CORRESPOND ANCE
« De quoi se fâche M. le Duc ; n'ai-je donc pas permis à Mme de INesle de coucher avec M. le Duc quand il viendra? » Tant on est ici délicat dans les amours.
14 juin 1717.
Le comte de Vermandois était agréable, bien élevé, mais il louchait un peu. Je sais bien que le bruit a couru que M. le Dauphin l'avait débauché, mais je parierais bien ma tête que ce n'est pas vrai, car M. le Dauphin n'élait pas de la secte; il n'aimait que les femmes ; ceux qui ont débauché le pauvre M. de Vermandois sont le chevalier de Lorraine et son frère, le comte de Marsan.
Le chevalier avait toujours tellement peur d'être chassé qu'il avait inspiré à Monsieur l'idée de faire épier toutes mes actions et toutes mes paroles, afin de savoir si je ne tramais rien contre le chevalier et ses créatures.
15 juin 1717.
Mme de Soubise était fine , dissimulée et très-méchante ' ; elle a pitoyablement trompé la bonne reine,
1 Anne de Rohan-Chabot, princesse de Soubise, morte en 1709. Mme de Caylus raconte dans ses Souvenirs l'intrigue du roi avec cette princesse. Mme de Montespan la découvrit par l'exactitude de Mme de Soubise à mettre des pendants d'oreilles en émeraudes chaque fois que son mari allait à Paris. C'était le signal du rendez-vous. On peut consulter à cet égard les Lettres de Mme de Sévigné, les Souvenirs de Mme de Caylus, les Mémoires de Saint-Simon (t. III, p. 21 9 ). Un couplet du temps, faisant allusion à son intrigue avec le roi, se permet une insinuation qui est une calomnie gratuite :
Si c'est la crainte d'un époux, Qui vous fait combattre uu monarque.
mais la reine l'a bien jugée, car elle a mis au jour toutes ses faussetés, et l'a pour ainsi dire démasquée devant tout le monde.
21 juin 1717.
La Montespan, la guenipc et toutes les femmes de chambre ont fait croire à Mme d'Orléans qu'elle avait fait beaucoup d'honneur à mon fils en consentant à l'épouser. Elle ne peut supporter nulle contradiction au sujet de sa vanité comme fille du roi. Elle ne comprend pas quelle différence il y a entre des enfants légitimes e\ des bâtards.
Mm0 d'Orléans est d'un caractère orgueilleux et plein de vanité; mon fils l'appelle souvent en plaisantant Mme Lucifer; elle n'a eu nulle peine à se persuader de tout ce qu'on lui a dit de flatteur pour elle... Elle croit fermement que mon fils lui préfère sa fille, la duchesse de Berri. La fille n'a pas grande affection pour sa mère ' .
29 juin 1817.
J'ai connu un gentilhomme allemand, qui est mort depuis longtemps, et qui m'a juré que Mme la Duchesse 2 n'est pas fille du roi, mais du maréchal de Noailles. 11
Souhise, que ne parlez-vous?
On lui feroit passer la barque, Et si vous voulez aujourd'hui.
On l'enverroit demain chez lui.
1 La duchesse d'Orléans {femme du régent) était peut-être, ce qu'il y avait dans le monde de plus orgueilleux, et la personne aussi qui avait le plus de vue et de suite dans l'esprit et de ténacité dans ses volontés (Saint-Simon, t. XIV, p. 250).
2 Louise-Francisque, femme de Louis 111, duc de Bourbon.
a marqué l'heure où il a vu entrer le maréchal chez la Montespan, et Mrae la duchesse est née juste neuf mois après. Cet Allemand s'appelait Bettendorf, il était brigadier dans les gardes-du-corps ; il montait la garde chez la Montespan quand le capitaine de la première compagnie se rendit chez elle.
Mme la Duchesse n'est pas plus belle que ses filles* mais elle a plus de grâces, meilleure mine et des manières plus agréables : son esprit se montre dans ses yeux et la malignité aussi'. Je dis toujours qu'elle ressemble à une belle chatte, qui, tout en jouant, fait sentir ses griffes. Personne n'a un port de tête comme elle. On ne peut danser mieux, et avec plus de grâce, que Mme la Duchesse et ses filles; cependant la mère danse mieux. Je ne sais comment elle fait, sa démarche boiteuse lui va bien.
2 juillet 1717.
Le cardinal Mazarin, s'étant aperçu que le roi avait moins de vivacité que Monsieur, craignit que celui-ci ne devint trop savant , il avait donc ordonné à son précepteur de le laisser jouer et de ne pas le laisser continuer ses études. « A quoi pensez-vous, monsieur La Mothe {Le Vayer), disait le cardinal, de faire un habile
1 Jeune encore, cette princesse était celle que Louis XIV aimait le mieux de ses filles naturelles. « Sa gaieté extraordinaire « amusait le roi. Elle était très-jolie avec beaucoup d'esprit. « plaisante , railleuse , n'épargnant personne , se réjouissant « d'une bagatelle, coiffant son genou comme une poupée quand « elle n'avait rien à faire » [Mémoires de Choisy). Saint-Simon en parle fort souvent ; il dépeint ses grâces, ses qualités, ses défauts, t. XII, p. 22.
homme du frère du roi? s'il devenait plus savant que le roi , il ne saurait plus ce que c'est qu'obéir aveuglément. »
15 juillet 1717.
Le jeune roi est bien fait ; il a la taille la plus droite qu'on puisse voir et de beaux cheveux bruns en abondance. Le maréchal de Villeroi le tourmente ; il ne vent pas qu'il vienne me voir sans lui ; cela trouble le pauvre enfant et le fait pleurer. Sa ligure est jolie, mais il ne parle qu'aux personnes dont il est habituellement entouré.
22 juillet 1717.
Je crois que si on examinait de près M. le Duc, on lui trouverait bien d'autres défauts que son trop grand penchant au badinage ; il a cependant beaucoup de
bonnes qualités et beaucoup d'amis Depuis que
Mme la Duchesse a pris le parti de son fils contre ses frères et neveux, M. le Duc témoigne de l'attaehement à sa mère ; auparavant , les choses n'allaient pas si
bien Il est poli et sait bien vivre, mais son génie
n'a pas beaucoup d'étendue; il n'est pas non plus fort instruit, mais il a de la hauteur et de la noblesse dans le caractère, et il sait garder son rang.
Mon fils est savant sans être pédant ; il sait une quantité de contes plaisants qu'il a appris en Italie et en Espagne ' ; il les raconte avec esprit ; cependant il
1 Le duc d'Orléans donnait parfois à son langage une hardiesse rare à la cour de Louis XIV; après la perte de la bataille de Hochstettje maréchal de Tallard reçut le gouvernement de
est plus de mon goût lorsqu'il est sérieux , car cela est plus dans son naturel. Quoiqu'il parle de choses savantes, on voit cependant sans peine qu'au lieu de lui faire plaisir, elles l'ennuient. Je lui en ai souvent fait des reproches ; il m'a dit que ce n'était pas sa faute, qu'il prenait du plaisir à s'instruire de tout, mais que, dès qu'il savait une chose, elle ne lui faisait plus aucun plaisir.
3 août 1717.
Je dis tous les jours à mon fils qu'il est trop bon ; il en rit et me demande s'il ne vaut pas mieux être bon que méchant. Je ne sais où il a pris sa grande patience ; Monsieur n'en avait guère, ni moi non plus.
6 août 1717.
Quand un des enfants de la Montespan mourut, le roi fut sensiblement touché; mais il ne fut point ému de la perte du pauvre comte de Yermandois, car la Montespan et la vieille avaient fait croire au roi que cet enfant n'était pas à lui, mais à Lauzun ' ; mais il eût été à désirer que tous les bâtards du roi eussent été à lui aussi sûrement que celui-là; Mme de La Vallière n'était pas une maîtresse étourdie et volage, et elle l'a bien montré par son repentir et sa pénitence jusqu'à la fin de sa vie. C'était une personne tout à fait agréala Franche-Comté ; le duc dit qu'il fallait bien donner quelque chose à un homme qui avait tout perdu ; ce mot fut rapporté au roi et lui déplut beaucoup.
1 Le roi avait rétabli l'office d'amiral de France en faveur du comte de Vermandois; à sa mort il le donna au comte de Toulouse, alors âgé de cinq ans.
ble, bonne, douce, tendre'. Elle n'avait pas aimé le roi par ambition, mais elle avait pour lui une passion sincère, et de sa vie elle n'a aimé personne si ce n'est lui.
9 août 1717.
Mon fils n'est pas beau : il a de grosses joues, il est petit, gras et fart rouge; mais il me semble qu'il n'est pas désagréable. Lorsqu'il danse ou qu'il est à cheval, il a fort bonne mine, mais lorsqu'il va comme à son ordinaire il ne parait pas à son avantage.
10 août 1717.
Du temps de la reine et de la première dauphine, il n'y avait à la cour que modestie et dignité. Ceux qui étaient débauchés en secret affectaient en public la retenue; mais depuis que la vieille guenipe s'est mise à gouverner et qu'elle a introduit tous les bâtards dans la maison royale, tout est allé sens dessus dessous.
10 août 1717.
M. de Louvois était d'un très-mauvais naturel; il baissait son père et ses frètes, et c'étaient mes lions amis; je devais donc supporter le poids de leur ini-
1 Mlle de La Vallière avait le teint beau, les cheveux blonds, le sourire agréable, les yeux bleus et le regard si tendre et en même temps si modeste, qu'ils gagnaient le cœur et l'estime au même moment ; au reste , assez peu d'esprit qu'elle ne laissait pas d'orner tous ies jours par une lecture continuelle. Point d'ambition, point de vices, toute renfermée en elle-même et dans sa passion, qui a été la seule de sa vie ; l'humeur douce, libérale, timide, n'ayant jamais oublié qu'elle faisait mal, espérant toujours rentrer dans le bon chemin. ( Mémoires de Choisy. )
quité; ce qui a augmenté sa haine contre moi, c'est qu'il a maltraité mon frère, de sorte qu'il savait bien que je ne pouvais l'aimer. Il craignait que je ne voulusse me venger, c'est pourquoi il a toujours cherché à exciter le roi contre moi, et c'était le seul point pour lequel il fût d'accord avec la vieille.... Je crois qu'il a été secrètement du complot ourdi par Langhans et Winkler pour faire mourir mon pauvre frère ; car lorsque le roi eut pris le Palatinat, je demandai que l'on arrêtât ces deux personnages ; le roi en donna l'ordre, mais Louvois fit passer un contre-ordre et ils furent remis en liberté. Mais Notre Seigneur Dieu s'est chargé de venger mon pauvre frère, car Langhans est mort dans un affreux désespoir, et Winkler, devenu fou, s'est lui-même brisé la tête.
11 août 1717.
Feu le prince de Conti avait de l'esprit, du courage, était agréable dans toutes ses manières et se faisait aimer; mais ses mauvaises qualités étaient qu'il était faux, qu'il n'aimait que lui-même et qu'il se livrait fort à la débauche avec les hommes; c'est ce qui lui a coûté la vie, car, comme il était d'une constitution faible, il a pris à Fontainebleau des cantharides qui Font empoisonné. Il a été au moment de devenir roi de Pologne ' .
1 Né le 30 avril 1664, ce prince mourut le 22 février 1709. On trouvera, dans les Mémoires du marquis de Lassay, de longs détails sur l'élection du prince de Conti comme roi de Pologne. Saint-Simon .en parle aussi avec détail. Le prince se souciait fort peu de cette couronne. 11 mourut dans de grands sentiments de piété. « La goutte l'avoil réduit au lait pour toute nourriture,
Il août 1717.
Le prince Eugène l'ait peu de cas des dames; on ne peut dire que, durant son séjour ici, une seule dame lui ait plu ou qu'il ait paru manifester plus d'empressement pour une plutôt que pour une autre; il n'a point passé ici autrefois pour aimer les daines, mais pour avoir été la maîtresse d'autres jeunes gens, aussi l'appelait-on Mme Simoni et Mme Puttana. Quand il a eu un peu d'argent, il s'est fort bien conduit; mais c'est chose affreuse à penser que les bruits qui courent sur son compte sont peut-être vrais, car on dit que pour un écu on pouvait faire de lui ce qu'on voulait. Madame sa mère n'a eu de lui nul souci; elle l'a laissé courir comme un galopin ; elle aimait mieux risquer son argent au jeu que d'en employer pour son fils; c'est ainsi que sont ordinairement les femmes dans ce pays-ci.
Pari?, 12 août 1717.
Je suis heureuse de savoir, ma chère Louise, que votre santé est rétablie1. La princesse de Galles m'a l'ait part du mariage du prince Guillaume de liesse; mais j'ai appris, d'un autre côté, que l'épousée était
et sa longue maladie finit par une hydropisie. » ( Saint-Simon. ) La Bibliothèque historique de la France énumère onze de ses portraits ; celui gravé par Trouvais le représente en costume de roi de Pologne ; il fut supprimé et la planche rompue, dès qu'on s'aperçut qu'on avait agi avec trop de précipitation.
1 Durant la plus grande partie de l'été, Madame avait été sérieusement malade et sa correspondance resta interrompue ; on n'a retrouvé que des lettres de Mme de Rathsemhausen, d'une écrit urc presque illisible et donnant des détails sur la marche de la maladie.
extrêmement laide et qu'elle avait la tête singulièrement faite. Le prince sera sans doute un jour landgrave régnant, car il n'y a nulle apparence que son frère aîné ait des enfants. Lorsque Mme de Langallerie était ici, on disait que l'enfant dont elle était enceinte appartenait au landgrave; elle n'est pas belle et elle a des manières très-affectées, comme celles des coquettes de province, car à la cour il n'y a pas d'affectation. On ne peut la voir sans rire, tant elle est ridicule. Langallerie me fait vraiment de la peine ' ; il est fort malheureux. Je n'ai pas entendu dire que mon cousin le landgrave ait eu d'autre galanterie que celle-ci, mais tous les hommes, quels qu'ils soient, sont plus libres dans leurs actions que les femmes; l'un gâte l'autre, et, au fond, il n'y a là nulle honte pour eux. Le comte de Waldeck, qui s'est laissé faire prince, est le beaufrère du comte palatin de Birckenfelt. Je l'ai vu ici : je ne le trouve pas bien du tout ; il est gros, épais, et il ne dit pas un mot tout le long de la journée; je ne sais si sa femme l'aime beaucoup, mais elle l'a pris bien malgré elle.
13 août 1717.
Un moine se rendit il y a quelques jours à Luzar-
1 A l'égard de Philippe de Gentils, marquis de Langallerie, on peut consulter Saint-Simon , t. IX et XXVI; né en 1656, il mena une vie fort aventureuse, quitta le service de la France pour passer à celui de l'Autriche, embrassa le luthéranisme, conçut le projet de s'emparer d'une ile de l'Archipel, et, enfermé dans une citadelle de Hongrie, mourut mystérieusement en 1717. Quelques auteurs prétendent qu'il succomba à l'ennui et au chagrin ; d'autres affirment qu'il se laissa mourir de faim; enfin, d'après une autre version, il eut la tête tranchée.
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 3l 1
che; il rencontra en chemin un inconnu avec lequel il filtra en conversation : il paraissait être de bonne compagnie, et racontait avec esprit toute sorte d'aventures. Avant appris du moine qu'il était chargé des recettes de son couvent, qui possédait des terres auprès de l.uzai ( lie, cet homme lui dit qu'il était de cet endroit, et qu'il revenait d'un voyage; puis il dit au moine : « Le chemin que vous avez pris est trop long, j'en connais un beaucoup plus court à travers la forêt. » Quand ils lurent arrivés dans ce bois, l'homme descend, saisit le cheval du moine par la bride et lui demande son argent. Le moine répondit qu'il avait cru se trouver avec un honnête homme, et qu'on ne demandait pas ainsi la bourse aux gens. L'inconnu répondit qu'il ne s'agissait pas de discourir, et qu'il fallait laisser la bourse ou la vie. « Je ne puis, répliqua le moine, porter de l'argent sur moi ; mais si vous voulez me laisser descendre, pour que j'aille trouver mon valet , je vous remettrai mille francs. » Le voleur laisse le moine mettre pied à terre; celui-ci va trouver le valet, prend mille francs qui étaient dans une bourse , mais en même temps il se munit d'un pistolet, et le cache dans sa large manche. 11 revient auprès du voleur et lui jette la bourse en disant : voilà l'argent. Le voleur se baisse pour la prendre, mais dans ce moment le moine le renverse roide mort d'un coup de pistolet, remonte à cheval, va trouver la justice et raconte son aventure : on envoie le guet avec lui ; ils trouvent le cadavre encore sur le sac d'argent par terre; on le fouille, et on trouve dans la poche du voleur six siftlets de diverses grandeurs ; on prit le plus
grand et on siffla. Voilà qu'il accourt sur-le-champ dix autres voleurs armés : ils se sont vigoureusement défendus ; deux ont été tués et tous les autres arrêtés.
14 août 1717.
Le jeune roi est tombé hier matin de son lit, mais un valet de chambre qui l'a vu tomber s'est rapidement jeté par terre, de sorte que le roi est tombé sur lui et ne s'est pas fait mal. Le roi s'est ensuite caché sous le lit et, par malice, il est resté quelque temps sans parler, donnant ainsi de l'inquiétude à ses gens.
16 août 1717.
Parfois la Dauphine n'était pas laide, lorsqu'elle avait de belles couleurs... Si elle n'avait pas eu une aussi grande passion pour sa perfide Bessola, elle aurait pu être heureuse ; mais celle-ci, pour la maîtriser constamment et pour se maintenir ainsi auprès du roi et de la Maintenon, a rendu cette pauvre princesse la créature la plus malheureuse qu'il y ait au monde.
17 août 1717.
Mon fils assure fort qu'il ne pense pas à faire l'abbé Dubois cardinal et que l'abbé lui-même n'y songe pas.
19 août 1717.
Mme de Maintenon me reprochait toujours que c'était une honte pour moi de ne pas avoir d'ambition et de ne vouloir me mêler de rien ; je lui répondis : « Si une personne s'était livrée à beaucoup d'intrigues pour être Madame, est-ce que son fils ne oourrait pas
Jui permettre ensuite de jouir tranquillement de son rang? Figurez-vous donc qu'il en a été ainsi de moi, et laissez-moi en repos. » Elle dit : « Vous êtes opiniâtre, o
Jr repondis: « Non, madame, mais j'aime mon repos, el je regarde votre ambition comme pure vanité. » Je crus que cette femme ne pouvait manquer de crever dans sa peau, tant elle était fâchée. Elle dit : « Mais essayez, on vous aidera. » Je dis : « Non, madame ; quand je songe que vous, qui avez cent fois plus d'esprit que moi , n'avez pu vous maintenir à la cour, que vous aimez tant, que serai-je moi, pauvre étrangère, qui n'entend rien aux intrigues et qui ne les aime pas? » Elle se mit en colère et dit : « Allez, vous n'êtes bonne à rien. »
21 août 17 17.
La feue reine aimait extrêmement le jeu ; elle jouait à la bassette, au reversi et à l'ombre, quelquefois à la petite prime; mais elle ne pouvait jamais gagner, car elle n'avait pas su bien apprendre les règles du jeu.
24 août 1717.
La vieille guenipe s'est tenue complètement retirée; personne ne peut dire qu'elle se soit mêlée de la moindre chose; cela me fait croire que cette femme a encore quelque projet dans la tête, mais je ne puis deviner ce que ce peut être.
26 août 1717.
La taille de Mme la Duchesse la jeune est monstrueuse; c'est une méchante diablesse fausse en tout point ; elle a beaucoup d'esprit et elle est extrêmement
dangereuse. Elle agit avec tant d'habileté, que son mari est bien avec elle, quoiqu'il n'ait aucune passion pour elle; chacun vit comme il l'entend ; il n'y a, dans ce couple, aucune jalousie... Elle combine une foule d'intrigues avec la jeune princesse de Conti, qui est doublement sa cousine; elle entend admirablement l'art de brouiller les gens. On assure que son mari et elle font lit à part.
2 septembre 1717.
Le jeune roi a de l'esprit, c'est sûr, mais il devrait vouloir parler davantage. 11 a inventé un ordre qu'il donne aux jeunes garçons qui jouent avec lui ; c'est un ruban bleu et blanc, d'où pend un morceau ovale de métal émaillé, sur lequel est une étoile et la figure d'un petit pavillon placé sur la terrasse sur laquelle il joue.
7 septembre 1717.
Je crois que la guenipe, qui est maîtresse du duc de Lorraine , lui a donné un philtre , comme a fait la Neidschin à l'électeur de Saxe, car lorsqu'il ne la voit pas, il est trempé d'une sueur froide, et pour que le cocu de mari reste tranquille et calme, le duc fait tout ce qu'il veut.
9 septembre 1717.
La Dauphine {duchesse de Bourgogne) pouvait faire croire à son mari tout ce qu'elle voulait. Il était tellement épris d'elle que, pourvu qu'elle lui fit bonne mine, il était comme en extase et tout hors de lui ; lorsque le roi voulait la gronder, il paraissait tellement désolé qu'il fallait que le roi s'apaisât; la vieille tante
[M** de Maintenant se montrait aussi extrêmement troublée, et le roi avait assez à faire pour la tranquilliser. Afin d'avoir du repos, le roi laissait la vieille maîtresse de diriger tout cela, et ne se préoccupait plus de rien.
Nangis, qui commandait le régiment du roi, ne déplut pas à la Dauphine, mais il avait plus d'inclination pour la petite La Vrillière... Le Dauphin aimait Nangis, et il croyait que ce n'était que pour lui faire plaisir que sa femme parlait à Nangis; il était persuadé que son favori avait une galanterie avec Mme de la Vrillière.
Paris, 9 septembre 1717.
