CORRESPONDANT T
La fausseté passe ici pour de l'habileté et la franchise pour de la niaiserie. Je ne suis ni rusée ni adroite, et j'ai souvent entendu dire : vous êtes trop d'une pièce.
22 septembre 1716.
Je vous dirai franchement pourquoi je ne veux me mêler de rien; je suis vieille; j'ai besoin de me reposer et ne me soucie point de me tourmenter ; je ne veux point entreprendre ce que je ne serai pas en mesure de mener à bien; je n'ai point appris à gouverner; je n'entends rien à la politique ni aux affaires de l'État, et je suis beaucoup trop âgée pour apprendre des choses aussi difticiles. Mon fds a, grâce à Dieu, assez de capacité pour mener les choses sans moi; d'ailleurs, j'exciterais trop la jalousie de sa femme et de sa fille aînée qu'il aime mieux que moi ; il en résulterait des querelles perpétuelles, et c'est ce qui ne me convient nullement. On m'a bien tourmentée, mais j'ai tenu ferme; j'ai dit que je voulais donner un bon exemple à la femme et à la fille de mon fils; ce royaume a, pour son malheur, été trop gouverné par des femmes jeunes ou vieilles. Il est temps qu'on laisse les hommes me-
histoires de France, ont fait bonneur à la dame de Beauvais du premier amour de Louis XIV. Elle était borgne et sans beauté, mais elle avait une propreté excessive et un tempérament de feu, ce qui nous explique, et le nombre de ses amants, et la violence effrénée de ses amours. La Bruyère fait allusion, sous le nom d'Ergaste, au baron de Beauvais, son fils. Un passage de l'agenda du cardinal Mazarin, 1049, montre qu'il était fort prévenu contre elle. Elle fut disgraciée momentanément. [Mémoires de Monglat. )
ner les affaires; j'ai dune pris le parti de ne me mêler de rien. En Angleterre, les femmes peuvenl régner, niais en Fiance, pour que les choses aillent bien, il Tant que les hommes seuls gouvernent. Quel avantage y aurait-il pour nioi à me tourmenter nuit et jour! Je ne demande que la paix et le repos. Tous les miens soûl morts; pour qui irai-je nie mettre en peine? Ma vie esl presque terminée; il m'en reste seulement assez pour pouvoir m'apprêter à mourir tranquille, et. il esl difficile dans 1rs grandes affaires publiques de conserver une conscience paisible.
2i septembre 17 1G.
Je suis née à Heidelberg au mois de septembre (1652). Lorsque y peux, par ma recommandation, aider de pauvres gens auprès des conseils qui décident ici les affaires, je m'y emploie de tout cœur; si cela réussit, j'en suis bien aise; sinon je pense que telle était la volonté île Dieu, et je suis contente.
25 septembre 1710.
Si la duchesse de Bcrri n'était pas ma petite-fille, j'aurais toutes les raisons du monde d'être contente d'elle, car elle \il fort poliment avec moi; je ne veux pas en dire davantage.... Elle a pour résidence de veuve le château d'Amboise.... Elle sail forl bien la musique qu'elle a étudiée à fond; sa voix n'est pas forte mais agréable, et elle (liante avec beaucoup de justesse.
8 octobre 171C.
Le feu roi n'a jamais pensé que son testament lut maintenu. 11 a dit à plusieurs personnes : « On m'a
fait écrire mon testament et plusieurs choses; je l'ai l'ait pour avoir du repos, mais je sais bien que cela ne subsistera pas. »
14 octobre 171 G.
Les moines de Saint-Mihiel ont en original les Mémoires du cardinal de Retz ' et les ont fait imprimer. On les vend à Nancy. Il manque beaucoup de choses dans cette édition; mais il y a à Paris une dame, nommée Mme de Caumartin, qui a ces mémoires en manuscrit sans qu'il y manque un mot , mais elle s'entête à ne pas les laisser voir, de sorte qu'on ne peut compléter l'ouvrage.
16 octobre 1716.
Quand un ambassadeur fait son entrée à Paris, il en fait quelques jours à l'avance prévenir l'introducteur des ambassadeurs, et on envoie lui faire les compliments ordinaires. On envoie aux ambassadeurs des rois le chevalier d'honneur; à ceux de Venise et de Hollande le premier écuyer, et s'il est malade ou re-
1 La première édition des Mémoires du cardinal de Retz, Nancy, 1717, 3 vol. in-12, présente en elFet des lacunes nombreuses qui n'ont été remplies dans aucune des nombreuses réimpressions qui se sont succédé jusqu'en 1836. Le texte fut alors établi d'après les manuscrits de la Bibliothèque impériale, et publié dans la Collection des Mémoires pour servir à l'histoire. de France éditée par MM. Michaud et Poujoulat, 3e série, t. I. C'est aussi d'après ces manuscrits qu'a été donnée l'édition complète de Paris, 1842, 2 vol. in- 18. Nous n'avons point à nous occuper ici de ce personnage célèbre ; nous renverrons aux Recherches historiques sur le cardinal de Retz, par M. Musset- Pathay, 1807, in-8, ainsi qu'à deux articles de M. Sainte-Beuve, Causeries du lundi.
tenu par quelque autre circonstance, le premier maître d'hôtel ; c'est aussi celui qu'on envoie à l'ambassadeur de Malte.
19 octobre 1710.
