CORRESPONDANT
l'apprendront, ils reviendront bientôt. Je désire aussi de tout mon cœur que l'électeur vous contente ; il est bien sûr que si j'avais eu le bonheur d'être un homme, et si j'étais devenu électeur, vous auriez eu pleine satisfaction et mes sujets aussi.
Je suis ici fort délaissée, car tous, jeunes et vieux, courent après la faveur; la Maintenon ne peut me souffrir; la duchesse de Bourgogne n'aime que ce que cette dame aime; j'ai fait de mon mieux pour me concilier cette personne toute-puissante, mais je n'ai pu y parvenir. Je suis ainsi exclue de tout, et je ne vois le roi qu'à souper. Je ne peux agir que d'après la volonté des autres; j'étais moins liée lorsque Monsieur vivait. Je n'ose pas coucher hors de Versailles sans la permission du roi ; je n'ai donc pas tort de me souhaiter auprès de vous dans notre cher Palatinat, mais Dieu ne veut point qu'ici-bas on soit pleinement satisfait. Amélie et vous êtes libres, mais vous avez de mauvaises santés; moi je suis dans l'isolement, mais j'ai, grâce à Dieu, une santé parfaite. Vous vous trompez bien si vous croyez qu'on n'entend pas ici des lamentations : unit et jour on n'entend pas autre chose ; la famine est telle que des enfants se sont mangés les uns les autres. Le roi est tellement résolu à continuer la guerre qu'il a hier remplacé son service d'or par de la vaisselle de faïence ; il a envoyé tous les objets qu'il avait en or à la Monnaie, afin de les convertir en louis.
Versailles, 13 juillet 1709.
Je suis très-vexée aujourd'hui, j'ai bien des ennuis: un trésorier m'a horriblement volée ; cela me donne
beaucoup d'ouvrage. <Mi est trop intéressé dans ce . il en résulte que toutes les charges se vendent et s'achètent, de sorte que l'oit souvent elles tombenl dans les mains de fripons. C'esl vraiment pénible el fâcheux ; mais, comme dit le proverbe : «Où la gesvre lia chèvre) est liée, il Tant qu'elle broutte.»
Versailles, 20 juillet 1709.
Je n'ai rien de neuf à vous dire, si ce n'est que je me trouve dans un grand labyrinthe, car mon trésorier m'a volé plus décent mille éçus et me laisse sans un liard, ainsi que mes gens. En attendant qu'on lui fasse rendre compte, il est impossible de vivre sans une obole; mai- c'est ma destinée d'être toujours livrée à toute- sortes de contrariétés. On continue de répandre des chansons contre le roi et contre la cour, mais il ne faut pas en parler par la poste '.
1 Les recueils manuscrits renferment nombre de ces chansons dont parle Madame; nous en reproduirons ici quelques-unes qui portent la date de 1709, et que nous croyons inédites :
Après le retour do 1 Malgré noti Il falloit prendre un bon parti.
On résolut la guerre ; On réforme le Bourguignon, La faridondaine. In faridondo .
Il avoit pourtant bien servi
Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.
Le Dauphin étant furibond,
A dit dans sa colère :
Cbamillard n'est rien qu'un oison,
Marly, 24 août 1709.
Je voudrais que vous pussiez être ici avec nous pour voir comment les jardins sont beaux ; mais il faudrait
Il nous perdra, mon père, De même que votre guenon, La faridondaine, la faridondon ; Vous les avez tous trois choisis,
Biribi, A la façon de Barbari,
Mon ami.
Le roi eu fronçant le sourcil,
Songea à cette affaire, Et pour satisfaire son fils,
Changea le ministère, Et par cette grande action, La faridondaine, la faridondon, Il fait trembler les ennemis,
Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.
Les Hollandois ayant appris Ce qu'on venoit de faire, Aux alliés ils ont écrit,
Continuons la guerre ; Voisin instruit par Maintenon, La faridondaine, la faridondon, Rétablira le grand Louis,
Biribi, A la façon de Barbari,
Mon ami.
Pour bien régler nos intérêts
Et finir nos misères, On a nommé deux bons sujets
Plénipotentiaires ", Ce sont gens de fort grand renom, La faridondaine, la faridondon,
* Le maréchal d'Uxelles et l'abbé de Poliguac.
pouvoir s'y promener avec des gens agréables e1 bons, et non avec des personnes qui se haïssenl el se méprisent mutuellement, sentiments qu'un rencontre ici
Et partout ils ont réussi,
Bii ilii, V la façon de Barbari, Mou ami.
Les fléau* d'Kgypte on resseut,
Tout gèle, l'air infecte, Que d'impôts, que d'édits sanglants!
Maltotiers, fiers insectes, Scorbut, famine et d'Argenson, La f aridondaine, la faridondon, Qui dans nos maux nous ont servi,
Biribi, A la façon de Barbari, .Mou ami.
Yous me demandez des nouvelles De notre languissante cour ; Seigneur, en voici de nouvelles Sur la politique et l'amour.
Louis, toujours de gloire avide, Mais dépérissant à vue d'œil, Par l'ambition qui le guide Se fait escorter au cercueil.
Sa sempiternelle maîtresse, Plus souveraine que jamais, Malgré le mal qui nous oppresse, Ne veut point qu'on fasse la pai\.
Le Dauphin, bourgeois de Versailles, Chasse, mange et se divertit; La Chouin, cette vieille médaille, Seule l'occupe et le ravit.
