CORREGPONDANCE
Madame de Nemours avait coutume de dire : « J'ai remarqué une chose dans ce pays: l'honneur y recroit comme les cheveux. »
12 otobre 1120. |
La Maintenon avait recommandé à sa créature, M®* de Montchevreuil, gouvernante des filles d'honneur de M**° la Dauphine, d'attirer constamment le Dauphin dans la société de ces demoiselles et dans des parties de plaisir avec elles, jusqu'à ce qu'il fàg entièrement détaché desa femme. Quand la Dauphine était enceinte (ce qui arrivait souvent , et elle avait des couches très-pénibles}, elle était fort malade et ne pouvait sortir; la Montchevreuil amenait alors les filles d'honneur auprès du Dauphin pour chasser et jouer avec lui. Il dévint amoureux à sa manière de la sœur de La Force, que l'on donna ensuite au jeune Du Roure. Leur amour dura malgré ce mariage; elle se fit donner par le Dauphin une promesse de mariage écrite, portant qu'il l'épouserait dans le cas où son mari et la Dauphine viendraient à mourir, Je ne sais comment le feu roi apprit tout cela, mais il s'en fâcha très-sérieusement, et il a exilé la Du Roure en Gascogne, sa patrie ‘. Le Dauphin eut aussi une galante-
1 C'est au sujet de cette intrigue que parut un petit roman intitulé : La Chasse au loup de Monseigneur le Dauphin, ou la Rencontre du comle Du Roure dans les plaines d’Anet, Coloune, F. Marteau (Hollande), 1695. Co livret, peu commun, est recherché des bibliophiles ; un bel exemplaire s'est payé quarantecinq francs à l’une des ventes de Ch. Nodier ; une relation des amours du Dauphin avec la comtesse Du Roure se trouve dans le tome V de l'Histoire amowreuse des Gaules. On Lt dans les
rie avéc wie autre fille d'honneur de sa femme, appe- Ke Rambarés ‘. 1! n'avait point de fansseté avec la Dauphine; tont allait tambour battant ; cette méchante et perfide sorcière de Bessola, qui était toute façonnée par la vieille guenipe, et qui suivait ses ordres, détachait de plus en plus la Dauphine de son mari. Celleéi n’était pas amoureuse du Dauphin, mais ce qui lui déplaisai dans les intrigues de son mari, c’est qu'elles étaient came qu’on se moquait d'elle ouvertement tonte la joatnée, et qu'on la tournait en ridicule. La Montehevreuil attireit son attention sur tout ce qui se passait, et la Bessola l'aigrissait contre son mari.
18 celobre 1120.
Monsieur a toujours fait le dévot. T1 m’a fait rire né fois de bon cœur. I! apportait toujours a lit un chapelet d'où pendait une quantité de médailles, et qui lui servait à faire ses prières avant de s'endormir. Quand cela était fini, j’entendais un gros fracas causé
Mémoires de la cour de France, par Mmede La Fayette : « M.le Duc donna un bal à Monseigneur ; la comtesse Du Roure sy trouva, mais Monseigneur est un amant si peu dangereux que l'on n6 parla pas seulement de lui. » Le marquis de Créquy saccéda eu Dauphin ( voir Saint-Simon, t. 1, p. 254).
1 Madame a déjà parlé de Mile de Rambures; elle s5 maris avec le marquis de Polignac; elle n'était pas fort riche, mais elle avait de bons amis ; Monseigneur pressa fort le roi de la merier, et lui fit donner cinquante mille écus (Mémoires de Choisy}; elle fat chassée de la cour, se ralna au jeu et mourut au Puy, dans les terres de son mari (Saint-Simon, 1. IX, p. 110), 11 ne faut pas la confondre avec une autre dame de Polignac, dont Madame fait aussi mention, et dont la conduite fit scandate, même aux temps de la régence (voir p. 270).
par les médailles, comme s'il les promenait sous la couverture. Je lui dis : « Dieu me le pardonne, mais je soupçonne que vous faites promener vos reliques et vos images de la Vierge dans un pays qui leur est incounu. » Monsieur répondit : « Taisez-vous, dormez; vous ne savez ce que vous dites. » Une nuit, je me levai tout doucement, je plaçai la lumière de manière à éclairer tout le lit, et au moment où il promenait ses médailles sous la couverture, je le saisis par le bras, et lui dis en riant : « Pour le coup, vous ne sauriez plus le nier. » Monsieur se mit aussi à rire, et dit : € Vous qui avez été huguenote, vous ne savez pas le pouvoir des reliques et des images de la Sainte Vierge. Elles garantissent de tout mal les parties qu'on en frotte. » Je répondis : « Je vous demande pardon, Monsieur, mais vous ne me persuaderez point que c'est honorer la Vierge, que de promener son image sur les parties destinées à ôter la virginité. » Monsieur ne put s’empècher de rire, et dit : « Je vous prie, ne le dites à personne. »
Paris, 20 octobre 1120.
Une pauvre femme, qui fait partie de ma maison et qui est la fille de mon dernier médecin, et qui a épousé un nommé Borstel, a failli perdre hier son mari par un accident bien extraordinaire. Il passait hier dans la rue Saint-Antoine, conduit par un cocher de fiacre, et vous savez que ces gens-là sont fort insolents. Un embarras empêche le cocher d'avancer. Borstel lui crie de continuer son chemin, le cocher lui répond avec grossièreté; Borstel se fâche et veut le frapper, le cocher
appelle à lui le peuple et crie: « Au sécours! au secours! voilà Law qui veut me tuer. » Le peuple s'assemble, s'arme de pierres et de bâtons, et tombe sur Borstel ; il se réfugie dans une église; on le poursuit jusqu'au pied de l'autel; heureusement qu'il trouve devant lui une petite porte par laquelle il réussit à se sauver; autrement il aurait été lapidé ou assommé.
J'ai appris que ce Rousseau, dont je vous ai parlé, et qui m'avait entendu chanter des psaumes dans l'Orangerie, est mort en Hollande; cela m'a fait de la peine. Je ne crois pas que Law ait été assez méchant pour tout perdre de dessein prémédité, mais il n’en a pas moins tout plongé dans une bien fâcheuse situation ; il n’avait pas pu prévoir que tous les Français, y compris les princes de la famille royale, fussent aussi intéressés qu'ils le sont; mais parlons d’autre chose, J'avais autrefois pour page un jeune gentilhomme du nom de Neuhoff, qui s'était toujours bien conduit à mon service; je l'avais recommandé à l'électeur de Bavière, qui lui avait donné le grade de capitaine et une bonne compagnie, mais, en Bavière, il s'est livré au jeu et il est devenu un fripon; il avait emprunté de l'argent, et pour ne pas le rendre, il dit à un chevalier de Malte : « J'ai un oncle et une tante au service de Madame; mon oncle est M. de Wendt, et ma tante M"° de Ratzenhaussen,; je vous donnerai des lettres pour eux, et ils s’empresseront de vous payer ce que je vous dois. » 11 lui remet en effet un paquet cacheté; quand le chevalier arrive ici et qu'il parle à M. de Wendt et à Mme de Ratzenhaussen de leur neveu
278 CORRESPONDANGE
Nenkoff, ils lui répondent qu’ils le connaissent bien, qu'il a été page de Madame, mais qu’il n’est nullement leur parent. On ouvre le paquet; il n'y avait que du papier blanc; le pauvre chevalier comprit bien qu’il avait été volé. On s’adresse à moi, je réponds que ce drôle n’est plus à mon service, et qu'on peut en faire ce qu’on voudra, que éela m'est bien égal. I revint ensuite à Paris, et comme son beau-frère voulait le tancer, il essaya de lassassiner; instruit qu'on le cherchait pour l'arrêter, il se sauva et passa en Angleterre. Il était joli garçon, insinuant et spirituel, il trouva une femme qui dovint éprise de lui et qui l'épousa. Aussitôt qu'ils furent mariés, il lui prit tout, et il revint à Paris; mais se souciant peu de la retrouver, il passa en Espagne, où il épousa une autre
- femme. Je ne sais pas si déjà il ne s'était point marié
en Bavière; en tout cas, c’est bien assez d’être bigäme; d’Espagne il a l’audace de m'écrire une grande lettre, où il me demande dè le reprendre à mon service; il revient encore à Paris, et s'adresse derechef à moi; je lui fais dire que je ne veux pas le voir et que je lui défends de se présenter devant moi de toute sa vie. Je le rencontrai une fois dans une voiture, lorsque j'allais aux Carmélites ; je dis : « Voilà cet honnête garçon de Neuhoff; » il baissa les yeux et devint pâle comme un linge. Il finit par s'efforeer de rentrer en grâce auprès de sa famille; il demande pardon , il promet de s’amender, et, durant quelques mois, il mène en effet une conduite tellement régulière qu'on le croyait corrigé et qu’on avait de la confiance er lui; voici qu’un jour il dit qu'il a reçu d'Espagne des lettres qui lui annone
cent que sa femme vient à Paris, et il prétexte la convenance d'aller au devant d’elle; il part dans la nuit, et le matin on découvre qu'il a tout enlevé à sa sœur gt à son beau-père; il leur a pris deux cent mille livres. Personne ne sait de quel côté il a passé. Sa sœur, M=+ de Trévoux, est désespérée; il ne lui a abso- Jlument rien laissé. N'est-ce pas une belle histoiret
Je crois que la vieille guenipe n’a pas voulu procurer un tabouret à M=+ Dangeau ‘, parce qu’elle étais Allemande et de bonne naissance; elle s’est fait un plaisir de l’opprimer. Elle avait aussi fait venir une fois deux filles de Strasbourg, et les faisait passer pour des comtesses palatines; elle les avait placées comme suivantes chez ses nièces. Je n’en savais pas un mot; Ms la Dauphine s’en plaignit à moi en pleurant. Je lui dis : « Que Votre Altesse me laisse faire ; j'arrangerai la chose promptement; car lorsque j'ai raison, je me moque de la vieille sorcière. » Ayant vu un jour
4 Sophie de Lowesteln, nièce du cardinal de Furstemberg. L'abbé de Choisy dit d'elle dans ses Mémoires r « Elle étoit belle « comme les anges, une taille fine, les yeux brillants, le teint « admirable, les cheveux du plus beau blond du monde, un « air engageant, modeste et spirituel ; elle avoit une fort bonne « conduite dans ane place fort glissante » (1128, t. II, p. 3). Elle fut sur son contrat de mariage nommée Sophie de Bavière, ce qui mit la Dauphine fort en colère, et il fallut effacer os nom. Nous lisons dans les Lettres de la comtesse de Rivière, t. 1, p. 140, que’ Mme de Dangeau était « belle comme Vénus, la taille fine, les yeux vifs, un teint éclatant, les cheveux d'un beau blond, un air doux, un regard modeste et une conversation spirituelle. »
par mes croisées la nièce de la vieille se promener avec les filles allemandes, je descendis au jardin et je fisen sorte de les rencontrer. J'appelai l'une des filles, et lui demandai qui elle était. Elle me dit en face qu’elle était une comtesse palatine de Lutzelstein. « Allons donc!— Non, répondit-elle ; je ne suis point bâtarde; le jeune comte palatin a épousé ma mère, qui est de la maison de Gehlen. » Je dis: « En ce cas, vous ne pouvez être comtesse palatine ; car chez nous autres, comtes palatins, les mésalliances ne sont d’aucume valeur; je dirai encore plus : tu mens en disant que le comte palatin a épousé ta mère; c’est une archi- P....n avec laquelle le comte palatin peut bien avoir couché comme tant d’autres; je sais qui est son véritable mari, c’est un haut-bois (et c'est la vérité). Si à l'avenir tu te fais passer pour une comtesse palatine, ie te ferai couper les jupes sur le derrière; que je n’entende plus parler de cela de ma vie; mais si tu suis mon conseil et que tu reprennes ton véritable nom, je ne te reprocherai jamais ta naissance; ainsi, vois ce que tu as à faire. » La fille prit cela si vivement à cœur qu’elle en mourut quelques jours après. On envoya la seconde en pension à Paris; elle est devenue aussi grande p...n que sa mère, mais elle a changé de nom ; aussi je l’ai laissée courir. J'allai trouver notre Dauphine et lui racontai ce qui s'était passé ; elle me dit qu’elle en était bien aise, et que de sa vie elle n'aurait pas eu le cœur d’agir ainsi. Elle crut que le roi me gronderait, mais il ne m’en dit pas un mot; seulement, en plaisantant, il me disait quelquefois : «11 ne fait pas bon se jouer à vous sur le chapitre de
votre maison ; la vie en dépend. » Je dis: « Je n'aime pas les menteries. »
Paris, 26 octobre 1720.
