visite; ensuite, la duchesse de Bourgogne ; après, la princesse de Conti et une foule d'autres dames : c'est une procession ; et il faut donc ,
contre mon gré, que je termine ici en vous assurant de toute mon amitié.
Fontainebleau, 12 octobre 1702.
Le prince de Taxis est une drôle de principauté ; si vous voulez compter de pareils princes, vous les trouverez par douzaines : c'est comme lesLobkowitz, ce sont des princes tout récents. J'espérais que, par suite des événements de la guerre, la reine des Romains resterait à Heidelberg et qu'elle y ferait un archiduc palatin. Nous autres comtesses palatines, nous avons fait, pour ainsi dire, les plus grands personnages du monde; mais à peine veut-on croire ici (pie nous soyons de bonne maison, et si un comte palatin an ive, un gueux de duc [lumpener herzog) viendra lui disputer le rang; cela me parait si violent, que j'en suis hors de moi, et toutefois la femme de mon fils trouve la chose fort juste; j'ai eu bien des disputes avec elle à ce sujet.
Je vous prie de me dire si la reine des Romains a logé à Heidelberg; entre nous, l'électeur eût bien mieux fait de consacrer les vingt mille écus à rebâtir le pauvre château qu'à donner un opéra qui n'est nullement à propos à l'époque actuelle. Je n'ai maintenant que neuf petits chiens dans ma chambre ; celui que j'aimais le mieux est mort cet été.
Versailles, 8 a\ril 1703.
Je ne sais si les ravages de la guerre et les grands incendies ont changé l'air du Palatinal ; mais de mon temps, à Heidelberg, à Manheim et dans les montagnes, il y avait bien des gens qui avaient plus de
cent ans. En me promenant un jour près du couvent deNeubourg, je trouvai un homme qui avait cent dix ans. 11 y avait à Manheim un homme qui avait cent deux ans, et sa femme cent. Mon frère m'a dit qu'à Meysseinheim il avait vu un paysan qui avait cent vingt-quatre ans. Vous voyez hien que ces exemples d'une très-longue vie n'étaient pas rares.
Versailles, 7 septembre 1703.
J'ai été deux fois au moment de mourir, et on dit que je suis à peine échappée à la mort; il y a aujourd'hui vingt-deux jours que la fièvre ne m'a pas quittée un seul instant.
Versailles, 28 décembre 1703.
Je savais bien que le prince d'Ussingen avait épousé une demoiselle de Lowenstein, mais ce n'est pas celle qui est maintenant à Francfort; vous donnez à sa sœur qui est ici un beaucoup plus grand nom que celui qui lui revient : ce n'est pas d'Anjou, titre qui n'appartient qu'à des membres de la famille royale, mais Dangeau, et c'est bien différent; son mari n'est point un prince, c'est tout simplement un gentilhomme'. Les vers
1 Mme de Danseau était fille du comte de Lowenstein, de la maison palatine. Son mari, Jean de Courcillon de Dangeau, est très-souvent nommé dans les récits de l'époque. « Il avoitbeau- « coup d'honneur et de probité; il faisoit des vers, étoit bien « fait, de bonne mine et salant; le voilà tout à la cour, mais « toujours subalterne » ( Saint-Simon). Il est fort connu à cause de son volumineux Journal, dont un manuscrit complet est déposé à la Bibliothèque nationale : c'est un recueil fort curieux et authentique de tous les faits parvenus à la connaissance de
surS.aiil-KYivinunt ne sont p as justes : il peut bien elfe m tait an monde et des arts, mais il n'a pas cherché
l'auteur. L'article de la Jliographie universelle a confondu les in-folio manuscrits qui forment ce journal avec les quatre cents portefeuilles de Dangeau remplis de pièces originales ou imprimées de correspondance. Un extrait fort abrégé a paru en 1770, et a reparu en 1807. M^e deGenlis en a publié un choix en 1 S 1 7 (4 vol. tn-S), et M"K' de Saton en lit, la même année, l'objet de deux volume) in-12. Une édition, publiée sur les manuscrits Originaux par MM. Paul Lacroix et A. Pîebot, devait avoir douze volumes, mais il n'en a paru que quatre, en 1830; elle fut interrompue par les événements politiques, fuin stesà la librairie. Lemontey. dans son Essai sur l'établissement monarchique de, Louis XIV (1818), a mis au jour un millier d'articles inédits de ce Journal, avec des notes de Saint-Simon, notes qu'il donne comme anonymes, et ce travail forme le quatrième volume des œuvres de cet académicien (Paris, 1820, 5 vol. tn-S). Une édition no: \eii.< et complète, accompagnée de notes, a été entreprise tout récemment, et le premier volume vient de paraître chez MM. Finnin Didot frères.
Lemontey a dit avec raison :
« La lecture de Dangeau exige beaucoup de réflexion, parce <( que la bassesse des détails et la platitude du style y cachent « continuellement des faits curieux et importants qu'on chérit cherait vainement ailleurs. Ce singulier Suétone du dix- « huitième siècle est un témoin d'autant plus précieux qu'il ne « croit pas rendre témoigna^
Savait-on, par exemple, que les mousquetaires fussent une espèce d'hommes si débiles qu'il avait fallu leur donner un valet pour porter leur cuirasse? Un article nous apprend, que sou Louis XIV, les forçats entrés aux galères n'en sortaient de leur vie, soit que leur condamnation fût à terme oo à perpétuité. Ce fait ne révèle-l-il pas a l'instant la nature d'un gouvernement dont l'arbitraire s'exerçait sur la chose qui en parait le moins susceptible, l'exécution des arrêts'.' On lit qne Cavoye se trouvant gêné dans son jardin de Lucienne par des voisins qui refusent de lui vendre leurs terres, le roi les achète d'autorité et lui en fait présent. Ce mot sulïit pour donner la mesure du
Dieu, et il n'était pas à l'école pour le connaître '. Je n'ai pas vu Saint-Evremont , mais à en juger par son
droit de propriété à cette époque, et expliquer l'attachement des favoris au pouvoir absolu. Pour qui sait le lire, Dangeau est rempli de ces traits féconds en résultats.
M. Paul de Musset a inséré dans la Revue de Paris ( 17 juillet 183G) une notice intéressante sur Dangeau et son Journal. Il y relève, entre autres paragraphes singuliers, celui-ci :
« Ce matin on m'a dit que le bonhomme Corneille étoit mort. 11 avoit été fameux par ses comédies. »
Du reste, si vous désirez savoir combien le roi faisait de passes heureuses en jouant à la bague, combien il enleva de têtes en carton dans la course à cheval, combien de coups de fusil furent tirés à la chasse, combien de faisans mis à bas, à quelle heure Sa Majesté s'en alla voler (c'est-à-dire faire voler deséperviers), vous le saurez au plus juste en lisant le Journal de Dangeau. Les chansonniers du temps ne manquèrent pas de se moquer de lui ; voici quelques couplets que nous prenons dans le recueil de Mau repas :
Jean de Courcillon a fait grande folie ; Dedans l'âge grison prendre femme jolie, C'est braver le larron, mais peu je m'en soucie. Jean de Courcillon pour divertir Sophie, Lui conte tout au long sa généalogie ; Elle lui dit : Dormons, car peu je m'en soucie. Jean de Courcillon, par grande prudhomie, D'or fait faire un poêlon pour cuire la bouillie Du prétendu poupon qu'il aura de Sophie.
1 Saint-Évremont fut un correspondant assidu de la célèbre Ninon de l'Enclos; il mourut en 1703, âgé de quatre-vingt-dix ans.
« Sa vie se partagea en deux moitiés bien distinctes. Jusqu'à « l'âge de quarante-huit ans, il vécut en France à la cour, à « l'armée, d'une existence brillante et active; une lonuue lettre « de lui, très-spirituelle et très-malicieuse sur le traité des Py- « rénées et contre le cardinal Mazaiin, trouvée lors de l'arres- « tation de Fouquet, irrita Louis XIV, qui ordonna de mettre « l'auteur à la Bastille. Averti à temps, Saint-Évremont quitta
portrait, et sauf la loupe qu'il a au visa-.', il ressemblait à Chevreau. Je crois qu'à l'âge où il était, Mm8de Mazariu pouvait bien le voir fréquemment et avec intimité, sans crainte de scandale.
Versailles, 17 février 1704.
On trouve ici fort peu de femmes qui ne soient pas coquettes de leur nature, et il est excessivement rare qu'on en rencontre qui ne le soit pas. Devant Dieu la chose est peut-être très-répréhensible, mais devant les hommes elle est regardée comme un jeu. Les coquettes se flattent que Notre-Seigneur ayant montré, d'après la sainte Écriture, tant de charité pour les personnes de leur espèce, il aura aussi compassion de leurs faiblesses : l'exemple de Marie-Madeleine, de la Samaritaine, de la femme adultère leur sourit. 11 ne faut pas croire qu'on se lasse de la coquetterie ; on ne peut plus s'en passer, pour ainsi dire, et on ne s'en fatigue jamais.
Versailles, 30 mars 1704.
Je n'ai pu faire la bonne œuvre d'observer le jeûne; je ne puis supporter le poisson, et je suis bien persua-
« la France et se réfugia en Hollande, puis en Angleterre, et
« vécut quarante-deux ans encore d'une vie de curieux et de
« philosophe, très-goùté, très-recherché dans la plus haute so-
« ciété. Ce qui contribua beaucoup à adoucir sa disgrâce, c'est
« qu'il vit bientôt arriver en Angleterre la belle duchesse de
« Mazarin, la nièce même de celui qui était la cause première il':
« son malheur; il s'attacha à elle et l'aima pour son esprit,
« pour ses qualités solides, autant que pour sa beauté. »
dée que Ton peut faire de meilleures œuvres que de gâter son estomac en mangeant trop de poisson.