11 n'est pas étonnant que le feu roi et Monsieur aient été élevés dans l'ignorance. Le cardinal Mazarin voulait régner; s'il avait l'ait instruire les deux princes, on ne l'aurait plus ni estimé, ni employé; voilà cequ'il voulait prévenir : il avait l'espoir de vivre plus longtemps qu'il n'a l'ait. La reine-mère trouvait bon tout ce que le cardinal faisait ; il lui convenait d'ailleurs aussi qu'on eût besoin de ce prélat. L'est un miracle (pie le roi ait pu devenir ce qu'il a été ' .
1 Des libellîstes répandirent en ell'et le bruit que le cardinal laissait le jeune roi dans l'ignorance. Nous citerons le témoignage de l'un d'entre eux, d'après M. de Laborde : le chanoine Claude Joly , grand-chantre de Notre-Dame , avait des prétentions à la place de précepteur du roi ; il écrivit un volume de ôs i pages pour prouver qu'on avait eu tort de ne pas lui confier ces importantes fonctions : « Il n'a pas esté difficile au cardinal Mazarin, encore qu'il fût mal habile homme en toutes choses, hormis l'art infâme de fourber, d'imiter en cela ces corrupteurs de princes qui l'ont précédé. » (Préface du Recueil de mu, mus véritables et importantes pour l'institution du roi contre la fausse, et pernicieuse politique du cardinal Mazarin.)
Les calomnies de la Fronde reprirent cours à la fin du règne de Louis XIV. On lit dans le Breviarum politicum secundum rvbricas Mazarinas: «Le cardinal roulait régner tout seul, " c'est pourquoi il l'a fait aussi mal élever que prince le pût « estre. »
M. de Laborde combat L'opinion de M. Barrière, qui a écrit dans Les Mémoires de Brienne ( Éclaircissements, t. I, p. 390): « Louis XIV fut élevé peut-être avec plus de négligence encore « que ne l'avait été son père. Il semblait que Mazarin eût pris
23 octobre 1716.
Mon fils avait un sous-gouverneur qui lui a donné l'abbé Dubois, qui est un homme fort instruit ; il comptait l'éloigner de mon fils aussitôt que celui-ci aurait terminé ses études, et il ne voulait pas qu'il fût un seul instant auprès de mon fils, si ce n'est à l'heure des études; mais le pauvre homme ne put exécuter son projet, car il fut atteint d'une forte colique dont, pour mon malheur, il mourut en quelques heures'. L'abbé se présenta alors ; on n'avait aucun autre précepteur sous la main ; il resta donc auprès de mon fils, et il pouvait si bien s'exprimer comme un honnête homme que je l'ai regardé comme tel jusqu'au mariage de mon fils ; c'est alors que j'ai découvert toutes ses fourberies... Si cet abbé était aussi bon chrétien qu'il est habile, ce serait un homme excellent, mais il ne croit à rien et cela fait de lui un homme faux et scélérat. Il est instruit, ce n'est pas douteux, et il a donné de l'instruction à mon fils; mais j'aimerais bien mieux qu'il ne l'eût jamais vu; alors ce malheureux mariage, que je déplore encore, n'aurait pas eu lieu. Excepté
« à tâche de laisser son esprit sans culture, et d'éteindre toutes « les dispositions généreuses qu'il avait reçues du ciel. »
Cette assertion n'est fondée que sur les ridicules Mémoires de La Porte; ils ont pourtant induit en erreur M. Mignet.
1 Saint-Simon en parle ; il se nommait Saint-Laurent, « homme de peu , sous-introducteur des ambassadeurs chez Monsieur, l'homme de son siècle le plus propre à élever un prince et à former un grand roi... » Pour gouverneur de son neveu, le roi nomma Cayeux, brave et très-honnéte gentilhomme, qui buvait bien et ne savait rien au delà . (Mémoires, t. I,p. 41, et II p. 29.)
l'abbé Dubois, il n'y a aucun prêtre qui soit en faveur auprès de mon lils.
25 octobre 17 10.
Le bon roi était vieux, il voulait du repos et ne pouvait en obtenir; il faisait alors ce que voulait sa vieille guenipe la Maintenon; ce moyen était employé souvent, car la vieille, qui est une sorcière rusée, avait observé qu'on le faisait ainsi céder, et elle en profitait.
Mmcde Montespan avait pour maxime «pie les rois ne devaient pas aimer leurs parents à la bourgeoise, et elle avait voulu inculper ce principe au roi, afin qu'il eût plus d'attachement pour elle et pour les bâtards <pie pour nous. La vieille guenipe avail encore renchéri là-dessus au point qu'il n'y avait que ses amis et ses créatures qui pussent être en grâce et en faveur.
28 octobre 1710.
Je taquine souvent Mme de Berri, et je lui dis qu'elle se figure qu'elle aime la ebasse, mais qu'au fond elle aimeseulement à changer de place; elle ne se soucie que
de la lin de la ebasse, et elle aime mieux celle au sanglier que celle du cerf, parce qu'elle y trouve l'occasion de manger de bons boudins et des saucisses... Elle se divertit tant qu'elle peut : un jour elle ebasse, un autre elle se promène, un troisième elle va à la foire, quelquefois elle se rend aux danseurs de corde ou bien à la comédie et parfois à l'Opéra, mais toujours en écharpe et sans corps.
29 octobre 17 IC.
Nous avons eu peu de reines en France qui aient été entièrement beureuses. Marie de Médicis est morteen
exil. La mère du roi et de Monsieur a été malheureuse tant que son mari a vécu. Notre reine, Marie- Thérèse, a dit à son lit de mort que dans toute sa vie, depuis qu'elle était reine, elle n'avait eu qu'unjour de véritable contentement.