Je veux vous envoyer un couplet assez drôle, que
l'on a fait sur un homme que je n’estime guère, sur Dubois, l’ancien précepteur de mon fils, qui a été nommé archevêque de l'endroit où la paix s'est condue; il inspire à tout le monde les mêmes sentiments qu’à moi, et personne ne l'aime davantage; cela se chante, je crois, sur l'air de Joconde :
‘Je ne trouve pas étonnant !...
On a fait aussi ces vers *
Je suis du bois dont on fait les caistres, Et cuistré je fus autrefois, Mais, à présent, je suis du bois Dont on fait Les ministres.
4 Ce couplet a déjà été inséré dans une lettre de Madame à un autre de ses correspondants (page 269 ).
On ferait sans peine un recueil assez volumineux des pièces de vers lancées contre Dubois; en voici quelques échantillons. Un noël de l'époque offre le couplet suivant:
Revenant d'Angleterre, L'ambassadeur Dubois, En metlant pied à terre, Aperçut les trois rois:
Faisons vite un traité, dit-il, avec ces princes; Offrons des millions, don, don ; S'ils ne suffisent pas, la, la, .
Lichons quelques provinces, Pour avilir l'éclat de la pourpre romaine, Et lui faire porter l'opprobre de la croix, Le Saint-Père n'a vu de route plus certaine Que de l'enchésser dans du bois. :
Voir aussi dans le recucil connu sous le nom de Mémoires
de la calolte (édition de 1132, t. I, p. 110), da Métamor-
282 CORRESPONDANCE 40 estobre 1120,
Je n'aurais pas reconnu le prince Eugène dans le portrait qu’on en a gravé, car il avait un nez court et plat, et dans l’estampe on lui a fait un grand nez pointu. Je le connais bien, je l'ai souvent tapé lorsqu'il était enfant; on voulait qu'il entrât dans l'Église; il était vêtu en abbé; je lui ai toujours dit qu’il ne porterait pas constamment ce costume ; les jeunes gens
l'appelaient Mme Simoni ou M Putans, à cause du rôle qu'on prétend qu'il jouait souvent dans des parties de débauche. J'ai connu toute sa famille, père, mère, sœur, oncle et tantes.
Je ris en pensant que M. de Lutzenberger est aujourd’hui comte; il a été page de feu le prince de Conti;on a trouvé ici fort drôle qu'on l'ait donné pour gouverneur à l'électeur de Saxe, mais les Allemands trouvent aujourd’hui parfait tout ce qui arrive de France. Il a de la capacité, maïs ses mœurs ne conviennent pas du tout au gouverneur d'un jeuse prince. l
phose du C. du B. Madame manifesta constamment un éloignement prononcé pour Dubois; nous lisons dans Saint-Simon : « Madame, ravie de Joie, embrassa le régent (lorsqu'il fut nommé), et lui dit qu’elle ne lui demanderoit jamais qu’ seule chose, mais qu'elle lui demandoit &a parole précise, c'étoit de n'employer jamais en rien du tout l'abbé Dubois, qui * étoit le plus grand coquin et le plus insigne fripon qu'il y eut au monde »(t. XXV,p. 61)
Les derniers restes de la collégiale de Saint-Honoré, où avait été inhumé Dubois, ontété détruits récemment ; on assure que le caveau sépulcral du cardinal était converti en fosse d'aisance (Bulletin des sociétés savantes, 1854, t. 1, p. 249).
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS, 283 Paris, 9 novembre 1720.
Le Mississipi cause à Paris autant de mallieurs que la mer du Sud en Angleterre. La semaine dernière, un homme s’est jeté par la croisée et s’est cassé le cou. Je ne voudrais pas être dans la peau de M. Law; il a trop à répondre devant Dieu pour avoir amené tant de calamités, Si les Français se mettent dans la tête d'imiter les Anglais et de se détruire, il en mourra autant par là que de la peste, car tout est mode dans ce pays.
Le baron Gorz m'a écrit, il y a quelques semaines, que les rois d'Angleterre et de Prusse avaient pris les résolutions les plus favorables pour les pauvres habitants du Palatinat, mais je ne crois pas qu’il en soit encore rien résulté. Un souverain ne doit pas haïr ses sujets, mais les aimer comme un père, ou bien il en répond devant Dieu. ,
J'ai vu une prophétie qui est venue de Gênes, et qui dit que, dans l'an 1727, le monde sera entièrement détruit et calciné, au point d’être changé en un globe de verre. Cela m'a fait rire.
Je ne sais pas si je vous ai envoyé une chanson faite sur l'archevêque de Cambrai, mais ee que je © # Les chansonniers avaient en effet beau jeu lorsqu'il s'agis-
: sait de lancer leurs traits contre Dubois ; sa promotion au cardinalat fut le signal d’une foule de satires restées, et pour cause, dans les reepeils manuscrits ; nous citerons seulement quelques * vers : :
Que chacun se réjouisse ; Admirons Sa Sainlelé,
Qui transforme en écrevisse Un vilain crapaud crotté,
284 CORRESPONDANCE peux vous affirmer en parfaite assurance, c'est que je ne connais pas de plus grand coquin et d'homme plus faux; il n'a pas son pareil en France. Ce qui me désole, c'est que mon fils, qui le connait aussi bien que moi, n’écoute et ne croit que ce petit diable. : 12 novembre 1120.
La princesse (de Modène) va toute la journée d'une chambre à l’autre, et s’écrie tout haut : « Ah! que je m'ennuie! ah! que je m'ennuie ici! ! » Elle est copen-
: Après un si beau miracle, Son
Ne touvers plus d'obstacle Dans une autre faculté.
Admiroos Son Eminenee ;
Son esprit, sa sainteté,
Sont aussi connus en France
Que sa grande qualité ;
On sait d'ailleurs les services
Qu'il a rendus au Régeñt ;
Aussi, pour le même office,
Fillon aa chapeau prétend.
On sait que la Fillon était une entremetteuse de l'époque. Dans une chronique satirique à la suite des Aventures de Pomponius, 1124, on lit : « Comme quo le pontife de Cambray ne « disoit messe et juroit comme un payen. » On peut consulter, mais non sans méflance, la Vie privée du cardinal Dubois (rédigée d'après des Mémoires contemporains, par A. Mongez},. 1789, in-8. N'oublions par les Mémoires secrets et Correspondance inédite du cardinal Dubois, publiés par Sevelinges, 1815, 2 vol. in-8, ouvrage qu'il ne faut pas confondre avec des mé- “moires apocryphes qui n'ont polnt de valeur historique.
4 La vie de la cour de Modène est une vie de communauté; on s'y lève de grand matin, on va à la messe, on dine de bonne heure, on fait un tour de promenade, on soupe à huit heures, et à dix on est couché (Mémoires de Poellnitz, 1747, t. 1, pe 393).
dant un peu mieux avec son mari qu’au commencement.
À M. DE HARLING.
14 novembre 1720.
La reine-mère avait fait faire pour elle un appartement au-dessus de la galerie de Fontainebleau; ses femmes de chambre étaient forcées de passer la nuit dans cette longue galerie; elles disent qu’elles ont vu le r8t François se promener couvert d'une robe de chambre verte et à fleurs, mais il ne m’a jamais fait lhonneur de se montrer à moi; il faut que je ne sois pas en faveur auprès des esprits. J'ai dormi dix ans dans la chambre où feue Madame est morte, et je n’ai jamais rien pu voir. La première fois que M. le Dauphin y dormit, sa tante, feue Madame, lui apparut; c'est luimême qui me l’a raconté. 11 lui vint un besoin tandis qu’il était couché : il se leva, se mit sur sa chaise percée qui était auprès de son lit, et commença, sauf respect, à satisfaire son envie. Comme il était en pleine opération, il entendit ouvrir la porte qui menait au salon; le même soir un grand bal avait été donné dans ce salon. Il vit arriver une dame bien parée, ayant un vêtement bleu, une belle jupe jaune, et sur la tête beaucoup de rubans jaunes ; elle avait la tête tournée vers la fenêtre. M. le Dauphin trouva que c'était la jeune duchesse de Foix; il se mit à rire, et pensa en lui-même combien cette dame serait effrayée lorsqu’elle le verrait assis en chemise; il commença ainsi à tousser, afin de lui faire tourner la tête et les yeux de ce côté, ce que fit cette dame; mais au lieu de la
duchesse de Foix, ce fut feue Madame qu'il vit devant lui, tellé qu’il l'avait vue la dernière fois : au lieu d’effrayer la dame, ce fut lui qui fut tellement épouvanté, qu’il s'élança de toute sa force dans le lit où dormait Mme la Dauphine; ce brusque mouvement la réveilla, et elle dit: «Qu’avez-vous done, moñsieur, de sauter ainsi? » Il répondit : « Dormez, je vous le dirai demain. » M. le Dauphin a soutenu toute sa vie que cette histoire était vraie. Ce que j'en ai cru, c'est que M. le Dauphin, qui avait l’habitude de rester Jongtemps sur la chaise percée, s’y est endormi, et qu’il a vu en rêve seulement tout ce qu’il a raconté, 19 novembre 1729.
Me La Fayette, qui a écrit la vie de feue Madame", était son amie intime, mais elle était amie plus intime encore de M. de Larochefoucauld, qui, jusqu’à sa mort, est toujours resté auprès d'elle. On dit que ces deux amis ont fait ensemble le roman de la Princesse de Clèves’.
1 L'Histoire de Henriette d'Angleterre, publiée en Hollande en 1720, a été réimprimée plusieurs fois, et toujours d’une fa- <on très-ineorrecte, jusqu’à l'édition très-soignée que M. Basin a mise au jour en 1852 (Paris, Techener, in-16 ); consulter un ar ticle de M. de Sacy dans le Bulletin du Bibliophile, février 1853, et un autre de M. L. Enault dans l’Athenæum, 16 avril 1853. « Ce livre est digne de celle qui l’a écrit et de celle qui en est l'héroïne. »
A l'égard de Mme de La Fayette, on lisa avec plaisir les pages intéressantes de M. Sainte-Beuve, Portraits de femmes, 1844, p. 221-258, et la notice érudite de Petitot (Collection de Mémoires relatifs à l'Histoire de France, deuxième série, te LXIV}. °
# L'édition originale de ce joli roman est de 1678; un exe
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 287 20 novembre 1:20.
La princesse de Siegen doit être plus agréable que . son mari, qui est un bien ennuyeux personnage; je ne l'ai point, grâce à Dieu, vu depuis longtemps. Il vint une fois me trouver, et me dit que je devais le seconder et l'appuyer de mon mieux; je lui demandai pourquoi; il me dit que c'était parce qu'il était catholique, et qu'il devait ainsi avoir plus d'avantage que tous les autres princes et comtes de la maison de Nassau, qui étaient huguenots. Je me mis à rire, et je lui dis que sa religion était son affaire et non la mienne; que j'avais toute ma vie eu la plus grande estime pour la maison de Nassau ; que j'avais appris qu'il fallait aimer mon prochain, et non le haïr ou lui faire tort, sous prétexte de religion; qu’il ne pouvait donc pas s'adresser plus mal qu’à moi, s’il me supposait capal:le de me laisser entraîner par quelque considération de païti, et que j’estimerais également tous les Nassau, quelle que fût leur religion, s’ils étaient dignes d'estime. 11 devint rouge comme le feu, et s’en alla tout honteux.
23 novembre 1120.
Ma tante, notre chère électrice (d'Hanovre), étant à La Haye, n'alla pas chez la princesse royale‘, mais
plaire s'est payé quatre-vingt-douxe francs en 1853 à la vente Debure. Le livre avait été ébanché dès 1672, comme le montre une lettre de Mme de Sévigné ; durant l'hiver de 1677 à 1618, Mme de La Fayette l'acheva, aidée du goët de La Rochefou= cauld.
