‹ Correspondance complète de Madame duchesse d'Orleans née Princesse Palatine, mère du regent;Chapitre 2 sur 32 · T° CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

T° CORRESPONDANCE

sens pas encore en disposition de pouvoir le voir; je suis encore trop en colère contre lui. » Il s’est écoulé encore quelques mois avant que le roi ait voulu le voir, mais le pauvre enfant m'a su beaucoup de gré d’avoir parlé pour lui; et mes propres enfants n’auraient pu m'être plus attachés qu'il ne l'était. Il était bien fait; mais sa figure, sans être cependant désagréable, n’était pas jolie : il louchait un peu.

18 octobre 1718.

Plût à Dieu que mon fils eût aussi peu de confiance en l'abbé Dubois que j'en ai moi-même ; ce qu’il y d’étonnant, c’est qu'il le connait mieux que qui que ce soit au monde, et que cependant il se fie à lui comme il fait, mais 1l en est ainsi de tous les gens de sa famille; il faut qu’ils fassent ce dont ils ont contracté l'habitude. Cet abbé a été son précepteur, mon fils . s’est accoutumé à tout lui dire, et les choses doivent continuer à marcher de la sorte.

19 octobre 1718,

La cour craignait horriblement le duc du Maine, d'abord à cause de la Maintenon, ensuite parce qu'il disait au roi du mal de tout le monde ; ceux qu’il avait promis de servir étaient ceux auxquels il jouait les plus mauvais tours. Le premier président de Mesmes n’a pas tort d’être l'ami du duc du Maine, qui lui a fait avoir sa place, et qui conserve encore toutes gès charges. On ne peut lui ôter celle de grand-maitre de V'artillerie sans faire tomber sa tôte à ses pieds.

DB MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 19 Paris, 20 octobre 1718.

Pour dire la vérité, il faut convenir que les femmes galantes sont plus amusantes que les femmes vertueuses, mais il faut moins s'y fier. La princesse de Siegen prétend que parce qu’elle ne fait aucun mystère des visites et des rapports qu’elle entretient avec le jeune Dornbetg, rien de mal ne se passe entre eux; cela s'appelle une finesse cousue de fil blanc. Toutes les coquettes prétendent que leurs amants se bornent à les admirer et qu’il n’y a-là que de la plaisanterie; mais c’est un jeu périlleux, et les femmes qui ont contracté l’habitude de la coquetterie trouvent difficile d'y renoncer.

Paris, 23 octobre 1718.

Il est facile de se rendre compte pourquoi mon fils est haï dans toute la France; la vieille, et le duc du Maine et sa femme, ainsi que tout.le parti espagnol, ont leurs agents qui vont de maison en maison, dépeignant mon fils comme un monstre, comme un empoisonneur, comme un voleur, tandis qu’il est le plus désintéressé des hommes et qu'il ne saurait faire de mal à un animal; mais ils ont leurs raisons pour agir ainsi; ces choses se voient de tout temps. En attendant, on répand contre lui des écrits atroces, et on l'injurie de la façon la plus mensongère-et la plus horrible !.

4 M. Capeñgue a publié des vers jusqu'alors inédits de Voltaire, alors très-jeune, contre le Régent, et enfouis dans la collection Maurepas, t. XIII.

De l'État sujet inutile, Plus que feu ton père imbéciles

| 28 oclobre 1718.

Il faut qu'on ait dispensé le fils de l'électeur de Bavière de fournir des preuves pour le faire évèque de Cologne et de Munster ; on sait bien que le roi Sobiesky

Plus que ton oncle détesté, Mauvais donneur de faux breuvage, Non, tu ne l'a jamais été ; Il faut pour cela du courage, Une épitaphe où était contenue uno allusion aux projets prêtés au duc sur la courenne de Philippe V fut faite d'avance :

Philippe est mort à la sourdine, I est descendu dans l'enfer; C'est pour enlever Proserpine, Ou pour détrôner Lucifer,

On connait les fameuses Philippiques de La Grange-Chancel. Elles sont divisées en quatre odes; le poête accuse sans ménagement le régent d’avoir empoisonné plusieurs membres de la famille royale, et d'inceste avec sa lle.