L'électeur de Bavière m'a souvent fait faire bien du mauvais sang, car il faisait ici les choses les plus sottes ; par exemple, il allait jouer et manger chez M. d'Antin, et il prétendait qu'il ne pouvait se mettre à table avec aucun des enfants de sa sœur, tandis qu'un souverain, sans être électeur, pouvait manger avec Mme la Dauphine et avec moi. S'il l'avait demandé, cela aurait eu lieu ; mais il s'est contenté de manger chez d'Antin ou de Torcy avec des dames de la table du roi. Cela me donne encore de l'impatience quand j'y songe. Le roi riait de bon cœur de ma colère, et lorsque cet électeur avait fait quelque nouvelle bévue, il m'appelait dans son cabinet et me disait : « Que dites-vous de cela, Madame? » Je répondais : « Tout est chez cet électeur de même parure. » Et le roi riait de tout son cœur ■ .
1 L'alliance que ce prince, dépourvu de talents, conclut avec la France pendant la guerre de la Succession, lui devint funeste, et les chansonniers exercèrent leur malice à cet égard. Voici quelques passages que nous croyons inédits.
L'amitié du roi très-chrétieu
Vaut mieux qu'une couronne ;
Bavière a choisi pour soutien
L'amitié du roi très-chrétien ;
Sa fortune est réduite à rien,
Mais voici comment il raisonne :
L'amitié du roi très-chrétien
Vaut beaucoup mieux qu'une couronne
Le grand maréchal de Tallaid
G novembre 171 G.
Autrefois on ne prenait jamais ici le deuil pour des enfants au-dessous de six ans, niais M. le due du Maine ayant perdu une petite tille d'un an, la vieille guenipe mais lit donner ordre par le roi de prendre tous le deuil, et depuis on le prend pour les enfants d'un an.
A M. DE BARLING.
G novembre 1716.
Lorsque les gens ont vécu comme M. Leibnitz et ont mené une conduite telle que M. Ilarling me représente la sienne, je ne puis croire qu'il ait eu besoin d'avoir des piètres autour de lui ; ils ne pouvaient rien lui apprendre, car il en savait plus qu'eux tous, lue habitude ne tonne pas une véritable crainte de Dieu, et la communion, considérée comme le résultat de l'habitude, n'a aucune valeur morale, si le cœur est dépourvu de. sentiments louables. Je ne doute pas du
Et le duc de Bavière Ont, par un surprenant hasard,
Donné les étrivières Au prince Eugène, ce dit-on, La faridondaine, la faridondon.
Et aux confédérés aussi,
Biribi, A la façon de Barbari.
Bavière n'est point dans l'erreur
De se joindre à la France, i • -l pour être fait empereur ;
S'il agit par prudence, Le grand Louis lui en repond, La faridondaine, la faridondon ; 11 tient tout ce qu'il a prorais,
Biribi, A la façon de Barbari.
tout, du salut de M. Leibnitz, et je trouve qu'il a été heureux de ne pas avoir eu à souffrir longtemps.
10 novembre 1716.
Quand mon fils a reproché tout doucement à la Mainteuon qu'elle le décriait, et l'a engagée à rentrer dans sa conscience, puisqu'elle savait que ce qu'elle disait était des méchancetés, elle a répliqué : « J'ai répandu ce bruit parce que l'ai cru. >j Mon fils lui a répondu : « Non, vous ne pouviez pas le croire, sachant le contraire. » Là-dessus elle a répondu avec insolence, et j'admirais la patience de mon fils : « Est-ce que la Dauphine n'est pas morte? — Ne pouvait-elle pas mourir sans moi? repartit mon fils; était-elle donc immortelle? » Elle répliqua : « J'ai été si au désespoir de cette perte, que je m'en suis prise à celui qu'on me disait en être la cause. » Mon fils lui dit : « Mais, Madame, vous savez le compte qu'on a rendu au roi; que ce n'est pas moi, et que Mme la Dauphine n'a point été empoisonnée du tout — 11 est vrai, répliqua-t-elle, je n'en dirai plus rien ' . »
10 novembre 1716.
Le feu roi me raconta une histoire au sujet de la reine de Suède, Christine; elle ne mettait jamais de coiffe de nuit, mais elle s'entourait la tète avec une serviette. Une fois qu'elle ne pouvait dormir, elle fit faire de la musique auprès de son lit. Comme le concert était de son goût, elle avança soudain la tête hors
1 Fagon, premier médecin du roi par le crédit de Mme de Maintenon, avait dit au roi que la cause de la mort de la Dauphine était le poison [Mémoires de Saint-Simon ).
de ses rideaux et s'écria: « Mort diable! qu'ils chantent
bien. » Les castrats el les Italiens, qui ne sont pas des plus braves, furent tellement épouvantés à l'aspect de cette étrange figure qu'ils demeurèrent muets, et il fallut que la musique cessât. On voit encore à Fontainebleau, dans la grande salle, le sang de l'homme qu'elle a fait massacrer. Elle ne voulait pas que tout ce qu'il savait sur son compte vînt à être connu, et elle pensait que lès choses se divulgueraient si elle ne lui faisait pas ôter la vie. Il avait déjà commencé à jaser par jalousie, car un autre était venu le supplanter dans ses bonnes grâces. Elle était très-vindicative et livrée à toutes sortes de débauches, même avec les femmes. Si elle n'avait pas eu autant d'esprit, personne n'aurait pu la souffrir. Elle était redevable de ses vices à des Français, et surtout au vieux Bourdelot, qui avait été médecin du grand Condé, et qui l'a fortifiée dans tous ses dérèglements. Elle pouvait parler de choses que les plus grands débauchés seuls peuvent imaginer. Elle a forcé Mme de Brégy à des turpitudes, et celle-ci n'a pu se défendre. On a regardé cette reine connue une hermaphrodite. Les Français qui étaient avec elle à Stockholm étaient des gens fort dépravés; ce sont eux qui l'ont amenée à tous ces désordres. Leduc Frédéric-Auguste de Brunswick était charmé de Christine; il disait que de sa vie ii n'avait trouvé aucune femme qui eût autant d'esprit et qui lût aussi agréable et aussi divertissante; il ne trouvait jamais le temps long auprès d'elle. Je lui dis que j'avais entendu dire qu'elle parlait de la façon la plus licencieuse; il répondit que c'était vrai, mais qu'elle
savait si bien arranger les choses qu'elles n'inspiraient pas de dégoût ' . Cette reine ne pouvait plaire aux femmes, car elle les méprisait toutes en général.