Bourgogne, dévot et stupide, Passe les jours en oraison
US CORRESPONllANCK
plus aisément que ceux de l'amitié, Mercredi dernier, je fus à Paris; tout y était en alarme à cause de la disette du pain. Comme j'allais au Palais-Royal, on me
Plus raffolé d'Adélaïde, Qu'un aveugle de son bâton.
Pour lui dissimulant sa haine, Elle contraint tous ses désirs, Et déjà voudrait être reine, Pour goûter de libres plaisirs.
Dans les bras de sa jeune femme Berry reste jusqu'à l'ennui, Mais on dit que la pauvre dame N'est pas fort contente de lui.
De Conti, ancienne douairière, Ayant perdu ses agréments, Xe pouvant pins charmer son frère, Cherche et ne trouve pas d'amants.
Monsieur ayant eu la faiblesse De proscrire la d'Argenton, Qui voudroit être sa maîtresse Qu'une élève de la Fillon?
Il fait succéder à la gloire La musique et la volupté ; On le nommera dans l'histoire Le héros de la volupté.
An Roi.
Qu'est donc devenu ce temps Où, maître de la victoire.
Comblé d'honneurs et de gloire.
Tu commandois même aux vents?
Tar quel accident sinistre Es-tu donc en désarroi ? — Généraux, femmes, ministres.
M'ont réduit où tu me vois.
Sur la Famille Royale.
Le grand-père est un fanfaron, Le fds un imbécile,
criait : 11 y a une révolte; il y a déjà quarante (personnes de tuées. Une heure après, le maréchal de Boufflers et le due de Grammont avaient tout apaisé: nous allâmes tranquillement à l'Opéra, et samedi nous revînmes à Versailles.
14 septembre 1709.
Sous avons, il > a quatre jours, perdu une bataille près de Mons '. Le carnage a été horrible et la perte énorme de part et d'autre; on ne voit que des larmes et dis ligures au désespoir. MmeDangeau, qui est née de Lqweinstein :, a son fils unique atteint d'une bles-
Le petit-fils un grand poltron,
Oh ! la belle famille ! Que je vous plains, pauvres François,
Soumis à cet empire !
Faites comme ont fait les Anglais,
C'est assez vous en dire.
Que Maily toujours l'occupe Parles soins de ses jardins, Et qu'il soit toujours la dupe Des bigots et des catius ; Dieu ! quel avenir sinistre, Sans général, sans miuistre '.
Je me ris de sou destin Pourvu que j'aie du vin.
La palme de l'insolence reste peut-être à une épigramme que Loménie de Brienne attribue à Bussy, et qui fait allusion au surnom de Dieudonné conféré à Louis XIV, lors de sa naissance :
Ce roi si grand, si fortuné, Plus sage que César, plus v.iiil li-,
Un dit que Dieu nous l'a donné, Uelas ! s'il vouloit le repn
1 La bataille de Malplaquet.
2 Nous en avons déjà parlé ; ajoutons que cette dame jouis-
sure terrible. On lui a coupé la cuisse, et on ne sait s'il en réchappera.
Je crains que Mme de Degeufelt n'ait aussi perdu un fils dans cette horrible journée; je suis bien peinée à cause de toutes les douleurs dont je suis témoin et de tous les gens de ma connaissance qui ont succombé. La landgrave de Darmstadt est morte, et je crois que l'électrice douairière palatine ne tardera pas aussi à la suivre. On peut appliquer à ces deux princesses le vieux vaudeville :
Dans la rue de la Tournelle Un coup de foudre est tombé :
Il n'a pas cassé de cervelles, Car il n'en a pas trouvé.
Elles n'avaient ni l'une ni l'autre beaucoup de bon sens. Je me souviens encore parfaitement de la vieille
sait à la cour d'une haute considération. Mme de Maintenon la prit en affection; Saint-Simon vante sa vertu, et dit que « dans un mariage du goût du roi et peu du sien, elle vécut comme un ange. » Quant à son fils, qui portait le nom de Courcillon, c'était, d'après les mémoires du temps, un original sans copie; beaucoup d'esprit, un fond de gaieté et de plaisanterie inépuisable, une débauche effrénée, une effronterie à ne rougir de rien. A la suite de sa blessure, son père voulait qu'il prit un confesseur; le fils demanda le père de La Tour, oratorien, qui déplaisait à Louis XIV. A ce nom, Dangeau frémit des pieds jusqu'à la tête, et il ne fut plus question de confession. Le père de La Tour lui-même ne fut pas à l'abri des traits lancés par les coupletiers habitués à ne rien respecter. Les recueils manuscrits présentent, sous la date de 1G9T, les vers que voici :
Il fait vêtir la Montespau
D'étamine et de bure, Mais que vend ce charlatan ?
Turelure, De l'onguent pour la brûlure.
électrice palatine; je l'ai vue à Heidelberg, lorsqu'elle étail encore duchesse «le Neubourg, elle avail d'étranges proverbes; elle embrassait son mari devant lotit le monde et L'appelait mon tuigclli. Je doute que l'affaire de mon trésorier puisse s'arranger sans que j'y perde, car le coquin a très-certainement volé pins d'argent qu'il n'en possède. Mon tils ne me paye jamais ce qu'il déviait me donner. Ses campagnes in Kspagne, où on l'a laissé manquer de tout et où il a été forcé de tout payer avec son propre argent, l'ont absolument ruiné : ce qu'il a été obligé de dépenser est affreux. Le roi ne lui a jamais envoyé un sou : voyages, campagnes, sièges, il a fallu qu'il fit les frais de tout. Je n'ai de ma vie vu mie époque aussi malheureuse et aussi misérable que celle où nous nous trouvons : Dieu veuille qu'une bonne paix vienne changer tout cela!
