‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans née Princesse Palatine, mère du régent; traduction entièrement nouvelle (volume 4)Chapitre 30 sur 33 · CORRESPONDANTE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANTE

sonne dont le père a été maître d'école. Je ne puis souffrir les mésalliances,

Saint-Cloud, 19 mai 1718.

Je fus hier à Paris pour voir mon fils et sa famille, et pour assister à la représentation d'une pièce nouvelle où il n'y a rien de bien extraordinaire, quoiqu'il s'y trouve deux beaux morceaux ; elle a pour titre : Artaxarte. Au moment où j'entrais dans la loge, on me remit votre lettre du 7. Je me trouve bien à Saint- Cloud, où je suis tranquille, tandis qu'à Paris on ne me laisse jamais un instant de repos; l'un me présente un placet , l'autre demande que je m'intéresse pour lui, un autre sollicite une audience, un autre réclame une réponse à des lettres qu'il a écrites ; c'est à n'y pas tenir. On a l'air ensuite d'être étonné de ce que je ne suis pas charmée de mon sort. En ce monde, les grands ont leurs peines comme les petits, ce qui n'est pas étonnant ; mais ce qui est le plus fâcheux pour les premiers, c'est qu'ils sont toujours entourés d'une foule nombreuse, de sorte qu'ils ne peuvent ni cacher leurs chagrins, ni s'y livrer dans la retraite ; ils sont toujours en spectacle.

21 mai 1718.

La princesse de Conti ' est maintenant dans une grande dévotion ; elle sait fort bien vivre et elle est très-polie. Elle est celle que le roi a le plus aimée de ses filles du côté gauche.

26 mai 1718.

Hier au soir j'étais couchée avant dix heures; j'ai

1 Fille de La Vallière.

donc eu ce matin tout le temps île vous écrire; il a l'ait cette nuit une chaleur aussi forte que dans la canicule, et Hic dure encore; le ciel est couvert et il pourrait bien y avoir de l'orage. Je ne crains pas du tout le tonnerre, mais il épouvante bien des personnes; la duchesse de Béni ne l'aime pas; je le considère comme un magnifique spectacle, et il me fait admirer la toute-puissance de Dieu, qui a l'ait dans la nature des choses si admirables. En répondant à votre dernière lettre, j'en étais restée à ce que vous me dites de ma saignée; mon iils a été plus maltraité que moi, car on lui a tiré vingt onces de sang ; mais cela ne l'a pas du tout incommodé; au contraire, il se sent mieux et plus robuste. Il a meilleure mine et n'est plus aussi violet qu'il l'était. Il ne voulait pas d'abord entendre parler de saignée; mais, observant qu'il avait mal à la tête lorsqu'il avait travaillé, il s'y est décidé tout d'un coup, et a fait appeler son chirurgien. Je me promène longtemps sans avoir la moindre fatigue, mais j'ai beaucoup de peine à monter les escaliers.

Ce n'est pas une chose agréable que la vieillesse, et je vais avoir mes soixante-six ans accomplis. Mon lils ne va ni mieux ni plus mal de son œil ; il ne se ménage nullement; il lit et écrit beaucoup. Je crois que cela ne lui nuirait pas s'il voulait régler sa vie pour le boire, le manger, etc.; mais tout conseil, toute remontrance à cet égard sont inutiles; quand on lui parle, il répond : « Depuis six heures du matin jusqu'à la nuit je suis assujetti à un travail prolongé et fatigant; si je ne m'amusais pas un peu ensuite, je ne pourrais pas y tenir, je mourrais de mélancolie. » —

Les dégâts causés à Paris par l'incendie seront bientôt réparés; on a fait des quêtes en faveur des incendiés; il n'est pas vrai que l'Hôtel-Dieu ait été brûlé; le feu n'est pas venu jusque-là; on a abattu des maisons pour préserver cet hôpital , et les personnes qui sont mortes ne sont mortes que de peur, comme des femmes en couebe ou enceintes.

Saint-Cloud, 29 mai 1718.

Je fus hier aux Carmélites pour remercier les bonnes sœurs, car elles m'avaient envoyé de leur ouvrage ; et, comme la mode est à présent de faire des nœuds, elles m'ont offert un sa? à nœuds. Dites-moi, ma chère Louise, si vous en faites aussi. M'ne d'Orléans ne fait pas autre chose, le jour, la nuit, à la comédie, partout.

La reine (d'Angleterre, veuve de Jacques II) est moite avec une satisfaction sincère, et en remerciant Dieu de la délivrer de ce monde ' . Je crois bien, comme vous, qu'on peut la regarder comme une sainte, plutôt que son mari ; mais je crois qu'il est aussi au ciel ; il a souffert avec beaucoup de résignation ; la reine avait une grande fermeté et de vraies qualités royales, beaucoup de générosité, de politesse, de jugement; elle me plaisantait toujours sur la passion que j'ai d'aller à la comédie. Elle disait en riant qu'il y avait eu un temps où elle ne pouvait plus sortir parce que ses chevaux étaient morts, et qu'elle n'avait pas d'argent pour en acheter d'autres; elle ne se plaignait jamais

1 « La reine d'Angleterre faisoit le plus saint usage de ses malheurs; elle étoit contente de mourir » (Saint-Simon, t. XX).

de ses malheurs. Elle «tait très-maigre, mais plutôt de corps que de visage qu'elle avait long, 1rs yeus spirituels, les dénis blanches el grandes, le leint blafard, ce qui paraissait d'autant plus qu'elle avait quitté le

rouge; elle avait bonne mine et était toujours fort propre. Mon lils, par compassion pour ses pauvres serviteurs, laissera à beaucoup d'entre eux leurs pensions.

Les princes de Bavière ne sont pas beaux, mais ils ont de l'esprit; s'ils ressemblent à leur père, ils courront après les grisettes. 11 est fâcheux que la maison de Schomberg soit éteinte ' ; c'étaient de braves gens. Je trouve que c'est beaucoup que le comte de Degenleldt soit encore épris de sa femme; peu de ménages résistent à une année d'épreuve, et il y a ici un proverbe qui dit que : Si de nouveaux mariés passent un an sans (pie ni l'un ni l'autre regrettent de s'être mariés, ils ont droit à une vigne qui appartient à l'archevêque de Paris; aussi, lorsqu'on voit de nouveaux époux se quereller, on dit : Ils n'auront pas la vigne de M. l'archevêque. La La Force est une personne fort romanesque, autrement elle ne se serait pas déguisée en ours; elle a eu beaucoup d'aventures. On veut la regarder un peu comme sorcière, mais je n'en crois rien. On m'a raconté qu'un gentilhomme de la

1 II est souvent question, dans les lettres de Madame, d'Armand-Frédéric de Scbomberg, maréchal de France, qui, étant protestant, passa au service de l'étranger après la révocation de fédit de Nantes , et fut tué en 1G<)0 à la bataille de la Boyne. C'était « un homme aimable au dernier point, « selon Saint- Simon (note -ur le Journal de Dangeau, édit. de 1854, t. III ,

maison de Mailly, qui a été fort de mes amis, mais qui est mort depuis longtemps, en avait été éperdument amoureux, et qu'il voulait mourir s'il ne l'épousait pas ; mais comme elle n'était pas en bonne réputation, et qu'elle était excessivement pauvre, son père ne voulait pas consentir à cette union, et il pria M. le Prince de lui faire entendre raison. On le conduisit à Chantilly, et toute la maison de Condé et de Conti se mit à l'exhorter pour qu'il obéit à son père ; il s'enfuit comme un désespéré dans les jardins, et il voulut se noyer. En arrachant ses habits pour se jeter à l'eau, il brisa un ruban où était attaché un sachet que la La Force lui avait remis sous prétexte de sa santé, et en lui recommandant de ne jamais le quitter; aussitôt qu'il ne l'eut plus sur lui, il se trouva tout autre, et très-indifférent à l'égard de la La Force; il alla trouver M. le Prince, et lui raconta ce qui était arrivé, en disant qu'il fallait qu'il eût été ensorcelé. J'ai bien ri de cette histoire ' .

Ma petite-fille, la duchesse de Berri, se conduit fort bien avec moi, et n'oublie rien pour me témoigner son affection ; aussi je l'aime sincèrement. Mon pauvre fils se donne une peine mortelle pour tout réparer dans l'administration, et on ne lui sait pas gré de ses efforts ; il me fait souvent tant de compassion, que j'en pleurerais. Il a affaire à des gens avides et sans honneur ;

1 Charlotte-Rose Caumont de La Force, morte en 1724, à Vàge de soixante-quatorze ans , après une existence agitée, a laissé divers romans soi-disant historiques, oubliés aujourd'hui, tels que Y Histoire secrète de Bourgogne et Y Histoire de Marguerite de Valois.

DK MADAME LA MIGHBSSE D'ORLÉANS. 409

je crains que sa santé n'y tienne pas, et qu'il ne succombe sous ce fardeau , mais Dieu l'a soutenu jusqu'à présent.

31 niai 1718.

Mon lils n'aime nullement la campagne , il n'aime que la vie de la ville. 11 lui arrive comme à M"'c de Longueville, qui s'ennuyait extrêmement en Normandie où était son mari. Ceux qui étaient auprès d'elle lui dirent : Mon Dieu, Madame, l'ennui vous ronge; ne voudriez-vous pas quelque amusement? il y a des chiens et de belles forêts; voudriez-vous chasser? Non, dit-elle, je n'aime pas la chasse. Voudriez-vous de l'ouvrage? non, je n'aime pas l'ouvrage. Voudriez-vous vous promener ou jouer à quelque jeu? non, je n'aime ni l'un ni l'autre. Que voudriez-vous donc? lui demanda-t-on. Elle répondit : Que voulez-vous (pic je vous dise? je n'aime pas les plaisirs innocents.

Saint-Cloud, 2 juin 1718.

Rien de neuf, si ce n'est que mon fils est venu cette après-midi et nous a apporté l'arrêt qui modifie le cours du numéraire; le louis d'or vaut désormais trente-six livres; ceux qui ont beaucoup d'argent gagneront joliment ; je ne suis pas du nombre, car il y a longtemps que l'argent et moi nous ne nous tenons pas compagnie.

Vous me demandez si des étrangers professant la religion luthérienne peuvent obtenir ici des emplois militaires : on ne les y admet jamais, si ce n'est dans le régiment d'Alsace et dans les corps suisses.

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Saint-Cloud, 9 juin 1718.

Je suis revenue hier soir à dix heures de Paris, où j'avais été à onze heures du matin pour assister aune longue et ennuyeuse cérémonie dans un couvent qu'on nomme l'Àbbaye-aux-Bois. 11 s'agissait de poser la première pierre d'une église que l'on construit. On est venu à ma rencontre avec des tambours, des fifres, des trompettes, et il m'a fallu suivre une longue rue ; j'en avais vraiment perdu contenance. Vous pouvez penser quelle foule s'était réunie. Après la messe , qui fut accompagnée d'une très-bonne musique, nous allâmes à l'endroit où étaient creusés les fondements ; les prêtres chantèrent des psaumes et récitèrent, (n latin, des prières dont je ne compris pas un mot. J'étais sous un dais, dans un endroit couvert de tapis et dans un fauteuil ; quand je fus assise on m'apporta la pierre sur laquelle était gravé mon nom et au milieu était ma médaille ; on jeta dessus de la chaux, dont je fus tout éclaboussée ; puis on plaça dessus une autre pierre, à laquelle je dus donner ma bénédiction; j'avoue que cette idée me fit rire. J'envoyai ensuite le premier de ma maison, M. de Montagne, mon chevalier d'honneur, placer la pierre, car je ne pouvais monter et descendre les échelles; cette cérémonie dura une heure et demie ; il y eut ensuite beaucoup de musique, et le tout se termina par un Te Deum.

J'allai ensuite au Palais-Royal ; il faisait horriblement chaud ; je dînai avec mon fils et trois de ses filles, puis je me rendis au Luxembourg pour voir M",e do Berri. J'étais si fatiguée qu'aussitôt que je me trouvai dans un appartement frais, je m'endormis comme une

marmotte; j'eus bien honte quand je me réveillai, mai» la chose était faite. A cinq heures je retournai au Palais-Royal el je fus, avec M ' d'( trléans, au spectacle voir un nouvel acteur qui faisail ses débuts. Il jouait Oreste dans Andromague ; mon (ils nous rejoignit au quatrième acte; pour petite pièce on donna les Vendanges de Suresne ' ; ce sérail une comédie amusante si on ne l'avait vue cent fois. La chaleur était si forte que je fondais en eau.

Saint-Cloud, 12 juin 1718.

On a pendu hier un nègre, qui avait dit qu'il était, las de la vie el qu'il tuerait le. premier individu qu'il rencontrerait. 11 sorl en effet, se trouve au devant d'un cordonnier, <-t. d'un coup de son couteau, il lue le pauvre diable. Il s'est laissé pendre sans se plaindre, et il est mort avec joie. La chaleur a été si forte cette nuit que je n'ai pu m'endormir, et maintenant le sommeil me gagne; mais c'est dimanche et je vais aller à l'église. J'y vais tous les jours, car la règle des entants de France est d'aller tous les j s à la messe.

Mme d'Orléans est tellement indolente qu'il est impossible de voir une personne plus paresseuse; toujours couchée sur un sofa, elle joue couchée. Je suis persuadée que cela nuit fort à sa santé; elle a l'air plus vieille qu'elle ne l'est en effet.

15 juin 1718.

Le roi a bien montré à sa mort qu'il était véritablement grand; on ne saurait mourir avec plus de ler-

1 Celte comédie de Danrourt, en un acte et en prose, fut représentée pour la première fois le 15 octobre 1C95.

meté et de courage que lui. Il a eu pendant huit jours la mort devant les yeux sans manifester de crainte ni d'effroi, et il a tout ordonné comme s'il s'agissait d'un voyage.