4 Élisabeth-Stuert, fille de Jacques Ie, roi d'Angleterre, veuve de Frédéric V, duo de Bavière, comte palatin du Rhin,
la reine de Bohême y alla, et me prit avec elle. Avant que je partisse, ma tante me dit : « Lisette, prenez garde de ne pas faire comme à votre ordinaire, et ne vous égarez pas de manière qu'on ne puisse vous retrouver; suivez la reine pas à pas, afin qu'elle n'ait pas besoin de vous attendre.» Je dis : «Oh, ma tante apprendra que je me serai comportée bien gentiment. » J’arrivai chez la princesse royale, que je ne connaissais pas, et j'y trouvai son fils, avec lequel j'avais souvent joué; après avoir regardé longtemps sa mère sans savoir qui c'était, je me retournai pour voir s’il n’y avait personne qui pût me dire qui était cette dame. Ne voyant que le prince d'Orange, j'allai à lui, et lui dis : « Dites-moi, je vous prie, qui est cette femme qui a un si furieux nez?» Il se mit à rire, et répondit : « C’est la princesse royale, ma mère. » Je fus toute épouvantée et restai stupéfaite. Pour me remettre, M'° Heyde me conduisit avec le prince dans lachambre à coucher de la princesse, où nous jouâmes encore à toutes sortes de jeux. J'avais demandé que l'on m'appelât quand la reine voudrait partir : nous nous roulions sur un tapis de Turquie quand on m'appela; je ne fis qu'un saut et courus dans la salle, mais la reine était déjà dans l’antichambre. Je ne m'intimide pas et je tire la princesse royale par la robe, lui fais une jolie révérence, me place devant elle, et ri, de Bohême jusqu’en 1621, mère de l’électrice de Hanovre.
* Marie-Henriette Stuart, fille de Charles 1, roi d'Angletérre ; mariée en 1650, à Guillaume de Nossau, prince d' ‘Orange; elic devint veuve en 1650, et demeura enceinte de Guillaume- Henri de Nassau, prince d'Orange, depuis roi d'Angleterre par l'effet de la révolution de 1088.
suis la reine pas à pas jusqu'au carrosse; tout le monde riait, je ne savais pas pourquoi. Lorsque nous fûmes de retour, la reine alla trouver ma tante, s'assit sur son lit, se mit à rire aux éclats, et dit : « Lisette à fait un beau voyage ! » et lui raconta tout ce que j'a vais fait ; notre chère électrice rit alors encore plus que la reine. Elle m’appela et me dit: « Lisette, vous avez bien fait; vous nous avez vengées de cette fière princesse. »
28 novembre 1720.
Si la vieille gueuse n’avait pas été si affreusement déchaïnée contre moi, elle aurait pu me nuire davantage auprès du roi, mais elle y allait ayec trop de violence; c'est ce qui faisait voir au roi que ce n’était que de la haine toute pure; et cela ne pouvait produire aucun effet. II y avait trois motifs pour lesquels cette femme me haïssait si horriblement : le premier, c’est que le roi me traitait favorablement ; j'avais déjà plus de vingt-cinq ans quand elle entra en faveur; elle prévit qu’au lieu de me laisser gouverner-par elle, je ferais à ma tête, et, puisque le roi avait de la bonté pour moi, que je le désabuserais et l’avertirais de ne pas se laisser conduire aussi aveuglément par celte méchante bête. Le second motif, c'est qu'elle savait bien que je désapprouverais son mariage avec le roi ; elle s'imaginait que cela serait un obstacle à ce qu’elle fût déclarée reine. Le troisième motif était que j'avais toujours consolé la dauphine de Bavière, quand la Maintenon l'avait jetée dans le désespoir. La bonne Dauphine ne savait rien faire contre la Maintenon,
#0 CORRESPONSANCE
qui posæéiait seule le cœur du roi, et était mattrosse de toutes ses pensées et volontés. Cependant, malgré la faveur dont elle jouissait, la vieille était poureuse ; si la Dauphine eût eu le courage, comme je le lui cone seillais, de menacer la Maintenon et de lui faire com prendre que sa vie antérieure était connue, et que, dans le cas où elle ne vivrait pas mieux avec la Da phine, on la démasquerait auprès du roi, mais que, si elle se comportait mieux, on se tairait, et qu'on vis vrait en bonne intelligence, la Maintenon aurait tenu une conduite bien différente. La méchante Bessola n'a jamais permis cols, parce qu'alors elle n'aurait plus eu rien à rapporter.
28 novembre 1720.
Le duchesse de Hanovre‘ restera au Luxembourg jusqu’à ce qu'elle ait une maison à elle; je voudrais qu’elle en trouvât une où elle fût aussi bien et aussi eommodément. 11 ne. faut pas s'étonner si cette duchesse aime la France, car elle y est née, y a été éle= vée, et elle y « une sœur ; elle ne peut cependant appeler Paris sa patrie, car sa raère était une Italienne, une princesse de Mantoue.
Paris, 80 novembre 1720.
La duchesse de Hanovre est si peu changée, dans les vingt-sept ans qui viennent de se passer, qu'on à le droit d'en être surpris. L'impératrice aurait voulu
4 C'était une princesse palatine de la branche de Slmmermn;
elle avait épousé Jean-Frédéric de Hanovre, frère du mart de l'électrice Sophie, cette tante qui avait éleré Madame.
qu’elle restât à Vienne; mais je ne peux la blâmer de n’y pas avoir consenti, car on dit qu'on voulait la mettre dans un couvent, et les couvents ne font pas l'affaire de tout le monde ; il me serait impossible d'y exister. N'est-il pas plus naturel qu'on veuille vivre dans sa patrie où l'on est né, où l'on a été élevé, et où l’on a une sœur que l'on a toujours chérie plus que toute autre chose ? Notre duchesse n'est pas asser folle pour se laisser enfermer dans un couvent ; mais je n’ai pas de peine à deviner quel a été le motif de ce bruit; il s’est répandu une rumeur qu’elle avait contracté un mariage de conscience avec son secrétaire italien. C'est pour contredire cette nouvelle qu'on prétendait qu’elle voulait entrer dans un couvent; vous dever connaitre celui qu’on accuse d’être son mari, car elle l'a eu longtemps à Hanovre auprès d'elle, et, si je ne 1he trompe, il se nomme Marcelli.
3 décombre 1120.
Je ne me souciais nullement des favoris de Monsieur; pourvu qu’ils vécussent avec moi d’une façon respectueuse, je les traïtais bien ; mais si l'un d'eux s'avisait de se moquer de moi ou de me rendre de mauvais services, alors je menais rudement ce drôle,quel qu'il fût.
Bessola m'a souvent mise en colère; elle m'impatientait au point que je ne voulais plus lui dire un seul mot de bonté, et j'aurais souvent exprimé ma façon de penser, si je n'avais pas remarqué que cela tracassait fort la pauvre Dauphine. Je l'ai donc ménagée, et. je disais à la Dauphine : « Je puis me taire, par com
plaisance pour Votre Altesse, mais faites que Bessola ne m'échauffe pas la tête ; car je ne réponds pas alors qu'il ne m'échappe quelque chose de désagréable pour elle. » La Dauphine me remercia cordialement, ce qui m'engagea encore plus à me taire.
A l'exception du comte de Toulouse, tous les enfants que M** de Montespan a eus du roi sont disgraciés de la nature; le duc du Maine est estropié, Ms d'Orléans contrefaite, et Mrwla Duchesse boiteuse.
Montespan n'était pas quelque chose de bon ; il ne faisait rien que jouer; il était fort intéressé; je crois que si le roi avait voulu donner beaueoup, il se serait apaisé. C'était une drôle de chose à voir, lorsque lui et son fils d'Antin jouaient avec M d'Orléans et Me la Duchesse, et qu’il donnait très-respectueusement et avec des baisements de mains les cartes à ces princesses, qui passaient pour ses enfants. Il trouvait lui-même cela plaisant; il se retournait et riait toujours un peu.
La passion de Rebenac' n’a fait aucun tort à feu notre reine d’Espagne; elle ne faisait que s'en moquer et ne se souciait nullement de lui. Celui qui l'a empoisonnée est le comte de Mansfeld, au nez pointu. Il gagna deux de ses femmes de chambre françaises,
4 François de Feuquières, comte de Rebenac, ambassadeur en Espagne. Il existe au ministère des affaires étrangères d'assez nombreux documents relatifs à sa mission en Espagne. Voir aussi les t. IV et V (Introduction) des Lettres inédites des Feuquières, Paris, Leleux, 1846. Il mourut à Madrid en 1688. On remarque dans sa correspondance de l'habilcté, de la patience, du dévouement, une étonnante activité.
qui lui donnèrent du poison dans des huîtres crues, et elles ne voulurent. pas ensuite donner le contrepoison qui était confié à leur garde '.
6 décembre 1720.
Lorsque le roi revenait d'un voyage, nous étions obligés de nous trouver tous auprès de la voiture au moment de son arrivée, afin de l'accompagner dans
son appartement.
Paris, 14 décembre 1120,
C'est un triste compliment que celui d’avoir à recevoir le titre de bisaïeule; j'ai été bisaïeule, car la du-
1 Mme de Sévigné écrivait le 21 février 1689 : « On a appris la mort de la reinc d’Espagne en deux jours par de grands vomissements; cela sent bien le fagot. » Dangeau prétend que la reine fut empoisonnée par une tourte d’anguilles ; Mme de La Fayelte dit que ce fut dans une tasse de chocolat, et elle ajoute que la relne avait tellement peur d'une entreprise de ce genre, qu’elle le mandait à son père par presque tous les courriers, Saint-Simon afrme que le conseil de Vienne ne se fit pas scrupule de faire empoisonner la reine d'Espagne, et fit exécuter ce crime par la comtesse de Solssons, sous la direction du comte de Mansfeld (t. Hi, p. 95 ). 11 répète la même assertion, t. IV, p. 81, et il ajoute que ce fut par un moyen semblable que l'on se défit du prince électoral de Bavière, héritier de Charles I. En dépit d'accusations aussi formelles, rien n'est moins prouvé que de pareils crimes. L'histoire du temps offre une foule d'incuipations pareilles que la postérité n'a point admises. On a prétendu que Richelieu avait fait empolsonner le cardinal de Bérulle. La mort du duc de Vendôme a été attribuée au poison. Nous avons déjà cité d'autres exemples. Quant aux contrepoisons dont parlé souvent Madame, et auxquels on ajoutait encore foi à celte époque, on sait bien qu’il n'en existe guère.
chesse de Berri avait eu deux filles et un fils ; ils sont tous morts extrêmement jeunes ; le premier avait le titre de duc d'Alençon : c'était un bel enfant, mais il ne vécut que trois jours; je n’ai pas vu la seconde fille, car elle mourut à Rambouillet, où sa mère était aceauchée, et où elle était avec le roi. Si ce qu’on dit de la princesse de Modène est vrai, elle ne sera pas enceinte de sitôt; on dit qu'elle ne veut pas coucher avec son mari. Elle a une tête singulièrement opinistre; elle ne suit aucun conseil, et n'agit que d’après ses caprices.
17 décembre 1720.
M. Law est à une de ses terres, à six lieues de Pans. M. le Duc, voulant aller le voir, a pris la chaise de poste de M" de Prie et a fait revêtir à ses laquais des capotes grises, autrement le peuple l’aurait mal reçu.
18 décembre 1120.
J'ai reçu une autre lettre qui menace mon fils du poison. Quand je lui ai montré cette belle épitre, il n’a fait qu’en rire, et il m’a dit que le poison persan ne pouvait lui être administré, et que ce qu'on en disait était un conte. Le parlement reviendra demain à Paris, ce qui cause à la ville autant de joie que le départ de Law.
La mère de l'abbé de Saint-Albin était fort belle, mais elle n’avait nul esprit; c'était une sotte; lorsqu'on la voyait, on aurait pensé, avec ses jolies mines, que personne n’était plus fin qu’elle.
20 décembre 1120.
Il y avait ici une troupe de comédiens italiens qui voulaient jouer une comédie intitulée : La fausse hypocrite. Lorsque j'appris ce qu'ils faisaient, je les fis mander et je les avertis de ne pas jouer ‘cétte pièce; cela ne servit à rien. Ils la jouèrent et gagnèrent ainsi beaucoup d'argent, mais ils furent bientôt chassés; ils revinrent vers moi, et ils voulaient que j'intercédasse pour eux; mais je dis : « Non! pourquoi n'avez-vous pas suivi mon conseil ? » Ils avaient, disait-on, représenté la vieille guenipe de la façon la plus drôle". J'aurais bien voulu voir jouer cette comédie, mais je n'y allai pas de peur que la vieille ne dit au roi que c'était moi qui avais mis la chose en train, afin de lui faire pièce. -
24 décembre 1720.
M. Law est à Bruxelles ; M"° de Prie lui a prêté sa chaise de poste; en la lui renvoyant, il lui a écrit pour la remercier, et il lui a envoyé une bague de cent mille livres. M. le Duc lui a donné des relais et l'a fait accompagner de quatre de ses gens.
27 décembre 1720.
