CORRESPONDANCE * : 6 décmbre
Les frères-et sœurs de M"* d'Orléans ont dit ce printemps que l'on avait, à mon insu et à celui de mon fils, donné du contre-poison à M°* d'Orléans, et qu’autrement elle serait morte. Je ne veux me mêler en rien de ce qui regarde M®: d'Orléans, mais j'ai eu la consolation de dire un peu à Mw° du Maine ma façon de voir, je lui ai dit : « Ma nièce (car c’est ainsi que je l'appelle), je vous prie de me dire qui vous a dit que: Mne d'Orléans avait pris du contre-poison à notre insu. C’est la plus grande fausseté du monde, et vous pouvez k dire de ma part à tous ceux: qui vous l'ont dit. » EHe devint rouge comme du feu et dit : « H n’est pas vrai que j'en ai parké. » Je répondis : « Jen suis bien aise; ce serait bien infâme à vous si vous teniez de pareils propos, et vous ne devriez pas souffrir qu'ont vous donne de tels paquets. » Elle s’en alla bien vite aussitôt que je lui eus parké ainsi.
9 décembre 1713.
. Toute ma vie, et depuis ma première jeunesse, je me suis trouvée si laide que je n’ai jamais été tentée de faire beaucoup de parure; les bijoux et la toilette ne font qu’attirer les yeux sur les gens qui les portent. IL était heureux que je fusse de cette humeur, car feu Monsieur, què aimait extrêmement la parure, aurait eu mille querelles avec moi, pour savoir qui porterait les diamanis les plus beaux. Jamais on ne m'a parée sans que lui-même n'ordonnât ma toileite entière; il me mettait lnimême le rouge sur les joues.
Le grand Goerz que j'ai vu ici a l’air poli, mais il a
une physionomie qui ne prévient pas en sa faveur; je De crois pas qu'il meure d’une belle fin.
9 décembre 1118.
Mon fils s'est vu obligé de faire arrêter l'ambassedeur d'Espague, le prince de Cellamare ', parce qu'on a trouvé sur son courrier, qui était l'abbé Porto-Carrero et qui a été arrêté, des lettres de cet ambassadeur qui ont fait découvrir une conspiration contre le roi et contre mon fils. On a fait arrêter l'ambassadeur par deux conseillers d'État,
Paris, {1 décembre 1718.
Je m'empresse de vous dire à quel point je suis inquiète et agitée au sujet d'une affreuse manigance qu’on vient de découvrir et qui était dirigée gontre mon fils. Un banquier anglais, ou soi-disant tel, se rendant en Espagne, on a donné avis à mon fils qu'il convenait de l'arrêter; on a couru après lui et on l’a saisi à Poitiers; il avait des dépêches secrètes de l'ambassadeur espagnol à Paris; vous pouvez croire qu'on les a saisies aussi, l'ambassadeur mandait à Albéroni qu’il fallait bien se garder de se mettre d'accord avec mon fils, parce qu'aussitôt qu’un traité serait signé, il empoisonnerait le petit roi; cet ambassadeur ajoutait qu’il donnerait à mon fils trop de besogne pour qu'il pôt songer à la guerre, ajoutant qu’il travaillait à
* 4 Le tome II des Mémoires de la Régence, par le chevalier de Piosseins, renferme de nombreux documents officiels sur celte affaire, connue sous le nom de conjuration de Cellamare, Voir
aussi Lemontey, Histoire de la Régence, Paris, su 3 vol. in-8, 1. Il, p. 399 et suiv.
amener plusieurs provinces à se révolter, que leur parti était puissant à Paris, qu'il n’y avait qu'à envoyer de l'argent sans lépargner. Je crois bien que le frère de ma belle-fille, le boiteux (Le duc du Maine), se trouvera dans cette affaire. L'ambassadeur a été interrogé par deux conseillers d’État; il est convenu en riant qu’il avait écrit ces lettres afin d’écarter les maux de la guerre, et avait voulu faire peur à mon fils. Quand on lui a demandé pourquoi il disait de telles horreurs du régent, il a répondu qu'il devait convenir qu'il y avait bien un peu de poison dans cette correspondance, mais que du poison était nécessaire pour composer le contre-poison. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que le beau-père du fils de Mn° de Dangeau, le maréchal de Noailles, second gouverneur de mon fils, est impliqué dans ce complot; cela vient de ce qu’il est parent de ce diable incarné, la princesse des Ursins, qui pour suivra mon pauvre fils jusqu’à sa mort, et le seul motif de sa haine, c’est qu’il l’a trouvée trop vieille pour vouloir être son amoureux. |
La princesse de Galles m'écrit que le duc de Saxe- Zeitz est mort ; ce n’est pas une grande perte; il était livré aux plus affreuses débauches, s'imaginant peutêtre par là qu’il se conformait à la mode.
1 L'histoire ne dit pas jusqu'à quel point cette assertion est exacte. Mne des Ursins avait « des mœurs à l'escarpolette, » selon l'étrange expression de Louville, mais elle était d’une vingtaine d'années plus âgée que le due d'Orléans. À soixante ans et plus, elle avait encore des amants. « La galanterie et l'entétement de ea personne fut en elle la foiblesse dominante et surnageante à tout, jusque dans sa dernière vieillesse » (Saint: Simon).
DE MADANE LA LUCRESSE D'ORLÉANS. At Paris, 13 décembre 1118.
11 faut que M®* des Ursins soit un vrai diable pour exciter contre mon fils M. de Pompadour; quoiqu'il ne soit pas un grand personnage, sa femme est fille du duc de Noailles, qui a été gouverneur de mon fils, et M® de Pompadour elle-même était gouvernante du petit due d'Alençon, l'enfant du due de Berri. Je connais bien l'abbé Brigau; Mme de Ventadour l’a tenu avec le premier Dauphin sur les fonts de baptême où il a reçu le nom de Philippe. Il a de l'esprit, mais c'est un drôle d'intrigant et un vaurien; il a longtemps fait le dévot et il voulait se faire père de l'Oratoire. Il s'est ensuite fatigué de cette vie, et il s’est fait entremetteur (Kupler), il a attiré auprès de lui de jeunes filles qu’il vendait en secret, puis il est devenu le factotum de M=e du Maine dont il a été serviteur, et il a pris part à tous les libelles, vers et chansons, dirigés contre mon fils... Mme d'Orléans a un grand crédit sur l’esprit de mon fils; il a vivement aimé tous ses enfants, mais par-dessus tout sa fille aînée. Lorsqu'elle était encore toute petite, elle fut extrêmement malade et abandonnée de tous les médecins. Mon fils, désolé de voir mourir cette enfant, entreprit de la guérir; il la traita lui-même et si bien qu'il la sauva; depuis il a eu plus d'affection pour elle que pour ses autres enfants. Quant à sa femme, on peut dire qu’il aime toutes les femmes avec lesquelles il a couché; car, soit dit entre nous, ce n’est pas un homme à la mode, mais un vrai fou. à l'égard des femmes.
L'abbé Dubois est le plus insinuant de tous les
hommes, et cela lui assure un grand empire surtout sur un homme qu'il a dirigé dès l'enfance.
15 décembre 1718.
Il est vrai que j'ai présenté au roi le prince de Dourlach; il est vrai que j'ai failli épouser son frère; mais il n’est pas vrai du tout qu’il fût de mon goût, c’est le plus grand mensonge qu’il y ait au monde : le bon sire était trop affecté et trop peu agréable pour avoir pu me plaire.
J'ai entendu parler du ridicule sérail qu'entretient le margrave de Dourlach. D'après ce que j'apprends des princes et des seigneurs de l'Allemagne, il paraît qu’ils sont tous aussi fous que s'ils sortaient de petites maisons. J'en ai vraiment de la honte.
Paris, 16 décembre 1718.
Deux Allemands sont impliqués dans l’affaire du duc du Maine, il y en a un qui m'a causé bien de l’étonnement, le brigadier Sandrasky, qui était tous les jours avec moi et en faveur duquel j'ai souvent parlé, parce que son père avait servi mon frère et avait été commandant à Frankenthal ; il est mort cette année. L'autre est le comte de Schlieben, qui n’a qu'un bras. Je n'ai pas été surprise de celui-ci, qui était l'ami et le serviteur de Mme des Ursins, et je savais aussi comment il avait perdu son bras. On l’a arrêté à Lyon. Sandrasky était encore avant-hier à ma toilette; il avait mauvaise mine. Je lui demandai : « Qui est-ce qui vous donne ainsi un air tout troublé? » 11 me répondit : «Je suis malade tant j'ai de souci; j'aime beaucoup ma
DE MADAME LA LUCHESSE D'ORLÉANS. # femme qui est une Anglaise; elle m'aime aussi, mais nous n’avons Ps les moyens de soutenir un ménage; il faut qu’elle se retire dans un couvent; cela me préoccupe tellement que j'en suis malade. » Je fus vraiment affligée de ce qu'il me disait, et je formal le projet de parler pour lui à mon fils.
28 décembre 1718.
Si l'abbé Dubois en était à son premier mensonge, il serait mort depuis longtemps; il est passé maitre dans l’art de mentir, surtout lorsque c’est pour son avantage personnel; si j'écrivais là-dessus tout ce que je sais, ce serait une longue litanie. C'est lui qui a clandestinement fait savoir au roi ce qu'il fallait dire et faire à l'époque du mariage de mon fils, pour amener la chose à une conclusion; il a aussi eu pour cela des conférences secrètes avec la Maintenon.
Tout ce que j'ai pour vivre dépend du roi et de mon fils; mon douaire n’est rien. Quant à ce qui m'était dû pour mes pensions, je n'ai été payée qu'après la mort du roi; on me devait trois cent mille francs...
Feu la Dauphine de Bavière me disait : « Ma pauvre chère maman (c'est ainsi qu’elle m’appelait), où prendstu toutes les sottises que tu fais? »
23 décembre 1718.
Mae de Fiennes, qui a été dans sa première jeunesse auprès de la reine (Anne d'Autriche), disait à feu Monsieur : « La reine votre mère était une sotte femme; Dieu veuille avoir son âme. » Ma tante, l’abbesse de Maubuisson, m'a raconté que la reine Marie avait au-
près d’elle un homme que l’on appelait le raccommodeur du visage de la reine; la reine et joutes ses dames et demoiselles, jusqu'aux plus vieilles, étaient toutes fardées de ronge et de blanc.
Le roi était bien bâti: il avait de belles jambes, de jolis pieds, une figure agréable et toute naturelle, sans la moindre affectation, une voix charmante, ni trop forte ni trop faible. On trouverait difficilement son pareil; il est resté agréable jusqu’à sa mort. Mes dames, qui l’ont vu après sa mort, m'ont dit qu’il ne lui rostait rien alors qui pût le faire reconnaitre.
21 décembre 1718.
Mne d'Orléans a une vraie et une fausse migraine; mon fils et moi, nous l’avons souvent plaisantée à cet égard lorsqu'elle se met à se plaindre, On voit chez elle plus d’attachement pour son frère que pour ses enfants. Son frère aîné lui a mis dans la tête qu’elle devait être régente et, comme elle est très-ambitieuse, elle ne peut et ne veut plus dès lors aimer un autre que lui,
Paris, 21 décembre 1718,
On peut saisir le fil de toute la conspiration en lisant les lettres de Cellamare qui ont été imprimées. L'abbé Brigau commence aussi à jaser joliment. Tout cela me cause tant d'inquiétude que je ne dors que par suite de mon accablement. J'ai le cœur toujours brisé; mon fils ne se préoccupe absolument de rien. Je l'ai supplié, pour l’amour de Dieu, de ne pas courir la nuit en voiture ; il m'a fait de belles promesses, mais il ne les tiendra pas plus qu’il ne l’a fait la première fois.
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 45 Paris, 29 décembre 1118.
Je suis tellement troublée que la main me tremble : mon fils est venu me dire qu'il avait été obligé de se décider à faire arrêter son beau-frère, le duc du Maine et la duchesse. Ils sont les chefs de l’affreux complot espagnol; tout a été découvert ; on a saisi des pièces de la main de l'ambassadeur d'Espagne, et les gens arrêtés ont tout avoué; on a fait arrêter la duchesse, comme princesse du sang, par un des quatre capitaines des gardes, et son mari, qui était à la campagne, par un lieutenant. Cela fait une grande différence entre eux : la duchesse a été envoyée à Dijon‘, et son mari à Doulens, qui est une peute citadelle, Tous ceux de leurs gens qui étaient du complot ont été mis à la Bastille.
Mwe d'Orléans est fort troublée, mais beaucoup plus raisonnable que Mr: la Duchesse; elle dit que puisque son mari a adopté à l'égard de son beau-frère des mesures aussi rigoureuses, il fallait qu'il eût de bien fortes raisons.
1 Le régent conçut l’adroite combinaison de donner pour gedlier à la duchesse du Maine son neveu, le duc de Bourbon. D’une pert, on la croirait bien coupable, puisque sa propre famille consentait à sa punition; de l'autre, on avilirait le duc et on lui ôterait cette puissance de l'opinion qui, un jour peut-être, en eût fait un rival dangereux. Après quelques diflicultés de forme, le due consentit à uns mesure qui flattait la haine qu'il nourrissait contre sa tante, haine qui avait pour cause un procès entre la duchesse et la maison de Condé pour le partage de la succession du dernier prince de Condé. Le duc de Bourbon était gouverneur de la Bourgogne, ce qui fit cholsir la ville de Dijon pour séjour forcé de la duchesse.
Il y a parmi le clergé la plus grande discorde : tous les évêques sont désunis : les uns sont pour le pape et pour ia doctrine des jésuites; les autres appuient les opinions des jansénistes. Je voudrais que les uns et les autres euBsent souci de vivre chrétiennement et de bien mourir, laissant les disputes à œux qui les trouvent de leur goût. Je ne me préoccupe ni de l’un ni de l'autre parti.
20 désembre. 1718.
On ne peut arrêter les cardinaux, mais on peut les exiler. Le cardinal de Polignac a donc reçu l'ordre de se retirer dans une de ses abbayes et d’yrester. L'amour lui a fait tourner la tête. Il était autrefois le bon ami de mon fils; mais il avait changé depuis qu'il s'était attaché à cette grenouille (la duchesse du Maine). Magny n’est pas encore arrêté; il se cache de couvent ‘en couvent; il est longtenips resté avec les jésuites.
er janvier 1719.
On a intercepté une lettre d’Albéroni, écrite au bâtard boiteux, et dans laquelle il dit : « Dès qu'on déclarera la guerre en France, mettez le feu à toutes les mines. » Ce qui me fait bondir d’impatience, c'est que Me d'Orléans et M% la Princesse veulent encore faire croire que le duc et la duchesse du Maine sont entièrement innocents, quoique leur crime se montre de plus en plus au grand jour. Mme la Princesse vint me prier de parler pour sa fille, afin qu’on lui envoyät ses gens, ses dames d'honneur, sa femme de chambre et son chirurgien. Je me mis à rire et je dis : « Mlle de Launay est une des plus dangereuses intrigantes qui
aient conduit toute cette affaire. » Me la Princesserépondit : « Elle est à la Bastille. » Je dis: « Je le sais, et elle l'a bien mérité. » Cela a fortement offensé Me la Princesse.
8 janvier 1719.
On assure que la duchesse du Maine a engagé de toutes ses forces son mari à s'enfuir; mais qu'il a répondu que, puisque ni lui ni elle n'avaient rien éerit deleur propre main, on ne pourrait rien prouver contre eux, et qu’en s’évadant, ils paraîtraient coupables. Ils n'ont pas pensé que M. de Pompadour à pur dire tout ce qu'il fahait pour les faire arrêter.
Dès qu’on arrêté Sehtieben, if a dit: « Si M. le régent n’a point pitié de moi, je suis perdu. » Schlieben a été longtemps à la cour d'Espagne, où il a joui de la faveur de la princesse des Ursins. Il a de l'esprit, sat bien jaser, et est un excellent espion pour une pareille deme. Ceux qui l'avaient arrêté ke conduisirent par la diligence à Paris sans faire semblant de rien. Arrivé à Paris, la diligence fut menée à la Bastille ; les autres voyageurs, ne sachant pas pourquoi, puisqu'on ne leur avait rien dit de Schlieben, crurent mourir de peur, et s’attendirent à être tous enfermés; aussi, lorsqu'on les fit sortir, ils furent bien contents. Sandraski a peu d'esprit; c’est un Silésien. 1l a épousé une Anglaise, dont fl a dissipé tout le bien; c'était um grand joueur.
Paris, 5 janvier 1719.
Je vous ai mandé que le duc et la duchesse du Maine
étaient les meneurs du complet; on a depuis trouvé
la preuve de la culpabilité du duc; c'est une lettre que lui écrivait Albéroni et où se trouvent ces mots : « Dès que la guerre sera déclarée, mettez le feu à toutes vos mines. » Il n'y a rien de plus clair. Ce sont de grands misérables. On vient de m’annoncer une nouvelle qui m'afflige fort, que le roi de Suède avait péri dans une tempête‘. Je m’en consolerais, si mon cousin, le prince héréditaire de Hesse-Cassel, lui succédait.
6 janvier 1719.
Quoique la trahison soit découverte, tous les traîtres ne sont pas encore découverts. Mon fils a dit en plaisantant : « Je tiens la tête et la queue de ce monstre, mais je ne tiens pas encore le corps. » Je n'ai pas de peine à comprendre pourquoi des marchands ont écrit que mon fils devait être arrêté ; c'était en effet le projet des conspirateurs , et il devait s'effectuer deux jours après celui où tout a été découvert; c'est ce que des gens de leur parti avaient mandé en Angleterre.
Paris, 6 janvier 1719.