19 juin 1718.

11 est de toute fausseté que la reine d'Angleterre {la veuve de Jacques II) ait laissé de grosses sommes. Elle a entretenu son fils ainsi que tous ses gens, elle a donné des pensions à la plupart de ses dames, elle a soutenu des familles entières d'Anglais; elle se privait du nécessaire afin de secourir les pauvres dans les hôpitaux. Sous le rapport de la cupidité, elle n'était nullement Italienne, car elle n'a jamais mis un liard de côté. On peut dire qu'elle avait toutes les vertus royales. Son unique défaut (personne n'est parfait) est d'avoir poussé la dévotion à l'extrême ; mais elle l'a payé cher, car c'est la cause de tous ses malheurs. Elle ne pouvait ici faire des économies, car elle n'était pas régulièrement payée ; elle a été forcée d'emprunter de l'argent et de contracter des dettes; il n'est pas vrai que ses domestiques aient pillé ses meubles, car elle était logée à Saint-Germain, dans les meubles du roi.

On a vu peu de reines d'Angleterre être heureuses, et, en ce pays-là, les rois non plus n'ont pas beaucoup de bonheur.

21 juin 1718.

Mme de Berri a gardé sa mère pendant sa maladie avec tout le zèle d'une sœur grise. Je serais fort ingrate si je n'avais pas d'attachement pour elle, car

elle me témoigne toute l'amitié possible, el me montre une politesse telle que je me sens souvent toul attendrie. La Maintenon avait si grand'peur que le roi n'aimât la duchesse de Berri et ne se détachai ainsi de la Dauphine, qu'elle lui a rendu tons les mauvais services qu'elle a pu; mais, après la mort de la Dauphine, elle a tout raccommodé; à dire vrai, l'inclination du roi pour la duchesse n'a jamais été grande.

Saint-Gond, 24 juin 1718.

Je suis aujourd'hui fort abattue, car les ennemis de mon fils ont excité tout le parlement contre lui. 11 a beaucoup d'ennemis, et surtout parmi les gens auxquels il a fait le plus de bien. On ne saurait croire combien cette nation est ingrate. Il peut résulter de tout ceci des révoltes et des guerres civiles; Dieu veuille nous en préserver! Vous voyez bien, ma chère Louise, que j'ai lieu d'avoir bien des inquiétudes. Je ne peux longtemps causer avec vous ce matin, car il faut que j'aille à l'église ; c'est aujourd'hui une grande fête, et je n'ose mander par la poste ce que je pense là-dessus.

La princesse de Galles ne m'a point mandé qu'elle ait fait une fausse couche, mais elle m'avait écrit que la foudre était tombée sur un arbre non loin d'elle, ce qui lui avait causé une frayeur très-vive. Le tonnerre est dangereux pour les femmes enceintes, indépendamment de la terreur qu'il peut leur causer ; il est mauvais pour toute la nature; il m'a tué vingt-cinq serins. Je ne sais quand les choses s'arrangeront en Angleterre; il en serait bien temps.

Plût à Dieu que mon fils et le roi fussent riches, mais le fait est que le feu roi s'était grandement endetté, et par-dessus les oreilles ; c'est l'ouvrage des ministres et de la Maintenon ; il a laissé plus de deux cents millions de dettes ; il faut que mon fils s'efforce de les acquitter. Il n'est pas ici sans exemple que, comme à Hombourg, une chatte ait mis bas un chien et des petits chats; une chienne a aussi fait une souris. Gemment est-il possible que vous haïssiez les chats? l'électeur notre père les aimait tant ; notre mère avait une frayeur extrême des rats. Les chats sont, à mon avis, les plus jolies bêtes qu'il y ait au monde.

25 juin 1718.

11 est certain que M. le Duc a beaucoup de politesse; il tient cela de Mrae sa mère... Il a des qualités solides, il est fort noble en toutes ses actions, et il n'a pas mauvaise mine , mais l'œil que le duc de Berri lui a crevé le défigure fort.

28 juin 1718.

Depuis que Mme de La Yallière est entrée aux Carmélites, elle n'a plus aimé que Dieu ; et elle m'a souvent dit que, si le roi venait dans son couvent, elle ne voudrait pas le voir, et qu'elle se cacherait si bien qu'il ne pourrait la trouver; mais elle n'a pas eu besoin de prendre cette peine, car le roi n'y est jamais venu.

28 juin 1718.

La cour de France est restée fort agréable jusqu'à ce que le roi a eu le malheur d'épouser la vieille sorcière;

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 4l5

elle l'a séquestré de tout le monde et lui a inspiré de ridicules scrupules au sujel des spectacles, lui représentant que, puisque tes comédiens étaient excommuniés, ii ne devait pas les voir; mais elle a l'ait dresser dans ses appartements un joli théâtre où l'on puait deux t'ois par semaine en présence du roi; elle a aussi fait des comédiens de la Pauphine, de mon fils, du duc il.' Beiïi et de sa nièce, et elle ne laissait pas jouer les comédiens qui avaient été congédiés. C'était bien plus méritoire, l.e roi n'était pas à sa place ordinaire, mais derrière moi, dans un coin auprès de la Mainlenon. Cela a tout gâté, car il en est résulté que le roi se laissait voir rarement, et la cour s'est trouvée toute dispersée.

Saint-Cloud, 30 juin 171 S.

Le temps était fort beau depuis huit jours, mais ce soir il y a eu de la pluie et de la grêle. A propos de grêle, elle a ruiné sept villages dans la Lorraine, et elle a tout détruit en bien des endroits; il y avait des grêlons qui pesaient deux livres. Ma fille me dit qu'on attribue ces désastres à des sorciers qui ont le pouvoir de faire réunir les nuages et tomber la grêle où il leur plaît. A Paris, on ne croit pas aux sorciers et on n'i u entend pas parler; à Rouen, on y croit fort, et on en entend parler sans cesse.

Ma tille ne ressemble pas à M'"e de Venigen; elle a bonne mine et une taille bien faite, mais sa figure n'est pas jolie; elle n'a pas ce qu'on appelle ici des traits. Grâce à Dieu, elle a des penchants honnêtes et un goûl prononcé pour la vertu, ce que je préfère à la beauté. Elle a raison d'être contente de ne pas être enceinte.

Je crains qu'elle n'ait que trop d'enfants, car il y a déjà trois princes et deux princesses, et ce n'est pas du tout amusant que la grossesse et tout ce qui s'ensuit. Je regarde comme heureux de pouvoir maintenant parler de tout cela comme un aveugle des couleurs, car c'est de tout point, du commencement jusqu'à la fin, une vilaine, dangereuse et sotte chose, qui ne m'a jamais plu. Mme de Chasteautier dit que si l'on veut dégoûter les gens du mariage, il faut me charger de leur parler. Mrae de Ratzenhaussen répond que je n'ai jamais été réellement mariée, et qu'un vrai mariage est celui où les deux époux ont l'un pour l'autre un attachement sincère, et qu'alors les choses changent bien. Je l'accuse de faire l'éloge des plaisirs de l'amour ' ; elle se fâche, et je me ris d'elle.

Mon fils est comme une âme en peine; il travaille tellement qu'il a à peine le temps de dormir et de manger; cela m'affecte au point de me faire venir les larmes aux yeux. Il fait du bien à des centaines de gens qui ne lui en ont aucune reconnaissance; tant d'ingratitude me révolte.

1" juillet 1718.

11 faut que l'amabilité de la Raisin ait été bien pénétrante, puisqu'elle avait pénétré dans le cœur épais de notre Dauphin qui l'a beaucoup aimée2.

2 juillet 1718.

La jeune princesse de Conti est sûre de se faire aimer

1 Den bcyschloff zu loben.

2 La Raisin s'appelait Françoise Pétel Longchamp ; son mari mourut, en 1693, d'excès de boisson, âgé de moins de quarante ans.

quand elle le veut; elle a des manières fort agréables, elle est douce et sans humeur; elle dit toujours quelque chose d'obligeant.... Elle est lasse des folies de si m mari ; elle a mis des fusils et des épées auprès de son lit, et elle l'a assuré que dès qu'il viendrait avec ses pistolets chargés elle lui tirerait un coup de fusil, et que si elle le manquait, elle l'attendrait l'épée à la main. Depuis il n'a plus eu recours à ses pistolets.

:$ juillet 1718.

Je trouve l'intrigue [de Madame) avec le duc de Monmouth plus coupable que celle avec le comte de Guiche ; quoiqu'il fût bâtard, il était cependant le fils de son frère (de Charles II). M,,,c de Thiange, sœur de Mn,c de Montespan, a conduit cette intrigue avec le duc de Monmouth '.

4 juillet 1718.

Je n'ai jamais pu comprendre le changement de religion du duc Max; d'après ce que j'ai entendu dire de tous côtés à l'égard de sa foi, il était très-peu dévot ;

1 L'abbé de Choisy (Mémoires, 1729, t. 11, p. 160) parle de cette affaire : «On crut qu'il y avoit entre Madame et le prince une sorte de jargon dont il n'est que trop aisé de soupçonner ceux qui sont naturellement galants. » Mme de Caylus représente dans ses Souvenirs Mme de Thiange comme « folle sur deux chapitres, celui de sa personne et celui de sa naissance ; elle étoit dénigrante et moqueuse, et avoit pourtant beaucoup d'éloquence, et rien de mauvais dans le cœur. » Selon les Mémoires de La Fare, le chevalier de Rohan, décapité en 1674, avait eu ses bonnes grâces, et on prétendait qu'il arait aimé Mme de Montespan elle-même. Voir à l'égard de Mme de Thiange, une lettre intéressante publiée par M. Cousin clans la Revue des Deux- Mondes, 1er mars 1854, p. 873.

il n'a trouvé aucun avantage temporel clans cette conversion, et aucun de ses parents ne l'y a poussé ; ces trois motifs sont ceux qui amènent les gens à changer de religion ; ce n'est donc certainement point la foi qui l'a décidé, l'intérêt encore moins, puisque par là il perd une principauté. Je ne vois nul autre motif, si ce n'est qu'une bouche trop aimée l'a persuadé d'agir ainsi.

Quand je pense à des incendies , je suis tout en frisson, car je sais combien on a brûlé, dans le pauvre Palalinat ', durant plus de trois mois. Aussitôt que je voulais m'endormir , je voyais tout Heidelberg en flamme; je m'éveillais pleine d'effroi, si bien que j'en ai été malade.

Si l'on avait pu me donner encore moins qu'on ne l'a fait, on n'y aurait pas manqué. Monsieur a joui de tout ce que je possédais; je n'ai pas au delà de quarante-cinq mille francs (de revenus); cela mène à peine jusqu'au bout de Tannée.

Saint-Cloud, 7 juillet 1718.

J'ai été hier au Palais-Royal rendre visite à Mme d'Orléans; mon fils est venu s'excuser de ce qu'il ne pouvait diner avec moi. L'aînée de ses filles est aussi

1 La dévastation du Palatinat, en 1674, fut une de ces mesures plus que rigoureuses que les nécessités de la guerre ne justifient pas toujours. On en tira parti pour rendre Louis XIV odieux. Une gravure de J. Luyken représente les Français portant le fer et le feu dans les provinces rhénanes ; elle eut une grande vogue.

paresseuse que s;i mère, car, à une heure et demie, elle n'était pas encore habillée; sa mère souffre qu'elle reste toute la journée, du malin jusqu'au soir, sans corps d'habit, ce qu'elle n'oserait pas l'aire devant moi. Son corps était égaré; OU l'ut très-longtemps avant de pouvoir le retrouver; elle ne vint qu'au second service. Mon tils revint de suite après le dîner; .je m'acquittai auprès de lui de quelques commissions, et, à trois heures trois quarts, je montais en voiture avec le duc de Chartres, M"L de Valois et mes dames de compagnie, pour me rendre au collège des Jésuites, qui est assez loin du Palais-Koyal. Nous y vîmes les écoliers jouer une pièce intitulée : le Point d'honneur '. Les enfants jouèrent fort bien; mon petit-cousin de LaTrémouille avait un rôle, dont il s'acquitta à merveille. 11 s'en fallut de peu cependant «pic la chose ne finit mal pour moi : on avait placé mon fauteuil sur une estrade; quand je fus pour m'en aller, j'oubliai qu'il y avait des degrés qu'il fallait descendre; je lis un faux pas, et je tombai. On s'empressa de me relever, comme vous pouvez le croire, et je ne me lis pas du tout de mal ; seulement le verre d'une de mes montres fut cassé. Je ne lis qu'en rire jusqu'à mon retour au Palais-Royal, et j'en ris encore, surtout quand je pense à la gravité avec laquelle deux grands jésuites vinrent me relever : c'é-

1 Cette comédie est du père Du Cerceau ; elle n'a point été reproduite dans L'édition des poésies de ce jésuite publiée à Paris, 1785, 2 vol. iu-i2, ni dans son Théâtre à l'tuage drs collèges, édité par le père Adry J'aris, 1807), qui ne put la retrouver. Le catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne (t. III, p. 27 '.)) l'indique sous lu date du 1 1 niai 17 28, mais on croit qu'elle l'ut représenta avant cette date.

tait un tableau à faire. Lorsque je fus de retour au Palais-Royal, il sonnait six heures. Je fus au spectacle avec mon fils, sa femme et les personnes qui étaient dans ma voiture. On donnait Ariane et le Sicilien. A neuf heures trois quarts , je remontais en voiture pour revenir ici ; mais aux Tuileries nous fûmes arrêtés, car le beau temps avait amené tant de monde pour se promener dans le jardin, qu'il y avait devant les portes une multitude de carrosses ; le passage était intercepté ; il était plus de dix heures quand nous fûmes libres, et je ne pus me mettre au lit qu'à minuit et demi.