10 novembre 1116.
Notre reine était de la plus grande niaiserie2, mais la meilleure femme et la plus vertueuse du monde, qui avait de la grandeur el savait bien tenir une cour. Elle croyait tout ce que le roi lui disait , le bon et le mauvais. Elle avait de vilaines dents noires et gâtées. On prétend que cela venait de ce qu'elle prenait tou-
1 Les Mémoires de Mme de Motteville représentent Christine comme elle fut toujours, ridicule dans son accoutrement, indécente dans son maintien, libre dans ses manières, dans ses gestes, dans ses discours. Cependant Mme de Motteville ne raconte rien d'aussi fort que ce qu'a rapporté Brienne ( Mémoires, 1828, t. II, p. 242), On ne sait ce qui doit surprendre le plus, ou de l'effronterie de Christine qui tenait un pareil langage à la reine devant les dames de la cour, ou de l'indulgence extrême de la duchesse de Longueville qui, dévote et janséniste, souffre cependant que Brienne lui redise ces étranges paroles, et qui en rit aux éclats.
Amelot de la Houssaye s'exprime ainsi dans ses Mémoires (t. II, p. 351) :
« Bourdelot et le chirurgien Soreau ont fait leur fortune avec la reine Christine en sauvant les apparences de sa virginité par des remèdes abortifs. » On peut consulter, mais avec précaution, deux écrits publiés en Hollande : Histoire de la Vie de la reyne Christine, 1667, et Recueil de quelques pièces curieuses servant à l ' esclaircissement de l'Histoire de la reyne Christine,
2 Marie-Thérèse ne mettait pas l'orthographe , comme le montre un billet inséré dans Y Histoire de Colbert, par M. Clément, p. 130. Du reste, cette ignorance ou cette négligence était alors chose générale. Saint-Simon mentionne « la bêtise et l'étrange langage de la reine. »
jours du chocolat; souvent elle mangeait aussi beaucoup d'ail. Elle était grosse et petite, el avail une belle peau blanche. Quand elle ne marchait ni ne dansait, elle paraissait assez grande. Elle mangeail fréquemment el longtemps, niais c'étaient de petits morceaux, comme si c'eût été pour un petit serin. Elle ne pouvait renier son pays; elle avail beaucoup de manières espagnoles. Elle aimait le jeu outre mesure; elle jouait la bassette, le reversi et l'ombre , et quelquefois la petite prime; mais jamais elle ne gagnait, parce qu'elle n'avait pu apprendre à bien jouer.
12 novembre 1716.
M. le Dauphin (le fils de Louis XIV) n'a jamais rien véritablement aimé ni haï, mais il était méchant; son plus grand plaisir était de faire de la peine aux gens ; lorsqu'il avait quelque pièce à faire à quelqu'un, il commençait à le traiter avec bonne grâce. 11 a été en tout le caractère le plus inconcevable qu'on puisse imaginer. Lorsqu'on s'imaginait qu'il était en colère, on le trouvait souvent de fort bonne humeur; lorsqu'on le croyait fâché, il se montrait content; jamais on ne
devinait juste.
13 novembre 171G.
L'abbé Dubois agit comme s'il croyait que lui et moi nous sommes parfaitement d'accord, et quelque chose de désagréable que je [misse lui dire, il tourne tout en plaisanterie... Je lui rends justice; il a beaucoup de capacité, il parle bien et il est de bonne compagnie, mais il est faux et intéressé comme le diable ; il ressemble à un jeune renard, sa fausseté se voit dans ses yeux.
17 novembre 1716.
Il y a bien des années que le bruit courait à Saint- Cloud que l'esprit de feu Madame se montrait auprès d'une fontaine où elle s'était assise dans les grandes chaleurs; car cet endroit est très-frais. Un soir, un laquais du maréchal Clérambault étant allé puiser de l'eau à la fontaine , "vit quelque chose de blanc sans visage; ce fantôme, qui était assis, se leva au double de sa hauteur; le pauvre laquais s'enfuit tout saisi d'effroi ; il assura, en rentrant, avoir vu Madame, tomba malade et mourut. L'officier qui était alors capitaine du château, s'imaginant bien qu'il y avait quelque chose là-dessous, se rendit quelques jours après à la fontaine, et voyant marcher le fantôme, il le menaça de lui donner cent coups de bâton, s'il n'avouait ce qu'il était. Le fantôme dit : « Ah ! monsieur de Lastéra, ne me faites point de mal, je suis la pauvre Philipinette. » C'était une vieille du village, âgée de soixante-dix-sept ans, n'ayant plus une seule dent dans la bouche, les yeux malades et bordés de rouge, une grande bouche, un gros nez ; en somme elle était hideuse. On voulut la conduire en prison, j'intercédai pour elle. Comme elle vint pour me remercier, je lui dis : Quelle rage vous tient de faire le fantôme au lieu de vous aller coucher? Elle répondit en riant : Je ne puis avoir regret à ce que j'ai fait; à mon âge on dort peu; il faut bien avoir quelques petites choses pour réveiller l'esprit. Tout ce que j'ai fait dans majeuncssenem'a pas tantréjouieque défaire le fantôme. J'étais bien sûre que ceux qui n'auraient pas peur de mon drap blanc auraient peur de
mou visage. Les poltrons faisaient tant de grimaces que j'en mourais de rire. Ce plaisir nocturne me payait de la peine d'avoir porté la hotte toute la journée.