Il était temps que la trahison de l'ambassadeur d’Espagne* füt mise au jour. Un valet de l’abbé Portocarero avait un mauvais cheval, et ne put suivre son maitre ; il resta en arrière de deux relais, et rencontra le courrier ordinaire de Poitiers. Le valet demanda à
1 Cette nouvelle était fausse.
Voir dans les Mémoires de Saint-Simon, t. XXXII, de longs détails sur cette affaire ; l'ambassadeur fut conduit à la frontière; le roi d'Espagne, pour lui témoigner sa satisfaction , le nomma vice-roi de Navarre.
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 4 celui-ci : « Quelle nouvelle? » Le postillon répondit : «Je n’en sais point, sinon qu'on a arrêté à Poitiers un Anglais banqueroutier, et un abbé espagnol qui portait un paquet. » Quand le valet entend cela, il prend un cheval frais, et, au lieu de suivre son maitre, il revient le plus vite qu'il peut à Paris. Il y mit tant de hâte, qu'il en a été malade à la mort; il devança de douze heures le courrier de mon fils; il eut donc le temps d’avertir le prince de Cellamare douze heures avant qu'il ne fût arrêté, ce qui laissa à l'ambassadeur le temps de brûler Les lettres et autres papiers les plus importants. Les ennemis de mon fils prétendent partout que c’est la dernière bagatelle du monde; mais je ne puis comprendre comment on peut regarder comme une bagatelle, qu'un ambassadeur cherche à soulever tout le royaume et tous les parlements contre mon fils, et médite le projet de l’assassiner, lui, son fils et sa fille; on ne voulait laisser vivre que moi seule.
Paris, 1 janvier 1719,
Le duc et la duchesse du Maine ont écrit de tous côtés pour se justilier : il y a tant de fausseté et de stélératesse dans tout ce qu'ils ont imaginé, que je ne puis en supporter l’idée. On ne s'imagine pas les libelles qu'ils ont répandus dans les provinces contre mon pauvre fils ; ifs en ont envoyé aussi à l'étranger.
4 La duchesse du Maine écrivait ou faisait écrire des pamphlets, on les envoyait en Espagne. Je trouve dans une dépêche d’Albéron! : « La reine a fort agréé la satire que vous savez; Leurs Mojestés s'en sont dixerties deux jours entiers; 25 mal 1718 » (Capeñgue).
se CORRESPONDANCE Paris, 8 janvier 1719.
Un'nouveau malheur est survenu : le château de Lunéville est entièrement brûlé, avec tout le mobilier. C'est le 3 de ce mois que c’est arrivé; tout le gardemeuble a été consumé. On a voulu sauver les archives ét les papiers; mais cent personnes ont péri. La chapelle, qui venait d’être rebâtie et qui était magnifique, est réduite en cendres. On évalue la perte de 15 à 20 millions. On a emporté les enfants en chemise. Ma fille s’était mise dans urre chaise, les jambes nues; mais les porteurs tremblaient si fort qu'ils ne pouvaient avancer; ma pauvre fille a donc été forcée de traverser tout le jardin, pieds nus, dans la neige, qui était haute de deux pouces. Vous pensez quelles ont été ses angoisses, jusqu’à ce qu’elle a su que ses chers enfants étaient retrouvés. .
Je vous envoie le manifeste de Ia déclaration dé guerre à l'Espagne et la copie d'une lettre que l'ambassadeur adressait au nonce; il n'y a pas une ligne qui ne soit une atrocité et un mensonge.
10 janvier 1719.
On a voulu arrêter à Pampelune le duc de Saint- Aignan, mais il a changé de vêtements avec sa femme et il s’est sauvé. Lorsqu'on a arrêté le duc du Maine, il a dit: «Je ne suis pas inquiet, car je reviendrai bientôt, puisque mon innocence ne peut tarder à être reconnue; mais je ne réponds que de moi et non de ma femme. » Celle-ci pensait bien ne pas revenir de sitôt. Mme d'Orléans ne peut croire que son frère eût conspiré; elle dit que c’est sa femme qui a agi en son
nom. D'autre part, M®e la Princesse croit que sa fille est exempte de tout blâme, et que c’est le duc du Maine seul qui a conspiré.
A1 janvier 1719.
Mon fils charge trop sou estomac à table; il s'imagine qu'il est bon de ne faire qu’un seul repas ; au lieu de diner, il ne prend qu'une tasse de chocolat ; quand vient ensuite l'heure du souper, il a grand'faim et soif. Quelque chose qu’on lui dise contre un tel régime, il prétend qu'il ne peut travailler après avoir mangé.
© 42 janvier 1719.
Toutes les intrigues du duc et de la duchesse du Maine viennent de la vieille Maintenon et de la princesse des Ursins ; ce sont deux démons incarnés'. Les jésuites pourraient bien être m£lés dans tout cela; mais on ne peut les accuser, on n'e rien trouvé contre eux.
1 A l'égard de ces attaques perpétuelles contre Mme de Maintemon, nous pensons, comme M. Walckeneër, qu'elles sont, de même que celles de Saint-Simon, le résultat d'une haine aveugle et de la plus injuste partialité. « 1] en est de méme de presque « tous ceux qui ont écrit sur cette femme célèbre dans le temps « de sa faveur. Pendant tout le dix-huitième siècle, les philo « sophes, à cause de sa dévotion, lui ont attribué sur les alaires « une influence qu'elle n'svait pas, afin de pouvoir rejeter sur « elle les malbeurs et les désastres du règne de Louis XIV, Ce « n'est que de nos joprs que l’on a commencé à la juger impar- « tialement » ( Mémoires sur Mme de Sévigné, L. M, p. 450). Elle est défendue avec habileté et talent dans l'His/eire qu'a publiée M. de Noailles (1848, grand in-8), et dont il n'a paru encore que les deux premiers volumes ; M. Ampère en a rendu compte dans la Zevus des Deuz-Mondes, 1846, t, XAIV, p. 538-
52 CORRESPONDANCE 13 janvier 1719,
Un jour, le Dauphin fit venir la Raisin à Choisy, et la cacha dans un moulin sans manger ni boire, car c'était jour de jeùne; il pensait que le plus grand de tous les péchés était de manger de la viande un jour maigre. Après le départ de la cour, il lui donna pour tout souper de la salade et du pain rôti dans l'huile. La Raisin en a bien ri elle-même et l’a raconté à plusieurs personnes. L’ayant appris, je demandai au Dauphin à quoi il avait pensé en faisant jeüner ainsi sa maitresse; il me dit : « Je voulais bien faire un péché, mais pas deux, » et il rit lui-même de bon cœur.
15 janvier 1719.
La Maintenon se piquant de dévotion, on la craiguait tellement à la cour, qu'on aurait plutôt offensé le bon Dieu qu’elle. A Versailles, elle avait chaque semaine une assemblée où toutes les dames étaient
566. Ajoutons que cette même Revue renferme (1849, t. IV) un article sur les apocryphes de la peinture, äù à M. Feuillet de Conches, et dans lequel ce judicieux auteur d’autographes cite un passage extrait d'une lettre inédite de Ninon de Lenclos à Saint-Évremond, lettre qni fait partie de son cabinet, et qui est de nature à effrayer les défenseurs de Mme de Maintenon. « Scarron était mon ami; sa femme m'a donné mille plaisirs « par sa conversation, et dans le temps je l'ai trouvée trop « gauche pour l'amour. Quant aux détails, je ne sais rien, je « n'ai rien vu, mais je lui ai prêté souvent ma chambre jaune « à elle et à Villarceaux. » Remarquons que « Mme de Maintenon avait été plus que très-amie de Villarceaux, » selon Saint- Simon (t. XIX, p. 36), eton a dit avec raison que Villarceaux était un fort grand débanché de corps, de cœur et d'esprit.
obligées de se rendre pour faire la charité aux pauvres. Le curé, appelé M. Auchon, leur adressait chaque fois une exhortation pour les engager à faire l'aumône. A la sortie d’une des dernières réunions, où on leur avait fait une exhortation, elles pouffaient toutes de rire. Le curé leur avait dit ces mots : « Mesdames, je sais que vous êtes bien bas percées (c’est une expression triviale des gens du commun, pour dire que la bourse est mal garnie); mais nos besoins sont grands; attendrissez-vous ; ouvrez-vous pour recevoir les membres de Jésus-Christ, tout roides de froid et de misère! » C'était pour attendrir ces dames que le curé leur avait adressé ce discours de la manière la plus sérieuse du monde.
17 janvier 1719.
Le manifeste n’est pas mal écrit; notre petit prestolet (Dubois) n'écrit pas mal quand il veut; il a composé ce document et mon fils l'a corrigé. Plus on examine la chose, plus on voit que le duc et la duchesse du Maine sont coupables; il y a trois jours que Malézieux, qui est à la Bastille, a livré sa cassette’. La première chose qu’on y a trouvée est un projet que Malézieux a écrit à côté du lit de la duchesse et que le cardinal de Polignac a corrigé de sa propre main. Malézieux disait que c'était une lettre adressée d’Espagne, et qu'elle l'avait chargé de traduire avec l’aide
*« Malérieux rassemblait dans son état servile les avantages d'une médiocrité universelle ; À quelque conspiration qu'on l'employät, il ne pouvait craindre que d'en étre le valet et jamais le complice » (Lemontey).
du cardinal ; mais les lettres d’Albéroni au prince de Cellamare se rapportent ei clairement à ce projet, qu'il est facile de voir que tout cela vient. de la même boutique. M=+ du Maine a fait savoir À Mme la Princesse que M. le Duc est la cause de tout; il n'ose pas venir devant M=- la Princesse, quoiqu’elle ait toujours vécu avec elle avec beaucoup d'amitié et de respect, tandis que M. et M=< du Maine ne l'ont pas vue pendant quatre ans, par suite d'un procès qu’ils soutenaient contre elle; mais depuis que Me la Princesse a recueilli le grand héritage de Mw- de Vendôme, ils se sont réconciliés, : 19 Janvier 1119, Chez mon fils et chez ses maîtresses, tout va tambour battant, sans la moindre galanterie. Cela me rappelle les vieux patriarches qui avaient beaucoup de femmes. Mon fils a beaucoup du rôi David; il a du courage et de l'esprit ; il est musicien, petit, brave, et il couche volontiers avec toutes les femmes. It n’est pas difficile à cet égard; pourvu qu'elles soient de bonne humeur, bien effrontées et qu’elles boivent et mangent beaucoup, il s'inquiète peu de leur figure ‘.
Paris, 21 janvier 1719.
Le duc du Maine avait bien fait de ne pas se mettre dans le complot, non plus que sa diablesse de naine*.
1 On trouve d’étranges détalls sur les orgies du régent dans les pièces jointes par Soulavie à son édition des Mémoires de Saint-Simon, 1191,t. VII, p. 240, et dans la Vie privée du maréchal de Richelieu, 1191, trois vol. in-8.
% « La duchesse du Maine, ainsi que ses sœurs, était presque
Me d'Orléans ne mérite pas de grands éloges dans cette circonstance, car elle n’a pas longtemps été rai. ‘sonnable. M= la Princesse (de Condé) n'a pas grand motif d’aimer la duchesse du Maine; elle lui a fait un procès terrible durant cinq ans, et elle n’a voulu la voir, non plus que ses enfants; mais sitôt que M=+ de Vendôme est morte et que M=- la Princesse a fait un riche héritage, ils se sont tous mis à lui courir après.
25 Janvier 1710.
Le parlement est derechef en bonne amitié avec mon fils; il a rendu un arrêt tout en sa faveur : cela montre bien que la du Maine les avaient excités contre lui. Les jésuites pourraient bien en secret machiner contre mon fils, car tous les partisans de la Constitution sont ses adversaires; mais ils se tiennent tranquilles et on ne découvre rien qui les compromette. Ce sont d’habiles gens. M=- d'Orléans recommence à montrer de la satisfaction et à rire; cela me tracasse bien, d'autant plus que j'ai su qu'elle avait consulté le premier président et d'autres personnages pour savoir si, en cas de mort de mon fils, elle ne pourrait pas être nommée régente et son fils régent. Le premier président a répondu que ce n'était pas possible, et que la régence reviendrait à M. le « naine; elle qui était une des plus grandes de la famille, ne « paraissait pas plus qu'un enfant de dix ans. Quand le duc du « Maine l'épousa et qu'il eut à choisir entre les Alles non encure « mariées de M. le Prince, il se décida pour celle-ci, sur ce « qu'elle avait peut-être quelques lignes de plus que s0n aînée, « On ne les appelait pas Ics princesses du sang, mais Les pou- « pées du sang » (Sainte-Deure).
Duc. Cette réponse paralt lui avoir causé une contrariété extrême. Paris, 21 janvier 1719,
Si mon fils avait voulu acheter un peu cher le cardinal de Polignac", il aurait trahi tous ses complices. Il est maintenant dans son abbaye, et il se console en traduisant Lucrèce. Le manifeste du roi d'Espagne a Servi mon fils au lieu de lui nuire, car il était trop partial et trop violent. Il faut qu’Albéroni soit un violent meneur d'ours. Comment un garçon jardinier pourrait-il savoir le langage que doivent tenir des personnes royales? On a envoyé à Paris un millier d'exemplaires imprimés de ce document; on en a adressé à tous les gens de la cour, à tous les évèques, à tous les membres du parlement; et ceux-ci, à Paris et à Bordeaux, ont bien pris la chose, comme le montrent les arrêts qu’ils ont rendus. J'avais cru qu'au lieu de laisser distribuer ce manifeste, il fallait brüler tous les exemplaires saisis à la poste, mais mon fils a dit qu'on l'avait fait ainsi à desscin et pour connaître les partis, car on avait à la poste note des noms de ceux qui avaient reçu des paquets. Les gens de bien rapportent eux-mêmes les paquets qui leur ont été envoyés, les autres les gardent et ils sont couchés par écrit à la poste, sans que le public ait connaissance de tout cela. On à crié dans la ville un arrêt contre les poules d'Inde. Quand on regarda de près ce que c'était, il se trouvait que c'était un arrêt
4° Voir le portrait que Saint-Simon, t. VIN, C2 239, trace de ce prélat.
rendu contre les jésuites qui ont perdu un procès au sujet d’un prieuré qu'ils s'étaient appliqué. Tout le monde achète cet arrêt, excepté les partisans de la Constitution et de l'Espagne.
Mon fils aime ses filles légitimes et illégitimes beaucoup plus que son fils.
Paris, 31 janvier 1719,
L’incendie de Lunéville n’est pas arrivé par accident ; on sait que des gens ont fermé la bouche à une femme qui voulait appeler au secours; 6n a entendu un homme crier : « Ce n’est pas-moi qui ai mis le feu!» Ma fille écrit que c'est la vieille guenipe qui voulait tous les faire brûler, car l'homme auquel celui-ci parlait a servi chez le duc de Noailles. Je crois plutôt que la jeune drôlesse, la Craon, a part là dedans, car Lunéville est l'habitation de ma fille, comme on dit ici, et son douaire.
30 janvier 1719,
La duchesse de Zell sortait d'une famille tout à fait commune ‘; elle aurait regardé comme un bien grand bonheur d’épouser le père d'un des premiers valets de chambre de Monsieur, qui remplissait alors celle charge. Dans cette position, on peut apprendre à être
1 Éléonore Desmiers, dame d'Olbreuse, devint duchesse de Zell de simple demoiselle de compagnie qu'elle était près de la duchesse de la Trémoille. Née en 1638, elle séduisit, par les charmes de sa figure et les agréments de son csprit, le prince Georges-Guillaume de Brunswick, duc de Zell, qui l'épousa ot en ft, par sa fille Sophie-Dorothée, la souche des familles royales de Prusse et d'Angleterre.
58 CORRESPONDANCE charitable, mais non à s'associer avec des familles princières.… Le feu roi était capable de reconnaissance, mais aucun de ses enfants ou petits-enfants ne l'était. I] ne pouvait souffrir qu'on se fit attendre... Le reversi était le seul jeu qu’il jouait et qu'il aimait.… Dans les cabinets, après souper, il n'y avait que M°° la Duchesse (de Bourbon) et moi qui lui parlassions ; je ne sais pas si Mme la Dauphine parlait dans les cabinets avec le roi, éar, tant qu'elle vécut, on ne m'y laissa jamais entrer; la Maintenon avait fait si bien que la Dauphine s'y était opposée; le roi le voulait bien, mais il n’osait commander, dans la crainte de déplaire à la Dauphine et à la vieille. Ce n'est donc qu'après la mort de la Dauphine, qu'on m'a laissé entrer, parce que le roi était tellement affligé de cette mort, qu'il voulait avoir une personne qui causét avec lui le soir pour le distraire de ses tristes pensées; c’est ce que j'ai fait de mon mieux. Il était mécontent de ses filles de droite et de gauche, qui, au lieu de chercher à le consoler de ses chagrins, ne pensaient qu'à leurs amusements, et le bon roi eût été souvent tout seul le soir si je ne fusse toujours entrée dans son cabinet. Il s’en aperçut bien, et il dit à la vieille : « Il n’y a que Made qui ne m’abandonne pas. »
Paris, 2 février 1119,
J'ai eu ce matin à écrire à ma pauvre fille, qui a grand besoin de consolations. C’est une bien détestable chose que ces maîtresses; elles traînent à leur suite toute sorte de maux et se conduisent comme des dia-
bles incarnés. Celle à laquelte ma fille à affaire est une méchante femme, qui fait tout son possible pour lui enlever entièrement so8 mari. Je ne voudrais pas jurer qu'elle n’a point fait mettre le feu au château de Lu néville, car la haine qu’elle a contre ma fille est bien plus forte que l'attachement qu'elle porte au duc. Il s’est trouvé un homme qui a menacé une femme qui, au début de l'incendie, voulait donner l'alarme; il lui a mis la main sur la bouche, en lui disant : « Si vous « criez au feu, vous êtes morte. » Un autre a dit : « Ce < n’est pas moi qui ai mis le feu au château. » Ma fille pense que la vieille (Maintemon) est la cause de tout cela, et qu’elle voulait la faire brûler, afin de se venger sur moi et sur mon fils de ce qui est survenu au due du Maine et à sa femme. Je ne jurerais poiat qu'elle n'ait pas assez de malice pour agir de la sorte. Onpeut s'attendre à tout de sa part, après sa méchanceté et après la conduite qu'elle a toujours menée !.
