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s66 CORRESPONDANCR 28 août 1720.
Lorsque le duc de Mecklembourg était à réfléchir, et qu’on lui demandait à quoi il pensait, il répondait : « Je donne audience à mes pensées; » sa seconde femme s'en serait mieux acquittée, car elle avait plus de moyens que lui. C'était un singulier personnage que ce prince : il était bien élevé, il appréciait fort bien les affäires, il raisonnait avec justesse, mais dans tout ce qu’il faisait, il était plus simple qu’un enfant de six ans. H se plaignait un jour à moi; je ne lui répondis pas. Il me demanda pourquoi je me taisais; je lui répondis crûment qu’il parlait fort bien, mais que ses actions ne correspondaient nullement à ses discours, et que toute sa conduite était si pitoyable qu'on en riait dans toute la France. Il se fâcha et s’en alla de très-mauvaise humeur. Il avait demandé une audience au roi; leroi croyait qu'il voulait l’entretenir d’affaires, et il l’admit seul dans son cabinet. Sitôt qu'il vit le roi, il lui dit : « Sire, je vous trouve grandi depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir. » Le roi répondit : «Je ne crois pas être en âge de grandir » (il avait trente-cinq ans) ; le duc répliqua : « Eh! Sire! vous avez bien bonne mine, tout le monde trouve que je vous ressemble, mais que j'ai encore meilleure mine que vous. » Le roi se mit à rire, et répondit : « Cela peut bien être. » Lä-dessus l’autre s’en alla. Ne füt-ce pas une belle audience ?
Un cavalier anglais, M. Hammer, avait comparé le. roi à un maitre d'escrime‘.
1 Le chevalier de Hammer avait épousé la veuve dn due de
Paris, b septembre 1720.
On est tranquille ici, mais l’on murmure beaucoup, et d’un moment à l’autre il peut éclater des désordres sérieux, 11 y a quelques jours, des laquais se sont permis une grande insolence ; je ne puis comprendre qu'on tolère de pareils excès : ils ont accablé d'injures la fille de M. Law, une pauvre enfant qui revenait de Ja promenade, et lui ont jeté des pierres. Je vois bien Ja cause de tous ces désordres ; les jeunes gens d’aujourd’hui se sont trop mêlés avec leurs laquais; ils les ont pour complices dans toutes sortes d'infamies ; les Jaquais imitent leurs maîtres, et ceux-ci n'osent se plaindre‘.
La reine de Prusse m'a annoncé l'explosion du magasin à poudre, mais elle ne dit pas du tout qu’elle en ait été effrayée; le fait est pourtant que toutes les fenêtres du château ont été brisées. Cela me fait souvenir d’une aventure qui arriva à Mwe de Durfort, qui a été ma dame d’atours. Elle était sœur du maréchal de Duras, qui était gouverneur de Besançon, et, chez son frère, il y avait un jardin décoré de statues, parmi lesquelles il y en avait une représentant Jupiter qui était si belle, que le roi l’a achetée, et elle est maintenant à Versailles. Mwe de Durfort, se trouvant seule
Grafton ; il fut très-bien accueilli à Versailles ; voir Saint-Simon, te XX, p. 148.
1 La correspondannce administrative sous le règne de Louis XIV, publiée par M. Depping, fournit (t. 11, 1861, in-4 des détails sur les troubles causés par les laquais, sur les vols et et assassinats commis dans les rues de Paris, sur la fureur du jeu, etc.
un jour dans le jardin de son frère, s'arrêta un moment devant cette statue, et lui dit: «Or çà, monsieur Jupiter, on dit que vous ‘avez parlé autrefois; nous voilà seuls, parlez-moi donc, aussi bien avezvous la bouche entr’ouverte. » Au moment où elle achevait ces mots, un moulin à poudre vint à sauter avec un fracas épouvantable. M= de Durfort croit que c’est Jupiter qui lui répond; elle a une telle frayeur qu'elle tombe par terre sans connaissance, et qu’il fallut l'emporter du jardin.
Saint-Cloud, 6 septembre 1720.
J'ai reçu depuis huit jours plusieurs lettres où l’on me menace de me brûler à Saint-Cloud, et de brülermon fils au Palais-Royal. Mon fils ne m'a jamais dit un mot de ce qui se passe ici; il suit en cela l'exemple de son père, qui disait : «Tout est bien, pourvu que Madame ne le sache pas.» Voici des vers qu’on fait courir
Si ta veux de ton parlement Changer l'humeur hautaine, + De Pontoise, sire Régent, Fais-le passer À Fresne ; Crest un lieu de correction, La faridondaine, la faridondon, où s'est converti, }
A da façon de Barbari, Mon ami.