Nocher des ondes infernales, Prépare-loi, sans l'effrayer, A passer les ombres royales Que Philippe va 'euvoyer..…

I apostrophg en ces termes la duchesse de Berri :

Toi qui joins, au nœud qui vous lie, Des nœuds dont tu n'as pas d'effroi, Ni Messaline, ni Julie, Ne sont plus rien auprès de toi; De ton père amante et rivale, Avec une fureur égale, ‘Tu poursuis les mêmes plaisirs, Et toujours plus iosatiable, Quand le nombre même t'accable, Al n'assouvit point tes désirs,

La première édition des Philippiques vit le Jour en Hollande en 1723; il en existe plusieurs autres, notamment ceile imprimée à Paris, chez Didot, 1195, de 132 pages dont 65 pour les notes, et celle de Bordeaux, 1797. M. Pelgnot (Dictionnaire

était un simple gentilhomme polonais, et sa femme était fille de Darquin, qui a été capitaine des Suisses de feu Monsieur. On soupçonne fort un docteur italien, nommé Simoni, d’avoir fait tous les princes bavarois, savoir l'électeur et ses frères ct sœurs; on dit seulement à la cour qu'il a donné à l'électeur et à sa femme des drogues si fortifiantes que les enfan(s en sont survenus; à en juger par la physionomie, ils appartiennent au docteur.

Le maréchal de Villars était excessivement passionné pour un prince d'Eisenach ; il lui fit une déclaration d'amour; celui-ci n’entendit pas raillerie; il voulait faire donner des coups de bâton au maréchal,

Baudelot dit un jour des douceurs à M®* la douairière, qui était masquée et qu'il ne connaissait pas. Elle lui donna rendez-vous au Palais-Royal, il y vint, et, quand il la reconnut, il fut saisi d’effroi, elle faillit se rendre malade à force de rire,

29 oclobre 1718.

Monsieur aimait si fort le son des cloches qu'il venait exprès à Paris passer la nuit de la Toussaint, car toutes les cloches sonnent pendant cette nuit. Il n'ai. mait aucune autre musique, Il en riait lui-même, mais il convenait que cette sonnerie lui faisait un plaisir extrême. Je ne l'ai jamais laissé aller seul quelque part sans son ordre exprès.

des livres condamnés, 1806, t. 1, p. 209) a donné des extraits de ces odes. (Voir aussi son Précis historique de la maison d'Orléans, 1830, p. 48.) Elles ont été insérées, mais avec beau-

coup de fautes et de contre-sens, dans l'ouvrage de Mouifled'Argenville, Vie privée de Louis XV, 1112, 4 vol. in-12.

Monsieur a toujours fait le dévot. Les soldats disaient de lui à l'armée : 11 craint plus la poussière et le soleil que les coups de fusil. Et c'était bien vrai.

Le chevalier de Lorraine était un méchant homme. mais tous ses bons amis ne valaient pas mieux que lui. Ses dernières paroles ont été des infamies ; il a. perdu soudain toute connaissance, et il est mort une. heure après. Quelques années avant la mort de feu Monsieur, il m'avait demandé pardon.

80 octobre 1718.

M. le Duc et le prince (de Conti) ont travaillé avec. beaucoup de véhémence à la chute du duc du Maine. Mon fils ne pouvait s’y résoudre, jusqu'à ce qu'on lui eût fait voir si clairement toutes ses trahisons qu'il a bien compris qu'il serait lui-même la victime s’il ne prévenait pas ses ennemis.

147 novembre 1718.

Mon fils ne nie point qu’il soit indiscret et inconstant. Nous voyions dans une comédie Valère qui est fatigué de sa maîtresse ; il me dit : « Voilà comme je me suis très-souvent trouvé. » Il a très-vivement recommandé à milord Stanhope de parler au roi d’Angletérre en faveur de Votre Altesse (la princesse de Galles). N dit qu’il n’a pas de désir plus vif que de voir Votre Altesse rentrer dans les bonnes grâces de Sa Majesté, et qu’il ne laissera échapper nulle occasion pour y contribuer de son mieux; cer il est persuadé que ce qu’il y a de plus favorable pour les intérêts de Votre Altesse et pour ceux du roi, c’est de vivre ensemble en bonne harmonie, -

DE MADANE LA DUCRESSE D'ORLÉANS. 3

11 est certain que mon fils est à plaindre à carise de . sa femme, et, n'y eût-il que cette raison, je ne puis comprendre qu'il puisse si fort aimer l'abbé Dubois; car c’est cet abbé qui l'a persuadé de consentir à ce mariage et qui l’a plongé dans ce malheur. Mon fils voit sa femme tous les jours ; si elle est de bonne humeur, il reste longtemps avec elle; si elle est de mauvaise humeur, ce qui arrive souvent, il s'en va et ne dit rien.