11 est assez ordinaire aux Franciscains de prêcher d'une façon ridicule: je n'ai jamais entendu parler du père Abraham '.
Versailles, 18 octobre 1709.
l'ai reçu vos lettres d'Heidelbcrg et de Francfort, et j'y ai répondu, mais mes lettres pour vous, chère Louise, sont toutes dans le paquel polir ma tante que
l'on garde si longtemps qu'il y a de quoi nous rendre toutes folles; c'est à quoi les ministres et les toutes-
1 Abraham de Sainte-Claire, de l'ordre des Augustins, mort à Vienne en 17 09, se rendit fameux par ses sermons où il mêlait des plaisanteries et des petits contes; son originalité comique le faisait écouter.
puissantes dames réussissent beaucoup mieux qu'à gouverner ce royaume.
Versailles, 2G octobre 1709.
Tout ce qu'on voit et entend est chose affreuse; nous nous trouvons dans une bien funeste époque : si l'on sort, on est suivi d'une foule de pauvres qui crient à la famine; tout est payé avec des billets; il n'y a plus d'argent nulle part, et toute satisfaction est détruite jusqu'à ce que viennent de meilleurs jours.
Versailles, 2 novembre 1709.
La vieille dame qui est ici en si grande faveur me déteste : j'ai fait de mon mieux pour obtenir sa bienveillance, mais je n'ai pu y parvenir; elle m'a voué, ainsi qu'à mon lils, ce qu'on appelle une haine implacable. Il faut suivre ce qui est raisonnable et marcher dans son droit chemin : Dieu mettra ordre à tout cela.
Marly, 9 novembre 1709.
Est-il possible que vous n'ayez jamais vu de grandes chasses? J'ai vu prendre plus de mille cerfs et j'ai fait aussi des chutes graves ; mais sur vingt-six fois que je suis tombée de cheval, je ne me suis fait mal qu'une seule.
J'ai vu hier un personnage que je désirais voir depuis longtemps, en ayant beaucoup entendu parler, l'électeur de Bavière ; il est ici tout à fait incognito ; il ne fait ni ne rend de visites; malgré son incognito, le roi l'a mené en voiture voir les jardins. Dans une demi-
heure, nous irons entendre la musique; ce n'esl pas jieuf, car on ne chante que les vieux opéras de I.ullv. il m'arrivc fort souvent de m'endormir.
Versailles, 1G novembre 1T09.
De mon temps, madame votre mère n'avait pas d'autre maison que la maison suédoise en bois, qui étail devanl le premier pavillon; mais je ne puis croire <pir si vous portiez plainte à l'électeur, il laissât les moines rester en possession de la maison qu'ils vous • Mit prise; il ne pourrait se refuser à vous rendre justice, mais il esl vrai que les prêtres prennent où ils peuvenl et ne- s'inquiètent à qui cela appartient.
Versailles, 7 décembre 1709.
Ma belle-fille entre dans le sixième mois de sa grossesse et elle est. toujours souffrante; je ne puis m'éloigner un instant ; je crains qu'elle n'ait encore une fille. Dieu veuille qu'elle nous donne un garçon comme celui qu'elle a déjà en: cesl un charmant, enfant ; je l'aime mieux que ses trois sœurs ensemble; mais il est bien délicat, et j'ai peur qu'il ne vive point.
La toute-puissante dame d'ici ne se lie pas à moi; elle a toujours été contre moi. Du temps de Monsieur, ses favoris craignaient que je ne lusse nie plaindre au roi de ce qu'ils pillaient Monsieur, de ce qu'ils me donnaient beaucoup de chagrin et de ce qu'ils menaient une vie déréglée; ils voulurent avoir la dame de leur côté, et ils lui dirent qu'ils connaissaient sa vie, et que si elle n'était pas des leurs, ils diraient tout au roi. (J'ai su par la dame elle-même qu'ils étaient
12 <i CORRESPONDANCE
d'accord, mais elle ne m'a pas dit les motifs de cette union, que j'ai apprise par un ami du chevalier de Lorraine.) Elle m'a persécutée toute sa vie, et elle ne me lierait pas un cheveu, parce qu'elle croit que je suis aussi vindicative qu'elle, ce que je ne suis nullement; elle est donc bien aise de me tenir éloignée du roi. Il y a aussi une autre cause; c'est l'affection qu'elle a pour la duchesse de Bourgogne. Comme elle sait bien que le roi, que j'aime et respecte fort, n'a aucune antipathie pour moi et que mon humeur naturelle ne déplaît pas à Sa Majesté, elle a peur qu'à mon âge je ne préfère m' attacher au roi plutôt qu'à une princesse aussi jeune que la duchesse de Bourgogne ; voilà pourquoi elle veut me tenir éloignée du roi, et c'est ce qu'elle fait par tous les moyens possibles , et il n'y a pas possibilité d'y rien changer.
Versailles, 15 février 1710.
Je viens d'auprès de la duchesse de Bourgogne qui, à huit heures un quart, est accouchée d'un prince que l'on nomme le duc d'Anjou; elle a promptement accouché, n'ayant été qu'une heure en mal d'enfant, mais elle a horriblement souffert, car l'enfant se présentait par derrière ; il a fallu le tirer par les pieds.