19 novembre 17 16.
Si mon iils a un œil malade, cela vient de l'accident qu'il a éprouvé lorsqu'il n'avait que quatre ans'. De près il y voit bien et peut lire les écritures les plus fines; mais à la distance de la moitié de longueur d'une chambre, il ne peut reconnaître personne s'il n'a pas de lunettes.
20 novembre 17 1G.
M"" d'Orléans se larde outre mesure avec du rouge d'Espagne; nous la taquinons souvent à ce sujet ; elle ne l'ait qu'en rire... Elle met beaucoup de temps à manger, à se mouvoir, à toul ce qu'elle fait... Elle est fort superstitieuse; il y a quelques années, une religieuse vint à mourir à Fontevreaux, Mme de Boitar. Quand M,ue d'Orléans perd quelque chose, elle promet des prières à cette religieuse pour la retirer du feu du purgatoire, et elle se figure ensuite qu'elle ne peut manquer de retrouver ce qu'elle a égaré.
24 novembre HIC.
L'électeur de Bavière avait avec lui son maréchal, le comte d'Arco, frère de celui qui a été marié d'une façon si étrange à la Popcl, maîtresse de l'électeur3 et
' En KiTS, le duc de Chartres fut malade; le roi en pleura, Monsieur fut au désespoir, et Madame tira l'épée du chevalier de lieuvronpour se tuer. (Bussy-Rabutin.)
2 Saint-Simon, t. XW1I, p. l 12, parle de M'"c d'Arco ; elle mourut à Paris, « où elle donnoit a jouer tant qu'elle pouvait. »
mère du chevalier de Bavière ; il n'a jamais pu se trouver seul avec elle. Ce maréchal était aussi distingué que son frère était nigaud ; il était désespéré de ce que le prince jouait un rôle aussi ridicule et misérable ; le pauvre homme venait me trouver et me raconter ses chagrins; quand les choses allaient un peu mieux , il venait aussi m'en rendre compte, mais je crois qu'on lui a défendu ensuite de me rendre visite, car je ne l'ai plus revu jusqu'à sa mort. Aucun de tous les personnages de la suite de l'électeur ne sont plus venus me voir; je pense qu'on leur avait donné des ordres à cet égard. Toutes les manigances de cet électeur ne plaisaient pas du tout au roi ; il me disait : « Que ditesvous de cela? l' approuvez-vous? » Je répondais en me fâchant que c'était la chose la plus ridicule du monde, et le roi riait de tout son cœur. L'électeur faisait si grand cas des grisettes que, lorsque le roi donna des noms aux avenues dans la forêt, il voulait à toutes forces qu'il y eût l'allée des Grisettes, ce que le roi ne jugea pas à propos. 11 a laissé de sa race dans les villages. On m'a montré deux filles qu'il avait laissées enceintes en partant.
1er décembre 1716.
Le jeune roi a des yeux noirs comme du jais, et ce qu'on peut appeler un beau regard ; ses yeux sont bien plus doux qu'il ne l'est en effet, car il a une petite tète violente. Il a déjà une vanité effroyable, et il sait fort bien ce que c'est que le respect.
3 décembre 1716.
Mon fils prétend que sa fille n'a aucun pouvoir
sur lui. 11 était enchanté de commander l'armée d'Espagne; aussi tout a été de sou goût dans ce pays; cria lui a valu la haine de la princesse des Ursins, qui a craint que mon lils ne fit tort à son autorité, et qu'il ne gagnai plus qu'elle la confiance des Espagnols..
Paris, 11 décembre 1716, On dit que la princesse de Galles a été au moment de périr, parce que l'accoucheur anglais s'opposait à ce qu'une sage-femme allemande approchât de la
princesse, et pendant ce débat, sa vie courait les plus grands dangers. Je voudrais savoir si cela est vrai.
Paris, 15 décembre 1716.
On dit qu'une dame d'honneur de la reine d'Angleterre, une veuve, se trouve enceinte du fait du prince de Galles; je vous prie, ma chère Louise, de nie dire si c'est vrai ou non. Si la chose est vraie , je plains de tout mon cœur la princesse. Quoiqu'elle ne se soit jamais montrée jalouse , un pareil éclat , dans sa propre maison, ne peut lui convenir. Tous ces Anglais sont des cerveaux étranges, et je regretterais infiniment qu'il survint quelque chose de désagréable à la princesse. On a bien raison de dire que des catins ne vient jamais rien de bon '.
1 G décembre 1716.
(le bossu deFagon2, favori de la vieille guenipe,
1 Von Hurcn kompt nie nic.hts gutts. Proverbe allemand que nous reproduisons ave.c l'orthographe de la duchesse.
Mort en 1G93, à l'âge de quatre-vingts ans. Il avait été nommé en U',12 premier médecin de Louis XIV.
disait que ce qui lui déplaisait dans le christianisme, c'était de ne pouvoir élever à la Maintenon un temple et un autel afin de l'adorer ' .