On a fait aussi ce couplet :
Accablés de malheurs, menacés de la pesto, Grand saint Roch, noire unique bien, Ecoutez un peuple chrétien :
Nous ne eraindrons rien de funeste,
Venex nous secourir, soyez notre suutien,
Détournez de sur nous la colère céleste,
. Mais n'amenez pas votre chien ;
Nous n'avons pas de pain de reste,
DE MADAME LA DUCRESSE D'ORLÉANS. 269 20 septembre 1120.
J'ai reçu, il y a trois jours, une autre lettre anonyme; celle-là m'a fait bien rire : on me conseille de faire enfermer mon fils comme fou, et que ce serait le moyen de lui sauver la vie... Mon fils a déjà couché plusieurs fois aux Tuileries ; je crains cependant que le roi ne puisse s’habituer à lui, car mon fils n’a jamais pu jouer avec des enfants; il ne les aime pas. Voici de nouveaux vers qu’on fait courir:
Je ne trouve pas étonnant Que l'on fasse un ministre, Et mème ua prélat important D'un maquereau, d'un cuistre ; Rien ne me surprend en cela, Et ne sait-on par comme De son cheval Caligula Fit un consul de Rome ?
A M. DE HARLING.
21 septembre 1720.
On n'entend parler que d'aventures tragiques, d’empoisonnements, de meurtres, de vols; la mode, à Paris, est maintenant de se débarrasser de la vie: la plupart se noïent, beaucoup se jettent par les fenêtres et se cassent le cou; d’autres se poignardent, et tout cela à cause de ce maudit argent. S'imaginent-ils qu'ils seront plus riches quand ils seront morts? Les gens deviennent ici horriblement barbares; on a trouvé, il ya trois jours, une femme mise à la broche, que l'on avait voulu faire rôtir ; des parents tuent leurs enfants, des enfants tuent leurs parents; on n'entend parler chaque jour que de pareilles horreurs.
+ A LA COMTESSE LOUISE
26 septembre 1720.
Notre abbesse de Chelles n’envie pas à sa sœur son mariage; elle se trouve plus heureuse, et elle a bien raison,
A M. DE HARLING.
21 septembre 1120.
La vie déréglée et folle à Paris devient chaque jour plus détestable et plus horrible: toutes les fois qu'il tonne, j'ai peur pour cette ville, Trois femmes de qualité ont fait des choses vraiment affreuses : elles ont suivi à Paris l'ambassadeur turc, elles ont attiré à elles son fils, l'ont bel et bien enivré, et ont passé deux jours avec ce drôle à grande barbe dans le labyrinthe (de Versailles). À présent qu’elles s’y sont habituées, je crois qu'aucun capycin ne sera en sûreté auprès de ces dames; cela fera une belle réputation à Constantinople aux chrétiennes et aux dames de qualité. Le jeune Turc a dit à M de Polignac', une de ces trois dames (il a parfaitement appris le français): «Madame, votre réputation était venue jusqu'à Constantinople, et je vois bien, madame, qu’on nous a dit la vérité.» L'ambassadeur a été extrèmement tracassé de tout ceci’, et il a dit à son fils qu'il fallait tenir la
‘ Les Mémoires de Maurepas, t. U, donnent de troplongs détails sur les écarts de cette dame ; elle fut, en 1132, enfermée dans un couvent.
3 Ilextste, parmi les manoserits de la bibliothèque de l'Arsenai, une relation de l'ambassade de Turquie ; on en trouve des extraits dans l'Histoire de Ja diplomatis française, par Flasan,
chose fort secrète, car si l’on savait à Constantinople qu'il s'était enivré et qu'il avait eu affaire à des chrétiennes, on lui ferait tomber la tête. N'est-ce pas une chose borrible! il est fort à craindre pour ce jeune homme qu'il ne sorte pas de France en bonne santé, car la Polignac a infecté presque tous les jeunes gens de qualité. Je ne comprends pas comment ses parents et ceux de son mari ne s'occupent pas d'arrêter une conduite aussi désordonnée, mais toute honte est bannie de ce pays-ci; on ne sait plus en France ce que c’est qu’une vie régulière, et tout va à la débandade.
A LA COMTESSE LOUISE, Paris, à aolobre 1720.