Comme j'ai l'honneur de connaître le roi de Pologne, je suis peinée pour lui; mais il faut convenir qu'il a fait une grande folie en se faisant roi de Pologne.
A parler franchement, il me semble qu'en Allemagne on se conduit maintenant d'une façon si extravagante, qu'il semble que les Allemands ne sont plus des Allemands. D'après ce que j'en apprends, je ne m'y reconnais plus, et il faut que tout soit changé d'une manière inouïe.
Versailles, 29 avril 1704.
Vous me faites rire avec votre répugnance à insérer dans vos lettres des mots français ; c'est, du reste, une très-sotte habitude que des gens ont prise, comme si l'allemand ne suffisait pas pour exprimer toutes les idées; je crains qu'à la longue l'allemand ne se corrompe au point de ne plus être une langue du tout.
Êtes-vous assez simple pour croire que les catholiques n'ont aucun des vrais fondements du christianisme? Croyez-moi, le but du christianisme est le même chez tous les chrétiens : les différences qu'on voit ne sont que des chansons de prêtre (pfaffen gezang) qui ne concernent pas les honnêtes gens ; mais ce qui nous concerne est de vivre bien et chrétiennement, d'être miséricordieux, et de nous appliquer à la charité et à la vertu. Messieurs les prédicateurs devraient s'appliquer à recommander cela aux chrétiens, et ne pas se quereller sur une foule de points,
DE MADAME I.A DUCHESSE D'ORLÉANS. 7f»
comme si on les comprenait, mais cola diminuerai! beaucoup l'autorité de ces messieurs; aussi ne s'occupent-ils que de ces disputes, et non de ce qui est le plus nécessaire et le plus essentiel.
L'ivrognerie n'est que trop à la mode parmi les jeunes femmes ', maison est ici dans une complète satisfaction. On ne pense qu'à amuser la duchesse de Bourgogne à force de collations, de présents, de feux d'artifice et autres réjouissances. J'ai vu récemment quelques Allemands, entre autres un comte de Wied, qui a le teint aussi blanc qu'une dame, et qui servait dans les troupes du Palatinat; il a été pris auprès de Spire, ainsi qu'un Hattenbachde Cassel, lequel est un très-brave homme, et qui paraît de la bonne et digne souche allemande, telle qu'elle était de mon temps.
1 De curieux détails sur l'intempérance des femmes, à la fin du grand siècle, se rencontrent dans le savant ouvrai' de MM. Francisque Michel et Edouard Fournie!, Histoire des hôtelleries, cabarets, courtilles, 1854, t. II, p. 334. Mme de Villedieu, romancière alors renommée, mourut des suites d'une ivresse. Coulanges disait dans un de ses couplets :
La femme décide du vin, Sait où le meilleur se débite ; Elle se pique de goût fiu, Elle s'en fait DU grand mérite.
Mademoiselle L'Héritier tançait vertement ces débauches :
A se barbouiller de tabac Trouvoit-on de la gloire?
Se piquoit-on d'un estomac Qui fût si propre à boire?
C.ri taines dames de ce temps L'emportent pour ces bcaui talents, Sur .Iran <lr NYrlli,
Sur Iran de \\ erth.
Versailles, 20 novembre 1704.
On dit que le second fils du prince d'Harcourt s'est enfui, et qu'il est à Vienne; il se plaint, à ce qu'on prétend, de ce que son père et sa mère veulent, contre sa volonté, en faire un ecclésiastique.
Marly, 28 janvier 170S.
Les cavaliers boivent aussi volontiers avec la femme de chambre qu'avec sa dame, lorsque celle-ci est coquette ; mais, à dire vrai, ce n'est pas tant ces filles qui boivent ici jusqu'à l'ivrognerie que des personnes de bien plus grande qualité.
Je n'ai jamais aimé beaucoup les bals masqués, et il me semble que Mme de Belmont est d'un âge à y renoncer. J'ai entendu dire que mon oncle Rupert ' l'avait séduite en lui promettant de l'épouser ; mais ce n'est pas exact : il la trompa en faisant célébrer un prétendu mariage par un laquais qui s'était déguisé en prêtre; c'est ce que des Anglais m'ont assuré : elle était alors fort jeune.
Versailles, 14 février 1705.
Je ne puis vous dire combien j'ai été frappée en recevant ce matin l'affreuse nouvelle de la mort de notre chère reine de Prusse 2. Je ne saurais vous exprimer à
1 Le comte Rupert, frère de l'électeur Charles-Louis, et commandant les troupes de Charles Ier lors des guerres civiles de l'Angleterre.
2 Sophie-Charlotte, femme de Frédéric 1er. Elle était fille de Sophie, électrice de Hanovre, c'est-à-dire de cette tante dont Madame parle souvent.
que point j'en suis troublée, et combien cela me donne d'inquiétude au sujet «le ma tante l'électrice.
Mes veux me font tant de mal que je ne puis écrire davantage, car je n'ai cessé de pleurer'.
Marly, 19 février 1705.
Ce n'est que mercredi dernier que j'ai reçu votre lettre du 6 île ce mois. C'est une misère que la façon dont va la poste aujourd'hui. Du temps de M. Louvois on lisait les lettres aussi bien qu'à présent, mais on les remettait du moins en temps convenable; maintenant que ce crapaud de Torcy a la direction de la poste, les lettres se font attendre un temps infini, et jamais, de ma vie, je n'ai été plus impatiente de recevoir des nouvelles de Hanovre, car je suis fort inquiète au sujet de ma tante.
Versailles, 5 mars 1705.
Je n'ai jamais de ma vie, si ce n'est à la mort de Monsieur, été plus troublée et plus désolée qu'en apprenant la mort de cette belle reine enlevée si vite, et dont je déplore la perte de toute mon âme. Je ne puis comprendre qu'on n'ait pas aussitôt emmené ma tante: rester dans la maison où est le corps mort, c'est quelque chose d'affreux et qui renouvelle la dou-
1 La reine de Prusse vit les approches de la mort avec la plus grande fermeté; on lui parla du désespoir de son mari : « Je suis fort tranquille, répondit-elle; le soin de nie faire faire de magnifiques obsèques le distraira; pourvu que rien ne manque à ictte cérémonie, il sera consolé de tout. » Elle avait rencontré juste (Thicbault, Souvenirs, t. I, p. 238).
leur d'heure en heure. Je suis restée plus de dix nuits sans pouvoir dormir, tant j'étais inquiète au sujet de ma tante. Il vaut mieux qu'elle ne se contraigne pas pour retenir ses larmes, ce qui est fort malsain, mais qu'elle les laisse couler. Si j'avais eu le choix, j'aurais voulu mourir avant cette bonne reine, qui aurait pu consoler ma tante de ma perte. Il est bien vrai que de pareils événements font faire bien des réflexions morales; ils me rappellent le cantique luthérien au sujet de la mort que j'ai souvent chanté lorsque j'étais à Hanovre.
Marly, 18 avril 1705.
Je ne manque jamais de lire la Bible; hier je lus les psaumes 54 et 55, les chapitres 14 et 15 de saint Matthieu, et 3 et 4 de saint Jean. Ce matin, je n'ai pu rien lire, car nous avons été à la chasse du cerf. Je n'ai nullement approuvé qu'on maltraitât ici les réformés ; mais on voit bien qu'il ne faut s'en prendre qu'à la politique ; ce sont d'ailleurs des sujets qu'on peut traiter en tête-à-tête, mais qu'il ne faut pas aborder par la voie de la poste. Je suivrai donc votre bon exemple, et je parlerai d'autre chose.
Le jubilé n'a pas encore converti tous les abbés ; il s'en trouve encore bon nombre à Paris qui font la cour aux dames; je n'ai jamais pu comprendre de ma vie qu'on pût être éprise d'un ecclésiastique. Ni vous, ni votre sœur n'êtes coquettes, et je puis bien dire: je reconnais mon sang. Ce qui empêche ici de contracter des amitiés sincères, c'est qu'on est sûr de ne pas trouver de réciprocité : il n'y a qu'égoïsme et du-
DE MADAME l \ DUCHESSE tl EANS. /î»
plicité ; il faut donc ou vivre dans une bien triste et ennuyeuse solitude, ou se résigner à beaucoup de soucis. A coque je crois aussi, vous partagez l'opinion qui est exprimée dans Topera d'Mceste .
L'hymen destruit la tendresse, Il rend l'amour sans attraix ; Voules vous aimer sans cesse, Amants, n'espousscs jamais.
Il ira cavalier qui est mort l'an passé disait :« Quel amour quon puisse avoir, dais qu'on entre au lit d'hymen, l'amour sort du cœur. »
Marly, 5 mai 1705.
Je ne sais si ma tante vous a dit que mon Jils a découvert (juc l'air du cantique: Yordottwill ich inclrf lassen, estime entrée de ballet du temps deCliarlesYlI.
Marly, 1G mai 1706.
Quoiqu'il diner nous soyons ici quatorze ou seize personnes à table, tout est plus calme que dans un réfectoire de religieuses : chacun se tient à part soi et ne dit pas un mot, et personne ne songe à rire.
Versailles, 23 mai 1705.
Un docteur disait une fois ici, comme on lui demandait pourquoi les enfants de la reine n'étaient pas sains comme les enfants le sont ordinairement : « C'est que le Roy n'apporte que la Tonsure de ses veres à la Reine.» 11 peut bien en être de même du roi des Romains; ce n'est pas un secret que Tenroereur actuel esl un galant à outrance ; tout le monde en parle '.