En prenant congé de mon fils; Law lei a dit:
4 « Tant qu'ils n'avolent fait que se déborder en ordures, et quelquefois en implétés, on n'avoit fait qu'en rire... Celle qui Les avoit fait chasser n'y gagna pas par la lieenes avec le quelle ce ridicule événement donna lieu d'en parier » (Saint- Simon. t. Ill, p. 86}
«Monseigneur, j'ai fait de grandes fautes; je les ai faites parce que je suis homme, mais vous ne trouverez ni malice, ni friponnerie dans ma conduite. » Sa femme ne veut pas quitter Paris que toutes ses dettes ne soient payées ; il doit au rôtisseur seul dix mille livres !.
Paris, 28 décembre 1120.
On élève si mal les princesses dans ce pays, et surtout dans la maison royale, que c’est une honte criante; ce serait toute autre chose si on en prenait soin, car vous voyez que mes filles, pour lesquelles je n'ai rien négligé, sont tout ce qu'il est possible d'imaginer de convenable. On ne peut mieux vivre avec leurs maris que ne le font la reine de Sardaigne et la duchesse de Lorraine; mais quand on laisse les enfants agir complétement à leur guise depuis sept jusqu’à vingt ans, et qu’on ne leur fait jamais aucune observation, il ne peut rien en résulter que de très-fâcheux. Pour moi, j'ai rempli mon rôle ; je ne veux plus me tracasser au sujet de mes petits-enfants ; qu'ils fassent ce qu'ils voudront. Le mariage de mon fils s’est fait contre ma volonté, je serais bien folle, si j'allais m'affliger de tout ce qui s’en est suivi; je veux, tout le reste de ma vie, vivre en paix et poliment avec tous ces gens, mais ne pas me mêler de ce qu'ils font.
Je ne conçois pas pourquoi votre cousin, M. de De-
4 Law se retira à Venise, et il y mournt en 1129, dans un état assez voisin de l'indigence. D'après quelques mémoires du temps, il n'était pas marié avec l'Angiaise qui passait pour sa femme: .
genfelt, ne reste pas avec le roi de Suède, auprès duquel il est si fort en faveur; il faut que les Suédois ne veuillent souffrir aucun étranger. J'avoue que je n'aime pas que les cadets des maisons princières se marient ; cela fait des maisons divisées à l'infini, et des princes très-misérables. Le landgrave a bien fait de racheter ce prince indien et cette princesse dont vous me parlez, et de les renvoyer dans leur pays; mais il faut que vous sachiez que, parmi ces sauvages de l’Amérique, il n'y a ni princes ni nobles; tous sont égaux ; ils reconnaissent seulement des chefs qui les mènent à la guerre, et auxquels ils cessent d’obéir aussitôt que la guerre est finie. Je connais parfaitement tout ce qui regarde les sauvages, car j'ai une femme de chambre qui avait épousé un Français dont les biens étaient au Canada, et qui y a passé de longues années; elle m'a mis entièrement au fait de toutes les coutumes des gens de ce pays, et aucun capitaine de navire n'aurait quelque chose à m’apprendre. : Voici d’autres vers qu’on avait faits contre M. Law :
Aussitôt que Law arriva Dans notre grande ville, Monsieur le Régent publia Qu'il serait fort utile, Pour rétablir le nation, La faridondaine, la faridondon
Jamais de si barbares lois N'ont gouverné les hommes; Qu'il est fâcheux d'être François Dans le temps où nous s0mtn68 ; “Tout est confusion,
298 CORRERPONDANCE
La feridomdaine, la fardondon
Chaque jour un nouvel édit, Biribi.….
Law, ce fils atné de Satan, Nous met tous à l'aumône ; H noes « pris fout notre argent, Et n'en rend à personne:
Mais le Régent, humaiu et bon, La faridondaine, la ferkdondon ous rendra ce qu'on nous à pris, Biribi, A la façon de Barbari, “Mon ami.
Paris, 1er février 1124,
Je m'affaiblis beaucoup et je puis à peine tenir ma plume, mais qu’y faire? 11 faut se remettre dans les mains de Dieu et s’en rapporter à sa volonté. Je crois que je finirai pas me dessécher tout comme la tortuë que j'avais à Heidelberg dans ma chambre; tant que je vivrai, soyez sûre, chère Louise, que je vous chérirai de cœur.
Hier, le prince Charles de Hesse-Philipathal m’a été présenté : il a fort bonne mine, une jolie figure et il s’exprime d’une manière fort raisonnable, Il désirerait certainement entrer au service de la France; je lui ai conseillé de commencer par bien examiner les choses, et je crois que, lorsqu'il aura vu combien les étrangers sont peu goûtés ici, cette envie lui passera. Croire qu'un homme de mérite doit réussir est une grande erreur; ceux qui ont du mérite sont sûrs d’être l'objet de la jalousie et de la persécution : je ne peux donc rien attendre à cet égard que des désagréments, mais c'est mon pain quotidien. On ne parle ici que de l'infamie du duc de la Force, et comme quoi il s'est fait
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 298 marchand : c'est aujourd’hui que son aflaire sera ju« gée au parlement, et l'on croit que mal lui en viendra; il l'a bien mérité; on fait contre lui une foule de chansons. Son frère lui a joué un vilain tour ; il lui a eempté sa légitime en billets de banque, sachant bien que ces billets ne valaient rien. C’est une chose sffreuse de voir combien les gens de la plus haute qualité sont âpres es résolus de s'enrichir n'importe par quels moyens. -
Mon fils m’a montré une lettre que M=*° du Maine avait écrite au cardinal de Polignac, et qui fut saisie dans ses papiers, C’est à coup sûr une personne bien vere tueuse et bien estimable. Dans une de ces belles lettres il y & œuci: « Nous allons demain à la campagne; je rangeral les appartements de façon que votre chambre sera près de la mieuñe; tâchez de faire aussi bien que la dernière fois, et nous nous en donnerons à cœur joie, »
Paris, 20 février 1131:
J'ai reçu avent-hier une grande visite, On m'a amené le jeune roi; il y avait parmi les persohnes de sa site le grand-éeuyer, le prince Charles de Lorraine, et Le capitaine des gardes, le duc de Noailles, qui n’a vaient pas l'air de se regarder de bon œil; je n’en sa vais pas la raison, que j'ai apprise hier; le prince Charles avait épousé, il y a deux ans, le fille du duc;
4 Saint-Simon raconte (t. XX, p. 407) que l'hôtel d'un ambassadeur français ayant été brûlé, presque tout le monde erut qu'il avait été lincendiaire, pour gagner ce qu'il en lireralt du mi, et pour couvrir une contrebande monsirueuse.
elle n’était encore qu’une enfant et avait à peine douze ans ; on l’a empêchée, pendant un an entier, de coucher avec son mari; mais, depuis un an, ils étaient ensemble : c'est une personne très-vertueuse, fort attachée à son mari, ce qui n’est pas étonnant, car c’est un trèsbel homme ; mais ce qui est surprenant, c'est qu’elle n’est point devenue coquette, comme le sont toutes les jeunes femmes, et qu’elle a toujours mené une conduite parfaite, quoiqu'elle vit bien. que son mari n'avait aucune inclination pour elle, bien qu’elle fût jolie et bien élevée. Avant-hier, au matin, le prince Charles va la trouver et lui dit : « Madame, il faut nous séparer, je ne me trouve pas assez de bien pour vous entretenir. » La pauvre petite femme, tout effrayée, lui répondit : « Vous ai-je déplu dans ma conduite! dites-moi ce que c’est et je m'en -corrigerai ;
quant au bien, mettez-moi dans une chambre, ne me donnez que du pain et de l’eau, et que je puisse vous voir, je serai contente. » 11 répliqua : « Je suis trèscontent de votre conduite; je n'ai pas la moindre plainte à faire contre vous; mais, en un mot comme en mille, vous êtes mon aversion, je ne puis vous souffrir, je veux ainsi que vous retourniez chez votre père. » Elle se mit à pleurer amèrement, sur quoi il dit: « À quoi bon ces pleurs*’ils ne m'attendriront pas; allez-vous-en. » Elle répondit : « Puisque je suis si mal avec vous, il n’est pas juste que j'aille dans la maison de mon père; il faut me cacher à jamais. » Elle fit venir tous ses domestiques , les paya tous , ils fondaient en larmes ; elle monta en voiture et se fit conduire au couvent des Filles de Sainte-Marie où elle
a unetante. Tout le monde la plaint; je n’a pu entendre cette histoire sans pleurer; personne ne sait ce qui a pu déterminer le prince à agir ainsi ; il paraissait fort convenable avant son mariage, mais il avait été fort épris d’une dame qui est à présent devenue veuve ; quelques personnes pensent que c'est le motif de ses procédés .
Dans sa jeunesse, le roi (Louis XIV) avait joué la comédie du Visiornaire?; il la savait fort bien, et il la jouait mieux queles comédiens. Ilne connaissait aucune note de musique, mais il avait l'oreille juste et il jouait de la guitare mieux qu'un maître, arrangeant sur cet instrument tout ce qu'il voulait.
Paris, 22 février 1121.
Le duc de la Force a eu hier un grand affront ; il voulait prendre au parlement la place de duc et pair; le premier président l’en a empêché, lui a dit qu’il ne souffrirait pas qu’il s’assit, et a dit à un huissier : <Huissier, faites sortir la Force! » Lorsqu'il est remonté en voiture, le peuple l’a poursuivi de huées en criant :
1 Nous lisons dans le Journal de Marais : « Tout le monde cherche la ralson de Ia brouillerie du prince Charies ; on devine quelque galanterie avec le chevalier de Lorraine où le duc de Richelieu, »
2 Les Visiomnaires, comédie en cinq actes el en vers, par Jean Desmarest ; Paris, 1647 ; in-4°. Cette pièce singulière pbtint beaucoup de-succès; le cardinal de Richelieu lui accorda une protection déclarée; on dit même qu'il y avait travaillé. On tronve une analyse asser détaillée de cette comédie dans la Bibliothèque du Théâtre-Français, 1768, t. 11, p. 574-581, Elle a été reproduite dans le tome II du Recueil des pièces choisies, La Haye, 1714.
Il a chié au lit. On dit qu’il doit être dégradé de son duché. C'est un juste châtiment que Diou lui infige, er il a préféré Mammon à son Dieu, il a laissé pres que mourir de faim sa pauvre mère, et il a hortiblement perséeuté les pauvres réformés, ce qui lui fit obtenir une pension, grâce à l'appui du père La Chaise et de la Maintenon. | Parle, 2 févriér 1121.
Les gens de qualité sont en ce temps beaucoup plus corrompus que les gens du commun ; chez ceux-ci, il n'y a que galanterie ou passion vive mais sincère; mais chez les autres, c’est pure débauche, et il n’y a plus de honte nulle part; les femmes s'expriment d’une façon encore plus dévergondée que les hommes ?.
Le 17 de ce mois, il y a eu une chose terrible à un bal masqué, Six masques sont arrivés; deux portaient des flambeaux et quatre un brancard sur lequel était un homme masqué et couvert d’un domino ; ils l'ont posé au milieu de la salle et se sont retirés; on a demandé au masque qui était sur le brancard s’il voulait danser, mais il n’a pas répondu ; on lui a ôté le
4 On trouve, dans les écrits du temps, quel duc de la Force avait loué plusieurs chambres dans le courent des Augustins pour y déposer des marchandises, et qu'on y trouva, entre au« tres objels, quarante caisses de thé, beaucoup de myrobolans, une caisse de sucre candi et plus de cinquante mille pièces de porcelaine du Japon.
* Marois confirme dans son Journal les assertions de. Ma dame sur la corruption du temps : « On sait peu de nouvelles de Versailles, sinon qu'on y joue un jeu affreux, qu'on y fait l'amour partout » (juillet 1722). « On vit en débauche ouverte à Versailles » (idem ).
DB MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 303 masque de dessus la figure, et on a trouvé que c'était un cadavre.
Paris, 4e mars 1121.
11 faut espérer qu'avec ce beau temps tous les malades se trouveront guéris ; c’est ce que je désire de tout mon cœur pour vous et pour la princesse d’Ussingen. - Il ne faut pas s'étonner si celte princesse n'est pas bien avec sa nièce ; elle serait encore plus mal si elle savait de quelle façon en parlent les officiers français qui ont été à Strasbourg ; elle y a mené une drôle de vie et ne se vantait-elle pas d’être ma cousine Ÿ Elle aurait dû ne pas le dire ou changer de conduite. Elle m'a une fois écrit ; mais je lui fis répondre par mon secrétaire. Depuis j'ai reçu plusieurs lettres d'elle, mais, comme dit le. proverbe : « A sotte demande, point de réponse. » 11 n'y aurait que demi-mal si elle n’était que sotte, mais elle est débauchée et intéressée, et c'en est trop ; pourquoi veut-elle que je lui donne de l’argent ? Je ne lui dois rien et je ne suis pas assez riche pour faire des présents inutiles, à des princesses surtout, lorsque j'ai lieu d'avoir honte qu'elles soient mes parentes.
