I. La diiL'liesso de VaiitaJour
elle soupe, cela dure jusqu'à minuit. A une heure ou à deux elle se couche ; pour digérer elle boit de la très forte eau-de-vie.
Paris, le 27 novembre 1717.
... Saint-Cloud est une maison d'été. BeaucouiJ de mes gens y ont des chambres sans cheminée; cela n'est pas supportable en hiver, j'en ferais mourir la plupart... La seconde raison qui me ramène ici, c'est que les Parisiens m'aiment et souhaitent beaucoup que je revienne et que je passe l'hiver ici... Quoique je sois logée fort étroitement^ j'ai une chambre et un cabinet bien chauds.
Paris, le 9 décembre 1717.
... On a fort mal élevé tous les enfants des princes, les garçons comme les filles. Dès l'âge de neuf ans on leur a laissé faire toutes leurs volontés. M'"^ d'Orléans ne s'est jamais, même pour un instant, occupée de ses enfants : son fils seul a eu le bonheur d'avoir de bons gouverneurs qui rélevèrent bien et chrétiennement. Ce qu'il y a de certain, c'est que jamais de ma vie je n'ai vu élever, je ne dirai pas des enfants de princes, mais ceux de simples gentilshommes, aussi mal que l'ont été ceux-ci. Ils ont eu pourtant la même gouvernante que ma fille à inoi, mais celle-ci, Dieu merci, n'a pas été élevée de cette façon. Un jour je lui demandai pourquoi elle n'élevait pas aussi bien mes petites-filles que ma fille. Elle me répondit : « Avec Mademoiselle j'avais votre appui, mais avec ces enfants-ci, quand je me plaignais d'elles, la mère
se moquait de moi avec les filles; ce que voyant, j'ai laissé tout aller comme cela pouvait. « C'est de là que provient cette belle éducation; mais comme je n'ai pas fait le mariage, je ne me suis pas non plus occupée des enfants. En Allemagne on laisse les princesses faire à leur tête, mais ce n'est que de TÉlectrice douairière de Saxe et d'aucune autre que j'ai entendu dire qu'elle s'enivrait si fort...
Paris, le 11 décembre 1717.
... Mettre toute sa confiance en Dieu, voilà ce qui, en toute circonstance, vous est d'un grand réconfort. La sagesse de Dieu est infinie, comme le Tout-Puissant lui-même ; lui seul par conséquent connaît la cause de tout ce qui nous arrive. Nous devons suivre la raison qu'il nous a donnée, pour le reste le laisser faire et nous soumettre à sa volonté et, parce qu'il a tellement aimé le monde qu'il a donné son fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle % nous pouvons certes être tranquilles et contents; car, si après cela il nous envoie des malheurs, c'est qu'il veut nous châtier en ce monde, afin que nous ne soyons pas châtiés dans l'autre - ; c'est là une grande consolation, elle nous permet de mourir tranquilles. Nous envoie-t-il des
1. Madame cite textuellement les saintes Écritures. Évangile selon saint Jean, III, 10.
2. Ici Madame paraphrase un cantique luthérien, qu'elle cite dans une lettre du 15 octobre 1715 : Sols ja so sein — Dass Straff undt pein — AufT sunden folgen mussen, — So fahro fort — Undt sechone dort — Undt lasz mich liir woll bilszen.
lî)l CORRESPONDANCE
joies, eh bien, c'est une occasion de lui rendre grâce et de l'aimer davantage. Ainsi Dieu fait tourner tout à notre avantage, pourvu que nous sachions bien accueillir et accepter ce qu'il nous envoie... Le docteur Luther a tHé comme tous les gens d'église; ils veulent tous être les maîtres et gouverner. S'il avait pensé au bien général de la chrétienté, il n'aurait pas fait un schisme. Calvin et lui auraient fait mille fois plus de bien, s'ils n'avaient pas fait de schisme, s'ils avaient instruit le monde sans faire tant de bruit : ce qu'il y a de plus sot dans la doctrine romaine aurait disparu tout doucement et de lui-même...
La conduite des réfugiés a été conforme au caractère de tous les Français, Quand ils croient pouvoir espérer une chose heureuse, ils ne savent pas patienter et s'imaginent que tout est bien et qu'ils ont partie gagnée, ils ne sont modérés en rien et n'en font qu'à leur tête, et, si peu après il arrive tn revers, ils croient tout perdu : ils sont extrêmes en tout...
Paris, lo 14 décembre l~n.