Paris, 1er novembre 1718.

Mr° d'Orléans ne croit pas avoir sa pareille au monde sous le rapport de la beauté, de l'esprit et de toutes les perfections. Je la compare toujours à Narcisse, tant elle se regarde constamment dâns son miroir, Elle joint à son ambition un caractère fort vindicatif; elle ne pardonne ni à M'* de Valois, ni à la religieuse de Chelles, de n'avoir pas voulu épouser son neveu aux longues lèvres (Le fils du duc du Maine). Je lui pardonnerais tout cela, si elle n’était pas aussi fausse; par exemple, elle me flatte, et sous main elle fait tout pour exciter M*° de Berri contre moi; elle lui dit qu’elle croit peut-être que j'ai de l'attachement pour elle, mais que je ne m'en soucie e plus depuis que j'ai sa sœur avec moi.

2 norembre 1718,

Il est certain que M”* de Berri vitavec magnificence, mais elle le peut, car elle a six cent mille livres de revenu... Eke a pris Meudon pour son douaire au lieu d'Amboise.. Si elle avait eu auprès d'elle des gens bien intentionnés, qui auraient eu plus de souci

de l'honneur de leur princesse que de leurs propres intérêts, elle serait digne d'admiration, car d’elle- . même elle a de bons sentiments; mais, comme dit le proverbe, les mauvaises compagnies gâtent les bonnes mœurs.

à novembre 1718.

-.J'éprouve une douleur amère quand je pense à tout ce que M. Louvois a fait brûler dans le Palatinat; je crois qu’il brûle terriblement dans l'autre monde, car ilest mort si brusquement qu'il n’a pas eu le temps de se repentir. 11 a été empoisonné par son médecin, que l’on a ensuite empoisonné ‘ ; mais avant de mourir, il a fait l’aveu de son, crime, avec des détails si circonstanciés, qu'il n’y avait pas moyen d’en douter. Comme il était l’ami de la vieille, on a prétendu qu’il avait un transport de fièvre chaude : on voit ainsi, quand on examine bien les choses, la justice de Dieu en tout, et ordinairement on est en ce monde puni par où l’on a péché. L'électeur palatin s’est toute sa

* Nous lisons dans le Journal de Dangeau : « On a fait em- « prisonner un frotteur savoyard qu’on soupçonne avoir mis du «polson dans une aiguière, qui était dans la chambre de M. de « Louvois, dans laquelle il buvait souvent ; il y avait même bu « après son diner, le jour qu’il mourut. » Saint-Simon et divers autres écrivains de l'époque parlent de ces circonstances, et tous les médecins, un seul excepté, déclarérent qu'il y avait indication de poison; mais, d'après le témoignage du docteur Dionis, qui assista Louvois à ses derniers moments, et qui en parle avec grands détails dans son Traité des morts subites (1120), on ne saurait douter que le célèbre ministre n’alt succombé à une atfaque d'appoplexie pulmonaire ( voir la nouvelle édition de Dangeau, à la fin du tome IH).

DE NADANE LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 25 vie fait aimer à cause de son équité; mais les ministres ne se piquent pas d'être justes ; ils ne voient que leur propre intérêt ; ils le préfèrent à l'honneur et à la gloire de leur maître, et plus celui-ci est bon, plus les ministres sont insolents.

4 novembre 1718.

11 nest pas étonnant que le roi n'ait pas été affligé de la famine. D'abord il n’a rien vu, ensuite on lui a fait croire que les nouvelles qu'on répandait étaient fausses, et que ces bruits n'étaient pas vrais. La guenipe a agi de la sorte afin de gagner énormément d'argent ; elle a acheté du blé bon marché et l'a revendu extrémement cher. On avait recommandé à tout le monde de ne pas parler de la disette, afin de . ne pas causer au roi une peine mortelle.

Le roi aimait mon fils et mon petit-fils; mais il s’est peu soucié de mes petites-filles… I a sincèrement aimé feu Monsieur, et il avait raison, car un enfant ne saurait avoir pour ses parents une obéissance plus aveugle que n'était celle de Monsieur pour le roi. C'était de l'idolâtrie.