1 Cet empereur est Léopold ICI". Son iils, Joseph 1,T, avait
Versailles, 18 juillet 170S.
On ne m'a jamais grondée pour dormir à l'église; je m'y suis donc si fort habituée, que je ne puis m'en défendre : le matin, je n'y dors pas ; mais le soir, après dîner, il m'est impossible d'y rester éveillée. Je ne dors pas à la comédie, mais très-souvent à l'Opéra. Je crois que le diable s'occupe assez peu si je dors ou non à l'église : le sommeil n'est pas un péché, mais le résultat de la faiblesse humaine.
Versailles, 6 aoûl 1705.
Beaucoup de Françaises, surtout celles qui ont été coquettes et débauchées, aussitôt qu'elles sont devenues vieilles et qu'elles ne peuvent plus avoir d'amants, se font dévotes, ou du moins se donnent pour telles ; mais elles sont ordinairement fort dangereuses, car elles sont envieuses et ne peuvent souffrir personne.
Versailles, 13 août 1705.
Ma tante m'a annoncé le mariage de son petit-fils l'électeur de Brunswick avec la princesse d'Anspach '.
été proclamé roi des Romains en 1690; sa femme, la reine des Romains, dont Madame parle quelquefois, était une princesse de Hanovre, Wiihelmine-Amélie. Léopold, marié trois fois, eut dix enfants : cinq seulement lui survécurent. On peut remarquer que ce goût pour les plaisirs, que Madame signale chez lui, se montra de même chez un de ses successeurs, Léopold II, au sujet duquel M. de Lamartine, dans son Histoire des Girondins, indique d'étranges particularités.
1 Elle fut plus tard princesse de Galles; c'est à elle que sont adressées un grand nombre des lettres que nous publions,
J'en suis Im<m aise, car on m'en dit bcaueou|> de bien. Dieu veuille que ce mariage soit heureux!
11 me semble qu'il n'est pas convenable pour un prince d'aller en manteau comme un bourgeois, et je trouve que le manteau est un costume beaucoup plus déplaisant que le grand habit; les cornettes, surtout, sont choses que je ne puis souffrir. Mais il faut, ma (hère Louise, que je m'arrête; je sue d'une façon inouïe, la chaleur est extraordinaire. Voici deux mois qu'il n'est pas tombé une goutte de pluie, et les feuilles sont comme grillées sur les arbres.
Marly, 17 septembre 1705.
La mort du comte de Zcll me cause une peine sincère, car j'avais pour lui une véritable affection; je ne m'informe pas de sa femme, car elle ne nous a pas fait honneur, au contraire; aussi je n'en dirai rien.
5 novembre 1705.
Ne croyez pas que ceux qui parlent tant de la dévotion et de la crainte de Dieu soient les plus dévots; ils n'agissent souvent ainsi que pour avoir comme un manteau qui leur sert à cacher beaucoup d'iniquités; la vraie dévotion est une grâce de Dieu qu'il nedonne pas à tous les hommes; elle consiste, je crois, dans l'amour de Dieu et dans la charité.
Versailles, 26 novembre 1705.
Vous me faites rire quand vous parlez des effets de ma protection ; c'est une triste ressource, et je suis, comme on dit ici proverbialement, «de ces saints qui
ne guérissent do rien » , et qui ne peuvent faire que des souhaits en faveur de ceux qui les implorent.
Versailles, 3 décembre 1705.
Le monde est pire encore que vous ne l'imaginez, et on ne peut se faire une idée de tous les vices qui dominent; je connais un homme tellement dépravé, que ses excès s'étendaient jusque sur des animaux. Depuis que je le sais, je ne puis le voir sans horreur; il était au service de Monsieur : il était un vrai misérable et tout à fait dépourvu de raison ! .
Versailles, 17 décembre 1705.
Les prédicateurs sont ordinairement assez peu amusants; il me semble qu'on perd le respect pour les ecclésiastiques lorsqu'on les voit si souvent et de si près ; car il est sûr que ce sont des hommes comme les autres.
Le Malade imaginaire n'est pas celle des comédies de Molière que j'aime le mieux ; Tartufe me plaît davantage.
Il arrive fort souvent que des femmes enceintes ne peuvent manger de la viande sans se trouver incommodées ; j'ai été dans ce cas : on mange volontiers ce dont on a pris l'habitude dans sa jeunesse. Voici trente-quatre ans que je suis en France, et je n'ai pas
1 Madame, s'adressant à une sœur non mariée, entre ici dans de si étranges détails qu'ils ne sauraient s'exprimer qu'en latin ; nous savons que le lecteur français veut être respecté, et nous laissons de côté le texte allemand de cette lettre et d'une autre datée de Fontainebleau, 30 septembre 1705.
DE MADAME F.A GtiGtifiSSË D'ORLÉANS. 83
oncorc pu m'habiluer à la cuisine de ce pays; je ne mange aucun ragoût.
Versailles, 25 février 1706.
Le café ri'esl pas aussi nécessaire aux ministres protestants qu'aux prêtres catholiques, qui ne peuvent se marier, car il rend chaste '.
Versailles, 4 mars 1T0G.
On ne danse plus en Allemagne connue autrefois, et on n'y rit plus; je ne trouve pas qu'il y ait sottise à s'égayer, car la joie est très-bonne pour la santé ; ce qui est sot, c'est d'être triste, car cela rend malade et ne sert à rien. Je n'aime pas du tout les danses françaises : un éternel menuet me semble insupportable.
Versailles, 17 mars 170G.
Je sais bien pourquoi mes lettres vous parviennent irrégulièrement; c'est la faute du directeur des postes: il veut les lire toutes, alin ^Vvu l'aire des extraits qu'il montre au roi de la façon qui lui convient* "t comme il ne sait pas beaucoup l'allemand, il faut qu'il les fasse traduire. Je ne lui sais nullement gré de son attention.
Marly, 25 mars 170G.
Si mylord Lincoln avait prononcé son nom comme
1 Nous ignorons si le café possède la vertu que signale Madame, mais nous savons qu'un Autrichien, J. F. Reusch, dans une Disputatio medico-dixtetica (Vienne, 1(;22, in-'*), devenue fort rare, conseille d'interdire aux moines l'usage du vin et du chocolat, dans la crainte du scandale qui peut résulter de l'habitude de ces boissons échauffantes.
vous l'écrivez, ma chère Louise, un des gardes du corps de Monsieur n'aurait pas fait à Saint-Cloud la réponse qu'il a faite : c'était en été et vers dix heures et demie du soir; nous étions à la fenêtre, Monsieur et moi, et nous attendions que l'on annonçât le souper. Tout d'un coup nous voyons arriver une voiture à six chevaux, et quelqu'un en descend. Monsieur crie : « Qui est-ce cela qui arive?» Un garde dit : « Ma foy, Monsieur, je n'ose le dire à Votre Altesse Royale. » Monsieur dit : « Qu'elle sotisse! je veux savoir qui sest. » Le garde dit : « Hé bien, Monsieur, puisque vous le voulles savoir, son nom est une sotisse, cari il y a du ... ' en son nom. » Je crus que Monsieur allait mourir à force de rire.
Versailles, 11 avril 1706.
Vous êtes trop dévote pour aller le dimanche au spectacle; mais je crois qu'une visite est plus dangereuse que le spectacle, car il est difficile, dans une visite, de ne pas médire du prochain, ce qui est un plus grand péché que d'aller à la comédie. Je n'approuverais pas qu'on allât le dimanche au théâtre au lieu de l'église; mais après avoir rempli ses devoirs envers Dieu, je crois que le spectacle est moins dangereux pour une conscience scrupuleuse que la conversation.
Versailles, 20 mai HOG.
Mercredi dernier, j'écrivis à l'électrice une lettre
1 Nous sommes forcé de laisser en blanc ce que Madame écrit en toutes lettres dans un français que nous reproduisons
d'une longueur si inouïe', qu'il me fut impossible de vous répondre ce jour-là. Est-il possible que vous croyiez que le jeune roi d'Angleterre 2 soit un enfant supposé, et non le fils de la reine ? je gagerais sur ma tête qu'il est parfaitement légitime : d'abord il ressemble à la reine sa mère comme deux gouttes d'eau; ensuite je connais une dame qui a assisté à sa naissance, qui n'était pas du tout amie de la reine, et qui, pour dire la vérité, m'a avoué qu'elle était venue làalin de tout surveiller; elle m'a déclaré qu'elle avail vu l'enfant retenu par le cordon ombilical, et qu'il
d'ailleurs fidèlement. Singulières anecdoctes à raconter à une demoiselle.
1 Einen so unerhœrten langen Brie/f.
2 Charles-Edouard, fils de Jacques II. 8a légitimité fut vivement attaquée dans divers libelles du temps. Citons entre autres la Consultation de l'oracle par les puissances de la terre, pour savoir si le prince de Galles (sic) est supposé ou légitime { Whitehall , 1 088 ) ; le Roi prédestiné par l'esprit de Louis XIV, avec plusieurs lettres concernant l'accouchement de la reine d'Angleterre (Cologne, s. d., 1688); Lettre du père de La Chaise au jievc l'eters, confesseur du roy d'Angleterre, sur le bon succès qu'on a eu à faire cl a inventer le prince de Galles (imprimé en 1G8S, qui est l'an de la tromperie); la Couronne, usurpée et le prince supposé ( 1689); l'Ancien bâtard, pro lecteur du nouveau ( 1690); le Retour de Jacques II à Paris (Cologne, 1696], comédie que M. Paul Lacroix (note insérée au catalogue Pixerécourt, p. 150) croit pouvoir attribuer à Lenoble.