Je trouve mon petit-tils si délicat que je ne puis croire qu'il vive longtemps; il est d'ailleurs grand pour son âge, mais en tout faible et délicat; les enfants sont plus gentils, selon moi, lorsqu'ils sont un peu volontaires, c'est une marque d'esprit. La princesse fait bien de corriger son fds et de ne pas souffrir qu'il batte sa petite sœur, mais au contraire qu'il la
caresse. Quand mon (ils était petit, je ne lui ai jamais donné de soufflets, mais je l'ai fouetté si fort, qu'il s'en souvient encore. Les soufflets sont dangereux.
Versailles, 13 mars 1710.
La mort du duc de Wolfenbûttel m'affecte dans L'âme, mais de l'humeur dont esl le prince héréditaire, il s'en consolera bientôt avec ses pages; notre frère Charles-Louis vous a raconté comment il iïit une fois spectateur de l'humeur amoureuse de ce prince; il lui sauva la vie, car le prince s'était mal adresse et avait attaqué quelqu'un qui n'était pas de cette humeur.
Versailles, 3 avril 1710.
J'avoue que le changement de religion du dwr Antoine Ulrich m'a fort étonnée; la raison que vous indiquez ne peut être la vraie, car cette conversion ne lui rapportera pas un liard. 11 a mis le temps à prendre son parti, puisqu'il s'est décidé à agir ainsi dans sa soixante-dix-septième année : on peut dire qu'il n'a agi qu'après un mûr examen.
Versailles, 17 avril 1710.
J'ai entendu dire' que le clergé voulait donner au roi vingt-sept millions; les ecclésiastiques sont riches en ce pays : l'archevêché de Reims seul rapporte soixante-cinq mille livres; il yen a bien d'autres qui en rendent autant.
Versailles, 7 juin 1710.
J'ai à vous annoncer le mariage de ma petite-fille
avec le duc de Berry. Lundi, le roi vint dans ma chambre, à Marly, et m'annonça qu'il le déclarerait publiquement le lendemain. On m'en avait fait part la veille, avec recommandation expresse de n'en pas souffler mot à «âme qui vive. Mardi, j'allai à Saint- Cloud complimenter la princesse; mercredi, elle vint à Marly : sa mère et moi nous la présentâmes au roi, qui l'embrassa et la présenta à son futur époux. Elle aura quinze ans le 20 août, et elle est déjà de deux doigts plus grande que moi ; le duc a juste neuf ans de plus qu'elle. On a fait demander les dispenses à Rome, et sitôt qu'elles seront arrivées, le mariage aura lieu. J'avoue qu'il me cause une joie très-sincère.
Versailles, 5 juillet 17 10.
Ce soir, à cinq heures, le contrat sera signé dans le cabinet du roi; le mariage aura lieu le 11 au matin, sans aucune pompe ; mais le soir il y aura une grande réception et souper du roi avec toute la famille royale. C'est une histoire fort drôle que celle de la façon dont ce mariage s'est fait, mais elle ne peut s'écrire par la poste : c'est à la haine qu'on le doit plutôt qu'à l'attachement; du reste, cette union est mieux assortie que celle que contracta la landgrave de Homberg, car ici le mari a neuf ans de plus que la femme, ce qui vau! mieux que lorsque c'est la femme qui est pins âgée que le mari. On me racontait qu'à Metz, dans l'église réformée, une vieille dame s'était présentée un jour pour faire bénir son mariage, et que le mari était un adolescent qui avait l'air si jeune, que le ministre demanda : «Présentez-vous cet enfant pour être baptisé?»
DE MADAME I k DUCHESSE D ORLÉANS. 127
La landgrave, avec son mari de dix-huit ans, méritait bien qu'on lui en dit autant.
Je bavarderais volontiers encore avec vous, mais j'ai déjà rempli vingtoin feuillets destinés à ma tante.
Versailles, 27 juillet 1710.
.1.' connais les Montlesun <'t les Lostanges; les premiers ont toujours été catholiques, les seconds étaient réformés, mais ils se sont faits catholiques. Le roi a nu pour pages deux tics Montlesun; l'un est mort, l'autre est exempt des gardes du corps, De telles gens n'ont d'ordinaire aucune importance; île ce qu'ils font fort mal la révérence, il ne faut pas conclure qu'ils ne sont pas de qualité; les jeunes gens aujourd'hui se piquenl «le ni' rien savoir et de ne rien pouvoir faire; le jeun.' de Tonnerre, qui est d'une des meilleures maisons, l'ail la révérence plus mal que n'importe quel paysan qui va derrière la charrue; ne rien savoir, ne rien pouvoir, être grossier el lourd, c'est h gentillesse de l'époque actuelle.
Versailles,, ('< oclnl>rp 1710.
Je suis comme vous, je ue puis imaginer qu'on se remarie; je n'y comprends qu'un .-cul motif, c'est lorsqu'on meurt de faim, et qu'on voil par ià à se procurer un peu de pain.
Le Hanovre semble être devenu une petite Angleterre, puisque tout y est plein d'Anglais qui s'y accrochent; ma tante m'a écrit au sujet du bel Anglais dont vous parlez, mais ce cavalier doit avoir été mal élevé, puisqu'il a voulu s'asseoir en présence de l'élec-
128 COUKESI'ONKANCE
tour; un Français n'aurait pas fait pis; ils ont pris l'habitude à présent de s'asseoir partout.
Marly, G novembre 1710.