Je vous envoie un modèle pour le jeu de hocca, et je vais vous en expliquer les règles ' ; nous y jouons maintenant à un bien petit jeu , à dix sous , mais du temps du feu roi , on y jouait toujours avec des louis d'or. L'archevêque de Reims ', un jour, en suivant en
1 11 y a ici deux pages relatives à la marche de ce jeu ; nou3 les supprimons, car elles ne présentent aucun intérêt.
* Charles-Maurice Le Tellier, frère de Louvois. Il mena une vie fort mondaine et il est le héros de plusieurs aventures racontées par Mme de Sévigné avec sa grâce habituelle. Sa course à Saint-Germain (lettre du 5 février 1G74) est un récit charmant. Saint-Simon le représente comme « magnifique et avare, fort de la cour , habile en affaires , et très-entendu pour les siennes. » Voir aussi une note de M. Walckenaër dans son édition de La Bruyère, p. G85. Par suite de la faveur inouïe dont il était redevable à son frère, il Be trouva, à vingt-sept ans, archevêque de Reims , mais il se comportait en colonel de dragons plutôt qu'en prélat. C'est contre lui qu'est dirigé en grande partie un libelle fameux par son insolence : Le Cochon mitre ; on connaît deux éditions de cette satire, l'une sans date, l'autre
carrosse la chasse du sanglier et tenant la banque, y perdit deux mille louis en une demi-heure; mais il est rare que le banquier perde.
Je suis bien charmée que Heidelberg soit rebâti et qu'on travaille derechef au château ; mais ce qui me vexe, c'est que l'on construise un couvent de jésuites au lieu du commissariat. Les jésuites ne sont pas à leur place à Heidelberg, non plus que les cordeliers. On m'a dit qu'ils résident près de la porte d'en-haut; mon Dieu , combien de fois ai-jc mangé des cerises sur la montagne avec un bon morceau de pain à cinq heures du matin ! J'étais alors plus gaie qu'aujourd'hui.
10 septembre 1717.
Bien des jeunes membres du Parlement, qui avaient reçu des lettres qui les avaient montés contre mon fils, n'avaient pas voulu laisser passer l'édit; mon fils les
avec celle de 1GS9 ; l'une a vingt-huit pages, l'autre trente-deux ; elles sont toutes deux très-rares et très-recherchées des bibliophiles ; on lésa payées, dans quelques ventes, depuis soixantedix jusqu'à cent vingt-six francs. Il en a paru, en 1850, une réimpression, imitant exactement les éditions elzéviriennes et tirée à cent exemplaires (Paris, imprimerie de Panckoucke). D'après une tradition déjà ancienne, l'auteur de cet indécent pamphlet aurait été arrêté en Hollande et renfermé, jusqu'à sa mort, au Mont-Saint-Michel dans une cage de fer ; mais la chose est fort douteuse et le nom de cet auteur lui-même est resté un problème. Voir les notes des catalogues Pixerécourt, n° 1587, et Leber, n° 4478, ainsi que YAnalecta-biblion de M. Du Roure (Paris, Techener, 1836), t. II, p. 413, et le Dictionnaire des anonymes de Barbier. Dès le début de cet ouvrage qui est un dialogue entre Scarron et Faretière , le premier affirme que sa femme est une coquine qui a vécu avec le maréchal d'Albret.
a fait venir cl loin- a parlé avec tant de force que tout s'est calmé aussitôt.
1 1 septembre 1717.
Le roi avait meilleure opinion Je mon cerveau que je ne méritais; il a voulu à toute l'orcc me faire régente avec mon fils'. Dieu soit loué qu'il n'en ait point été ainsi! je sciais bien vite devenue folle... Le roi avait coutume de dire : « Madame ne peut souffrir les mésalliances; elle s'en moque toujours. »
14 septembre 1717.
Lorsque l'abbé deTessé eut démontré au pape que ses gens avaient jn^é sans lire nos papiers, et qu'ils avaient reçu cinquante mille écus du grand-duc pour me faire perdre mon procès, le pape se mit à pleurer et dit : « Ne suis-je donc pas bien malheureux d'ayoir à me confier à de pareilles gens? » Cela montre bien quel homme c'est que ce pape.
15 septembre 1717.
Mon fils connaît bien la musique ; il a composé deux ou trois opéras qui sont tous fort jolis. Son capitaine des gardes, La Fare, en a fait les paroles2.
1 II est permis de révoquer en doute cette assertion. Louis XIV connaissait certainement combien sa belle-sœur était peu au fait des affaires publiques, indiscrète et incapable d'une application soutenue. Elle aurait mandé à tous ses correspondants les secrets de l'État.
2 Charles-Auguste , marquis de La Fare , mort en 1 7 1 2 ; ses poésies peu nombreuses ont un caractère de douce insouciance et d'aimable gaieté. L'opéra de Pcnlhce est un de ceux dont le duc d'Orléans lit la musique.
Le petit roi a été désespéré lorsque Mme de Ventadour l'a quitté; elle lui a dit : « Sire, je m'en vais revenir ce soir, soyez bien sage en mon absence. — Non, ma chère maman, dit-il, si vous me quittez. » Il ne s'est pas du tout occupé des autres femmes.
17 septembre 1717.
Ce qui corrigea Mme la Dauphine, ce fut le mariage de Mme de Berri. Elle vit que cette jeune personne ne se faisait pas aimer, et que tout allait de travers ; elle conçut alors le désir de mener une autre conduite que sa cousine et de se faire estimer ; elle changea donc tout à fait de conduite, se retira en elle-même, et devint aussi raisonnable que précédemment elle l'avait été peu: elle avait beaucoup de jugement; elle connaissait parfaitement ses défauts , et elle sut s'en corriger d'une façon étonnante.
17 septembre 1717.
Mme de Berri plaisante souvent elle-même sur sa figure et sur sa taille. Elle a de l'esprit, ce n'est pas douteux, et elle n'est pas du tout difficultueuse. Elle a la chair ferme, ses joues sont dures comme une pierre. Si elle avait été bien élevée , elle aurait bien tourné, car elle a bon cœur et de la capacité.
Paris, 19 septembre 1717.
Jen'avais jamais su que vous eussiez quelques réclamations à adresser à mon fils; pourquoi avez-vous si longtemps gardé le silence à cet égard? Il est fort
naturel que chacun réclame ce qui peut lui être dû, mais la difficulté est de payer toutes les dettes du Ira roi; elles se montent à plus de deux cents millions; il s'écoulera du temps avant que cette somme se trouve. Ne doutez pas qu'à l'occasion je ne parle de mon mieux en votre faveur, niais vous faites bien de ne pas remettre vos inléièts dans mes mains, car personne au monde n'entend les affaires moins que moi.
L'électrice palatine est maintenant en Italie. J'ai reçu hier une lettre de notre duchesse de Modènc; elle m'écrit que lorsque l'eleeli ice est arrivée à Trente, elle y a trouvé une cour entière que son père a envoyée à sa rencontre : deux cents gardes nobles et quatre dames du plus haut rang. Je savais que sa mère ne voulait pas permettre qu'elle traversât la France, et en cela elle avait bien raison ; la France n'est pas du tout le pays qui convient aux électeurs et aux électrices; ils y sont comme le poisson hors de l'eau, et ils y font une sotte figure. On dit que lorsque la princesse a vu chez; ceux qui l'attendaient un air si pauvre et des costumes si singuliers, elle a beaucoup pleuré.
21 septembre 1717.
J'ai beaucoup entendu parler de M. de Bernstorf par
une personne qui, précédemment, ne l'avait pas jugé
défavorablement, par la duchesse de Mecklenbourg,
qui était sœur du duc de Mecklenbourg ' ; elle m'en a
1 Les recueils manuscrits contiennent diverses chansons relatives à ce personnage qui séjourna quelque temps à Paris; nous nous en tiendrons à un seul couplet :
Ventadour et Mecklenbourg Sont toujours tout seuls au cours;
fait un grand éloge; elle prétendait que c'était elle qui l'avait donné au duc George-Guillaume.
22 septembre 1717.
Le vice d'aimer les jeunes garçons est la plus grande passion du duc deVillars; votre cher oncle, le joli prince d'Eisenach, voulut une fois lui faire donner des coups de bâton, parce qu'il lui avait fait une déclaration d'amour. La maréchale de Villars court beaucoup après le comte de Toulouse; mon fils est aussi fort dans ses bonnes grâces, mais il n'est pas discret. Le maréchal de Villars vint un jour me rendre visite, et comme il prétendait se connaître en médailles, il me demanda à voir les miennes. Baudelot ' , homme très-honnête et savant, qui en a la charge, fut obligé de les lui montrer; ce n'est pas l'homme le plus avisé, et il n'est guère au fait de ce qui se passe à la cour. 11 avait fait une dissertation sur une de mes médailles, pour prouver, contre d'autres savants, que la tète à cornes qui y est figurée, est celle de Pan et non pas de Jupiter Ammon. Pour prouver son érudition, le bon Baudelot dit à M. de Villars : « Ah! monseigneur, voici une des
Ce n'est pas que l'amour Leur tracasse la cervelle, Mais c'est qu'à la cour On les fuit comme des ours.
1 Charles-César Baudelot de Dairval, né en 1648, mort en 17 22. Il consacra sa vie à l'étude de l'antiquité, et en 1705 il fut admis à l'Académie des Inscriptions. Son livre de V Utilité des voyages, publié en 1 686, a été plusieurs fois réimprimé. Boze prononça son éloge, inséré dans les Mémoires de V Académie des Inscriptions, t. V. Voir aussi les Mémoires de Nicéron, t. XVII.
plus telles médailles que Madame ait; c'est le triomphe de Cornifieius : il a toutes sortes de cornes. C'étail un grand général comme vous, monseigneur. 11 a
les cornes de .limon et de Faune. Cornifieius, comme vous savez, monseigneur, était un général habile. » Je l'interrompis : « Passons, lui dis-jc; si vous vous arrêtez à chaque médaille, vous n'aurez pas assez de temps pour les montrer toutes. » Mais, plein de son sujet, il répondit : « « Ali! madame, celle-ci en vaut bien une autre. Cornifieius est, en vérité, une des plus rares médailles du monde. Considérez-la, madame, regardez ; voilà Junon couronnée qui couronne ce grand général. » Quelque chose que je pusse dire, je n'empêchai point Baudelot de parler de cornes au maréchal. « Monseigneur, reprit-il, se connaît en tout, et je voudrais bien lui faire juger si j'ai raison de dire que ces cornes sont plutôt celles de Faune que de Jupiter Ammon. » Toutes les personnes qui étaient dans la chambre se. tenaient pour ne pas éclater de rire. Quand mi l'eût t'ait exprès, on n'aurait pu s'y prendre plus fortement. Quand le maréchal fut parti, je me mis à rire aussi. J'eus bien de la peine à convaincre Baudelot qu'il avait mal fait.
23 septembre 1717.
Mon tils a eu de la Desmarest une petite fille; elle aurait bien voulu lui mettre sur le corps un autre enfant, mais il a répondu : « Non, celui-ci est trop arlequin. » Elle lui demanda ce qu'il voulait dire par là; il répondit : « Il est de trop de pièces différentes. » Je ne sais pas si elle ne l'a [tas donné à l'électeur de 15a-
vière, qui y avait aussi travaillé de son côté, et auquel cela a coûté la plus belle et la plus magnifique tabatière qu'on puisse voir; elle était garnie de gros diamants.
Mon fils aîné s'est appelé le duc de Valois ; mais comme ce nom est malheureux, Monsieur n'a pas voulu que mon second fils le portât, c'est pourquoi il a reçu le nom de duc de Chartres, qu'il a porté jusqu'à la mort de son père; alors il a pris le nom de duc d'Orléans, et son fils est devenu duc de Chartres.
24 septembre 1717.
La mère du prince de Conti se fait bâtir un hôtel fort loin de celui de son fils. Lorsqu'ils sont bien ensemble, on renvoie les ouvriers ; mais lorsqu'ils sont brouillés, on presse l'ouvrage avec une vigueur toute nouvelle, de sorte que le public est toujours en mesure de voir sur quel pied la princesse et son fils sont ensemble.
Nos princes n'ont point de costume particulier ' lorsqu'ils vont au parlement ; ils sont simplement en manteau, ce qui, selon moi, a l'air tout à fait bourgeois, d'autant plus qu'ils portent aussi le collet sans cravate. Les membres de la maison royale n'ont point
1 On peut consulter sur les détails que donne Madame, le Cérémonial françois, par Godefroy, HÏ49, 2 vol. in-folio ; cet ouvrage curieux est resté inachevé; la bibliothèque de l'Institut possède le manuscrit du tome III, contenant les pompes funèbres; elle garde aussi tous les matériaux recueillis en 106 volumes pour la composition de ce Cérémonial.
de prérogative sur les autres ducs qui sont admis à siéger au parlement, si ee n'est pour les sièges et parce qu'ils peuvent traverser le parquet, ee qui est interdit à toute autre personne. Quand le président leur parle, il ôte son bonnet, mais il parle couvert à tous les autres assistants, ('.'est là le sujet d'une grande querelle «pie les primes du sang ont eue avec les bâtards (du roi). Les présidents au parlement ont de longues robes couleur de feu, et autour du cou elles sont doublées d'hermine.
11 est certain que la comtesse de Soissons, Angélique-Cunégonde, fille de François-Henri de Luxembourg, a beaucoup de vertu et de capacité, mais, comme tout le monde, elle a aussi des défauts. On peut bien dire d'elle que c'est une pauvre princesse. Son mari, Louis-Henri, chevalier de Soissons, était fort laid ; il avait une longue figure, les yeux très-près du nez, et un nez horriblement long et fait comme un nez d'épervier; il était jaune comme un citron; il avait la bouebe trop petite pour un homme et pleine de dents gâtées, et il sentait affreusement mauvais; il avait de grosses vilaines jambes , les genoux et les pieds en dedans ; il avait une très-mauvaise démarebe et saluait fort mal; nulle grâce dans ses manières; il était plus petit que grand; il avait de beaux cbeveux et en grande quantité : tel était le comte de Soissons. Mais lorsqu'il était enfant il était fort bien; j'ai vu de ses portraits faits à cette époque. Si le iils de la comtesse de Soissons lui avait ressemblé, il aurait été fort joli, car tous ses traits sont fort beaux; les yeux, la bouche et le tour du visage ne peinent être mieux ; le
nez est un peu trop gros, et la peau n'est pas fine.
Quiconque ressemble de figure au prince Eugène ne peut certes pas être beau ; il est encore plus petit que son frère aîné; tous ces frères, excepté le prince Eugène, n'ont pas valu grand" chose. Le prince Philippe, qui était le second frère, était aussi un singulier personnage; il est mort à Paris de la petite-vérole. Il était très-blond et très-laid ; il avait mauvaise grâce et il avait toujours l'air effaré ; il avait un grand nez d'épervier, une grande bouche avec de grosses lèvres pendantes. Je le trouvai aussi laid que son frère aîné. Un troisième frère, qu'on appelait le chevalier de Savoie, s'est tué en tombant de cheval. Le prince Eugène était le plus jeune de tous ces princes. 11 y avait deux sœurs qui étaient toutes deux laides; l'une est morte, l'autre est encore en Savoie dans ce moment. L'ainée avait la figure d'un monstre, et de plus elle était naine ; elle a jusqu'à sa mort mené une conduite fort déréglée; elle s'est enfuie avec un abbé qui s'appelait l'abbé de Bourlie, et qui était un vaurien et un extravagant. 11 l'a épousée à Genève, et ensuite il l'a quittée sans façon. Enfin elle est morte.
Lorsque le prince Eugène était jeune, il n'était pas très-laid; il s'est enlaidi en vieillissant; il n'a jamais eu bonne mine ni l'air noble ; il n'a pas de vilains yeux, mais son nez gâte sa figure; il a deux grandes dents qui lui sortent de la bouche; il est toujours malpropre, et il a des cheveux gras qu'il ne frise jamais.
1" oclubre 1717.
On ne veut pas convenir ici que l'ambassadeur de
DE MADAME LA DUCHESSE b'ORLÉANS. :>2.">
Perse ait été un fourbe; c'était un homme de piètre mine, voilà ce qui est sûr, mais il avait de L'esprit. Sou audience a été quelque chose vraiment magnifique. Il avait l'ait mettre dans une caisse une femme mariée qui était grosse île ses œuvres, après lui avoir t'ait abjurer le christianisme. Le mari c'était pas non plus un personnage fort recommandante, c'était un bâtard du premier aumônier de mou Sis, L'abbé de Grancey, qui avait toujours eu chez lui un petit sérail. L'ambassadeur avait demandé que personne n'ouvrît la caisse percée de trous où il avait fait emballer cette femme; il dirait qu'il y avait dans cette caisse des livres écrits par le prophète Mahomet, et qui' seraient souillés si des chrétiens s'avisaient d'\ toucher; mais on n'a pas tenu compte de sa recommandation, et la dame fui déeou\crte. On prétend qu'on lui a donné dix mille louis d'or, mais c'est ce que je n'ai pu croire1.
1er octobre 1717.
Ce n'est point par jalousie pour sa sœur que ma petite-tille se fait religieuse, mais de crainte d'être tourmentée par sa mère et sa sœur qu'elle redoute fort, et en ceci elle n'a point tort. Elle n'aime point les personnes qui sont en grande faveur auprès de sa mère, et elle ne peut se résoudre à les llatter; elle ne fait pas grand cas non plus des frères de sa mère; telle est la source de leur zizanie.
3 octobre 1717.
Il est vrai que le roi a dit à Louvois des choses dures,
1 L'authenticité de cette ambassade de Perse est un problème historique. Voir les mémoires de Duclos, 1808, t. I, p. 134.
mais il n'est pas vrai qu'il ait voulu le frapper : le roi en était incapable. Louvois était un diable, rude et impertinent, mais il a servi le roi avec babileté et fidélité et mieux que tout autre, sans s'oublier cependant luimême, car il a grandement fait sa main. Il s'était fait exécrer de tout le monde par sa brutalité et ses réponses grossières. Il n'avait aucune politesse et il était détestable ' .
5 octobre 1717.
Mme la Princesse, qui est née et qui a été élevée ici, n'a pu avoir autant de répugnance que moi pour le mariage de son fils avec une bâtarde (du roi) ; mais elle s'en est bien repentie depuis... On ne peut mener une conduite plus régulière que la sienne.
5 octobre 1717.
Ce qui montre qu'on ne peut échapper à sa destinée, c'est que le roi a épousé la vieille guenipe. Longtemps avant qu'il ne connût la Scarron, il disait un jour à MM. de Créqui et de La Rochefoucault : « L'astrologie est bien fausse; on a fait mon horoscope en Italie % et
1 C'est ce que disait un chansonnier de l'époque : Il est toujours furibond, Le compère, le compère, Il est toujours furibond, Et va par sauts et par bonds.
Quant au soin que Louvois prit de sa fortune personnelle, le témoignage d'un contemporain s'accorde avec celui de Madame: « Le marquis de Louvois a amassé des richesses infiniment plus grandes que son père (Le Tellier ), quoiqu'on les fasse monter à vingt millions » ( Brienne, Mémoires, t. II, p. 275).
5 Henri IV fit tirer l'horoscope de Louis NUI p;ir son mé-
DE MADAME i. \ DUCHESSE D'ORLÉANS. 327
on me mande qu'après avoir vécu très-longtemps, je dois aimer une vieille p....n jusqu'au dernier jour de ma vie. Y a-t-il grande apparence à cela?» 11 riait à s'en rendre malade, cl cependant la chose est arrivée.
G octobre 1717.
Mon Bis prétend que sa lille n'a sur lui aucune inlluenee... Quoiqu'il parle bien des choses de science, on voit facilement que cela ne lui cause aucun plaisir, el au contraire lui donne de l'ennui. .le lui en ai souvent l'ailla remarque; il convient qu'il a d'abord grande envie de tout connaître, mais sitôt qu'il connaît ce qu'il étudiait, il n'y trouve plus nulle satisfaction.
8 octobre 1717.
L'abbé do Saint-Albin meurt de chagrin île ne pas être légitimé; mon tils lui préfère l'enfant de la Séry. 11 ne veut pas le reconnaître parce qu'il est fils de la Florence, qui a mené une conduite des plus déréglées; il craint qu'on se moque de lui en le voyant reconnaître tant d'enfants différents. L'ahhé Dubois est l'ennemi juré de Saint-Albin, et il a beaucoup l'ait pour empêcher mon fils de le reconnaître. Le chevalier d'Orléans est fort joli, mais un peu moqueur; il contrefait tout le monde; il tient cela de sa mère.
decin Larivièrc. On eut grand soin de tenir un astrologue caché près de la chambre d'Anne d'Autriche, quand elle mit Louis XIV au monde. Un horoscope manuscrit de ce monarque se conserve à la Bibliothèque de Lyon. 11 existe un livre peu commun : L'Horoscope de Louis XIV prédit par l'oracle François; Paris, 1G52 (par Mengau); le thème de nativité du roi est sur le titre.
8 octobre 1717.
Quand le duc de Créqui voyait une femme qui lui paraissait légère, il disait : « Je ne voudrais pas avoir perdu ce que celle-là cherche ' ! »
J'ai eu le malheur de fâcher le margrave Jean-Fré-
1 C'est pour Créquy, tué à la bataille de Luzara en 1702, que fut fait ce joli couplet:
Si j'avois la vivacité
Qui fait briller Coulange ; Si j'avois aussi la beauté
Qui fit régner Fontange.
Ou si j'étois comme Conti ,
Des grâces le modèle, Tout cela seroit pour Créqui,
Dût-il m'ètre infidèle.