Je sais positivement que M. de Bernstorff excite le roi d'Angleterre contre le prince et la princesse de Galles; mon fils a voulu les rapprocher, mais M. de Bernstorff est venu tout en colère dire à l'abbé Dubois qu'il n'avait pas à se mêler de pareilles affaires et qu'on ne lui saurait nul gré de son intervention. Mon fils m'a répété que c'était Bernstorff qui animait le roi contre ses enfants et contre son parent le roi de Prusse. 11 faut que cet homme soit un vrai diable et un méchant diable; il a là dedans un intérêt que je ne m'explique pas.

Quoique Versailles ait les plus belles promenades du monde, personne ne s'y promène, si ce n'est moi. Le roi avait coutume de dire : « Il n'y a que vous qui jouissez des beautés de Versailles.... » J'ai toujours eu ma maison à moi, mais tant que Monsieur a vécu, il ne m'a pas laissée maîtresse d'y nommer qui ce fût ; tous ses favoris en profitaient et il ne se vendait chez moi aucune charge sans qu'on donnât un pot de vin

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à LaGrancey, au chevalier de Lorraine, à Locarte on à M. Spiesou... J'ai été souvent voir la Maintenon cl j'ai fait de mon mieux pour gagner son amitié, mais je n'ai pu y parvenir.

8 juillet 17 18.

La reine-mère d' Angleterre n'a pas bien élevé ses deux lîlles; elles ont été élevées par des femmes de chambre qui leur laissaient faire tout ce qui leur passait par la tête; elles ont ensuite été mariées fort jeunes, et elles ont suivi ensuite le mauvais exemple de leur mère; mais toutes deux ont eu une triste lin : l'une a été empoisonnée et l'autre est morte en couches.

Ce qui me persuade de l'innocence de feue Madame, c'est que lorsqu'elle eut reçu le viatique, elle demanda pardon à Monsieur de toutes les inquiétudes qu'elle lui avait données et qu'elle dit qu'elle espérait aller au ciel, car elle ne l'avait pas offensé dans le fond '.

Saint-Cloud, 8 juillet 1718.

On a déchaîné tout le parlement contre mon fils; il est certainement soutenu par l'aîné des bâtards {leduc du Maine) et sa femme. Dès (pie quelqu'un parle mal de mon fils et se montre mécontent, la duchesse le fait venir à Sceaux, le caresse, le plaint et n'épargne rien pour l'exciter contre mon fils. Je suis étonnée de

1 a Pour s'expliquer qu'au milieu des pièges et des périls où elle se jouait, Madame n'ait point failli; pour qu'elle ait pu dire sincèrement à Monsieur, à l'article de la mort, Monsieur, je ne vous ai jamais manqué, il faut se rappeler et les difficulté de sa situation si observée, et aussi son âge avec cette sorte d'innocence qui accompagne les imprudences de la première jeunesse. » (M. Sainte-Beute, Causeries du lundi, t. Vf, p. 253).

sa patience. Il a du courage, va son droit chemin et ne se tracasse de rien. Le parlement de Paris a fait une adresse à tous ceux de France pour le» engagera se joindre à lui , mais aucun n'a voulu faire une pareille folie; au contraire, ils sont tous demeurés fidèles à mon fils. On a tout fait pour soulever le peuple par des libelles répandus contre mon fils, mais la chose est restée sans effet; je crois qu'elle en aurait produit davantage si le bâtard et sa femme ne s'en étaient pas mêlés, car ils sont détestés à Paris.

10 juillet 1718.

On m'a raconté au sujet du duc Max quelque chose qui m'ôte toute amitié pour lui. On m'a assuré qu'il avait accusé, auprès de l'empereur, sa mère, qui l'aime si tendrement, parce qu'elle ne lui envoie pas huit mille écus qu'il demande; c'est une chose horrible et que je ne saurais endurer. Il ne peut avoir de bonheur en ce monde ni en l'autre s'il se conduit d'une façon aussi indigne et que je ne puis lui pardonner, de sorte que de ma vie je ne veux plus avoir nul rapport avec lui. Je comprends bien où ce plat a été apprêté; c'est de la cervelle du père Wolf que le coup est parti; ce qui m'irrite encore contre ce maudit moine, c'est qu'il ne peut souffrir que le duc Max ait auprès de lui un seul gentilhomme, rien que de plats manants, comme ce coquin de Wolf lui-même.

12 juillet 1718.

L'amant tenant de Mme du Maine est le cardinal de Polignac, mais elle en a encore beaucoup d'autres, le premier président, et même des drôles (Burschen).

12 juillet 1718.

Mon lils esl éloquent, et, lorsqu'il vont, il parle arec beaucoup de noblesse... Il a dit que le parlement ne devait pas se mêler des affaires de ta monnaie, et qu'il maintiendrait l'autorité royale pour la remettre au roi,

dès qu'il serait majeur, telle qu'il l'avait trouvée.

12 juillet 1718.

Je crois que ce qui empêche mon fils d'agir de rigueur avec le duc du Maine, c'est d'abord parce qu'il craint les pleins e1 les emportements de sa femme, et ensuite parce qu'il aime son autre beau-frère, le comte de Toulouse.

14 juillet 1718.

Le feu roi prononçait bien nettement, niais tousses enfants ont grasseyé, depuis M. le Dauphin jusqu'au comte de Toulouse; au lieu de dire Paris, ils disaient Pahï.

M. le Duc (de Bourbon) est fort amoureux de Mmc de Prie ' ; elle a déjà reçu pour cela un petit ragoût de

1 On trouve des détails curieux sur cette dame dans les Mémoires du président Hénaut, publiés tout récemment : « Elle étoit d'une taille déliée et au-dessus de la commune; une figure, un air de nymphe, le visage délicat, de jolies joues, le nez bien fait, des yeux un peu chinois, mais \ifs et gais, en tout une physionomie fine et distinguée. » On peut aussi consulter les Mémoires do d'Argenson : « Je ne crois pas qu'il ait jamais existé créature plus céleste... Elle se rendo t incognito chez le duc de Bourbon ; leur carrosse gris avoit à l'extérieur tout l'air d'un fiacre, et éto t au dedans d'une magnificence extrême... Quand le duc fut exilé, quand elle-même partit pour l'exil, dans son empressement à faire ses adieux à tout autre qu'au minière disgracié, elle oublia de fermer ses fenêtres, et, des maisons voisines, chacun put mesurer l'excès de sa douleur. »

coups de bâton de son mari, mais cela n'empêche rien. On dit qu'elle a de l'esprit. Elle règne sur H. le Duc d'une manière absolue, et celui-ci n'est occupé qu'à faire eu M. de Prie. Elle a consolé M. le Duc du congé de M,ne de Nesle, mais on prétend qu'elle ne lui est pas du tout fidèle et qu'elle le trompe avec deux autres galants : l'un est le prince de Carignan, et l'autre Livry, le premier maître d'hôtel du roi ; c'est le plus beau des trois.

14 juillet 1718.

Je ne sais pourquoi la poste a la fantaisie de ne faire partir les lettres que deux à la fois; on n'a pas encore, depuis que je suis en France, appris à respecter mon cachet; M. de Louvois faisait ouvrir et lire toutes mes lettres ■ ; M. de Torey a marché sur ses nobles traces et ne s'est pas mieux conduit ; on le faisait jadis, afin de trouver dans mes lettres quelque chose qui pût me nuire; les gens de M. de Torcy continuent par la force de l'habitude, car, grâce à Dieu, on ne trouvera nul moyen de me brouiller avec mon fils.

14 juillet 1718.

INous n'avons ici rien de neuf, si ce n'est le mariage du duc d'Albret, fils aîné du duc de Bouillon, qui a épousé la lille de M. de Barbezieux 2 avec le consentement du marquis et de la marquise d'Allègre , son

1 « C'est à Louvois qu'est dû le fatal décret d'ouvrir toutes les lettres à la poste, qui a été si longtemps caché, qui est enfin devenu si public. » (Saint-Simon, note sur le Journal de Dangeau, 1854, t. 111, p. 3GG.

2 Le marquis de Barbezieux, fils de Louvois, était mort jeune

DE MADAME LA DUCHESSE D ORLÉANS. i'25

grand-père et sa grand'mère du côté maternel. Tous les Louvois se sont prononcés contre ce mariage; ils le regardent comme une mésalliance, car la demoiselle a une très-grande fortune, et apporte en se mariant cinq cent mille livres. Elle aime le duc d'Albret autant qu'elle en est aimée. Mon fils a consenti au mariage; le prince de Conti y a assisté ; il s'est célébré lundi à Saint-Sulpice. Les Louvois voulaient faire un procès au curé, mais il s'est justifié en disant que le prince de Conti lui avait remis une lettre de cachet de la part du roi, et que le cardinal de Noailles avait donné son autorisation. Mon fds dit que la lettre de cachet n'a été donnée que parce qu'il n'y avait pas eu d'opposition formée; les Louvois affirment qu'ils avaient précédemment remis une opposition au curé ; celui-ci déclare qu'il ne l'a jamais vue : l'affaire l'ait un bruit terrible. Le comte d'Évreux, mon cousin, le prince de Tahnont et tous les Villerois sont conti e ce mariage; mais il me semble que puisqu'il est consommé, et puisque les jeunes époux s'aiment tant, il n'y a plus à en parler '.

encore, à la suite de ses excès; nous rencontrons le couplet suivant dans les recueils manuscrits :

PoiTr avoir au Dieu de l'amour

Trop su marquer son zèle, Barbezieux a perdu le jour

D'une façon cruelle ; Si le clairvoyant Pontchartrain

Trouvoit quoique N'anette Qui le menât le même train,

0 la belle défaite !

1 Saint-Simon parle en détail de ce mariage, t. XXIII , p. 70.

La jeune femme mourut en couches avant la fin de l'année

4 26 COHHI-SPON DANTE

11 n'est que trop vrai que mon fils a des embarras avec le parlement, mais il est faux qu'il ait parlé contre sa grand'mère au sujet du cardinal Mazarin ' ; il m'a dit que les gens du parlement voulaient se mêler de ce qui ne les regardait pas, et que tant qu'il serait dépositaire de l'autorité royale, il la maintiendrait

1 Parmi les libelles écrits contre la mère de Louis XIV, il faut placer en première ligne celui qui a pour titre :

Amours d'Amie d'Autiiche, épouse de Louis XIII, arec M . le C. de R., le véritable père de Louis XIV. On en connait six ou sept éditions. Le Manuel du Libraire (t. 1, p. 89) donne à leur égard des détails étendus. Ce qu'il y a de piquant, c'est que les dernières donnent tout au long, sur le titre, le nom du cardinal de RL-helieu, tandis que les initiales signifient le comte de Rivière. Si les libraires qui réimprimèrent cet écrit avaient pris la peine de le lire, ils auraient vu que le cardinal y joue un rôle tout différent de celui que l'auteur attribue au comte.

Le savant auteur du Manuel regarde ce livre comme sans intérêt. Telle n'est pas l'opinion de M. Leber (Catalogue, t. 1, ]). 334): « J'ose dire que le thème de cette composition est « un des plus piquants, ou, si l'on veut, des plus audacieux « qu'ait pu concevoir un esprit ennemi du grand roi. Il n'a rien « d'ailleurs qui blesse absolument la vraisemblance dramatique,

a et s'il était vrai Mais c'est un roman, personne n'en peut

« douter. »

Quant aux liaisons de la reine avec Mazarin, les chansons du temps et quelques-uns des innombrables pamphlets connus sous le nom de Maiarinades s'expriment avec une crudité cynique; mais ce ne sont pas là des autorités historiques. M. H. Martin, dans son Histoire de France, apprécie ainsi cette question délicate : « La correspondance de Mazarin et de la reine, publiée « en 183G par M. Ravenel, ne laisse aucun doute sur la pas- « sion qu'affectait le ministre et qu'il inspirait ù la reine, quoi- « qu'à la rigueur des esprits très bienveillants puissent encore « admettre, avec Mme de Molteville et Henri deRrienne, l'inno- « cence de leurs relations. »

Les recueils de chansons manuscrites renferment bien des

entière, afin de la remettre au roi, à sa majorité, telle qu'il l'avait reçue, sans souffrir qu'on l'attaquât. Il n'\

a ici rien à craindre; la populace ne s'est pas émue et les parlements tic province n'ont pas remué; les

plus cruels ennemis de mon tils sont son beau-frère efl sa femme (le duc et la duchesse du Maine) ; ce sont eux qui ont amené tous ces embarras.

Mon tils trouvera bientôt moyen de payer les dettes du feu roi, car Law (c'est ainsi qu'on l'appelle) est un Anglais qui a beaucoup de talent '. Le peuple n'est

ouplets contre la légitimité de Louis XIV, mais ils sont, pour la plupart, d'un genre qui interdit toute citation. En voici un des moins vifs :

Son père, le roi des Français,

Tous las jours faisoit des souhaits

Pour que la reine fût enceinte;

11 prioit les saints et les saintes ;

Le cardinal prioit aussi ;

Il a beaucop mieux réussi.

Nous plaçons dans une note, à la fin de ce volume, quelques détails sur ce sujet scabreux.

1 Mentionnons parmi les ouvrages spéciaux relatifs au fameux système :

H is'oin 'du système des finances sous la minori te de Louis AT, (parMarmont du Hautchamp); La Haye, 1139, Gvol.in-12.

Secret du système de Law; La Haye, 17 21.

i/ moirés de lu ne et du caractère de Lan-, 1721.

Un poème manuscrit sur « les heureuses opéralionsde M. Law, le bonheur qu'elle? procurent à la France et la reciinnais-aine qu'elles méritent, » est indiqué dans le Catalojue de la Bibliothèque d'un amateur (M. Iîenouard), t. 111, p. 32.