Ces écrits ne sont pas d'accord entre eux : les uns affirment que le fils de Jacques II, connu plus tard sous le nom du Prétendant, fut un enfant substitué pour amener le dénoûment d'une feinte grossesse; d'autres consentent à lui laisser la reine pour mère, mais ils attaquent vivement les mœurs de cette princesse. Dans une comédie satirique, imprimée en 1108,
86 cnnhËSPONDANCE
était très-pnsitivcme'nt le fils de la reine. Comme les Anglais se conduisent parfois assez singulièrement avec leurs rois, et qu'ils n'ont pas encore vu d'étrangers sur le trône, on n'a pas beaucoup d'empressement à devenir leur souverain.
l'Expédition d'Ecosse ou le retour du prince de Galles en France, l'auteur fait dire au roi Jacques :
Je voulus, par l'avis d'un jésuite pervers,
Faire la reine grosse aux yeux de l'univers ;
La chose réussit; la reine en apparence,
Dans une obscurité de nocturne silence,
Mit au monde un enfant né depuis plus d'un mois,
Car il étoit le fils d'un des moindres bourgeois.
Nous trouvons dans les recueils manuscrits un quatrain fort mordant et qui, pour ainsi dire, coupe des deux côtés :
A Jacques disoit louis :
De Galle est-il votre fils ?
Oui-dà, par sainte Thérèse, Comme vous de Louis Treize.
Il existe aussi des caricatures sur le même sujet. Le catalogue de la bibliothèque de H. Leber, t. IV (1852), n° 569, en indique une gravée par Romain de Hooghe : l'Europe alarmre pour le fils d'un meunier. Les ennemis du roi Jacques soutenaient que l'enfant avait été introduit dans le lit de sa mère au moyen d'une bassinoire. On voit figurer cet ustensile dans un grand nombre de caricatures du jour. Dans une de ces caricatures, intitulée «ne Famille catholique, on aperçoit la reine Marie de Modène assise près d'un berceau, auprès d'elle un jésuite qui parait avoir des façons assez familières ; l'enfant, dans le berceau, tient un petit moulin qui indique la condition de ses vrais parents.
M. de Sismondi a bien apprécié ce prince. « Le Prétendant, fils de Jacques II, était d'une constitution faible, maladive, mélancolique; sa dévotion était excessive; à l'armée on rendit témoignage de sa bravoure : son courage d'esprit n'y répondit pas.»
DE MADAME LA DUCHESSE D ORLÉANS. s'
Marly, 22 avril 1706.
L'histoire du valet de chambre de M. de Degenfell est plaisante; elle me fait souvenir de ce qui est arrivé une fois à mon fils; il est comme tous les Français qm ne savent pas bien parler l'allemand. Je lui avais l'ait avoir un maître d'allemand, et après qu'il eut étudié pendanl quatre années entières, je lui «lis qu'il fallait qu'il me parlât quelquefois en allemand. Un jour nous étions dans la galerie {de Versailles ; je ne sais ce qui se passa d'étrange ; mon fils voulut citer le proverbe allemand : Art làsst nicht von Art (bon ehien chasse de race).
11 prononce avec emphase et comme une. belle sentence : Arsch làsst nicht von Arsch '.Je tressaillis, je crus qu'il voulait dire quelque saleté ; je lui criais : Drôle, taisez-vous. J'examinai ce qu'il voulait dire, et je reconnus qu'au fait son idée était fort simple; il avait été témoin de quelque chpse de singulier qui lui avait mis en tète le proverbe. Lorsqu'il m'eut expliqué en fiançais ce qu'il avait voulu dire, je lui appris la différence entre art, et arsch ; il rit à s'en rendre malade, et il dit qu'il voyait bien qu'il ne pouvait apprendre l'allemand ; depuis, il l'a complètement négligé-
Marly, 20 mai 170G.
La mort de la femme de mon frère m'est allée au cœur; elle a eu une mort fort douce, à ce que m'écrit
1 Art, espèce, race; Arsch, lu iknièrc.
M. Voss, qui, par ordre de l'électeur de Saxe, m'en a envoyé une relation complète.
Versailles, 3 juin 1706.
On fait bien à Hanovre de s'amuser ; cela est salutaire et prolonge la vie; mais ici la mode en est bien passée. L'exercice fait plus de bien que l'emploi des remèdes, et je vois que ceux qui se droguent souvent ne se portent pas mieux que ceux qui n'ont point recours aux remèdes ; aussi je n'en use point : je sais ce qu'il faut à ma santé, et je laisse les docteurs parler tant qu'ils veulent. En Lorraine, on entretient encore un bouffon; ici on est devenu trop grave, et il n'y a plus qu'une conduite sens dessus dessous et sans mesure, ou une gravité roide.
Versailles, 12 juin 1706.
Je sais bien ce que c'est que de s'exposer à la cbasse à un soleil brûlant ; il m'est arrivé bien des fois de rester à la chasse depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir, et en été jusqu'à neuf heures ; je rentrais rouge comme une écrevisse et la figure toute brûlée : c'est pourquoi j'ai la peau si rude et si brune. On ne fait pas attention ici à la poussière; j'ai vu dans des voyages une poussière telle, qu'on ne pouvait se voir dans le carrosse, et cependant le roi n'ordonnait pas aux cavaliers de s'éloigner un peu. Le grand air la nuit ne fait aucun mal. A Marly, je me promène souvent au clair de lune.
Marly, 24 juin 1706.
Ma vie, qui était tranquille, va être livrée à bien des
soucis, car mon fils pari dans huit jours pour l'Italie, où
il prendra le commandement de l'armée : il aura sous lui le maréchal deVillars; M. de Vendôme commandera en Flandre, sous l'électeur de Bavière '.
11 faut espérer que le bonheur du roi reviendra et Marlborough sera battu2. S'il arrive quelque malheur au roi à cause d'une femme, ce ne sera [tas à la reine Anne qu'il faudra s'en prendre, mais à une autre que je connais. Faisons toutes des vœux pour la paix. Adieu, j'ai encore trois lettres à écrire, et j'ai déjà écrit vingt-quatre feuillets à ma tante ; il faut donc que je termine.
Marly, 29 juillet 170G.
Le roi de Prusse s'évertue pour avoir autour de lui le plus de cérémonial possible ; c'est ce que je ne puis comprendre, car je suis, comme vous savez bien, ennemie jurée des cérémonies. J'ai brodé pour ma tante une jupe que je lui envoie et qui n'est pas vilaine; des ileurs naturelles avec un feston d'or surun fond noir : les modes allemandes ne sont pas autre chose que les françaises, car on ne porte pas en Allemagne d'autre costume qu'ici.
1 Les chansonniers de l'époque n'épargnèrent point Vendôme, dont le cynisme eil'ronté était un scandale que le roi faisait sémillant d'ignorer, car il avait besoin des talents de ce général. Ou chantait tout haut :
Je crois le général Vendôme Plus propre à défendre Sodôme Qu'à battre le fameux Anglois.
2 La princesse, assez mal disposée en général en faveur des armes françaises, fait des voeux pour elles, parce que son (ils est à la tète d'une armée.
Versailles, 12 août 1706.
Ma tante l'abbessc de Maubuisson est, depuis le mois d'avril, dans sa quatre-vingt-cinquième année; elle a quelque peine à parler et à marcher, mais elle dort bien, mange bien, et elle est toujours de bonne humeur; nous pouvons donc espérer que Dieu ne md tra pas de sitôt un terme à ses jours. Les Anglais ne peuvent se souffrir les uns les autres, c'est ce que nous voyons bien à la cour de Saint-Germain; ils y vivent comme chiens et chats. Je n'ai jamais entendu parler du philosophe Spinosa; était-ce un Espagnol? 11 me semble que ce nom est espagnol. Il est tout à fait faux que mon fils ait été mal reçu à l'armée; il est devant Turin, et je crains fort que le prince Eugène, qui avance vers lui, ne lui donne bien du mal; je suis dans des angoisses à cet égard, et cette nouvelle, qui est arrivée hier, m'a réveillée plusieurs fois cette nuit.
Versailles, 9 septembre 1706.
Ma fille ne perd pas de temps pour avoir des enfants ; elle est mariée depuis huit ans, et la voici enceinte pour la huitième fois. Je suis extrêmement tracassée aujourd'hui, car je suis très-inquiète au sujet de mon fils, qui est plongé par -dessus les oreilles dans ce siège de Turin, et qui se donne tellement de mouvement, que c'est merveille s'il est encore en vie; ensuite je compte sur une lettre de ma tante, et je n'en ai pas reçu.
Versailles, 1G septembre 170C.
Amélie m'a écrit ce qu'elles répondu au roi dePi usse el m'a l'ait force plaisanteries ; je lui aurais répondu sur le nu* me ton. mais depuis avant-hier j'ai perdu toute envie de rireel de plaisanter. On a recula nouvelle que les ordres de mon lils n'ayant pas été suivis, tes lignes devanl Turin ont été forcées; mon lils a reçu deux blessures graves : rime près de la banch< . mais dans les chairs seulement; l'autre est un coup de feu (fans le liras droit, sans que l'os ait été cassé; le chirurgien assure qu'il n'y a aucun danger; Dieu le veuille! J'écrirai à Amélie et je répondrai à deux de ses lettres, mais j'ai encore aujourd'hui quatre lettres à écrire : on m'accable de lettres au sujet du malheur de mon lils.
Versailles, 24 septembre 1706.