Ces vers eurent un grand succès, et les recueils manuscrits en présentent des imitations assez nombreuses ; nous en citerons deux couplets :
De Villeroy et de Grammout,
Si j'avois la figure^ La naissance de Châtillon,
Et l'esprit de Voiture, Si j'étois comme Marcillac,
Du roi l'ami fidèle, Tout cela seroit pour Vaillac,
Et seroit peu pour elle
MUe de Vaillac était une des belles personnes de l'époque. Ces couplets en inspirèrent un autre dont le sel consiste dans les contre-vérités qu'il exprime :
De Gesvre et de Villeroy
Si j'avois la naissance, Autant d'esprit qu'en a Caroy,
De Fiesque la prudence, La probité du gros Broussin,
De Cessac la droiture, Ce seroit trop pour la Certain {actrice de l'Opéra),
Et peu pour la Rambure.
déric d'Anspach. 11 m'apporta une lettre de feu mon Frère el de sa femme; mon frère me recommandait d'assister Son Altesse le margrave <le nus conseils H de faire pour lui comme pour mon propre frère, car il l'aimait si fort qu'il le regardait comme an antre luimême. l'en conclus que je lui rendrais service en lui donnant les conseils que j'aurais donnés à mon frère. Il n'y avait pas trois mois que sa première femme était morte; il était donc encore en grand deuil. Je demandai au margrave ce qu'il venait l'aire en Fiance; il me répondit qu'il y passait pour se rendre en Angleterre, et qu'il désirait, avant son départ, taire sa cour au roi. Je lui dis : «Votre Altesse a-t-elle quoique chose à traiter avec le roi? a-t-elle des affaires donl elle a besoin d'entretenir Sa Majesté?» Il me dit que non, qu'il n'avait rien à demander; je lui répondis : « Si j'osais, je conseillerais à Votre Vitesse d'envoyer auprès du roi la principale personne de sa suite, et défaire complimenter Sa Majesté en lui faisant savoir que Votre Altesse se rend en Angleterre et qu'elle n'aurait pas manqué de faire sa cour, mais qu'étant en grand deuil, à cause de la mort de son épouse, elle croit devoir, par respect, ne pas se montrer devant Sa Majesté dans un appareil aussi lugubre, » Il répondit : « Je voudrais bien aller droit au bal, car j'aime la danse; mais, pour y aller, il faudrait que j'eusse été présenté à Sa Majesté. — Pour l'amour de Dieu, dis-je, que Votre Altesse n'aille pas au bal; ce n'est pas l'usage ici; Votre Aise rendra ridicule, d'autant plus que le maréchal de Grammont, qui l'a conduite chez le roi il y a quelques années, a dit qu'elle n'avait rien trouvé digne
d'éloge en France qu'un petit chardonneret qui était dans le cabinet du roi et qui sifflait des airs. Je conseillerai donc à Votre Altesse de ne pas aller vers le roi et de ne pas aller au bal. » Il se fâcha beaucoup, disant qu'il voyait bien que je reniais les princes allemands, et que je ne voulais pas les laisser présenter au roi. Je dis que mes intentions étaient bonnes, et que je l'avais conseillé comme si c'eût été mon propre frère. Il s'en alla tout en colère et se rendit chez le maréchal de Schomberg, et il se plaignit de moi. Le maréchal voulut savoir ce que j'avais dit, le margrave le lui répéta mot pour mot. Le maréchal convint que je n'avais pas mal conseillé, et il fut de mon avis; mais cela ne servit à rien. Le margrave persista à vouloir être présenté au roi ; il s'y fit conduire par le maréchal, et, le lendemain, il alla au bal. Il était bien paré, portant le petit deuil, avec des dentelles blanches sur du noir, de beaux rubans bleus, de belles dentelles blanches et noires, et des rheingraves, qui vont trèsbien à quiconque a une jolie taille; c'était une trèsbelle parure, mais elle ne convenait pas à un veuf qui est dans le premier temps du deuil, et cela fit rire. Il prétendait s'asseoir dans le cercle du roi où personne ne s'asseoit que les membres de la famille royale, jusqu'aux petits-enfants de France; les princes du sang même ne peuvent s'y asseoir, à plus forte raison les princes étrangers. Dès lors Son Altesse commença de se repentir de ne pas m'avoir crue, et elle partit dès le lendemain matin.
Paris, 9 octobre 1717.
Nous n'avons guère de nouvelles. Vous devez savoir
que le pape a lait arrêter, à Bologne, lord Peterbo-
rough. ' ; personne n'en sait la raison ; il s'est promené quatre jours déguisé en femme; avec beaucoup de talent, cet homme agit souvent comme un fou. On lui a demandé s'il était vrai que le roi d'Angleterre eût donné des ordres pour faire assassiner le chevalier de Saint-George; il a répondu que non et que le roi George était incapable de donner de pareils ordres, mais que le prince de Galles eu serait bien capable.
Des couvents ne vont pas du tout à notre bonne ville d'Heidelberg; je vois avec regret qu'on donne aux capucins le bâtiment qui est dans le faubourg auprès du jardin. On appelle ici les capucins les laquais des jésuites, car ils font toujours ce que ceux-ci veulent. Tous les jésuites sont aussi détestés à Paris que dans le Palatinat.
1 Voir Saint-Simon, t. XXX, p. 130. Charles Mordaunt , comte de Peterborough, un des plus illustres généraux de l'Angleterre à l'époque des guerres de la Succession. Il s'était rendu en Italie pour rétablir sa santé, lorsqu'il fut arrêté à Bologne, le 11 septembre 1717, d'après les ordres donnés par le pape Clément XI, de s'assurer de tous les étrangers qui se trouveraient dans le voisinage d'1 rbin, où résidait alors le Prétendant, menacé, disait-on, par des complote. Né avec une imagination exallée et une activité infatigable, lord Peterborough se conduisait fort peu comme le reste des hommes. Il prétendait luimême qu'il avait vu plus de rois et de postillons qu'aucune autre personne en Europe. On peut juger de la liberté qu'il mettail .i i \[ rimer ses idées, par ce qu'il disait de lui-même et du général français qui lui était opposé en Espagne : « ÎSous sommes de grands ânes de combattre pour deux gros benêts. » On a publié récemment les Memoirsof Charles Mordaunt, cari Peterborough , wtth sélections Jfoms lus correspondance, Londres, 1863, 2 vol. in-8.
11 octobre 1717.
Le prince Ragotzky ' a de grandes obligations à sa femme, car elle lui a sauvé la vie et l'a fait évader de prison. Lorsqu'on a voulu lui dire des choses un peu fortes contre elle, il a répondu : « Elle m'a sauvé d'avoir la tête tranchée; après cela, il ne m'est plus permis de m'informer de ses actions ; c'est pourquoi on me fera plaisir de ne pas m'en parler. »
12 octobre 1717.
La reine d'Angleterre, femme de Jacques II, était trop bien avec Mme de Maintenon pour qu'on puisse croire que le feu roi ait été amoureux d'elle. J'ai vu un livre intitulé : Y Ancien bâtard protecteur du nouveau 2,
1 François-Léopold Ragotzki , prince de Transylvanie ; après avoir longtemps lutté contre l'Autriche à la tête des Hongrois soulevés, il vint en France en 1713, il se retira dans la maison des Camaldules deGrosbois et, éloigné sur la demande de l'empereur, chercha un refuge en Turquie; il y mourut en 1735. Saint-Simon en parle tort au long, t. XIX, p. 182. Sa vie a été écrite par Lenoble, Paris, 1737, et elle vient d'être l'objet d*une publication de J. Einhorn : F. RaLoczy, Historisches charakterbild, Leipsig, 1854. ,
2 Voici le titre de ce libelle devenu rare : l'Ancien bâtard protecteur du nouveau, ou la Prostitution de la Reine pour la protection du prince de Galles, traduit de l'anglais (sans indication de lieu), 1702, in- 12. Ce livret manque sur les catalogues de quelques-unes des collections les plus riches en écrits de ce genre. Au verso du titre, on lit ces vers:
Sur cette épineuse matière, N'en disons guère et qu'il soit bon; J'aperçois Louis de Bourbon, Gagnons la porte de derrière; C'est un très-digne souverain, De plus, il est sur son terrain,
qui raconte une galanterie entre la reine «'t le père La Chaise; c'était un vieillard de quatre-vingts ans qui avait l'air d'un âne, de longues oreilles', une grande
Malheur à qui le scandalise; J'ai des pensers bien différents ; S'il est fils aîné de l'Église, Le cardinal est de ses parents.
A la fin les suivants :
Tout prendre sans rien rabattre
Sur un peuple qui meurt de faim, A.
C'est être fils de Mazarin,
Non petit-fils de llenri -Quatre.
1 Ces longues oreilles sont en effet ce qui frappe dans le portrait du père La Chaise, portrait qui fait partie d'un recueil de gravures publiées en Hollande en 1691, sous le titre de : Les Héros de la ligue, ou la Procession monacale conduite par Louis XIV. Ces figures ont été reproduites dans les Mémoires ■ e M. de Maurepas publiés par Soulavie en 17 92, et dans le Musée de la Caricature, 1834, livraisons 36 et suivantes. Audessous du portrait en question est placé un quatrain :
David pécha, Nathan lui dit, .Mais moi j'absous et je pardonne, Par là j'avance ma personne, Et à ma secte enfin je donne du crédit.
Les calomnies dont parle Madame ont été reproduites dans ['Histoire secrète des amours du Père La Chaize, Cologne (Hollande), 1702. L'auteur de. ce roman satirique avait donné, quelque temps avant , le récit , non moins fait à plaisir , de la conduite politique de ce personnage important; V Histoire du Père La Chaize, publiée en 1693, obtint rapidement plusieurs éditions; les deux ouvrages forment les deux premiers volumes d'un recueil anti-jésuitique, publié en 1719, sous un titre bizarre : Jean danse mieîix que Pierre; Pierre danse mieux que Jean-, ils dansent bien tous deux; 5 vol. in- 12.
Parmi les écrits dirigés contre le Père La Chaise , on peut citer encore : Le prince assis sur une chaise dangereuse, ou le Ro>j T.-C. i très-chrétien se confiant en un jésuite qui le
bouche, une grosse tête, une longue ligure; c'était bien mal imaginé. Ce libelle était encore moins cligne de foi que celui qui concerne le feu roi1.
12 octobre 1717.
Mme la Duchesse la jeune ne vaut pas grand'chose; elle est cause, par sa fausseté, que M. le Duc n'a pas épousé une de mes petites-filles ; elle se mit en avant comme si elle voulait faire ce mariage, elle empêcha Mme de Berri, qui était sa bonne amie, d'en parler, et elle travailla pour elle-même.
17 octobre 1717.
Le feu roi a contracté beaucoup de dettes2, parce
trompe, Cologne, 1689. C'est un recueil assez rare de pièces en vers et en prose, et l'archevêque de Paris, François de Harlay, s'y trouve tout aussi maltraité que le confesseur du roi.
Né en 1 624, ce jésuite avait plus de soixante-cinq ans lorsque la reine d'Angleterre vint en France ; il est aisé de comprendre d'ailleurs que la malignité publique ne ménageait pas les confesseurs de Sa Majesté ; les recueils manuscrits nous offrent divers couplets sur le Père Annat qui exerça de 1054 à 1670 les bien délicates fonctions de directeur de Louis XIV ; nous nous bornerons à une citation fort courte :
Le père Annat est rude,
Et me dit fort souvent
Qu'un péché d'habitude
Est un crime fort grand ;
De peur de lui déplaire,
Je quitte La Vallière
Et prends la Montespan.
1 Louis XIII pavait lui-même avoir eu quelques doutes sur sa paternité tardive, car lorsque le nouveau-né lui fut présenté, il refusa de l'embrasser selon l'usage. Cet auront altéra la santé de la reine au point de mettre sa vie en danger.
2 Rien ne donne mieux l'idée de l'état des finances, à la
qu'il ne voulait rien retrancher de son luxe; il a aussi emprunté beaucoup d'argent, et ceci a été la cause des plus grandes malversations de la pari des gens d'affaires et des partisans, car lorsqu'un son avait été prêté au roi, ils en faisaient* d'accord avec leurs créatures» une pistole; grâce à leurs friponneries, qu'aucun frein ne retenait, ils se sont enrichis, mais le roi et le royaume sont devenus fort pauvres. Mon fils se donne jour et nuit beaucoup de peine pour tout remettre en bon état, et personne ne lui en sait gré; il a beaucoup d'ennemis, qui répandent contre Lui toutes sortes d'affreuses menaces et qui font tout ce qu'ils peuvent pour exciter contre lui la haine du peuple, ce qui leur réussit aisément, surtout parce qu'il n'est pas bigot. Il est si peu intéressé qu'il n'a pas touché ce qui lui revienl comme régent; il n'en a pas pris un liard, quoiqu'il ait de grands besoins, à cause de ses nombreux enfants. Le jeune roi a autour de lui des gens qui sont très-mal disposés à l'égard de mon fils, un surtout', quoiqu'il soit son beau-frère, mais c'est le plus faux des hypocrites; il a l'air de vouloir manger les images de tous les saints, mais ce n'en est pas moins
mort de Louis XIV, que l'aveu fait par son successeur (Édit du 7 décembre 17 15) : « A notre avènement à la couronne, il n'y « avait pas le moindre fonds, ni dans le trésor royal, ni dans « les recettes, pour satisfaire aux dépenses les plus urgentes; « nous avons trouvé le domaine de notre couronne aliéné, les « revenus de L'État presque anéantis, les Impositions ordinaires « employées par avance, une multitude de billets d'ordonnances « et d'assignations anticipées de tant de natures différentes, et « qui montent à des sommes si considérables, qu'à peine on « peut en faire la supputation. »
1 Le duc du Maine.
le plus méchant, homme qui soit sur la terre. Du temps du roi, lorsqu'il ilattait quelqu'un et lui parlait avec bonté, c'était la preuve qu'il lui avait joué un mauvais tour. Il a contribué à faire renvoyer sa mère de la cour, afin de faire plaisir à la vieille {Maintenons et il voulait si bien empêcher qu'elle ne reparût à Versailles, qu'il fit jeter ses meubles par la fenêtre. Vous pouvez facilement imaginer de quoi est capable un homme de cette humeur. Je le crains pour mon fils comme le diable, et je trouve que mon fils ne se tient pas assez sur ses gardes à cet égard. La vieille lui en veut à la mort; tout le mal qu'on dit de cette femme diabolique est encore au-dessous de la vérité ' .
1 II existe contre Mrae de Maintenon des écrits assez nombreux; les recueils manuscrits contiennent des fragments restés inédits; nous leur emprunterons quelques passages.
« Notre père qui êtes à Marly, votre nom n'est pius glorieux; « votre volonté n'est faite ni sur la terre, ni sur la mer ; rendez- « nous aujourd'hui notre pain , parce que nous mourons de « faim ; pardonnez à vos ennemis qui vous ont battu, mais ne, ce pardonnez pas à vos généraux, et ne nous induisez pas en « tentation de changer de maître , mais délivrez-nous de la « Maintenon. »
Dans un noël , t. XI, p. 209 de la collection Maurepas, il se trouve sur Mme de Maintenon deux vers tellement audacieux, sans doute, qu'ils ont épouvanté le copiste, il les a laissés en blanc. Voici quelques passages que l'on peut transcrire:
David à l'amour succomba, Salomon devint idolâtre, Pour Omphale Hercule fila, Antoine aima trop Cléopâtre ; Mais les maîtresses de ces grands N'avoient point soixante-quinze ans.
Quarante ans, femme, veuve ou fille, A la cour ainsi qu'à la ville,
DE MADAME LA DUCHESSE IHUtl.EANS. 337
Paris, 20 octobre 1717.
Si vous veniez [ci, je suis sûre que vous ne vous y plairiez pas; la débauche est générale et vraiment affreuse. La princesse de Galles no m'a pas encore annoncé la mort de la duchesse d'Eisenach, qui s'était faite piétiste; «elle secte n'était pas du tout mon fait. La duchesse d'Hanovre m'écrit que Langallerie est mort de faim, il est reste vingt-un jours sans boire ni manger. En mourant il n'a point recommandé son âme
La Haintenon nous a servi ;
Nul à présent ne la réclame,
Et l'on ne »oit 'lue son mari
Qui veuille encor l'avoir pour femme.
Le roi se retire à Uarly, Et d'amant il devient mari ; II fait ce qu'on doit à son âge; C'est du vieux soldat le destin, En se retirant au village, D'épouser la vieille p....u.
Peut-on, sans être satirique, Rire d'un règne aussi comique?
Voyez cette sainte p....n, Comme elle gouverne l'etnpire !
Si nous ne mourions pas de faim, Il en faudroit crever de rire.
Du papier pour ducat, Un bigot pour Turenne, Une p....n pour reine, Mon Dieu, l'étrange cas !
Ne m'entendez-vous pas?
On eut recours à un assez pauvre jeu de mots pour se moquer de la favorite, qu'au début de sa puissance on avait spirituellement désignée sous le nom de Mme de Maintenant :
Au Dauphin irrité de voir comme tout va,
Mon fils, disoit Louis, que rien ne vous étonne,
Nous maintiendrons notre couronne ;
Le Dauphin répondit : Sire, Haintenon l'a.
à Dieu ; mais, se voyant près de sa fin, il a pris le portrait de sa femme et lui a parlé avec une telle tendresse, qu'il a fait venir des larmes à tous les assistants. C'est une mort bien triste, et l'objet d'une telle passion en était bien peu digne, car son infidélité était notoire et des plus scandaleuses.
22 octobre 1717.
Mon fils n'est ni joli ni laid, mais il n'a pas du tout les manières propres à se faire aimer; il est incapable de ressentir une passion et d'avoir longtemps de rattachement pour la même personne. D'un autre côté ses manières ne sont pas assez polies et assez séduisantes pour qu'il prétende à se faire aimer. Il est fort indiscret et raconte tout ce qui lui est arrivé; je lui ai dit cent fois que je ne puis assez m'étonner de ce que les femmes lui courent follement après; elles devraient plutôt le fuir. 11 se met à rire et me dit : « Vous ne connaissez pas les femmes débauchées d'à présent. Dire qu'on couche avec elles, c'est leur faire plaisir. »
Paris, 24 octobre 1717.
J'ai connu une dame qui, par suite de sa jalousie à l'égard de son mari, avait perdu la raison, au point qu'elle assassina ses deux frères qu'elle aimait beaucoup; elle jouait fort bien de la guitare, et lorsqu'elle avait un de ses accès de fureur, on lui donnait une guitare, et dès qu'elle l'accordait et qu'elle se mettait à en jouer, elle redevenait calme. Langallerie s'était brouillé ici avec le ministre : il avait fait imprimer un livre pour montrer que le ministre de la guerre
ni". MADAME I.A DUCHESSE D'ORLÉANS. 339
avait trahi le roi; il l'ut très-irrité de voir qu'on ne lui donnait pas l'avancement auquel il prétendait, el que d'autres lui étaient préférés; il prit sein congé <■! passa chez l'empereur.
En France el en Angleterre, les ducs et les lords ont un orgueil tellement excessif qu'ils croient être au-dessus de toul ; si op les laissait faire, ils se regarderaient comme supérieurs aux princes du sang, et la plupart d'entre eux ne sont pas même véritablemenl nobles1. J'ai une fois joliment repris un de nos ducs. Comme il se niellait à la table du roi, devanl le prince de Deux-1'onis, je dis l« »ui haut : « D'où vient que M. le duc de Saint-Simon presse tant le prince de Deux- Ponts? a- t-il envie de le prier de prendre un de ses iils pour page?» Tout le monde se mit si fort à rire, qu'il fallut qu'il s'en allât*.
1 Cette assertion n'est pas tout a fait dépourvue d'exactitude, mais son examen exigerait des détails qui ne peuvent trouver place dans cette note. L'idée émise par Madame a été reprise avec beaucoup d'emportement révolutionnaire dans un écrit de Dulaure : Liste des noms de famille et patronymiques des ci-devant ducs, marquis, comtes, etc. Cette satire, hérissée de mensonges et d'erreurs, fit beaucoup de bruit et de scandale en 1790, et elle reparut avec diverses modifications, sous deux ou trois titres différents. M. Paul Lacroix en a entrepris une réfutation forte de science et de (ails. (Voir les Dissertations sur quelques points curieux de l'Histoire de France, Paris, 18 il, n° X.
1 On comprend que Saint-Simon ne se soit pas soucié de consigner dans ses volumineux Mémoires le récit d'une anecdote qui blessait sa vanité. Elle était excessive, et on a pu dire avec raison qu'en France il ne voyait que la noblesse, dans la noblesse que les ducs et pairs, et parmi les ducs et pairs que lui. Ce n'est pas ici le moment d'apprécier tses écrits sans lesquels
Lord Peterborough ne veut pas sortir de prison jusqu'à ce qu'il ait obtenu réparation de l'affront qui lui a été fait. Moi, si j'étais en prison, et qu'on me laissât libre d'en sortir, je m'en irais au plus vite, et je dirais ensuite ce que je voudrais dire; mais avant tout, je reprendrais la liberté. Ce lord est un extravagant trèsdrôle; je crois qu'il aimerait mieux mourir que de se priver de dire ce qui lui passe par la tête et de faire des malices aux gens qu'il déteste.
25 octobre 1717.
Je n'ai jamais eu les manières françaises et je n'ai jamais pu les prendre ; j'ai même toujours tenu à honneur d'être une Allemande et de conserver les manières allemandes qui sont ici du goût de peu de gens.... Je n'ai pas à me plaindre publiquement de la conduite de la femme de mon fils, elle se conduit fort convenablement à mon égard.
28 octobre 1717.
Je ne mange en fait de soupe que de la soupe au lait, à la bière ou au vin ; je ne peux souffrir le bouillon, et je suis tout de suite malade s'il se trouve un peu de bouillon dans un des plats que je mange; mon corps
on connaîtrait mal le règne et la cour de Louis XIV. Renvoyons à un article de M. de Sismondi, dans la Revue encyclopédique, t. XL111 ; à deux articles dans la Revue française, n° XI, septembre 1829, et n°XV, mai 1830 ; à une notice de M. de Sainte- Beuve, Causeries du lundi, t. 111. M. Feuillet de Conches s'occupe depuis longtemps de réunir des notes, des documents, des matériaux four une édition nouvelle et soignée de ces Mémoires. (Voir le Bulletin de la Société de l'Histoire de France, 1845, p. 181, et 184C, p. 289.)
ni". MADAME I A M i Ml SSI I» ORI I WS. 3 1 1
enfle, l'ai des coliques, el il faut que je me fassi gner; des boudins el des jambons me remettenl l'estomac...