1 Nous ne savons si Madame ent jamais le plaisir de lire les écrits imprimés en Hollande contre Mme de Maintenon, mais, à coup sûr, elle se serait singulièrement délectée à les parcourir. ILexiste en ce genre un libelle fort plat, qui figure dans le recuil intitulé : Amours des Dames illustres, imprimé à diverses reprises, 1680, 1681, 1694, sans date (vers 1137), cte., {voir le Manuel du Libraire de M. Brumet, . 1, p. 91); il en existe des éuilious séparées; la première porte au frontispice: La Casselte ouverte de l'iltustre criole (créole), ou les Amours de Mme de Maintenon, épouse de Louis XIV; ce libelle reparut une troisième fois avec suppression de quelques poésies peu édiflantes qui accompagnaient les premières impressions, et avec un titre nouveau : Le Passe-temps royal de Versailles, ou les Amours secrèles de Mwe de Maintenon, Cologne, 1104. Il a d’ailleurs été inséré sous le titre des Dermiers déréglements de la cour, dans les éditions de l’Hisfoire amoureuse
Tout se découvre et tout vient au jour : les scélératesses dont j'entends parler depuis quelque temps ne peuvent avoir été inventées que dans l'enfer; il est
des Gaules. Dans celle qui porte la date de 1117 etla rubrique de Londres (5 vol. in-18), il remplit les pages 1-110 du tome IV.
En 1694, le libraire Chavance, accusé de distribution de parells libelles, fut mis à la torture, et deux garçons imprimeurs furent pendus après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire (Depplog, Correspondance administrative sous Louis XIV, 1. 1, et Brunet, Manuel du Libraire, t. \V, p. 211).
Les deux écrits suivants n'ont pas été rélmprimés et sont assez rares : Scarron apparu à Me de Maintenon, et les reproches qu'il lui fait sur ses amours avec Louis-le-Grond, Cologne, 1694.
Entretien entre Louis XIV et Mme de Maintenon pour la conclusion de leur mariage. Marseille (Hollande), 1710, in-12 de 94 pages. .
Ajoutons qu'en Angleterre on se déchaina aussi contre la vieille que détestait Madame. Voici le titre d'un écrit qui n'est sans doute pas facile à trouver sur le continent, et que nul bibliographe français n'a connu : The french king's wedding, or the royal frolick, being @ pleasant account of the intrigues, comical courtship, catlerwauling and surprising marriage ceremonies of Lewis the XIV with Madame de Maintenon, with @ comical wedding song sung to his Majesty, 1108.
Volei encore quelques échantillons des couplets satiriques que nous offre la collection Maurepas :
Louis le Grand aime la gloire 3
Il a commandé son bistoï Pour immortaliser son nom.
De quoi sera-t-elle remplie?
De la noce de Mainterion, De la fin de la monarchie,
On dit que c'est la Maintenon Qui renverse le trône, Et que celle vieille guenon .
Nous réduit à l'aumène ; Te
DR MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. ôt
affreux que des chrétiens agissent de la sorte, et si je pouvais tout vous dire, ma chère Louise, vous seriez hors de vous-même et vos cheveux se hérisseraient d'horreur; vous ne pourriez croire ce qui n'est pourtant que la vérité pure. Je puis aimer mes parents aussi bien qu'un autre; mais lorsque je les reconnais pour indignes de mon amitié, alors je les repousse encore plus que des étrangers. Par exemple, j'ai su que le duc Max s'était réjoui de la mort de sa mère, notre chère électrice, et que, par motifs d'intérêts, il l'avait accusée auprès de l'empereur; depuis ce temps, je ne puis plus le souffrir, ni en entendre parler. Si j'avais un frère qui eût commis des méfaits tels que ceux du duc du Maine, certes, je voudrais, non-seulément ne pas prononcer son nom de tout le reste de sa vie, mais je ne le reconnaitrais même plus pour mon frère.
Louis le Grand soutient que non, “Et que tout se règle par loi,
Pour bien défendre le royaume,
11 nous faudrait un roi Guillaume.
Louis ne fait que radoter,
Et quoi que l'on en puisse dire, - Le plus court est de l'enfermer,
Avec sa mégère, à Saint-Cyr,
Maintenon a beau se targuer
D'instruire la jeunesse ;
Dès lors qu'on ne peut plus pécher
On prèche la sagesse;
Mais nous savons qu'au Canada
Elle avait fait plus de fracas, Que Juan de Vert,
Quant à ee qu’on dit des projets du roi dé Prttése. c'est complétement invraisemblable, car on asstre qu'à la suite de maux de tête très-viokents, il est devenu tout à fait fou; cela m’afflige, surtout à causé de la reine, qui est une princesse pleine de verta. 3 février 1719.
À Berlin, il y avait jadis une vieille prineesse de Schæningen qui s'était éprise du prines Maurice de Nassau. Elle ne pouvait plus marcher, mais elle avait des porteurs qui la transportaient partout après hri. 1l en fut impatienté, et comme elle le tourmentait an jour pour qu’il lui donnât son portrait, il Mi demamda ce qui donc la charmait si fort en sa personne. Elle dit que c'était sa belle taille, son dos arrondi et ses belles jambes. 11 répondit : « Puisque vous voulez à toute force avoir mon portrait en pied, je me ferai peindre dès que je serai de retour en Hollande. » Quelque temps après qu’il fut parti, son portrait arriva. Tout le mond accourut pour voir s’il était ressemblant, mais, quand on l'eut déroulé, on vit qu'il s'était fait peindre par derrière, et il écrivait qu'il envoyait le portrait de ce qui, en sa personne, avait le plus charmé
la princesse.
Paris, 4 février 1719.
Ce n’était pas assez pour ma pauvre fille de l'incendie du château de Lunéville; son mari est tombé trèsgravement malade, à la suite de cette nuit fatale où il a été saisi par le froid. Il a eu une fluxion de poitrine,; il a été saigné trois fois, et il a été saisi d’une forte fièvre continuelle. Vous imaginez aisément les
angoisses de ma fille; elle aime son mari de toute son âme, et nullement comme les dames françaises siment les leurs. 11 faut vraiment que M®° de Craon ait ensoreelé le due, car lorsqu'il ne la voit pas, il est dans une telle agitation, qu'il est tout en sueur. Il ÿ a là quelque chose qui n’est pas naturel, et elle se conduit avec beaucoup d'adresse. Elle n’a d’attachement pour lui que par cupidité, et elle serait enchantée de l'exaspérer contre ma fille; mais celle-ci se conduit avec tant de sagesse et de prudence, qu’elle n’a jamais fourni de prétexte à ce qu'on irritât son mari contre ellè. Le feu a certainement été mis à dessein, car on empêchait d'apporter des secours et de donner l'alarme. Tout ce qui se passe en Lorrainé est bien fait pour me donner les.plus grands soucis, car les Craon y dirigent tout; et comme ils ne pensent qu’à placer leurs créatures et à prendre de l'argent de tout côté, les choses vont de mal en pis, et mes pauvres petits-enfants se trouvent ruinés. Je doute que les sujets du due de Deux-Ponts aient lieu d'être satisfaits de leur souverain, car, entre sous, c’est un singulier original; il voulait épouser Mu de Vendôme, et quand il vit qu'il n'y réussirait pas et qu'on se moquait de lui, il s'en retourna à Strasbourg, et manifesta son mécontentement de la façon le plus ridicule. Vous le connaissez bien d’ailleurs.
Le roi Philippe n'est pas mort, mais il est très-sérieusement malade'; ce n'est pas un méchant homme,
4 11 ne mourut que fort longtemps après, en 1746. Porté na-
turellement à la mélancolie, scrupuleux à l'excès, faible et timide, paresseux d'esprit, content de la vie la plus triste, la plus
mais il est extrêmement opiniâtre; quand il s’est mis une fois quelque chose dans la tête, le diable ne la lui sortirait pas. La princesse des Ursins lui avait fait croire que mon fils en voulait à sa vie; rien n'a pu le faire revenir de cette idée, aussi a-t-il pour mon fils une haine implacable.
Paris, 9 février 1719.
J'ai eu des nouvelles de la maladie du duc de Lorraine; il est, Dieu merci, hors de dariger, il n’y a pas de doute que le feu n'ait été mis à dessein, ma fille soupçonne la vicille qui est à Saint-Cyr et qui aura voulu se venger de ce qu'on a fait contre son duc du Maine; on a reconnu, comme il s'échappait des appartements où l'incendie avait commencé, un homme qui est au service de la nièce de la vieille. Il serait bien temps que cette vieille femme se.convertit, si elle veut éviter l’enfer que depuis sa jeunesse jusqu'à présent elle a bien mérité.
14 février 1719.
Quand la vieille guenipe vit que la récolte avait manqué, elle fit acheter sur tous les marchés tout le blé qui s’y trouvait. Elle a ainsi gagné horriblement
isolée, n’ayant d'autre passe-temps que de tirer sur des bêtes qu'on faisait défiler devant lui, ce prince éprouva toute sa vie le besoin de-se laisser dominer. Ses successeurs ne furent guère plus sensés que lui. Ferdinand VI, mort en 1759, devint aliéné vers la fin de sa vie. « Il ne veut pas se laisser raser, va sans autre vétement qu’une chemise, dont il u’a pas voulu changer depuis très-longtemps et une robe de chambre » (dépéche de l'ambascadeur anglais citée par lord Mahon, Histoire de l'Europe depuis la paix d'Utrecht, chap. xxxvi).
DE MADANÉ LA DCCHESSE D'URLÉANS. (A)
d’argént, mais tout le monde mourait de faim. Elle n'avait pas fait faire assez de greniers, aussi beaucoup de blé s'est-il gâté dans les bateaux; il a fallu le jeter à la Seine; le peuple criait que c'était un châtiment de Dieu.
15 février 1759.
Mie de Montauban et Mie de Launay', qui est une personne spirituelle et qui a toujours été en correspondance avec Fontenelle, et qui était femme de chambre de M°° du Maine, ont toutes deux été mises à la Bastill... Le duc du Maine est bien fâché d'avoir suivi le conseil de sa femme; il semble qu'il n’a voulu le suivre que dans ce qu’il y a de pire.
Paris, 10 février 4719.
Depuis huit à dix jours, il y a un vent effroyable, et cet ouragan a occasionné des choses incroyables, Il a enlevé le plomb de dessus des clochers et l’a jeté bien au loin par delà la rivière; il a arraché deux grandes portes dans une église, brisé des arbres par le milieu, renversé des murailles. Si cela se passait dans la
4 Connu plus tard sous le nom de Mme de Staal. Ses Mémoires, qui font si bien connaître la petite cour de Sceaux, sont entre les mains de tout le monde. M. Sainte-Beuve a fait sur cette femme remarquable une notice des plus intéressantes ( Derniers portraits lilléraires, 1852, p.421-441.) Le catalogue des autographes du bibliophile Jacob (M. Paul Lacroix) indique (1840, p. 45) un manuscrit de ces Mémoires, corrigé et augmenté par l'auteur, contenant un grand nombre d'additions qui n'ont jamais été recueillies, et de beaucoup de suppressions qui mériteraient de l'être sous les ratures où elles sont cachées. M. le comte Rœderer a composé une comédie intitulée: Made. moiselle de Launay à la Bastille,
Westphalie, on y verrait l'œuvre des sorciers, mais à Paris on ne croit plus aux magiciens et on ne les brûle plus. .
Les divertissements qui ont lieu à Heidelberg me rappellent qu’un Italien disait une fois à Versailles, à Mne la Duchesse : « Je vois à la cour de France beaucoup de fêtes, mais je n’y aperçois pas de gaieté, » Il me semble qu'aujourd'hui la mode n’est plus nulle part dese réjouir et de se livrer à une joie réelle. L'électrice palatine fait bien de ne pas songer à se remarier; sa fille est bien en état de faire assez de princes pour gouverner l'électorat. Le bruit court que cette princesse est brouillée avec son mari et qu'il a raison d’être jaloux, mais on ne dit pas de qui; il paraît, toutefois, que sa femime ne veut plus le souffrir; c'est pourtant un bel homme, mais d’une beauté trop délicats et trop féminine; il ressemble à deux de nos dames à la mode ici : Mie de Clermont, sœur de M. le Duc, et Mas de Flamarin, :
J'aime mieux voir des arbres et des prairies que les plus beaux palais; j'aime mieux un jardin potager que des jardins ornés de statues et de jets d'eau; un ruisseau me plaît davantage que de somptueuses cascades; en un mot, tout ce qui est naturel est infiniment plus de mon goût que les œuvres de l’art et de la magnifcence; elles ne plaisent qu’au premier aspect, et, aussitôt qu'on y est habitué, elles inspirent la fatigue et on ne s'en soucie plus.
47 février 1719.
Mon fils a marié au marquis de Ségur la fille qu'il
a eye de la Desmares'. La mère n’a pu voir cette enfant qu'une seule fois depuis qu’elle l'a mise au monde; c'est cette année qu'elle la vit dans une loge; les larmes lui vinrent aux yeux. dans l'excès de sa joie. La fille est fort gentille, mais pas de beaucoup aussi jolie que sa mère.
17 février 1719.
Feu le duc d'Ossune : evait, dit-on, une femme trèsbelle et très-vive, qui était jalouse d’une comédienne. Elle apprit que son mari avait choisi une très-belle étofie pour un habillement qu'il donnait à sa maîtresse. Elle alla chez le marchand et se la fit donner, car le duc n'avait pas confié au marchand pour qui était cette emplette. Elle s’en fit faire un costume et alla ensuite ainsi vêtue vers son mari et lui dit : « Ne-trouvez-vous pas cette étoffe admirable? » I] fut piqué et répondit : «Oui, l'étoffe est belle, mais elle est mal employée. » La duchesse dit : « Tout le monde dit la même chose de moi. »
4 Æntre autres couplets que les recueils manuscrits consaerèrent à cette actrice, nous citerons, comme l’un des plus vifs, eelui-ci où nous ferons une suppression nécessaire.
On vit de In même façon,
Cbes la Desmares que chez Fillon,
Plus nee qu'une louve,
Elle en prend par où elle en trouve, La Desmares, après avoir eu pour amant le fls de l'acteur Baron et un banquier suisse, se maria avec le fils aîné du comédien Poisson. Voir les Mélanges de Bolsjouräain, 1807, t. 1, P. 209.
4 Pedro Tellez y Giron, duc d'Ossune, né en 1579, mort en
1824. Voir son historictte dans Tallemant, & I. -
Comme les ancètres de la maison d’Arpajon, en France, ont rendu à l'ordre de Malte de grands services, elle a obtenu le privilége que le second fils de - la maison est chevalier de Malte, dès qu'il est né, sans avoir besoin de faire de preuves et sans qu'on s'occupe de sa mère, 20 février 1719.
Quant à Mwe d'Orléans, je ne puis empêcher son étrange conduite; j'ai entendu feu le bon roi à son lit de mort lui.en faire des reproches, mais il ne pouvait rien empêcher. 11 lui adressa alors des conseils trèssages et pieux; mais, comme dit le proverbe : on a beau prêcher à qui n’a cœur de bien faire... Elle est souvent malade, ce qui, je erois, joint à ce qu’elle a de si longues dents, la fait paraitre plus vieille qu'elle ne l’est. Elle est un peu marquée de la petite vérole.
Il est certain que nous avons peu de sympathie l’une pour l'autre, mais nous vivons ensemble avec beaucoup de politesse... Elle croit qu'il n’y avait rien au monde de plus parfait que sa mère, qu'elle ne peut cependant regarder comme ayant été reine, car ellea fort bien connu la reine, qui l'appelait toujours ma fille et la traitait avec beaucoup de bonté, mieux que toutes ses sœurs, je ne sais pourquoi, car elle n'était pas la plus agréable de toutes... Elle aime beaucoup les pierreries; elle a une fois pleuré pendant vingtquatre heures parce que mon fils avait donné de belles pendeloques à la duchesse de Berri.
24 février 1719.
La colère a rendu Mn du Maine malade, La vieille
doit s'être terriblement emportée; elle doit avoir plus de dépit que personne au monde, car c'est elle seule qui a jeté ce couple dans le malheur, en leur mettant en tête que s'ils ne régnaient pas, c'était le résultat” d’une grande injustice, et que ce royaume leur appartenait aussi bien qu’au roi Salomon.
23 février 1719.
Aucun des deux Dauphins et aucune des Dauphines ne s’est jamais inquiété de leurs enfants; le roi les a fait élever sans leur avis et leur a désigné tous leurs gens; il n'aurait pas trouvé bon qu'ils s'en fussent mêlés. Le Dauphin ne savait pas vivre; lui et son fils étaient de grossiers personnages... 11 est certain que les femmes des halles ont eu pour le premier Dauphin une véritable passion ‘; on leur avait fait croire qu'il prenait le parti du peuple de Paris, et il n'y avait pas un mot de vrai là dedans. Le peuple le croyait meilleur et plus compatissant qu'il ne l'était; il n'aurait pas été méchant en effet, mais le maréchal d'Uxelles, la Chouin et la Montespan, auprès desquels il avait été fourré dans sa jeunesse, ainsi que Mme la Duchesse (de Bourbon), l’avaient tout à fait gâté et lui avaient fait croire que la méchanceté était une marque d'esprit.