Il faut que je vous dise que j'ai eu avant-hier la peur la plus effroyable que j'aie jamais ressentie de ma vie. Pour vous la raconter en peu de mots, je vous dirai, ma chère Louise, que, mercredi dernier, comme nous avions tous été célébrer la Saint-Hubert, que nous avions déjà pris un cerf, et que nous en courions un autre, je vois quelqu'un qui tombe de cheval. Je crus d'abord que c'était un piqueur qui nous accompagnait, et je voyais bien qu'il était gravement blessé, car il avait de la peine à se relever. Lorsqu'on le releva et que je pus voir son visage, je reconnus que c'était mon tils ; pensez combien je fus saisie : je le pris dans ma calèche, mais la douleur était affreuse ; nous ne pouvions savoir si le bras était cassé ou seulement démis; il s'est trouvé qu'il n'était que démis, mais c'était près de l'épaule où mon fds a été deux fois blessé, et où on lui a coupé des nerfs; voilà pourquoi il a tellement souffert : on lui a remis le bras, et il n'a plus eu de douleur. On l'a saigné ; il est maintenant rétabli. Il ne garde pas la chambre ; il a le bras en écharpe, et il va partout; il était assis près de moi il n'y a qu'une demi-heure.
Marly, 5 lévrier 17 li.
Je regrette d'apprendre que vous vous êtes habituée au café : rien au monde n'est plus malsain. Je vois tous les jours des gens qui ont été forcés d'y re-
DE MADAME l A lin.iii.ssi: D'ORLÉANS. I •->'.>
Doncer, à cause des grandes maladies qu'il a causées1. La princesse de Hanau, fille du duc Christian de Birkenfelt, en est morte après d'horribles souffrances: on a trouvé après sa morl que le café avait-cause dans son estomac une centaine de petits ulcères. Que cela vous serve de leçon.
Versailles, 18 mars 1711.
Notre Seigneur punira l'électeur palatin de son injustice à votre égard; je voudrais que l'on m'eût parlé de votre vaisselle d'argenl ; vous l'auriez bientôt recouvrée. C'est une honte d'agir avec vous comme il le fait; on m'a aussi tout pris à moi; les cheveux se dresseraient sur voire tête si je vous racontais comment, en toute circonstance, on a agi vis-à-vis de moi et comment on agit encore, mais il est inutile d'en parler; c'est d'ailleurs si incroyable que si je le racontais, je ne gagnerais rien qu'à me faire regarder comme une personne hypocondre et atteinte; de vapeurs noires. On m'a soigneusement coupé les ailes, si bien que lors même que je serais mon seigneur et maître, je ne pourrais voyager.
Maiïy, 16 avril 1711.
Nous avons éprouvé un grand malheur : monsieur le Dauphin est mort vendredi à onze heures du soir2,
1 Le Journal de Dangeau, en annonçant la mort de M. de Montberon, lieutenant général de Flandre, dit qu'il s'était tué par l'usage du café qu'il faisait lui-même.
2 Saint-Simon s'est surpassé lui-même dans la peinture de la cour lors de la mort du Dauphin, de la douleur réelle de quelques-uns, de la douleur affectée du plus grand nombre, de la
comme on le croyait hors de danger; il avait une fièvre pourprée, qui s'est tout à coup changée en petite vérole, et il y a succombé : le roi a passé la nuit près de lui, mais nous a fait défendre d'y venir. J'ai été voir ses enfants, que j'ai trouvés dans une affliction qui aurait attendri des rochers. Le roi est extrêmement affecté, mais il montre une fermeté et une soumission à la volonté de Dieu qu'on ne saurait exprimer. 11 parle à tout le monde et met ordre à tout avec résignation. Ce qui le console, c'est que le confesseur de Monsieur assure que sa conscience était dans un état très-satisfaisant; il avait communié à Pâques, et il est mort clans des sentiments trèsreligieux. Le roi s'exprime d'une façon si chrétienne qu'elle va au cœur, et j'ai pleuré hier [toute la journée.
joie que ressentaient au fond du cœur ceux qui connaissaient et craignaient ce prince. Nous citerons les lignes suivantes :
« Madame, rhabillée en grand habit, arriva hurlante, ne sait chant bonnement pourquoi ni l'un ni l'autre, les inonda tous « de ses larmes en les embrassant, fit retentir le château d'un « renouvellement de cris, et fournit un spectacle bizarre d'une « princesse qui se remet en cérémonie en pleine nuit, pour « venir pleurer et crier parmi une foule de femmes en désha- « bille de nuit, presqu'en mascarade » (t. XVI, p. 244).
Des libelles du temps attribuent la mort du Dauphin au poison que lui fit donner Mme de Maintenon, irritée de ce qu'il s'opposait à ce que le mariage contracté avec Louis XIV fût déclaré. On trouve dans les recueils manuscrits un quatrain qui n'est point une autorité historique :
Ci-gît le sire de Meudon, Qui vécut sans ambition Et mourut sans confession, Dépêche par la Maintenon.
DE MADAME LA ni T.HF.SSF. D'ORLÉANS. 131
Marlv, 14 avril 1711.
Je suis indigne d'entendre de beaux sermons, car je ne puis m'empêcher d'y dormir; le ton des prédicateurs m'endort de suite; à Heidelberg je n'aimais pas à aller à l'église française, car cela me semblait toute autre chose que dans l'église allemande; le style de Maint me semblait plus bouffon que dévot. Nous sommes ici dans le plus grand deuil, car je crois vous avoir raconté comment le pauvre monsieur le Dauphin est iflort inopinèmenti Sa maladie était horrible; la duchesse de Villeroi n'a parlé à Versailles qu'à son mari, qui avait été dans la chambre de monsieur le Dauphin, et son habit s'est trouvé tout infecté.
Marly, 7 mai 1711.