Depuis deux jours je n'ai fait que pleurer; on m'assure que mon fils n'est pas en danger, mais ses souffrances me désolent : j'ai les yeux si enflés et si rouges que je ne peux plus y voir.
Versailles, 30 septembre 1706.
Le siège de Turin et la catastrophe qui l'a terminé ont failli coûter la vie à mon fils; il a reçu une terrible blessure, mai- depuis le 24 il est hors de danger. Cela me t'ait encore plu- soupirer après la paix, .l'ai été trois jours tellement tracassée, que je crois que j'aurais perdu la tête si cela avait duré, .l'ai dit depuis longtemps qu'il faudrait faire lutter ensemble le- deux
rois d'Espagne ' : celui qui aurait, le poignet le plus robuste aurait l'avantage, et ce combat singulier, pour décider du sort du royaume, serait plus chrétien que de faire verser le sang de tant d'hommes.
Marly, 4 novembre 170G.
Plus on est dans une position élevée, plus on doit être poli, afin de donner l'exemple aux autres ; il est impossible d'être plus poli que le roi, mais ses enfants et ses petits-enfants ne le sont pas du tout. Si je pouvais avec convenance revenir en Allemagne, vous m'y verriez bientôt; j'aime beaucoup ce pays, et je le trouve plus agréable que tout autre, parce qu'il y a moins de ce luxe dont je ne me soucie pas, et plus de cette droiture et de cette franchise que je recherche ; mais, soit dit entre nous, on m'a mise ici contre mon gré; il faut que j'y reste et que j'y meure. Il n'y a pas apparence que nous nous revoyions dans cette vie ; ce que nous deviendrons, Dieu seul le sait.
Versailles, 19 novembre 1706.
Mlle de Poellnitz a raison de suivre le conseil de saint Paul : « Celui qui se marie fait bien, celui qui ne se marie pas fait mieux. » C'eût été aussi mon avis, si j'avais pu agir selon mon idée ; mais mon destin a été différent. Je puis vous donner de bonnes nouvelles de mon fils; il est arrivé ici lundi dernier, en poste,
1 C'est-à-dire les deux prétendants au trône d'Espagne, Philippe V, petit-fils de Louis XIV, et l'archiduc Charles, qui fut plus tard empereur sous le nom de Charles VI.
à ['improviste; il est, grâce à Dieu, en bonne santé, mais il restera estropié toute sa vie; il ne peut remuer que le pouce et le premier doigt : les trois autres sont recourbés, et il ne pourra jamais les étendre ; s'il n'eût pas porté de cuirasse, il aurait reçu quinze blessures mortelles.
Versailles, 2 décembre 1706.
Nous avons ici la sœur et la nièce du comte de- Frise : la nièce est un bel homme ' et la mère a de l'esprit; elles brillent fort ici.
Je n'ai de ma vie rien vu de plus affreux que la paix que le roi Auguste a conclue - ; il faut qu'il ait été fou pour avoir signé de pareilles conditions: je ne l'aurais jamais cru aussi peu attaché à l'honneur, et j'ai honte pour l'Allemagne de ce qu'un de ses rois se montre aussi dépourvu de courage et de fermeté.
Mon fds va bien mieux : il est allé au bal, et il peut maintenant étendre tous les doigts et jouer de la flûte; j'espère que les eaux de Bourbonne, où il ira ce printemps, le guériront complètement.
Versailles, 9 décembre i 706.
Je vous remercie de m'avoir envoyé la gazette; je vois ainsi ce qui se passe en Allemagne, et, quoique ce ne soit plus des choses nouvelles, il vaut encore
1 Ein schoenes Mensch, c'est-à-dire une belle femme. Nous avons dit que ces locutions étranges étaient très-familières à Madame.
2 La paix d'Altranstadt.
mieux apprendre du vieux que de ne rien savoir du tout.
Versailles, 23 décembre 170G.
Tous les ç.... 1 devraient faire une pension au docteur piétiste, en ce qu'il proche si fort contre l'adultère : si chacun lui donnait un écu, il serait bientôt très-riche ; mais il mérite d'être puni pour avoir écrit contre le roi de Prusse. Il y a aussi ici une espèce de piétistes qu'on appelle quiétistes, mais ils valent mieux que les piétistes d'Allemagne; on ne dit pas qu'ils soient débauchés. Le dernier roi de Siam, lorsque notre roi le lit engager à se convertir au christianisme2, rcponditqu'ilcroyaitquel'on pouvait être sauvé dans toutes les religions, et que Dieu, qui avait voulu que les feuilles des arbres ne fussent pas toutes exac-
1 Hancrey. Nous laissons ici en blanc un mot que Molière et Paul de Kock n'ont pas craint d'écrire en toutes lettres en tête de certains de leurs ouvrages.
2 Voir une note de M. Walckenaër, dans son édition de La Bruyère (1845, p. 751 ). Il existe une lacune dans l'histoire de Louis XIV, relativement aux négociations qui eurent lieu sous son règne entre la France et cette puissance asiatique. Elles furent une portion d'un vaste plan formé pour étendre en Orient le commerce français. Il paraît qu'il y eut une première ambassade qui périt en mer en 1GS0.
En 1G84 ou 1GSG, Louis XIV donna deux ou trois audiences aux ambassadeurs siamois. Afin de satisfaire la curiosité publique, l'auteur du Mercure galant publia quatre volumes de supplément, intitulés : Ambassades de [Siam (1687 à 1G88), dans lesquels se trouve épuisé tout ce qui concerne ces ambassadeurs. De tous les historiens du règne de Louis XIV, Reboulet est celui qui parle le plus en détail et pertinemment de cet événement (t. II, p. 411 et 433); Sismondi (t. XXV, p. 573) en fait mention assez peu exactement.
lementde la même couleur verte, voulait aussi être honoré de diverses manières; qu'ainsi Le roi de France devait continuer de servir Dieu de la façon donl il avait l'habitude] tandis que lui, de son côté, adorerait Dieu à sa manière; et que si Dieu voulait qu'il en changeât; il lui en inspirerait la volonté. Je trouve que ce roi n'avait pas tort. Je pense qu'il y a encore Lien du temps à s'écouler avant que le jugement dernier arrive; nous n'avons pas encore vu l'antôchrist; avant qu'il vienne, j'aurai souvent l'occasion de vous assurer de mon tendre attachement.
Vi i -ailles, 27 janvier 1707.
Ma fille m'a mandé la mort du prince Louis'. Sa femme me fait compassion, mais je ne sais comment elle pouvait l'aimer si fort, car il était très-laid et débauché; il avait fort bien l'ait de chasser les moines qui lui avaient parlé avec tant d'impertinence. 11 faut qu'il soit arrivé quelque chose d'extraordinaire à l'électeur [dé Hanovre) pour qu'il soit content comme vous le dites; d'ordinaire, il n'est ni gai, ni bienveillant; peut-être est-ce que la princesse de Zolstern lui a donné dans l'œil, et rien ne rend [dus joyeux qu'un nouvel amour.
Versailles, 3 mars 1707.
Je mange seule toute l'année, mais je me dépêche
1 Louis-Guillaume 1er, margrave de Bade, célèbre général des armées impériales. Né à Paris en n;.'>:>, il avait eu pour parrain Louis XIV qu'il combattit sans relâche. Il mourut le i janvier i7(iT, après avoir fait vingt-six campagnes, couimandé a vingtcinq sièges et livré treize batailles.
autant que possible, car rien n'est ennuyeux comme d'avoir autour de soi vingt valets qui regardent ce que vous vous mettez dans la bouche et qui comptent tous les morceaux que vous avalez ; je ne reste donc pas une demi-heure à table ; le soir, je soupe avec le roi. Nous sommes cinq ou six à table; chacun s'observe comme dans un couvent, sans proférer une parole ; tout au plus un couple de mots dits tout bas à son voisin. Ce qui nous rend si sérieux ici, c'est une foule d'intrigues dont on ne peut parler sans se faire des affaires ; par exemple : un fou s'imagine, à Paris, qu'il peut faire venir un ange dans une chamhre ; mon fds veut s'amuser de ce fou ; il va le trouver, et, entre autres impertinences, il lui demande combien de temps le roi a encore à vivre ' ; ceci peut vous faire juger du reste. J'aurais encore bien des choses à vous dire, mais il faut que je m'arrête, car il est sept heures
1 A cet égard on peut citer une particularité singulière. Le chevalier du Jant, garde des médailles de Monsieur, publia, en 1673, une Explication des prophéties de Nostradamus qui se peuvent appliquer à la guerre actuelle; en pâlissant sur les énigmatiques quatrains de l'astrologue provençal, il crut découvrir que Louis XIV vivrait soixante-seize ans. Le roi avait alors trente-cinq ans; cet âge a beaucoup d'avenir, mais les princes n'aiment pas trop qu'on leur en marque le terme ; était-il d'ailleurs possible d'admettre la supposition que Louis XIV était mortel? Ce qu'il y a de piquant, c'est que le chevalier du Jant rencontra presque aussi juste qu'une biographie , quoiqu'il eût le désavantage assez considérable de quarante-deux ans d'anticipation sur un fait. Louis mourut le 1 er septembre 1715, n'ayant pas encore soixante-dix-sept ans accomplis. Consulter Nodier, Mélanges d'une petite bibliothèque, p. 351; le livre de M. Bareste sur Nostradamus, p. 504: une note de l'édition in-12des Historiettes de Tallemant des Réaux, t. X, p. 5y.
et demie; j'ai encore cinq lettres à écrire, et à neuf heures trois quarts il faut que j'aille au concert.
Marly, 13 mars 1707.