23 février 1719.
Je ne puis être en repos tant que je vois mon fils Tobjet de la haine des plus grands seigneurs de ce pays. Lorsqu'ils sont en sa présence, ce n’est de leur part que protestations de dévouement; mais ensuite ils
1 Voir Saint-Simon, t. V, p. 196, el 1. XVI, p. 227.
vont dans leurs assemblées et ils disent de lui des hor-
… r'eurs et font tous leurs efforts pour exciter contre lui la colère publique. Tant de fausseté m'exaspère. Comme l'on ne se gène pas pour exprimer des souhaits à l'égard de sa mort, j'ai peur que quelque enragé ne se mette dans la tête de faire ‘un mauvais coup, afin de gagner une grande récompense. Dieu soit loué de ce que le carnaval est fini, car, en dépit des promesses qu’il avait faites, il avait recommencé à aller au bal, Ila les meilleures intentions du monde; il aime sa patrie plus que sa propre vie; il travaille tout le jour et y consume sa vie et sa santé, et il voudrait voir tout le monde content.
Je ne puis comprendre toutes ces brouilleries qu'il y à dans la famille royale (d'Angleterre); si le roi croit que le prince de Galles n’est pas son fils, pourquoi l'a-t-il mené à Londres? Pourquoi l’a-t-il fait élever, l’a-t-il marié et ne s'est-il brouillé avec lui que depuis deux ans? 1] faut qu’il y ait là-dessous des choses que l’on ne sait pas. À mon sens, c’est le roi qui a tort',
4 Georges Ier était en effet un personnage fort peu aimable. On connaît ses scandaleux débats avec sa femme légitime, la princesse Sophie Dorothée, qu'il tenait renfermée dans une forteresse du Hanovre. Il avait deux maîtresses, toutes deux viellles et laides, mais il y avait entre elles une différence notable : l'une, la comtesse de Schulembourg, créée duchesse de Kendall, était d’une maigreur effrayante ; l’autre, la baronne de Kielmanseck, qui fut élevée au rang de comtesse d'Arlington, offrait un embonpoint monstrueux. Les railleurs les avaient surnonmées la Perche et l'Éléphant. Ce roi n'avait aucun goût pour les Anglais; il ignorait leur langue et passait la majeure partie de son temps à fumer dang sa pipe et à boire de la bière. Ses querelles
Quoique l'on sache bien que la Maintenon est mtlés dans toutes ces affaires, on ne peut cependant rien Jui dire, car son nom ne se trouve nulle part. Quand on nomme à mon fils les gens qui le haïssent et qui en veulent à sa vie, il ne fait qu’en rire, et il dit : « [ls n’oseraient; je ne suis pas si faible que je ne puisse me défendre. » Cela me fait trépigner d'impatience… Sa femme croit qu'elle a fait grand honneur à mon fils en l'épousant, puisqu'il n’est que le neveu d'un roi, tandis qu’elle est fille d’un roi ; elle ne veut pas comprendre qu’elle est l'enfant d’une p....n".
25 février 1719.
J'ai causé hier avec mon fils et j'ai voulu savoir s’il était vrai que sa femme lui ait conseillé de sortir la nait et d'aller au bal masqué. Il en est convenu, et il 4 ajouté que M= de Berri avait dit que je voulais être la seule à le gouverner, et qu'il terait tort à sa réputätion s’il montrait de la crainte pour sa vie. Ditesmoi sil peuf y avoir dans l'enfer un diable pire que cette femme; elle commence bien à marcher sur les traces de sa mère. Vous comprenez bien combien mes angoisses augmentent, quand je vois que mon fs ne trouve chez sa femmme nul souci de sa sûreté. C’est pour moi un plaisir que de penser que j'ai toujours regardé ce mariage comme un fléau, mais il est bien pénible pour moi d’avoir chaque jour devant les
avec son fils vinrent au point qu'un dé ses courtisans put un jour lui proposer sétieusement de le débarrasser du prince royal en l'emmenant de force au fond de l'Amérique,
1 Ein hurenkind.
yeux cotte maudite femme; elle ne peut souffrir que ses enfants aient de l'affection pour moi.
Je reviens à ce méchant duc Max; ne vous étonnez pas si le père Wolf a voulu vous persuader que le duc avait mené une bonne conduite à l'égard de sa mère l’électrice, et qu'il. était exempt de reproches; tous les jésuites sont de la sorte; mon confesseur s'est donné toutes les peines du monde pour me faire croire qu'il ne se passe pas le moindre mal entre le duc de Lorraine et M= de Craon; je lui ai répondu : « Mon père, tenez ces discours dans vostre couvent, « à vos moines, qui ne voyent le monde que par le « trou d'une bouteille, mais ne dittes jamais ces < choses-là aux gens de la cour; nous savons trop « que quand un jeune prince, très-amoureux, est «< dansune cour où il est le maistre, quand il est avec « une fame jeune et belle 24 heure qu'il n’y est pas « pour enfiler des perles, sur tout quand le mary ce « lève et s’en va si tost que le prince arive, et pour < les tesmoin qui sont dans la chambre cela n’est < pas vray, mais quand cela seroit, ce sont tous do- < mestique à qui le maistre n'a qu'a faire un clin « d'œil pour le faire partir, ainsi si vous croyes sau- « ver vos pere jessuwiste qui sont les confesseur vous « vous trompes beaucoup, car tout le monde voit « qu'ils tollerent de double adulterre '. » Le père de Lignière se tut et ne m’en a plus parlé. Vous voyez ainsi, ma chère Louise, ce que sont les jésuites, et
* Ce passage est en français dans la lettre de Madame; nous 1e reproduisons avec son orthographe et sa ponctuation.
vous ne devez pas être surprise de ce que vous a dit le père Wolf.
Le duc de Lorraine ruine ses enfants pour enrichir la Craon et son mari; ma fille fait assurément son purgatoire en ce monde,
28 février 1919.
J'ai fait avant-hier rire mon fils. Je lui demandais comment se portait la Maintenon, il me répondit: <Elle se porte à merveille. » Je lui dis : « Comment cela se peut-il à son âge? » IL me dit : «Ne savez-vous pas que le bon Dieu, pour punir le diable, le fait demeurer longtemps dans un si vilain corps? »
3 mars 1719,
Si les preuves contre Malezieux ‘ ne sont pas mises eu jour, et si l’on ne fait son procès à ce coquin, c'est que ses délits sont tellement entremèlés avec ceux de Mo du Maine qu'il faudrait qu’elle comparût et qu’elle fût jugée par le parlement, mais le parlement est mieux disposé pour le duc et la duchesse du Maine que pour mon fils, de sorte qu’il pourrait bien les déclarer innocents et les retirer des mains de mon fils, ce qui mettrait toutes choses dans un état pire qu'à
1 Malezieux avait été le fondateur de l'ordre des Chevaliers de la mouche-à-miel, ordre joyeux et burlesque imaginé par la duchesse du Maine, et qui couvrait peut-être une pensée plus sérieuse que celle d’un divertissement frivole. On en trouve les statuts dans les Divertissements de Sceaux, Trévoux , 1112, in-12. Des pièces inédites, relatives à cette association et aux affatres du temps, figurent au numéro 5808 du Catalogue de la bibliothèque de M. Leber, appartenant aujourd'hui à la ville de Roucn,
présent. On cherche donc à se procurer une évidence
telle que, dans le parlement, il ne puisse y avoir de
contradiction ni de justification.
‘ 5 mars 1719.
La Montespan est cause que le roi s’est épris de la vieille guenipe. D'abord, afin de l'avoir auprès de ses “enfants, elle a caché au roi que cette bête ' avait mené une vie fort désordonnée ; elle a recommandé à tous ceux qui approchaient le roi de louer cette femme et de vanter sa vertu et sa piété; on à persuadé de la sorte au toi que tout ce qu’on disait de mal et de défavorable sur son compte n'était que mensonge, et il ne s'est plus écarté de cette opinion fort erronée. La Montespan était une créature pleine de caprices, qui ne pouvait se contraindre en rien, aimaït toute espèce de divertissements, s’ennuyait d’être seule avec le roi; elle ne l’aimait que par intérêt et par ambition, et se souciait fort peu de sa personne. Pour l’amuser, eke “avait imaginé de faire venir la Maintenon, afin qu'à ne s’aperçôt pas qu'elle (la Montespan) jouait et se divertissait. Cependant le roi, qui aimait fort la vie aurait volontiers passé son temps auprès de à; il lui reprochait souvent de ne pas l'aimer assez, il en résultait des brouilleries; ils se .querellaient fort. Alors paraissait la Scarrom, et elle mettait
la paix et consolait le pauvre roi. Elle lui faisait re-.
marquer de plus en plus la mauvaise humeur de la Montespan, jouait la dévote, et faisait entendre au roi que Dieu lui envoyait cette affliction à cause du péché
* Cet animal, ce bétail, dieses vieh.
qu’il commettait avec la Montespan : cette femme est éloquente et a de fort beaux yeux. Le roi s’habitua ainsi à elle, et crut qu’elle ferait de Jui un saint. I Lo poursuivit ; mais elle tint bon, et ni fit entendre que bien qu’elle lui portât la plus grande inclination du monde, elle ne voulait pourtant pas offenser Dieu. Cela donna au roi une si grande admiration pour cette femme, et un tel dégoût pour la vie dissipée de la: Montespan, qu'il songes à se convertir. La vieille em ploya son duc du Maine pour persuader à sa mère que, puisque le roi avait pris d'autres maltresses, comme la Ludre et la Fontanges, elle n'aurait plus d'autorité, et serait un objet de mépris pour toute la cour. Cela Firrita ; elle était de mauvaise humeur quand le roi venait chér elle. La Maintenon au contraire ne cessait de plaindre le roi; elle lui disait qu'il se damnerait, s'il ne vivait pas mieux avec la reine. Le roi redisait cela à la reine, qui, étant la meilleure femme du monde, croyait avoir de très-grandes obligations envers la Maintenon; elle la distinguait, et consentit à ce qu'elle fût nommée deuxième dame d’atour de la dauphine de Bavière ; en sorte que la Maintenon n'avait plus rien de commun avec la Montespan. Celle-ci en devint si furieuse, qu'elle raconta au roi toute la vie: de la Scarron. Mais le roi, qui savait bien que c'était 1 un méchant diable, et que, dans sa colère, elle n'épargnait personne, n’en voulut rien croire, quelque chose qu’elle pât lui dire. Le due du Maine persuada à sa mière de se retirer de la cour pour quelque temps, et que cela engagerait le roi à la rappeler. Elle aimait son fils, elle croyait qu'il lui voulait du bien, elle alla,
* à Paris, et écrivit au roi qu'elle ne reviendrait plus. Le duc du Maine fit bien vite expédier pour Paris tous les bagages de sa mère, sans qu’elle en fût instruite. Quant à ses meubles, il les fit tous jeter par la fenêtre, en sorte qu’elle ne pouvait plus revenir à Versailles. Le roi avait été traité si mal et si durement par la Montespan, qu’il fut cordialement satisfait d'en être débarrassé, n'importe de quelle manière. S'il l'eût gardée plus longtemps, excédé comme il l'était, il n'y aurait plus eu de sûreté pour lui auprès d'elle, tant elle était emportée quand elle était en colère. La reine crut avoir à la Maintenon les plus grandes obligations du monde d’avoir chassé la Montespan, et d'être cause que le roi revenait coucher avec elle; car, en bonne Espagnole, elle ne haïssait point de métier. Comme elle avait un bon cœur, elle pensa que la reconnaissance l'obligeait à tout faire pour la Maintenon ; ainsi elle ne s'opposa point à ce que cette femme fût nommée dame d’atour. Ce n’est que fort peu de temps avant sa fin qu'elle a appris que la Maintenon l'avait trompée. Après la mort de la reine, Louis XIV crut triompher de la vertu même en couchant avec la vieille (Müfterchen) ; cela avait lieu toutes les après-midi : elle le gagna au point de l’amener enfin à l'épouser, ce qui eut lieu.
6 mars 1719, Le duc de Deux-Ponts est un bien triste sire, et
1 M. Cousin (Jeunesse de Mme de Longueville, p. 31), en parlant de Mme de Maintenon, signale « les calculs sans fin de « sa prudence mondaine et les scrupules tardifs d’une piété qui « vint toujours à l'appui de sa fortune, »
pour la figure comme pour les manières, c'est assurément l'être le plus désagréable que Dieu ait jamais fabriqué. 11 s’imagine que lui et moi nous nous ressemblons comme deux gouttes d’eau : je me flatte d'être moins désagréable que lui et d’avoir un peu plus de bon sens. Sa femme est contrefaite ; c'est un couple de vilains êtres très-déplaisants. Je me réjouis de ce qu’ils n'aient pas d'enfants ; ç'aurait été des fous, et j'ai déjà assez de fous parmi mes parents d'A lemagne.
© mars 1719.
Chacun veut surpasser son voisin par le luxe des équipages, de la table, de la toilette; et comme pour cela il faut beaucoup d'argent, on s'efforce de s'en procurer, n'importe par quels moyens. Si tous les méchants étaient enlevés par une attaque d’apoplexie, le monde n’en irait que mieux.
Je ne connais pas l’affafre du baron de Goertz, qui été arrêté en Suède‘, car j'ai la tête tellement rem-
4 Ministre de Charles XI1; après la mort de ce monarque tué (ou assassiné) au siége d'une ville de Norwége, 11 fut arrété, eonduit à Stockholm, traduit devant un tribunal extraordinaire, et condamné à avoir la tête tranchée. 11 demanda à se justifier, mais il ne put l'obtenir, et la sentence fut exécutée le 2 mars 11719. Voir la Biographie universelle, t. XVII, p. 586 ; Salnt- Simon , t. XXXII, p. 235, etc. Au dire de Voltaire, jamais homme ne fut si souple et si audacieux à la fois, si vaste dans ses desseins, el actif dans ses démarches; nul projet ne l'effrayait, nul moyen ne lui coûtait ; il eût été capable d'ébranler l'Europe, et 11 en avaît conçu l'idée.
11 marcha au supplice avec pompe, dans une volture à 8x che-” vaux, paré de tous ses ordres, et entouré des gens de sa malson. Arrivé sur afaud, il se fit déshabiller par ses valets de chambre, et Jivra intrépidement sa téte au bourreau.
LA
plie de ce qui se passe ici, que je ne m'occupe guère de l'étranger. Si le baron a commis les crimes qu'on lui impute, il mérite les châtiments les plus sévères; aussi je voudrais, à cause de sa famille, qui est trèshonorable, qu'il ne passât pas par les mains du bourreau, mais qu’il fût condamné à une prison perpétuelle; mon fils a écrit à cet égard, mais il ne pense pas que son intervention ait grand résultat. On dit que les Impériaux ont voulu arrêter, à Milan, le chevalier de Saint-Georges, mais ils n’ont pris que milord Mar et milord Perth; le chevalier s’est rendu par mer en Espagne, où Albéroni lui équipe une flotte pour se rendre en Irlande,
Après diner, je ne peux jamais aller au sermon, car je m'endors aussitôt; et comme ici on n’est pas à l'église dans une tribune, mais en face de la chaire et dans une chaise à bras où tout le monde vous voit, cæ serait un vrai scandale; de plus, depuis que je suis devenue vieille, je ronfle très-fort en dormant ; ce serait un sujet de risée, et le prédicateur lui-même en serait déconcerté.
10 mars 1719.
La maréchale de Schomberg avait une nièce qui s’appelait M'° d’Aumale; ses parents la mirent à Saint- Cyr du temps du roi. Cette créature est laide, mais elle a beaucoup d'esprit, et elle sut si bien amuser le roi que cela donna du souci à la vieille guenipe. Elle chercha à susciter une querelle, et à la faire entrer dans ‘un couvent. Mais le roi ne voulut pas le souffrir, et il fallut que la vieille la laissât revenir. Quand le roi mourut, elle ne voulut plus rester auprès de la vieille,
Le duc du Maine a écrit à sa sœur : « Ce n'est pas en prison qu’on devrait me mettre, mais m'ôter mes habits et me mettre en jaquette pour m'être ainsi laissé mener par ma femme. » Et il a écrit à Ma de Langeron qu'il éprouvait maintenant une tranquillité telle qu'il la regardait comme une grâce de Dieu, qu’il ne s'occupait plus que de ses enfants, et qu'il ne désirerait rien s'ils étaient auprès de lui.
Le duc (de Lorraine) a pour la Craon la plus grande passion que j'ai vue de ma vie; quand elle entre dans la chambre, sa figure change; tant qu'elle n’y est pas, il est inquict et regarde toujours du côté de la porte; quand elle est venue, il rit et il est tranquille; c'est un drôle de spectacle.
Mon fils m'a donné, comme à toute la famille royale, deux millions de livres que j'ai partagées dans ma maison.
Feu Monsieur était bon au fond, les faiblesses qu'il avait m'ont plus affligée qu'irritée. Parfois, j'ai témoigné de l'impatience, mais lorsqu'il est venu me prier de le pardonner, je lui ai toujours accordé son pardon.
Paris, 11 mars 1719.