Quant à M=- d’Aligre, dont vous me parlez, j'en ai entendu parler dans le temps; je crois qu’elle est morte '.
1 Mme d’Aligre, riche héritière d’un président de Toulouse. C'était une dévote à triple carat et folle au centuple, que le Cardinal de Coislin fit arrêter une fois proche d'Orléans, ivre de la lecture des Pères da Désert, et allant seule, de pied, chercher les déserts, tandis qu'on la cherchait à Paris, d'où elle s'était échappée. Elle aehela, pendant une absence de son
304 CORRESPONDANCE Paris, 6 mars 1124.
M. de Louvois lisait toutes les lettres ', mais il avait de bons traducteurs, et les lettres arrivaient toujours à l'époque juste ;.cela couvrait un peu l'insolence de faire ouvrir mes lettres; mais le Torcy n’y met pas tant de soin; je crois qu'il veut dénaturer ce que je dis, et faire des mensonges à cet égard, ainsi qu'il l’a fait souvent auprès du feu roi; l'abbé Dubois l’imitait, agissant ainsi de la façon qu'exprime le proverbe : «Il est comme les petits chiens qui font comme les grands ; il pisse contre les murs parce qu'il les ÿ voit pisser »; je ne m'en soucie pas le moins du-monde; il ne peut ourdir aucune intrigue auprès de mon fils contre moi, quelle que soit sa mauvaise volonté, car mon fils me connaît et l'abbé me connaît aussi : c'est le plus méchant et le plus avide personnage qu’on puisse voir; que Dieu veuille le punir aujourd’hui ou demain comme il mérite *.
mari, assez sot pour lui avoir laissé sa procuration, pour cent cinquante mille livres de tableaux de dévotion, tous plus tristes les uns que les autres (Saint-Simon, Notes sur le Journal de Dangeau, 25 janvier 1708).
4 11 serait facile de citer de nombreux exemples de lettres ouvertes à cette époque ; Saint-Simon (t. IV, p. 269) parle entre autres de la correspondance de Mme de Nemours, où: se trouvérent des choses qui déplurent au roi et qui la firent exiler; il prenait lui-même ses précautions à cet égard : « J'écrivois en chiffres au due d'Orléans, mais par ses propres courriers quand ils s'en retournolent, et par-ci par-là quelques lettres de paille et au clair pour amuser par la poste ou par les courriers de la cour » (t. XI, p. 193).
Malgré l'éclat de ses vices, Dubois a trouvé des panégyristes ; le chevalier de Piossens, dans ses Mémoires de La Ré-
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 305 Paris, 8 mars 1121.
Mon fils vit très-bien avec moi, il me témoigne beaucoup d'amitié et serait désolé de me perdre. Ses visites me font meilleur effet que le quinquina ; elles me réjouissent le cœur et ne me causent pas de souffrances dans l'estomac ; il me dit toujours quelque chose de drôle, qui me fait rire ; il a de l'esprit et s'exprime avec beaucoup d'agrément ; je serais une mère dénaturée si je ne l’aimais pas du fond du cœur; si vous le connaissiez bien, vous verriez qu’il n’y a chez lui aucune ambition et aucune malice. Ah! mon Dieu , il n’est que trop bon, il pardonne tout ce qu’on fait contre lui et ne fait qu’en rire; s’il montrait un peu plus les dents à ses méchants parents, ceux-ci apprendraient à le craindre et à ne pas entreprendre contre lui leurs horribles machinations. On ne peut imaginer tout ce qu’il y a de méchanceté et d’ambition dans le troisième des princes du sang. Aussi longtemps que M. le Duc a espéré tirer de l'argent de mon fils, il l'accablait de protestations d’attachement et de dévouement ; maintenant qu'il n’a plus rien à gagner avec lui, il s’est mis entièrement contre lui, et il s’est
gence de 8. À. R. le duc d'Orléans (La Haye, 1129 ou 1187, 8 vol.), est allé jusqu'à dire : « L'archevèque de Cambrai fut « élevé au cardinalat avec des applaudissements qui lui firent æ autant d'honneur que les satires violentes qu'on répandit « dans le public durent faire honte à ceux qui en étoient les « auteurs. » Ces ‘Mémoires importants à consulter et renferment de nombreux documents officiels, sont un éloge continuel du Régent et de son administration. Lemontey parle d'un abbé La Rivière, espion de Dubois, qui commençait toutes ses lettres Par demander à genoux, au cardinal, sa sainte bénédiction.
réuni àson ennemi le plus inhumain, son beau-frère, le prince de Conti, ainsi qu'à son frère, le comte de Charolais'; mais pour ce dernier, ce n’est pas une chose étonnante, après le commerce infâme qu'il entretient continuellement et sans auçune honte avec le prince de Conti, qui est cependant son beau-frère, ce prince ayant épousé la sœur du comte ; c'est une chose horrible et inouie; je m'étonne que Paris n'ait pas été encore englouti, en punition des choses affreuses qui s’y commettent chaque jour. Il est mort la semaine dernière un honnête homme de la cour; il a succombé au chagrin que lui a causé la mort de son fils : il l'avait uni à la fille du premier président, M. de Mesmes ?, mais il se sont bientôt séparés, car il était, horriblement débauché et ne pouvair souffrir aucune femme : il se nomme M. de Lautrec, et son pauvre père s'appelle le marquis d’Ambre. Je l'ai bien connu; il a toujours été à la cour ; il a demandé pardon au premier président et à sa belle-fille; il a dit qu’il ne connaissait pas bien son fils et que, s’il l'avait connu,
4 Charles, comte de Charolals, né le 19 join 1100, meet sans alliance en 1750. .
3 Ce magistrat, qui joua un grand rôle sous la Régence, mourut en 1123, âgé de soixante-ua ans. Saint-Simon en à tracé 1e portrait avec cette touche ferme et caustique qui lui eat fa méllère : « C'étolt on gros homme, de figure calossake, dent « les manières avolent beaucoup de grées, et avec l'âge, quel « que chose de majestueux. Toute son étude fut celle du grand « monde auquel il plat ; ik fut mélé dans les moilleures com « pagnies et dans les plus gaillerdes. D'ailleurs, 1 n'apprit « rien ; 11 vontait à toute force être un homme de qualité, et «se faisoit souvent moquer de lui par ceux qui l'étoient en «€ efat. »
il n'aurait jamais songé à ee mariage, et il est mort de chagrin.
On m'a raconté qu'un laquais de l'archevêque de Reims disait à un laquais de l'archevêque de Cambrai : « Quand même mon maître ne serait pas cardinal, il est toujours plus grand seigneur que:le tien, car il sacre le roi. » Le laquais de Dubois répondit : « Oui, mais mon maître sacre tous les jours le bon Dieu, qui est bien plus que les rois. »
Je crois que je ne vous ai pas envoyé encore la chanson qu'on a faite sur l'aventure arrivée à Mme de Saint-Sulpice ‘.
Le grand portail de Saint-Sulpios, Où l'on faisoit si bien l'office , Est brûlé jusqu'au fondement.
Quelle rigueur 1 quelle injustiee !
Les Condé, par. amusement, Ont brûlé ce saint édifies,
1 Femme de Veset de Saint-Sulpice, Inspecteur général de la marine, Les chansons du temps lui donnent pour amant le chevaller de Bouillon. D'autres vers sur la même aventure se lsent dans les Mélanges de Boisjourdain, t. 11, p. 10. Cette anecdote est aussi racontée dans le manuscrit du Journal de l'avocat Barbier; l'éditeur n’a pas cru pouvoir la livrer à l'impression. Diverses pièces de vers à l'égard de cette dame se pré= sentent dans le recueil Maurepas; nous nous abstenons de les citer. Voir ausei le Journal de Marais, Revue rétrospective, deuxième série, t. VII, p. 356, 869, 371, 373; t. VIII, p. 59 et 179. Cet avocat traite de calomnies les gécits qui circulèrent dans tout Paris . « L'histoire de cette brûlure, qu’on dit avoir été faite exprès par les princes, est très-fausse ; Mme de Saint- Sulpice a été confessée le 5 mars et a regu le viatique, » Elle Suérit fort bien.
« Le duc de Bourgogne accommedoit un pétrd sous lo siége de la princesse d'Harcourt, comme elle jouolt au piquet. Comme Al alloit y meltre le feu, quelque âme charitable l'avisa que ce
On croit qu’elle en mourra, mais elle l'aura bien mérité; car, en soupant avec le comte de Charolais, il l'enivra complétement , la déshabille, lui applique un pétard tout enflammé sur un endroit qu’il ne faut pas nommer, en disant : « Il faut que petit Bichon mange aussi. » Elle fut horriblement brûlés; il l’enveloppe dans un drap de lit et la renvoya chez elle dans un fiacre. Après cela, on ne peut la plaindre.
Il n’est pas permis non-seulement à un duc et pair, mais même à un gentilhomme, de se faire marchand; le duc de la Force a été cause de la ruine d’une foule de gens, car il avait acheté à bas prix, et il prétendait revendre si cher ', que tous les marchands ont été
pétard l'estropieroit, et l'empêcha » (Saint-Simon, . VI, p. 233). Cet écrivain, dans ses notes sur le Journal de Dangeau (voir Lemontey, Œuvres, t. IV, p. 310), raconte la même anecdote, mais le nom de la princesse est laissé en blanc et le duc n'est pas nommé. Le caustique duc et pair trace de la princesse un portrait des moins flattés : « Sa hardic:se à voler au jeu était inconcevable, et ceta publiquement ; on l'y surprenait, elle chantait pouille et empochait; il n'en était jamais autre chose. »
1 On peut lire à ce sujet de longs détails dans Saiat-Simon, ainsi que dans les Mémoires de la Régence, par le chevalier de Piossens (t. 1L!, p. 82-105); les chansonniers de l'époque ne manquêrent pas d'exercer leur verve sur celte affaire qui fit grand bruit. Voici un échantillon des vers qui circulèrent aïors
Le due de la Force, Marchand de savon, N'aura que l'écorce D'un asser grand nom; ‘Tout le long de la rivière,
Chez Les Angastins,
1 St pour les lavandières, Un grand magesin.
11 a, sans reproche, Ausai pris Le soin
forcés de tripler le prix de leurs marchandises, ce qui aurait amené une disette terrible, si la chose avait duré. Vous demanderez pourquoi le duc seul est puni, lorsqu'il y a bien d’autres seigneurs qui ont agi comme hi : la raison est que les autres ont été plus adroits que lui, et qu’ils ont opéré en secret, de sorte qu'on ne peut les connaître. Son malheur est un châtiment de la main de Dieu, qui le punit d’avoir horriblement persécuté les pauvres réformés. On avait caché tout cela à sa mère, mais il lui est tombé dans les mains une gazette de Hollande où elle a lu l’histoire complète de son fils; la pauvre femme est inconsolable, elle est bien malheureuse avec ses enfants ; tous deux sont
De fournir les coches De fort bon vieut-oing.
Partout on le trouve digne Que les magistrats Chaugent sn manteau d'hermine An tablier gras.
On trouve dans le Journal de Barbier que le duc de la Force avait mis pour un million de café, de chandelle et d'eau-de-vie dans de grandes chambres que les Augustins lui avaient louées dans leur couvent, et qu'il en avait rempli la bibliothèque. Une earicature de l'époque représente un marchand soulevant d'une seule main un trèe-gros ballot qu'il va placer sur les épaules d'un crocheteur; au-dessous est écrit : « Admirex la force. » Le Journal de Marais entre aussi dans bien des particularités; Ja chose ne méritait pas tant de bruit, et le déchanement contre le duc était nique. Le parlément et le public, irrités contre Law qui avait pris la fuite, s'acharnèrent contre un des confidents du célèbre Écossais. On érigea en crime de monopole la conversion faite très-légitimement par le duc de la Force de ses billets de banque en marchandises d'épicerie. Ce procès causa autant de bruit par la ridicule injustice du fond que par les cbstacles dont les priviléges de Ja palris embarrassèrent sa poursuite.
310 CORABAPONDANCE
non-seulement laids et désagréables, mais encore ils »'ont rien de noble; M. de Caumont n’est pas non plus en bonne réputation; il vaudrait bien mieux ne pas avoir d'enfants, qu'en avoir de ce genre. La prinoessa de Galles sait bien quelle répugnance j'ai pour toutes les actions du Mississipi ici, et pour oelles de la mer du Sud en Angleterre.