• ... Certes, si les maîtresses de mon fils l'aimaient réellement, elles auraient soin de sa santé et de sa vie. Mais je vois bien, chère Louise, que vous ne connaissez pas les Françaises : elles n'obéissent qu'à leur intérêt et à leur goût pour les débauches... De plus il n'est pas jaloux...; cela prouve bien qu'il ne les aime pas, il pourrait donc s'amender d'autant plus facilement, mais il est tellement habitué à cette vie de débauches, à boire et à manger ciiez elles, qu'il ne
peut s'en arracher. Cela nie désole quelquefois. Mais espérons qu'un jour Dieu l'arrachera de ce labyrinthe et le tirera des mains de toutes ces méchantes gens... Le jeune roi me l'ait tous les ans quelques visites, sans doute bien malgré lui et à contre-cœur. Il ne peut me souffrir. Cela vient, je crois, de ce que je lui ai dit à différentes reprises qu'il sied mal à un grand roi, comme il en est un, d'être mutin et opiniâtre...
Paris, le 19 décembre ni7.
... Partout où je puis je fais de mon mieux, comme vous verrez par le placet ci-joint ^ J'ai intercédé pour les quatre autres aussi, mais ils ne sont pas dignes de pardon : ils ne sont pas aux galères pour cause de religion, mais parce qu'ils ont mis le feu à des maisons et violé des femmes...
Paris, le 23 décembre 1717, 9 h. et demie dumalii:.
... L'œil de mon fils ne va ni mieux, ni moins bien... Il est incapable d'observer la diète plus de deux ou trois jours. De boire beaucoup cela ne vaut rien pour les yeux, et par malheur les dames ici boivent plus que les hommes, et (soit dit entre nous) mon fils a une maudite maîtresse qui boit comme un sonneur. De plus elle ne lui est pas fidèle du tout. Mais il s'en
1. C'est un écrit, en frannais, adressé a Elisabeth-Charlotte, par lequel trente réformés, envoyés aux galères pour cause do religion, la remercient do leur avoir procuré la liberté en intercédant pour eux auprès de son lils le régent. Ces trente graciés, dans leur écrit, demandent la liberté de quatre autres qui, exclus du pardon, ont dû rester aux galères. (Note de M. Hollan 1.)
soucie comme d'un fétu, il n'est pas le moins du monde jaloux, ce qui souvent me fait craindre qu'il n'attrape quelque chose de laid dans ce commerce-là. Dieu l'en préserve! Cette compagnie du diable avec laquelle il soupe toutes les nuits jusqu'à trois ou quatre heures du matin, cela est forcément malsain !... Je vous le demande en grâce, priez assidûment pour qu'il se convertisse! Il n'a pas d'autre défaut que celui-ci, mais il est bien grand... Mon fils est si surchargé de besogne touchant les affaires intérieures que M. Zachmann n'a pas encore pu avoir son audience. Toute la province de Bretagne menace de se soulever ; on a dû y envoyer des troupes. Mon fils est bien à plaindre, c'est une vraie âme en peine. On ne se fait pas idée de ce qu'il a à faire depuis le matin à six heures jusqu'au soir à huit. C'est pour se restaurer un peu qu'il fait les soupers dont j'ai parlé au commencement de cette lettre...
Paris, le 2 janvier 1718.
... On ne prodigue pas les titres en France. Le roi n'a jamais voulu souffrir qu'on appelât son fils le Dauphin, Altesse Royale. On l'appelait simplement Monseigneur...
Vous vous trompez bien, chère Louise, si vous croyez que l'Électeur de Bavière est heureux d'être de nouveau dans son pays et rétabli dans ses dignités. Journellement il regrette la vie débauchée qu'il a menée ici... L'ordre de la Toison d'or est trop commun pour qu'on désire tant l'avoir...
Paris, le 13 janvier 1718.
... Les Anglais ont été corrompus de tout temps, mais depuis que le roi Guillaume a régné en leur pays, on prétend qu'ils sont devenus plus vicieux encore et plus mauvais. On a fait l'observation que tous les insulaires sont toujours plus faux et plus méchants que les habitants de la terre ferme...
Paris, le 20 janvier 1718.
... C'a toujours été notre malheur que l'Allemagne non seulement imite la France, mais en outre qu'on y exagère tout ce qui se fait ici; c'est pourquoi cela ne me surprend pas qu'on se conduise si étrangement en Allemagne pour singer ce pays-ci. Mais voici le maréchal d'Estrées qui vient me présenter le neveu du czar...
Paris, le 27 janvier 1718.
... M™«de Dangeau^ est une bien vertueuse et honnête femme, qui est estimée de tout le monde. Mais son oncle, l'évêque de Strasbourg-, lui a fait faire un mariage par trop inégal. Elle vit fort bien avec son mari comme s'il était non seulement son égal, mais même de meilleure condition qu'elle...
... Je crains bien que la paix ne dure pas longtemps^ car l'empereur et le roi d'Espagne font de grandes
1. Née comtesse de Lcwenstoin. Voir la lettre à la duchesse Sophie, du 7 avril 1701.