Les opérations de Law ont trouvé des critiques fort judicieux dans Forbonnais Recherches et Considérations sur 1rs finances de France, t. 11), et dans M. Daire {Notice sur Law, dans le recueil des Économistes financiers du dix-huttieme siècle, Paris, 1843). Lu revanche, elles sont l'objet d'un panégyrique éto-

pas plus pressé qu'il ne l'était du temps du roi ; mais on n'a pu le soulager, et les ennemis de mon fils profitent de ces circonstances malheureuses pour exciter contre lui la haine publique. 11 est faux qu'il entasse de l'argent ; il n'a jamais voulu toucher ce qui lui revient comme régent. Je ne crois pas qu'il existe au monde un être plus désintéressé ; il l'est même trop, et il fait ainsi de ses enfants autant de mendiants. Presque tout ce que disent les gazettes sont des mensonges.

15 juillet 1718.

Feu Monsieur s'est trouvé mal à dix heures du soir ; il n'est mort que le lendemain à minuit. Je ne puis penser à cette nuit sans frémir ; je suis restée avec lui depuis dix heures jusqu'à cinq heures du matin, qu'il a perdu toute connaissance.

quent dans Y Histoire de la Révolution française, par Louis Blanc (t. I, liv. II, ch. vu). On consultera d'ailleurs avec profit M. deTocqueville, Histoire philosophique du règne de Louis XV, t. I, p. 11 0-1 GO; deSismondi, Histoire des Français, t. XXYII, p. 389 ; H. Martin, Histoire de France, t. XXYII, p. 17 3.

De curieux détails sur Law se rencontrent dans l'ouvrage de, M. de Laborde sur le Palais-Mazarln, p. 394-39S. Il fait remarquer que le travail de M. Thiers {Law et son sytème financier) dans la Revue progressive, 1830, p. 1-45, dispense de toutes les autres recherches, tant la netteté des idées et la justesse des appréciations s'y trouvent exposées avec méthode. Il n'a paru de cette Revue que ce remarquable numéro, aujourd'hui recherché et rare. On peut citer aussi Law et les chemins de fer (par M. Bauthiler de l'Isle), 1845, in-18 : résumé assez exact des faits connus, et une notice dans YHistorlscher Taschenbuch de M. Raumer, septième année, 1845. Il a été publié récemment des Recherches j>hllosophlques sur le système de Law, par M. A. Levasseur, 1854, in-8°.

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 'rh*

Feu .Monsieur était tellement importuné de l'attachement que j'avais pour Votre Altesse et du plaisir que j'avais à me trouver avec elle, qu'il m'a priée, pour l'amour tic Dieu, d'avoir moins d'affection pour

elle.

16 juillet 1718.

Mon fils est éloquent, et quand il veut il parle avec noblesse. 11 a pour confesseur un jésuite, mais il ne se laisse pas gouverner par lui '.

20 juillet 1718.

Mon lils est allé hier à Chelles, et a fait venir le cardinal de Noailles afin de faire un dernier effort pour arracher sa fille au couvent.

21 juillet 1718.

Si les prêtres de tous les côtés étaient ce qu'on appelle de bonne foi, les trois religions chrétiennes seraient bientôt réunies, mais le diable se foure trop dans lous les prêtres pour qu'on puisse voir l'unité dans la religion; leur intérêt et leur ambition passent par dessus tout.

La noblesse s'acquiert facilement en France; qu'un riche paysan ou un bourgeois achète une charge de

1 Nous n'avons pu découvrir le nom de ce confesseur du Régent; ses fonctions se réduisaient à la plus insignifiante des sinécures, et il n'a laissé nulle trace dans les écrits du temps. Un autre personnage, placé dans une situation à peu près semblable, nous est du moins connu de nom; le père Parotet, jésuite, était chargé de la conscience de Louis XV. Duclos (Mémoires, t. I, p. 2;">2 ) parle d'un certain père Reiglct, complaisant commensal des sociétés de la duchesse de Berri, et soi-disant confesseur.

secrétaire du roi, et elles sont très-multipliées, son lils devient un gentilhomme; si le fils d'un bourgeois entre dans le service personnel du roi par quartier, au bout de vingt ans d'exercice, il reçoit des lettres de noblesse. Je ne peux me faire à de telles choses \

Sainl-Cloud, 24 juillet 1*18.

J'ai été hier au couvent des Carmélites; mais la princesse de Nassau n'est pas venue au rendez-vous que je lui avais donné. On m'a dit qu'elle avait la prétention de venir demeurer avec moi; mais je ne me charge point de pareils objets, Dieu m'en préserve! Je n'ai pas voulu me charger de mes petites-fiUes ; jugez si je le ferais pour une étrangère qui ne m'est rien du tout ; je me suis nettement expliquée à cet égard. Le père du prince ne voit personne de la cour; il passe pour un cerveau détraqué : je crois qu'on n'a pas eu tort de le regarder comme tel; personne ne veut avoir de relations avec lui, à cause de la mauvaise société à laquelle il se livre. Il ne joue pas, il ne va à aucun spectacle, personne ne sait ce qu'il a fait de toute la journée; il a beaucoup de dettes, et il tient chaque jour une table de quatorze ou quinze couverts, où il est seul avec ses gens.

Nos Carmélites, où Mme de Berri et moi avons été si souvent, ne sont point des bigotes, mais des personnes fort raisonnables. Si l'on ne voyait pas leur

1 Madame était très-sévère sur la noblesse et l'étiquette. Saint- Simon raconte assez plaisamment comme quoi elle refusa de se laisser embrasser par la fille de l'ambassadeur de Hollande, et se recula brusquement au moment où celle-ci approchait son minois (t. III, p. 130).

habit, on les prendrai! pour des personnes du monde, car elles parlent et raisonnent <le tout sans façon. On

ne m'a pas positivement proposé, de la paît du prince de Siegen , d'entretenir la princesse; mais on m'a dit que c'était une honte qu'une jeune princesse comme elle fût en de si mauvaises mains, qu'elle pouvait •<■ perdre, et (pie si quelqu'un s'en chargeait, ce serait un acte très-rccommandablede charité. Là-dessus j'ai répondu très-catégoriquement; et, pour couper court à toute espérance, j'ai dit que je n'avais ni les moyens ni la volonté de me charger d'une jeune fille; que j'étais vieille, et que je voulais me procurer tout le repos que je pourrais.

C'est la faute de la princesse palatine si je suis ainsi gênée; elle a fait rédiger mon contrat de mariage [dus désavantageusement que celui de la fille d'un bourgeois. 11 ne me sert de rien que mon (ils soit régent; l'argent du roi n'est pas le sien, et je ne voudrais pas en toucher un seul liard; lors même que mon fils en serait capable, ma conscience ne le souffrirait pas; qu'importe l'argent si l'on n'a pas l'esprit tranquille.'' — L'altération des monnaies n'a pas jusqu'ici amené de désordres; le temps apprendra ce qui en résultera plus tard. Mon fils aurait déjà gagné la faveur publique, s'il n'avait pas des ennemis cachés, qui répandent sans cesse des libelles contre lui.

L'électeur ferait bien de faire rebâtir la pauvre ville de Manheim et d'y habiter, car c'est un endroit foit agréable, et je m'y plaisais beaucoup ainsi qu'à Heidelberg; mais je ne pouvais souffrir le couvent de Neuboure.

Il est fâcheux , mais il est trop vrai, que Mme d'Orléans n'est pas du tout jalouse de la personne de mon fils, mais seulement de l'autorité; elle est vexée de l'idée qu'une autre qu'elle pourrait le gouverner... Elle est désagréable , mais elle croit ne pas avoir sa pareille.

Le maréchal d'Uxelles ' a détesté mon fils toute sa vie, mais, depuis la mort du roi, il fait le chien cou-

1 Ce maréchal est assez souvent maltraité dans les chansonniers. Voici quelques couplets qui le regardent et que nous croyons inédits :

Censeur public du ministère,

En secret flatteur mercenaire,

Méprisant la guerre et la cour,

Par la Chouin ou par la table

Prétends-tu devenir un jour

Surintendant ou connétable ?

D'Uxelles doit être content

D'avoir rendu Mayence ; 11 en a sauvé son argent,

C'est là sa récompense, Mais pour l'honneur il en fait cas Moins que n'en faisoient les goujats De Jean de Vert.

Pour nettoyer beaucoup de plats,

Et bien vider les verres, D'Uxelles est un dieu des combats;

C'est un foudre de guerre, Mais on ne l'eût pas pris du temps De Jean de Vert.

D'Uxelles, écoutez ma leçon

Et mon conseil fidèle ; Allez-vous-en de Maintenon

Reprendre la ruelle ; Vous y aurez bien plus d'honneur, Et de là vous ferez grand'peur A Jean de Vert.

chant, afin que mon fils lui pardonne et lui rende ses bonnes grâces. Cette fois, il a voulu encore agir un peu à sa tête ; mon fils a montré qu'il ne s'en souciait nullement, et il a dit : « Qu'il fasse ce qu'il voudra; à lui permis. » Quand le maréchal a vu que mon fils prenait ainsi la chose, et ne se préoccupait du tout de lui, cela a mis de l'eau dans son vin, et il a fait tout ce que mon fils voulait.

Quand je suis venue en France, on m'a fait tenir des conférences avec trois évêques sur la religion. Ils avaient tous trois des opinions différentes; j'ai tiré de ces trois opinions et de la Sainte Écriture de quoi former ma religion.

Paris, 28 juillet 1718.

Mme de Berri vint dîner hier avec moi et resta toute la soirée. J'ai à remercier M. Harling pour deux excellents boudins qu'il m'avait envoyés. M",e de Berri les a trouvés si bons, qu'elle a emporté ce qui en restait. Je n'ai de ma vie entendu parler du comté de Wurmhrandt; il faut que ce soit quelque chose de nouvelle fabrique, ou (pie ce soit autrichien; à coup sûr, cela n'appartient pas à l'Empire.

L'électeur de Trêves, à ce que je crois, n'est pas un ecclésiastique farouche. Nous avons ici un évêque ' qui

1 C'était l'évèque de Beanvais, frère du duc de Beauvilliers. Il fut d'abord un ange de piété; malheureusement une jeune créature se mit en tète d'aller se confesser à lui pour le séduire, et n'y réussit que trop. Sa famille, le cardinal de Noailles, tous vinrent à son secours pour le cacher et le convertir. Lui-même fit tout l'éclat, et la tète lui tourna si entièrement, qu'après de longs scandales avec différentes maîtresses qui le ruinèrent, il projeta de passer en Angleterre. 11 fallut enfin le reléguer a Cî-

avait commencé par donner dans l'austérité la plus rigoureuse; il ne voulait arrêter la vue sur aucune femme. Il est encore jeune ; il a, je crois, trente-deux ans. Je ne sais comment cela s'est fait, mais le diable, qui rôde partout, comme un lion cherchant une proie à dévorer, a voulu détruire toute cette dévotion; il a mis en jeu une de ses inventions les plus subtiles, et il a inspiré à une jeune fille, qui avait même une conduite fort légère, l'idée d'aller se confesser au pauvre jeune évêque ; elle est belle comme un ange et extrêmement adroite; elle a si bien parlé au bon évêque, qu'il n'a plus voulu vivre sans elle. Il a congédié tous ses vieux serviteurs; il s'est mis à faire friser ses cheveux, qu'il portail courts et plats; il s'est mis à se promener tous les jours avec la demoiselle, ce qui a si fort ému le peuple qu'on a poursuivi sa voiture à coups de pierre. Ses ecclésiastiques sont venus lui adresser des remontrances; il les a mis à la porte; ses

teaux, où l'abbé n'oublia rien pour se faire décharger d'un pareil hôte. 11 resta enfermé et presque gardé à vue le reste de ses jours. La donzelle avait été mise aux Madelonnettes. Dangeau raconte toute cette affaire, sur laquelle on trouve aussi des détails dans les Mémoires de Maurepas (t. I, p. 333, et dans Saint-Simon, t. XX, p. 15, t. XXI, p. 286); la dame s'appelait Delacroix et était fdle d'un exempt des gardes du corps qui, accablé de dettes et de mauvaises affaires, s'était noyé. Lorsqu'elle eut été mise en prison, l'évéque fut demander sa liberté au Régent, qui la refusa en disant : « Mme de Beauvilliers ne me pardonnerait jamais; mais il y a tant d'autres filles à Paris sans celle-là ! » On trouvedans le piquant ouvrage de M. Barrière, la Cour et la Ville, p. 76, une lettre du Père Senez, bénédictin, sur la conduite de ce prélat : « Deux petites créatures qui le volaient, et pour lesquelles il se ruinait, furent successivement enfermées. »

parents se sont réunis pour lui parler , il a renvoyé ses parents sans les voir, et il n'a voulu recevoir que sa mère. Il lui a dit qu'il ne savait pas pourquoi on faisait tant de vacarme parce qu'il se promenait avec M"'° de Kiekart (ainsi se nomme la damej ; qu'il ne l'avait près de lui qu'afin d'étudier la musique, qu'elle connaît parfaitement. Lorsque les parents ont vu qu'ils n'obtenaient rien, ils se sont adressés à mon fils, et l'ont plié de faire enfermer la dame dans une maison de correction. Quand cela a été fait, l'évèque a juré que, de sa vie, il ne reverrait aucun de ses parents. Ainsi finit l'histoire; elle m'a fait plaisir; car je ne puis souffrir les gens rigides qui ne veulent voir personne et qui affectent une sainteté extraordinaire ; ce sont ordinairement des fourbes, et quand la fourberie est dévoilée, je m'en réjouis.

Mon Dieu ! que la conduite du roi d'Angleterre est extraordinaire! Je suis tout à fait en disgrâce auprès de lui; mais comme je n'ai rien fait à son égard qui mérite un reproche, et comme je ne suis pas dans sa dépendance, c'est un malheur dont je me console facilement, et je prie Dieu qu'il dissipe l'aveuglement de ce prince. 11 ne veut voir ses petits-enfants qu'une fois tous les trois mois; cela n'indique pas beaucoup de tendresse.