A Paris on ne croit plus aux sorciers, et vous ne seriez pas la fille de notre père si vous ajoutiez foi à la sorcellerie, ear il était bien au-dessus de ces superstitions ; mais lorsque le poison se glisse sous le masque de la sorcellerie, ou lorsqu'il y a du sacrilége, alors on. ne saurait punir trop rigoureusement, et je ferais, . sans aucun scrupule, brüler de pareils coupables ; mais on ne doit pas brûler les gens sous prétexte qu'ils
vont au sabbat en passant par la cheminée, qu'ils chevauchent à travers les airs et qu'ils se changent en chats.
Paris, 15 mars 1719. -
J'ai, sans le vouloir, brouillé la religieuse de Chelles avec sa mère, Mne d'Orléans. Je reçus au commencement de l'affaire du duc du Maine une lettre de ma fille; je lus dessus le nom de Mme d'Orléans, je ne pensais pas à celle qui est au couvent et qui a aussi maintenant le titre de Madame, je l'envoyai de suite à la femme de mon fils. Or, cette lettre était précisément la réponse à une lettre de notre religieuse, qui avait dit à l’allemande sa façon de penser sur le duc et la duchesse du Maine, et qui avait fini par plaindre son père d'être le beau-frère du duc du Maine, et d’avoir contracté un mariage insensé et qui était aussi nuisible en tout point. On peut facilement deviner que la réponse de ma fille a causé un grand vacarme. Je suis bien fâchée d'avoir commis cette étourderie. Pourquoi aussi la femme de mon fils a-t-elle ouvert une lettre qui n’était pas pour elle ?
17 mars 1719,
Le roi d'Espagne et Albéroni haïssent personnellement mon fils; c'est l’œuvre de la princesse des Ursins… Mon fils est naturellement brave, cela fait qu'il ne peut se résoudre à rien craindre; il ne s'inquiète nullement de la mort.
21 mars 1719,
On a reproché au roi de ne pas être bien proportionné pour sa taille et d’être trop petit à cet égard,
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 81 tandis que Monsieur était trop grand ; on disait en plaisantant à la cour que le roi et son frère étaient mal partagés, et que l’un avait ce que l’autre aurait dû avoir.
24 mars 1719.
La reine avait une telle passion pour le roi qu’elle cherchait à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait lui faire plaisir; pourvu qu'il la regardât avec amitié, elle était gaie toute la journée. Elle était bien aise que le roi couchât avec elle; car, en bonne Espagnole, elle ne haïssait pas ce métier ; elle était si gaie lorsque cela était arrivé qu'on le voyait tout de suite. Elle aimait à ce qu'on la plaisantät là-dessus, elle riait, clignait les yeux et frottait ses petites mains.
Paris, 25 mars 1719.
Lord Stairs m’a bien troublée hier; il m'a dit que le bruit avait couru en Angleterre que mon fils avait été assassiné ; cela me prouve que le parti qui s’est formé contre lui roule toujours dans sa tête le projet de l’'assassiner, et d'avance on en répand la nouvelle, afin de voir comment elle sera accueillie et quel éffet elle produira. J'ai appris, de plus, que la duchesse de Berri donne à souper à son père dans une maison près de Versailles; on n'en revient qu'à trois heures du matin : en sus du danger qui en résulte pour la vie de mon fils, cela fait le plus grand tort à son honneur et à sa réputation. Mais il vaut mieux parler d'autre chose, car plus j'y pense, plus je suis triste et irritée.
En France, rien ne peut se passer tranquillement ;
82 CORRESPONDARCE
les princes ont le malheur de ne pouvoir faire un-pes sans que tout le monde en soit instruit; leurs gens sont leurs plus redoutables ennemis.
Paris, 30 mars 1719.
Tous les jésuites veulent qu’on regarde leur ordre comme parfait et exempt du moindre reproche; aussi excusent-ils tout ce qui se passe où se trouve le confesseur; j'ai dit nettement au mien qu’il ne pouvait y avoir aucune excuse sur ce qui se fait à Lunéville. .
Il n’y a pas longtemps que Craon a acheté une terre qu’il a payée onze cent mille francs ; et l’on sait qu'il était naguère pauvre comme Job.
Je ne puis croire qu'avec tous les embarras qu'il a sur le corps, le roi d'Angleterre ait l'intention de se rendre en Hanovre; ainsi, les dames hanovriennes ne gagneraient rien à se faire faire de belles toilettes ; ce serait, comme on dit, jeter sa poudre aux moineaux. Je reçois en ce moment votre lettre du 14; je vous remercie des deux belles histoires de revenants que vous me racontes; elles m'amusent et me fournissent un sujet de conversation avec M=- d'Orléans, à laquelle je n’ai pas grand’chose à dire. -
Tout est ici d'un prix excessif, depuis un an, la valeur des objets de tout genre, meubles, vêtements, comestibles, a doublé.
. - On apprend chaque jour de nouvelles perfidies.
1 11 s’agit de Marc de Beauveau , qui acheta la terre d'Hau-
donvillers, et qui obtint qu'elle fût érigée en marquisat de Craon, par lettres-patentes du 21 août 1112.
Avant-hier, le duc de Richelieu va trouver le marquis de Biron, qui est fort attaché à mon fils; il lui fait mille protestations de dévouement, et lui demande avec instance la permission de partir pour rejoindre son régiment; en même temps on intercepte une lettre d’Albéroni à ce duc, qui.rend sa trahison plus claire que le jour; mon fils l’a fait arrêter dans s0n lit, et mener immédiatement à la Bastille. Ce duc fera verser beaucoup de larmes à Paris, car toutes les dames sont amoureuses de lui; je ne comprends pas pourquoi, car c'est un petit crapaud en qui je ne trouve rien d’agréable; il a encore moins de courage; il est impertinent , infidèle, indiscret; il dit du mal de toutes ses maîtresses, et cependant une princesse du sang royal est tellement éprise de lui, que lorsqu’il devint veuf, elle voulait absolument l'épouser : sa grand'mère et son frère s’y sont formellement opposés, et avec beaucoup de raison; car, indépendamment de la mésalliance, elle aurait été toute sa vie très-malheureuse.
31 mars 1719,
Le duc de Richelieu a fait peindre toutes ses maltresses revêtues des costumes de divers ordres religieux. M" de Charolais est peinte en récollette et on la dit parfaitement ressemblante; les maréchales de Villars et d'Estrées ont l'habit de capucines ‘.… Aus-
1 Que sont devenus ces portraits ? Ils doivent subsister encore cachés dans quelque collection peu connue, ainsi que le fameux livre dans lequel Bussy-Rabutin avait fait pelndre les
saintes de la cour.
Des lettres galantes autographes de Richelieu se trouvent
sitôt qu'on a montré au duc de Richelieu sa lettre à Albéroni, il a avoué tout ce qui le regarde personnellement, mais il n’a rien dit au sujet de ses complices.
31 mars 1719.
Avant-hier le jeune duc de Richelieu a été conduit à la Bastille, ce qui a fait couler bien des larmes, car toutes les femmes lui courent après et sont amoureuses de lui. Il a été en correspondance avec Albéroni, et il avait fait envoyer son régiment, avec celui de son bon ami, M. de Seillant, à Bayonne, afin de livrer cette ville aux Espagnols. Dernièrement, il était “allé chez M. de Biron, et lui avait dit qu'il lui faudrait bientôt partir, afin de rejoindre son régiment à Bayonne, et cela dans le but de montrer son zèle et de prouver combien il était attaché à mon fils. Son camarade, qui passe pour un poltron, un escroc et un filou au jeu; a aussi été mis à la Bastille.
2 avril 1719.
Je deviens si distraite en vieillissant, que je crois qüe je finirai par tomber en enfance, ou par devenir comme notre tante, la princesse Élisabeth '. Un jour,
dans la bibliothèque de M. Leber (achetée par la ville de Rouen), et le catalogue, n° £815, ajoute qu'une des lettres du duc révèle une particularité de sa vie libertine ; il recevait de l'argent de ses maitresses, et, ne fût-ce que douxe louis, Il ne les dédaignait pas. On a imprimé, à la suite du tome 1°’ de la Vie privée de Richelieu, 1791, 3 vol. in-8°, p. 385-468, des lettres d'amour de Mie de Charolais, de Mmet d’Averne, de Villeroi , etc.
4 Elisabeth, princesse palatine, fille de Frédéric V, roi de Bahême, était née en 1618. Elle cultiva les sciences avec un zèle
voulant aller à un bal masqué, elle prit un pot de chambre pour un masque, et elle dit : « Mais comment se fait-il que ce masque n’ait pas d'yeux, et qu'il sente mauvais ? » Quand elle mourut, elle n’avait que soixante-deux ans; moi, j'en ai près de soixante-sept.
Il n’est pas vrai que le chevalier de Saint-Georges ait été pris à Milan, mais on a arrêté lord Mar, lord Perth et un autre encore que je crois fils de lord Mar; ils ont été relâchés ; leur maître est en Espagne ; le pape et les Espagnols le soutiennent fort, et l'on assure qu’il a beaucoup de partisans en Angleterre, en Écosse et en Irlande; la princesse de Galles affirme que, de ce côté, il n’y a rien à craindre.
La duchesse de Berri est malade; elle a la fièvre et des vapeurs; c’est l'effet des parfums horriblement forts qu’elle a toujours dans son appartement, et qui font beaucoup de mal; j'en ai prévenu, mais on ne m'a pas écoutée; il est, d’ailleurs, impossible de se bien porter avec son affreuse gloutonnerie; chaque soir, efle se met à table à huit ou neuf heures, et elle mange jusqu’à trois heures du matin. S'il lui arrivait quelque chose de fâcheux, mon fils en serait inconsolable, car c'est au monde la personne qu’il aime le mieux.
remarquable et reçut des leçons de Descartes qui affirme, dans la dédicace de ses Principes de philosophie, qu'il n'avait trouvé personne, si ce n'est elle, qui fût parvenu à l'intelligence parfaite de ses ouvrages. Élisabeth fut demandée en mariage par Wiadislas IV, roi de Pologne ; mais elle refusa d'écouter aucune proposition d'établissement, dans la crainte d’être détournée par là de sa passion pour l'étude. Elle obtint l'abbaye luthérienne d'Hervorden, et y mourut en 1680.
86 ° CORRESPONDANCE | 4 avril 1119.
Me la Princesse a fort engagé mon fils à laisser Mue du Maine quitter Dijon; elle dit que l'air y est fort malsain. Mon fils a consenti à ce qu’elle se rendit dans son carrosse de Dijon à Châlons-sur-Saône, escortée par des gardes de Sa Majesté. Elle s'était imaginée qu'elle y aurait plus de liberté, et qu’elle aurait seulement la ville pour prison ; elle a été fort. étonnée qu'on la tint d'aussi près à Châlons qu’à Dijon. Quand elle en a demandé la raison, on lui a dit que tout était découvert maintenant, et que tous les détenus avaient jasé. Elle a d’abord été fort troublée, mais ensuite elle s'est remise et elle a dit: « M. le duc d'Orléans croit que je le hais ; s’il voulait suivre mes conseils, je le conseillerais mieux que personne. » Son mari se tient fort tranquille, |
8 avril 1719.
En accouchant du duc de Berri, la Dauphine fut si mal traitée qu'elle est devenue contrefaite; auparavant, elle avait une jolie taille. Depuis ce temps, elle n'a pas eu une heure de bonne santé. La veille de sa mort, pendant que le petit duc de Berri était assis sur son lit, elle dit : « Mon cher Berri, je t'aime bien, mais tu me coûtes bien cher. » M. le Dauphin n'était point aflligé; la Montcheyreuil lui avait dit tant de mal de sa femme, qu’il ne pouvait l'aimer. La vieille guenipe espérait, comme cela est arrivé, gouverner le Dauphin par le moyen de ses maîtresses, ce qu’elle n'aurait pu faire, s'il avait continué d'aimer la Dauphine, La vieille avait conçu une haine si effruyable contre cette
Pauvre princesse, que j'ai cru qu’elle avait donné ordre à Clément, l’accoucheur, de la traiter si mal; ce qui wa confirmée dans cette idée, c'est qu’elle a failli faire mourir la Dauphine en venant chez elle avec des gants parfumés ; elle disait que c'était moi qui en por- 4ais, ce qui n’était pas vrai’.
Saint-Cloud, 8 avril 1719.
De grandes personnes s'amusent ici, comme des enfants, à faire des châteaux de cartes.
Mne de Chasteautier.se divertit fort de cette manière, car elle aime les plaisirs innocents; mais il y a beaucoup de personnes qui pensent, à cet égard, comme la dernière duchesse de Longueville, qui est morte dans la plus haute dévotion, mais qui, dans sa jeunesse, avait été très-coquette et-très-galante *. Son mari était gouverneur de Normandie ; il fallait qu’elle sallât le rejoindre, mais elle ne se souciait nullement de quitter la cour, car elle y laissait des gens qu’elle aimait bien mieux que son mari; et, comme on la voyait fort triste, et qu’on lui proposait de jouer, de chasser ou de se promener pour se distraire, elle répondit : « Je n'aime pas les plaisirs innocents. » Cette
1 Saint-Simon, dans scs notes sur le Journal de Dangeau, s'exyrime ainsi À cet égard : « On a toujours cru que Clément, son « accoucheur, l'avait blessée en sa dernière couche. M Ia < princesse de Conti fut aussi fort accusée d'avoir approché « d'elle aussitôt après avec des senteurs dont elle n’est pas re- « venue. »
* Voir, au sujet de cette femme célèbre, une série d'articles de M. Cousin, dans la Revue des Deux-Mondes, 1851, et dans le Journal des Savants.
88 CORRESPONDANRCE
duchesse de Longueville était la sœur du prince de Condé; elle avait mené une vie fort irrégulière, mais elle s’en était repentie, avait fait pénitence, et n’avait fait que jeûner et prier le reste de sa vie; elle était tellement changée qu’on ne pouvait plus se douter qu'elle eût été belle; sa taille seule avait conservé de la grâce; mais ce sont de vieilles histoires. 9 avril 1719.
Ni le roi, ni la première dauphine, ni moi, n'avons de notre vie pris un liard; mais la vieille guenipe a pris de toutes mains, et la seconde dauphine a appris à prendre de l'argent; les autres ont suivi cet exem-
ple; voilà la vérité.
11 avril 1719.
Le roi a sincèrement aimé M. le Dauphin, et ce n'est pas sans motif, car jamais un fils n’a pu avoir pour son père plus de vénération, d'amour et de soumission que M. le Dauphin n’en avait pour le roi; aussi le roi a-t-il été inconsolable lorsque son fils est mort. Le roi n’avait jamais eu beaucoup d’inclination pour le duc de Bourgogne, la vieille sorcière l'a desservi auprès du roi, le faisant passer pour un ambitieux, qui trouvait que le roi vivait trop longtemps. Elle agissait ainsi de crainte que, si ce prince venait un jour à ouvrir les yeux et à voir comme sa femme avait été mal dirigée par la vieille, le roi ne l’écoutât point, en cas qu’il vint se plaindre à Sa Majesté ; c'est en effet ce qui est arrivé.
12 avril 1719.
Le roi a toutes les nuits dormi dans le lit de la
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 89 reine, mais pas toujours comme elle, avec son tempérament espagnol, l’aurait souhaité. La reine remarquait bien ainsi quand il avait été courir par-ci par-là. Le roi a toujours eu de la considération pour elle, et ila voulu que ses maîtresses la respectassent fort. 11 l'a aimée à cause de sa vertu et de l'attachement sincère qu’elle a toujours eu pour lui, malgré ses infidélités. Il a été sincèrement on lorsqu'elle est morte.
Paris, 13 avril 1719.
Jaï un chagrin sincère de savoir l’affliction que vous cause la perte de votre petite-nièce. Mon Dieu! ma chère Louise, le sort des femmes est si malheureux, qu'on doit promptement se consoler de la mort d'une petite fille, car c'est de moins une créature destinée à souffrir. Je suis aujourd’hui, et avec raison, plus contrariée que jamais ; mais cela ne peut s'écrire. Je m'étonne de ce que la France entière ne soit pas engloutie comme Sodome et Gomorrhe; car on ne
. peut se faire une idée de toutes les horreurs qui se commettent ici. Des femmes expérimentées en savent plus, pour soigner des enfants malades, que les docteurs en médecine; car elles ont été à même d'ol ver ce que les autres n’ont pu étudier. Je suis bien peinée d'apprendre que vôtre nièce est malade; si vous pouvez la sortir d'Angleterre et la conduire dans notre bon air allemand, elle sera bientôt guérie ; c'est l'air de Londres qui la rend malade.
44 avril 1719,
La Montespan était plus blanche que La Vallière; elle avait une belle bouche, de belles dents, mais elle
avait l'air effronté; on voyait sur sa figure qu'elle avait quelque projet en vue, Elle avait de beaux cheveux blonds, de belles mains, de beaux bras', ce que La Vallière n'avait pas, mais celle-ci était fort propre, et la Montespan une sale personne.
Ce que le duc de Bourgogne avait de bon, il le tenait de son précepteur ; ce qu’il avait de mauvais lui venait de lui-même... Il était fort dévot et n'a jamais eu d’attachement que pour sa femme, mais cet amour était le partage de Montgommery : tout d'un côté, rien de l'autre, car elle n'aimait pas son mari.