C'esl par pure affection que j'ai évité de prendre le pas sur feue PÉlectrice, mais j'ai fait une grande différence avec la duchesse de Mecklembourg ainsi qu'avec notre duchesse de Hanovre, et je n'ai pas hésité. Je n'ai pas voulu non plus passer devant Son Altesse ma mère, et j'aurais même porté la queue de sa robe, comme j'avais coutume de le faire dans mon enfance, mais elle n'a pas voulu le souffrir.... Lorsqu'il y avait de grandes tètes, Monsieur me taisait mettre du rouge; je le faisais à contre-cœur, car je n'ai jamais aimé la parure et je n'aime rien de ce qui me gêne.
29 octobre 1717.
L'abbé Perraull a fait une fondation en l'honneur
de la maison de Condé; il a réglé que, tous les ans, l'oraison de Monsieur le Prince serait prononcée dans l'église des Jésuites où son cœur est enseveli '. Je ne dirai pas de ce prince qu'il a gagné des batailles, qu'il s'est montré très-courageux à la guerre el très-timide a la cour; c'est chose connue de la France entière.
i« novembre 1717.
J'aime l'abbé de Saint-Albin et il le mérite, car d'abord il m'aime sincèrement et ensuite il se conduit
1 On a publié diverse? oraisons funèbres du prince de Condé ; celles de Bossuet et de Bourdaloue sont connues de tout le monde; celles que composèrent l'évéque de Chatons et Le père Martincau, l'une et l'autre composées en 1G87, rentrent dans la 'lasse très-nombreuse des livres que personne ne lit.
fort l)icn. Il a de l'esprit, il est raisonnable et il n'a point de sotte cagoterie. 11 n'est pas en faveur auprès de mon fds autant qu'il le mériterait, mais il est le meilleur garçon du monde, bien élevé, pieux et vertueux ; il est instruit, il sait beaucoup et ne s'en fait point accroire. 11 ressemble à feu Monsieur plus qu'à mon fils, mais l'on voit bien d'où il provient ; mon lils ne peut le renier ; il est bien dommage qu'il ne soit pas enfant légitime de mon fils.
2 novembre 1717.
L'abbé Dubois se trompe fort lorsqu'il pense que je crois qu'il n'a pas contribué au mariage de mon fils. Je suis persuadée que lui seul Ta fait. 11 est vrai qu'au commencement il était pour moi , mais après que la vieille l'eut mandé trois ou quatre fois auprès d'elle, il changea bien vite. Si depuis le roi l'a pris en haine, ce n'était pas pour cet objet , mais pour un tripotage où il s'était mêlé avec le père La Chaise. Monsieur était aussi mécontent de la chose que moi, mais le roi et la vieille guenipe le firent menacer de chasser ses favoris; cela le fit consentir à tout; il s'est repenti ensuite, mais il était trop tard.
3 novembre 1717.
Mme d'Orléans n'aime que ses parents du côté maternel1. Elle ne peut comprendre qu'il y ait plus
1 C'est ce que confirme Saint-Simon. « L'intérêt de M. du Maine effaçait tout autre dans son cœur et dans son esprit, et ce qui va jusqu'à l'incroyable, en même temps que c'est la plus exacte vérité, c'est que la béatitude anticipée de l'autre monde eût été pour elle en celui-ci, si elle avait pu voir le duc du Maine établi roi de France, au préjudice de son mari et de son fils, beaucoup plus si elle avait pu y contribuer * ( t. XXIII, p. 41) ).
d'honneur pour elle à soutenir les intérêts de son lils que ceux de ses frères. Elle soutient qu'il 3 a dans tout cela beaucoup de malice de la part de son neveu, M. h Duc '•' Bourbon) , qui déteste ses oncles {les
frères (!•■ .)/!h d'Orléans).
5 novembre ni*.
C'est une chose affreuse ce que la pauvre princesse >!>■ Conti) a eu à souffrir de sou mari ; il était, quoique sans aucun motif, jaloux comme le diable. Elle ne savait jamais avec certitude <>ù elle devait passer la nuit; quand elle s'était ûgurée qu'elle resterait à Versailles et qu'elle s'était arrangée en conséquence, il la menait à Paris ou à Chantilly ; lorsqu'elle croyait rester à (diantilh ou à Paris, il la conduisait à Versailles; elle était continuellement tourmentée comme une âme en peine. Elle m'a impatientée souvent, car, au lieu de jouir du repos que lui procura enfin la mort du prince, elle pleurait sa mort et faisait des vœux pour qu'il vécût encore, dût-elle et re tourmentée derechef.
7 novembre 1717.
Je crains fort pour mon lils auprès de ces dames
qu'il fréquente; il y a déjà été uni' lois brûlé Il
n'avait que dix-sepl ans lorsqu'on l'a marié ; c'était un tout petit garçon. Si on ne l'avait pas menacé de l'enfermer dans un vieux château, à Villers-Cotteret, el si on ne lui avail pas donné l'espoir de voir M""' la Duchesse autant qu'il voudrait , on ne l'aurait pas lait consentir à ce maudit mariage.
Saint-Cloud, 13 novembre 1717.
Je voudrais que vous apprissiez à jouer aux échecs ;
la première Dauphine avait un page âgé de douze ou
treize ans, fils d"un maître d'hôtel de quartier, qui était supérieur aux joueurs les plus habiles. Feu M. le Prince fit un jour une partie avec lui , et croyait gagner ; mais ce fut le page qui remporta la victoire. Quand le Prince vit qu'il était échec et mat , il se mit dans un tel transport, qu'il saisit sa perruque et la jeta à la tête de ce petit garçon. Ici on joue surtout labassette, le pharaon et le lansquenet, et on y joue trèsgros jeu ; si quelqu'un en paraissait contrarié, il serait mal reçu.
Je nrétonne que l'on n'ait pas imprimé la relation du mariage de l'Électeur; on publiait à Heidelberg des relations de ces choses-là avec tous les détails. L'Opéra a sans doute été italien; car en Allemagne, on n'aime que la musique italienne; je ne puis la souffrir; il me semble que le bruit qu'elle fait est comme celui des chats qui miaulent sur les toits.
Je vous remercie de la médaille d'argent que vous m'avez envoyée 5 elle vient fort à propos; j'ai ainsi le docteur Luther en or et en argent. Je suis persuadée que Luther aurait mieux fait de ne point faire d'Église séparée, mais de se borner à s'opposer aux abus de la papauté ; il en serait résulté bien plus de bien. En revenant à ce que j'avais commencé à vous dire mercredi , je vous assure que mon fils a plus d'ennemis que d"amis -, son beau-frère et sa femme travaillent avec la plus grande ardeur à soulever contre lui la haine du peuple. Mme du Maine a fait circuler des écrits contre mon fils. Tous les enfants de la Montespan sont une méchante race. Le petit roi a une jolie
figure cl beaucoup de jugement; mais c'est un ■ ■ i « * — «haut enfant; il n'aime au monde que >a gouvernante; il prend sans motif de l'aversion pour les gens, cl il leur dit volontiers des choses blessantes. Je ne suis pas dans ses bonnes grâces, mais cela ne m'inquiète guère; car lorsqu'il scia en âge de régner, je ne sciai plus de ce monde el je ne dépendrai pas de >cs caprices. Lorsque je recommande à mon (ils de se tenir sur ses gardes ci mire ces méchantes gens, il se met à rire el me répond : « Vous saves bien, madame, qu'on nepeusl Evitter ce que Dieu vous adetouttemps destines; ainsi, sije le suis à périr, je ne Le pourris Evitter ; ainsi je feres que ce qui est raisonnable pour ma Conservation, mais rien dextraordinaire ' . >• Mon fils a beaucoup étudié; il a une lionne mémoire, el il s'exprime bien sur toutes sortes de sujets ; il parle surtout fort bien en public ; mais il est homme, el il a ses défauts tout connue mi autre. Ils ne font tort qu'à lui, et il n'est que trop hou à l'égard de tous les autres.
15 novembre 1717.
Le feu roi tenait beaucoup à être admiré de tout le monde, surtout de ses maîtresses 2. Il avait beaucoup
1 Nous reproduisons le te\te original afin de donner une idée de la façon dont la princesse écrivait le français. Son allemand ne vaut guère mieux.
2 Louis XIV exigeait de sa famille comme de ses ministres les sentiments d'une obéissance exclusive, absolue. Les démonstrations de soumission et de respect fuient poussées à un point qui dégénérait en une espèce de culte. On trouve dans un livre en linéique sorte officiel, et dédié au roi, de curieux détails a cet égard. Quand les grandes dames, surtout les princesses du sang,
d'esprit naturel, mais il était Tort ignorant et il en avait honte; aussi fallait-il tenir les savants pour gens ridicules... 11 ne pouvait souffrir qu'on parlât politique.
Saint-Cloud, 16 novembre 1717.
Toutes les grandes dames qui contractent des mésalliances en sont bien récompensées ; elles sont ordinairement malheureuses dans leur mariage et maltraitées de leurs maris ; c'est le cas de la princesse de Deux-Ponts, qui a épousé son écuyer. Elle s'en trouve bien mal, mais je ne la plains nullement, elle l'a bien mérité. Je ne puis m'empêcher de rire quand je pense comme je l'avais exactement avertie à l'avance de ce qui arriverait. Elle était avec moi à l'Opéra et voulait à toutes forces que son écuyer vînt s'asseoir derrière elle. Je lui dis : « Pour l'amour de Dieu, que Votre AU esse reste tranquille et qu'elle ne se tracasse pas ainsi de Gerstorf ; elle ne connaît pas encore ce pays:
passent dans la chambre du roi, elles font une grande révérence au lit de Sa Majesté {Y Estât de la France en 1697, 1. 1, p. 293 ). Saint-Simon a pu dire qu'il n'avait tenu qu'à Louis XIV de se faire adorer ; à diverses reprises, il a peint avec vigueur l'orgueil de ce monarque : « Les flatteries lui plaisoient à un tel point que les plus grossières même étoient bien reçues, les plus basses étoient les mieux savourées, et ce n'étoit que par là qu'on
approehoit de lui La souplesse, la bassesse, l'air admirant,
craignant, dépendant, rampant, 'et plus que tout, de néant, étaient les uniques moyens de lui plaire. » Divers écrits de l'époque forment d'étranges monuments de cette adulation ; on peut signaler, entre autres singularités de ce genre, le JS'ouveau Panthéon, ou le Rapport des divinités du paganisme et des héros de V antiquité aux vertus et aux actions de Louis le Grand, par de Vertron ; Paris, 1686, in-8.
lorsqu'on se préoccupe si fort de ses gens, on donne lieu de croire qu'on a île l'amour pour eux. » Elle répondit : - Est-ce qu'on ne peut pas porter de l'intérêt à ses gens? d Je dis: « Oui, on peut les mener à l'Opéra, mais <>u n'a pas besoin de les avoir auprès de soi. » Je ne savais pas alors que j'eusse deviné aussi juste.
M. Bendenritter ' esl un galant homme qui sait vivre comme il Tant el qui n'a point les rebutantes manières autrichiennes ; il ne parle poinl le dialecte autrichien, mais en bon allemand. Lorsque j'étais ici, la foire Saint-Germain commença. 11 vint un géanl qui voulait se faire voir pour de l'argent, mais ayant rencontré M. Bendenritter, il dit : « Voilà qui est fait; je n'irai pas im- montrer à la foirej car en voilà un qui se montre pour rien. .!<• ne pourrais rien gagner pour cette fois. » Et il s'en alla. M. Bendenritter a plu ici à tout le monde. Le comte Zinzendorf, qui lui a succédé, ne lui ressemble pas : c'est un parfait Autrichien pour leë manières, la figure el le parler. Lorsqu'il visita, à Versailles, la grande et la petite écurie, M. le Grand [écuyer) lit venir vingt pages qui savaient voltiger el les lit exercer dans leurs camisoles; lorsque le comte Zinzendorf vit cela , il en fui si transporté, qu'il en était comme hors de lui et qu'il ne pouvait manger. Il a aussi Introduit aux Tuileries la mode d'appeler les pages par des signes. Lorsqu'on raconta cela à mon fils, il ne pouvait le croire ; il alla luimême aux Tuileries et donna le signal : il vit alors ao
1 Ambassadeur d'Autriche à la cour de France.
courir une foule de gens en livrée, parmi lesquels était un île ses propres pages. Celui-ci fut saisi d'effroi et il fut de suite chassé.
Saint-Cloud, 18 novembre 1717.
Mme de Berri ne mange guère à dîner, et il est impossible qu'il en soit autrement , car elle se fait apporter, avant de se lever, toute espèce de choses à manger; elle ne bouge pas de son lit avant midi; à deux heures, elle se met à table, elle n'en sort guère avant trois heures ; elle ne fait aucun exercice ; à quatre heures, on lui apporte encore des aliments de tout genre, des fruits, de la salade et du fromage ; à dix heures, elle se met à souper; entre une ou deux heures , elle se couche ; elle boit l'eau-de-vie la plus forte.
Toute la jeunesse de l'un et de l'autre sexe mène en France une vie des plus répréhensibles ; plus elle est déréglée, mieux cela vaut. C'est peut-être fort gentil , mais j'avoue que je ne puis le trouver tel. Ils ne suivent pas mon exemple d'avoir des heures réglées , et. je suis très-décidée à ne pas prendre pour modèle leur conduite, qui me semble celle des cochons et des truies ' .
La princesse de Galles ne peut souffrir que l'on dise que l'électeur de Saxe se soit fait catholique depuis cinq ans ; mais il est positif que son grand-chambellan , le comte de Cos , en avait fait la confidence au roi. Je crois bien que l'intention du roi de Pologne
1 Sauisch uni me schweine.
est que rien ne soit changé dans smi électorat, et que les . hoses restent, par rapport à la religion, dans l'état où elles se trouvent; mais si une lois les prêtres y mettent le nez , il ne scia plus maître d'empêcher le gâchis.
19 Dovembre l* 1".
On ne peut dire lequel esl le pire du duc ou de la duchesse tin Maine, mais ce qu'il y a de sûr, c'esl qu'il n'\ a pas au monde de roupie plus Taux.
S.-iinl— Cloud , 25 novembre 1 7 1 7 .
On a mis une poudre dans l'œil malade de mou fils, et cela avait causé des douleurs intolérables à des personnes qui souffraient comme lui ; il aurait doue dû en souffrir, mais il n'a rien ressenti; il a ri el s'est amusé comme à son ordinaire. M. Gendron : a commencé un traitement pour son œil et il s'en est bien trouvé, mais Gendron était trop sévère pour lui : il défendait les petits soupers et ce qui s'ensuit, mais cela le contrariait, ainsi que ceux qui sont de ces petits soupers et qui y trouvent leur profit; ou lui a donc proposé d'autres remèdes qui ont remis son œil dans un mauvais état.
Mon iils sait faire la cuisine; c'est une chose qu'il a apprise en Espagne. 11 est lion musicien , comme tous les musiciens le reconnaissent; il a fait deux opéras qu'il a fait représenter dans sa salle et qui avaient du
1 Médecin du duc d'Orléans, mort en 1 7 50, à l'âge de <|uati-e- \ïnt:t-sept ans. Il fut l'ami de Boileau , et Voltaire l'a comparé •i Rsculape.
mérite, mais il n'a pas voulu qu'on les représentât en public.
Saint-Cloud, 27 novembre 1717.
Saint-Cloud n'est qu'une maison d'été ; beaucoup de mes gens y ont des chambres sans cheminée ; ils no peuvent donc y passer l'hiver, car je serais cause de leur mort, et je ne suis pas assez dure pour cela ; ceux qui souffrent m'inspirent toujours de la pitié. Si la chose ne dépendait que de moi , je resterais bien ici l'hiver plutôt que de retourner au Palais-Royal , où je suis logée fort à l'étroit : je n'y ai qu'une chambre chaude et un cabinet; mais il faut se conformer à l'usage, et toute ma vie j'ai préféré le parti le plus raisonnable à celui qui me présentait le plus d'agrément. Je ne crains ni n'évite ni le chaud , ni le froid ; mon fds est comme moi ; il aime un temps chaud , il faut que la chaleur soit bien forte pour que nous nous en plaignions et pour que nous soyons en sueur. Mon goût ne me porte pas à voir beaucoup de monde, et la foule me cause plus de répugnance que de plaisir. J'aime bien mieux être seule qu'avoir à me donner le tourment de chercher ce que j'aurai à dire à chacun ; car les Français trouvent mauvais qu'on ne leur parle pas, et alors ils s'en vont mécontents ; il faut donc se mettre en peine de ce qu'on peut leur dire; je suis donc contente et tranquille lorsqu'on me laisse clans ma solitude; je n'aime point h faire de visites; je hais les cérémonies et tout ce qui en a l'air.
Toute l'Angleterre doit avoir manifesté une grande joie à l'occasion de l'heureuse délivrance de la prin-
de (.ailes ; mais les Anglais sont tellement lau\ , que je ne voudrais par leur confier un seul cheveu, Le duc i!c Schomberg doil être bien vexé de n'avoir qu'une Bile, et le comte de Degenfelt aussi; mais ils sont, l'un et l'autre, assez jeunes pour avoir encore beaucoup (Je lils. La princesse de Galles a bien trois princes et trois princesses.
Aussitôt i[ue j'ai eu un instant de libre, j'ai été dans la chapelle prier pour mon lils, qui se trouve un peu mieux de son œil; il ne pouvait pas distinguer les muleurs, et lorsque j'étais avec lui, le cardinal de Polignac étant venu le voir, mon lils a très-bien discerné la robe rouge; il y a donc un mieux sensible. Tant qu'il a été dans les remèdes, il s'est bien préservé de ses excès dans le boire, le manger et l'inconduite de tout genre; mais je crains bien qu'après sa guérison il ne reprenne sa vie désordonnée. Les dames débauchées ' se remettront à lui courir après et à le ramener à leurs petits soupers; alors son œil s'enflammera de nouveau. Après une visite à mon fils, j'ai été me mettre à table, et, après dîner, j'ai pris ma Bible el j'ai lu quatre chapitres du livre de Job, quatre psaumes et deux chapitres de saint Jean. J'ai remis les deux autres à ce matin.
Du temps du feu roi, les prétentions des courtisans étaient tout autre chose qu'à présent; le roi pouvail se montrer aus>i généreux qu'il voulait , il était seigneur et maître de son argent; mais mon lils est forcé de faire des économies, car les dettes sont effroyables J;
1 De.sbiauchhtv damen.
- C'est a que confirme Ixos 1 itn l'État général des dette* de
elles dépassent de deux cents millions les revenus du roi. La vieille vilaine a fait tout ce qu'elle a pu pour perdre le royaume.
Je plains de tout mon cœur les pauvres Saxons et la reine ; elle éprouve bien des souffrances durant sa vie. Je ne puis souffrir la fausseté du roi de Pologne, car il agit sans tenir aucun compte de ses serments. C'est ne se montrer nullement chrétien que de tourmenter les gens pour des motifs de religion, et je trouve cela affreux ; mais lorqu'on examine la chose au fond , on trouve que la religion n'est là que comme un prétexte; tout se fait par politique et par intérêt. Chacun sert Mammon et non le Seigneur.
Saint-Cloud. 28 novembre 1717.
Depuis six mois, et à la suite d'un coup terrible que mon fils s'est donné à la figure, un de ses yeux s'est tout enflammé et rempli de sang : il a consulté un oculiste qui lui a indiqué de bons remèdes, et il lui a promis surtout de se régler pour le boire et le manger, etc., etc. ; mais il n'a pu s"y résoudre, et il a continué sa vie habituelle. L'état de l'œil a empiré ; mon fils recourait à tout ce qu'on lui proposait , mais ne voulait interrompre ni ses plaisirs , ni ses affaires, qui lui donnent beaucoup à lire et à écrire. Hier, il s'est laissé saigner et purger ; aujourd'hui , il a fait l'essai d'une poudre que lui a donnée un curé ' qui la tenait
Y État à la mort du feu roi Louis XIV, leur réduction et payement, Paris. 17 20, in-i.
1 II se nommait Moussu et était curé à Rueil. « Le 25 novembre, il entreprit S. A. R., et trois jours après, elle commença à voir un peu mieux » (Mémoires de la Réyencp, 1. 1, p. 411).
DE HADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. .'î.'ï.'I
d'un Allemand; cette poudre a commencé par causer une grande inflammation; il faul qu'il en fasse usage deux mi trois fois. Je crains vraiment qu'il ue finisse par perdre la vue, et vous pouvez croire dans quelle inquiétude cette idée me jette.
Pour répondre à d'autres points de votre lettre, je vous dirai qu'ici il n'est pas permis de communier dans sa chambre, sauf le cas de maladie; je suis fort disposée à entendre des sermons dans le temps de l'Avent; mais, après dîner, cela m'est impossible; car si je vais entendre prêcher aussitôt après avoir mangé, il ne dépend point de moi de ne pas m'endormir.
La princesse de Galles est, grâce à Dieu, heureusement accouchée d'un garçon; il est fort ordinaire que des grossesses se prolongent, comme la sienne, jusqu'au dixième mois. Quant à moi, j'ai eu trois enfants, mais sans rien d'extraordinaire; je ne me suis jamais blessée; je lésai portés jusqu'à la lin du neuvième mois ; au commencement, j'avais chaque jour des défaillances; mais cela ne m'empêchait pas de continuer mon chemin. Je suis une fois restée dû heures livrée aux souffrances les plus intolérables. l'ai perdu mon premier enfant. Mon médecin, le vieux M. Esprit, l'a tué comme s'il lui avait tiré un coup de pistolet dans la tète; mais tout cela est de l'histoire ancienne.