29 juillet 1718.

Si M1" de Valois était de ces gens qui ne se soucient, pas de plaire, je ne m'étonnerais pas qu'elle se négligeât tellement dans ses façons d'agir; mais elle aime qu'on la trouve jolie* elle a du goût pour la toilette, et elle ne peut pourtant pas comprendre que la meil-

leure toilette c'est la bonne mine et la bonne grâce, et que, lorsque cela manque, nulle toilette ne peut en tenir lieu.

C'est une fâcheuse destinée pour mon fils d'avoir une femme qui veut se mêler des affaires et qui le contrarie. On dit que l'homme est ordinairement puni par où il a péché; c'est ce qui arrive à mon fils à l'égard de sa femme et de son beau-frère, car s'il n'avait pas consenti à son mariage, et s'il ne s'était pas fourré dans cette canaille, il pourrait maintenant avoir les mains libres.

Saint-Cloud, 31 juillet 1718.

Nous savons que la paix est faite avec la Turquie; le courrier qui en apportait la nouvelle au comte Koenigseck est tombé malade à Lunéville, et un courrier du duc a apporté ses dépèches; ma fille m'a mandé cette nouvelle par cette occasion. On ne parle aujourd'hui que de la flotte espagnole qui a envahi la Sicile et qui a pris possession de Païenne. La reine de Sicile m'écrit qu'Albéroni a trompé le roi d'une manière affreuse, mais bien des gens pensent qu'ils sont d'accord entre eux; le temps montrera ce qui en est. Cela me rappelle ce qu'il y a dans la Mort de Pompée :

Le destin se déclare, et nous venons d'entendre Ce qu'il a décidé du beau-père et du gendre.

Mon fils ne se fâche jamais que lorsqu'on parle contre ses plaisirs. Je ne prétends plus à être heureuse en ce monde; que Dieu me préserve seulement de survivre à quelque malheur arrivé à mon fils! Mais

lorsque je reçois des Lettres comme on m'en écrit souvent, qui me préviennent que l'on veut assassiner mou fils, ou mettre le t'en au Palais-Royal, ou semblables gentillesses, alors je ne puis rester tranquille. Lui ne l'ait qu'en rire.

M. île Bernstorffa demandé avec tant de chaleur à l'abbé Dubois de no pas se mêler de la querelle du roi et du prince de Galles, qu'il n'y pas de doute que les choses ne pussent s'arranger. C'est un misérable ingrat; après avoir reçu tant de faveur du ducGeorges- Guillaume, comment peut-il ainsi s'acharner contre son petit-fils?

Saint-Cloud, 2 août 1718.

M'"° de Verrue avait, je crois, quarante-huit ans ' . J'ai profité du vol qu'elle a fait au roi de Sicile, car elle

1 II s'agit ici d'une dame célèbre par sa beauté, son esprit, son goût délicat et ses aventures, Jeanne-Baptiste d'Albert de Luynes, petite-fille du connétable et femme du comte de Verrue, Piémontais. Sa vie fut un étrange roman. M. Paulin Paris en a tracé une fidèle esquisse, que nous reproduisons volontiers :

« Mme de Verrue avait d'abord subi les persécutions d'un beau- « frère amoureux fou de sa beauté, puis devenue à son corps « défendant L'objet des hommages du duc de Savoie, elle avait « fini par envoyer promener amant, mari , parents, et s'était « elle-même réfugiée dans un couvent de Paris. Elle attendait « dans cette pieuse retraite la mort de son mari , qui eut la « bonté de se faire tuer à Hochstedt, en 1704. Après le temps « convenable accordé au deuil, l'aimable veuve acheta un hôtel « qu'elle consacra bientôt par le culte des belles-lettres et des « beaux-arts. Ses nombreux admirateurs la désignaient sous le « nom de la dame de volupté, mais de cette volupté chaste et « gracieuse, qui n'exclut la vivacité d'aucun plaisir permis. » Saint-Simon en a tracé un charmant portrait. Elle rassembla

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m'a vendu cent soixante médailles d'or qu'elle a dérobées à ce prince. Je n'ai eu cependant que la moitié des médailles qu'elle avait volées au roi. Elle avait aussi des cassettes pleines de médailles d'argent ; tout cela a été vendu en Angleterre.

Saint-Cloud, 4 août 1718.

Je regrette que vous ayez à aller cet automne en Angleterre; c'est une chose périlleuse et désagréable qu'un voyage par mer. On prétend ici que le prince de Nassau ne possède pas un liard et qu'il n'a que des dettes. S'il avait de l'argent, ce serait une chose affreuse de sa part que de laisser sa fille mourir de faim. Il est difficile de vivre dans le monde ou à la cour avec un millier de florins, mais avec cette somme elle peut fort bien subsister dans un couvent d'une manière conforme à son rang.

J'ai reçu avant-hier une lettre de la princesse de Galles; elle ne me dit pas un mot de la conspiration. A propos de conspirations, il n'est hors de propos de vous dire qu'hier, au spectacle, mon fils a dit que le czar avait réuni un grand Conseil où assistaient tous les évoques et les conseillers d'État. Il a fait venir son fils en leur présence, l'a embrassé et lui a dit : « Est-il possible qu'après que j'ai épargné ta vie, tu veuilles m'assassiner? » Le prince a tout nié ; alors le czar a

chez elle un excellent choix de livres que la respectahle tribu des bibliophiles recherche et reconnaît encore aujourd'hui.

Elle mourut en 17 16, à peine âgée de quarante-sept ans. Selon Saint-Simon, t. Y, p. 32, elle avait été empoisonnée en Piémont ; un contre-poison exquis la sauva.

remis au Conseil des lettres qui avaient été saisies et il a dit : a Je ne [mis juger mon lils; jtigez-le afin qu'il éprouve de la clémence et pour qu'il ne soit pas procédé contre lui selon toute la rigueur de la loi. » Il s'est retiré ensuite. Le Conseil a, d'une voix unanime, condamné le prince à perdre la vie. Lorsque le czarewitz a entendu cette sentence, il a été en proie à L'émotion la plus vive; il est resté quelques heures sans pouvoir parler. H a ensuite demandé à voir son père encore une fois avant de mourir ; il lui a tout avoué et il a sollicité son pardon en versant des larmes; il a encore vécu deux jours, et il est mort avec de grands sentiments de repentir. Entre nous, je crois qu'on l'a empoisonné) afin de ne pas avoir la honte de le voir dans les mains du bourreau. C'est une affreuse histoire, elle a l'air d'une tragédie et ressemble beaucoup à Andronic ' .

Je croyais que M. Law était Anglais, il est Écossais; il est de fait qu'il est horriblement laid; il me parait un brave homme et il a beaucoup de talent ; avant-hier il a failli mourir d'une attaque de colique. Le parlement n'est pas encore tranquille; il fait toujours des remontrances. Tout est si horriblement gâté dans ce

1 Tragédie de Camijistron. Le sujet est intéressant, mais le poète n'a su tirer que fort peu de chose d'un fond aussi riche. La mort d'Alexis a d'ailleurs fourni le sujet d'une tragédie à Carrion de Nisas. Consulter, sur cette catastrophe : Lévesquc, Histoire de Russie, t. V, p. 1-70; Leclerc, Hist. delà Russie, t. 111, p. 419 j Van Halem, Leben Peter» des Grossen, t. II, p. 205; lïulile, article dans V Encyclopédie d'Ersch et Gruher, t. 111, p. Ci-72; E. Totze, Don Carlos und AUjcis PetrowitZ , Greifswald, i776,in-8.

royaume que mon iils ne pourra de toute sa vie avoir ni repos ni satisfaction.

On n'a jamais mis du vin du Rhin dans le grand tonneau d'Hcidelberg , mais seulement du vin du Necker. L'électeur actuel passe pour ne pas haïr le vin. Quant à moi, le vin du Rhin est celui que je préfère; je ne puis souffrir le Rourgogne : son goût me semble désagréable; et puis ce vin me fait mal à l'estomac.

5 août 1718.

Le roi a toujours haï ou aimé suivant la volonté de la Maintenon ; il n'est donc pas étonnant qu'il n'ait plus voulu souffrir la Montespan; la vieille lui a découvert toute la malice de la Montespan, et son fils aine, le duc du Maine, l'a fortement aidée en ceci.... Dans ses dernières années, la vieille a fait plus grande figure que, de toute sa vie, elle n'avait pu le prévoir. La cour la regardait comme une divinité.

6 août 1718.

Par suite de la régence en France de la reine-mère (Amie d'Autriche), toutes les femmes sont devenues intrigantes jusqu'aux femmes de chambre. On dit qu'il était très-singulier de voir comment toutes les femmes se mêlaient des affaires à l'époque de la régence de la reine-mère. Au commencement, la reine ne savait rien de rien. Elle donna un jour à sa première femme de chambre les cinq grandes fermes dont le produit fait vivre toute la cour; lorsqu'elle vint au conseil et proposa la chose, tout le monde se mit à rire et on demanda à la reine avec quoi elle comptait

Di; MADAME LA DUCHESSE D'ORLEANS. 441

vivre. Lorsqu'on lui eût expliqué le fait, elle fut tout étonnée; elle croyait n'avoir donné qu'une petite renne qui s'appelait les i-inq tenues. Cette anecdote est trèsvraie; le vieux chancelier Le Tellier, qui assistait à la

séance du conseil où la reine lit cette proposition, me l'a racontée; elle-même en a souvent ri depuis et reconnu son ignorance. On a sur la régence bien d'autres historiettes du même genre1.

On ne peut croire à quel point l'abbesse de Maubuisson - était agréable et divertissante; je la voyais toujours avec plaisir; le temps ne me semblait pas long avec elle. J'étais mieux dans ses bonnes grâces que toutes ses autres nièces, car je pouvais lui parler de tout ce qu'elle avait connu dans sa vie, et c'est ce que les autres ne pouvaient faire. Elle parlait souvent allemand avec moi ; elle connaissait bien cette langue. Elle m'a raconté ses aventures; je lui demandai comment elle avait pu s'habituer à la sotte vie du couvent. Elle me répondait en riant : « Je ne parle à mes religieuses que pour leur donner mes ordres. » Elle avait dans sa chambre une religieuse muette, afin d'être dispensée de lui parler. Elle disait qu'elle avait toujours aimé la vie de la campagne et qu'elle se figurait maintenant être une demoiselle vivant à la campagne. « Mais, lui dis-je, se lever la nuit et aller à l'église? »

1 Un homme d'esprit disait alors que tous les mots de la langue française se réduisaient à ceux-ci : la reine est si bonne. On donna à un solliciteur importun un impôt sur les messes.

1 Louise-Hollaudine, nbbesse de Maubuisson, près Pontoise. Elle mourut à quatre-vingt-six ans fort regrettée. Saint-Simon vante son esprit, son savoir, ses bonnes qualités, t. XII, p. l'JG.

Elle répondit en riant que je ne savais pas comment faisaient les peintres qui rehaussaient l'éclat du jour par les ombres mises à côté. En général, elle savait peindre toutes choses de manière à leur ôter ce qu'elles avaient d'absurde.

7 août 1718.

La vieille guenipe a, en toute occasion, montré sa haiue contre mon fils, et elle n'y a jamais manqué, soit de près, soit de loin. Elle n'aimait pas plus mon mari que mon fils et que moi. Elle hait de même ma fille et son mari. Elle a une fois dit à une dame que le plus grand défaut qu'elle lui connaissait était de m'être attachée. Ni moi, ni mon fils, nous n'avons jamais de notre vie rien fait pour la fâcher; car nous n'avons pas pu empêcher que Monsieur n'ait raconté à la duchesse de Bourgogne une partie de la vie de la Maintcnon; Monsieur le fit parce qu'il était piqué de ce que la dame lui enlevait son neveu, et de ce qu'elle ne pouvait souffrir que la Dauphine {la duchesse de Bourgogne) témoignât quelque attachement à son grand-père; elle était jalouse de la Dauphine comme un galant l'est de sa maîtresse.

8 août 1618.

Mme d'Orléans aime ses enfants et surtout son fils, mais pas autant que ses frères, ni que tout ce qui appartient à la famille Mortemart.

9 août 1718.

Je dois être fort laide; je n'ai aucuns traits, de petits yeux, un nez court et gros, les lèvres longues et plates,

DE MADAME LA mCIIKSSK D'ORLÉANS. 443

tout cela ne peut former une juin' figure ; j'ai de grandes joues pendantes et une longue ligure; je suis trèspetite, grosse et épaisse, le corps et les jambes roui tes; ea somme, je dois être une vilaine petite laideron. Si je n'avais un assez bon caractère, personne n'aurait pu me souffrir, Pour voir si j'ai de l'esprit dans les yeux, il faudrait qu'on les regardai avec un microscope ou tout au moins avec une lorgnette, ou plutôt il faudrait être sorcier pour le deviner.

Le roi ne pouvait d'abord souffrir M"'p de Montespan; il reprochait à Monsieur et à la reine de la garder dans leur société, et il en devint ensuite éperdument amoureux.... Il s'est ensuite aussi peu tracassé d'elle que de la Fontange.... Elle était encore plus ambitieuse (pie débauchée, mais méchante comme le diable....

M"'e de Montespan a inventé les robes battantes pour cacher ses grossesses, parce que ces robes-là ne laissent pas voir la taille, mais lorsqu'elle les prenait, c'était comme si elle eût écrit sur son front ce qu'elle voulait cacher ; tout le monde disait à la cour : « M'"1 de Montespan a pris sa robe battante, donc elle est grosse. » Je crois qu'elle le faisait à dessein et dans l'idée que cela lui donnerait plus de considération à la cour; c'était ce qui arrivait en effet.

12 août 1718.