La Dauphine passait fortement pour aimer les femmes.

Mon fils dit qu’il prend toutes les précautions possibles; mais si Dieu a décidé qu'il devait passer par les mains de ses ennemis, il ne saurait l'en empêcher; il va donc de l'avant.

Il a trop de penchant pour les femmes; il ne le nie pas, et il convient qu'il a couché avec des femmes qu'il ne convaissait pas du tout.

LA a

26 CORRESPONDANCE 4 novembre 1718.

La guenipe voulait bien faire déclarer son maudit mariage, mais le roi n’a pas voulu y consentir"... Il y a longtemps qu'on l'a accusée d'aimer les femmes,

8 novembre 1718.

Le Dauphin n’aimait pas qu'on lui témoigaât beaucoup de respect; il aimait qu'on füt libre avec lui. 11 était plus partial que juste, comme le montre ce qu'il a fait au sujet de la régularisation du rang de la femme de mon fils. S’il l'avait voulu, il aurait eu le plus grand crédit du monde auprès du roi son père. Le roi lui avait offert, s’il voulait faire du bien à quelqu'un à la

4 Lemontey (Essai sur Le gouvernement de Louis XIV, 1820, p: 418) apprécie judicieusement ce mariage secret : « Mme de Maintenon ne put jamais parvenir à être déelarée après en avoir risé le moment de bien près par deux fois » (Saint-Simon, t. XX, P. 113). M. Th. Lavallée, dans son Hisloire de la maison de Saint-Cyr, démontre, autant qu'il est possible d'établir un fait si bien caché, que le mariage date des derniers mots de 1684. On sait que le curé de Versailles, François Hébert, fut nommé évêque d'Agen en remplacement. de Mascaron. On a toujours supposé que cet évéché fut le prix de la bénédiction nuptiale donnée par le-euré de Versailles à ses illustres paroissiens, Louis le Grand et la Scarron. Quoi qu'il en soit, Hébert avait laissé des Mémoires dont La Beaumelle connaissait l'existence, mais qui paraissent aujourd’hui perdus; l'intimité de l'auteur avec Mae de Maintenon leur donnerait sans doute del’intérét. Un courtisan, qui avait épousé une aventurière sans naissance et sans meurs, imagine qu'il donnerait au roi un exemple agréable et encourageant en publiant cette alliance. Il le fit bardiment ; le roi fut choqué de l'intention, Mme de Maintenon très-Llessée du parallèle, et une disgrâce complète füt-le prix de ce dévoucment maladroit.

cour, de prendre au trésor ce qu'il voudrait, et il avait donné l’ordre de lui compter tout ce qu'il demanderait. Mais le Dauphin lui répondit que cela lui donnerait trop d’embarras; il ne voulut pas se mêler des affaires publiques, de peur d'être obligé d'assister aux conseils secrets et de n’avoir pas le temps d'aller à la chasse‘. Quelques personnes ont pensé qu'il agissait ainsi par politique, pour ne pas donner au roi sujet de soupçonner qu'il était ambitieux ; moi, je suis pere suadée que ce n'était chez lui que paresse et indolence, afin. de mener la vie d’un fainéant et de n'avoir à se tracasser de rien ?.

9 novembre 1718.

Avant que le parlement ne se fût mis en vacance, ses membres ont eu une conférence avec mon fils; ils l'ont prié de leur rendre de bons offices auprès du roi et de permettre que leurs camarades fussent relchés; ils voulaient, s'ils étaient coupables, les punir euxmêmes. Mon fils a répondu qu'ils ne devaient pas douter qu'il ne conseillât toujours au roi d'user de clémence; que le roi se montrerait gracieux pour leur

4 « Le roi paya les dettes de Monseigneur qui allalent à cinquante mille livres, se chargea de payer ses bâtiments de Meuden, et, au lieu de quinze cents pistoles qu'il avait par mois, le mit à cinquante mille éeus. Pontchartrain, en habile homme, fit sa cour de cette affaire-là, et combla par ce présent un fils accoutumé à trembler devant son père, et que le père n'avait pas envie d'en désaccoutumer » (Saint-Simon, t. IV, p. 108).

2 Bossuet a dit en parlant de ce prince maussade : « Représentons-nous ee jeune prince que lea Grâces sembloient ellesmêmes avoir formé de leurs mains. »(Oraison funèbre de Marie- Thérèse d'Autriche). La fiction était un peu forte.

corps, s'il en était digne, et que, de plus, chacun d'eux pourrait en particulier avoir espoir en ses faveurs. Quant aux prisonniers, on les relâcherait lors- . que le moment serait venu.