Le roi est bon chrétien, mais très-ignorant dans les choses de la religion ' : il n'a, de sa vie, lu la Bible;
1 D'après Saint-Simon, « Louis XIV demeura tellement ignorant que les choses les plus connues d'histoire, d'événements, de fortune, de conduite, de naissance, de lois, il n'en sut jamais un mot. Le roi savoit à peine lire et écrire. » Transcrivons à cet égard ce qu'a dit un écrivain judicieux : « Louis s'était « refusé aux leçons et n'avait jamais montré aucun goût pour « la lecture. Jusqu'à la fin de sa vie, il savait fort mal l'ortho- « graphe, mais son entendement était juste et hon ; il était « doué d'une grande force de volonté, capable d'application et « de suite, et sa résolution d'accomplir dans toute son étendue « sa tâche de roi ne se relâcha jamais » (S. de Sismondi, Histoire des Français, t. XXV, p. 3).
L'impression défavorable et exagérée qui résulte des paroles de Saint-Simon se modifie complètement lorsqu'on lit les six volumes publiés en 1806, sous le titre impropre i'Œuvres de Louis XIV. M. Sainte-Beuve en a fait l'objet d'une appréciation
il croit tout ce que lui disent les prêtres et les faux dévots ; il ne faut donc pas être surpris s'il s'est égaré. On lui dit qu'il doit agir de telle manière; il ne sait mieux faire, et il croirait se damner s'il écoutait d'autres conseils que ceux de ses conseillers ordinaires.
Marly, 28 mai 1711.
Lorsque j'entends nommer la ville d'Utrecht, je me rappelle le temps de ma jeunesse lorsque j'y fis un voyage; plût à Dieu que je fusse encore à cette époque et que je connusse ce que j'ai appris depuis ! Rien de neuf ici : l'électeur de Bavière vint hier, mais je n'eus pas l'honneur de voir Son Altesse, car elle entra clans le cabinet du roi, où les personnes comme moi ne sont pas reçues, et je ne vais point dans le salon où l'on joue : les joueurs n'aiment pas qu'on les regarde ; ils croient qu'on leur porte malheur. Ce matin, l'électeur est allé à la chasse : je l'ai vu et je lui ai parlé ; mon Dieu, qu'il est changé depuis l'année dernière ! son nez s'est abaissé sur sa bouche, de manière à rejoindre presque son menton ; il paraît avoir beaucoup vieilli, quoiqu'il conserve encore une bonne
intéressante. Nous lui emprunterons quelques lignes : « Louis
« n'avait que du bon sens, mais il en avait beaucoup; peu
« instruit dans les lettres, avec une éducation fort négligée, il
« avait reçu cette instruction bien supérieure qu'un esprit juste
« et droit et qu'un cœur élevé puisent dans les événements où
« l'on est de bonne heure en jeu. La forme de son esprit est
« d'être judicieux et raisonneur; il est positif, il aime les affaires,
« y trouve de l'agrément par l'utilité, et tient compte des faits
« dans le plus grand détail. »
mine et ane taille bien faite. Je lui remettrai votre lettre, mais ma recommandation auprès de lui ne signifie pas grand'chose; il ne peul me souffrir, et devant moi il est embarrassé comme un enfant. Ceci vient de ce qu'il veuf faire la cour au Torcy el aux autres personnages qui ne peuvent me souffrir : il est digne d'excuse, car il a grand besoin de ces gens-là, autrement il mourrail de faim. Je vous remercie de m'avoir envoyé la relation de lamorl de la landgrave; j'en ai été fort affligée. Ce que disent les mourants n'est pas parole d'Évangile : la duchesse de Wolfenbuttel avait annoncé à son mari qu'il ne lui survivrail pas nue année entière, et cela n'est point arrivé.
Versailles, 20 juillet 1711.
Une recommandation de ma pari auprès de l'électeur de Bavière sérail bien inutile ; je ne suis pas du tout dans ses lionnes grâces; il ne peut me souffrir; je suis peinée de ce qu'on ne le traite pas comme l'on
devrait; je lui veux du bien el il esl ingral ; il y aurait bien des choses à dire entre nous là-dessus, mais pas par la poste, car nos lettres sont lues par bien du monde.
Marly, 21 janvier 1712.
J'avais espéré que je trouverais un jour où je pourrais \<ms répondre bien à fond et en règle; mais il m'est survenu tant de désagréments que je n'ai pu trouver un instant pour vous écrire. I ne maudite femme de chambre, dont M"'c de Berry avait l'ait sa favorite, a pris la peine de brouiller mon lils avec sa
femme et Mme de Berry avec sa mère; celle-ci, qui avait tant de droits d'être fâchée, a porté ses plaintes au roi. La femme de chambre a été chassée ; j'ai été mêlée en tout ceci parce que le roi m'a ordonné de gronder Mme de Berry si elle ne se conduisait pas convenablement. Vous pouvez bien croire que j'ai tout fait pour raccommoder les choses, mais cela m'a valu bien des ennuis. Mon Dieu ! je n'entendrai donc parler toute ma vie que de choses pénibles et jamais de ce qui pourrait me faire plaisir, mais cela me mènerait trop loin.
Versailles, 5 mai 1712.
Je vous remercie de la part que vous prenez à mes chagrins, à cause de la mort des hauts personnages que nous avons perdus, et aussi à cause des calomnies affreuses que l'on a répandues contre mon fils, qui est innocent. Les fabricateurs de ces mensonges sont confondus, et demandent maintenant pardon; mais n'est-il pas horrible qu'on invente de pareils bruits?
