‹ Correspondance complète de Madame duchesse d'Orleans née Princesse Palatine, mère du regent;Chapitre 13 sur 32 · A LA PBINCESSE DE GALLES · texte numérisé non relu

A LA PBINCESSE DE GALLES

2 seût 1720.

Le prince et la princesse (de Modène) s'aiment beaucoup, mais on dit qu’ils se moquent ensemble du vieux père.

Lorsque le roi d’Espagne partit’, notre roi pleura amèrement, M. le Dauphin pleura beaucoup aussi, et précédemment il n'avait jamais donné à aucun de ses fils la moindre marque qu’il eùt de l'attachement pour eux; on ne les avait jamais vus dans son appartement, ni le matin, ni,le soir; quand le Dauphin n’était pas à la chasse, il était toujours chez la grande princesse de Conti, et ensuite chez Mne la Duchesse. On n'aurait pu deviner que ses enfants fussent à lui, car il vivait avec eux comme s'ils avaient é16 des

1 Le Bulletin des comités historiques (1853, p. 94 et suiv.) renferme des lettres de Louis XIV et du maréchal de Noailles, pendant le voyage des ducs de Bourgogne et de Berri aux frontières d'Espagne, 1100-1701. Les origineux de ces lettres font partie de la bibliothèque du Louvre, Parmi beaucoup de détails minutieux relatifs à l'étiquette, au régime et à la santé des princes, détails dans lesquels se complait la courtisanerie déliée du maréchal et Ia gravité officielle du monarque, on-retrouve des éléments et des traces de grandeur. Voir aunei l'écrit intitulé : « Journal du voyage où j'accompagnai le roi d'Espagne dans ses États. » Ce document 5e trouve au 1. Il, p. 93 à 250 des Curio= sités historiques, où recueil de pièces utiles à l'histoire de France, 1159, 2 vol, in-42.

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 250 étrangers, il ne les appelait pas mon fils, mais M. le duc de Bourgogne, M. le duc d’Aujou, M. le duc de Berri, et ils l'appelaient monseigneur.

Saint-Cloud, 4 août 1720,

Vous auriez tort de croire que je ne chante jamais les psaumes ou les cantiques luthériens ; je les chante souvent et je Les trouve fort consolants. 11 faut que je vous raconte ce qui m'est arrivé à cet égard, il ya plus de vingt-cinq ans. Je ne savais pas que M. Rousseau, qui a peint l'orangerie, était un réformé : il était à travailler sur un échafaudage, et moi, me croyant toute seule dans la galerie, je me mis à chanter le sixième psaume. J'avais à peine achevé le premier verset, que je vois quelqu’un descendre en toute hâte de l’échafaudage, et tomber à mes pieds : c'était Rousseau ; je crus qu’il était devenu fou. « Bon Dieu ! lui dis-je, qu'avez-vous, Rousseau? » Il me répondit : < Est-il possible, madame, que vous vous souveniez encore de nos psaumes, et que vous les chantiez! Que le bon Dieu vous bénisse et vous maintienne dans ces bons sentiments. » Il avait les larmes aux yeux; il partit quelques jours après; je ne sais ce qu’il est de-. venu; mais, en quelque lieu qu’il se trouve, je lui souhaite toute espèce de prospérité et de bonheur; c'était un homme très-estimable et excellent peintre à fresque.

Il y a peu de médailles antiques que je n'aie déjà, car j'en ai déjà près de neuf cents. J'ai commencé par deux cent soixante, que j'ai achetées, et qui avaient été volées au duc de Savoie; j'écrivis à la reine ac-

tuelle de Sardaigne, et j'offris de les renvoyer au roi.

La reine me répondit qu’elle était enchantée de pouvoir m'engager à garder celles que j'avais acquises ; je les avais eues à bon marché, rien que pour le poids, et il y en avait de rares parmi elles.

6 août 1720,

Personne n’a entendu ce que le roi a dit à la vicille; elle s'était sauvée à Saint-Cyr avant qu'il ne fût mort. On l’a ramenée, mais elle n'est pas restée jusqu’à la fin. de crois que le roi s’est repenti d’avoir fait la folie de l’épouser. En effet, quoi qu’elle ait fait, il n'a pas voulu publiquement déclarer le mariage. Elle a pleuré à la mort du roi, cependant elle n’a pas été aussi affligée qu’elle aurait dû l'être. Elle s’est toujours flattée de régner avec le duc du Maine.

Saint-Cloud, 8 août 1720.

Je ne peux dire ni bien ni mal du système de M. Law, car il est complétement incompréhensible pour moi; mais je vois qu'il en résulte pour mon fils toutes sortes de tracas et de soucis ; je voudrais donc qu'il n'en eût ‘jamais été question. Avec des gens aussi intéressés que les Français, depuis M. le Duc jusqu'au dernier laquais, on n’est jamais en sûreté lorsqu'ils pensent qu'ils ont quelque chose à gagner à votre mort; cela m'inquiète fort, car cela me remplit de crainte pour la vie de mon fils, quant à moi, je n'ai rien à craindre, car ma mort ne profiterait à personne. PIût à Dieu que je n’eusse à m'inquiéter que pour moi, cela ne me donnerait pas une minute de préoccupation! Il y a

encore beaucoup d'argent en France, mais chacmn & cache par malice, et ne veut pas le mettre dans le commerce; on ne s'inquiète pas des lois de M. Law à ce sujet. Personne n’a de goût ici pour la guerre, mais bien pour le luxe, qui n’a jamais été porté au point auquel il est à présent; le temps montrera. ce qui en résultera.