L'envoyé de Holstein, M. Dumont, était éperdument épris de Mwe de La Rochefoucguld, uns dos dames du palais de M"° de Berri; c’est une belle personne, mais qui n'est pas très-spirituelle, On la plalsantait à cot égard, en disant qu'elle l'avait bien traité: « Oh non, dit-elle, cela est impossible, majs je vous dis entière ment impossible; » et comme on la pressait fort de dire en quoi consistait cette impossibilité, elle répondit : « Dès que je vous l'aurai dit, vous verrez bien que cela est impossible; » enfin, pressée derechef, elle dit d'un air très-sérieux : « Il est huguenot. »
A M. DE HARLING.
9 mers 1121.
Je sens bien que je m'approche du terme de ma soixante-dixième année; et s’il me vient encore un coup comme celui qui m'a si rudement frappé l'an dernier, j'irai bientôt apprendre comment les choses se passent en l’autre monde. Mon tempérament est resté:fort bon, ce qui se montre bien, puisque j'ai ré. ststé à tout ce qui m'est arrivé; mais, comme dit le proverbe français ; Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle sa casse.» Et o’est enfin ce qui m'arrivera. Mais ees pensées no me troublent pas, car on sait bien
qu'on ne vient en ce monde que pour mourir. Je n6 trouve pas qu’uns bien grande vicillesse soit quelque chose d’agréable ; on a trop à souffrir, et, sous le rapport de la souffrance, je suis un grand poltron.
A LA GONTESSB LOUISE.
36 mars 1721.
J'ai appris non-seulement la mort de lord Stanhope, qui m'afllige à cause de mon fils dont il était le grand ami, mais encore celle de deux autres personnages, lord Kroyts, qui était sacrétaire d'État, et le due de Rutland ; ils sont morts de la petits vérole. Lord Stars hopé est mort ‘ d’une horrible orgie qu'il a faite avec quatre autres lords; tous ont été à la mort; deux ont été sauvés : l'un, parce que le sang lui est sorti par les oreilles; l’autre, parce qu'une veine s'est rompue pendant qu’il dormait. Je ne puis comprendre quel plaisir on trouve dans des excès qui tiennent vraiment de la bête.
On s’est trompé en vous disant que la duchesse de la Force n’est pas la mère de ce duc qui vit en Angle. terre : c’est elle positivement. Je connais toute sa fa mille; j'ai connu son père, sa mère et s4 sœur, qui avait été fille d'honneur auprès de M=° la Dauphine de Bavière, et qui fut ensuite la maîtresse du Dau phin; mais elle était si débauchée, si infidèle, qu’il la quitta ; elle vit encore dans la misère ; tous, tant qu’ils
* Jacques, premier comte de Stanhope, né en 1873. D'après divers historiens, ce fut à Ta suite d'une vive discussion per-
sonnelle avec le due de Wbarton, dans la Chambre des Lords, que le comte fut saisi d'un mal de tête al violent, qu'on fut
812 CORRESPONDANCE étaient, ne valaient rien. La mère seule était une brave et digne femme dont j'ai aussi connu la mère : c'était une Hollandaise et de très-braves gens. Le eomte de Toulouse a acheté une maison qu’elle avait à Fontainebleau, et qu’on appelait la Rivière. Elle avait encore une fille qui ne s’est pas si noblement mariée, + mais qui a épousé un conseiller au parlement, nommé M. Lecoq'.
Parls, 20 mars 1721.
J'ai connu une femme de bonne famille qu'on appelait la Persilie, et qui avait perdu la raison. Elle avait été bien élevée et jouait fort bien de la guitare : lorsqu'elle avait des accès de fureur et qu’elle voulait tout détruire, on n'avait qu’à lui donner sa guitare ; aussitôt elle redevenait calme. C'était par suite de chagrin que la pauvre femme était devenue folle. Elle avait éprouvé d’affreux malhéurs : deux frères qu’elle aimait tendrement avaient été assassinés sous ses yeux; son mari l'avait quittée pour s’en aller avec une drôlesse: elle l'avait suivi jusqu’à Copenhague ; il l'avait chassée la reniant pour sa femme et en la faisant passer pour folle. Tous ces malheurs l’avaient rendue telle en effet, tant ils l’avaient frappée. J'avais une sincère compassion pour elle; elle se plaisait beaucoup avec
obligé de l'emporter chez lui ; il fut saigné sur-le-champ, miais AL expira le lendemain. « 11 avoit beaucoup d'esprit, de génie et de ressource » (Saint-Simon ).
1 « Les Lecoq, une des plus viellles familles d'échevinage à « Paris, au temps de la révolte des bouchers, sous les Arma- « gnacs » (Capeñgue).
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 313 moi et m'appelait son aimable; mais toutes les fois qu’elle venait, j'avais constamment une guitare toute prête. Elle éprouvait de grands maux de tête, et se figurait qu'ils venaient de ce que sa tête était devenue celle d'un veau, de sorte qu’elle s'écriait : «Ah! que cette tête de veau me fait mal et me fait tant de caquets en l'air!» de sorte que nous disions en façon de * proverbe : « Elle entend des caquets en l'air comme la Persilie, »
Paris, 22 mars 1121.
Le chevalier d'Hackeberg, dont vous me parliez, doit être le parent de l’ancien précepteur du duc de Deux-Ponts, et je ne sais s’il avait beaucoup d'agrément au service de son élève, car le père de ce duc, le comte palatin Adolphe et sa mère battaient tous les jours leurs gens. Lorsqu'on entendait un vacarme chez eux, on disait: «Oh! ce n’est rien d’extraordinaire : le duc Adolphe court après son maréchal et la duchesse après sa gouvernante pour les rosser. »
24 mars 1721.
Saint François de Sales, qui a fondé l'ordre des filles de Sainte-Marie, avait été, dans sa jeunesse, l’ami du maréchal de Villeroi, père du maréchal actuel; ce maréchal ne put jamais s’habituer à lui donner le nom de saint, et quand on lui parlait de son ami, il disait : « J'ai été ravi quand j'ai vu M. de Sales un saint, il aimait à dire des gravelures et trompait au jeu. Le meilleur gentilhomme du monde au reste, mais le plus sot. »
Un 21
414 CORRESPONDANCE Parts, 27 mars 1194.
Il n'est pas étonnant que la comtesse d'Hohenlohe soit mécontente de sa fille, M” de Nassau-Siegen, et qu'elle lait déshéritée après la vie qu’elle a menée. Les chagrins détruisent la santé, mais ceux que nous donnent nos enfants sont les plus sensibles de tous, et ils nous font un mal affreux ; je pourrais en dire quel-
que chose.
Paris, 29 mars 1721,
Hier matin est arrivé un courrier annonçant que le pape est mort le 19 de ce.mois'; cela contrarie beaucoup nos cardinaux, parce qu'il faut qu'ils aillent à Rome afin d’élire un nouveau pape. Ce voyage leur coûte fort cher, et les éloigne de Paris dont le séjour leur convient; mais pourquoi tous les prélats veulent-ils être cardinaux et sé désolent-ils ensuite lorsqu'il faut aller à Rome?
Le chevalier Schaub est arrivé ici il y a huit jours. Ce n'est point un Anglais, mais bien un bon Suisse de Bâle; il est habitué aux grandes affaires; il a beaucoup de capacité, et c'est d’ailleurs un homme fort estimable. Je lui parle toujours en allémand, langue dans laquelle il s'exprime volontiers; il a avec lui pour secrétaire un'autre Bâlois, mais celui-là est bien moins intelligent; il lui est arrivé une chose étrange. Le frère de M. Ilten, qui est en Angleterre, lui avait confié 250 guinées avec une lettre pour remattre à
4 Clément XI; il eut pour successeur Innocent XIIL.
son frère. À son arrivée, le secrétaire s'informe à l'ambassade anglaise où demeurait M. Iiten; on lui indique l'adresse et on ajoute qu'il loge au second étage; il y va et demande M. Ilten ; un individu vient et dit : « C'est’moi, que voulez-vous? » Le secrétaire répond tout bonnement qu'il est chargé de lui remettre une lettre et de l'argent; l’homme prend le tout et demande au secrétaire s’il ne veut pas lui faire l'honneur de souper avec lui; le secrétaire accepte, et bientôt il se trouve tout endormi, car on avait mis de l'opium dans ce qu'on lui avait donné à boire; le prétendu Ilten lui dit alors : « Vous êtes trop fatigué pour retournér chez vous; il y a ici un bon lit; dormez une couple d'heures et puis vous vous retirerez; je vais serrer ce que vous avez sur vous. » Il avait cinquante guinées dans sa poche et deux montres, l'une d’or, et l’autre d'argent. M. Schaub était extré mement inquiet de ne pas voir revenir son secrétaire; il craignait qu'on ne l'eût assassiné, mais ce secrétaire avait pour domestique un nègre, qui lui était extrêmement attaché et qui savait qu'il avait été chez M. Ilten; il s’y rend et demande ce qu'est devenu son maître. On lui répond qu’il s'est mis au lit et qu’il dort depuis plusieurs heures. Le nègre va le trouver et l'éveille; ses habits avaient été mis dans un coin, mais il n'y avait plus rien de ce qu'ils contenaient de précieux. On cherche le cavalier qui logeait dans la maison, mais, sitôt que le secrétaire avait été couché, il avait disparu, emportant les trois cents guinées et les deux montres. On va chez l'ambassadeur an- &lais, qui se doute aussitôt de la fraude, et il demande
comment était l'individu qui s'était fait passér pour M. Ilten. — « C'est un petit homme brun et d’une figure agréable. » — Ce filou est un Anglais, qui était tous les jours auprès de l'ambassadeur et qui devait l'accompagner à Cambrai, il se nomme Day; son tour est ingénieux, mais c’est l'œuvre d’un escroc fini.
Manheim est un endroit chaud; je me souviens qu'une fois, nous y soupâmes la nuit du 1% mai; tout était vert; il vint un orage tellement violent, qu’on eût dit que le ciel et la terre allaient s’abîmer; ma mère avait grand’peur, mais cependant elle ne pouvait s'empêcher de rire en voyant les grimaces horribles que la frayeur arrachait à mon gouverneur Colbin; je fus au point de me rendre malade, à force de rire.
Le luxe et le gros jeu ‘ qui règnent ici sont la cause
4 Une foule d'exemples attestent la fureur du jeu qui sévissait à la cour de Louis XIV, et le peu de loyauté qui se montrait parfois. M. L. de Laborde, Palais-Mazarin, p. 233, en a cité quelques traits. Fouquet, dans une partie avee Gourville, perdit cinquante-cinq mille livres en une demi-heure; un abbé de Gordès, en 1660, perdit avec le roi cent cinquante mille llvres en une seule séance (il faut doubler ces sommes pour avoir le montant de ces pertes en valeur actuelle). Gui-Patin (lettre du 6 mars 1656) dit que M. de Garguat, intendant des fpances, est mort de regret d'avoir perdu tout d'un coup un million au jeu. Des femmes d’un rang élevé, la maréchale d’Estrades entre autres, tenaient chez elles un jeu public ( Depping, Correspondance administrative sous Louis XIV). Nous lisons dans le Journal de Marais (août 1722) : « La comtesse de Livry a gagné trois cent mille livres au vicomte de Turenne; en
de bien des ruines; la débauche y contribue de son côté, car les maîtresses et les favorites veulent être payées, et cela absorbe de grosses sommes. La Saint- Sulpice n’est pas morte, mais elle restera estropiée toute sa vie; on espère qu'elle se convertira. Les princes de la maison de Condé ont perdu leur père étant jeunes ; leur mère n’a jamais songé à l'éducation de ses enfants; elle n'a pensé qu'à s'amuser, à jouer jusqu'à cinq heures du matin, à beaucoup manger, à aller au spectacle; elle n’a jamais eu l’idée de veiller à leur instruction, mais ils se chargent de l'en punir, car un jour qu'elle grondait le comte de Charolais sur sa vie déréglée, il lui répondit : « 11 faut que le jeune Lassay ‘ n’ait pas bien fait son devoir cette nuit, puis-
jouent avec Ini tête-à-tête au pharaon. » Même fureur à la cour d'Angleterre. Charles IL tenait lui-même le cornet, et, sous George ler, une dame perdit en une fois {rois mille guinées au Zoo.