Paris, 10 novembe 1718.

Lord Stairs est derechef frais et bien portant; sa femme voudrait beaucoup qu'il revint en Angleterre, car elle meurt ici de jalousie; son mari a une vive passion pour une jolie femme qu'on appelle M”*° Raymond?, et qui, en outre de sa gentillesse , est spirituelle, bien élevée, instruite; l'électeur de Bavière en a été fort épris. A son air modeste, on la prendrait pour une vestale, ce qu’elle n’est certes pas, à ce que dit la médisance, et à ce que pense M”* Stairs. Je n'ai pas encore vu celle-ci, car son mari n'a pas fait son entrée, et jusque-là les ambassadrices n'ont aucun . rang à la cour. Il n’est point exact que la femme d'un envoyé ait eu le tabouret en ma présence; la femme de l'envoyé de l’empereur ne l'a jamais eu, et même

4 John Dalrymple, comte de Stairs, mort en 1747, après avoir, comme militaire et comme diplomate , Joué un rôle distingué. 3 Nous trouvons dans le recueil Maurepas une chanson très vive sur cette dame, et une note qui nous apprend que son mari, bourgeois d'Angoulême, fut assassiné d'un coup de pistolet par le sieur Arnold, lieutenant-général de l'Angoumois. Volei un couplet que nous empruntons à une autre chanson : La maîtresse d'un électeur Profère ces paroles:

Je suis une femme d'honneur, Mais si quelque jeune enjbleur Me dit des fariboles, Peut-on lui refuser son cœur S'il a mille pistoles ?

il y a plus, c'est que toutes les dames de bonnes maisons qui peuvent diner avec moi, ne le peuvent plus aussitôt que leurs maris deviennent envoyés; mais les ambassadrices sont traitées comme les duchesses et placées au même rang; je les salue et elles peuvent s'asseoir devant moi. Ce qui a pu faire croire que Mue de Zachmann avait eu le tabouret, c'est que, lorsqu'il ÿ a jeu dans ma chambre et qu'il y vient des dames qui n'ont pas le tabouret, je leur dis, pour leur faire faveur : « Mesdames, soyez du jeu; » alors on leur avance un siége auprès de la table; mais, le jeu fini, elles se tiennent debont ; le jeu est de si peu de conséquence que mes femmes de chambre ellesmêmes pourraient s'asseoir.

Je n’ai de ma vie vu de plus belles dents que celles de notre religieuse de Chelles; ce sont comme des perles qu'on vient de tirer d'un écrin.

11 novembre 1718,

C'est par pure paresse que Mme d'Orléans ne dine pas avec nous à Paris; si elle mangeait avec moi, elle aurait à se contenter d’un tabouret, tandis que lorsqu’elle mange dans sa chambre, avec son fils et ses favorites, elle est couchée sur un canapé ou sur un grand fauteuil ; ce qu’elle trouve bien plus agréable. Selon moi, elle n’est pas du tout séduisante; ses mines ne me plaisent pas du tout, et sa démarche est toute vacillante. M= de Ratzenhausen appelle cela aller sur une oreille. Je ne sais pas si mon fils aime fort sa femme, mais elle fait de lui tout ce qu’elle veut. La populace et toutes les femmes de chambre aiment

M d'Orléans, mais autrement elle n'est pas fort aimée. Elle est inconstante dans ses amitiés.

Quand je suis venue en France, j'y ai vu des gens comme on n’en retrouvera plus dans beaucoup de siècles. C’étaient Lulli, pour la musique; Beauchamp, pour les ballets; Corneille et Racine, pour la tragédie; Molière, pour la comédie; la Chamelle et la Beauval, actrices; Baron, Lafleur, Torilière et Guérin, acteurs. Tous ces gens ont excellé dans leur genre.

: La Duclos ét la Raisin étaient également très-honnes ; la dernière avait beaucoup d'agrément. Son mari était excellent dans les rôles comiques. Il y avait aussi un bon arlequin et un excellent scaramouche. 11 y avait de bons acteurs à l'Opéra, Clédière, Pomereuil, Godenarche, Duménil, La Rochechouard, Mauvry, la Saint-Christophe, la Brigogne, la Beaucreux. Tout ce qu'on voit et entend maintenant n’approche pas de ceux-là. .