1« décembre 1717.
Le cardinal (Mazarin) était amoureux d'une dame qui était chez la reine. Je l'ai connue; elle logeait au Palais-Royal et on la nommait M de Brégy1. Elle
1 Charlotte Saumaisc de Chazan, comtesse de Brégj ou Bré-
était très-belle, et beaucoup de gens ont été amoureux d'elle, mais c'était une honnête femme ; elle a servi fidèlement la reine et a fait que le cardinal a mieux vécu avec la reine qu'auparavant. Elle avait beaucoup d'esprit. Monsieur l'aimait à cause de la fidélité qu'elle avait pour la reine.
2 décembre 1717.
Je suis bien aise que mes lettres vous aient été remises; M. de Torcy n'est pas du tout mon ami; s'il trouvait l'occasion de me nuire, il ne la laisserait pas échapper; mais je ne m'en tracasse guère. Mon fils me connaît bien ; il sait combien mon attachement pour lui est sincère ; il serait donc difficile de nous brouiller. Il ne sert à rien de cacheter les lettres avec de la cire ; on a une espèce de composition faite avec du vif-argent et d'autres substances qui enlèvent la cire, et lorsque les lettres ont été ouvertes, lues et copiées, on les régis, une des femmes les plus spirituelles de la cour d'Anne d'Autriche; née en 1 G 1 9, elle mourut le 13 avril 1G93. Son mari, qu'elle épousa à quatorze ans, fut ambassadeur en Pologne et en Suède. Tallemant la dépeint comme « coquette en diable, la plus grande façonnière et la plus vaine créature qui soit au monde. » 11 rapporte une lettre écrite par elle à la reine Christine, qui lui avait offert une province entière si elle voulait se rendre dans ses États, et il s'est donné le plaisir de placer dans ses Historiettes quelques détails scandaleux sur le compte du mari et de la femme. Mme de Motteville affirme que la comtesse prétendait avoir le cardinal Mazarin au nombre de ses adorateurs. Les Lettres et poésies de la comtesse de B — ,Leyde, 1GG6, donnent une assez triste idée des talents littéraires de cette dame ; on recherche toutefois ce volume parce qu'il s'annexe à la collection des Elzevirs. Consulter un article de M. Lamoureux, Nouvelle Biographie ïiniverselle, t. Vil.
DE MADAME l.\ DUCHESSE D'ORLÉANS. 355
cacheté si adroitemenl que personne Qe peut découvrir si elles oui été ouvertes. Mou ûlssail fabriquer cette i opposition; on L'appelle (jumc.
Ma lillr se llaiic d'être ici le 10 février; mais je iule crois pas. Je \ <>is bien que son mari a envie de ce voyage; mais il a un favori dont la femme '"d la maîtresse du «lue; ils le rongent jusqu'à la chemise et ue permettront pas ce voyage, afin de mettre dans Leur sac L'argçnt qu'il coûterait* Lorsque l'intérêt gouverne, on ne peut compter sur rien, le serai bien aise de revoir ma fille; mais une Longue expérience m'a appris que tes choses qu'on désire le pins en ce monde tournent souvent aussi mal que possible.
u décembre i~ 17.
Ma fille ne peut avoir une chaise à luas en ma présence, OU (elle de mou fils et île sa l'eillllie; le due de
Lorraine ne peut pas non phis en avoir une où je suis; mais, quant au reste, on vivra sans cérémonie. Les enfants de mon tils ont le titre de princes du sang; le due de Chartres est premier prince du sang. TOUS ces princes, garçons ou filles, ont été fort mal élevés; onles a toujours laissés faire toutes leurs volontés; M l'Orléans ne s'est jamais occupée un seul instant de ses enfants ; son fils seul a eu le bonheur de trouver mi bon gouverneur, de sorte qu'il a été élevé chrétiennement et convenablement. Li est certain que
de toute ma vie je n'ai vu I ils de pi ii ici -s ou mêmes fils de nobles élevés aussi mal que le sont ces enfants. C'était pourtant la même gouvernante que celle qui a été auprès de ma fille, qui, grâces à Dieu, n'a pas été élevée de lu sorte. Je lui ai demandé une l'ois pourquoi
«lie ne donnait pas à mes petits-enfants l'éducation qu'elle avait donnée à ma fille; elle m'a répondu : « Madame, lorsque j'avais des plaintes à vous adres- « ser, vous m'avez soutenue ; mais lorsque je me suis « adressée à Mme d'Orléans, elle n'a fait qu'en rire. « Voyant cela, j'ai laissé aller les choses à sa guise. » En Allemagne, on laisse les princesses agir selon leurs caprices. J'ai toujours entendu dire, au sujet de la vieille électrice de Saxe, qu'elle s'enivrait ; mais c'est la seule qui ait donné lieu à cette imputation.
10 décembre 1717.
On a écrit qu'étant en Hollande le roi renonça à cette conquête par générosité, et je sais aussi sûrement que je connais mon nom qu'il est revenu uniquement et seulement pour revoir Mme de Montespan et pour être auprès d'elle. Je connais dans l'histoire encore beaucoup d'autres exemples d'événements qu'on attribue à de grands motifs de politique et d'ambition, et qui ont pour cause les plus minces bagatelles du monde. On a dit de notre roi que son ambition était telle, qu'il voulait se faire maître absolu du monde entier, et que c'est pour cela qu'il avait commencé la guerre avec la Hollande; mais je sais très-positivement que cette guerre n'a été entamée que parce que M. de Lionne, alors ministre d'État, était jaloux du prince Guillaume de Furstenberg, qui avait une intrigue avec sa femme, ce dont il était instruit. Ce fut pour le chasser qu'il commença les querelles qui ont amené une guerre '.
t M'uede Lionne était, d'après Saint-Simon, t. Vit, p. 186,
12 décembre 1717.
M""' de Montespan e1 sa lille aînée peuvent boire considérablemenl sans être ivres un seul moment. Je les ai vues on jour avaler des rasades du plus forl rnsoli «le Turin, sans compter ce qu'elles axaient déjà bu; je pensais qu'elles allaient tomber sous la table, mais c'était pour elle> comme de boire de l'eau....
une femme de beaucoup d'esprit, de hauteur et de magnificence. Les pamphlets et les chansons du temps donnent une assez fâcheuse opinion de sa vertu. Ce que Madame ailirme sur les causes de la guerre de Hollande se retrouve dans divers libelles de l'époque, mais c'est une allégation sans nul fondement. Le beau travail historique de M. Mignet, sur les négociations du règne de Louis Xl\, établit, d'après les correspondances diplomatiques, qu'avant d'envahir la Hollande en \v,:->, Louis \i\ négociait depuis quatre ans la ruine de cette république avec une persévérance qui ne se démentit pas un seul instant et avec l'habileté la plus profonde. Il conclut des traités d'alliance offensive avec le roi d'Angleterre, l'électeur de Cologne et l'évéque de Munster , pour l'attaquer en même temps par mer et par terre, des traités de neutralité avec l'empereur et divers princes de l'empire, pour qu'ils la laissassent envahir sans la défendre, un traité de coopération éventuelle avec le roi de Suède. Louis XIV partit de Saint-Germain le 2S avril 1672, pour entrer en campagne, et de Lionne, « le continuateur des grands desseins de Henri IV, de Richelieu et de Mazarin, » était mort neuf mois auparavant, le 1er septembre 1671.
Le travail de H. Mignet, concernant les préparatifs de cette guerre, se trouve dans les IIIe et IVe volumes des Négociations relatives h la succession d'Espagne sous Louis XIV, publication qui fait partie du grand recueil des Documents inédits sut l'histoire de France, mis au jour sous les auspices du gouvernement et qui forme déjà quatre-vingts volumes environ. In ex trait de ce qui est relatif à la guerre de Hollande a paru danla Revue des Deux-Mondes, 1er décembre 1841.
Paris, 16 décembre 1717.
Il est arrivé hier, tout près d'ici , une aventure tragique. Un abbé de qualité, que l'on appelle l'abbé de Bonneseuil (Boneuil), et qui était un grand joueur, après avoir gagné 4,000 francs, dîna chez une dame qui est sa parente; il se fit la nuit rapporter dans une chaise à son logis, où il avait laissé son domestique qui le sert depuis quatorze ans. 11 était une heure environ après minuit lorsqu'il rentra chez lui ; il demeurait juste au-dessus de la boutique d'un cordonnier. Ce matin les ouvriers du cordonnier, étant venus à leur travail , virent que du sang tombait du plafond ; la femme du cordonnier monta , trouva la clef à la porte de l'abbé ; elle entra , et vit un spectacle si affreux qu'elle prit la fuite en criant. On accourut à ses cris, et l'on trouva l'abbé et son laquais assassinés ; on leur avait complètement coupé la tête. On a trouvé aussi dans la chambre une petite épée et un couteau de chasse, mais sans taches de sang. Plus de mille personnes sont venues voir cet affreux spectacle. On ne sait si le crime a été commis par des voleurs, car on a trouvé dans la poche de l'abbé sa montre et sept pistoles, et dans une armoire un millier de francs; on ne peut pas non plus comprendre comment la chose a pu s'accomplir, car on n'a pas entendu le moindre bruit, et les meurtriers n'ont pas laissé de traces. Il n'y a pas, depuis hier, comme vous pouvez penser, d'autre sujet de conversation1. Après cette horrible tragédie, il faut que je vous raconte une anecdote fort
1 Saint-Simon parle de cette affaire, t. XXX, p. 9G.
ni: MADAME LA DDCHESSE D ORLÉANS. .V)0
comique, qui s'est passée la semaine dernière el doni on a beaucoup parlé. Un cotdelier, qui paraissail âgé de di\-lniit ans, allait de Rouen à l'avis; Il entra dans une hôtellerie et se mit à table avec beaucoup dé monde. Tout d'un coup il est saisi de douleurs violen« tes; "ii le porte sur un lit, et un moment après on entend crier dans la maison : « Le cordelier accouche! eh! vite! âU secours! » et puis un instant après, « il est afecouChé d'une fille. » On ne sait pas encore quelle est la personne qui s'était déguisée «l'une façon si étrange '.
Paris, 19 âéCBtnbFB 17)7.
Il est bien vrai que les maîtresses de mon (ils, si elles l'aimaient véritablement , se préoccuperaient de sa vie et de sa santé; mais je vis bien . ma chère Louise, que vous ne connaissez pas les Françaises; rien ne les dirige, si ce n'est L'intérêt et le goût de la débauche; ces maîtresses ne voient que Leur plaisir el l'argenl ; de l'individu elles ne donneraient pas un cheveu. Cela m'inspire un dégoût complet, et si j'étais à la place de mon fils, je ne trouverais rien de séduisiint dans de pareilles liaisons ; mais il y est accoutumé; tout de l;i part de ces femmes lui est égal, pourvu qu'elles le divertissent. 11 y a aussi une chose que je ne [mis comprendre : il n'est nullement jaloux ; il souffre que ses propres serviteurs soient en rapport avec ses maîtresses '-. Cela me semble affreux el prouve
' Une femme déguisée eu ermite accodcha le 24 février î i;.'iî sur le roche d'eau de MonteTeau, à ce que raconte la G de Loret.
- adoucissons la crudité do texte germanique : Leydt duss seine Eygene bedinten bey seinen mailressen liegen.
bien qu'il n'a pour elles aucun amour. 11 est tellement, habitué à boire et à manger avec elles, et à mener cette vie crapuleuse, qu'il ne peut plus s'en arracher. Cela m'affecte souvent jusqu'au fond du cœur; mais j'espère que Dieu le tirera enfin de ce labyrinthe et l'arrachera des mains de toutes ces méchantes gens , qui ne veulent qu'obtenir de lui de l'argent1. C'est assez parler de ces vexations. Le petit roi me fait chaque année une couple de visites , fort contre sa volonté : il ne peut me souffrir ; je crois que c'est parce que je lui ai dit plus d'une fois qu'il ne convenait pas à un aussi grand roi que lui d'être mutin et opiniâtre comme il l'est.
Je m'étonne que le duc de Schomberg n'ait pas été voir sa fille à l'occasion de ses couches. Je ne sais plus comment va le monde ; on ne tient plus compte des devoirs de famille. Je ne suis pas surprise que le comte de Degenfelt aime tant sa petite fille; tous les pères
1 Nous empruntons à M. Barrière, le spirituel éditeur des Tableaux de genre et d'histoire ( 1828), une appréciation judicieuse de la conduite du régent :
« Les désordres du neveu eurent un tout autre caractère que « les faiblesses de l'oncle. Nulle voix n'eut jamais sur l'esprit « du régent assez d'autorité pour l'arracher à ses plaisirs, sup- « posé que l'on pût appeler de ce nom des dérèglements dont « il faisait gloire. La vanité y avait au moins autant de part « que la corruption. Quand on sut qu'il n'y avait plus dans son « intimité de festin sans ivresse et de plaisirs sans débauche, « les courtisans les plus tempérants s'arrangèrent pour avoir « des vices, comme, vers la fln du règne précédent, ils se choi- « sissaient des vertus. Mais le régent ne fut pas la dupe de cette « hypocrisie d'un nouveau genre; il ne les en estima pas da- .< vantage, malgré leurs désordres, et il continua de se livrer •i aux sien*. »
aimenl leurs tilles plus que leurs garçons ; c'est le contraire pour les mères. Ces deux jeunes époux onl d'ailleurs le temps d'avoir à foison garçons et Biles.
Paris, 23 décembre 1717.
L'œil de mon fils ne va ni mieux ni plus mal; le curé a bon espoir de le guérir : c'est toujours la suite du coup qu'il s'est donné, il y a dix-huit mois, en jouant à la paume '. Il est incapable de se soumettre à la diète plus de deux ou trois jours ; beaucoup boire est mauvais pour les yeux. Les dames boivent ici encore plus que les hommes, et , ceci entre nous, mon lils a une maudite maîtresse qui boit comme un trou et qui lui est infidèle; mais, comme elle ne lui demande pas un cheveu , il n'en est pas jaloux. Je suis fort tracassée dans la crainte que, de tout ce commerce, il ne gagne quelque chose de pire; Dieu l'en préserve ! 11 passe toutes les nuits dans cette maudite société, et reste à table jusqu'à trois ou quatre heures du matin; c'est assurément fort mauvais pour sa santé. Je prie Dieu bien sincèrement pour sa conversion. Il n'a pas d'autres défauts que ceux-là, mais ils sont' grands. Lord Stairsa été malade, et à la mort ; mais aujourd'hui il est beaucoup mieux. Sa femme s'est fait beaucoup d'honneur par le soin qu'elle en a pris ; elle
1 Duclos dit, dans ses Mémoires, que le mal à l'œil du prince ne venait point d'un coup à la paume, mais d'un coup d'éventail que la marquise d'Arpajon donna au régent, en repoussant de- lilicrtés fort insolentes qu'il voulait prendre avec elle. D'après la Vie privée de Richelieu (écrite par Fanre), un coup de coude de M'«e de La Rochefoucauld, avec laquelle le régent s'émancipait terriblement, fut la cause du mal ; T. I, p. 1 17. l. :$1
n'a bougé d'auprès de lui ni jour ni nuit; on ne sait comment elle a pu y résister. Vous avez bien raison , ma chère Louise, de faire son éloge.
Notre chère princesse de Galles m'inspire tant de compassion, qu'hier j'en ai pleuré. Sa sortie de Saint- James, comme la comtesse de Buckenburg me le décrit, est une chose vraiment déplorable ; elle a eu plusieurs évanouissements coup sur coup, lorsque ses trois petits princes, tout en pleurs, ont pris congé d'elle; cela m'a tout à fait touchée.
Je n'ai pas de cuisiniers allemands , je n'en ai que de français ; j 'en ai , depuis peu de temps , un qui a servi le maréchal de Chamilly tant qu'il a été à Strasbourg; il sait assez bien apprêter la choucroute, mais elle n'a pas le goût frais comme chez nous. Rien n'est ennuyeux , selon moi , comme de manger seul , et ici il faut s'y résigner; j'aime bien mieux Saint-Clou d , car, à la campagne, on dine toujours en compagnie, Le feu roi dînait toujours à Marly avec beaucoup de monde.
Paris, 2 janvier 1718.
Mon fils est tellement absorbé par les affaires de l'intérieur, que M. Zachmann n'a encore pu recevoir d'audience. La Bretagne est au moment de se soulever tout entière ; on y envoie des troupes. Mon fils est bien à plaindre; il a bien du tracas; depuis six heures du matin jusqu'à huit heures du soir il est au travail ; pas moyen de lui parler; ensuite, pour se distraire un peu, il fait les repas dont je vous ai parlé.
On dit que les assassins de l'abbé sont découverts. Son valet avait une femme qui le trompait et qui ai-
mait un soldat aux gardes, ils formèrent le projet
d'assassiner l'abbé pour s'emparer de son argent. La femme a été arrêtée; elle a tout avoué, mais le coquin de soldat s'est sauvé.
C'est la faute de l'électeur de Bavière si l'on fait en France si peu de cas de lui ' : il s'est abaissé lui-même, au lieu de se placer au niveau qui lui revenait; il s'est contenté de dîner avec les princes et princesses du sang et île les suivre à la chasse; au lieu de rechercher la société des dames de qualité, il s'est entouré de grisettes.
4 janvier 1718.
M. de Louvois était d'un très-méchant caractère' ;
1 Cet électeur entretenait quinze cents (hevaux et quatre mille chiens. Ses folles prodigalités contribuèrent beaucoup à lui faire perdre ses États. Il fut tour à tour, et toujours mal à propos, t'allie ou l'antagoniste de la France. Dangeau dit dans son Journal, en date du 8 décembre 1G94 : « L'électeur de lïao vière, avec qui nous sommes en guerre, prépare à Bruxelles a de grands divertissements pour recevoir l'électrice; il veut a lui donner un opéra magnifique, et le roi a permis à beaucoup « de chanteurs et de danseurs de Paris d'y aller; il y va aussi « beaucoup de filles de l'Opéra. »
2 M. Clément {Gouvernement de Louis XIV, 1846, p. 52) apprécie judicieusement Louvois : « Fier, hautain, absolu, mais « intègre et juste, il traita les grands seigneurs de l'armée comme « Richelieu avait traité ceux qui vivaient sur les marches du « trône, et Colbert ceux de la finance. » Montesquieu a été bien rigoureux lorsqu'il a dit que les plus mauvais citoyens de la France furent Richelieu el Lourds. Quand vinrent les désastres qui affligèrent la fin du règne de Louis XIV, on sentit quelle perte avait occasionnée la mort de Louvois. Un couplet pris dans une chanson faite en 1709 en fournit la preuve :
Oublions tout le mal souffert, Dansons uu nouveau branle...
il haïssait son père et son frère; et comme ils étaient mes bons amis, j'avais à porter le poids de leur iniquité. Ce qui augmentait encore sa haine, c'est que, comme il avait maltraité mon père, il savait bien que je ne pouvais l'aimer. Il craignait que je ne me vengeasse : voilà pourquoi il a toujours excité le roi contre moi. C'était là le seul point pour lequel il tombait d'accord avec la vieille vilaine.
Paris, 6 janvier 1718
Écrire ne me fait aucun mal ; il faudra que je sois morte depuis longtemps quand il en sera autrement ; il ne se passe pas un seul jour sans que j'écrive. Entre l'Angleterre et ici il se perd beaucoup de lettres ; quatre des miennes ne sont pas parvenues à la princesse de dalles ; il ne faut donc pas vous étonner, ma chère Louise, si la lettre que vous a écrite la comtesse de Buckenburg s'est égarée. L'abbé Dubois est parti pour l'Angleterre après la Noël; je lui écrirai demain et le chargerai de présenter mes compliments au comte et à la comtesse de Degenfelt. Si nos braves Allemands avaient beaucoup d'argent, ils se corrompraient peutêtre et vivraient comme les autres nations. Ce qui cor-
Rappelons Louvois de l'enfer, Tout reprendra son branle.
Comme preuve du peu de scrupule de ce ministre, nous citerons sa lettre au maréchal d'Estrades, en date du 16 janvier 1G74, dans laquelle il parle du baron de Lisola, auteur de divers écrits politiques contre les prétentions de Louis XIV. Louvois redoute ce pamphlétaire, et il dit que « ce seroit un grand « avantage de pouvoir le prendre, et même il n'y auroit pas « grand inconvénient de le tuer. »
rorapi ici les gens , c'est L'intérêt et une débauche affreuse.
10 janvier 1718.
J'ai été fortement contrariée lorsque j'ai dû congédier mes lillcs d'honneur. J'en avais quatre <>u « î ■ 1 « j avec Leur gouvernante et sous-gouvernante ; elles m'amusaient, car c'était de jeunes personnes fort gaies'. La vieille guenipe craignait que parmi ces demoiselles il ne pût s'en trouver quelqu'une qui plût au roi ; elle avait devant elle l'exemple de Ludre et de Fontange. Je n'ai gardé mes filles d'honneur qu'un an après la morl «le Monsieur; le roi a toujours aimé les femmes; si la vieille ne l'avait pas tenu si court, il lui aurait échappé, malgré toute sa dévotion.
Paris, 13 janvier 1718.
Les dernières tempêtes ont amené de grands malheurs en Hollande et dans la Frise; trois villes ont été submergées, et vingt mille personnes ont péri; c'est effroyable. Je suis bien affligée de ce qui se passe à Saint-James el je crains que les choses n'aillent de mal en pis; personne ne saura ce que vous mandez à ce sujet. Les Anglais ont toujours été une méchante race; mais, depuis l'air roi Guillaume, ils se sont encore gâtés et sont tomhés dans de grands vices; on a observé que tous les insulaires étaient constamment plus faux et plus méchants que les habitants de la terre-ferme.