4 Armand Madaillan de Lesparre, marquis de Lassoy. Sur son compte et sur l'hôtel qu'il fit Lâtir, et qui est devenu le palais de la présidence de la Chambre des députés, de l'Assem- Llée nationale et du Corps législatif, on peut consulter un piquant article de M. Paulin Paris, inséré dans le Moniteur, et reproduit, un peu modifié, dans le Bulletin du Bibliophile (Parie, Techener, 1848, p. 119). La vle du marquis de Lassay fut semée d'aventures assez romanesques pour former la matière d'un roman très-invralsemblabie. 11 fut marié pour le moins trois fols en bonne forme, et dans l'intervalle de la mort de ses femmes , il ne tint pas à lul d'être remarié trois autres fols. Brave, intelligent, spirituel, il mourut à quatre-vingt-sept ans, sans avoir été mis à l'épreuve des affaires, et, comme il Y'a dit assez heureusement, sans avoir déballé sa marchandise. 1 servit avec distinction dans l’armée de l’empereur contre les Turcs ; il voyagea ensuite en Italie, et il rencontra à Rome la princeese de Hanovre, femme de George Ier, depuis roi d'Angleterre;
que vous êtes de si mauvaise humeur; si vous nous dopniez de mailleurs exemples, nous vivrions mieux.» N'est-ce pas affreux qu’un fs parle ainsi à sa mère, mais elle l’a bien mérité,
Je craignais que le margrave de Dourlach ne fût devenu tout à fait fou. J'avais déjà entendu parler de
# obtint dans le cœur très-sensible de cette femme la place qu'y devait plus tard occuper le malheureux Koenigamarek, mais on découvrit leur intimité, et il eut le- bon esprit de s'éloigner à temps. Il passa ses dernières années dans son château de Lassay, dans le Maine, et y fit imprimer sous ses yeux, de 1130 à 1138, trois volumes in-8, intitulés : Mecueil de différentes choses. Au milieu de beaucoup de bagatelles et de détails insigalfants, ce recueil renferme quelques morceaux curieux , tels qu’une lettre contre Mme de La Fayette adressée à Mme de Maintenon, et des lettres sur la campagne de Hongrie, Cette édition origimale est fort rare, il en existe quelques exemplaires avec des cartons et des additions manuscrites {voir les catalogues Pixerécourt, 1838, n° 1635, et Aimé-Martin, 1847, n° 910). Une réimpression donnée par l'abbé Pérau, Lausanne { Paris), 1757, 4 vol. in-12, est incomplète (voir l'Année léféraire, 1151, t. 1e), M. Sainte-Beuve a consacré à Lassay une notice intéres= sante (Cawseries du lundi, t. IX).
! C'était Louise-Françoise, dite Mademoiselle de Nantes, fille de Louis XIV et de Mme de Montespan. On l'avait mariée à peine âgés de onze ans, à Louis Ill, Monsieur le Duc. « À trente-six ans elle était, sans trop de regrets, demeurée veuve, maitresse d'elle-même et de revenus énormes que les tripotages du fameux système venaient encore d'augmenter. Elle était vive, enjouée, désordonnés ; elle avait le parler leste, la riposte cruelle ; elle se mélait de faire des couplets. Cette âme, si su Périeure aux séductions de l'amour, finit pourtant par étre subjuguée; le marquis de Lasay trouva le secret de gouverner cette imagination capricieuse. » C'est par dérision que le comte de Charolais donnait à Lassay l'épithôte de jeune ; en 1120, le marquis avait soixante-sept ans (voir l'arlicle que lui a cour
DE MADAME LA DUCHEBSA D'ORLÉANS. 319 son sérail ‘; il n'est jamais venu en France, mais son fils y est venu; celui-là n'avait pas de barbe et avait l'air d’une jeune fille; on le disait hors d'état de se marier, mais il a prouvé que cela n'était pas, puisqu'il a eu un fils. Fouetter ses maîtresses et les battre à coups de verge est un raffinement de débauche dont il ÿ à de nombreux exemples.
Les débauchés contractent trop l'habitude de l'inconduite pour pouvoir se corriger; la violence du tempérament et la force de l'usage continuent de les maîtriser ; ils regardent la vertu comme une niaiserie et ils ne voient pas qu'ils s’assurent dans ce monde le mépris général, et dans l'autre la damnation éternelle.
Paris, 12 avril 1721.
Je ne suis les modes que de loin, et il en est que je mets tout à fait de côté, comme les paniers que je ne porte pas, et les robes ballantes, que je ne puis souf-
sacré M. Weiss dans la Biographie universelle, t. XXII, p. 412). Les recueils manuserits renferment divers couplets dirigés contre la duchesse, nous n'en transerivons qu'un seul :
La Bourbon dans son boucan
Htale sa marchandise ;
Des vieux bijoux qu’elle prise
‘Elle veut faire un encan,
Mais à 00 bel inventaire
Personse n'est emprossé,
Bt pour adjudicataire
Où n'y trouve que Lassaye
4 Le comte de Clermont s'était formé une espèce de sérail à
Paris (voir les Mémoires de Richelieu, 1190, t. VI, deuxième partie, p. 18).
frir et que je n‘admets pas en ma présence; il me semble que c'est une indécence !; on.a l'air de sortir du lit. Il n'y a ici aucune règle pour les modes. Les tailleurs, les faiseuses de robes et les coiffeurs les inventent à leur gré; je n’ai jamais suivi à l'excès la mode des hautes coiffures.
Je ne sais ce que vous voulez dire au sujet de vos voisines les cigognes, qui ne laissent passer aucune année sans venir. On n’en voit pas en France, je vous prie de me dire si on en voit en Angleterre, car on prétend qu'elles ne séjournent dans aucun royaume. .
Nous avons appris la mort de la reine de Danemark*; demain je prendrai le deuil, mais je ne le porterai qu’un mois. On dit que le roi a été très-ému et qu’il a perdu connaissance après que la reine lui eût parlé, mais cet attendrissement vient un peu trop tard. Il est possible que la pauvre reine ait eu sujet
1 « C'est Mme de Montespan qui a inventé les robes ballantes, pour cacher sa grossesse, parce qu’on ne peut distin guer la taille sous ces robes; mais lorsqu'elle les meuait, c'était précisément comme si elle eût écrit au front qu’elle était grosse; en effet, tout le monde à la cour disait : Mmede Montespan met sa robe ballante, donc elle est grosse. 3 Louise de Mecklembourg, épouse de Frédérie IV. Le roi épousa la même année Anne-Sophie, fille du grand chancelier, comte de Rewentlau, à laquelle il était attaché depuis longtemps, et qu'il avait créée, dès 1111, comtesse de Sleswig. IL ne lui accorda d’abord que le titre d'altesse royale, mais bien. tt il la couronna lui-même sans employer le ministère d'aucun ecclésiastique, et il ft avec elle une entrée pompeuse dans la capitale. IL mourut en 1730, n'ayant point eu d'enfants de sa scconde femme.
nan
d’être jalouse de son mari; à sa place, j'eusse été fort satisfaite s’il eût consenti à me laisser tranquille; il était impossible qu’elle l'aimât beaucoup; il était trop laid et trop sot. Je le vois encore lorsqu'il dansait à Versailles avec ma fille; il ne savait ce qu'il faisait; il resta au milieu de la salle, regardant le ciel, tournant la bouche et les yeux; le roi me dit : « AHez au secours de votre pauvre neveu, il ne sait plus où il en est. » J'allai le chercher et je le ramenai à sa place; j'avais honte de lui.
Paris, 23 avril 1721.
Il est arrivé au prince de Hesse une chose désagréable, qu’il aurait pu éviter s’il avait pris la peine de me dire ce qu’il voulait entreprendre; je lui aurais donné conseil sur ce qu’il devait faire, mais, au lieu de me dire un seul mot, il va à la chapelle et il entre durant la messe; il reste debout au moment où le monde s’agenouille; les gardes lui disent de se mettre à genoux, il s’y refuse; les gardes le prennent au collet; le maréchal de Villeroy s'en mêle et il lui ordonne de s’en aller; tous ces désagrements ne seraient pas survenus s’il avait daigné me consulter ; j'aurais pu le mener dans une tribune; mais, lorsqu'on ne veut agir qu’à sa tête, on finit par s’en trouver mal. Je crois qu'il se repentira bien avec le temps de n’avoir pas écouté mes avis ‘.
“Paris, 26 avril 1721, Tout ce qu'on lit dans la Bible sur les excès que
# Marais dans son Journal raconte le même trait.
an CORRESPONDANCE
punit le déluge, et sur les débordement de Sodoms et de Gomorrhe, n’approche pas de la vie qu’on mène à Paris‘, Sur neuf jeunes gens de qualité qui dinaient l'autre jour avec mon petit-fils le duc de Chartres, il yen avait sept qui avaient le mal français; n'est-ce pas une chose horrible? La plupart des gens ici ne a’occupent que de leurs plaisirs et de leurs débauçhes; hors de cela ils ne veulent rien savoir ni rien écouter, ils ne croient pas à la vie future et ils sims ginent que tout finit avec la mort. :
Paris, 3 mal 1121.
Je suis toute Allemande pour çe qui regarde le boire et le manger, et je l'ai été toute ma vie. On ne peut pas faire ici de bonnes fritures; Le lait et le beurre ne sont pas aussi bons que chez nous; ils n'ont pas de saveur et sont comme de l’eau ; les choux ne sont pas bons non plus, car la terre n’est pas grasse , mais légère et sablonneuse, de sorte que les légumes n'ont
1 Voic{ sur ce point délicat une appréciation de M. Paulin Paris qui nous semble fort exacte : « Il me semble qu'on se « tromps en faisant dater les mauvaises mœurs et les disposi- «(ions irréligienses de la mort de Louis XIV. Il aerait plus juste « d'avancer que les vices de tout genre furent plus nombreux, «plus énormes dans les vingt dernières années du grand règne. « La raison en est facile à saisir; quand le duc d'Orléans prit « en main la conduite de l'État, ses roués commençaient à « vieillir; en 1696, ils étaient jeunes et leur impatience de « toute espèce de répression trouvait dans les princes du sang, « les Orléans, les Conti, les Vendôme, autant d’illustres paraton- « nerres, comme on dirait aujourd'hui, À la mort de Louis XJV, « le désordre moral, déjà maître de Paris et de la plupart des « châteuux de Franoe, rentra dans Versailles en triomphe. »
DE MADAME LA DUCHBSSR D'ORLÉANS. EDS)
pes dé fotte, et que le bélail ne peut donner de bon lait. Mon Dieu! que je voudrais pouvoir manger les plats que vous fait votre cuisinière { ils seraient plus de mon goût que tout ce que m'apprête mon maltra d'hôtel'.
On dit à Paris que la maladie de M= de Schleunitx vient du chagrin qu'elle éprouve d’avoir tout perd sur les actions du Mississipi , tandis qu’elle espérait y gagner beaucoup*. J'avoue que je n'ai pas le cœur
4 On trouve quelques détails sur la table de Madame daté l’ode vrage de M. Monteil ( Matériaux inédits pour l'histoire, 1838, 1. I, p. 138) ; il s’agit du compte des dépenses de la Duchesse en 1693; tout est fixé, compté, pesé, apprécié :
Disné : un potage d'un chapon et un jarret de veau, x livres
Un potage de deux poulets au vermiehel, zx sols ;
Un autre potage d’un canard aux eboux, xxiv 8018.
* Les établissements qu’on devait former au Mississipl et sur lesquels on comptait réaliser de grands bénéfices furent, aveo raison, l’objet des railleries de l’époque ; les recuells manuscrits renférment bien des pièces de vers, assez plats en général, à ce sujet. Nous en citerons peu de chose :
Pour policer ce grand pays On va faire bien des édits, On en défera bien aussi.
Pour premier établissement, Bavoyons-y le parlement Qui ne nert de rien à Paris.
Mississipi n'est pas habité, Il sera bientôt fréquenté, Peut-étre dans cent ans ét plus.
Des filles on y enverra, Et d'abord on les mariera, Bi l'on trouve des marise
Les mises on y fouiller,
assez compatissant pour m'aflliger de pareilles intortunes; au contraire, je serais tentée d’en rire : la ‘ pauvre dame est horriblement laide; je ne puis comprendre qu'elle ait pu trouver deux amoureux l'un après l'autre, car, avec ses longues dents, elle ressemble à un cheval qui veut mordre. Je m'étonne qu'elle ne m’ait pas parlé de vous.
8 mai 1721.
Il est impossible d’avoir plus d'impertinence que M®° de Langallerie; je ne puis la souffrir, et je regar-
Car, sans doute, on en lrouvera, Si la nature en à mis,
Nos billets vont être payés,
Car les fonds en sont assurés Sur l'or qu'elles auront produit.