Ce que j'ai trouvé de plus joli dans la vie de Beauvernois, c'est sa réponse au prince de Vaudemont. S'étant enfui d'ici, et étant arrivé à Bruxelles, il s'y faisait passer pour un prince de Lorraine. M. de Vaudemont le fit venir, et lui dit en le voyant : « Je conmais tous les princes de Lorraine, mais je ne vous connais pas. — Je vous assure, Monsieur, répondit Beauvernois, que je suis prince de Lorraine, tout comme vous. »

A M. DE HARLINGe 14 novembre 1118.

Alhéroni est un mauvais drôle qui ne cherche qu'à

mettre du désordre partout. 11 vaudrait. mieux qu’il fût resté, comme son père, un garçon jardinier, ët qu'il vendit des choux et des herbes plutôt que de soulever toutes les puissances de la chrétienté, l’une contre l’autre, comme il le fait à présent. Certes, on peut bien dire de lui que c’est de la mauvaise herbe.

M. Law est digne d'éloge, à cause de ses talents; mais il faut avouer qu'il est détesté en ce pays. Mon fils est charmé de son habileté en affaires. Mon fils est comme toutes les personnes de sa famille; il faut que les choses auxquelles ils ont été habituées dès leur jeunesse aillent leur train ordinaire: voilà pourquoi il ne peut se séparer de l'abbé Dubois, «ont il connaît cependant toute la fourberie. Cet abbé a voulu me persuader à moi-même que le mariage de mon fils était très-avantageux pour luj. J'ai répondu : < L'honneur, qui est-ce qui pent le réparer? » La Maintenon lui avait en secret fait de grandes promesses, ainsi qu'à mon fils; mais, grâce à Dieu, elle n’a tenu parole ni à l’un ni à l’autre.

17 novembre 1718.

Ce n’est nullement à son mérite que ce scélérat ‘d’Albéroni a dû sa fortune ; l’histoire est un peu sale; mais comme elle est plaisante et comme elle vous fera rire, je vais vous la raconter exactement. Dans le temps que M. de Vendôme commandait l’armée en Italie, le duc de Parme envoya auprès de lui l'évêque de sa résidence pour traiter avec lui. M. de Vendôme‘

4 M. de Laborde, Palais-Mazarin, p. 814, observe que Saint- Simon abuse de la sévérité et du talent de bien écrire, en traçant

avait beaucpup de bonnes qualités, mais elles étaient mêlées de défauts, comme chez la plupart des gens. Il en avait deux énormes : c'étaient ses débauches avec des hommes, et son horrible et dégoûtante saleté; il n'a jamais donné à l'armée audience que sur sa chaise percée. Aussi ne fit-il pas plus de façon avec l’évêque de Parme qu'avec tous les autres grands officiers. L'évêque vint avec un grand train de clergé; il fut introduit dans la chambre du duc de Vendôme, et le trouva sur son beau trône. On donna une chaise à l'évêque, afin qu'il pût parler avec lui. L'évêque vit que le visage de M. de Vendôme était très-bourgeonrk, et il dit : « Il me semble, Monsieur, que vous êtes échauffé ; il faut que l'air de ce pays-ci ne soit pas bon. » M. de Vendôme répondit : « C'est bien pis à mon corps qu’à mon visage. Voyez. » En même temps il se lève, et montre son derrière au bon évéque. Celui-ci se.dispose aussitôt à s’en aller, en dile portrait de ce grand général. Cheulieu, Ea Fare, La Bruyère et autres contemporains font allusion aux travers bonteux des deux frères. On appelait l'hôtel Vendôme l’d/el Sodome (Brienne, Mémoires, t. 11, p. 295). Les recueils de chansons sont remplis de vers faisant allusion à la bravoure, aux vices, à la saleté du duc ; nous mentionnerons seulement celle qui commence par :

Qu'on prépare sur nos musettes Pour Vendosme des chansonnltes, M. Morel (Quinze ans du règne de Louis XIV,t.1, p. 241) a tracé un portrait bien fait de Vendôme, « mélange de crapule et de grandeur ; il y avait en lui du César et du Vitellius, »