Marly, 18 juin 1712.
Je me souviens très-bien de M. Sleùnitz et de sa femme; le bruit courait qu'il avait deux femmes: celle que j'ai vue n'était pas belle. Quant au comte de Platen, je le méprise fort, et s'il n'avait pas été attaché à la cour de Hanovre, et si son père et sa mère n'avaient été mes bons amis, il pourrait bien être encore à la Bastille, sans que j'en eusse souci. C'est un drôle insolent et débauché chez qui je n'ai jamais trouvé rien de bon. Il est bien possible qu'il ait le
DE HADAME LA DUCHESSE D ORLÉANS. U.r>
mal français, car une des plus coquines (huren) a couru en poste après lui de Paris à Fontainebleau ; il a'esi pas surprenant qu'il soit tout plein de vilaines maladies.
Versailles, s décembre 1712.
Je ne peux souffrir ni le thé, ni le café, ni le chocolal ; ce qui me ferait plaisir, ce serait une bonne soupe à la bière, mais c'est ce qu'on ne peut se procurer ici : la bière en Franc.' ne vaut rien.
J'espérais que le roi ayant pris hier médecine',
1 ("était chez le grand roi une habitude fort régulière. On peut consulter une curieuse et piquante dissertation de M. Paul Lacroix (le bibliophile Jacob), intitulée : Concordance de l'état
sanitaire de Louis AVI' avec les événements de son règne i n" 6 des Dissertations sur quelques points curieux de l'Histoire de France, Paris, 18 39).
« Trois médecins de Louis XIV ont pris la plume, chacun à <( son tour, pour enregistrer les indispositions de leur auguste « client, le nombre et les formules des médecines et des lavc- « ments composés pour lui, et en même temps les éloges adua lateurs adressés à ce grand roi, avec accompagnement de « seringues et de mortiers. Vallot, d'Acquin et lagon sont les « auteurs du plus étrange journal manuscrit qu'on puisse jma- « giner. La Bibliothèque possède ce burlesque et grave mémo- « randimi des victoires et des il m x de, ventre de Louis \l\ » (Supplément français, n° 12:, 1 . Quand le roi, au début de son règne, assista au siège de Sainte-Ménehould, il soutirait fort de coliques; mais Vallot, qui ne le cédait en rien au Purgon de Molière, imagina un traitement radical, « que le roi suivit sans cesser de monter à cheval et de continuer ses grandes entrepris, s. >. retraitement se composait de dix lavements dediflérentes sortes. A la suite du départ de Marie de. Mancini, qui avait gagné le cœur du prince, sa santé fut singulièrement altérée : Vallot eut recours à sa panacée habituelle ; le monarque fut saigné deux
S. M. ne chasserait pas ce matin, et que j'aurais ainsi le temps de vous écrire une lettre raisonnable , mais le diable aux contre-temps (comme on dit ici) est venu se mettre encore à la traverse. Nous avons eu chasse ce matin ; je ne suis revenue pour dîner qu'à midi : j'ai répondu à ma tante et écrit quatorze feuillets; il me reste ainsi peu de temps de libre.
Marly, 10 mai 1713.
J'ai vu une fois ici un duc de Meiningen ; on me l'avait représenté comme beau, je le trouvai très-laid ; des yeux ronds et d'un bleu clair, un visage blême; c'est celui qui est mort, mais non, je suis folle, je crois que c'est la duchesse qui est morte et non le duc. Ordinairement lorsqu'on se marie par amour, il vient ensuite de la haine; c'est ce que j'ai vu de mes yeux. Lorsqu'on se farde beaucoup la peau, on la gâte
fois des pieds, sk fois des bras et purgé quatre fois ; le nombre des lavements ne nous est pas connu, mais on peut l'imaginer en raison du nombre des saignées et des purgatifs. A l'occasion de la disgrâce de Fouquet, Yallot observe que « le roi, qui s'éo tait attaché avec beaucoup d'assiduité et de prudence à prendre « une entière connaissance de tout ce qui regardait la gloire et « le bien de son État, se voulut purger encore une fois et rendit « beaucoup de bile. »
Saint-Simon nous apprend que les jours de médecine du roi revenaient tous les mois au plus loin, et il consigne dans ses Mémoires (III, 149) que « le comte de Portland, ambassadeur d'Angleterre, alla faire sa cour au roi qui prenoit médecine. Le roi le fit entrer après l'avoir prise, ce qui étoit une distinction fort grande. » D'aprèsle /ow/TtaJ de Dangeau (ierdécembrel688), c'était le dernier jour de la lune que s'effectuait la purgation mensuelle de Sa Majesté.
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complètement ; c'est ce qui est arrivé à ma mère; j'1 ne me suis de ma vie piquée d'être belle el ne me suis jamais inquiétée de ma peau, autrement je n'aurais pas, Murant trente ans, chassé entons les temps comme je l'ai fait.
Le prince Ragotzi est ici sous le nom de comte de Charouhl ; c'esl un brave homme: ii est toujours de bonne humeur et il a de l'esprit; il a beaucoup lu et il a des connaissances sur tout ; il m'a demandé à voir nies médailles et mes pierres gravées; je les lui ai montrées avec grand plaisir '.
Je ne puis souffrir de voir des Allemands qui méprisent leur langue naturelle, au point de ne pas vouloir parler ni correspondre avec d'autres Allemands; cela me met eu colère. Si je n'entendais de tous eôlés vanter la reine de Prusse comme une princesse trèsvertueuse, je craindrais qu'avec les idiomes étrangers elle n'eût pris aussi 1"< défauts des étrangers et qu'elle n'approuvât plus nos bons vieux principes allemands.