» 24 décembre 1716.
Le roi était galant, mais souvent débauché; tout lui était bon, pourvu que ce fussent des femmes; paysannes, filles de jardiniers2, femmes de chambre, dames de qualité, pourvu qu'elles fissent seulement semblant d'être amoureuses de lui.
1 Bien avant sa toute-puissance , elle avait des flatteurs. L*homme le plus caustique de l'époque écrivait : « Je sais la « générosité de Mme Scarron, son honnêteté et sa vertu, et je « suis persuadé que la corruption de la cour ne la gâtera ja- « mais. » Lettre de Bussy à Mme de Sévigné , datée de Paris, 13 décembre 1G7 3, publiée par M. Lud. Lalanne, Bibliothèque de V École des chartes, 3e série, t. IV, p. 157.
2 Voir les Mémoires de Saint-Simon, t. I, eh. xiv. les Aventures de d'Assoucy, t. H, etc., au sujet d'une jardinière, modeste mère du premier et du moins exigeant des bâtards de Louis XIV. Benserade se permit de reprocher au roi ses ardeurs fougueuses avec une franchise dont Louis ne lui sut pas mauvais gré; le poëte plaça les vers suivants dans le Ballet des Plaisirs, dansé par Sa Majesté le 4e jour defebvricr 1 655 ; ils sont adressés au roi représentant un débauché :
Mais d'en user comme cela, Et de courir par-ci par-là, Sans vous arrester à quelqu'une, Que tout vous soit bon, tout égal, La blonde autant comme la brune; Ah ! Sire, c'est un fort grand mal.
Voir aussi La Beaumelle, Mémoires pour servir à l'histoire de ^me de Maintenon, 17 55, t. I, p. 217. Citons aussi quelques lignes que nous empruntons à une curieuse dissertation de M. Paul Lacroix : Concordance de l'état sanitaire de Louis XIV avec les événements de son règne ( Dissertation sur quelques points curieux de l'histoire de France, n° VI, 1 839 ). « Louis XIV
20 décembre 1716.
Sans la vieille guenipe, le duc deBerri eût été bossu comme les autres jeunes princes à qui le duc de Bcauvilliers avait fait porter des croix de fer... Le caractère du duc de Berri a changé tout d'un coup; on dit qu'il lui est arrivé ce qui arrive à beaucoup d'enfants de Paris qui montrent beaucoup d'esprit dans leur jeunesse, et qui deviennent ensuite stupides.
3 janvier 1717.
La vieille Bcauvais, première femme de chambre de la reine-mère, ('tait dans le secret de son mariage ave- le cardinal Mazarin ; cela obligeait la reine à passer par tout ce que voulait cette femme ' ; de là est
avait dans le sang une âcreté qui se révéla dès sa naissance par des gales et des érysipéles, sans que les médecins parvinssent à détruire ce principe d'éruption cutanée. C'était là certainement une des causes organiques de son caractère orgueilleux, obstiné, despote, irritable; c'était la aussi le foyer de ses amours. 11 faut le dire, en demandant pardon de cette hypothèse triviale aux dames et à la dignité de l'histoire, si Louis XIV ne fut pas venu au monde couvert de ijale, et s'il n'eut pas tari le lait d'un nombre infini de nourrices, il aurait imité un père qui tirait avec des pincettes un billet doux caché dans la gorge de Mmede Hautefort, et les noms de Mancini, de La Vallière, de Montespan, de Fontanges et de tant d'autres n'éveilleraient aucun souvenir de galanterie et de libertinage. »
1 « C'étoit une femme avec qui les plus grands ont longtemps compté, et qui, toute vieille, hideuse et borgnesse qu'elle était devenue, a, de temps en temps, continué de paraître à la cour, «n grand habit, comme une dame, et d'y être traitée avec distinction jusqu'à sa mort. » (A'o^'.s- du Journal de Dangeau. La reine l'aimait fort et ne l'appelait que Cataut ; elle ne manquait ni d'esprit, ni d'expérience. Le marquis de Richelieu épousa par amour sa fdle, et, à la recommandation de la reine-mère, le roi
venu que les premières femmes de chambre de ce pays-ci ont tant de droits dans nos appartements.
I3janvier 1717.
Un gentilhomme du Palatinat qui avait longtemps servi dans les Indes racontait que, dans une des cours de ce pays-là, le premier ministre et le garde des sceaux avaient l'un contre l'autre une haine effroyable ; un jour, ce dernier voulant se servir des sceaux , ne les trouva plus dans la cassette. Il fut saisi d'effroi, car sa vie et sa tête étaient fort compromises. 11 alla trouver un ami qui lui était dévoué et lui demanda ce qu'il y avait à faire en cette circonstance. L'ami lui demanda s'il avait des ennemis à la cour : « Oui, répondit le garde des sceaux, le premier ministre est mon ennemi acharné. Tant mieux! dit l'ami; allez vite mettre le feu à votre maison , ne prenez que la cassette où sont renfermés les sceaux, remettez-la vite au premier ministre ; elle ne peut être déposée en meilleures mains. Retournez ensuite chez vous afin de sauver ce que vous pourrez. Quand l'incendie sera fini, allez chez le roi et priez-le d'ordonner au premier ministre de vous remettre les sceaux ; faites que la chose ait lieu en présence du roi ; si les sceaux se retrouvent dans la cassette, tout est au mieux ; s'ils n'y
lui -donna la capitainerie de Saint-Germain ( Mémoires de Choisy ). On lit dans les Lettres de Gui-Patin : « La marquise de Richelieu est fille de Mme de Beauvais, première femme de chambre de la reine; on dit que le père de cette madame de Beauvais étoit un fripier de la halle ; d'autres disent encore moins que fripier, mais seulement crocheteur » ( Lettre du 4 mai !()<;:$, t. lit, p. 433).
sont pas , prenez-vous on nu ministre, accuscz-le de 1rs avoir volés; vous perdiez ainsi votre ennemi et vous recouvrez les sceaux. » C'est ce qui est arrivé en effet, et les sceaux se sont retrouvés.