14 avril 1719,
C’est à l'instigation de la Montespan que le roi a si mal‘traité La Vallière; elle en avait le cœur percé; mais la pauvre créature s’imaginait qu’elle ne pouvait faire un plus grand sacrifice à Dieu, qu’en lui sacrifiant la source de ses péchés, et elle croyait être d'autant plus agréable à Dieu, que la pénitence viendrait du même lieu où elle avait péché. Aussi restait-elle, par pénitence, chez la Montespan *. Celle-ci, qui avait
© 44 La nature avait prodigué tous ses dons à Mme de Montespan; des flots de cheveux blonds, des yeux bleus ravissants avec des sourcls plus foncés, qui unissaient la vivacité à la langueur, ua teint d'une blancheur éblouissante, une de ces figures enfin qui éclairent les lieux où elles paraissent. » (Histoire de Mme de Maintenon, par M. de Noailles, t. 1, p. 459.) Elle cultivait la poésie, et il existe d'elle des lettres en vers écrites dans les dernières années de sa vie au savant Huet, qu’elle voyait beaucoup. 2 Volcl un des couplets que l'on ft à cette époque : L'on dit que La Vallière S'en va sur son déoliaÿ
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 91 plus d'esprit, se moquait d'elle publiquement, la traitait fort mal, et obligeait le roi à en agir de même. 11 fallait que le roi traversät La chambre de La Vallière lorsqu'il voulait aller chez la Montespan. Le roi avait un bel épagneul appelé Halice : à l'instigation de la Montespan, il prenait ce petit chien, et le jetait à la duchesse de La Vallière, en disant : «Tenez, Madame, voilà votre compagnie, c’est assez. » Cela était d'autant plus dur, qu’il ne restait pas chez elle, mais qu’il allait chez la Montespan. Cependant elle a souffert tout cela en patience. Elle avait autant de vertus que la Montespan avait de vices. La faiblesse qu'elle avait eue pour le roi était bien pardonnable : tout le monde le lui avait conseillé et y avait contribué. Le roi était jeune, galant et beau; elle-même était encore très-jeune, mais dans le fond elle était modeste et vertueuse, et avait un très-bon cœur. Lorsqu'on la fit duchesse et qu’on légitima ses enfants, elle fut désespérée , car elle avait cru que personne ne saurait qu’elle avait eu des enfants. Ses regards avaient un charme qu'on ne peut décrire ; elle avait une taille fine, mais de vilaines dents; ses yeux me paraissaient bien plus beaux que ceux de M** de Montespan ; tout son maintien était modeste. Elle boitait légèrement, mais cela ne lui allait pas mal.
Paris, 15 avril 1719.
Mon fils ne peut se résoudre à se faire craindre, et
Ce n'est que par manière Que le roi va son train ÿ Montespan prend sa place; 1 faut que tout y passe Ainsi de main eu main.
c'est ce que ses ennemis ne savent que trop bien. Le jour où il envoya à la Bastille le jeune duc de Richelieu, il était troublé tout comme s’il lui était arrivé un grand malheur; et pourtant il ne devait guère avoir d'égard pour ce petit drôle, qui lui a souvent manqué de respect, et qui a parlé de lui et de ses filles d’une façon qui, à elle seule, aurait mérité la Bastille; mais mon fils ne fait qu’en rire.
Ms de Montpensier n'a pas eu la petite vérole; les deux petites, qui l'ont eue, viennent à présent me voir chaque jour ; la petite Beaujolais est plus jolie et plus gentille que jamais '. La maladie de M=» la duchesse (de Berri) vient d’avoir bu trop d’eau-de-vie, et d’avoir énormément mangé; dès qu’elle est un peu mieux, elle se remet à boire et à faire de nouveaux excès, et elle éprouve une rechute *?,
Aujourd’hui il faut que je commence ma lettre comme M=° de Ponikau en Saxe. Étant une fois en couches et se trouvant seule, elle vit venir à elle une petite femme vêtue à l’ancienne mode française, qui la pria de permettre qu’une compagnie püt faire une noce dans son appartement; qu'on prendrait bien
4 Cette jeune princesse avait reçu de la nature une âme tendre et un naturel charmant ; elle mourut avant la fin de sa vingtième année, de douleur de voir rompre le mariage qui avait été convenu entre elle et l'infant Don Carlos.
3 Saint-Simon raconte un trait assez piquant relatif à la d:chesse de Berri : Elle accoucha d'un prince qui vint à sept mois; la flatterie fut telle, que presque toute la cour se trouva avoir des enfants à ceterme (t. XXI, p. 11).
garde que. ce fût dans un temps où Madame serait seule. M= de Ponikau y ayant consenti, il vint un jour dans la chambre une grande compagnie de nains et de naines; on apporta une petite table, on y mit le couvert et un grand nombre de plats, et toute la compagnie et la noce se placèrent à cette table. Au milieu du festin, une de leurs petites femmes accourut en s’écriant : « Dieu merci, nous voilà sauvés d'un grand embarras, la vieille g..….. est morte! » Il en est de même äci aujourd’hui, la vieille g... est crevée à Saint-Cyr samedi passé, 15 avril, entre quatre et cinq heures du soir. La nouvelle de l'arrestation du duc du Maine et de sa femme l'a fait tomber évanouie, et cela peut avoir été la cause de sa mort, car depuis ce temps elle n’a plus eu un seul moment de repos et de contentement. La colère et la perte de l'espoir qu’elle avait de régner avec lui, lui ont tourné le sang et lui ont donné la rougeole, puis elle a eu durant vingt jours une fièvre continuelle. Un orage qui est survenu a fait rentrer la maladie; ce qui l’a étouffée. Elle devait avoir quatre-vingt-six ans. J'ai dans la tête que ce qui lui a fait le plus de chagrin lors de sa mort, c'est de laisser derrière elle mon fils et moi en bonne santé '.
A M. DE HARLING.
20 avril 1719, Samedi soir nous avons perdu une pieuse âme à
4 « SiMme de Maintenon était morte avant le roi, c'eût été un événement dans l'Europe entière ; deux lignes dans la gazelte apprirent sa mort à ceux qui ignoraient si elle vivait encore. » (Duclos.)
94 CORRESPONDANCE Saint-Cyr, la vieille Maintenon. C’est à un orage qu’il faut s’en prendre de sa mort, car il a fait rentrer la rougeole qu'elle avait. Elle est morte comme une jeune personne; elle a caché quatre années de son âge, car elle ne se donnait que quatre-vingt-deux ans, et elle en avait quatre-vingt-six. Si elle était morte vingt ans plus tôt, je m'en serais cordialement réjouie; mais maintenant çela ne me fait ni plaisir ni peine. I n’y a pas tant à s'étonner que la Maintenon soit morte que de ce qu’elle est morte comme une jeune personne. Si dans l'autre monde, où tout est égal et où il n’y a aucune différence de rang, on pouvait décider si elle resterait avec le roi ou avec son premiér mari, le paralytique-Scarron , et si le roi savait tout ce qu'on lui a caché, il n’y a pas de doute qu'il ne la rendit bien volontiers à Scarron.
A LA CONTESSE LOUISE
Paris, 20 avril 1719,
Feu Monsieur ne voulait pas que l'épouse de son fils fût coquette. Je ne désapprouvai point cela, mais je ne voulais point qu'il avertit le mari et qu’il fit de l'éclat; ce qui n'aurait eu d’autre résultat que de forcer mon fils à garder une femme déshonorée.
Voyez, ma chère Louise, si je n'ai pas lieu d’être inquiète ; avant-hier, on a arrêté un homme, nommé La Jonckère, qui s'était engagé à enlever mon fils et à le livrer, vivant ou mort, dans les mains d’Albéroni. Il ne l’a manqué, au bois de Boulogne, que d’un quart d'heure.
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 95 Paris, 22 avril 1719.
J'ai lu, ce matin, mes douze chapitres de la Bible, les 37, 38, 39 et 40° psaumes, les quatre premiers de l'Ecclésiaste, les 22, 23 et 24e de saint Luc, et le 4° de saint Jean, je vais m’entretenir une demi-heure avec vous, et j'irai ensuite au couvent du Val-de-Grâce où ma petite-fille va arriver en venant de Chelles, qu’elle quitte momentanément , tandis que l'abbésse actuelle se retire et rend ses comptes à ses religieuses. On lui fait une pension de 12,000 francs, jusqu'à qu'il y ait quelque autre abbaye vacante À laquelle on puisse la transférer. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une abbesse aussi jeune que ma petite-fille; elle aura vingt et un ans au mois d'août prochain. Lundi, j'irai chez le prince de Conti, qui m'a invitée à venir à son château de Choisy, à deux houres d'ici. C'est une belle résidence que la grande Demoiselle fit bâtir, et qu’elle légus à M. le Dauphin; mais le feu roi la trouva trop loin de Versailles, et il voulut que le Dauphin l’échangeât contre Meudon, qui appartenait à Muwe de Louvois, dont les héritiers ont vendu Choisy au prince de Conti. C’est un endroit fort agréable, situé le long de la Seine; les jardins sont si près de l’eau, qu'on peut prendre Le plaisir de la pêche. Mercredi étant mon grand jour de correspondance, je n'irai que le soir prendre congé du roi, et assister au spectacle; jeudi matin je serai de retour à Paris; je vous écrirai deux lignes; et, après avoir été à l’église, je partirai à midi pour mon cher Saint-Cloud, afin d'y passer tout l'été, si Dieu le permet. Vous connaissez ainsi tout mon plan.
Ce qu'a dit lord Stairs m'a choquée, sans m'effrayer, car je savais bien que mon fils était sain et sauf; ce pauvre lord est lui-même fort malade; les dames françaises lui ont appris trop de français; sa vertueuse femme me fait éprouver une compassion réelle.
22 avril 1719.
Le feu roi n'était pas aussi brave que Monsieur, mais il n’était pas poltron… 11 se plaisait beaucoup avec le comte de Grammont, qui était, en effet, fort amusant‘; il lui a accordé beaucoup de grâces et l’admettait à tous les voyages de Marly; ce qui a toujours été une faveur marquée, Le roi s'est plaint souvent de ce que, dans sa jeunesse, on ne l'avait pas assez laissé s'entretenir avec le monde; mais c'est dans le naturel, car Monsieur, qui avait été élevé avec le roi, était toujours disposé à parler avec toute sorte de gens. Le roi disait en rinnt que le bavardage de Monsieur l'avait dégoûté de parler : « Ah! mon Dieu,
4 Tout le monde connaît les Mémoires du comte de Grammont, si spirituellement rédigés par Hamilton ; les éditions publiées en Angleterre, en 1192 et 1802, renferment de nombreux portraits qui leur donnent un prix tout particulier. L'édition mise au jour en 1112, par les soins d'Horace Walpole, est la première où Il y ait des notes. Celle imprimée chez Didot en 1783, 3 vol. in-18, est un bijou typographique d’une netteté admirable ; le texte a malheureusement été l'objet de quelques corrections peu heureuses.
« Grammont fut l'homme le plus à la mode de son temps, l'idéal du courtisan français à une époque où la cour était tout, le type de ce personnage léger, brillant, souple, alerte, infatigable, réparant toutes les fautes et Les folies par un coup d'épée ou par un bon mot. » (Sainte-Beuve.)
disaitil, faut-il que, pour plaire au monde, je dise autant de pauvretés et de sottes choses que mon frère? »
25 avril 1749.
Le 17 avril, on & amené un drôle qui, l’an passé, a failli surprendre mon fils au bois de Boulogne. C'est un colonel réformé, nommé La Jonckère; il avait écrit à mon fils, en faisant des demandes exorbitantes de pensions et de charges, ayant été refusé, il va en Es pagne, et promet à Albéroni de livrer mon fils mort ou vif, et de l'enlever. Il vient avec deux cents hommes qu'il met en embuscade aux environs de Paris. I n’a manqué mon fils que d'un quart d'heure au bois de Boulogne, que celui-ci avait traversé pour aller diner chez sa fille à la Muette. Cet homme en a été désespéré, et s’est sauvé dans les Pays-Bas. Là il a dit avec jactance que puisqu'il avait manqué mon fils une fois, il prendrait désormais si bien ses mesures, qu’on entendrait bientôt parler d'un grand coup. Par bonheur, on a rapporté cela à mon fils, et on a ajouté que l'homme était à Liége. Mon fils y a envoyé un rusé compère qui a attrapé l'homme en le conduisant hors de la porte; là, il lui a mis un pistolet sur la gorge, et l’a menacé de le tuer sur-le-champ s’il ne le suivait pas et s’il faisait du bruit. Saisi de frayeur, le coquin s’est laissé conduire au bateau; mais quand il a vu qu'on le conduisait sur le territoire français, il n’a pas voulu aller plus loin, etil a dit : « Je suis perdu, et je serai écartelé. » On l'a lié, et on l'a conduit à la Bastille.
Un L]
88 CORRESPONDANCE 28 avril 1719.
Le premier Dauphin avait suivi l'exemple de son père, et pris une vilaine et puante créature, qui avait été fille d'honneur auprès de la grande princesse de Conti; elle s'appelait M"° Chouin; elle vit encore à Paris. On a pensé qu'il l'avait épousée clandestinement ; je jurerais que cela n'a pas eu lieu. Elle avait l'air d’un carlin. Elle était petite; elle avait de petites jambes, un visage rond, un nez court et relevé, une grande bouche remplie de dents pourries qui avaient une puanteur telle qu'on pouvait la sen: tir à l’autre bout de la chambre. Elle avait une gorge horriblement grosse; cela charmait Monseigneur, car il frappait dessus comme sur des timbales.. Mais cette créature courte et grosse avait beaucoup d'esprit. Je crois que le Dauphin s'était habitué au tabac pour ne pas sentir l'horrible odeur des dents pourries de la Chouin. Il faisait beaucoup de cas du maréchal d’Uxelles, parce que celui-ci feignait d’être ami intime de cette femme; mais dès que le Dauphin eut fermé les yeux, le maréchal a cessé de la voir, et n’a pas remis le pied chez elle, tandis que, tant que le Dauphin a vécu, il passait toutes les journées chez elle.
25 avril 1719,
On a trouvé dans la cassette du duc de Richelieu d'autres lettres que des billets doux. Albéroni s'est fé à un drôle qui l'avait précédemment servi et qui est un espion de mon fils. Celui-ci a apporté à mon fils la lettre d’Albéroni; on l'a ouverte, lue, copiée, pro-
prement recachetée et envoyée au petit duo (de Richelieu), qui y a répondu. Mon fils a cette réponse; mais il ne peut en faire usage, parce qu’elle parle en termes cachés. J'ai bien recommandé à mon fils de faire attention à lui; il m’a promis de ne plus s0rtir la nuit, mais je ne me fle nullement à lui... On vient d'arrêter M. de Laval, le frère de la duchesse de Roquelaure.
Baint-Clond, 21 avril 1719.
Vous dites que vous n'êtes pas fatiguée d'entendre vos deux prédicateurs : je dois avouer, à ma honte, que je ne connais rien de plus ennuyeux qu’un sermon; nul opium ne m’endormirait aussi bien, surtout le soir.
J'ai trois belles bibles : celle de Mérian, que ma tante, l’abbesse de Maubuisson, m'a laissée ; une édition de Lunebourg, qui est fort belle, et une autre que la princesse d’Oldenbourg, fille de la princesse de Tarente, m'a envoyée l'an passé. Elle est comme me personne, petite et grosse; mais ni l'impression ni les gravures ne sont aussi belles que chez les deux autres. Quand je vins en France, il était défendu à tout le monde, si ce n’est à moi, de lire la Bible '; depuis une couple d'années, c'était permis, mais la constitution * au sujet de laquelle on fait tant de
* Cette amsertion n’est pas fort exacte; il parut, sous le règne de Louis XIV, diverses traductions de la Bible ; celle de Le Maistre de Sacy surtout fut souvent rélmprimée (Paris, 1107, 8 vol. in-12; 1715, 3 vol. in-fol., etc.).
4 La constitution Unigenitus, qui condamna cent una propo= &tions extraites du livre du père Quesnel, Cette querelle théo=
bruit, l’a derechef défendu ; il est vrai qu'on ne veut pas s'y soumettre; moi, j'ai dit en riant que j'étais toute disposée à obéir à la constitution et à m’engager à ne lire aucune bible française; de fait, je n’ouvre que mes bibles allemandes. La Bible est une bonne et salutaire nourriture, et, de plus, fort agréable; mais les catholiques allemands n'y recourent pas, et sont enclins à la superstition; de ce nombre est la margrave de Bade, la femme du prince Louis; au lieu de faire faire de l'exercice à son fils et de le faire voyager, elle le conduit en pèlerinage à Notre- Dame-de-Lorette, mais on ne peut se figurer combien chacun en rit. Je partage vote affliction pour la perte de votre nièce, mais on a tort de tant regretter une petite fille. Mon Dieu! quel bonheur c'eût été pour mon fils s’il avait perdu ses trois premières filles dans leur enfance! Je ne veux pas en dire davanlage'.
logique enfanta des milliers de volumes parfaitement oubliés aujourd'hui ; nous n'en citerons qu’un seul, à cause de la singularité de l'idée qui l'a dicté : Virgilt Maronis Sibylla capilodina, poemation interpretatum et notis illustratum a S. L. (P. Daude), Oxonit, (Hollande), 1126, in-8. C'est un centon composé de vers ou de fragments empruntés à l’auteur de l'Énéide.