La compagnie du Mississipi partageait elle-même les étranges illusiong qu'elle cherchait à propager; elle dépensa beaucoup d’argent pour la recherche d'un prétendu rocher d'émeraude.
Un des chansonniers de l’époque donnält au Régent le conseil que voici i
Si tu veux réformer l'Elat,
Que l'on pende Law et Noailles, Aux flatteurs donne échec et mat, De la cour chasse la canaille,
Et qu'on enlève la Berri
Pour peupler le Mississipi.
Dans un poème sans nul mérite, intitulé : Système des bitlets de Bangue, Amsterdam, 1717, les pays dont les agents du gouvernement truçaient un tableau flateur, sont représentés comme un assemblage
De spacieux déserts ct de plaines arides,
Redoutable séjour des sauvages perfdes,
Qui, tenaut de la brute un goût dont je frémis,
Mangeot avec plaisir la chair d'un ennemi,
derais-mon cousin le landgrave comme fort héureux.
. 8il pouvait se débarrasser de cette folle; cé n’est au fait qu'une campagnarde imbécile qui ne sait nullement vivre, mais qui se met à rire sans savoir ce qu'elle it, et, lorsqu'elle a dit cent sottises, elle est tout étonnée de ce qu’on ne l'admire pas; elle ne doit m'avoir aucune obligation de ne pas l'avoir chassée de ma chambre, mais je n’ai pas voulu tracasser mon eousin le landgrave au sujet de son cher objet; car, lorsqu'on a été attaché à quelqu'un comme il l'a été à’ cette folle, on éprouve une peine violente en le voyant maltraiter.
Il paraît que les choses continuent d'aller étrange ment à Modène, et je m'attends à ce qu'un jour la princesse revienne en France *.
Je ne regarde pas du tout comme un malheur pour la princesse Anne de ne pas épouser le roi de Danemark, et.il pourrait bien dire comme le.chevalier à la méde : « Celle qui ne m'aura point ne sera pas la plus malheureuse. » Non-seulement il n’est pas bien fait du tout et il est très-laid de visage, mais il est encore désagréable dans toutes ses façons. Son envoyé, M. de Warnick, assure qu'il ne fera point reine sa prin-
4 La princesse de Modène revint en effet, mais bien après la mort de Madame, en 1734 ; elle fut mal accueillie de sa famille. Voici, à cet égard, un des couplets de l'époque :
Que 1a grosse princesse Églé Traine sa pesante figure, :
Qu'elle ait parents malencontré EN Bt vive lei à l'aventure, Ah ! le voilà et le voici ‘Celni qui n'en a nul soucif
La %
828 CORRESPONDANCE cesse de Schleswig; mais on voit bien comment pareilles créatures mèrient partout leurs maîtres et elles en font tout'ee qu'elles veulent; ik est donc difficile de croire qu'elle ne sera pas reine. Ce que je trouve de plus affreux chez ce roi, c'est sa fausseté ; car il fait comme s’il était accablé de chagrin par suite de la mort de sa femme, et; trois jours après, il se livre à des liaisons très-peu morales : c'est ce qui.me semble horrible. Dieu veuille que le prince héréditaire soit plus raisonnable et plus sensé que son père; notre princesse Anne échappere ainsi au malheur, qui est ordinairement le partage des reines, et elle peut chan ter comme dans l’opéra de Thésée :
Ce n'est point dans Le rang wprême
Qu'on trouve les plus dout apps,
Et souvent un bonheur extrême Est plus sûr dans un rang ples bas,
La sœur du roi a fait une chose héroïque et belle en se retirant de la cour et en écrivant à son fière une lettre aussi ferme : si elle sontient ce qu’elle à commMencé, elle s’attirera des louanges unanimes. On m'a dit que ce roi a si mal vécu avec sa mère que cela a été une des causes de la mort de cette pauvre femme: Si c'est vrai, il ne saurait plus, de toute sa vie, goûter aucun bonheur. Mme-de Maintenon disait parfois : « Depuis quelques années il règne un esprit de vertige qui se répand partout, » et en cela elle avait bien raison.
Le margrave de Bayreuth et sa femme sont aussi un singulier couple; l'esprit de vertige règne également dans cette cour avec toute sa force ; il est aisé
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS, ss de croire qu'il n'y a que misère dans un État où il n'y a ni droit ni justice, et où lé maître n'agit que d’après ses passions et ses caprices. On peut dire que ee sont des fous accomplis et qu'ils ne savent ce qu'ils font.
Paris, 12 juin 1721.
Ma fille s’est fait mal au pied et elle a eu beaucoup à souffrir; il est venu un gros abcès qui a crevé et qui a donné beaucoup de matière; j'ai reçu une lettre d'elle; elle a horriblement souffert, car il a fallu lui faire une opération très-douloureuse. La pauvre femme vit dans des peines continuelles, car il ne peut lui convenir de voir une de ses dames être plus aimée qu'elle, et avoir plus dé considération et d'égards. Le mari de cette femme est le plus coquin qu'il y ait au monde ; il ruine entièrement le due de Lorraine. Ma fille chérit ses enfants et ne peut se faire à l’idée de les voir ruinés par ces misérables Craon ; elle est bien malheureuse, et je la plains de tout mon cœur.
Je sais bien qu'on paye le‘ port des lettres qu'on reçoit de la poste; mais payer pour celles que l'on met à la poste, c'est quelque chose de neuf, et dont je n'avais pas entendu parler de toute ma vie.
14 Juin 1721,
Feu la duchesse de Nemours avait, par charité, élevé une petite fille pauvre, et celle-ci, étant âgée de neuf ans environ, dit à la duchesse : « Madame, on ne peut avoir plus de reconnaissance de vos charités que moi. Je ne puis mieux les reconnaitre qu’en disant à tout le
monde que je suis votre fille; mais ne-vous fâches pas, je ne dis point que je suis votre fille légitime; je dis seulement que je suis votre bâtarde. »
Paris, 19 juin 1721.
L'abbé Dubois m'a fait dire qu’il ne se mélait nullement de la poste, et qu’elle regardait exclusivement M. de Torcy; mais ils sont tous deux des œufs pourris et du beurre gâté'; ils ne valent pas mieux l’un que l'autre, et ils seraient tous deux mieux à leur place à la potence qu'à la cour, car ils ne valent pas le diable, et ils sont plus faux que le bois du gibet, comme dit Lenore *. S'il a la curiosité de lire cette lettre, il verra l'éloge que je fais de lui, et il reconnaitra la vérité de notre proverbe allemand : « Celui qui écoute aux portes entend dire bien du mal de lui. »
21 juin 1724,
© Comme je n'ai rien de nouveau à vous mander aujourd’hui, je veux vous raconter une ancienne histoire qui m'est arrivée la première fois que j'ai été à Bonnefontaine. J'étais encore jeune, n'ayant que vingt-trois anis, et assez étourdie; j'entrai avec la pauvre Théobon* dans le couvent; je trouvai uné porte où la clef était dans la serrure ; je l'ouvris et je me trouvai dans une cellule; il y avait un moine de grande taille, qui srait les yeux tout égarés; dès wi me vit, il se ja
“4 Proverbe allemand. .. :
‘+ Mme de Rathsenhaussen, dame d' honneur de la duchesse, . © 8 Fille d'honneur de Madanie; elle fut depuis comtesse de Beuvron ;"voir Saint-Simon, t; XII, p. 99.
par terre, il saisit mes deux pieds et les tint avec tant de force que je ne pouvais remuer ; il n'y a rien au
monde que je craigne autant que les fous; vous pouvez
donc vous figurer à quel point je fus effrayée. Je m’ar-
mai cependant de résolution et je dis au fou : « Levezvous, je vous l'ordonne ; » j'étais en habit de chasse,
venant.de descendre de cheval; il me prit pour un
homme. Théobon était très-effarée; elle me dit que c'était un aliéné, et qu'il fallait appeler au secours;
mais je jugeai plus à propos de réitérer mes ordres;
Je moine lâcha mes pieds, et je m'empressai de sortir.
Je ne fis que rire ensuite de cette aventure. Six ans après, j'allai de nouveau à Villers-Cotterets; on vint me prévenir un matin que le procureur de la Chartreuse demandait à m'être présenté, afin de me présenter, selon l’usage, les hommages du couvent. Dès qu’il entra, je le reconnus de suite, quoiqu'il fût devenu plus gros; il n'avait plus les yeux égarés et avait l'air fort raisonnable. Après qu’il m'eut fait son compliment, il se mit à sourire et dit: « J'ai peur que Votre Altesse Royale ne me trouve bien effronté d'oser reparaître devant elle après l’horrible état où elle m'a vu et où je lui ai fait si grand’peur ; mais il est de ma charge de venir, et cette mortification m'est bien due, pourvu que je ne fasse pas encore peur à Madame. » Je lui répondis : « Non, mon père, quand vous me parlerez aussi raisonnablement que vous le faites à présent, je ne pourrai avoir peur de vous; mais il est. vrai que je vous ai vu bien malade. » Il rit et répliqua : < Madame a trop de bonté de vouloir m'épargner la honte d’avoir paru si fou devant ses yeux. » Je lui dis;
330 * : CORRESPONDANCE « Qui est-ce qui vous à guéri ? — La charité de notre supérieur, qui, voyant que j'étais devenu fou faute de société, m'a permis de m’entretenir avec le monde; et, petit à petit, voyant que cela faisait un bon effet sur mon esprit, m'a chargé des affaires de la maisen, où il a fallu parler tous les jours à divers gens; cela, par la grâce de Dieu, tout indigne que j'en suis, m'a rendu le bon esprit que j'avais ; au lieu donc-de eacher le malheur que j'ai eu, je dois le publier partout pour rendre grâce à Dieu de m'avoir remis dans mon bon sens. » Je le trouvai si raisonnable que je causai longtemps avec lui; il avait beaucoup de moyens, et je ne. pouvais comprendre:comment il avait jadis été tout à fait fou. Je lui demandai pourquoi il avait saisi mes pieds ; il me dit que sa folie était de se croire dans un royaume étranger, et, qu'en me voyant, il avait cru voir son souverain auquel il s'était empressé de rendre horamage. Après avoir ri avec lui de sa folie, je lui dis que la règle de son ordre était trop sévère; il ne voulut. pas en convenir, mais il remna les épaules et baissa les yeux; je vis bien qu’il était de mon avis.
: Paris, 25 juin 1121.
I n’a. pas dépendu du duc, . ni de la duchesse de Simmern, que je n'aie été à Creutznach, car ils avaient demandé que j'y fisse un voyage, mais l'électeur, notre père, ne voulut pas le permettre, disant qu'il ne convenait pas qu’une jenne princesse non mariée, comme j'étais alors, fit des voyages et allât visiter des cours étrangères. Telle fut sa réponse; mais j'ai su que c'était surtout parce que la duchesse de Simmern
DE MADAME LA DUCHRSSR D'ORLÉANS. 391 menait une conduite trop peu régulière pour que je dusse aller la voir. Quand j'ai connu le duc de Simmera, il avait épousé depuis longtemps la princesse Marie d'Orange; il n'était donc pas à marier, Je l'ai aimé comme un cousin et un ami, mais je n'aurais eu aucune envie de l'épouser, car il pe me plaisait pas du tout; il était petit et laid; ce mariage aurait pu se faire cependant si la politique de la France n'avait fait prévaloir d'autres projets, J'étais alors bien en âge de me marier, car il y e quaranterois ans que le duc est mort; Dieu seit quand je dois le suivre; mais pourvu que Notre Seigueur protôge mes enfants, je suis tranquille.
Feu la princesse d'Espinoy était une femme fort originale; une nuit, un voleur pénétra dans son ap partement, et, la menaçant d'un poignard, il lui dit qu’il fallait qu’elle lui remit tout son argent ou qu'il allait la tuer. Elle n'hésite pas, elle lui saute au cou, le saisit par sa cravate, et le. serre si fort qu'il était au moment d'être étranglé; en même temps elle appelle ses gens; on lui ôte son poignard, on le conduit dans Les écuries et on #8 met à le battre : « Autant de coups qu'il vous plaira, dit-il, mais faites-moi grâce de la vie. » Elle lui fit donner en sa présences cent coups de bâton, et elle ordonna ensuite de Le lâcher et de le Jaisser aller ; il ne 86 Je fit pas dire deux
4 Julliet 1721.
Un prédicateur, à Rouen, déclamsa fortement coutre ceux qui vont à des noces et qui s'y divertissgnt ; quel