Je suis bien aise que ma tante se soit amusée à Brunswick; c'est bon pour la santé, et j'espère qu'elle prolongera sa vie. 11 n'est pas étonnant qu'on ne trouve plus à Hanovre la gaieté qu'il y avait autrefois : l'électeur est si froid qu'il change tout en glace. Son père et son oncle n'étaient pas ainsi ; ce sera pire encore quand le prince héréditaire aura à parler ; il ne sait pas du tout ce qui convient à un prince ; c'est ce que je vois dans toutes ses actions.
Versailles. 27 mars 1707.
Je vois que vous croyez que mon fils est un prince du sang, mais il ne l'est pas ; son rang est celui de petit-fils de France, ce qui est plus élevé et lui donne les plus grands privilèges : les petits-fils de France s'asseoient devant les reines et montent dans leurs carrosses, ce que les princes du sang ne peuvent faire; ils sont servis par quartier, comme les enfants de France; ils ont un premier écuyer, un premier aumônier, un premier maître d'hôtel; ils ont des gardes du corps et des Suisses de la garde; tout cela établit une grande différence. J'apprends avec plaisir ce qui se passe en Allemagne; je suis comme les vieux cochers qui aiment encore à entendre claquer le fouet lorsqu'ils ne peuvent plus conduire ; vous me faites donc grand plaisir de me mander ce qu'on fait et comment on s'amuse. Quoique le duc de Courlande soil
de mauvaise humeur et maladif, vous auriez dû le prendre, et vous vous seriez bientôt trouvée princesse douairière ; il aurait fait votre fortune, car ces ducs passent pour avoir ramassé beaucoup d'argent. La beauté sans argent est une chose dont on ne se soucie plus.
Versailles, 30 mars 1707.
Ma tante écrit que la comtesse de Zintzendorf sait de belles histoires de revenants; je les apprendrais avec plaisir.
Je suis tellement dégoûtée de tout ce que je vois, que je suis devenue absolument une ermite au milieu de la cour; je ne fraye avec personne, sijie n'est avec mes gens ; je suis aussi polie que je peux avec tout le monde, mais je ne contracte avec personne des liaisons particulières, et je vis seule; je me promène, je vais en voiture ; mais, depuis deux heures jusqu'à neuf et demie, je ne vois plus figure humaine ; je lis, j'écris ou je m'amuse à faire des paniers comme celui que j'ai envoyé à ma tante. Il faut qu'il y ait quelque chose dans l'air qui rende la jeunesse d'à présent si fainéante. De mon temps ce n'était pas du tout la mode, et il me semble que notre gaieté venait du cœur et était plus propre à nous rendre heureux que tout ce que la jeunesse actuelle peut inventer pour sa commodité. Je pense bien, comme vous, que le monde a été mis à l'envers.
Marly, 14 avril 1707.
Je ne sais pas s'il y a en anglais des livres de piété plus attrayants que ceux qui sont écrits en français et
en allemand; je les trouve tous extrêmement ennuyeux, excepté la Bible, dont je ne me lasse jamais,
mais tous les autres m'endorment.
Versailles, 28 avril 1707.
le vous remercie des médailles que vous m'avez envoyées, niais j'aurais voulu recevoir celles qu'on a faites contre la France; j'ai déjà les plus injurieuses, celles qui ont été fabriquées à l'époque du roi (millaume' ; on peut ici les voir sans qu'il y ait à redire!:
1 Des détails curieux à l'égard de ces médailles satiriques se trouvent dans l'ouvrage de Klotz, Bistoria numorum conlumcliosorum, Altenburgi, l7(ï.r). Ils sont peu connus et nous espérons qu'on ne nous saura pas mauvais gré de les placer ici.
Médaille frappée en 1G68.
Le soleil levant éclaire une portion du globe terrestre sur laquelle on reconnaît la Belgique, la France, L'Espagne et l'Angleterre. ECQVIS CVR8VM INFLECTET. Revers : Le soleil au haut des cieux. Josué au milieu d'une mêlée de cavalerie. STET1T SOL IN MEDIOGOELI. Au-dessous: LIB. losv.K. c. X.
In paysan hollandais montre du doigt un fromage sur lequel est p. rit : FROMAGE D'HOLLANDE, et il regarde le soleil au milieu duquel est un lis : 8TA soi.. Exergue : Xll SEP. !(;":>. Revers : Cheval gaulois fu\ant; IL. NE. SÇA1T. OV. ALLER. XIII NOV. 1678.
Au sujet de l'alliance, en 1GGS, de Louis XIV avec le sultan.
En chrétien est livré aux flammes ; le roi de France, avant par terre, près de lui, sa couronne, son sceptre et son épéc, rend hommage au Grand-Turc qui est assis sur un trône, et auquel il offre deux sacs pleins d'argent. GALLIA SVPPLEX. Au-êersohs ; Y1RO IMMORTALI. Items : AMICl S ÏAIU'.A. AMICI ALGBBJNI. AM1C1 BARBARE CHRISTIANORVM osoU ET HOSTIS. 1G89.
Tête du roi. LVDOVIGVS MAGNYS RE\. Revers : Le roi rentre à Versailles dans un char que traînent deuv femmes :
le roi et les ministres les ont eux-mêmes ; ne faites donc point de façon pour me les faire passer à la première occasion.
Marly, 19 mai 1707.
Je ne suis pas étonnée que l'électeur ( de Hanovre ) ne s'informe pas de vous; il ne s'intéresse à personne; mais il lui arrive ce qui survient à de pareilles gens, personne ne s'intéresse à eux. 11 ne se pique pas d'être poli, et on le voit bien d'après ceux qui sont à sa
une troisième le précède portant au bout d'un bâton un sac vide, sur lequel est un 0 (un zéro). VENIT, VID1T SED NON V1CIT. Au-dessous : A BELG. EXPEDITI. REDVX VERSAL. M. IVN. MDCXCI1I.
La tête du roi Guillaume. WILHELMVS 111. D. C. ANG. SCO. FRANC. ET H1R. REX. Revers : Un coq et des poules fuyant devant un renard. NIL CANTVS NIL NVMERVS.
Le soleil obscurci par un nuage, un lis flétri. NVNC GLORIA TRANSIT. Revers : Une forteresse dont s'éloignent des assiégeants. NEC AVRO NEC ARM1S. Au-dessous : RHEINFEL ET S. GOAR OBSID10 1RR1SA GALLIS FVG. II Iun. MDCXCIII.
La prise de Lille, les revers éprouvés quelquefois par Philippe V, en Espagne, provoquèrent des médailles qui montrent le coq gaulois fuyant devant le lion britannique.
La reine Anne endormie sous un pavillon auprès duquel des hommes tenant une corde coupent les cheveux à Louis : PHI- LISTER VBER DIR SIMSON. Au bas : POST VARIAS VRBES ET DVACVM GALLIS EREPTVM D. 27 IVN. 1710. Revers : La reine joue de la harpe. Louis, en costume de malade, chante en se soutenant sur deux béquilles. — Il faut s'accoutumer aux dames. Au bas : LUDOVIC. MAGN. ANNA ILLO MAIOR.
Tête couronnée de lauriers : CAROLVS III. HISPANTAR. ET INDIAR. REX CATHOL. Revers : Le roi Philippe, fuyant, dit à un jésuite : QVEM FVGIAM NOVI AD QVEM AVTEM FVGIAM NEQVAQUAM.
cour, car il est impossible de voir quelqu'un plus lourd et plus maussade que le jeune comte de Platten; s'il ne m'avait pas été recommandé chaudement par ma tante, et si son père et sa mère n'avaient été de mes bons amis, je l'aurais laissé mettre en un endroit où il aurait eu tout le temps de faire des réflexions et d'apprendre à vivre, car il avait bien mérite la liastille, mais de graves raisons m'ont amenée à le sauver.
il y a aux Invalides un Allemand (le roi croit qu'il est du Palatinat) qui a cent neuf ans et qui a une fille de vingt-deux ans. Je voudrais que ma tante arrivât au moins à cet âge.
11 n'y a plus à la cour que tristesse, ennui et méfiance ; on répand contre le roi et contre les généraux et les ministres des libelles qui sont un témoignage de la grande méchanceté de ce temps-ci '.
1 Madame veut sans doute parler des chansons et des couplets qui circulaient sans relâche; les plus malins étaient l'œuvre d'une des filles naturelles de Louis X1Y, la terrible duchesse de Bourbon. Cette femme hardie et moqueuse ne vit pas plutôt Mme de Maintenon sur le trône, qu'elle la persécuta de ses couplets ; la dévotion et les malheurs du roi en étaient le sujet ordinaire et le thème éternel :
Tant que vous fûtes libertin, Vous étiez maître du destin,
Landerirette; Ah ! pourquoi changer de parti?
Lande riri.
On reconnaît la touche âpre de cette princesse dans des couplets relatifs au retour du duc de Bourgogne revenant de l'armer après une triste campagne :
L'on nous dit que le Bourguignon Revient avec peu de renom :
Prenons garde qu'il ne nous morde ;
Marly, 28 juillet 1707.
Il n'y a pas encore deux empereurs ; mais s'il était vrai, comme on l'assure, que le roi de Suède veut se faire déclarer roi des Romains, la chose pourrait bien arriver. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu des spectacles aussi étranges que ceux auxquels on assiste nostro seculo. Je n'ai pas écrit à Yillars, parce que j'ai
Ne prononçons jamais son nom ; Il seroit sans miséricorde, Car il est dévot et poltron.