On avait placé des gardes du corps chez Mme de Montespan et c'était raisonnable, car le roi était nuit cl jour dans ses appartements; il y travaillait avec ses ministres. Mais comme l'appartement était fort grand et se composait de beaucoup tdc chambres, la dame

pouvait bien faire ce qu'elle voulait, et le maréchal de Noailles, pour être dévot, n'en était pas moins homme... Quand elle sortait en voiture, elle avait des gardes , de peur que son mari ' ne lui fit quelque affront; il l'en avait toujours menacée.... Elle a causé beaucoup de chagrins à la reine.... Elle, La Yallière et Fontange ont eu toutes trois leur tabouret chez la reine.

La maréchale de la Ferté voulut un jour montrer à un de ses amants combien elle l'aimait ; je ne sais lequel c'était, car elle en a eu autant qu'il y a de jours dans l'année 2. Si je ne me trompe, c'était le petit

1 Henri-Louis de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan. Les écrivains du temps assurent qu'il aurait d'abord pu éloigner sa femme sans que le roi, faiblement amoureux, s'y fût opposé ; il se flatta de tirer de cette faveur des avantages qui lui échappèrent; de là vinreut son dépit et ses éclats. Il reçut l'ordre d'aller vivre dans ses terres, d'où il ne sortit plus jusqu'à sa mort. Un arrêt du Chàtelet de Paris prononça en lG7(j sa séparation d'avec sa femme ; lorsque celle-ci se fut convertie, elle écrivit au marquis dans les termes les plus humbles, lui oiirunt de se remettre dans ses mains, et de se retirer dans le lieu qu'il indiquerait. 11 répondit qu'il ne voulait ni la recevoir, ni entendre parler d'elle, et il mourut sans lui avoir pardonné. Selon des écrits du temps, il avait cherché à gâter sa santé pour altérer celle de sa femme, avant leur séparation.

2 Madeleine d'Angennes, femme du maréchal de La Ferté; elle mourut en 1714, âgée de près dç quatre-vingts ans. Elle était sœur de la comtesse d'Olonne, fameuse par son inconduite, et elle ne valut pas mieux. « Le débordement de leur vie « fit grand bruit, dit Saint-Simon. Aucune des femmes, même « des plus décriées pour la galanterie, n'osoit les voir, ni pa- « roitre avec elles. On en étoit là alors, la mode a bien changé « depuis. Quelque impétueux que fût le maréchal de La Ferté, « il fut dupe de sa femme* toute sa vie, ou le voulut bien pa-

comte de Marsan, frère du chevalier de Lorraine. Il

lui avait une l'ois reproché de De pas l'aimer assez. Elle dit : « Je vous donnerai une preuve du contraire. Quand je vous sais seulement dans le même lieu où je suis, je me sens une agitatioo comme si j'avais la lièvre. » Il ne voulait pas la croire; et elle lui donna un rendez-vous pour la ouit. Quand il était au lit avec elle, elle lui tire la couverture par dessus la tête, el lui dit : « Ne parlez pas, ou vous êtes perdu ! » En même temps elle appelle ses gens, et fait venir son médecin. Pendant que celui-ci lui tàtait le pouls, elle dit : « Eh bien ! que trouvez-vous? » Madame, répondit le docteur, vous avez une grande agitation et une lièvre très-violente; vous devriez vous faire saigner. « Une autre fois; répliqua-t-elle; je n'en ai pas le temps présentement. » Quand le docteur et la femme de chambre furent partis, la maréchale dit : « Eh bien! êtes- vous content? je vous ai tenu parole. — Oui, répondit-il, mais vous m'avez fait grande peur. »

18 août 1718.

J'aimais mieux, dans mon enfance, m'amuser avec des fusils et des sabres qu'avec des poupées; j'aurais bien voulu être un garçon, et cela faillit me coûter la vie, car ayant entendu dire que Marie Germain était

« roître. Vers la fin de ses jours, la maréchale de La Ferté de- « vint dévote. » On pense que La Bruyère avait en vue ces deux sœurs dans les portraits de Claudine et de Messalïne, qu'il fit paraître pour la première fois dans la septième édition des Caractères. L'histoire si peu édifiante de la maréchale de La Ferté fait partie des diverses éditions de V Histoire amoureuse des Gaules et delà France galante, recueils de libelles du temps, i. 38

devenu un homme en sautant ', je me mis à sauter d'une façon si effroyable que c'est un miracle si je no me suis pas cassé le cou cent fois.

19 août J7l8.

J'ai fait répondre par la chancellerie au prince de Wurtemberg qui m'avait demandé d'être la marraine de son fils. Mon fils est si peu intéressé qu'on n'a jamais pu lui persuader de prendre ce qui lui revient de droit : il dit qu'il est régent afin d'épargner pour le roi et non pour lui occasionner de la dépense. Les dettes du feu roi sont énormes et donnent lieu aux plus grands embarras. Mon revenu ne peut en rien être augmenté.

Pour que la princesse de Siegen entre dans un couvent, il faut y payer une pension, et c'est ce que je ne puis faire, lors même que je le voudrais. Il est difficile de trouver aujourd'hui un couvent où les enfants soient bien élevés ; les Carmélites ne reçoivent pas de pensionnaires, et tous les autres couvents qui en prennent sont tellement remplis de débauche et de vices qu'on frémit rien que d'y penser. La princesse n'est pas assez riche pour faire un bon mariage en France,

1 Montaigne, dans son Voyage en Italie et dans ses Essais, (liv. I, ch. xx ), parle de Marie Germain qui habitait aux environs de Vitry-le-Français. « Estencores en usage entre les filles delà une chanson par laquelle elles s'advertissent de ne point faire de grandes enjambées, de peur de devenir garçon comme Marie Germain. » Joubert, Ambr.Paré.Schurig et d'autres auteurs relatent des faits du genre de celui dont parle l'immortel philosophe périgourdin. Il en est aussi question dans des écrivains arabes qu'a cités M. Quatremère (Journal des Savants, 1845, p. 417).

et je ne lui conseillerai pas d'en faire un mauvais. 11

y a en Lorraine des chanoinesses, mais il n'y en a pas en France.

20 août 1718.

Je suis toujours fort inquiète au sujet de mon fils; il a malheureusement beaucoup d'ennemis et encore plus de faux amis; on peut tout craindre de leur part. Une de mes pctitcs-lilles veut être religieuse, malgré ma volonté et celle de nui père, l.a mère élève ses enfants d'une façon qui est un objet île dérision et de honte : il faut que j'assiste à cela toute la journée, et tout ce que je peux dire ne sert à rien.

23 août 1718.

J'ai le cœur tout troublé aujourd'hui quand je pense que c'est en ce jour que notre pauvre M"c d'Orléans fait sa profession. Je lui ai représenté tout ce que j'ai [m imaginer afin de la détourner de cette maudite résolution, mais cela a été sans résultat '.

23 août 1718.

La femme du bossu a voulu avoir un éclaircissement avec mon fils; elle a parlé avec emphase comme lorsqu'elle joue la comédie, et elle a dit qu'il ne pou-

1 Nous ne reviendrons pas sur les détai's que nous avons donnés concernant cette princesse. Quant a sa résolution d'entrer en religion, elle est expliquée dans les Souvenirs de la baronne d'Oberkirch (cliap. xxvi), par un rc'eit du chevalier de Mornav, qui avait été témoin de la scène émouvante qu'il raconte.

vait croire assurément que la réponse au livre de Fitz- Moris émanât d'elle; qu'une princesse du sang comme elle ne descendait pas à écrire des libelles ; que le cardinal de Polignac avait été employé dans de trop grandes affaires pour se mêler de pareilles bagatelles, et que M. de Malezieux était un trop grand philosophe pour songer à autre chose qu'à la science ; qu'elle ne s'occupait de rien, si ce n'est d'élever ses enfants et de les rendre dignes du rang de princes du sang, rang dont on les avait dépouillés avec tant d'injustice. Mon fils s'est borné à répondre : « J'ai lieu de croire que ces libelles ont été faits chez vous et pour vous ; des gens qui ont été à votre service attestent qu'ils les ont vu faire ; du reste, on ne me fait rien croire ni décroire. » Quant au dernier article, il n'a rien répondu, et il s'en est allé. La dame s'est vantée partout de l'énergie et de la fermeté avec laquelle elle avait parlé à

mon fils.

Sainl-Cloud, 25 août 1718.

Le parlement tracasse mon fils et excite plus que jamais contre lui les bourgeois et le peuple de Paris; il peut en résulter de grandes calamités. Le soir , en me couchant, je remercie Dieu de ce qu'il n'est pas survenu quelque malheur dans la journée. Beaucoup de gens voudraient avoir ici pour roi le roi d'Espagne ; c'est un personnage faible et qui se laisserait mener plus facilement que mon fils. Chacun ne songe qu'à son intérêt. On prétend que le roi d'Espagne a des droits réels au trône de France et qu'on lui a fait tort en le faisant renoncer à sa patrie. Cela se combine dans la prévision de la mort du petit roi : s'il venait à

mourir, mon lils se trouverait roi; mais il ne serait pas plus en sûreté qu'à présent, et cette mort sérail un grand malheur pour lui.

Je n'ai jamais vu un été t<'l que celui-ci. 11 n'a pas plu depuis trois semaines, et la chaleur augmente chaque jour; les feuilles sur les arbres sont desséchées comme si le feu y avait passe. Il y a des prophéties qui disent que la pluie commencera à tomber mercredi. Dieu le veuille! mais jusqu'à ce qu'il pleuve, on ne nie verra certainement pas à Paris. Nous trouvons ici qu'il fait chaud , mais tous ceux qui reviennent de Paris s'écrient : Ah ! que Saint-Cloud est frais ! Paris est un endroit horrible, puant et très-chaud; les rues y ont une si mauvaise odeur qu'on ne peut y tenir; l'extrême chaleur y l'ait pourrir beaucoup de viande et de poisson, et cela, joint à la foule de gens qui pissent dans les rues ', cause une odeur si détestable qu'il n'y a pas moyen d'y tenir.

1 In den gassen pissen. Ce mot, qu'un écrivain sérieux n'oserait tracer aujourd'hui, Saint-Simon le plaçait dans s< - Vi moires (voir les anecdotes racontées, t. III, p. lô'J et t. \X, p. 4). On le retrouve dans les lettres spirituelles que le chevalier de Lille écrivait au prince de Ligne (voir les Tableaux de genre et d'histoire publiés par F, Darriere, Paris, 1S28, p. 24 1 ), et des plaisanteries de ce genre se produisaient à la table du grand Frédéric (p. 342). On joua à Fontainebleau un mauvais tour à M"e de La Fayette, en versant sur le parquet du jus d'orange, ce qui donna lieu à un couplet de Louis XIII, transcrit dans le Recueil Maurepas, 1. 1, 1° 445, et que H, L. de Laborde a inséré dans les Notes de son ouvrage sur le Palais-Mazarin (p. 353 ; voir aussi p. 291 ). 11 ne faut pas oublier, à cet égard, les récits de Tallemant, Historiettes, t. VII, p. 146, et t. X, p. 7 3. Quant à la saleté des rues dont se plaint Madame, elle est

Je ne peux comprendre la conduite du roi d'Angleterre; tant qu'il a été électeur, il a passé pour un prince équitable ; maintenant on n'entend parler que de sa dureté et de son injustice.

La comtesse de Portland n'a point eu d'attaques d'apoplexie, comme le bruit en a couru; c'est une méchante femme qui fait tout ce qu'elle peut pour chagriner le prince et la princesse de Galles.

Saint-Cloud, 27 août 1718.

Plus je vais, plus j'ai lieu de regretter ma tante l'électrice et de respecter sa mémoire ; vous avez bien raison de dire que dans bien des siècles on ne reverra pas une personne comme elle. Il s'en faut malheureusement de beaucoup que j'aie son jugement et sa vivacité ; ce qu'on peut louer en moi, c'est de la bonne volonté et de la franchise, et, grâce à Dieu, je ne suis pas débauchée, commec'est maintenant la mode parmi

attestée par divers écrivains du dix-septième siècle. Berthod, dans son Paris burlesque, apostrophe ainsi la capitale :

Ville toujours pleine de boue, Faite d'ordure et de pissat.

Et plus loin :

Tiens, tiens, vois-tu pas un qui pisse Contre un pilier? Ha ! par ma foi! Tout droit sous l'image du roi.

On lit dans le Fureliériana : « Ce n'est pas une chose fort extraordinaire de voir pisser un homme contre une maison dans les rues. » Suivent des anecdotes à cet égard, entre autres la distraction du comte de Brancas, qui quitte la main de la reine pour pisser contre la tapisserie (p. 263 de l'édition de 169G). Ce détestable ana a des exemplaires qui portent pour titre : F....ana; il a été réimprimé dans la collection des Ana (17 89, 10 vol., 1. 1).

les personnes princières de la maison royalede France. Je suis persuadée qu'Albéroni ', (jiii est un méchant coquin, a trahi le pauvre roi de Sicile; ce roi n'est pas le premier que ce cardinal ait trompé; il a trahi son premier maître ' pour plaire à M. de Vendôme; il a sacrifié celui-ci à la princesse des Ursins, et ensuite ta princesse à la nouvelle reine. Le temps nous montrera ce dont il est encore capable. Il y a longtemps, Dieu merci, que je n'ai pas reçu de lettres anonymes ; on sait aujourd'hui de quelle boutique elles partaient ; elles venaient de la duchesse du Maine \ Je ne puis

1 « Albéroni était un esprit éminent, un caractère habile et fort. Tout ce qu'on a écrit sur lui est faux et emprunté à son prétendu Testament politique, ouvrage île Rousset, et à sa Vie apocryphe, 1719. Ces livres ont été le principe des nombreuses erreurs biographiques sur le Mazarin de L'Espagne» (Capefigue). Lcuiontey {Histoire de la Régence, t. I, p. 278-286) ne semble pas avoir apprécié Albéroni avec sa sagacité habituelle. Coxe [l'Espagne sous les Bourbons, t. Il, ch. xxx) a mieux jugé ce ministre célèbre. La Nouvelle Biographie universelle, publiée par MM. Firmin Didot, lui a consacre un article remarquable.