15 janvier 1717.
Aussitôt qu'un enfant du roi vient au monde, il se nomme Enfant de France ; on l'emmaillotte et on lui met au cou le cordon (de l'ordre du Saint-Esprit) ; niais il n'est fait chevalier de l'ordre qu'après sa première communion, et cela a lieu avec les cérémonies habituelles.
10 janvier 1717.
11 ne peut y avoir dans le monde entier de mains plus vilaines que les miennes. Le roi me l'a souvent reproché et m'a fait rire de bon cœur; comme je n'ai jamais de ma vie pu me vanter d'avoir quelque chose de joli, j'ai pris le parti de rire moi-même de ma laideur, et cela m'a réussi, car j'ai souvent trouvé des sujets de rire.
18 janvier 1717.
Le roi d'Espagne est un bon et paisible personnage; il parle peu et il aime extrêmement sa femme ; il lui
laisse tous les soucis et il ne se tracasse de rien Il
est dévot ; mais s'il ne l'était pas, il serait fort débauché, car il ne peut se passer de femmes; voilà pourquoi il aime si fort toutes ses épouses. Ce bon roi n'est pas assez délicat pour faire des diflérences; pourvu qu'il ait une femme dans son lit, tout lui est bon.
25 janvier 1717.
Tant que le roi a été jeune, toutes les femmes ont '• 25
couru après lui ; mais il a renoncé à ce genre de vie quand il s'est imaginé qu'il était devenu dévot. Le véritable motif était que la vieille sorcière le surveillait si bien qu'il n'osait plus regarder personne ' . Elle le
1 Les libellistes et les chansonniers continuèrent de prétendre que, dans sa vieillesse, le roi se livrait à la galanterie. Les recueils manuscrits renferment, sous la date de 1710, une chanson qui a été reproduite dans le Nouveau Siècle de Louis XIV, t. IV, p. 7 6.
Chantons les exploits inouïs De notre invincible Louis, Qui, septuagénaire,
Eh bien \ S'avise encor de faire, Vous m'entendez bien
Les malheurs de son petit-fils, Nos pertes, ni ses cheveux gris, N'ont encor pu l'abattre,
Eh bien !
Il est yif comme quatre, Vous m'entendez bien.
Quoique devenu bisaïeul, Et près d'entrer au cercueil, Il a fait à la nièce,
Eh bien !
De sa vieille maîtresse, Vous m'entendez bien.
Ce trait, relatif à Mme de Caylus, est une calomnie stupide. Un sonnet de la même époque fait aussi allusion aux prétendues amours du roi.
Cessez donc, ennemis, d'insulter ma personne : Si vous me surpassez au métier de Bellone, Je vous surpasse tous au métier de Vénus.
En 1696 on avait publié en Hollande les Amours de Louis le Grand et de mademoiselle du Tron, comédie satirique où Mme je Maintenon est vivement attaquée. Cette pièce, réimprimée plus tard avec des augmentations, a reparu dans les Mélanges de Boisjourdain, t. I, p. 7 4-178.
dégoûta aussi de tout le monde pour l'avoir et le gouverner toute soide, et ecla sous prétexte de prendre soin de son âme.
30 janvier 1717.
J'ai entendu raconter qu'en Angleterre on regardait mon oncle, le feu prince Rupert', comme un grand sorcier, et un gros chien noir qui l'accompagnait pour le diable. Quand il vint à l'armée et qu'il marcha à l'ennemi, des régiments entiers s'enfuyaient devant lui à cause de cela.
2 février 1717.
Quoique feu Monsieur ait beaucoup reçu de moi , j'ai été obligée de tout lui céder : bijoux, meubles, tableaux, enfin tout ce qui m*est venu de ma famille; je n'avais pas autrefois les moyens de vivre selon mon rang et de soutenir ma maison, qui est fort considérable... On m'a maltraitée; mais c'est un peu la faute de la princesse Palatine, qui a si mal fait dresser mon contrat de mariage
Toutes les madames ont des pensions du roi ; mais comme elles sont établies sur l'ancien pied, cela ne donne pas les moyens d'arriver au bout de l'année.
5 février 1717.
Des femmes de chancelier n'ont ici le tabouret que
1 Fils de Frédéric, électeur palatin, et d'Elisabeth, tille ainée de Jacques Ier. Il défendit avec beaucoup de vigueur et de talent la cause de Charles Ier, et mourut en 1G82. Il s'occupa assidûment d'expériences de chimie et de physique, ainsi que de la pratique dos arts mécaniques. On lui doit plusieurs inventions importantes.
le matin, lorsqu'elles viennent à la toilette; le soir, elles doivent se tenir debout ; cela vient de ce que, du temps de la reine Marie de Médicis, il y avait une chancelïère qui était en grande faveur; mais elle avait de mauvaises jambes et ne pouvait se tenir debout; la reine la faisait venir tous les matins et lui permettait de s'asseoir; depuis, cet usage s'est maintenu.