En fait d'ouvrages dirigés alors contre le gouvernement français, et dont les auteurs se cachaient en Hollande, nous mentionnerons :
Les Héros de la ligue ou la Procession monacale conduite par Louis XIV, pour la conversion des protestants; Paris, chez le père Péters (Amsterdam, 1691, in-4).
Ce volume se compose de vingt-quatre figures dans lesquelles le roi, Mme de Maintenon, le père La Chaise et autres personnages importants sont travestis d'une manière grotesque. M. Léon de Lahorde, dans son Histoire de la gravure en manière noire. donne de curieux détails sur cet ouvrage ; quelques-unes des planches ont été reproduites dans les Mémoires de M. de Maurepas (1792, 4 vol. in-8) et dans le Musée de la Caricature (1834, livraisons 33 etsuiv.).
Citons aussi le Recueil de pièces héroïques et historiques pour servir d'ornement à V Histoire de Louis XIV, imprimé par Jean de Montespan, à Gisors, 1093, in-fol. Ce livre trèsrare se compose de treize estampes satiriques, et, d'après une note du savant bibliographe Mercier de Saint-Léger, il a eu pour auteur et pour graveur F. I. de Puerchemeck, lequel, pour ce méfait, a été arrêté, emprisonné à la Bastille, et peut-être même mis à mort.
Le Catalogue de la bibliothèque de M. Leber ( t. III, p. 212 ) renferme une note intéressante au sujet de ce volume, dont on connaît à peine deux ou trois exemplaires.
pensé, comme il est sorti de la Souabe, que c'étail inutile, mais je le forai si vous croyez que ce soit à propos; en attendant, j'ai écrit à ma tante. Je crois quêtons les généraux allemands sont devenus tous.
Versailles, 14 août 1707.
Le duc de la Trémouille, fils de la princesse de Tarente', est dans une terrible affliction, car il a perdu sa femme : les médecins l'ont tuée, tout comme notre feue reine. Elle avait un abcès; on l'a saignée si souvent que l'abcès est crevé ; elle est morte en quelques jours. Ma tante m'écrit que le prince héréditaire n'ira pas à l'armée avec son père; c'est une chose fort ridicule de rester assis auprès de sa femme lorsque le monde entier est en feu. Le duc de pquygogne et son frère le duc de Berrv partent le. 25 pour rejoindre en Provence l'armée contre le duc de Savoie ; le plus jeune va comme volontaire, l'aîné commandera l'armée. Je crois, ma chère Louise, que vous et moi nous aurions fait de drôles de généraux; si nous avions eu du bonheur, on nous aurait admirées autant qu'on blâme ceux qui ne réussissent pas.
Marly, 21 août 1707.
Si je n'aimais pas l'impératrice comme je le fais,
1 Amélie de liesse, qui avait épousé en 1G47 le duc de La Trémouille, prince de Tarente; elle le perdit en 1C7 2 ; elle était fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel, et tante trèschérie de Madame, qui lui écrivait de longues lettres. Il est fort question de cette princesse dans les lettres de Mme de Sévigné, qui la connut intimement en Bretagne (Voir les Mnnoircs de M. Walckenaër, t. V, p. 202 et suiv.), et qui constate que chez Madame ou baragouinait de l'allemand du matin au soir.
104 CORP.ESPONDANCE
j'aimerais mieux que le roi de Suède fût empereur d'Allemagne, plutôt que tout autre, puisqu'il est de notre maison ; mais je ne peux vouloir de mal à l'impératrice, et, pour tout arranger, je désirerais que l'empereur mourût et qu'elle partageât le trône avec le roi de Suède. On pense qu'il se passera bientôt quelque chose en Allemagne, car les deux armées sont à se canonner. Je n'ai pas voulu en rien dire à ma tante, de peur de l'inquiéter à l'égard du péril où peut se trouver bientôt son fds l'électeur. Villars n'est pas du tout un poltron , et s'il recule, il faut qu'il ait des raisons.
Versailles, 1er septembre 1707.
Vous aurez appris ce qui s'est passé à l'égard du siège de Toulon. 11 fait ici un temps froid et trèsmauvais : l'électeur de Brunswick trouvera les chemins détestables. Je trouve fort joli ce que le général Tbunge a écrit à l'empereur. Je voudrais bien bavarder davantage, mais je ne sais rien de nouveau, et il est temps d'aller à l'église.
Fontainebleau, 14 septembre 1707.
Vous savez que nos princes ne se mettent pas en campagne ; Toulon s'est sauvé sans eux ; un proverbe dit : « Qui trop embrasse mal estreint. » On a voulu attaquer à la fois Toulon et Marseille ; ces deux projets ont manqué l'un et l'autre.
Lorsque je construis quelque château en l'air, je pense à aller trouver ma tante à Hanovre et à vous voir toutes autour de moi ; mais lorsque je pense en-
si rite que c'est impossible, je suis toute triste. Comment est-il possible que vous vous souveniez si bien de tous les plats que j'aime? Il y a bien trente-six ans que nous n'avons mangé ensemble; rien que de lire ce que vous me dites là-dessus m'a donné de l'appétit.
Fontainebleau, 16 septembre 1707.
Le duc de Savoie n'aurait pas dû traiter si mal les Provençaux s'il voulait les attirer à lui ; il aurait dû se rappeler qu'on ne prend pas les mouebes avec du vinaigre : le pillage , l'incendie , le viol l'ont rendu tellement odieux, qu'on se battait contre lui avec un acbarnement extrême, et qu'on aimait mieux mourir que de se rendre '. Je reçois en ce moment des nouvelles d'Espagne qui me donnent de l'inquiétude: mon fils a été atteint d'une forte lièvre. Tous ses gens ont été malades. Il m'écrit qu'il est d'ailleurs bors d'affaire, et que ce n'est que le résultat de la fatigue.
Versailles, 27 octobre 1707.
Nous avons reçu hier la bonne nouvelle que mon fils
1 Les recueils manuscrits contiennent de nombreuses pièces de vers sur l'expédition malheureuse du duc de Savoie, mais elles sont, pour la plupart, fort plates ; nous n'y avons remarqué que le couplet suivant comme empreint de malice :
Feras-tu des sottises, Savoyard, tous les jours?
Toutes tes entreprises Se tournent à rebours ; Je vois avec douleur ta dernière incartade : Tu ne prendras Toulon,
Don, don, Que lorsque l'on verra, là, là, i.ijnimander La Feuilladc.
106 <:oiUii-:siM)M>AXŒ
a pris d'assaut la ville clo Lérida ; la défense aurait été des plus vigoureuses : les femmes et les moines étaient venus combattre sur la brèche, mais les nôtres ont tout enlevé ; la garnison et les habitants se sont réfur giés dans le château ; le prince de Darmstadt a prié mon fds de permettre aux moines et aux femmes d'en sortir, mais mon fds n'a voulu laisser sortir personne : il a répondu qu'il ne voulait pas se priver d'adversaires aussi courageux, et que, puisqu'ils avaient si bien défendu la ville, il serait charmé de les voir défendre aussi le château. Nous espérons que la famine les forcera à se rendre. Ce ne sera pas un petit honneur pour mon fds d'avoir pris une ville qu'avaient attaquée inutilement deux généraux célèbres, Monsieur le Prince et le duc d'Harcourt.
Versailles, 24 novembre 1707.
Je suis honteuse de ne vous avoir pas répondu plus tôt; mais, depuis huit jours, j'ai reçu tant de visites et de lettres de félicitations à cause de la prise de Lérida, que je ne sais plus où j'en suis. Dès que ce moment de presse sera passé, j'écrirai plus régulièrement; aujourd'hui j'ai encore cinq longues réponses à écrire avant de me mettre à table. Puisque les hussards de Villars font des courses jusqu'aux environs de Francfort, vous faites très-bien de ne pas voyager sans escorte.
Il est absurde qu'on veuille en Allemagne entraver nos correspondances ; ni vous ni moi ne nous mêlons de politique. Je suis bien aise d'apprendre que la bonne ville d'IIeidelberg ait été si bien rebâtie; Dieu veuille
DE MADAME LA 1)1 (.lll'.SSi: D ORLÉANS. 107
la préserver île nouveaux, malheurs! Depuis la mort .le M. l.omois, on ne brûle plus comme de son temps; j'espère ainsi que la ville ne sera plus incettdiéé;
Versailles, 10 janvier 1108.
Je voudrais savoir si l'église du Saint-Esprit et le pont dn Necker sont rebâtis? Pourquoi l'électeur ne l'ait-il pas réparer le château'!' il en vaut bien la peine. Heidelberg esl en l'oit 1 ton air, mais il est encore meilleur au château que dans la ville1.
Versailles, 12 janvier 1708 '.
Ecrivez à Mme de Degenfell qu'elle peut envoyer son fils ici, j'en aurai soin. Dites-lui qu'il tant qu'il ait un passe-port, autrement il ne pourrait venir; il Tant aussi bien expliquer combien de gens il. amène avec lui ; quand vous m'aurez écrit tout cela, je vous enverrai le passeq)ort. Vous ne me dites fias si vous avez reçu les deux bouteilles du remède du docteur Gendron (pie j'ai envoyées. Dites bien à votre sœur de ne pas m'écrire tant que ses yeux ne seront pas tout à fait guéris.
Mcudon, 3 septembre 1708.