2 Le duc de Parme.

3 Consulter, sur la duchesse du Maine, une bien judicieuse notice de M. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 1. 111, p. 100. Le caractère et l'existence de celle femme hardie, impérieuse et fantasque, sont tracés de main de maitre. « Comme toutes les « femmes irritées, elle se laissait aller à la légèreté de certains « propos, cruels seulement dans l'expression; la pauvre prin- « cesse, qui s'évanouissait à la vue d'un peu de sang, voulait, « comme Judith, couper la tète de sa propre main à un nouvel « Holopherne, ou lui planter le clou sanglant de Jael ; c'était « propos de femme colère, dont le Régent aimait à rire avec ce a cynisme de paroles qui caractérisait sa causerie intime » Capefigue). Saint-Simon la montre courageuse à l'excès, entreprenante, furieuse (t. X, p. 112).

comprendre comment Madame la Princesse, qui est une excellente femme , a pu avoir une fille aussi méchante ; Mme du Maine n'a pas dans les veines une goutte de sang allemand ; l'ambition et la manie de l'intrigue lui mettent le diable au corps. Son mari et la Maintenon et d'autres mauvais conseillers la soutiennent ; ils prétendent qu'on a fait au duc du Maine la plus grande injustice en le privant de la régence, et qu'il devrait être roi si le petit roi venait à mourir; cela leur inspire envers mon fils une haine effroyable; lui est le meilleur homme du monde, il ne saurait haïr personne.

Il me semble que le monde est pire qu'il n'a jamais été; dans toutes les familles je ne vois que dissensions ; je crois que l'on a prédit à Francfort que la fin du monde arriverait l'an prochain.

29 août 1718.

Les dames qu'on appelle enfants de France ont toutes le titre de Madame ; voilà pourquoi il y a dans nos brevets Madame, duchesse de Berri, Madame, duchesse d'Orléans; mais dans les conversations, on dit la duchesse de Berri, la duchesse d'Orléans; de fait, on devrait dire comme Mme de Berri l'exige à son égard. Le titre de duchesse d'Orléans appartient à Mme la duchesse d'Orléans, comme petite-fille. Telle est la règle ici. Il est d'usage que le frère et la belle-sœur du roi s'appellent Monsieur et Madame tout court, et ces titres se trouvent aussi dans nos brevets ; mais je ne me suis jamais inquiétée d'être appelée Madame la duchesse d'Orléans. Mme de Berri, de son côté, se fait

appeler Madame, duchesse de Berri, attendu qu'étant

enfant de France en troisième ligne, il faut qu'elle fasse ressortir cette descendance par son titre. A cela il n'y a rien à dire; si le feu roi avait en des tilles non mariées, on appellerait chacune Madame, en ajoutant le nom de baptême.

Saint-Cloud, 30 aoùl 1718.

Le parlement avait formé le beau projet, si mon fils avait encore différé vingt-quatre heures , de faire le duc du Maine roi de France, en déclarant le roi majeur, et en rendant le duc maître de la direction de toutes les affaires; mais mon fils les a déconcertés, il a éloigné le duc du Maine du roi, et il l'a dégradé de son rang. On dit (pie le premier président a ressenti une telle crainte qu'il est resté pétrifié comme s'il avait vu la tête de Méduse; mais Méduse ellemême ne pouvait être plus en furie que la duchesse du Maine ; elle s'emporte en menaces horribles, et on lui a entendu dire publiquement chez elle qu'on trouverait bientôt moyen de donner au régent une croquignole telle qu'il mordrait la poussière. On croit que la vieille guenipe intrigue sous main avec son élève.

Saint-Cloud, 31 août 1718.

Je vais ce matin à Paris où il y a bien du tapage; mon iils a fait tenir par le roi un lit de justice ; il a mandé tout le parlement, et lui a formellement enjoint, au nom du roi, de ne pas se mêler du gouvernement, mais de se renfermer dans ses attributions, de rendre la justice et juger les procès. On a installé le nouveau garde des sceaux dans sa charge, et comme

l'on sait positivement que le duc du Maine et sa femme excitent le parlement contre le roi et contre mon fils, on lui a ôté la surveillance de la personne du roi ' , et on l'a donnée à M. le Duc; on l'a privé, lui et ses enfants, du droit d'être traités en princes du sang, mais l'on maintient dans tous ses privilèges son frère cadet, qui s'est toujours bien et honorablement conduit ; les gens du parlement et la duchesse du Maine sont tellement furieux contre mon fils, que j'ai toujours peur qu'ils ne le fassent assassiner; la duchesse tient les propos les plus révoltants ; elle a dit à table : « On dit que je pousse le parlement à la révolte contre le duc d'Orléans, mais je le méprise trop pour prendre une si noble vengeance de lui; je saurai bien me venger autrement. » Vous voyez quelle furie est cette femme, et si je n'ai pas raison d'être dans des angoisses continuelles.

Je crains que nous ne conservions pas le duc de Chartres ; il est trop délicat ; il est petit et mince pour son âge ; il n'a, l'année dernière, rien gagné en force ni en croissance, et il a pourtant quinze ans accomplis. C'est dommage, car il est bon et honnête; il a des moyens et il n'a aucun vice:. 11 est bien élevé; plût à Dieu que ses sœurs l'eussent été comme lui! mais je ne veux pas parler d'elles; elles sont comme des colosses, tant elles sont grandes et fortes.

1 Saint-Simon exagère fort et la portée et la noirceur du duc du Maine.; il n'avait aucune des qualités nécessaires au rôle que sa femme lui imposait.

2 Le régent s'aperçut bien vite que son fils n'était bon à rien (Mémoires de Hénault).

T)E MAItAMK LA lit Clir.SSK D'ORLÉANS. 455

Je connais très-bien la tragique aventure élu czarewitz ' ; des gens de là-bas on ont rendu à mon fils un compte exact. On a mis beaucoup de mensonges dans les journaux; le czar n'est pas aussi barbare qu'il l'était avant d'avoir voyagé ici et en d'autres cours. Le csarewiU avait pris part à un complot, dont le but était de tuer son père; c'est d'après les pièces écrites de sa main qu'il a été condamné à mort. Il avait commencé par tout nier, et on n'aurait pu le convaincre, si sa maîtresse ne l'avait trahi et n'avait livré ses papiers.

Le parlement a demandé pardon à mon fils, ce qui

1 Cette catastrophe est loin d'être racontée de la même manière pai les divers historiens. « On sait qu'Alexis fut condamné à mort, et que son arrêt et sa grâce, qui lui furent annoncés presque en même ternes, lui causèrent une révolution si violente, qu'il mourut le jour suivant » (Duclos, t. II, p. 335). Le czar manda a ses ministres, dans les cours étrangères, que son fils était mort d'une attaque d'apoplexie. Quelques personnes prétendent que le czar dit au chirurgien qui fut appelé pour saigner le prince : « Comme la révolution a été terrible, ouvrez les quatre veines. » Ainsi le remède serait devenu l'exécution de l'arrêt. Voltaire n'a pas dissimulé toute son horreur en rapportant les détails de ce terrible procès ; mais, ajoute M. Michaud i [Biographie universelle, t. WX1V, p. 360), « le com- « plaisant historien n'a pas dit que Pierre fut présent aux in- « terrogatoircs, aux tortures de la question qu'il fit subir à son « lils pour lui arracher un aveu de crimes qu'il n'avait pas commis, « que le confesseur de ce malheureux fut aussi mis à la question, « puis décapité pour n'avoir pas révélé les secrets du confes- « sionnal. Voltaire n'a pas dit non plus qu'il est resté constant « qu'Alexis eut la tête tranchée par l'ordre, et même, si l'on « en croit l'historien Lamberti, par la main du czar lui-même. »

montre bien que le duc et la duchesse du Maine étaient l'âme de ce grand corps.

2 septembre 1718.

Le comte d'Albert était ici l'an passé ; il s'attacha à Mme du Maine. Le cardinal de Polignac en fut jaloux ; il la suivit masqué à un bal, mais lorsqu'il vit le comte avec la duchesse, il ne put se retenir et il s'emporta. On découvrit aussi qu'il s'était rendu masqué au bal, et on en a bien ri.

2 septembre 1718.

La reine Marie d'Angleterre a été un peu coquette en Hollande. L'ambassadeur de France, le comte d'Avaux, m'a raconté à moi-même qu'ils se voyaient en secret chez une de ses dames d'honneur, Mme de Treslaine. Le prince d'Orange le sut et chassa la dame d'honneur sous un autre prétexte; il ne se souciait pas que l'affaire transpirât.

2 septembre 1718.

Dès le temps du marquis d'Ancre on avait commencé à dire bien des impertinences; quand la reine fut grosse, on dit à Paris : « L'enfant de la reine ne saurait être blanc, car il est à' encre ' . »

1 Ce jeu de mots se trouve dans les couplets du temps :

Si la reine alloit avoir Un enfant dans le ventre,

Il seroit bien noir,

Car il seroit d'encre.

La reine, étant un jour au moment de sortir, demanda son voile; le comte de Lude dit à demi-voix: « 11 ne faut pas de voile, à un vaisseau qui est à l'ancre. »

DE MADAME LA DDCHESSE D'ORLÉANS. KW

:) septembre 1718.

M'" de Ludre, qui a été la maltresse du roi, était une forl belle femme; elle était fille d'honneur de ma devancière (Henriette d'Angleterre) ,et, après sa mort, elle le fut de la reine; lorsque la chambre des filles fut cassée, Monsieur reprit les deux demoiselles qui avaient passé de chez lui chez le roi, M1Ks de Ludre et de Dampierre. Mlle de Ludre avait le litre de Madame, parce qu'elle était chanoinesse en Lorraine. Le roi ne s'était pas soucié de cette belle tant qu'elle fut auprès de la reine, il en devint épris lorsqu'elle fut près de moi '. Son règne a duré deux ans. La Montespan fit prévenir le roi que Ludre avait des dartres sur le corps qui étaient la suite du poison que Mmc de Cantecroix lui avait fait prendre dans sa première jeunesse, lorsqu'elle n'avait que douze à treize ans, parce que le vieux duc de Lorraine : était si fort amoureux de cette enfant qu'il voulait l'épouser. Le poison fit éruption et la couvrit de taches depuis la tête jusqu'aux pieds. Le mariage fut ainsi empêché. Elle fut assez bien soi-

1 Elle semblait, par le bruit qu'elle faisait, Bongei plus à passer pour maîtresse qu'à l'être (Bussy-Rabutin). Parmi ceux qui se disputaient ses bonnes grâces, on cite Villeroi, Vendôme et le chevalier de Sévigné. Saint-Simon en parle, t. XXIV, p. 161.

2 Charles IV, né en 1604, mort en 1075. Sa vie fut des plus agitées; après avoir répudié sa femme, la duchesse Nicole, sous prétexte que son mariage était nul, il épousa en 1631 Béatrix de Casane, princesse de Cantecroix, qui joignait L'esprit à la beauté. La cour de Rome déclara cette union illégitime, mais en 10'j:;, quelques heures avant la mort de la princesse, le duc l'épousa derechef. 11 en avait eu deux enfants.

gnée pour sauver sa figure, mais de temps en temps elle a encore des attaques de son mal. Elle a maintenant soixante-dix ans et elle est encore belle. Elle a les plus beaux traits qu'on puisse voir, mais une voix désagréable, elle grasseyé horriblement. C'est une bonne personne qui s'est convertie, ne pense qu'à bien élever ses nièces et s'ôte le pain de la bouche pour les enfants de son frère... Elle est à Nancy, dans un couvent d'où elle sort quand elle veut. Elle a une pension du roi et ses nièces aussi.

4 septembre 1718.

La maison d'Autriche ne montre guère de reconnaissance pour le duc de Lorraine, quoiqu'elle ait été bien servie par le père du duc. Le Montferrat revient de droit aux princes de Lorraine après la mort du due de Mantoue, et cependant l'empereur veut le donner au duc de Savoie.

On ne peut être plus jolie ni plus agréable que la jeune princesse de Conti : elle connaît tous mes goûts ; elle ne prend de moi rien en mauvaise part , car elle est bien sûre que je ne veux pas la fâcher, mais que je veux seulement plaisanter. Le pauvre prince Piagotzki s'est bien aperçu qu'elle est charmante, mais, malgré toute sa bonne mine, il n'a pu lui plaire; il est grand et bien fait; sa figure, sans être belle, n'est point laide ; il n'est pas vieux , il a maintenant quarantequatre ans. Il est fort à plaindre; je crois que nous le reverrons ici. Il est fort dévot, mais il ne fait pas de sermons; il est de bonne humeur, rit et plaisante volontiers. Il réside à la campagne, à cinq ou six lieues

de Paris, dans on content do moines qu'on appelle Camaldules, et qui ont une règle aussi austère que les Chartreux. 11 es1 parmi ces moines connue s'il était l'un d'eux, assiste à leurs prières et à leurs veilles, jeûne souvent. Je ne sais comment, avec tous ses malheurs, il peut être aussi gai. Il faut toutefois qu'intérieurement il ait beaucoup souffert, car il est trèschange; il est devenu maigre et pâle, et, lorsqu'il arriva en France, il était gros, fort et frais.

G septembre 1718.

La vieille gUenipe et le précédent chancelier doivent avoir sous main trempé dans toutes ces affaires. Ce chancelier, qui a indignement trahi mon fils, lui a les plus grandes obligations du monde.

6 septembre 1718.

Dans les couvents on prend des noms de saints ; ma petite-fille prend celui de sœurB&tilde... Personne n'a envie de s'aflliger au point de pleurer, et c'est ce qui me serait arrivé si j'avais assisté à sa profession. Mon fils n'a pas voulu non plus en être témoin. Je ne connais pas les motifs qui ont déterminé Mademoiselle; elle a dit seulement qu'elle se trouvait fort capable de supporter cette vie.