Quant à l'anecdote ci-dessus, Madame la raconte aussi dans une lettre adressée à la princesse de Galles; nous ne reprodul- Fons pas ce nouveau récit,

sant : « Je vois bien, Monsieur, que je ne suis pas propre à traiter avec vous. Vos manières et votre rang ne s'accordent pas ensemble ; mais je vous enverrai un de mes aumôniers qui sera bien votre fait. » Et il lui envoya Albéroni. Celui-ci fut introduit chez le duc de Vendôme, au moment il se torchait le derrière. Aussitôt il accourt, se jette à genoux, et s’écrie : « Ah! quel cul d'ange! » Cela charma le duc de Vendôme au point qu'il le voulut garder toujours auprès de lui, et qu'il en fit son favori. Albéroni trahit son maître le duc de Parme pour le duc de Vendôme; puis quand M. de Vendôme fut en Espagne, il le sacrifia à la princesse des Ursins, et trahit celle-ci auprès de la reine d’Espagne. Voilà comme cet honnète homme a fait sa fortune. Ce que je viens de raconter a été tout son mérite et le seul fondement de son élévation‘, 18 novembre 1118,

J'ai obéi à feu Monsieur en ne l'importunant plus de mes embrassements, et j'ai vécu avec lui avec beaucoup de respect et de soumission.

La première Dauphine parlait bien l'italien; elle parlait le patois des paysans de la Bavière. Au come mencement, Jorsqu'elle parlait vite avec Bessola, je ne pouvais comprendre un seul mot.

La vieille était extrêmement redoutée à la cour;

4 Tout ceci se retrouve dans les Mémoires de Duclos. Saint- Simon, qui raconte les mêmes détails, t. IX, p. 40, expose comment Albéroni se rendit çher au duc de Vendôme en l'amusant

par des contes orduriers , et en lui faisant préparer des soupes au fromage et des ragoûts que le duc trouvait excellents.

on aurait mieux aimé offenser Dieu qu'elle. Ses amants lui disaient autrefois qu’on voyait bien qu’elle n’avait pas couéhé seule, car elle avait les yeux battus et était fatignéb.

Mon fils n’est pas beau et ne.se pique pas de l'être; ila une vilaine démarche; mais lorsqu'il danse, il sait se tenir de bonme grâce, et il ne danse pas mal.

M= d'Orléans se pique d’être dévote, mais elle ne considère pas que mentir et tromper sont des œuvres du diable et non de Notre-Seigneur Dieu. L'ambition, l'orgueil et l’amour-propre l'ont complétement gâtée; je crains que tout cela ne finisse mal; afin de vive en paix, je fais comme si je ne savais rien. ]l est impossible de trouver une personne plus paresseuse qu’elle; elle en convient elle-même, mais elle ne se corrige pas.

Paris, 24 novembrè 1718.

Je vous prie, si vous pouvez me procurer un plan d'Heïdelberg, de le faire coller sur toile poûr qu'il ne se déchire pas et de me l'envoyer. Je vous en rembourserai volontiers la valeur. :

Nous savons maintenant qu'il n’y a rien de vrai dans la nouvelle que le prince Eugène était mort empoisonné, et comme on passe à Paris d’une extrémité à l'autre, on affirme maintenant qu'il va se marier.

Ms de Quadt a été ma première gouvernante et celle de mon frère; elle était déjà vieille : elle voulat une fois me donner le fouet, car j'étais un peu volontaire dans mon enfance; mais je me débattis si fort

et je lui donmai avec mes jeunes pieds tant de coups dans son vieux ventre qu’elle tomba tout de son long avec moi et faillit se tuer. Depuis elle ne voulut plus rester avec moi; on me donna alors pour gouvernante Mæ d'Offen, qui, depuis, a épousé à Hanovre M. Harting.

Chez les méchantes gens comme Louvois, tout n’est que vice et perfidie. On croit généralement en ce pays que Louvois, la Montespan et la vieille (Maintenon) encore vivante, avaient tous trois appris Y'art de la Brinviliers; cette dernière le connaît parfaitement. Dieu veuille qu'il périsse avec eux. Cette mode est venue aussi à la cour de Berlin, car l'électeur et son frère ont été empoisonnés; le plus jeune est mort tout de suite, et lorsqu'on l'a ouvert, on a trouvé de la poudre de diamant dans ses entrailles.

25 novembre 1118.