Vous croyez que dans l'armée il n'y a pas beaucoup de gens qui aient le vice abominable si répandu chez les Français, mais vous vous trompez tort ; les Anglais ne valent pas mieux et sont tout aussi corrom-
1 Les manuscrits examinés par M. Menzel ne venl'erment qu'un très-petit nombre de lettres écritefe en 17 os.
pus. Vous me faites rire quand vous croyez que ce péché n'existe pas en Allemagne; je vois que vous n'êtes pas au fait des choses : sans mon frère Charles- Louis qui intervint, le petit prince d'Eisenach, qui a été tué en Hongrie, aurait tué le prince de Wolfenbuttel, qui voulait lui faire violence. Charles-Louis m'a assuré que toute l'Autriche était infectée de ce vice. L'infidélité chez les hommes est regardée comme rien du tout, et l'infidélité chez les femmes est aussi chose bien commune en ce monde. Tout le reste que vous citez n'est que des faiblesses humaines auxquelles on ne peut échapper, parce que nous sommes tous des créatures humaines : si nous étions tous parfaits, nous n'aurions pas besoin de la passion du Christ, qui est nécessaire pour couvrir nos fautes.
Versailles, 25 octobre 1708.
Je suis fort affligée et j'ai bien mal à la tête et aux yeux, car j'ai perdu hier une bonne et fidèle amie, la comtesse de Beuvron ; je vous promets de vous écrire dorénavant chaque semaine , car depuis que cette pauvre femme est morte, à laquelle j'écrivais chaque jour de longues lettres, j'aurai plus de temps. Elle avait du mérite, de l'intelligence et m'était fidèle, et c'est ce qu'on trouve rarement. Je suis bien peinée que l'électeur ne fasse pas réparer ce pauvre cher château d'Heidelberg; c'est vilain de la part de celui qui est le chef de la race.
Versailles, 1 CT novembre 1708.
Sans vouloir se vanter, on peut dire qu'il y avait
plus de politesse à notre cour qu'à celle d'à présent: rien de ce qui regarde le temps jadis ne me déplaît, cl vous me faites un vrai plaisir d'en parler; j'aime à apprendre ce qu'il y a de nouveau et à voir ainsi la différence. Ètes-vous assez simple pour croire que les jeunes gens, à l'époque actuelle, vivent sans maîtresse? en avoir n'est pas du tout un déshonneur.
Versailles, 17 novembre 1108.
Je ne serai jamais fatiguée d'avoir de vos lettres; au contraire, je suis toujours bien aise quand j'en reçois, car j'ai toujours le cœur allemand, et j'éprouve constamment un sincère plaisir à savoir ce qui se passe dans nuire bon Palatinat.
Versailles, 15 décembre 1708.
Quand nos bons et braves Allemands veulent imiter ce qui se fait de bien en France, ils sont dignes d'éloges, mais il est ridicule de prendre pour modèle ce qui est ici condamné; les hypocrites ne sont que trop nombreux en ce pays, et tout ce qu'il y a de plus répréhensible se couvre sous ce manteau, ce qui est une injure pour la dévotion.
Marly, 9 février 1709.
Une de mes petites chiennes a sauté sur la table, s'est saisie de ce papier, et a déchiré un mot, comme vous le voyez : la dame qui a fait cette belle action s'appelle Caudace, née Robe, et ce dernier nom lui a été donné parce que sa mère, Charmille, est accouchée sur ma robe. Madame la princesse (de Condé)
était avec moi ; nous causions ensemble, assises sur un canapé : voilà que Charmille, qui était derrière moi, se met à se plaindre et à remuer, comme elle taisait toujours lorsqu'elle voulait être caressée. Madame la princesse me dit : « Vostre chiene ce demaine, qu'a-telle?» Je dis : «Elle veux que je la caresse.» Je passe la main derrière moi pour la caresser, et je la trouve toute mouillée; elle venait à l'instant de mettre bas ses petits chiens sur ma robe, qui était étalée autour de moi. Madame la princesse en rit de bon cœur ; mais c'est une vieille histoire, et il y a trois années de cela.
Il y a eu beaucoup de gens gelés dans les campagnes; des bandes de loups font aussi d'affreux ravages : ils ont dévoré le courrier d'Âlençon et son cheval; devant la ville de Mons, deux loups ont attaqué un marchand : un lui sauta à la gorge et commença à déchirer son justaucorps ; il cria : deux dragons qui se promenaient hors de la ville vinrent au secours du marchand ; l'un tire son épée, et en perce le loup de part en part; le loup laisse le marchand, saute sur le dragon et le saisit par le cou. Son camarade s'empresse de venir à son secours, et il abat le loup, mais déjà la cruelle bête avait étranglé le dragon. Le second loup vient par derrière, terrasse l'autre dragon et le mord par derrière. Lorsqu'on arriva de la ville pour prêter assistance, on trouva deux dragons et un loup étendus morts; l'autre loup s'était enfui.
Versailles, 16 février 1709.
J'ai reçu la triste nouvelle que notre tante, la prin-
i [.nuise de Maubuisson, étail enfin morte après une longue maladie1; elle avail un âge après lequel il étail difficile d'aller bien loin, car elle avait, quatreringtrsix ans ef neuf mois; sa perte m'a cependant affligée jusqu'au fond du cœur. La bonne prin m'aimait mieux que ses autres nièces. Je crains aussi que cette mort n'affecte vivement notre chère tante rélectrice et que sa santé n'en souffre.
Versailles, 2 mars 1700.
Je n'ai de ma vie vu une époque aussi triste : les gens «lu peuple meurenl de froid comme des mouches. Les moulins se trouvent arrêtés, et cela a fait mourir beaucoup de gens de faim :. Hier, on m'a raconte une douloureuse histoire au sujet «l'une femme qui a volé un pain à Paris, dans la boutique d'un boulanger :1e boulanger veut l'arrêter; elle dit en
1 Cette abbesse, dont Madame parle souvent, était Louise- Hollandine, fille de l'électeur palatin Frédéric V, roi de noheme. Née en 1622, elle embrassa, le catholicisme en 1 (;.",;», et fut nommée abbesse de Maubuisson en 1664. Dans quelques autres
lettres qu'on verra plus tard, Madame donne des mœurs de sa tante la pins mauvaise opinion.
* Ces calamités fournirent l'occasion de se moquer des mini-Ires très-peu capables qui gouvernaient alors. Nous citerons à Ci 't égard un couplet que renferment les recueils manuscrits :
Après les cruelles horreurs
D'un hiver effroyable, Nous croyions goûter les douceurs
D'un printemps agréable.
Le vent, la'grèle, les brouillards
Causent raille désastres ; N'est-ce point quoique Chamillai d
Qui gouverne les astres ?
pleurant : « Si l'on connaissait ma misère, on ne voudrait pas m'enlever ce pain ; j'ai trois petits enfants tout nus; ils demandent du pain; je ne puis y tenir, et voilà pourquoi j'ai volé celui-là. » Le commissaire devant lequel on avait conduit la femme lui dit de le mener chez elle; il y vint, et trouva trois petits enfants empaquetés dans des haillons et assis dans un coin, tremblants de froid comme s'ils avaient la fièvre; il demanda à l'ainé : « Où est votre père ? » L'enfant répondit : « Il est derrière la porte. » Le commissaire voulut voir ce que faisait le père derrière la porte, et il recula saisi d'horreur : le malheureux s'était pendu dans un accès de désespoir. Pareilles choses arrivent chaque jour. On m'écrit de Paris qu'une jeune fille avait prédit l'époque de sa mort, et qu'elle avait annoncé en outre que cette année il y aura une grande bataille livrée près de Béthune, que les Français remporteront la victoire, et qu'une paix générale en sera la conséquence. Reste à savoir si la prophétie se réalisera; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que la jeune fdle est morte le jour et l'heure qu'elle avait annoncés. On dit aussi que parmi les sauvages du Canada il y en a qui connaissent l'avenir. Il y a dix ans qu'un gentilhomme français, qui a été page du maréchal d'Humières, et qui a épousé une de mes dames d'atour, amena avec lui un sauvage en France. Un jour qu'on était à table, le sauvage se mit à pleurer et à fairedes grimaces. Longueil (ainsi s'appelait le gentilhomme) lui demanda ce qu'il avait et s'il souffrait. Le sauvage ne lit que pleurer plus amèrement. Longueil insistant vivement, le sauvage lui dit : « Ne me force
pas à le dire, car c'est toi que cela concerne, et non pas mbi.i Pressé plus que jamais, il linit par dire : l'ai vu par la fenêtre que ton frère était assassine en tel endroit du Canada, » par telle personne qu'il lui nomma. Longueil se mit à rire, et lui dit : «Tu es devenu fou. » Le sauvage répondit : «Je ne suis point du tout fou; mets par écrit ce que je t'annonce, et tu verras si je me trompe. » Longueil écrivit, et six mois aptes, quand les navires du Canada arrivèrent, il apprit que la mort île son frère était arrivée au moment exact et à L'endroit où le sauvage l'avait vu en l'air par la fenêtre. C'est une histoire très-vraie.
Marly, 5 mai 1709.
Lundi, j'ai à écrire aux deux reines d'Espagne, ainsi qu'à la duchesse de Savoie, et à travailler avec mes hommes d'affaires pour régler les payements et les comptes. Mardi, je recevrai les visites des ambassadeurs et des envoyés, et après midi j'écrirai à ma 611e et à trois de ses enfants qui m'écrivent déjà. Mercredi, j'écris à la duchesse de Hanovre et à Modène, et je réponds aux lettres qui sont sous ma main. Jeudi, j'écris encore à Hanovre, et je vais quelquefois à la prière du soir et au salut, ainsi que le dimanche. Vendredi, j'écris derechef à Lunéville; samedi est le seul jour où je n'aie aucun courrier.
Versailles, 8 juin 170!).
Je suis bien aise pour les pauvres habitants du Palatinat que l'électeur se soit résolu à mieux traiter ses sujets. Quand ceux qui ont été dans la Pensylvanie