Mlle de Valois n'est pas bien avec sa mère, qui a voulu lui persuader d'épouser le prince de Dombcs, fils aîné du duc du Maine. La mère reproche constamment à sa fille que, si elle avait épousé son neveu, le malheur qui a frappé son frère et son lils ne serait pas arrivé; elle ne peut avoir sa tille devant les yeux, et

elle m'a priée de la garder quelque temps auprès de moi.

Le duc du Maine et le parlement ont résolu de tenir un lit de justice où la maison du roi se trouverait sous les armes ; on devait déposer mon fils et donner toute la régence au duc du Maine. M. le Duc et le prince de Conti ont soutenu mon fds sans tout savoir. Le duc du Maine n'est pas relégué à la campagne ; il est libre d'aller où il voudra avec sa famille ; mais il ne veut pas être à Paris, parce qu'il n'y a plus le rang dont il jouissait; il habite Sceaux, où il a un hôtel magnifique, admirablement meublé et avec de beaux jardins.

Mme de Sforce est une fille de Mme de Thiange; elle et Mme de Montespan étaient sœurs ; elle se trouve ainsi cousine germaine de Mme d'Orléans; celle-ci hait sa sœur et son neveu plus que le diable... Sa maison est bien réglée; mon fils ne s'en est jamais mêlé et l'a laissée libre de choisir qui elle a voulu... Elle a peu d'inclination pour ses enfants, et il me semble qu'elle s'en cache trop peu, car les enfants remarquent bien que leur mère ne les aime pas ; cela fait qu'ils préfèrent être avec moi ; cela la vexe ; elle leur témoigne de l'humeur, et par là elle fait qu'ils l'évitent encore plus.

7 septembre 1718.

La reine-mère ne pouvait souffrir Boisrobert ' à cause de son impiété; elle n'aurait pas voulu qu'il fréquen-

1 François le Métel de Boisrobert, né en 1592, mort en 1652. Il dut à son bumeur bouffonne et à sa gaieté la faveur de Richelieu. Quoique pourvu d'un bon canonicat, il menait une vie fort dissolue, jouait gros jeu, perdait, jurait et s'enivrait. 11 publia

Ut: MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. Uil

tàtscs deux lils, Le roiel Monsieur; mais ils l'aimaient parce qu'il les amusait. Quand il fut au moment de mourir, la reine-mère envoya chez lui des prêtres pour le convertir et le préparer à la mort. Boisroberl se montra disposé à se confesser : « Oui, mon Dieu ! ditil enjoignant les mains, je vous demande pardon et j'avoue que je suis un grand pécheur; mais vous savez, mon bon Dieu, que l'abbé de Villarceaux est encore plus méchant que moi. »

8 septembre 1718.

Boire beaucoup est une mauvaise mais vieille habitude allemande; le margrave d'Ànspach me parait si délicat que je ne croyais pas qu'il fût en étal de se livrer à la boisson. Je vous ai dit que j'avais été priée d'être marraine de l'enfant du prince héréditaire de Wurtemberg. Le sage prince de Darmstadt, que nous avons ici, a payé son tribut à Paris; il est tombé malade.

Je me suis trouvée bier au milieu d'une bataille : en passant le soir auprès des Tuileries, il y avait une foule de carrosses; on nous barrait le passage; mes pages disent à un cocher de se ranger; celui-ci n'en fait rien, et lance un coup de fouet à l'un de mes pages; ses

des Poésies fort oubliées aujourd'hui et d'assez nombreuses pièces de théâtre. Ses Épitres, première partie, 1G47 ; deuxième partie, I6&9, ont an côté curieux, à ce que dil M. Monmerqué (note sur Tallemant, t. 11!, p. 1 56 J. On peut consulter sur ce pi rsonnage la Bibliothèque française de Goujet, les Mémoires deNicéron, t. XXXV; les Historiettes de Tallemant; la Nouvelle Biographie universelle [Y '. Didot, 1863), t. VI, p. 4i5; une notice de .M. Labitte, dans la Revue de Paris, 1837, et une autre de M. Liret, 1863.

462 COUUESPONUANCE

trois camarades viennent à son secours et frappent le cocher. Le maître, qui était dans le carrosse, tire son épée et veut attaquer mes pages; on lui crie que c'est mon équipage, et que je suis là. Aussitôt il est saisi de crainte, et s'enfuit dans les Tuileries , dont la porte était ouverte. C'est ainsi qu'a fini ce grand combat.

Je puis dire que « je reconnais mon sang, » car si l'électeur palatin n'aime pas les cérémonies, moi je les déteste comme le diable. Envoyez-moi, je vous prie, la description de l'entrée de l'électeur, et, si l'on en fait une gravure, je voudrais bien l'avoir.

10 septembre 1718.

Il faut que la vieille guenipe se croie immortelle pour vouloir encore régner à quatre-vingt-trois ans. Le coup qui frappe le duc du Maine l'atteint rudement. Elle ne perd pas cependant encore tout espoir, et elle n'est pas scrupuleuse sur les moyens d'arriver à ses fins ; cela m'inquiète fort, car je sais quel usage la vieille femme sait faire du poison.

10 septembre 1718.

Ce qui arrive au duc du Maine est un terrible coup pour la vieille guenipe; elle perd ainsi tout espoir; ce qui m'inquiète d'autant plus que je sais qu'elle peut fort bien faire usage du poison, et mon fils ne se tient nullement sur ses gardes ; il court la nuit aux environs de Paris dans des carrosses étrangers ; il soupe tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre de ses gens, parmi lesquels il en est beaucoup qui ne valent rien, et qui ont de l'esprit, mais aucune bonne qualité... On parle

de diverses manières de la duchesse «lu Maine; quelques personnes disenl qu'elle a battu son mari et mis en pièces les miroirs qui étaient dans sa chambre, ainsi que tout ce qui s'y trouvait de fragile; d'autres disent quelle n'a pas proféré un seul mot, et qu'elle n'a l'ait que pleurer. M. le Duc est chargé de l'éducation du roi. 11 a dit que d'abord il n'avait pas voulu demander cet emploi, parce qu'il n'est pas encore majeur, mais que, dans l'état actuel des choses, il lu demandait, ce qui lui a été accordé.

Siiint-Cloud, 1! septembre 1 7 1 s.

J'ai tenu hier, avec mon fils, un juif sur les fonts de baptême. Il a très-bonne mine, et pas du tout l'air juif; je lui avais prédit, il y a un an, que ji lui servirais de marraine. Il m'avait apporté une lettre de la part de la duchesse de Lorraine; enlisant cette lettre de ma fille, et en voyant qu'il était juif, je fus tout étonnée, et je lui dis en riant : « Je ne sais pas si vous « êtes juif, mais je parierais que vous ne le resterez « pas; et vous avez l'air si peu juif, que je crois que « vous ave/ eu un chrétien pour père. » 11 m'assura bien qu'il voulait vivre et mourir juif. 11 se rend à Paris, et loge dans une maison ovi demeurait un vieil abbé très-savant sur l'bébreu ; ils dispUtenf ensemble, et l'abbé di<eute le texte : « Le sceptre ne passera pas de la maison de Juda jusqu'à ce que le Seigneur vienne. » 11 lui démontre que notre Seigneur Jésus- Christ est le vrai Messie. Le juif passe un .mi entier à étudier l'Écriture sainte, et se trouve ensuite persuadé; il demande le baptême. Il n'agit point par in-

térêt, car il est riche, et c'est un banquier de Metz. Quoique né à Metz, il parle allemand aussi bien que moi, et n'a point l'accent juif ni français. Il disait hier à Mme de Ratzenhaussen : « Que je serais heureux « si Dieu me faisait la grâce de m'appeler à lui, maince tenant que le baptême a effacé mes fautes ! » Ce discours me fait espérer qu'il est sincèrement converti. Le prince de Darmstadt qui est ici est le fds de celui qui s'est si fort mésallié, et qui a pris la lille d'une duchesse dont le nom ne me revient pas en ce moment. 11 est dommage que ce prince ait mal tourné, car, quoiqu'il ne soit pas beau de visage, il est fort agréable. Ah ! le nom de cette duchesse me revient; c'est la duchesse d'Havre; elle est d'une bonne famille noble de Normandie ; elle était une grande amie de Monsieur, et je l'ai vue souvent; elle est affreusement bossue et tout à fait contrefaite, mais elle a beaucoup d'esprit et elle cause fort agréablement. Je crois que son petit-fds ne lui ressemblera pas sous ce rapport. Nous aurons le joli petit prince de Dourlach de retour ici dans deux jours ; quand je l'aurai revu, je vous dirai s'il est grandi, il me fait l'effet d'un nain. Nous avons autrefois joué le Pastor fido; Scyller avait le rôle d'Ergaste et mon frère celui de Silvio : j'ai tout cela devant les yeux comme si cela s'était passé aujourd'hui même. Le théâtre m'a toujours trop amusée pour que je perde le souvenir de ce qui s'y rattache, quoique j'aie une mauvaise mémoire.

12 septembre 1718.

La vieille guenipe est malade de crève-cœur de ce

DE MADAME LA tHJCHESSE D ORLÉANS. 465

que le coup tenté avec Le duc du Maine ait si mal

réussi.

13 septembre 1718.

Mraedu Maine a failli mourir de colère; elle était dans une époque critique lorsque sa chute survint; cela L'arrêta tout net et faillit l'étouffer, niais c'esl revenu... Elle a constamment réuni chez elle tous les beaux esprits; elle raisonne très-hien sur toutes les sciences.

14 septembre 1718.

Bien des gens se livrent à des écarts dans leur jeunesse, mais ils se corrigent quand ces premiers moments sont passés et lorsqu'ils se trouvent parmi des personnes raisonnahles, comme nous le voyons par la duchesse de Berri, qui est maintenant sans hypocrisie. Elle a vingt-trois ans, dois ans de plus que sa sœur qui se fait religieuse, et six ans de plus (pie M"c de Valois. Je crains que la religieuse ne nous donne de sérieux chagrins; elle ne se soucie nullement de la mort; elle dit que, si elle vient à se repentir du parti qu'elle a pris, elle se déharrassera elle-même de la vie.

On ne peut imaginer combien la régence a fait d'ennemis à mon fils, mais il ne craint rien; il dit qu'il ne peut lui arriver que ce que Dieu a décrété pour lui, et il ne redoute rien en ce monde. Les gens ici sont tellement persuadés qu'avoir des maîtresses leur fait plus d'honneur que de honte, que personne ne se (dirige à cet égard. Les édits sur les monnaies ne sonl qu'un prétexte; tant que mon lils sera régent, le duc du Maine et sa femme feront tout leur possihle pour

exciter contre lui le parlement et le peuple; on reconnaît aussi là l'œuvre de la vieille sorcière qui est à Saint-Cyr, et qui est malade de colère de ce qu'elle a manqué son coup. Selon moi, Mme d'Orléans élève son fils d'une façon trop délicate, mais je neveux donner là-dessus aucun conseil , car s'il tombait malade, on en rejetterait la faute sur moi. 11 est sûr que cet enfant s'est toujours montré jusqu'ici très-vertueux et très-raisonnable, mais il ne s'est pas encore mêlé à la mauvaise compagnie; c'est alors que viendra le danger, car les jeunes gens d'ici sont si corrompus, si livrés à leurs vices contre nature ', qu'ils ne croient ni à Dieu ni au diable, et qu'ils regardent l'impiété et la dépravation comme une gentillesse. Je ne saurais vous dire toutes les méchancetés que les ennemis de mon fils répandent contre lui, et comme ils l'attaquent en vers et en prose; c'est un sujet dont je ne veux pas parler, car cela me met tout hors de moi 2.

1 Ihren sodomischen sïinden.

2 Voici quelques échantillons des écrits dont parle Madame, et que les recueils manuscrits ont conservés en partie :

Vous n'êtes pas, Madame, La mère du Régent; Ce scélérat infâme N'est pas de votre sang ; C'est un monstre exécrable Que l'enfer a vomi, Un tyran détestable Qui se croit tout permis.

Le ciel dans sa colère Contre le genre humain, Comme un fléau sur terre, Le forma de sa main ; L'ivresse et l'adultère, L'inceste et le poison

DE MADAME LA DUCHESSE n'ORLÉANS. 4f>7

18 septembre 1718.

Mon fils croit à la prédestination tout autant que s'il avait été, pendant dix-neuf ans, de la religion réformée, comme je l'ai été... Ce qui me semble étrange, c'est qu'il ne haïsse pas son beau-frère, le boiteux, qui voudrait le voir mort. Je ne crois pas que l'on ait jamais vu son pareil; il n'a aucun fiel dans le corps, Je ne l'ai jamais vu avoir de la haine pour quelqu'un.

Il n'y pas un mot de vrai dans ce qu'on a dit qu'un

Marquent son caractère Et sa religion.

On dit qu'il ne crut pas à la divinité. C'est lui faire une injure insigne ; Plutus, Vénus et le dieu de la vigne Lui tinrent lieu de triuité.

Caligula, Néron, Domitien, Tibère, Près du nôtre n'étaient que de faibles tyrans ; Philippe les surpasse, et ce n'est pas chimère, Nous l'éprouvons depuis cinq ans.

Philippe est un joli garçon Qui se soûle comme un cochon, Le soir avec la Parabère, Laire la, laire lan laire.

Sa grosse fille est du trio.

Elle joue à la magui-magno

Avec son propre père,

Laire la, laire lan laire.

On dit que sous le Régent

La paix, l'abondance, Vont enfin dans peu de temps

Revenir en France ; Va-t'en voir s'ils viennent, Jean, Va-t'en voir s'ils viennent.

Sous la date de 1718, nous avons trouvé dans le recueil Mm-

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