1 Les filles d'honneur attachées à la cour furent souvent un motif de scandale ; en les supprimant, Louis XIV lit acte d'une sage justice.
On a plus que jamais besoin des grâces de Dieu, car c'est une terrible époque que la nôtre; on n'entend parler que de querelles, de discussions, de vols, de meurtres, de vices de tous genres ; le vieux serpent, le diable, a été délivré de ses chaînes et règne dans l'air; il faut donc que tous les bons chrétiens se livrent à la prière. La guérison de l'œil de mon fils ne marche pas; il ne veut se ménager en rien et il me fait perdre patience. La princesse de Nassau-Siegen n'est pas la femme de ce prince de Nassau qui est un peu fou et qui rôde à Paris, où il meurt de faim. Chaque semaine je reçois une lettre de lui et je n'y réponds jamais, car je ne suis nullement en mesure d'aider ces princes. Je n'ai juste que ce qui m'est nécessaire, et, pour ma situation, je suis plutôt pauvre que riche. Pourquoi le prince de Nassau ne retourne-t-il pas en Allemagne? Ici il ne fait que faire rire tout le monde à ses dépens. Ce sont de singuliers personnages que lui et son frère, celui qui a épousé la sœur du marquis de Nesle. 11 voulait à toute force que je lui disse pourquoi sa femme ne peut pas le souffrir; il sent horriblement mauvais de la bouche; je lui ai dit que je croyais que c'était là le motif de cette aversion '.
Vous ne perdez rien à ne pas voir le prince de Waldeck; il est fort laid et parait très-peu intelligent; je
1 Nous lisons dans le Journal de Danseau, 4 mai 1710: « On a rais à la Bastille Mme de Nassau , sœur du marquis de « Nesle. C'est sa famille qui a demandé qu'on l'y mit. Son mari « l'accuse de choses effroyables, et avoit présenté il y a quelques « jours au roi un placet où il prioit S. M. de lui permettre de « convaincre sa femme d'adultère , et de pouvoir attaquer eu a justice ceux qui l'avoient commis avec elle. »
ne sai> cependant pas au juste ce qui en est, car je n'ai pas beaucoup causé avec lui.
Paris 20 janvier 1718.
Je suis bien aise que vous me rendiez un aussi bon témoignage au sujet de mon cousin le prince de Hesse- Philipsthal , car on m'avait assuré que le landgrave Philippe avait fait élever ses fils comme des paysans, et qu'il vivait lui-même comme un bourgeois hollandais.
Paris, 27 janvier 1718.
Je craignais que la paix, dont nous avons tant besoin, ne lut troublée, car l'empereur et le roi d'Espagne pourraient avoir bien des choses à démêler ensemble; mais je crois que nous pourrons maintenant chanter, comme dans l'opéra de Thésée :
Que la guerre sanglante passe en d'autres Estais,
0 Minerve savante, o guerrière Palas, o guerrière Palas '.
Je ne serais pas fâchée que l'empereur chagrinât un peu le pape, il a grand besoin que son orgueil soit humilié. Je ne lis jamais ce qui concerne le pape; je n'ai donc pas vu la lettre qu'il a adressée à l'électeur de Saxe; et puis d'ordinaire, ces lettres sont en latin, dont je ne comprends pas un mot.
Je ne sais, au sujet du roi de Pologne2, d'autre
1 Autre échantillon de l'orthographe de la princesse. Il s'agit de l'opéra de Quinault, musique de Lully, représenté pour la première fois le 12 janvier 167S, et qui se maintint longtemps sur la scène. Il a été retouché par Mondunville en 17G7, et par Gossecen 1782.
8 Auguste II, électeur de Saxe, nommé roi de Pologne en
prophétie que celle qui annonce qu'il sera le dernier de sa race, et il y a grande apparence qu'il en sera ainsi ; car un homme aussi débauché que lui doit, à cinquante ans, être plus tombé qu'un autre à soixantedix. Mon cousin le landgrave de Cassel m'a écrit luimême que sa belle-fille était enceinte. Il y avait ici, il y a quelques années, un noble nommé Boyer, qui s'occupait de la découverte du mouvement perpétuel , mais il n'y parvint pas, et mon fils disait que la chose était impossible. J'ai appris l'incendie de Neuburg; c'est le théâtre qui a brûlé.
Paris, 3 février 1718.
Je crois vous avoir mandé que l'assassin de l'abbé de Bonnœil et de son laquais s'était poignardé après avoir été arrêté; l'abbé lui-même menait une vie désordonnée; non-seulement il jouait, mais encore il avait, des maîtresses ; le gros jeu a toujours amené avec lui bien des malheurs; c'est une affreuse chose. Le petit jeu a, comme vous dites fort bien, fait plus de bien que de mal, et empêché bien des médisances, chose qui est plus multipliée ici qu'en aucun lieu du monde ; mais il faut dire la vérité, les femmes sont trop effrontées et trop étourdies, surtout celles des grandes maisons; elles sont pires que celles des mauvais lieux1. C'est une honte que ce qu'on raconte qu'elles ont fait
1G97 ; il était fort ami du luxe et des plaisirs, et il eut de ses maîtresses une multitude d'enfants naturels (plus de trois cents, dit-on") , entre autres le célèbre Maurice, comte de Saxe, que lui donna la comtesse de Kœnigsmarck. Il mourut en 1733, âgé de soixante-trois ans.
1 AU die in den huren haussent.
publiquement au bal; on devrait les enfermer; on ne peul comprendre la patience du mari ; son grand-père a, pour des motifs bien moins graves, fait enfermer sa femme dans un château ou elle est morte '. Il y a de quoi rougir quand on voit comment se conduit cette maison ; la belle-mère, la mère, la fille, mènent toutes une vie scandaleuse; mais c'est leur affaire et non la mienne ; je regret te seulement qu'elles me soient alliées de si près, et qu'elles aient une grand'mère aussi respectable, qui meurt de chagrin en voyant ce qui se passe.
Mes dernières lettres d'Angleterre sont du 16 janvier; tout n'y était dans un tiish- état. On dit à Paris que les réfugiés ont l'ait leur possible afin d'exciter l'un contre l'autre le roi et le prince de Galles, dans l'espoir qu'un régenl serait désigné par le parlement, et qu'ils échapperaient ainsi à l'autorité du prince. Cela parait très-vraisemblable; mais il me semble que le père et le fils devraient s'apercevoir de ce calcul et en conclure que tout doit les porter à se réunir, sinon
1 Ceci se rapporte à des scandales survenus dans la maison de Coudé. Le grand Condé avait épousé, malgré lui, Claire-Clémence de Maillé, nièce de Richelieu, morte le lu" avril lGî)i ; quoiqu'elle fût fort belle, il la négligea; elle vivait retirée, paraissait peu à la cour-, soupçonnée d'intrigues avec des gens de sa maison, elle fut enfermée.
Lord Mahon,dans son Histoire du prince de Condé, a soutenu que la princesse était innocente, qu'elle avait été calomniée et indignement persécutée par son mari et par son fils. M. Walckenacr a combattu cette façon de voir ; il pense que la rigueur employée contre la princesse fut motivée par la nécessité de pourvoir à l'honneur et aux intérêts de la uiaiton du premier prince du sang [Mém. sur Mme de Scvignc, t. V, p. 399).
il peut en résulter de grands malheurs. Il n'est au monde aucun motif qui puisse amener un fils à ne pas se soumettre à son père, lorsque, de plus, ce père est son roi. Je crois qu'il n'a jamais existé entre eux beaucoup de tendresse ; notre chère électrice disait que c'était le fds qui avait tort. L'abbé Dubois est tombé malade en Angleterre, ce qui l'a empêché de voir le comte de Degenfelt.
Paris, 10 février 1718.
Le roi d'Angleterre, si j'ose le dire, traite trop durement la princesse de Galles ; elle n'a rien fait qui justifie la défense de lui laisser voir ses enfants qu'elle aime avec tant de tendresse. Où peuvent-ils être mieux élevés qu'auprès d'une mère si raisonnable et si vertueuse ? Selon moi , c'est tout à fait blâmable. Il n'y a pas un mot de vrai dans ce que disent les journaux allemands au sujet de la petite-fille du czar; ce ne serait pas d'ailleurs la première princesse moscovite qui aurait été reine de France. Henri 1er épousa, il y a plusieurs siècles, la fille d'un grand-duc ' .
13 février 1718.
Nous espérons que, vendredi prochain, ma fille et son mari seront arrivés ici ; je m'en réjouis fort, mais Dieu
1 Consulter le curieux ouvrage du prince Alexandre Labanoff: Recueil de pièces historiques sur la reine Anne ou Agnès, épouse d'Henri 1er, roi de France, et fille de Iarosloff 1er, grand-duc de Russie, Paris, 1825, in-8°. Le Journal des Savants (avril 1826, p. 254 ) fait de cette publication l'objet d'un article, qui a été reproduit dans le Bulletin de M. de Férussac, Sciences historiques, t. VI, p. 17 2.
veuille que tout cela se passe sans malencontre ! Je crains la mauvais»' compagnie une ma lille sera for» ée de voir, et qui fera son possible pour la gâter; il pourrail en résulter des conséquences fâcheuses, car le duc. de Lorraine n'est pas aussi indifférent sur l'honneur, et n'entendrait pas raillerie si l'on venait à faire quelque historiette sur ma tille. Si j'entreprenais de la diriger à cet égard, je passerais pour un trouble-fête, pour une personne de mauvaise humeur, et on ne m'en aurait nulle reconnaissance. C'est ainsi qu'on ne peut jamais éprouver une satisfaction entière et exempte d'inquiétudes. Les débauches de la maison de Condé sont par trop affreuses et publiques. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'ils ont pour grand' mère la femme la plus vertueuse et la plus estimable qu'il y ait dans la chrétienté; les médisants les plus acharnés n'ont pas trouvé à mordre sur le compte de Mmt' la Princesse; mais tous ses rejetons, mariés ou non, ont la plus horrible réputation du monde. On rougit d'entendre ce qu'on en raconte et ce qu'en disent les < hansons. Ma fille a d'excellents principes, mais elle est d'humeur légère et elle est complaisante pour sa belle-sœur, laquelle, entre nous, tient un peu de la fausseté et de la malice de sa mère [M™ de Montespan . Il est donc bien naturel que ma satisfaction suit troublée.
Je comprends la raison pourquoi Mllc de Degenléli n'a pas reçu le nom de Caroline; il est peu de maisons où il n'y ait pas de semblables idées sur des noms heureux ou malheureux. Dans la maison royale, aucun des Henri n'est mort de mort naturelle; ils ont fini prématurément et misérablement.
18 février 1718.
Il est vrai que la reine d'Espagne a d'abord extrêmement aimé la princesse des Ursins, et qu'elle a été désespérée quand cette dame a été renvoyée la première fois ; ce qu'on raconte au sujet du confesseur est également vrai ; il n'y manque qu'une circonstance, c'est que le duc de Grammont, qui était jadis ambassadeur (à Madrid), a parlé comme le confesseur et a été congédié pour cette raison. La reine avait un moyen assuré d'obtenir du roi d'Espagne tout ce qu'elle voulait ; le bon sire est terriblement amateur des femmes ' ; la reine faisait ainsi du roi tout ce qu'elle voulait; elle avait dans sa chambre un lit à roulettes; si le roi ne voulait pas faire sa volonté, elle éloignait son lit du sien; lorsqu'il avait consenti à en passer par ce qu'elle voulait, elle le laissait entrer dans son lit, ce qui était pour le roi la plus grande des félicités. Le confesseur du roi avait été, il n'y a pas longtemps, renvoyé d'Espagne, mais aussitôt que Mrae des Ursins a été congédiée, le roi a fait revenir de Rome le confesseur, et il l'a maintenant auprès de lui.
Paris, 20 février 1118.
Mes enfants de Lorraine sont arrivés; ma fille était hors d'elle-même dans l'excès de sa joie; je ne l'ai pas trouvée fort changée; mais son mari l'est horriblement. Il avait autrefois les plus belles couleurs; il a
1 Greulich erpicht auf den Beïschlaf.
Philippe V perdit sa santé, et même sa raison, en s'abandonnant à son tempérament. Voir les Mémoires de Duclos et surtout ceux de Louville.
ni-, MADAME LA DDCHESSE D'ORLÉANS. 373
aujourd'hui le teinl d'un brun rouge, et il esl plus gros que mon tils; je puis dire que mes enfants sonl aussi gras que moi.
lia fille est gaie et contente; mais son mari paraîl préoccupé. Hier elle a eu an fort accès de lièvre : Dieu veuille que ce ne soit pas l'avant-coureur de la petitevérole ; car ni le duc de Lorraine, ni mon (ils ne l'ont eue, et le duc ne manquerait pas de venir voir sa femme; trois de ses frères sont déjà morts de cette affreuse maladie ; je suis donc inquiète à cet égard. Je vous écrirai mercredi ce qui en sera.
On disait hier qu'une religieuse était morte à l'âge de cent trente-cinq ans; elle avait donc eu une bien longue \ it-illesse ' ; je ne la lui envie pas; mais si l'on pouvait toujours rester jeune, ce serait autre chose, et il y aurait de quoi faire venir l'eau à la bouche.
23 février 1718.
On a voulu une fois me marier au duc de Courlande ; matante, l'abbesse d'Hervord, voulait faire ce mariage. 11 était amoureux de la princesse Marianne, fille du duc Ulrich de Wurtemberg, Son père et sa mère ne voulaient pas lui permettre d'épouser la princesse, parce que leur intention était qu'il m'épousât. Lorsqu'il revint de France, je lui parlai de telle sorte, en me promenant avec lui à Heidelberg, qu'il ne •voulut
1 Nous n'avons trouve la circonstance qu'indique ici Madame, ni dans la (lalcrte des Centenaires anciens et modernes, par M. Lejoncourt (Paris, 1842, in-12 , ni dans VAlmanaeh de»
Centenaires, collection assez rare dont il existe douze volumes in-2'i (Paris, 1761-1773).
plus entendre parler de mariage, mais qu'il prit la résolution d'aller à l'armée...
La vieille guenipe a tout fait pour que la Dauphine me détestât ; celle-ci me disait souvent des duretés, suivant ainsi le conseil de la vieille, qui espérait que je m'emporterais contre la Dauphine, et que celle-ci aurait sujet de porter au roi plainte contre moi, et d'attirer ainsi sur moi le courroux de Sa Majesté; mais je ne suis pas tombée dans ce piège, et je ne leur ai pas donné sujet de me jouer un vilain tour ; j'ai ri de tout ce qu'on me disait de malhonnête. La Dauphine, selon moi, n'agissait ainsi que par enfantillage, et elle se corrigerait en avançant en âge. Quand je lui parlais, elle ne répondait pas, et elle se moquait de moi avec ses dames : « Mesdames, disait-elle, entretenez-moi, je m'ennuie, » et elle me regardait avec dédain.
Je dis en riant à la vieille guenipe : « Mme la Dauphine me traite mal ; je ne veux avoir aucune querelle avec elle, mais si la chose devient trop grossière, je pourrais bien aller demander au roi si le bon plaisir de Sa Majesté est qu'il en soit ainsi. » La vieille eut peur, car elle savait bien que le roi donnerait l'ordre d'agir avec politesse à mon égard. Elle me pria avec instance de ne pas dire au roi un mot de tout cela, et que je verrais que les choses changeraient. Depuis, il y eut en effet du changement, et la Dauphine a mieux vécu avec moi. Si j'avais été me plaindre au roi, le roi aurait été fort irrité et aurait témoigné son mécontentement; mais la Dauphine m'en aurait détestée bien davantage; elle et sa vieille tante (comme elle l'appelait) m'auraient joué les plus vilains tours.
A M. DE BARLIN6.
24 février 1718.
La pauvre princesse {do Galles) me cause une peine réelle ; d'après sa lettre du 3 de ce mois, son mari el elle ont trois fois demandé pardon au roi comme l'on demande pardon à Dieu, mais ils n'ont rien pu obtenir. Je ne puis comprendre pareille chose. Je crains que le prince n'ait pari au malheur de sa mère; il me semble cependant (pie si le roi reconnaît ce prince pour son lils, il doit aussi le traiter comme son fils, el ne pas se conduire aussi rigoureusement avec la princesse qui, «le sa vie, n'a rien lait contre lui, qui l'a toujours honoré et aimé connue son père. D'après ce que je vois, je ne pense pas qu'il puisse de tOUl ceci résulter quelque chose de bon, l'irritation est trop grande; mais le roi ferait bien de mettre lin à pareille chose, car 1 1 La fait dire cent impertinences, et cela renouvelle de vieilles et vilaines histoires qu'il serait mieux de laisser entièrement oublier. Dieu veuille mener tout pour le mieux.
A LA COMTESSE LOUISE
Paris, 24 février 1718.
J'ai l'idée que le roi d'Angleterre croit que le prince de ('.ailes n'est pas son tils; car il n'est pas possible; qu'il voulût agir avec son enfant de la façon dont il se conduit.
25 février 1718.
J'ai entendu dire qu'un point d'honneur avait poussé
Ravaillac à assassiner le roi Henri IV, parce; que ce roi ayant séduit sa sujur et l'ayant laissée enceinte, il
avait fait le serment de se venger. D'autres accusent le duc d'Épernon : il était assis sur le devant de la voiture, et il s'est baissé de façon que l'assassin pût faire son coup ' .
27 février 1718.
Je ne veux pas de bien à Mercy ; il a joué un vilain tour au duc de Lorraine son maître : il vint à Nancy, et il persuada au duc de lever trois régiments, qui devaient rester sa propriété. Le duc les recruta, persuadé qu'il en serait propriétaire; mais quand ils furent levés, Mercy pria l'empereur de les lui donner ; il les obtint en effet , et il n'a pas été permis au duc d'y placer un seul officier.
1er mars 1718.
Le voyage que le duc de Lorraine a fait à Paris lui coûte cent mille écus.... On ne peut nier que sa maîtresse, la Craon, ne soit une personne fort agréable; quoiqu'elle ne soit pas une beauté accomplie, elle a une belle taille, une belle peau, de belles couleurs, elle est
1 11 existe une tradition selon laquelle, avant d'être attaché aux chevaux qui l'écavtelèrent, Ravaillac fit appeler le greffier du parlement, et lui dicta une déposition que cet homme aurait écrite volontairement d'une manière illisible. Le testament de Ravaillac n'aurait point été annexé aux dossiers du procès , et serait tombé par diverses circonstances entre les mains de la famille Joli de Fleuri. M. de Fontanieu, dont la bibliothèque impériale possède les précieux portefeuilles historiques, rapporte qu'un savant distingué et digne de foi lui assura avoir vu cette pièce et avoir cru reconnaître parmi des mots indéchiffrables le nom de la reine et celui du duc d'Épernon ; il se croyait sûr au moins du dernier nom (Portefeuilles de Fontanieu, nos 456-7 ).
Cependant tous les témoignages contemporains affirment que Ravaillac soutint sans cesse qu'il n'avait eu aucun complice.
fort Manche; niais ce qu'elle a de mieux, c'est la bouche et 1rs drnts. Ses yeux ne sont pas des [tins beaux ; elle a fort lionne mine et un air modeste qui plaît. Elle traite le duc de haut en bas comme si c'était elle qui fût duchesse de Lorraine et lui M. de Lunéville; elle rit d'une façon charmante et elle se conduit vis-à-vis de ma tille avec beaucoup de politesse et d'égards; si sa conduite était sous les autres rapports aussi exemple de blâme que sous celui-là, il n'y aurait rien à dire
contre elle.
4 mars 1718.
A l'un des derniers bals de cet hiver, quelqu'un se fit une bosse, s'habilla comme le prince de Conti et s'assit près de lui. Le prince lui demanda : « Qui êtesvous, masque?» Celui-ci répondit : «Je suis le prince de Conti. » Le prince, sans se fâcher, ôta son masque, se mit à rire et dit : « Voilà comme on se trompe; il y a plus de vingt ans que je crois l'être. » Il ne se mit pas du tout en colère, ce qui est rare.
Paris, G mars 1718.
Les nouvelles d'Angleterre ne sont pas meilleures ; la pauvre bonne princesse est bien à plaindre : il faut qu'il y ait au fond de tout cela quelque chose que l'on ne sait pas. A Paris, où Ton fait volontiers des romans, on dit que le motif de la haine du roi contre son fils et contre la princesse de Galles, c'est qu'il est lui-même amoureux de la princesse, et qu'elle n'a pas voulu l'écouter. Je n'en crois rien ; car je regarde le roi comme n'étant nullement d'une complexion amoureuse. Il n'aime que sa personne et sa grandeur. Ces dissensions seront la cause de nouvelles factions.
Paris, 10 mars 1718.
Mes cnfans de Lorraine partent clans trois jours ; j'en ai le cœur gros; ma fille serait volontiers restée ici davantage, mais le duc a voulu s'en retourner. Ma fille est, grâce à Dieu, si bien affermie dans ses bons principes, qu'elle peut se mêler à toute société sans crainte de s'y gâter; mais jamais rien de pareil ne s'est vu à ce qu'est la jeunesse d'à présent, les cheveux en dressent sur la tète. Il y a une fille qui favorise les débauches de son père; elle n'a pas honte de lui procurer une jolie femme de chambre; la mère voit et laisse faire, afin que de son côté on la laisse tranquille '. En somme, on ne voit et on n'entend que d'horribles choses; ma fille dit que, bien que je lui eusse écrit tout cela, elle ne pouvait le croire, jusqu'à ce que, chaque jour, elle l'eût vu de ses yeux. La jeunesse ne croit plus à Dieu et oublie tout exercice de piété, aussi Dieu l'abandonne. Il est triste de vivre à une époque où les honnêtes gens ont autour d'eux un pareil entourage ; cela inspire un dégoût universel. Je rends grâce à Dieu de ce que ma fille sait encore ce que c'est que la vertu, et qu'elle a une juste horreur pour la vie qu'on mène ici; c'est pour moi une grande consolation. D'après ce que vous me dites du fils de ce marchand,
1 Allusion très-claire à la duchesse de Berri, au régent et à l'apathie de la duchesse d'Orléans. Malgré les vices de la duchesse de Berri , il s'est trouvé des écrivains qui ont eu le courage de la louer.