On ne s'attendait guère A voir Virgile en cette affaire,
1 La duchesse ne ferait-elle päs allusion aux bruits qui couralent à l'égard de l'attachement incestueux qu'on prétendait exister de la part du Régent pour deux de ses flles? Quant à Mie de Valois, Lemontey fait judicieusement observer que des ettres nombreuses , échangées entre son père et elle, existent aux archives des affaires étrangères, et que cette correspondance,
Le duc de Richelieu est un archidébauché ! et un poltron ; il ne croit ni en Dieu ni en sa parole; de sa vie il n’a rien fait et ne fera jamais rien qui vaille; il est ambitieux et faux comme le diable. Il n’a pas encore vingt-quatre ans. Je ne le trouve pas aussi bien que toutes les dames qui sont folles de lui. Il a une fort jolie taille et de beaux cheveux, le visage ovale et des yeux trèsbrillants, mais tout, dans sa figure, indique le drôle; il est gracieux et ne manque pas d'esprit, mais il est d’une insolence rare; c’est le pire des enfants gâtés. La première fois qu'il fut mis à la Bastille, ce fut pour avoir dit qu’il avait été au mieux avec M=+ la Dauphine (la duchesse de Bourgogne) et avec toutes ses jeunes dames, ce qui était le plus hor. rible des mensonges ; la seconde fois, ce fut parce qu'il fit lui-même savoir que le chevalier de Bavière souvent tracée dans des circonstances oragouses, mais toujours empreinte de dignité paternelle et de respect filial, ne permét pas le plus léger soupçon. On ne saurait être aussi affirmallf au sujet de la duchesse de Berri. Les chansonniers du temps ne l'épargnèrent pas ; l’un deux lui disait :
Un nouveau Loih vous sert d'époux ; Reine des Moabites, Faites bientôt sortie Un pesple d'Ammonites,
IL faut d’ailleurs reconnaître que la conduite du Régent justifait les suppositions peu charitables de ses ennemis. 11 pro fesait et añichait l'irréligion la plus effrontée. Les jours consacrés à la dévotion étaient ceux qu'il choisissait de préférence pour quelques débauches d'éclat. Le chiffre dont fl se servait dans sa correspondance pour les affaires étrangères était composé des mots les plus orduriers qu'il y ait dans la languc fran
Gaise.
1 Ein erts desbeauchirter.
Be
voulait se battre’ avec lui. Il y a deux jours qu'on a mis à la Bastille un autre homme de qualité de la maison de Laval, qui trempait dans les manigances du duc et de la duchesse du Maine. :
28 avril 1118,
Le Dauphin avait de bonnes qualités et aussi beaucoup de mauvaises. Ce qu'il avait de mauvais venait de Me de Montespan, chez laquelle il était toujours fourré, et ensuite chez Mme la Duchesse; le roi l’aimait beaucoup, mais le connaissait bien. Il était plutôt petit que grand et loin d’avoir la taille du roi. Sa maxime éfait de ne pas montrer qu’il fit plus de cas d’un homme de la cour que d'un autre.
Il est certain que Mme de Montespan se moquait de la reine, mais elle se moquait de tout le monde. Elle n'avait d’ailleurs aucune impertinence de hauteur avec la reine; c’est ce que le roi n’aurait point souffert. :
Elle avait marié un de ses cousins, M. de Moulpipeau, avec la fille d’un simple bourgeois, Mis Aubry, qui était très-riche. Pour lui montrer qu'elle avait fait un bon mariage, elle la fit venir un jour dans le petit particulier. Cette jeune personne ne savait pas du tout vivre; elle sauta sur le coin d’une table, croisa les jambes, et se mit à se balancer tout comme si elle eût été dans sa chambre. On peut s'imaginer quel rire cela causa et comme M= de Montespan raconta plaisamment la chose pour divertir le roi. La petite
DE MADANE LA 'DUCHESSE D'ORLÉANS. 103 créature s’imagina qu’elle prenait son parti et lui fit compliment sur compliment.
Saint-Cloud, 30 avril 1719.
Le duc de Richelieu n’est pas dans la conspiration du duc et de la duchesse du Maine; il avait ourdi une intrigue de son côté; il s'était mis dans la tête ds se rendre un personnage tellement considérable, qu'on ne pourrait lui refuser un mariage très-audessus de tout ce qu’il pourrait prétendre '; lorsqu'il a vu que cet espoir s’évanouissait, il s'est, par dépit, jeté dans un complot. Ce n’est pas pour lui que deux
| dames ont voulu.se battre en duel, mais pour le “prince de Soubise, fils du prince de Rohan; il n’est
1 Ceci se rapporte à une intrigue qu'avait Richelieu area
Mie de Charolais, de la maison de Condé; il s'était flatté de l'é-
pouser. Les chansons du temps font parfols allusion à ces Amours :
Que Charolais jeune et fringante .
Pour Richelieu soit complaisante,
N'est-ce pas le sort de son sang?
Mais pour un seul, c'est bien la peine,
Quand, à son âge, sa maman
En avait plus de deu douraines.
Vingt ans plus tard, les faïseurs de éouplets continuaient leurs attaques. Voici ce que nous trouvons dans le recueil Maurepas, sous la date de 1737.
Princesse, en vain, aux amours, Tous les jours, Vous offrez votre prière; Apprenes qu'à quarante aus, Les enfants Yous prensent pour leur grand'mère y ‘Vos yeux ne sont plus touchants, Et vos dents Sont noires comme votre dme.….
104 CORRESPOXDANCE pas mal, mais il ressemble à un veau qu tette encore; le duc, les oubliant bien vite, s’est mis à se distraire avec une troisième dame, mais le mari de celle-ci a découvert ce qui se passait, et il a battu sa femme au point de la rendre toute noire et bleue. Le gouverneur de Metz, M. de Saillant, est arrivé à Paris depuis quelques jours pour disculper son neveu, je doute qu'il y réussisse, mais je crains que le drôle ne soit pas puni comme il le mérite; mon fils ne peut se résoudre à verser le sang; je pense qu’il se repentira de sa clémence, car lorsqu'on ne se fait pas craindre des Français, on n’a aucune prise sur eux.
Je dois convenir que je suis étonnée que Paris soit encore debout et n'ait pas été englouti, car tout ce” qui s'y fait d’affreux, le jour et la nuit, fait dresser les cheveux sur la tête.
2 mai 1719,
M la Dauphine (la duchesse de Bourgogne) ne s’est jamais souciée du due de Richelieu, quoiqu'il s’en soit vanté, et il est allé pour cela à la Bastille. Mme la Dauphine était un peu coquette; elle bavardait avec tous les jeunes gens; mais si elle a vraiment aimé quelqu'un, ce n’a été que Nangis‘. Elle lui avait recommandé de se poser comme s'il était amoureux de
1 Voir Saint-Simon, t. VIII, p. 85. Nangis avait un visage gracieux sans rien de rare ; il était élevé dans l’intriguc et la galanterie.…. 11 était le favori des dames, t. VII, p. 169. — Il est fort question, dans les mêmes Mémoires, t. IX, p. 60, du comte de Maulevrier, ui ft beaucoup parler de lui à cause de sa passion pour la Dauphine et qui flnit par se suicider, circonstance fort rare à cette époque.
M de la Vrillière, qui n’avait pas une aussi belle taille ni de si bonnes manières que M la Dauphine, mais qui avait une figure beaucoup plus jolie et qui était d’une coquetterie inouie. On croit que de ce jeu il est résulté quelque chose de sérieux. Le bon Dauphin était comme les maris de toutes les femmes galantes, qui sont toujours les derniers à remarquer pareilles choses. Le due de Bourgogne n'a jamais pensé que sa femme songeât à Nangis, ce qui était pourtant très-visible et ce que tout le monde voyait. 11 aimait sincèrement Nangis, et il croyait que c'était pour lui plaire que sa femme parlait à Nangis; il était bien persuadé que son favori avait une intrigue avec M= de la Vrillière.
3 mai 1719.
. Mon fils s’est toujours si bien disculpé des accusations que la Maintenon et le duc du Maine dirigeaient contre lui, que le roi l'a cru et qu'il lui a rendu justice après avoir tout examiné avec soin. M d'Orléans ne s’est pas bien conduite dans cette circonstance; elle a laissé ses créatures mal parler de mon fils et aller jusqu'à dire qu’il avait voulu l’empoisonner; par là elle a fait la paix avec la vieille guenipe, qui précédemment ne pouvait la souffrir. J'ai souvent admiré la patience de mon fils, car il sait tout cela tout aussi bien que moi.
Saint-Cloud, 4 mal 1719.
La cérémonie de rendre le pain bénit ne so fait nulle part ailleurs qu’en France; elle est d'une ori-
106 CORRESPONDANCE gine fort ancienne et vient de la distribution du pain qu'on faisait, dans la primitive Église, pour la com- © munion ; il: y a, parfois, de grandes querelles ici, au sujet de savoir qui le rendra ou non, mais l'Église n'y perd pas, car l'on donne des cierges avec de l'argent; la maison royale présente treize écus d’or, avéc le cierge qu'offre le grand-aumônier,
Je ne me méle nuHement de ce qui se passe à Rome; le pape et moi n’avons aucun rapport ensemble; il ne faut donc pas songer à s'adresser à moi pour avoir quelque dispense.
Il n’est pas vrai que j'aie changé de nom; je n'ai jamais pu avoir en France aucun autre titre que celui de Madame, car mon mari était le frère du roi, et la femme du frère du roi ne porte pas d'autre nom ; les filles du roi l'ont aussi, mais, pour les distinguer, on ajoute le nom de baptême; ainsi, les trois filles de Henri IV se nommaient : Madame Élisabeth, qui fut reine d’Espagne; Madame Henriette, qui fut reine d’Angleterre, et Madame Christine, qui fut duchesse de Savoie; les filles du frère du roi se nomment Mademoiselle; la première porte ce titre, sans rien n’y ajouter; les autres y ajoutent le nom de leurs apanages ; c'est ainsi qu’il y a Mademoiselle de Chartres, Mademoiselle de Valois, Mademoiselle de Montpensier, il en est de même des fils du roi ; l'aîné s’appelle Monsieur, les autres prennent le titre de leurs apanages; c'est par abus qu'on a dit le duc de Bourgogne, le duc de Berri; il fallait dire Monsieur de Bourgogne, Monsieur de Berri.
J'ai été hier à Paris rendre visite à notre abbesse,
qui est au Val-de-Grâce; sa mère et elle sont fort mal ensemble, et c’est la mère qui a tort. C’est une méchante femme, qui n'aime ni son mari ni ses enfants; elle n’a d'attachement que pour son frère, et elle veut faire regarder son arrestation comme un acte trèsinjuste; elle dit que c'est un homme d'une piété fervente, un véritable saint, et que la conspiration était uniquement l’œuvre de sa femme, où il n'avait aucune part.
J'admire la patience de mon fils, et, à sa place, je ne l'aurais pas. Je me réjouis d'être hors de Paris, afin de ne plus voir et entendre tant de choses pénibles.
5 mal 1719.
La nouvelle abbesse de Chelles a une grande quetelle avec madame sa mère; M°* d'Orléans dit qu’elle ne pardonnera jamais à sa fille d’être convenue à son insu, avec le père, de se faire abbesse; la fille a répondu que, puisque sa mère avait toujours pris le parti de Y’ancienne abbesse contre elle, on ne lui avait pas confié ce secret, car elle s’y serait opposée; alors la mère s’est mise à pleurer amèrement; elle a dét qu'elle était bien malheureuse avec son mari et ses enfants, que son mari était l’homme le plus injuste du monde, puisqu'il tenait captif son beau-frère, l'homme le meilleur et le plus pieux du monde, un saint, et que Dieu Ven punirait. La fille ayant répondu qu’elle se taisait par respect, la mère est devenue encore plus furieuse; cela montre que cette femme nous hait tous comme le diable, et qu'elle
108 - CORRESPONDANCR n'aime personne que son frère le boiteux et coux qui l'aiment ou qui lui touchent de près.
6 mai 1717,
Au commencement, la vieille Maintenon n'était pas aussi méchante, mais elle l’est toujours devenue de plus en plus. Pour nous, il eût suffi qu’elle eût crevé il y a vingt ans; mais, pour l'honneur du feu roi, cela aurait dû arriver depuis trente-trois ans, car elle a, à ce que je crois, épousé le roi deux ans après la mort de la reine, et il y a bien trente-cinq ans que la reine est morte ‘.
7 mai 1717,
Le cousin de la vieille, qu’elle avait fait archevêque de Rouen, et qui s'était donné beaucoup de mouvement au sujet de la constitution, a suivi sa chère parente dans l'autre monde, huit jours après, jour pour jour et heure pour heure.
10 mai 1747,
La grande princesse de Conti n'était pas mal avec la Maintenon; celle-ci voulait se faire honneur de distinguer cette princesse, qui avait mené une vie ré-
4 Les Mémoires de l'abbé de Choisy expliquent les motifs du mariage secret de Louis XIV :
« Le roi ne vouloit’ point se remarier par tendresse pour son « peuple ; il se voyoit trois petits-fls et jugeoit prudemment que « des princes d’un second lit pourroient,-dans la suite des temps, « causer des guerres civiles. D'autre côté, il ne pouvoit se pas- « ser de femmes; Mme de Maintenon étoit encore aimable; ses « yeux étoient vifs et perçants, et son Age la meltoit hors d'état « d'avoir des enfanté. »
£ulière et. renoncé aux bagatelles.… Lorsqu'on lui annonça la mort comme prochaine, elle dit : « Mourir est le moindre événement de ma vie. »
12 mai 1747.
Lenonce est fourré danstoutes les trames contre mon fls; c'est un méchant prêtre et un mauvais diable. M. de Pompadour a accusé le comte de Laval d’avoir été en rapport avec le prince de Cellamare, et de lui avoir servi de cocher pour le mener la nuit chez M® du Maine à l'Arsenal.. Ce comte est toujours malade, couvert de blessures; il a un bandeau qui lui entoure le menton et va d'une oreille à l’autre; il boite et il a souvent un bras en écharpe, et, avec tout cela, c'est un intrigant infatigable ‘; il écrit nuit et jour contre mon fils. On dit que M" de Maintenon a envoyé beaucoup d'argent dans les provinces pour exciter des révoltes en faveur du duc du Maine; mais, grâce à Dieu, cela n’a pas réussi.
Saint-Cloud, 13 mal 1719
Vous me demandez ce qui m'a récemment mise fort en colère; je ne puis le raconter en détail, mais en gros; c’est l’effroyable coquetterie de M de Valois avec ce maudit duc de Richelieu, qui a montré les
1 C'était un gentilhomme ruiné, défiguré par une blessure, bllieux, haineux et farouche (Sismondi). Pour s'entretenir des relations au dehors, il s'aidait du chirurgien, qui faisait aussl les fonctions d'apothicaire. 11 prétendit, afin d'avoir plus d'occasions de le voir plus souvent, qu'il lui fallait deux lavements par jour, L'abbé Dubois se récria sur cette quantité de lavements; le duc d'Orléans lai dit: « L'abbé, puisqu'ils n'ont que ca divertissement, ne le leur ôtons pas. » (Mémoire de Staal.)
110 © CORRESPONDANCR
lettres qu'il avait d'elle, car il ne l’eime que par va aité', Tous les jeunes seigneurs de la eour ont pu voir les lettres où elle lni assigne des rendez-vous, Sa mère vouJait que je la reprisse avec moi, ce que j'ai refusé tout net; mais on ne cesse de revenir à la charge, et je suis horriblement vexée; l'espèce humaine me fait horreur. Je ne peux supporter l'idée de revoir M® de Valois, et fl faut cependant le faire, afin d'éviter un bien fâcheux éclat; la vue de cette étourdie me fera mal. Tout vela est la suite de Papathie'et de la nullité de la inère; que Dieu ui pardonne! mafs elle a bien mal élevé ses filles. *
Le duc est hard et plein d’impertinence; il connaît la bonté de mon fils et il en abuse; si on lui rendait justice, il payerait de sa tête toutes ses témérités et ses manœuvres; il l'a triplement mérité. Je ne suis pas cruelle, mais je verrais, sans répandre une larme, ve drôle accroché à un gibet. Je suis vraiment irritée contre li, et je le déteste de tout mon cœur. Notre religieuse a été élue abhesse de Chelles; on a envoyé bier un courier à Rome pour obtenir ls confirmation de retle élection. Je crains que la Mainrtenon pe meure que comme la Gorgone, et qu'après.sa mort elle ne produise encore beaucoup de monstres, Si elle était morte il y a trente ans, tous les pauvres réformés seraient encore en France, et leur temple de Charenton n'aurait pas été rasé, La vieille sorcière a été, avec le jésuite le père La Chaise, la cause de tout cela; à eux deux ils ont produit tout le mal.
1 Les Mémoires de Richelieu parlent avec inpertinepcs de son intrigue avec Ml de Valois,
16 mai 1719.
La vieille guenipe à fait répandre de maison en maison que mon fils avait empoisonné toutes les personnes de la famille royale qui sont mortes. Elle avait gagné un des médecins du roi pour disséminer ce bruit. Si Maréchal, chirurgien du roi, avec tous les autres honnêtes gens qui ont été présents à l'ouverture des cadavres, n'avait pas affirmé qu'il d'y a pas eu de poison, et s’il n’eût confirmé cela au roi, cette méchante créature eût jeté dans le plus grand malheur mon fila innocent,
17 mai 1719.
Les sommes dont les Noailles, neveu et nièce de la Maintenon, héritent d'elle, sont immenses; mais on ne sait pas tout ce qu'elle avait caché.
46 mai 1718.
M d'Orléans en a voulu longtemps à sa fille, parce que c’est à cause d'elle qu'on a fait sortir de son couvent l’abbesse, sœur de Villars ; c'est que le maréchal est dans les intérêts du duc du Maine. Jé trouve cependant que cette abbesse n’est pas fort à plaindre, puisqu'on lui donne 12,000 livres de pension, en attendant la première abbaye vacante ; mais Mme d'Orléans ne peut souffrir l’idée que la sœur du maréchal de Villars soit obligée de céder à la fille de mon fils; ce qui pourtant, selon moi, n’est. pas inconvenant,
1 Voir à ce sujet Saint-Simon , qui- ne bläme point Mme de Villars, ot qui trace un portrait aseex curieux de la nouvelle ab-
19 mai 1719.