9 février 1717.
Le marquis de Yillequier, fils du duc d'Aumont, fit il y a quelques jours une visite à la marquise de Nesle. Il vint dans la tête de celle-ci de lui demander s'il était vrai qu'il était amoureux de sa femme. Yillequier répondit : « Je n'en suis pas amoureux; je la vois même fort peu ; nos humeurs diffèrent beaucoup : elle est sérieuse, et moi j'aime la gaieté et les plaisirs. Je l'aime d'une amitié fondée sur l'estime, car c'est une des plus honnêtes femmes de France. » Madame de Nesle à laquelle on ne peut donner pareils éloges, crut que le marquis voulait lui faire un affront, et s'en plaignit à M. le Duc, qui lui promit de la venger. Quelques jours après , il invita le jeune Villequier à dîner chez le marquis de Nesle même ; il y avait , outre madame de Nesle, le marquis de Gèvres ', madame
1 Le marquis de Gèvres a dû une célébrité fâcheuse à l'étrange procès que lui intenta sa femme, pour cause d'impuissance, procès dont les pièces recueillies à Rotterdam , en 1714, remplissent deux volumes formés de neuf cents pages. Il avait épousé M'le Maserani, fille d'un maître des requêtes, extrêmement riche. Saint-Simon parle de ce procès qui amusa tout Paris, t. XIX, p. 74, t. XXI, p. 136. Le père du marquis, le duc de Gèvres, renchérissait sur le laisser-aller de l'époque en fait d'ortho-
ItE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 293
de Coligny et d'autres. Pendant le dîner, M. le Duc commença tout à coup à dire ainsi : « Bien des gens croient être à couvert du cocuage, mais c'est une erreur. J'ai cru nie mettre à l'abri, en épousant un monstre : cela ne m'a servi de rien , car un vilain Du Challar, plus laid que moi, me fait cocu. Pour le marquis de Gèvres, il ne le deviendra point, parce qu'étant impuissant, il ne saurait se marier; mais vous (à M. de Nesle), vous l'êtes de tel et tel, etc. » Nesle, qui ne le croyait pas, quoique cela soit très-vrai , se mit à rire de tout son cœur; puis, s'adressant à Villequier, il lui demanda : « Et vous, ne croyez-vous pas l'être, Villequier'!' » Celui-ci se tut. M. le Duc continua : « Vous l'êtes du chevalier de Pesay. » Villequier rougit; cependant il dit : « J'avoue que, jusqu'à présent, je n'ai pas cru l'être, mais, puisque vous me mettez en si bonne compagnie, je n'ose m'en fâcher. » Je trouvai que madame de Nesle n'avait pas été bien vengée.
13 février 1717.
Mon fils était si content de commander une armée, que tout lui a plu en Espagne; de là est venue la haine que la princesse des Ursins lui porte; car elle
graphe, ainsi que le montre un billet écrit de sa main, et que M. Peignot a fidèlement reproduit ( Documents et détails sur les dépenses de Louis XIV, 1827, p. 44): « Monsieur me trouvant oblije de randre unne bonne party de largan que mais anfant ont pris de peuis qu'il sont an campane cela moblije a vous suplier très humblemant de me faire la grâce de commander Monsieur quant il vous plera que l'on me pay la capitenery de Mousaux vous asscurant que vous moblije res fort sansi blême n t. »
s'est figuré que mon fils empiéterait sur son autorité et qu'il gagnerait plutôt qu'elle la confiance des Espagnols.
Le baron Gœrz a voulu ici tromper mon fils ; mais mon fils ne s"est point fié à lui et ne lui a pas permis d'acheter un seul navire, de sorte que les espérances du baron ' se sont dissipées.
15 février 1717.
Quand mon fils n'avait que quatorze ou quinze ans, il n'était pas laid ; mais depuis, le soleil d'Italie et d'Espagne l'a si fort bruni , que son teint est devenu d'un rouge foncé. 11 n'est pas grand et cependant il est gros ; ses mauvais yeux font qu'il louche parfois, et il a une mauvaise démarche. Je l'aime du fond de mon âme, mais je ne puis comprendre que des femmes soient éprises de lui, car il n'a nullement les manières de la galanterie, et il n'est pas discret.
22 février 1717.
J'ai été obligée de céder mes joyaux à mon fils, autrement je n'aurais pas eu assez pour vivre selon mon rang et entretenir ma maison, qui est fort grande, et, à mon avis, c'est une chose plus recommandable que d'être parée de pierreries Lorsqu'on dresse le contrat de mariage, selon la coutume de Paris, tout est en commun ; mais le mari est maître de la communauté. On ne compte que ce que l'on a apporté dans l'avoir conjugal.
Lorsqu'on se flattait que je gagnerais mon procès à
1 II était venu en France pour servir les intérêts du prétendant.
Rome et que je recevrais de l'argent , La vieille nie fit dire, au nom du roi , que je déviais m'engager, si je gagnais mon procès, à donner aussitôt à mon (ils la moitié de ma fortune, et que, si je ne le faisais pas, je devais tn'attendre à la disgrâce du roi; je me mis à rire et je dis que je ne savais pas pourquoi l'on me faisait des menaces, que je n'avais nul autre héritier que mon fils, qui! était convenable, s'il me survenait quelque bien, qu'il attendit ma mort pour en avoir la propriété, et que le roi était trop juste pour m'en vouloir si je ne faisais que ce qui était équitable et convenable. 1. à-dessus vint la nouvelle que j'avais perdu mon procès, ce qui, pour les motifs que je viens de dire, ne me chagrina pas.