« On doit avouer que sa vertu et sa heauté étaient égales, « et j'avoue que je ne puis faire son éloge, tel que je le sou- « haiterois el tel qu'il devroit être » ( Mémoires sur la Régence, t. Il, p. 81).
je vois que nos Allemands commencent à adopter la mode anglaise, de mettre fin à leur vie; c'est ce qu'ils pourraient très-bien se passer d'imiter; les parents sont bien à plaindre, surtout s'ils sont de braves gens. La princesse de Galles m'a raconté l'histoire de ce jeune homme de dix-huit ans, que le roi d'Angleterre a fait assassiner : il n'en a jamais témoigné le moindre embarras ; mais il parait croire au contraire qu'il a fait là la plus belle chose du monde. Je crains que ce roi n'ait une mauvaise fin. Sa querelle avec son fils s'envenime chaque jour davantage. Je l'ai toujours trouvé un peu dur lorsqu'il était en Allemagne; l'air de l'Angleterre l'aura endurci encore plus. A l'époque où il était ici, je lui ai dit en face qu'il était trop réservé et trop sombre; je ne lui ai, du ma vie, vu un air amical; il était poli, mais avec des manières très-froides; tout le monde ici, les sages comme les fous, le blâment de sa conduite au sujet de son fils unique.
Rien de plus vrai que l'adage que chacun ici-bas a ses peines : M'"c de Uatzi 'ni laussen n'en est pas exempte; son malheur vient de la conduite de sa fille, Mme de Bernholdt; si elle n'était que débauchée, ce serait aujourd'hui chose fort commune; elle ne serait que comme cent mille autres; mais elle fait des faux et des escroqueries. Je vous prie de ne pas en parler, mais elle a fabriqué de fausses lettres de change sur sa mère, sur sa sœur et sur le comte de Mandcrscheydt : afin que la chose n'éclate pas, et pour éviter (pic la fille ne soit mise en jugement, il faut que la pauvre daine trouve de l'argent pour payer ces lettres de change. Elle est vraiment bien à plaindre. En outre de celte
380 CORRESPOXIIANCE
fille, qui est l'aînée, elle en a deux autres : Wilhclniine, et M"'c de Reding qui est veuve.
12 mars 1718.
L'affaire de Loube ' n'est qu'une des moindres peines qu'on m'a données ici.
13 mars 1718.
Le mariage de la princesse de Hombourg avec le
1 Mlle de Loube était une des filles d'honneur de Madame; nous n'avons pu trouver dans les ouvrages que nous avons consultés de détails sur l'affaire dont parle Madame. Voici un couplet que les recueils manuscrits nous offrent à l'égard de cette demoiselle :
La petite Loube enrage D'être tant fille d'honneur ; Elle voudroit un vainqueur Qui veuille son pucelage ; Elle veut de tout son cœur Ne l'être pas davantage, Elle veut de tout son cœur, Cesser d'être fille d'honneur.
Le Journal de Dangeau (25 octobre 1686) contient ceci : « La petite Loube, qui a été longtemps fille de Madame, s'est résolue à se faire religieuse; elle s'est éprouvée dans le couvent où elle se mit en sortant de la chambre des filles. »
Nous prenons sans choix dans ces mêmes recueils deux couplets relatifs aux filles d'honneur de la Dauphine.
Quelle joie surprenante,
Pour les filles d'honneur,
D'aller sans gouvernante,
Faire avec Monseigneur, Flon, flon, flon, lariradondaine, Flon, flon, flon, lariradondon.
Laval attire tous les yeux
Avec sa bonne raine, La Birou a l'air un peu vieux,
Rambure est des plus fines, La Tonnerre, au visage long,
Affecte un air fort prude.
général major de Schlieben est une mésalliance complète; je croyais d'abord que c'était pire encore et qu'elle avait épousé un Schlieben qui se trouve maintenant à Berlin, qui s'est marié en Gascogne à une
vieille dame, et qui a, de plus, à ce que; disent les médisants, quatre femmes à la fois vivantes. — 11 parait qu'on laisse maintenant en Allemagne les princesses aller, venir et agir tout comme en France; ce n'était pas l'usage de mon temps. On a bien raison à Cassel d'être mécontent de ce mariage. Le temps est venu où, comme dit la sainte Écriture, sept femmes courront après un homme; jamais les femmes n'avaient été comme on les voit à présent ; elles agissent comme si leur bonheur consistait à dormir auprès d'un homme. Ce que l'on voit et ce que l'on entend chaque jour ici, et au sujet des personnages 1rs plus éminents, ne peut se décrire. Du temps de ma lille, ce n'était pas l'usage; aussi s'est-ellc trouvée dans un étonnement qui la mettait tout hors d'elle-même et qui, plus d'une fois, m'a fait rire. Elle ne peut s'habituer à voir, en plein Opéra, les dames qui portent les plus grands noms, traiter les hommes avec une familiarité qui indique tout autre chose que de la haine; elle me dit : i Madame! Madame! » Je lui réponds: «Que voulezvous, ma fille, que j'y fasse? Ce sont les manières du temps. — Mais ces manières sont fort vilaines, » réplique-t-elle avec raison '. En Allemagne, on a la ma-
1 Les écrits du temps attestent que le tableau tracé par la duchesse est fidèle ; citons seulement une chanson datée de 1709 [Recueil Maurepas).
« Ce n'est pas la mode à Paris, Que, pour avoir pris un mari,
nie d'imiter la France; et lorsqu'on saura comment vivent les princesses, tout sera gâté et corrompu.
Ceux qui sont toujours à blâmer les autres tombent souvent dans les mêmes défauts; la princesse de Hombourg, qui vient de se mésallier avec ce Schlieben, avait autrefois les plus grandes prétentions du monde; un des plus grands seigneurs de l'empire n'aurait point paru assez bon pour elle ; il faut qu'elle se soit amourachée de cet homme : l'âge ne préserve pas de la folie.
15 mars 1718.
Notre bon roi (d'Espagne) a grand besoin d'avoir auprès de lui des gens capables, mais il a de bonnes intentions; il est le meilleur sire du monde, quoiqu'un peu opiniâtre. 11 est d'un naturel un peu mélancolique, et il n'a rien trouvé en Espagne qui ait pu lui donner de la gaieté.
Paris, 17 mars 1718.
Je remercie la princesse de Siegen de son bon souvenir. Lorsqu'elle était ici, je ne l'ai point vue, car elle prétendait être saluée et pouvoir s'asseoir; cela ne s'accorde pas aux personnes qui ne sont point de maisons souveraines. Je ne crois pas que Paris lui ait été favorable, et je pense qu'il vaudrait mieux pour elle qu'elle n'y eût jamais mis les pieds; car c'est ici que la jalousie de son mari a éclaté, et il s'est donné tellement de ridicule que personne ne veut plus avoir de rapports avec lui. Nous n'avons d'ailleurs rien de neuf,
A lui seul on s'engage ;
Ou u'a jamais en ce pays
Suivi un tel usage. »
si ce n'est qu'une vieille femme, âgée de cent deux ans, et qui conservait encore toute sa tête, a été brûlée avant-hier dans la nuit avec son chien et son chat.
Tout va de mal en pis en Angleterre; on n'ose rien écrire à cet égard; tout Paris dit que le roi Georges veut déclarer publiquement que le prince de Galles n'est pas son fils, et, pour le contrarier encore davantage, qu'il veut épouser la Schullenhourg, aujourd'hui duchesse de Munster. J'ai dit tout cela à lord Stairs; il m'a répondu qu'il n'arriverait rien de pareil, et que je n'avais point à m'en inquiéter. Vous aurez vu par une de mes lettres précédentes que je savais depuis longtemps la mort du petit prince; la princesse croit que cette mort n'a pas été naturelle ; elle est livrée à la plus grande désolation.
Lunati et sa femme ne sont pas xvnu< ici; elle est une franche coquine1. L'électeur de Trêves en était aussi amoureux que son frère, notre duc de Lorraine, l'est de la Craon ; la Lunati lui a enlevé jusqu'au dernier sou et l'a complètement ruiné. Ma tante l'électrice regardait la Lunati comme une véritable folle.
19 mars 17 18.
Le duc de Berri 2 s'est lui-même donné la mort par
1 II est question dans le Journal de Murais de MniC Lunati. et d'une raçon qui confirme l'assertion de Madame. Elle mourut de la petite-vérole, ce qui donna lieu à des propos peu charitables (Voir la Revice rétrospective, 2e série, t. IX, p. 2GG et 287).
2 Fils du Grand-Dauphin, né le 31 août 1 CSG, mort à Marly le \ niai 1" 1 î. Il avait dissimulé les incommodités qu'il ressentait de sa chute de cheval, alin de ne pas augmenter les afflictions qui accablaient alors Louis XIV.
son horrible intempérance dans le boire et le manger; de plus, en tombant de cheval à la chasse, il s'était rompu une veine, ce qui lui faisait perdre beaucoup de sang. Il avait menacé ses valets de chambre de chasser celui qui parlerait de cet accident et qui dirait qu'il rendait du sang. Après sa mort on a trouvé, sous son lit et sous les meubles, des assiettes toutes pleines de sang. Lorsqu'il avoua ce mal il était trop tard pour qu'on pût y porter remède, et comme personne ne savait cette chute, les médecins ont pensé qu'il était malade par suite de ses excès de table ; on lui a fait prendre force prises d'émétique, ce qui a encore avancé sa mort. Il a dit lui-même à son confesseur, le père de La Rue : « Ah ! mon père, je suis la seule cause de ma mort. » Il s'en est repenti, mais il était trop tard.
24 mars 1718.
J'ai fait rire une fois de bon cœur la comtesse de Soissons ' ; elle me demanda : « D'où vient, Madame,
1 Olympe Mancini, comtesse de Soissons, surintendante du palais de la reine. Décrétée d'accusation en France lors de la célèbre affaire des poisons en 1680, elle se réfugia à Bruxelles, puis alla à Madrid, où elle obtint la confiance de la jeune reine contre laquelle elle exerça, si l'on en croit divers auteurs, cette science funeste qui l'avait forcée de sortir de France. Elle se vit dans ses derniers jours délaissée et méprisée de tous, même de son fils, le célèbre prince Eugène. Elle avait épousé le duc de Soissons le 19 février 1657. « Les chansons du temps ne l'ont « pas épargnée, mais je n'ai pas besoin de les citer, et c'est « avec plaisir que je m'en épargne la peine. On l'appelle trop « souvent la Bécasse de Soissons pour qu'au contraire de ses « sœurs elle ne se soit pas fait une réputation d'esprit borné » (M. deLaborde). Elle était laide et méchante selon Brienne. Elle fut fortement soupçonnée d'avoir empoisonné son mari et la reine d'Espagne. (Saint-Simon, t. XII, p. 112).
r>F. MADAME LA DDCHESSE D'ORLÉANS. 385
que vous ne vous regardez pas en passant devant un miroir comme tout le monde le l'ait ici? » Je répondis : i C'est que j'ai trop d'amour-propre pour aimer à me voir, étant laide comme je suis. »
Paris, 24 mars 1718.
La princesse de Galles m'annonce que la duchesse de Schoresburg s'est jetée aux genoux du roi pour lui demander la grâce de son frère qui a été condamné à être pendu. Le roi a répondu que s'il accordait cette grâce il enflammerait la colère de tous les Anglais, car on dirait que le coupable est épargné parce qu'il est étranger, taudis que, s'il était Anglais, il eût été pendu impitoyablement. 11 a bien mérité un châtiment sévère, mais c'est sa sœur «pie je plains. Le présent que Mme de Berri a l'ait à ma tille est fort joli ; elle lui a donné une commode, c'est-à-dire une table munie de tiroirs où il y avait toutes sortes d'étoiles, des écharpes, des coiffures, etc., le tout à la dernière mode; cette commode est décorée d'ornements dorés; il y en a pour un millier de pistoles. Mon lils a donné à sa sœur un nécessaire, c'est-à-dire une petite caisse carrée où se trouve tout ce qui est nécessaire pour prendre du thé, du café ou du chocolat. Les tasses sont en porcelaine blanche avec des ornements en or et en émail.
27 mars 1718.
Ma fille a retardé son départ jusqu'à mercredi ; ce
jour viendra bientôt, car ce qui nous peine arrive plus
sûrement et plus vite que ce qui nous réjouit. Le roi
doit beaucoup d'argent au due, et, à valoir sur cette
dette, on lui a donné cent mille francs pour payer les frais de son voyage.
Le prince de Galles a fait une belle action, et si cela ne touche pas le roi d'Angleterre, rien ne pourra rétablir la paix entre eux. Des gens sont venus trouver le prince pour rengager à se mettre à la tête de leur parti : il a répondu que, de toute sa vie, il ne se mettrait d'aucun parti contre son père et son roi. 11 ne faut pas s'étonner si une Anglaise, comme Mme de Bellemont, fait des tracasseries; cette nation ne vaut rien, soit dit entre nous. Le roi d'Angleterre est un méchant homme; il n'a jamais eu aucune considération pour sa mère, qui l'aime si tendrement, et sans elle il n'aurait cependant pas été roi d'Angleterre. Tous ses enfants, même la reine de Prusse qu'elle adorait, n'ont pas vécu avec elle comme ils le devaient. 11 est heureux que la princesse d'Ussingen, qui est veuve depuis peu, ait mis au monde un garçon ; j'espère que l'enfant ressemblera à son grand-père plutôt qu'à son père ; le grand-père était poli, bien élevé, agréable et de bonne mine; le père, laid et stupide.
29 mars 1718.
Je me souviens que feu M. le Duc, qui était horriblement contrefait, disait à feu Monsieur : « Étant masqué, on m'a pris pour vous. » Monsieur ne fut pas flatté de ce compliment et trouva mauvais qu'on l'eût confondu avec le Duc; aussi répondit-il : « Je mets cela au pied du crucifix. »
Paris, 31 mars 1718.
Mes enfants de Lorraine sont contents de moi et je
le suis d'eux. Je suis aussi satisfaite de ma petite-fille, laduches8e de Béni; elle s'est bien conduite à leur égard; elle a du jugement et elle manifeste un retour vers la religion et du dégoût pour le vice; j'espère que Dieu aura pitié d'elle el qu'il lui fera la grâce d'une conversion sincère '. Quant à la troisième lille (.)/'' de Valois), je n'en ai nullement bonne opinion, aussi je ne piie pas pour sa vie; elle n'a aucun bon mouvement; elle ne s'inquiète nullement de sa mère «'t trèspeu de son père; elle me déteste plus (pie le diable, elle liait toutes ses sœurs; elle est fausse, menteuse et horriblement coquette; en somme, elle nous donnera à tous bien du chagrin. Je voudrais qu'elle lût déjà mariée et bien loin d'ici; je la voudrais mariée dans une cour étrangère, afin (pie Ton n'en entendit plus parler. Je crains aussi que nous n'ayons du chagrin au sujet de la seconde, qui veut à toute force être religieuse ; si l'on contrarie sa volonté à cet égard, elle menace de tomber dans le désespoir, et elle est capable de se tuer elle-même, car elle a du courage et ne craint pas du tout la mort. Elle est fort agréable de sa personne, grande, bonne tournure, le visage gracieux, la bouche belle, les dents comme des perles ; elle danse bien, elle a une jolie voix, elle connaît bien la musique, chante à livre ouvert ce qu'elle veut, sans faire de grimaces; elle a une éloquence naturelle, et le naturel
1 Cet espoir ne fut pas de longue durée. On lit dans les Mémoires de Mmirepas, que Louis XIV reprocha un jour à Madame les défauts de la duchesse de Berri, et lui dit : « Quelle personne nous avez-vous donnée? » Madame répondit qu'elle ne la connaissait pas plus que S. M., et qu'elle ne s'était jamais mêlée de son éducation.
fort bon; elle aime tout ce qu'elle doit aimer; elle dit à tout le monde qu'elle ne regrettera rien, si ce n'est moi. Je la chéris tendrement et il n'est pas difficile de l'aimer, car elle le mérite bien; aussi je regrette sincèrement qu'elle se Fasse religieuse. La quatrième de mes petites-filles est une bonne enfant, mais fort laide et désagréable. La cinquième (M"e de Beaujolais) est une belle enfant, jolie, vive, amusante ; je l'aime beaueoup; elle ne manquera pas d'esprit. La sixième n'est pas laide, mais elle est hargneuse et maussade ; sitôt qu'on la regarde, elle se met à crier. Le duc de Chartres est un joli garçon ; il a des moyens, mais il est trop sérieux pour son âge, et il est si terriblement délicat que sa santé est bien faite pour nous donner des inquiétudes fort sérieuses. Je crains qu'il ne vive pas longtemps, ce qui serait pour nous un terrible malheur. 11 a d'ailleurs une capacité rare; il apprend tout ce qu'on veut lui enseigner ; il ressemble plutôt à sa mère qu'à son père, et il a des dispositions pour toutes les vertus. J'ai beaucoup d'affection pour lui. Mais en voilà assez à l'égard de mes petits-enfants. Mme d'Orléans avait eu, avant la duchesse de Berri, une fille qui n'a vécu qu'un an ; que Dieu me le pardonne, mais la mort de cette enfant ne me causa pas beaucoup de chagrin.
Les historiens disent souvent bien des mensonges. On a mis dans l'histoire de mon grand-père, le roi de Bohème, que ma grand'mère, la reine de Bohême, entraînée par son ambition, n'avait jamais laissé un seul instant de repos à son mari jusqu'à ce qu'il se fût déclaré roi. 11 n'y a pas un seul mot de vrai là dedans ;
la reine ne songeait qu'à voir des comédies et des ballets et à lire des romans. On a dit aussi, dans l'histoire du (eu roi, que c'était par générosité qu'il s'était retiré de la Hollande et avait consenti à faire la paix. La vérité est que Mme de Montespan, après être accouchée de sa fille (aujourd'hui Mm" la Duchesse), était revenue à Versailles et que le roi voulait la revoir.
On attribue la première guerre de Hollande à la grande ambition du roi, et je suis positivement sûre que cette guerre ne fut entreprise que parce que M. de Lionne, alors ministre, était jaloux de sa femme, au sujet du prince Guillaume de Furstemberg. Pour le faire sortir de France, il fit entreprendre la guerre contre la Hollande et l'empereur. Si l'on ment de la sorte pour des choses qui se sont passées devant notre nez, que faut-il croire de ce qui est loin de nous et de ce qui est survenu il y a bien des années? Je crois que les histoires, excepté ce qui regarde la sainte Écriture, sont aussi fausses que les romans; la seule différence, c'est que ces derniers sont plus amusants'.
Rien de neuf d'ailleurs. On m'a dit qu'un homme, ici, avant de battre sa femme dont il était mécontent, faisait cette prière : « Mon bon Dieu, faites que le coup
1 L'idée que Madame indique ici a été développée avec quelque érudition dans un ouvrage de l'abbé Lancelloti : Farfalloni de gli antichi historici, Venetia, 1736. Ce livre a été traduit par i. Oliva et a paru en 1770 : Les Impostures de l'histoire ancienne et profane, 2 vol. in-12. L'auteur a réuni, pour en montrer l'absurdité, toutes les fables, tous les farfalloni racontés par les historiens, tel que l'emploi du vinaigre dont Annibal fit usaae pour faire fondre les rochers des Alpes, et la perle qu'avala Cléopâtre.
que je vais donner à votre servante la corrige et la rende sage. »
8 avril 1718.
La Fontange était une petite bête, mais elle avait un fort bon cœur et elle était belle comme un ange. Lorsque le roi fut épris d'elle, il me fallut rester beaucoup auprès de lui, car elle m'aimait fort1.
8 avril 1718.
Le Grand-Duc donne peu d'argent à sa femme; il est toujours en arrière de quinze mois avec elle, et la pauvre Ducbesse a grand besoin d'argent pour sa santé et pour pouvoir retourner prendre les bains de Bourbonne.
Paris, 10 avril 1718.
Ma fille et son mari sont partis avant-hier à neuf heures; ma fille m'a écrit de Yillers-Coterets où ils ont couché; c'est à seize lieues de Paris; il y a un joli château qui appartient à mon fils; j'y ai souvent été avec Monsieur ; il est au milieu d'une belle forêt ; le seul inconvénient, c'est que l'eau n'y vaut rien. Le feu roi y vint à ma rencontre lorsque j'arrivai en France.
La femme de mon fils est avec lui aussi bien que
1 On peut consulter sur MNe de Fontange les Lettres de Mme de Sévigné, celles de Mme de Maintenon, t. II, p. 118-126, édition de 1808, les Mémoires de Maintenon, par La Beaumel!e, 1755, I. VI, p. 18G, 201, {'Histoire de La Fontaine, par M. Walckenaèr, 1820, p. 173 et 431, etc. On sait que cette l'avorile donna son nom à une coiffure nouvelle qu'elle inventa, et qui flt rapidement le tour de l'Europe; une petite comédie, publiée en 1G9G, est intitulée : La Fontanje bernée ou les Faconnières.
son humour le lui permet, mais si elle était moite, les choses n'en iraienl pas plus mal, etles filles recevraienl une lionne éducation. C'est chose pénible que de vouloir taire ici son devoir, car alors on n'a plus de tranquillité, et, à mon âge, le repos est nécessaire. La troisième de mespetitos-lillcscst une méchante personne, qui nous donne bien du chagrin; elle s'est donne tout le mal possible pour brouiller sa mère et sa sœur aînée avec leur père; elle est fausse comme le diable et elle me déteste; elle remplirait de chagrin le temps qui me reste à vivre; et qui sait si son ]>ère ne consentirait pas à quelque mésalliance, car les Français, el mon iils surtout, ne se tracassent guère à cet égard; niais ùt pour moi une telle affliction que j'en mourrais. Vous voyez donc bien que j'ai eu de bonnes raisons pour me tracasser de la maladie de M"" s d'Orléans.