13 août 1720.

Law est dans de telles angoisses qu'il n’a pu se résoudre à se rendre à Saint-Cloud auprès de mon fils, qui lui avait cependant envoyé son carrosse ‘. La malice des ennemis de mon fils ne diminue pas; on répand sans cesse contre lui des écrits horribles où il est attaqué avec acharnement ?, Je ne comprends pas qu'il

4 Donnons ici un échantillon des vers que les recueils manuscrits nous présentent comme circulant alors à Paris. Puisque nous n'avons plus d'argent, Le diable emporte et Lass et le Régent, Le premier est un animal, Fripon, ignorant et bratal, Qui nous réduit à l'hôpital; Le second rit de voir le mal; Dieu nous fasse Bientbt la grâce De voir déconfit Ce couple maudit.

Condé, Dubois et le Régent Sont, ma foi, bien faits l'un pour l'autre; L'un brutal et l'autre méchant, Le tiers en crapule se vautre Tous trois le fléau des huraains ; Pauvres Français, que je vous plains !

#11 y aurait un curieux travail à faire sur les livres dont le

Régent est le sujet; parmi beaucoup de faussetés et d'exagérntions, ils ne renferment que trop de vérités. On trouve dans le

262 CORRESPONDANCE ne punisce sévèrement de pareilles ingolences, mais il set le meilleur des hommes.

Paris, 15 août 1720.

Les Parisiens sont les meilleures gens du monde, et sile parlement ne les avait pas excités, ils ne se seraient jamais soulevés de leur vie. Les pauvres gens m'ont fort touchée, esr ils criaient contre Law, et nullement contre mon fils; et lorsque j'ai passé en voiture à travers le peuple, on m'a adressé tout haut des bénédictions; cela m’a si fort émue, que je n’ai pu m'empécher d’en pleurer. Il n’est pas étonnant qu'on n'aime pas mon fils autant que moi, car ses ennemis n'épargnent rien pour le décrier, et pour le faire passer pour un impie et pour un tyran, tandis que c’est le meilleur ‘homme du monde, et qu'il n'est que trop bon. Je n'ai jamais rien compris au système de M. Law, mais j'ai toujours cru fermement qu'il ne pouvait en rien résulter de bon; je ne saurais déguiser ma pensée, et j'ai dit tout crâment à mon fils ce que j'en pensais. 1l m’a dit que j'étais dans l'erreur, et il a voulu m'’expli-

Précis historique de la maison d'Orléans, par un membre de l'Université (G. Peignot, Paris, 1830, p. 38-88), une notice sur dix-sept ouvrages divers de ce genre; les PAilippiques de La Grange-Chancel, l'Histoire du prince Papyrius, les Aventures de Pomponius, ÿ sont indiquées aves quelque détail. On peut y joindre:

La Chronique de don Philippe d’Aurélie, manuscrit indiqué au catalogue de la bibliothèque de M. Leher, n° 5811.

Majimoud le Gasvénide, Histoire orientale (par Melon), Rotterdam, 1129, in-8°. C'est une histoire ailégorique de la Ré gence,

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 983 quer a chose; mais, plus il s’efforçait de me la faire comprendre, moins j'y entendais quoi que ce soit.

16 août 1720.

Je trouve que c’est un bonheur pour notre princesse de Modène que Salvatico eû4 été amoureux d'elle, car, comme il à appris iei tout ce qui s'est passé, il aurait pu en faire des rapports; maintenant il aura bosu dire, le prince ne le eroira pas. Selvatico est un fou des plus grands. Pendant qu'il était ici, il disait à toute heure : « Opi, j'aime tant ma princesse, que, sans dégoût, je mangerais sa m..de. » C’est le favori déclaré du duc de Modène. Cela prouve la vérité de notre proverbe allerarrd : Ce qui se ressemble s’assemble, disait le diable 4 charbonnrier?,

17 août 1720

Law est comme un homme mort et pâle comme un linge; il n’a pu se remettre des dernières peurs qu'il a éprouvées... Si le peuple déteste M. le Due, c'est seulement parce qu'il était bon ami de Law, dont il menait les enfants se promener à Saint-Maur, et il les y

logoait.

4 fie de Valois avait une intvigue avee 1e due de Richelien, et elle ne eonsentit, dit-on, à épouser le prinee de Mudène qu'à la condition que son père rendrait la liberté à son amant.

2 On Ht dans des éorits de l’époque que le comte Salratie, chargé de demander, pour le ptince de Modène, la main de Mie de Valois, s'était d'abord adressé au maréchal de Villeroy, Dubofs s’opposa à ce mariage; le comte comprit se fente; l'avide ministre fut gagné per le don de cinq tableux,

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