Mie dé Charolais dit que l'affaire de Bayonne ne peut être vraie, parce que le duc de Richelieu ne lui en a pas parlé, et qu'il n'avait rien de caché pour elle. Elle dit aussi qu’elle ne veut pas voir mon fils, puisqu'il a fait mettre le duc à la Bastille. Ce duc se promenait sur la terrasse, frisé et paré, et toutes les dames se tenaient dans la rue pour voir cette belle image.
23 mai 1719,
J'allais voir M=° de Berri dimanche dernier; je la trouvai dans un triste état; elle avait des douleurs si affreuses aux plantes et aux doigts des deux pieds que les larmes lui en venaient aux yeux. Je vis que ma présence l'empêchait de crier, et là-dessus je parbesse : « tantôt austère à l'excès, tautôt n'ayant de la religieuse « que l'habit, musicienne, chirurgienne, théologienne, et tout « cela de saut et par bonds, mais avec beaucoup d'esprit ; tou- «Jours fatiguée et dégoûtée de ses diverses situations et inca- « pable d'en prendre.une ; elle vblint enfin la permission de se « démettre. » Il existe un petit volume intitulé : Létére d'un ecclésiastique sur la vocation et la profession de Mme d'Orléans, abbesse de Chelles, Dijon, 1119.
Le quatrième volume, récemment publié, du Catalogue de la Bibliothèque de M. Leber, fait connaltre (page 121) un manuscit remarquable ; c'est un cxamen de conscience de l'abbesse, de Chelles , fait par elle-même, et dans lequel celte princesse, constamment partagés entre les joies du monde et les austérités du cloitre, rappelle séis ménagement les circonstances les pl curieuses et les moins connues de sa vie.intérioure, et des influences secrètes qu'elle a subies. Volci un extrait qui ne laisse aucun doute sur la sincérité de la pénitente, qui s’accuse en présence de Dieu :
- « Mon père moarat. Je reçus ce coup si sensible à mon cœur
tis. Je lui trouvai très-mauvaise mine; on a fait tenir une consultation par trois docteurs : ils ont résola de là saigner au pied. On a eu de la peine à l'y décider, car sa douleur aux pieds était si insupportable, qu'elle jetait les hauts cris lorsque les draps du lit ne faisaient que la froisser. La saignée lui a bien réussi; elle a moins souffert ensuite. C'élait la goutte aux deux pieds. .
: Saint-Cloud, 28 mai 1719.
M petite-fille ne pouvait plus supporter la hauteur de son abbesse, qui est sœur du maréchal de Villars, et qu’elle a remplacée. Je né trouve pas l’ancienne abbesse fort à plaindre, car on lui donne 18,000 livres de pension par an, et elle a la promesse de la première abbaye de son ordre qui deviendra vacante;
«ave soumission à votre volonté, Le dirai-je? J'eus un moment « de consolation que vous fussiez vengé d’un pécheur qui vous « avoit tant offensé. Que je revins promptement au déchirement «que cette perte faisoit à mon cœur ! L'autorité que son amitié « pour moi me donnoit fut anéantie avec lui. Ses ministres, ja- « dis si soumis à mes ordres, si assidus à me faire leur cour, < reprirent leur orgueil naturel. Ma famille elle-méme m'aban- « donna sur un léger prétexte. J'arrivai au Val-de-Grâce : « quelle différence pour une âme aussi vaine que la mienne ! « Mes chambres qui, du temps de mon père, ne désemplis- « soient point de monde, étoient vides. Ces milliers de placets « et de mémoires que mon amour-propre s’amusoit à recevoir, «se changérent en demandes ordinaires de pauvres. Je m'en « retournay dans mon abbaye, la rage dans le cœur, et bien dé- «terminée à m'en consoler par tout ce que je pourrois. Cette . « malheureuse aventure a été Ja source de toutes les fautes que « J'ai faites dans la suite, et qui ont duré depuis l'âge de < vingt-cinq ans jusqu'à celui de tyente-trois » (de 1125 à «1181).
cependant elle orié, sinsi que soti frère, comme si mon fils leur avait fait la plis grande injustice du” monde. 11 y 4 en Fräncé une {nsolence extrême, surtout parmi les dûcs et pairs Îls se figurent être les égaux du roi, et le grand-père de cé Villars était un simple procureur de due
81 mal 1719.
Le roi fut fort touché de In mort de la reine, mais ce-vieux et méchant diable de Fagon l'avait amenée à desseln, dans {8 but d'assurer par 14 la fortune de la vieille.
La reine ne pouvait renter son pays; elle avait beaucoup de manières espagnoles. On dit que c'était lé grand usage de prendre du chocolat, qui avait rendu ses dents noires et'cassées ‘.
ter juin 1719.
Un jour, le reine, après avoir causé une deni-lieure: avec le prince Égon de Furstenberg *, me pit à part et me dit : « Avez-vous entendu M. de Strasbourg? Je ne. l'ai pas compris. » Un moment après, l'évêque me di£ : « Votre Altesse a-t-elle entendu ce que la reine m'a'
{ Cette reine, dont le rôle fut sl insigniflant, est Pobjet d’un panégytique inséré dans nn volume peu commun : Abrégé de’ la vie de très-augusle et très-vertueuse princesse, Marle- Thérèse d'Autrithe, reine de France et de Navarre, pat le R. P. Bonaventure de Sora, son confesseur, Paris, 1683. L'ouvrage * füt rélmprimé en Hollande la même année, augmenté de 1'0rûlson funèbre pronôncée par Bossuet.
% Cardinal et évêque de Strasbourg. Voir ce que Saint-Simon (IV, p. 285) dit de ce prélat et de sa détresse au milieu d'imsmcnses revenus.
DE MADAME LA DUCHESSE -D'ORLÉANS. 115 dit! Je n'en ai pas compris un mot. » Je lui dis : « Pourquoi avez-vous donc répondu? » H dit : € Je pensais qu'il serait impoli de faire voir que je ne comprenais pas la reine. » Le rire me prit si fort qu'il me fallut m'en aller promptement.
- ° 4 jaln 1119.
Hier est mort à Paris, à l'âge de quatre-vingts ans, un homme qui, durant les trente années que j'ai passées avec mon mari, m'a fait bien du mal; Dieu, veuille le lui pardonner! C’est le marquis d'Effiat, qui était grand-écuyer et grand-veneur de Monsieur, et qui avait gardé ces fonctions auprès de mon fils. H1 lui a légué une belle maison d'une valeur de gent mille livrés; mon fils n’a pas voulu l’accepter, il l'a rendue aux héritiers. C'était un homme extrêmement riche; il avait des caisses pleines d’or ét d'argent, et, le feu ayant pris dans son appartement, six hommes ne purent les emporter, tant elles étaient lourdes. Il n’a pas laissé d'enfants, et ses héritiers sont dans l’allégresse!.
Ce matin, en allant à Paris, je suis descendue chez les Carmélites , et j'y aï trouvé la bonne duchesse du Lnde, qui était à son diner. Elle souffre nuit et jour de la goutte, et elle est encore tranquille et gaie; elle a soixante-seize ans, et ne paraît pas en avoir plus de cinquante. J'y trouvai aussi une cousine, la nièce de Mre la Princesse. Elle a épousé le comte d'Ourches,
4 Voir Saint-Simon, t, XIX, p. 36 : « D'Effat étoit un homme de beaucoup d'esprit et de manége, qui n'avoit ni âme, ni principes; qui vivoit dans un désordre publie de mœurs et de religion, également riche et avare; avec le chevalier de Lorraine, dont il étoit l'âme damnée, il gouvernoït Monsieur et sa cour, «
qui a été élevé au rang des comtes de l'empire, mais qui n’a ici aucun rang, de sorte qu’elle ne peut s’asseoir à la cour; aussi ne vient-elle jamais me voir au Palais-Royal, mais seulement dans un couvent où l'on reste constamment debout. La sœur de son père, la princesse Christine de Salm, déteste mortellement sa nièce, parce qu’elle n’a pas voulu se faire religieuse, êt elle l'a si bien brouillée avec M°° la Princesse, qu’elles ne se voient pas. Cette pauvre comtesse voudrait que j'amenasse une réconciliation avec sa tante; mais ce n’est pas chose facile, car Mme la Princesse aime trop la princesse Christine pour ne pas prendre sou parti. La comtesse est si pelite qu’elle me vient à peine à Ta hauteur du nez; elle est blanche et a de grands yeux bleus, de sorte qu’elle n'est point laide; elle a du jugement, parle avec une grande vivacité, s'exprime bien en français, mais pas si bien en allemand; on finit par s'habituer à sa figure, mais le premier aspect surprend et effraye tout net.
I fait à Paris une chaleur épouvantable. Il ést mort hier une femme d’une façon vraiment étonnante; elle était en peu de.temps devenue si énormément grosse qu'on pensait qu’elle était hydropique et on lui avait fait force remèdes à cet égard; mais comme elle ne faisait qu’enfler davantage , on l'a menée de Flandre à Paris pour consulter le docteur Helvétius, qui jouit d’une grande réputation et qui est un homme d’un grand talent. I1 a dit qu’il fallait qu’il observât la nature de la maladie. Deux jours après, on a trouvé la
- femme morte dans son lit; la graisse s'était fondue tout à coup et l'avait étoulfée : n’est-ce pas une chose
étrange? Elle se nommait Mw Doujat. J'ai bien connu son père, car il était intendant de la grande Mademoiselle; je ne sais pas s’il vit encore ; il'se nommait Rolinde ; c'était un homme fort capable, mais méchant. J'ai toujours aimé les gens sérieux, posés ; la pauvre . Dauphine de Bavière s’amusait à m'adresser tous les jeunes freluquets de la cour, sachant bien qu'ils me déplairaient, puis elle riait aux larmes de l'air vexé qui se voyait sur ma figure.
6 juin 1719.
On a envoyé la Dauphine dans l'autre monde comme si on lui avait tiré un coup de pistolet dans la tête. Elle m'a dit souvent : « Nous sommes toutes deux malheureuses; mais la différence entre nous c'est que Votre Excellence s'est défendue contre son sort autant qu’il lui a été possible, tandis que moi j'ai travaillé de mon mieux pour venir ici; je mérite donc bien ce qui m'arrive. » Elle aimait M. le Dauphin non comme un ‘mari, mais plutôt comme s’il eût été son fils... On voulait la faire passer pour folle lorsqu'elle &æ plaignait '. Une couple d'heures avant sa mort, elle me dit ; « Je montrerai aujourd’hui que je n'étais
1 La Dauphine fut peu regrettée ; elle avait beaucoup d'esprit, mais les mœurs allemandes s’y laissèrent trop sentir dans une cour qui n’était occupée qu’à adorer les volontés et les indlinaisons du roi. Le joug de Mme de Maintenon parut lui peser, et celle-ci ne lui pardonna pas. Ses grossesses et ses couches difficiles altérèrent souvent sa santé. Le roi, qui mesurait à sa propre santé celle des autres, lui en sut mauvais gré, et il lui à fallu mourir pour qu'on crût à ses maladies, Elle n'avait jamais été belle, ni rien d'approchent (Saint-Simon, notes sur le Journal de Dangeau).
pes folle lorsque je me plaignais et que je disais que j'étais mälade.. » La vieille guenipe a envoyé de ses gens parmil le peuple pour faire répandre le bruit qué la Dauphine haïssait la France et qu'elle voulait créer de nouvelles taxes et surcharget le peuple d'impôts.
8 jaib 4719,
Me de Berri n'est pas dévote et n’en joue nullkement le rôle; Me de Valois ne signifie rien ét restera toute sa vis parfaitement insignifiante; elle ne mérite pas que nous parlions d'elle. Il faut reconnaître la vérité ; là où les jésuites gouvernent, il en résulte rae rement de bonnes choses : personnellement, ce sont des gens dignes d'estime, mais en corps ils sont fort dangereux. L'électeur a le tort de se laisser gouverner par des moines et des prêtres ; mais j'espère que lorsqu’il reconnaîtra qu’il s’attire ainsi la haine de ses sujets, il changera de système et ne suivra plus ses mauvais conseillers. J'ai appris avec peine que la princesse de Sulzbach s'était blessée pour avoir trop dansé pendant ce carnaval.
12 juin 1749.
J'étais indignée que la Grancey fût si insolente avec moi, et qu’elle me brouillât toujours avec Monsieur. Je lui ai souvent dit ce que j'en pensais; ceux qui n’en savaient pas davantage prenaient cela pour de la jalousie. À son retour de Rome, le chevalier de Lorraine est devenu son amant déclaré; lui ét d'Efflat l'ont fait demeurer chez Monsieur, qui ne se serait pas le moins dû monde soucié d'elle : les sollicitations continuelles
. de cette femme , et la lassitude du chevalier de Lorraine en avaient même tellement dégoûté Monsieur que; s'il n'était pas mort, fl l'aurait chassée de la maison. I s'était lassé aussi du ehevalier de Lorraine, parce qu'il vit que celui-ei ne lui était attaché que par intérêt. Quand Monsieur, trompé par ses favoris, faisit quelque ehose qui n’était pas convenable ou justs, j'avais 1’habitude de tuf dire : « Vous mettez, par oomplatsanee pour le chevalier de Lorraine , votre bon esprit dans la poche, et vous l’enfermes si bien qu’il
ne peut se montrer. »" 13 juin 1719,
Ma La Princesse est assurément fort malheureuse avec ses enfants. La princesse de Conti, mère du prince de Conti, n'est pas une étourdje, c’est au contraire une persogne vertueuse, mais une petite folle et une espèce de comtesse de Pimbêche, car elle vent toujours avoir des procès avec sa mère, qui a cherché tous les moyens de s'arranger avec elle, mais cela n'a servi de rieg.
14 juin 1119.
La Vallière n’était pas encore au couvent quand je sis venue en France; elle est restée encore deux ans äla cour. Nous fimes une connaissance intime lorsqu’elle prit l’habit de religieuse. Je fus bien touchée de voir cette charmante créature prendre une pareille résolution; et, lorsqu'on la mit sous le drap mortuaire, je me mis à pleurer si amèrement que je ne pus me laisser voir davantage. Quand la cérémonie fut faite, elle vint me trouver pour me consoler, et elle me dit
120 CORRESPONDANCE qu'il fallait la féliciter:et non la plaindre, puisqu'elle, commençait, dès ce moment, à être heureuse; elle dit qu’elle n'oublierait de sa vie la grâce et l'amitié que je lui avais témoignée et qu'elle n'avait jamais méritée de ma part ‘. Peu de temps après je retournai la voir, j'étais curieuse de savoir pourquoi elle était restée si longtemps comme une suivante chez la Montespan. Dieu, me dit-elle, avait touché son cœur, lui avait donné à connaître son péché; elle avait aussi pensé qu'il fallait faire pénitence et souffrir ainsi ce qui était le plus douloureux pour elle, partager le cœur du roi et se voir méprisée de lui. Dans les trois années après l'amour du roi, elle avait souffert comme une âme damnée, et elle avait offert à Dieu toutes ses peines en expiation de ses péchés passés; car, puisque ses péchés avaient été publics, il fallait aussi que sa pénitence fût publique. On la prenait pour une solte qui ne remarquait rien, et c'était précisément alors qu’elle avait le plus souffert, jusqu’à ce que Dieu lui eût ainsi mis dans l'esprit de tout quitter et de ne servir que lui, ce qu’elle avait fait; mais qu'à cause de ses vices ‘elle n’était pas digne de vivre auprès d'âmes aussi 1 JL n’a rien été écrit de mieux sur Mme de La Vallière que la notice de M. Sainte-Beuve insérée au Constitutionnel, 10 mars 1851, et reproduite dans les Causeries du Eundi, t. Il, p. 849-366 ; nous y renvoyons volontiers nos lecteurs. L'habile critique parle, p. 356, d’un exemplaire des Réflexions eur la miséricorde de Dieu qui est à la bibliothèque du Louvre; AL offre de nombreuses corrections manuscrits qui ont été attribuées à Bossuet. M. Damas-Hinard les a publiées avec soin, 1853, in-18, et M. Romain-Cornut après avoir donné, à cet égard, une notice intéressante dans la Revue de Paris, oetobre 1853, en a fait l'objet d’un volume mis au jour en 1854.
pieuses et aussi pures que l’étaient les autres carmélites. On voyait que cela venait du fond de son âme.
15 juin 1719.
A treize ans, mon fils était déjà un homme; une dame de qualité l'avait instruit.
16 juin 1719.
Je ne me suis de ma vie aussi divertie que dans le voyage que j'ai fait avec le roi en Flandre; la reine et la Dauphine vivaient encore. Dès que nous arrivions dans une ville, chacun se retirait d’abord chez soi, puis on allait à la comédie, qui était souvent si mauvaise que nous rions à nous en rendre malades. Entre autres choses, je me souviens qu’à Dunkerque il y avait une troupe qui jouait Mithridate. En parlant à Monime, Mithridate laissa échapper je ne sais quel mot grossier. Aussitôt il se tourna vers Mme la Dauphine, et lui dit : « Madame, je vous demande trèshumblement pardon ; la langue m'a fourché. » On peut juger des éclats de rire que cela occasionna. Ce fut encore pis lorsque le prince de Conti', mari de la grande princesse, qui était assis au-dessus de l'orchestre, tomba dans cet orchestre à force de rire; et comme il voulut s’accrocher à la corde du rideau, le rideau tomba sur les lampes et prit feu; on l'éteignit aussitôt, mais il resta un grand trou. Les comédiens ne firent semblant de rien, ils continuèrent de jouer,
4 Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, marié en 1680 à Marie-Anne légitimée de France, dite mademoiselle de Blois, flle de Louis XIV et de Mm de La Vallière. On l'appelait à la cour la grande princesse à cause de sa haute taille.