L'irrégulerité de la poste vient seulement, ma chère Louise, de l’animosité de M. de Torcy ‘ et de l’archevêque de Cambrai, qui veulent savoir tout ce que j'écris; et comme ils ne peuvent me hrouiller avec mon fils, ils s'efforcent de me mettre mal avec d’autres personnes. Ils ont dit au maréchal de Villeroi que j'avais écrit à ma fille que ce maréchal et tout ce qu'on appelle les hommes de la vieille cour étaient les en-
IV, pe 422 ; voir aussi Lemontey, t. 1, p. 446, ot Hanri Martin, Histoire de France, t. XVII, p. 215.
* 4.-8. Colbert, marquis de Torey, ministre des affaires étrangères depuis 1688; sous la régence il fut remplacé par le cardinal Dubois. 1] et de fait, comme Madame le répète souvent, qu’à cétte époque rien n'était moins respecté que Le secret des correspondances, et Barbier observe dans son Journal (t. II, p. 21) que « les jésuites ne s'écrivent aucune nouvelle d’une provines à l'autre, parce que depuis longtemps toutes les lettres sont décachetées, »
le
nemis de mon fils; j'ai répondu froidement : « Il est vrai que je l'ai écrit à ma fille, et je l'ai écrit parce que c'est vrai, et les lettres de l'ambassadeur d'Espagne en ont assez fait foi. »
4 octobre 1120.
Mon fils a été aimé, mais depuis l’arrivée de ce maudit Law, il a été de plus en plus haï; il n’y a pas de semaines où je ne reçoive par la poste des lettres remplies d’affreuses menaces, où mon fils est traité comme le plus scélérat des tyrans.
Un prédicateur disait en chaire que le jugement dernier aurait lieu dans la vallée de Josaphat. Quelqu'un qui avait entendu le sermon voulut prouver au prédicateur qu’il n’y aurait pas assez de place; il répondit : < Pas du tout; ceux qui ne pourront pas entrer resteront dehors. »
8 octobre 1120,
Lorsque la dauphine de Bavière arriva, la cour, qui avait été si belle, avait commencé à tomber en décadence, car c'était le commencement de la domination de la Maintenon qui a tout gâté, et depuis ce moment tout est allé en décadence. Il n'y a rien d'étonnant à . ce que la pauvre Dauphine désirât se retrouver chez elle, car la vieille guenipe l'a fait souffrir immédiatement après son mariage, au point que cela faisait compassion. La pauvre Dauphine avait fait elle-même son mariage; ele avait espéré être sa maitresse, et voler de ses propres ailes. On la mit de suite entre les mains de la vieille guenipe, qui voulut la gouverner comme une enfant de sept ans, quoiqu'elle en eût plus de dix-
DE NADAMÉ LA DUCRÉSSE D'ORLÉANS. 3
neuf. La vieille, piquée de voir que la Dauphine voulait tenir une cour comme elle le devait, a détourné le roi de cette princesse. La Bessola l'a vendue et trahie ; on peut croire que cela fit une vie bien malheureuse à la Dauphine. En me prenant en amitié, elle mit le comble à la colère de la vieille , qu'échauffait d’ailleurs la Bessola , qui était jalouse contre moi, et qui était irritée de ce que j'avais averti la Dauphine de se méfler de cette fille, car je savais qu’elle avait eu des conférences secrètes avec la vieille.
11 octobre 1720.
La reine Catherine é‘ait une méchante femme. Son oncle, le pape, avait bien raison quand il disait qu'il avait fait un méchant cadeau à la France. On dit qu'elle a empoisonné son fils le plus jeune, parce qu'il l'a trouvée une fois dans un mauvais lieu, où elle allait incognito se divertir '. Aussi n'est-il pas étonnant qu’elle ait bu dans une coupe où étaient ciselées les figures de l’Arétin ?.
4 Voir le Discours merveilleux de la vie, actions et déportements de Catherine de Médicis, 1515, attribué à Henri Estienne, et qui est peut-être sorti de la plume de P. Pithou, Il existe plusieurs éditions de cette diatribe, et elle a été réimprimée dans les Archives curieuses de l'histoire de France, 1e série, t.IX.
+ Nous ne savons si ce fait est vrai, mais il rappelle ce que dit Brantôme {Dames galantes, premier discours) « d'un prince « qui avoit une très-belle coupe d'argent doré, où estoient tail- . « lées bien gentiment et subtilement plusieurs figures de l'A- « rétin, et quand il festinoit les dames et filles de la cour, ses « sommeliers ne failloient jamais par son commandement de « leur bailler à boire dedans. » Le naïf chroniqueur entre avec une complaisance extrême dans d’étranges détails à cet égard.