Ms d'Orléans ne se couche pas tard; elle est telle. ment paresseuse qu'elle ne saurait rester au lit asscs longtemps; elle ne lit pas; ses femmes de chambré lui font la lecture, surtout lorsqu'elle a sa migraine ; elle fait lire pour s'endormir. Elle va souvent au salut aux Quinze-Vingts, et ses femmes de chambre vont répétant qu’elle est une sainte et qu’elle a de grands chagrins, parce que mon fils a des maîtresses. Cela attendrit le peuple, et la fait passer pour la meilleure et la plus estimable des femmes. Au fait, elle est pleine d'artifice comme son frère aîné (le duc du Maine).

M. le Dué est fort poli, c’est vrai; mais il est inca-

pable de s'occuper sérieusement d'affaires : d’abord il est fort ignorant, ensuite il n'aime pas à s'appliquer, enfin il n'a pas de patience; il est donc dépourvu des diverses qualités qu’exigent les affaires. IL est fort épris de M=- de Prie, qui a déjà, pour ce motif, reçu quelques coups de bâton de son mari, mais cela ne fait rien. |

Mon fils n’a pas tenu la parole qu’il m'avait donnée; il a été au bal, quoiqu'il n’en convienne pas. Lorsqu’il n'avait rien à faire, il a fait orner un petit cabinet de Ms d'Orléans avec des sujets d'un petit roman pastoral qu’on appelle Daphnis et Chloé, et il les a gravés sur cuivre‘.

4 Ce fut en 1714 que le duc d'Orléans ft ces dessins, au nombre de vingt-huit; ils furent gravés par l'habile Benolt Audran, et Hs parurent en 1718, accompagnant la traduction faite par Amyot du célèbre roman de Longus. L'intention du prince était que ce livre fût tiré à petit nombre ; mais, ainsi que le remarque M. Nodier, « on sait comment les grands seigneurs suivent les « volontés des princes et comment les imprimeurs exécutent les < ordres des grands seigneurs qui font imprimer, C'est un vo- « lume assez commun. »

A la vente des livres de M. de Pixérécourt, en 1829, il s'est trouvé (n° 1171) un exemplaire renfermant, entre autres objets

précieux, un dessin à la plume de la main du Régent et un feuillet autographe contenant le premier projet des gravures qu'il voulait ajouter à cette édition, et qu'il n'a pas exécutées toutes. Ce volume unique a été adjugé au prix modique de 262 francs.

Le due s'occupait aussi de peinture. 11 ft un portrait de la duchesse de Berri avant son mariage. Il l'avait peinte, dit Mec de Caylus, sans beaucoup de draperies, ce qui fut trop envenimé.

Les planches, gravées par Audran, ont reparu, après avoir été retouchées, dans une édition nouvelle de 1745,

Ces

A M. DE BEAUSOBRE, CAPITAINE AU RÉGIMENT SUISSE DE COURTEN, A MORGES EN SUISSE ‘.

26 novembre 1118.

Je vous suis bien obligée du compliment que vous me faites sur ma fête et des vœux que vous renouvelez pour ma conservation; je vous prie aussi d'être bien persuadé de l'estime que j'ai pour vous, et que je suis, monsieur de Beausobre, votre bien bonne amie. °

5 décembre 1718.

Le roi, feu Monsieur, Mr le Dauphin et M. le duc de Berri étaient de grands mangeurs*. J'ai vu souvent le roi manger quatre pleines assiettes de soupes diverses, un faisan entier, une perdrix, une grande assiette de salade, deux grandes tranches de jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette de pâtisserie, et puis encore du fruit et des œufs durs. Le roi et feu Monsieur aimaient beaucoup les œufs durs.

1 Cette lettre, de même que celle en date du 15 septembre 1715, que nous avons publiée ci-dessus, se trouve dans la collection de M. le docteur 3.-F. Payen.

La dissertation de M. Paul Lacroix, que nous avons déjà citée, donne des extraits du Journal des médecins de Louls XIV, extraits qui montrent souvent le roi incommodé par suite d’excès de nourriture, « affecté d'une tension de ventre pour avoir trop mangé de fruits. » Quand on connaît son menu, tel que leretrace Madame, on ne s'étonne pas qu'il eût souvent recours aux purgations et aux lavements qui excitalent davantage cette invincible faim, capable de surpasser les exploits gastronomiques da Gargantua. Saint-Simon rapporte qu’à l'ouverture du corps de Louis XIV, « on lui trouva la capacité de l'estomac et des intestins double au moins des hommes de sa tuille. »

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