Marly, 15 juillet 1113.
11 me paraît étrange que tous les membres de la famille de Wolfenbuttel soient ainsi dispersés; l'un à Salsthal, l'autre dans une de ses terres, l'autre a Brunswick; ils ont ainsi peu de commerce ensemble. Je pense bien, comme vous, que la duchesse de Bevern
1 II existe une description des principales pierres gravé* - du cabinet d'Orléans, rédigée par les abbés Lachau et Leblond. Paris, 1780-84, 2 vol. petit in-folio.
est la plus heureuse des trois sœurs1; l'impératrice mène une existence contrainte et ennuyeuse ; la femme du czarowitz est fort à plaindre, car dès que le czar sera mort, la Moscovie redeviendra sauvage; mais pouvoir rester dans sa famille, près de ses parents, c'est ce que je regarde comme le plus grand bonheur du monde; dans les pays étrangers , on est toujours suspect ; si l'on est bien avec les grands , on inspire de la jalousie et on trouve des centaines de gens qui ne s'appliquent qu'à vous nuire; si l'on est mal, tout se réunit pour vous écraser; je pourrais, sur tout cela, écrire un gros livre, mais j'en dirais plus qu'il n'est nécessaire, d'autant plus que toutes mes lettres sont lues, et puis onze heures sonnent et il faut que je me mette à écrire à ma tante.
Marly, 5 août 1713.
Le tabac est une chose horrible; j'espère bien que vous n'en prenez pas : je suis furieuse quand je vois ici
1 II s'agit des trois princesses de Brunswick-Wolfenbuttel ; l'une d'elles, Elisabeth, épousa l'empereur d'Allemagne, Charles VI, et l'on attribua à ce mariage la conversion au catholicisme de son grand-père, Antoine Ulrich, dont Madame a fait mention (lettre du 3 avril 1*10). Antonie-Amélie devint duchesse de Rrunswick-Bevern. Charlotte-Christine-Sophie épousa le czarowitz Alexis, qui la maltraitait brutalement; elle mourut en 1715 à vingt et un ans. On a prétendu qu'elle s'était enfuie secrètement, qu'on avait fait courir le bruit de sa mort et enterré une bûche à sa place, qu'elle avait épousé en Amérique un gentilhomme nommé d'Auban et qu'elle était morte à Vitry-sur- Seine, mais tous ces récits paraissent dénués de toute vérité. (Voir la Biographie universelle, t. VI, p. 145.) 11 a paru à VVolfenbultel, en 1845, in-8, une biographie du duc Antoine Ulrich et de l'impératrice Elisabeth, par J. Hoeck.
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toutes les femmes avec le nez sale comme si elles l'avaient plongé dans l'ordure ; elles mettent leurs doigts
dans les tabatières de tous les hommes; j'avoue que cela me dégoûte fort.
Fontainebleau, 30 septembre 1713.
Les Anglais ici m'ont donné à comprendre que votre neveu' a, sauf respect, le mal français. Envoyez-le à Paris : on y guérit cette maladie mieux qu'en tout autre endroit du monde. Lord Oglethorpe m'a promis d'obtenir pour lui Un congé du duc d'Ormondj il restera à Paris jusqu'à ce qu'il soit guéri : penses bien à cela, car il faut, dans la maladie, ne pas perdre de temps. Je ne puis vous écrire davantage, car on m'appelle pour aller à la comédie : je vais voir le Misanthrope, celle des pièces de Molière qui me fait le plus de plaisir.
Versailles, 19 octobre 1713.
Je me réjouis avec vous, ma chère Louise, de ce que votre neveu est guéri, et je désire de tout mon cœur que Notre Seigneur Dieu veuille vous le conserver de longues années, el qu'il puisse voir ses arrière-neveux. Puisque vous êtes si tendre pour votre neveu , qu'anriez-vous été si vous vous étiez mariée, si vous aviez eu des enfants et un mari? vous seriez morte d'inquiétude.
1 II portait le titre de lord BaràVich. 11 était fils de Caroline, sœur consanguine de Madame, et mariée au fils unique du duc mberg , comme nous l'avons dit dans notre avantpropos.
Versailles, 26 octobre 1713.
Si votre neveu n'avait eu que la petite gallanterie1, c'eûl été moins qu'un mal de poitrine, mais il a eu la grande, et c'est très-dangereux ; il y va de la vie.
Marly, 5 novembre 1713.
J'ai été tellement frappée de la perte de votre pauvre neveu, que je n'ai pas eu le cœur de vous écrire un mot. Je ne sais ce que je dois vous dire, car, en pareil cas, il n'y a que Dieu qui puisse nous consoler. Je sais que vous avez une vraie piété ; vous vous en remettrez donc à la volonté de Dieu; je sais bien à quel point il est dur de se résigner à perdre ce à quoi le cœur est attaché.
Versailles, 8 février 1714.
Le comte de Broglie m'a envoyé votre lettre et copie de la réponse qu'il vous a faite ; c'est un homme fort estimable : s'il peut vous être utile, il le fera a olontiers; il n'est pas intéressé comme le maréchal de Villars.
A M. DE HARLING.
Versailles, 10 février 1714.
Je n'aime plus le jeu par bonheur pour moi; car je ne suis pas assez riche pour jouer toute ma fortune, comme font d'autres personnes, et je n'ai aucun goût pour un petit jeu ; quoique je ne joue pas, le temps ne