Paris, 13 avril 1718.
Je dois convenir que ma fille n'est pas d'un naturel ardent, comme les femmes d'ici; elle est d'un grand sang-froid et pas du tout portée à la débauche; elle a horreur de tout ce qui n'est pas honorable et ne peul s.- consoler dé trouver sa pairie tellement changée. J'ai souvent pensé à ce que ferait l'Allemagne en présence de l'horrible dérèglement qui prévaut maintenant en France; l'imitcra-t-elle, ou en aura-l-elle horreur'!' Je crois que les deux suppositions auront lieu; les uns suivront ces mauvais exemples, les autres les repousseront avec dégoût. Plaise à Dieu que ces derniers soient les plus nombreux! Je n'ai aucun espoir de voir ici quelque amélioration, car il ne peut pas en survenir
jusqu'à ce que le roi se marie, et qu'une reine raisonnable remette tout dans le droit chemin. Dites -moi si la princesse de Nassau-Siegen n'est pas celte demoiselle d'Hohenlohe dont l'électeur palatin, lorsqu'il n'était encore que le prince Charles, s'était si fort épris et qu'il voulait absolument épouser, ce qu'il aurait fait si l'impératrice sa sœur ne l'avait empêché.
Il s'est passé hier une chose terrible. Un cocher avait demandé avec insolence ses gages à son maître; le maître lui dit : « Tu es ivre aujourd'hui, je te les donnerai demain. » Le cocher s'emporte, il arrache à son maître son épée et veut le frapper; le maître se jette sur lui afin de le désarmer; le cocher, plus robuste que le maître, le terrasse et le traîne par les cheveux dans la cour en le rouant de coups; il se rend ensuite chez un procureur et intente à son maître un procès qu'il a perdu; il a été condamné à être mis au carcan. Lorsqu'il y est, il appelle la livrée à son secours; plus de mille laquais s'assemblent, l'arrachent du carcan, se portent sur la maison du maître, la prennent d'assaut, pour ainsi dire, et la saccagent si affreusement qu'ils n'y laissent pas une croisée ou un miroir sans les mettre en pièces. Le maître s'était caché dans sa cave; le guet à cheval arrive enfin ; les laquais l'attaquent à coups de pierre, le guet les charge avec vigueur. Trois sont restés morts sur la place; il y a eu beaucoup de blessés, et des prisonniers qui seront pendus ; ils l'auront bien mérité, surtout l'insolent cocher, cause de tout ce tumulte ' .
1 Le Journal de Barbier, 1. 1, 12 mars et 15 novembre 1721, raconte des circonstances semblables.
IG avril 171, S.
La reine-mère avait L'habitude de manger énormément quatre luis par jour; c'est ce qui a été cause du cancer qui lui est venu au sein ; elle l'a entretenu avec les forts parfums d'Espagne dont elle se servait, et clic en est morte.
Paris, 17 avril 1*18.
Le frère de la duchesse de Sehoresbourg a été pendu, il le méritait bien; c'est cependant pour des nobles une chose affreuse que d'être accroché à la potence.
J'ai reçu hier une lettre de ma fille, qui était partie d'ici il y a dix jours; elle et son mari sont, grâce à Dieu, de retour à Lunéville en bonne santé. Elle m'a envoyé la mesure de la taille de son fils aîné, prise huit jours avant qu'il eût accompli sa onzième année; il est juste aussi grand que le duc de Chartres qui aura quinze ans le 4 août prochain. Je crains que mon petitfils de Lorraine ne soit un géant, car le duc de Chartres n'est point petit pour smi âge. Tous nies enfants de Lorraine sont robustes; leur mère aussi est saine et bien portante, ce n'est pas une bonne à rien comme Mme d'Orléans. On n'a jamais entendu parler d'une pareille paresse. Elle s'est fait faire un canapé sur lequel elle reste couchée lorsqu'elle joue au lansquenet; nous nous moquons d'elle, mais cela n'y fait rien. Elle joue couchée, elle mange couchée, elle lit couchée; bref, presque toute sa vie se passe couchée. Cela doit être mauvais pour la santé, aussi est-elle presque toujours malade; un jour elle se plaint de la tête, un autre jour de l'estomac. Il semble qu'avec cela on ne peut
faire des enfants robustes; cependant ses trois filles aînées sont fortes et bien portantes; la première et la troisième sont grandes et grosses; elles ont l'air bâties comme des hommes, MIle de Valois surtout.
Rien de neuf d'Angleterre ; le roi est méfiant et soupçonneux. Les Anglais sont rusés et ne songent qu'à leurs propres intérêts; ils voient bien qu'ils peuvent pêcher en eau trouble et que, tant qu'il y aura mésintelligence entre le père et son fils, le roi ne manquera pas de besogne et ne songera point à raffermir sur eux son autorité; ils le maintiennent donc dans une humeur qui est dans sa nature. Je ne crois pas qu'il retourne en Hanovre aussitôt que bien des gens le voudraient. L'abbé de Buquoy est un bon gentilhomme d'une ancienne famille, mais en Flandre tous les nobles se donnent le titre de comte; en ce pays, chacun est comte ou prince, mais cela ne leur donne aucun rang. On sera bientôt las d'un fou aussi turbulent que cet abbé ' . Je ne m'étonne pas que mon cousin le landgrave l'ait renvoyé en Hanovre, car il est pauvre et il cherche de l'argent de tous côtés. Je ne crois pas que les remontrances de l'empereur produisent quelque effet àCassel; de mon temps, tous les souverains se pi-
1 II existe un volume assez difficile à rencontrer, intitulé: Événement des plus rares, ou Histoire du sieur abbé Jean- Albert d'Archambaud, comte de Buquoy, singulièrement son évasion du For l'Évéque et de la Bastille (en français et en allemand), arec plusieurs ouvrages, vers et prose, et sp>écialcmenl\ la Game des femmes , se vend chez Jean de la Franchise, rue de la Réforme, à Bonnefoy, 1719. 11 est question de ce personnage dans le livre de M. Gérard de Nerval , les Illuminés.
quaienl de ne dépendre que de Dieu el de ne point reconnaître l'empereur pour maître.
Taris, 19 avril 1718.
Leduc [de Lorraine) avait autrefois une grande passion pour lâchasse, mais aujourd'hui Silvio est devenu un amant; il veut cacher sa passion, et plus il veut qu'elle soit ignorée, plus on la remarque. Lorsqu'on croit qu'il doit regarder devant lui, sa tête se tourne sur ses épaules et ses yeux restent fixés sur Mme de Craon; c'est drôle à voir. Je ne puis comprendre que ma fille puisse aimer son mari comme elle le fait, et qu'elle ne soit pas jalouse. On ne peut pas être plus épris d'une femme qu'il ne l'est de la Craon.
Paris, 24 avril 1718.
La personne que j'espère voir se corriger' a du ju-
1 Sa petite - fille , la duchesse de Berri. Personne n'ignore quelles accusations pèsent sur la mémoire de cette princesse. D'après les Mémoires de Maurtpas (t. I, p. 52), « sa conduite « avec son père était si publique que le duc de Berri, souiïrant « impatiemment tous les discours qui s>> tenaient à ce sujet, fit ce mettre l'épée à la main au duc d'Orléans sur la terrasse de « Marly, où il le trouva. Ils furent bientôt séparés l'un de l'aua tre, et l'affaire fut étouffée de façon qu'on n'en a presque « point parlé. » On peut consulter, au sujet de cette princesse trop célèbre, les Mélantjes de Bobjourdain, t. I, p. 231-253, et le Journal de Barbier, t. I, p. 23. « Dans ses amours, elle suppléa à l'adresse par l'effronterie. Dans le nombre de ses amants, elle aima du vivant do»son mari un nommé La Haie, homme de cheval qu'elle lit écuyer du duc de Berri. Elle voulut se faire enlever par lui, et lui proposa de fuir en Hollande. Celui-ci effrayé et désespéré de cette proposition, s'en ouvrit au duc d'Orléans, qui dit : a Que diable ma fille veut-elle faire on Ilot-
gemcnt et un bon cœur; on pourrait se flatter de son retour au bien si elle n'était pas au milieu de la mauvaise compagnie ; ses tantes et cousines du côté maternel lui donnent aussi de mauvais exemples, car elles mènent une vie bien irrégulière. La mère n'agit que par caprice ; un jour elle hait sa fdle sans savoir pourquoi; un autre jour elle approuve tout qu'elle fait, que ce soit bien ou mal : cela me t'ait craindre que les bonnes résolutions qu'on a prises à Pâques n'aient pas de résultat et que le démon ne revienne dans la maison qu'il a quittée, accompagné de sept autres malins esprits encore plus méchants que lui, comme dit la sainte Écriture. En somme, on ne voit et n'entend que des choses fâcheuses; je ne puis rien y faire, et je m'en afflige sincèrement. Ma fille n'est pas restée ici assez longtemps pour que son bon exemple ait pu amener quelque effet. On m'a demandé comment je m'y étais prise pour l'élever aussi bien : j'ai répondu que c'était en lui parlant toujours raison, en lui montrant pourquoi telle ou telle chose était mal ou bien, en ne lui passant aucun caprice, en cherchant autant que possible à ce qu'elle ne vit aucun mauvais exemple, en ne la rebutant point par des accès de mauvaise humeur, en louant la vertu et en lui inspirant l'horreur du vice en général. C'est ainsi que j'ai élevé ma fille qui, grâce à Dieu, s'est conciliée l'estime générale; mais il ne faut pas croire qu'on puisse élever un enfant sans se donner du mal; la vigilance et l'activité sont indispensables.
lande! 11 me semble qu'elle passe fort joliment sa vie dans ce pays. » Il empêcha l'exécution de ce projet » (Vie privée de Richelieu, 1791, t. I, p. 95).
En Allemagne il y a cela de bon qu'on méprise les gens qui se conduisent sans frein : ici il n'en est pas de même ; aussi La jeunesse s'imagine que les sermons des vieillards sont tout simplement le résultat de l'aigreur de gens qui ont agi de même autrefois. Les personnes dont la réputation est mauvaise sont aussi bien traitées que celles qui ont mené une bonne conduite; cela perd la jeunesse.
Entre nous, les deux princes de Nassau sont de singuliers personnages et ils ont des aventures désagréables; le plus jeune lit mettre sa femme à la Bastille; lorsqu'il voulut l'en retirer et la reprendre, elle déclara qu'elle aimait beaucoup mieux passer sa vie en prison que se trouver avec lui. C'est une Mailly, sœur du marquis de Nesle. Les princes allemands qui épousent des Françaises et qui sont méprisés de leurs femmes, n'ont que ce qu'ils méritent.
Je ne trouve pas que la reine de Prusse écrive mal; elle écrit ce que son cœur lui inspire et elle parait avoir de très-bons sentiments; lorsque cela se rencontre, je trouve que tout est bien. Assurez-la donc que je suis contente de ses lettres. Lorsque vous dépréciez votre propre correspondance, ma chère Louise, c'est par coquetterie, et afin d'obtenir des éloges, car vous savez que vous écrivez bien.
20 avril 1718.
Lorsqu'on vit que la maréchale de Clérambault m'était attachée, on l'éloigna de moi et l'on mit ma fille dans les mains de la maréchale de Grancey qui était la créature du chevalier de Lorraine, Le plus acharné
de mes ennemis, et dont la fille cadette était la maîtresse déclarée de ce chevalier. On peut croire quel bel exemple c'était là pour ma fille; mais ni mes remontrances, ni mes prières n'eurent aucun effet.
Paris, 28 avril 1718.
J'ai reçu hier des nouvelles de la princesse de Galles : elle a écrit au roi d'Angleterre une lettre des plus soumises; le roi lui a répondu avec dureté et en lui faisant des reproches sur sa conduite. Il se fera moquer de lui en agissant de la sorte, car la bonne réputation de la princesse est parfaitement établie : je ne puis comprendre la conduite du roi.
C'est une drôle de manière de vouloir persuader les gens de changer de religion, que de les mettre à une diète forcée; si l'on avait envoyé des dragons pour les convertir de force, c'eût été exactement semblable à ce que M. de Louvois a fait ici '.
Saint-Cloud, Ier mai 1718.
Mme de Ratzenhausen a le bonheur d'avoir été aimée des plus grands seigneurs; le roi lui-même la voyait
1 Les conversions qui résultaient des dragonnades ne passaient point pour sincères, et nous trouvons à leur égard, dans les recueils manuscrits, l'épi gramme suivante :
Calvin surpris de l'édit qu'on publie,
La larme à l'œil, disoit à Lucifer:
Ah ! c'eu est fait, rua secte est convertie,
Il faut songer à rétrécir l'enfer.
— Il ne faut pas que cela te chagrine,
Lui repartit le pénétrant démon ;
Le mal n'est pas si grand qu'on l'imagine,
Car la plupart ue le sont que de nom.
avec plaisir; elle le faisait rire; elle divertissait aussi beaucoup M"K' la Daupbine. Mmc deBerri avait de l'affection pour elle et la faisait souvent venir. Il n'est pas étonnant que nous soyons amies; nous sommes ensemble depuis l'enfance et nous nous connaissons depuis que je n'avais que neuf ans; parmi cent vieilles femmes on n'en trouverait pas une qui ait conservé autant de çraift*'* que Lénore1.
Saint-Cloud, 5 mai 1718.
J'avoue que je ne regrette pas plus Mmc de Vendôme2 qu'elle ne m'eût regrettée si c'était moi qui fusse morte -l'ai d'ailleurs deux raisons pour ne pas m'affliger de sa perte : la première, c'est qu'elle était l'ennemie de mon fds, et qu'elle n'aimait pas sa mère, Mrae la Princesse, dont elle était cependant lendrenn'iit chérie; la seconde, c'est qu'elle menait une conduite qui ne faisait certes pas honneur à sa famille; et, quoiqu'il ne faille damner personne, nous lisons dans la sainte Écriture, que l'arbre tomhe du côté où il penche ; avoir mené une vie déréglée et mourir sans penser à Dieu et sans se repentir de ses péchés, ce n'est
1 Eléonorc de Ratzenhausen avait accompagné Madame lorsqu'elle vint en France, et el'e jouit toujours auprès d'elle d'une faveur que justifiait son dévouement.
2 Marie-Anne de Condé, neuvième enfant du fils du grand Condé, née en 1678, mariée en 1710 à Louis-Joseph, duc de Vendôme, morte le 11 avril 1118. Elle mourut d'apoplexie, et, d'après les Mémoires du temps, devenue veuve, elle avait contracté un mariage secret avec son écuyer. Elle était extrêmement laide, et selon Saint-Simon, elle mourut « sans testament, ni sacrements, de s'être blasée surtout de liqueurs fortes dont elle avoit son cabinet rempli » (t. XXX, p. 2).
pas rassurant, et Mme la Princesse a certes bien raison de s'inquiéter du sort de sa fille et de s'en affliger ; mais, après tout, il faut nous fier à la miséricorde divine.
6 mai 1718.
Mm" la Princesse [de Conti) aurait volontiers donné M,le de Condé à feu le margrave, frère aîné de Votre Altesse; Mlle de Condé était incomparablement plus belle que sa sœur, mais il me semble que le margrave avait plus d'inclination pour Mrae de Vendôme; il la trouva plus calme et plus tranquille... Mme la Princesse a eu beaucoup à souffrir de son mari ; elle le regrette cependant tous les jours. Il avait l'air d'un petit singe. Feu la reine avait deux perroquets : l'un était le portrait vivant de M. le Prince, l'autre ressemblait comme deux gouttes d'eau au maréchal de Luxembourg.
Saint-Cloud,6mai 171 S.
Ma tille est laide, et elle l'était moins autrefois, car elle a eu une fort belle peau, mais elle est maintenant toute brûlée par le soleil ; cela la change et la fait paraître vieille; elle a un vilain nez camus; ses yeux se sont creusés, mais sa taille s'est bien conservée , et comme elle dansait bien, elle a encore de bonnes façons, et l'on voit bien qui elle est. Je connais des personnes qui se piquent d'avoir de bonnes manières, et qui sont fort loin d'en avoir d'aussi bonnes qu'elle. Telle qu'elle est, j'en suis fort contente, et j'aime mieux qu'elle soit vertueuse et point belle que si elle était belle et coquette comme tant d'autres.
DK MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. -iOl
Saint-Clond, 8 mai 171S.
Je tous écris, le cœur bien troublé, et j'ai pleuré
hier toute la matinée. La bonne et pieuse reine d'Angleterre est morte hier matin à Saint-Germain, à sepl h< lires. Assurément, elle doit être au ciel. Elle ne gardait pas un liard pour elle, et donnait tout aux pauvres; elle faisait vivre des familles entières; elle n'a jamais tenu un propos méchant sur cpii que ce soit, et si Ton se mettait à l'entretenir sur le chapitre du prochain, elle disait : « Si c'est du mal de quelqu'un, je vous prie, ne le dites pas. » Elle a soutenu ses malheurs avec une résignation parfaite; elle était polie et agréable, quoique bien loin d'être belle; elle était toujours gaie et faisait constamment l'éloge de notre princesse de Galles. Je l'aimais beaucoup; sa mort me serre le cœur '.
Je m'amuse à voir danser les ours, et cela me rappelle une histoire fort originale, au sujet d'une demoiselle de qualité delà maison de La Force, qui a longtemps été à la cour, où elle était fille d'honneur de Mme de Guise. Le fils d'un conseiller, qui était fort riche, et qui s'appelait M. de Briou, lui inspira une vive passion et l'épousa malgré la volonté de son père ; celui-ci voulait faire rompre le mariage, et il défendit
1 Malgré sa piété, cette princesse fut en butte aux attaques d'un esprit de parti exaspéré. On publia contre elle un pamphlet aussi calomnieux qu'orduricr : Les Amours de Messtiline, ci-devant reine d'Albion, qui parut en 1689, et qui fut bientôt réimprimé quatre ou cinq fois avec additions de nouveaux mensonges, tels que : Les nouvelles intrigues de Messaime. avec l'abbé de ; la vengeance de Mmc de Maintenon, etc.
à son fils de voir la dame et d'avoir aucun rapport avec elle. Elle chargea un trompette de lui dire que lorsqu'il entendrait une certaine fanfare, et lorsqu'il verrait des ours dans sa cour, de ne pas manquer de descendre ; elle se fit couvrir d'une peau d'ours, et M. de Briou, sous prétexte de voir danser cet animal, d'admirer sa douceur et de le caresser, trouva moyen de se procurer un entretien avec sa femme. Je n'ai rien lu de pareil dans aucun roman ' .
10 mai 1718.
La maréchale de Grancey était la femme la plus sotte du monde. Feu Monsieur feignit d'être amoureux d'elle, mais si elle n'avait pas eu d'autre amant, elle aurait certes conservé toute sa bonne réputation. Il ne s'est jamais rien passé de mal entre eux ; elle-même disait que s'il venait à se trouver seul avec elle, il se plaignait aussitôt d'être malade, il disait avoir mal de tête ou mal de dents. Un jour, la dame lui proposa une liberté singulière, Monsieur mit vite ses gants; j'ai vu
1 II résulta de cette affaires un procès dans lequel l'avocat général Talon porta la parole. Le mariage, contracté le 16 juin 1687, fut déclaré nul. M. de Laborde, Palais Mazarin, p. 376, parle de Ml'e Caumont de La Force : « Le laisser aller de sa « morale, la vivacité de son esprit et la tournure romanesque « de son imagination, unie à beaucoup de charme dans les rna- « nières, lui attiraient des succès partout où elle se présentait, « et la rendaient nécessaire au Temple et à l'hôtel de Bouillon. » M. Walckenaër, dans son Histoire de La Fontaine, 3e édition, p. 508-511, raconte en détail l'histoire deMUe de La Force et du jeune Briou, dont la sœur , devenue veuve, s'éprit d'un joueur de flûte. La Bruyère lui a donné place dans ses Caractères sous le nom de Ccsonie.
souvent qu'on le plaisantait à cet égard, et j'en ai bien ri. Cette Grancey avait une fort belle figure et une
belle taille lorsque je vins en France, et tout le monde n'avait pas pour elle le même dédain que Monsieur, car avant que le chevalier de Lorraine ne fût son amant, elle avait déjà eu un enfant.
13 mai 1718.
Le grand-duc est adroit, il se figure que sa femme mourra bientôt, et qu'il sera ainsi dispensé de lui payer ce qu'il lui doit; aussi est-il toujours en retard pour sa pension... Elle m'a juré que lorsqu'elle avait fait le voyage de Florence, elle n'avait eu d'autre idée que celle de revenir le plus tût possible, et c'est ce qu'elle a exécuté aussitôt qu'elle en a eu le moyen.
15 mai 1718.
Je suis allée hier à Paris voir le roi, que j'ai trouve fort grandi.
On disait hier que l'électeur de Trêves voulait renoncer à l'étal ecclésiastique et épouser une archiduchesse, sa petite-nièce; ce serait un mauvais tour qu'il jouerait à sa nièce et à ses neveux de Sultzbach; écrivez-moi si ce bruit court aussi en Allemagne. Il faut que le prince héréditaire de Darmsladt ait été bien débauché, puisqu'il a donné à sa femme une maladie honteuse pour présent de noces ; de pareils cadeaux n'entretiennent pas l'amitié. Le landgrave fera bien de se remarier, car il me semble qu'il n'a pas d'héritiers à attendre de son fds. C'est un sot mariage pour un comte de Wittgenstein que d'épouser une per-