DIVERS OUVRAGES SATIRIQUES CONTRE LOUIS XIV ET SA COUR
Nous avions le projet de joindre aux lettres de Madame une notice sur les ouvrages satiriques relatifs au règne de Louis XIV et à la Régence, ouvrages qui, pour la plupart, n'ont pas été ouverts une seule fois par les historiens, et qui renferment cependant, au milieu de beaucoup d'anecdotes sans doute con trouvées, des faîts dignes d'attention. Un pareil travail aurait confirmé ou rectifié sur bien des points les assertions contenues
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 393 dans la correspondance de la duchesse d'Orléans, mais il demanderait plus de place que nous ne pouvons lui en accorder, toutefois, afin d'en donner au moins une idée, nous placerons Sei queiques notes sur plusieurs de ces livrets peu connus, et que nous nous sommes attachés à réunir : .
Almanach royal commençant avec la guerre de l'an 1101, où est exactement observé le cours du soleil d'injustice, avec ses éclipses, ou la juste punition du Ciel, démonstré dans dirhuit emblèmes gravés en taille-douce; à Paris, à l'Imprimerie royale du petit Louis, in-foka. Ce volume, imprimé en Hollande, est un recueil de planches accompagnées de vers francais-et hollandais. La première figure montre Louis entouré de vingt-quatre rayons qui marquent parfaitement le cours du soleil. Volel l'explication de quelques-uns de ces rayons : Vendre des offices avec fausse promesse de succession aux héritiers. — Inceste avec la femme du Dauphin, en 1680. — Porter de fausses armoiries, trois fleurs de lys au lieu de trois crapauds. — Promettre au roy de Portugal quarante navires et n'en donner que quatre. — Empolsonner le fils du due de Bavière, héxitier d'Espagne, — Massacrer, en 1673, dans les villages de Hollande, à Bodegrave et Zwammerdam !.
Parmi les figures les plus piquantes contenues dans ce recueil, on distingue :
Philippe le Petit demandant à son grand-père, plein de misère, la permission de revenir en France, car les Espagnols le baissent comme la peste.
Louis avec l'Électeur de Bavière et Villeroi; le monarque tient un édit : « Tous ceux qui pourront me livrer de nouveaux soldats âgés depuis trelze jusqu'à soixante-seize ans, recevront un faux louis d'or, ear tel est mon plaisir. »
Le vacarme à Trianon, ou le nouvel hôtel des filles et fils naturels de Louis le Solelller pour le consoler à l'égard de son Mars” infortuné en Europe.
4 M existe, au sujet des scènes de dévastations commises dans ces villages pendant la guerre de 4673, un ouvrage de Wicquefort, auquel des figures gravées par Romain de Hoogo donnent de la valeur : Adois fidel aus véritables Hollandais, in-3. Ce livre, composé dans le but de stimuler l'esprit public, est écrit avec un calme mêlé de noble amortme, qui le distingue des libelles ordinaires des réfugié; mais le gra veur n’a pas imité l'écrivain; il représente, sous les formes Jes plus bideuses, les excès de ln guërre.
La reiue d'Angleterre tenant des ciseaux et coupant les-ailes du coq gaulois, « afn qu'il ne vols pas si baut et qu'il ne s'élotgne pas tant de son territoire. »
La boite de Pandore, ou les Lamentations de Mme de Maintanon (vers détestables en français.d'Amsterdam}
Le roi de gapier quittant la oour d’Espagne.
© Louis XIV et Philippe essayant de scier Le -monde pour se le partager ; Mwe de Maintenon arrose la scie d’uné façon qu'il cet superflu de décrire, mais, malgré ses rayons aquatiques (expression du graveur), la scie se brise et 8e rompt‘.
L'idée de faire du calendrier une satire de Louis XIV est précisément la contre-partie de celle qui, en 1689, avait inspiré un singulier monument d'adulation, Le sujet, ou plutôt le eadre de cette espèce d’apothéose, consiste dans une image orbiculaire et très-ornée du calendrier romain, où sont représentés les douze Travaux d'Hercule, mis en parallèle aveg les principaux établissements de Louis. Les deux LL entrelacés dans un soleil, doure fois répétés, accupent le centre de chaque tableau double comme un emblème commun aux deux héros; l'auteur eût dit peut-être aux deux demi-dieux (Catalogue Leber, n° 6020).
L'Almanach dont il s'agit n'offre d'ailleurs qu'une faiblé partie des caricatures que la Hollande fabriqua contre Louis XIV. On peut citer en ce genre : Le Mariage du don Quichotte de la France avec Espagnolette Infante. — Le Soélératisme de Louis XIV (en vers), Louis dort près de ses louis, — Les trois faux rois en France. — Louis badin meurt de chagrin.
Caractères de la famille royale, des ministres et des principales personnes de la cour de France, à Villefranche, ches
1 Cette estampe est-reproduite dans le Musée de la Caricature; le rédacteur du texte l'apprécie on ces termes : « En ce temps-là le suo- « coeur de Charles 11 n'était pas bien affermi sur aon trône; la ma « lice s'égeyent sur le projet d'une dynastie universelle, divisée entre «le grand-père, soutehu dans ses rêves de domination par Mme de « Muintenon, et le petit-fils, prêt à laisser chofr le scaptre des Espagnes
des Indes; la malice, disons-nous, imagine de représenter Jes deux « rois ssant en vain les dents d'une acie sur le globe qu'ils convoitent, « L'âme des oouseils de Versailles, la veuve de Scarron, faisant l'œuvre + #2 bot du rémooleur, aide au partago er nn ofbri de atare que
la décence peut condamner, mais que l'esprit doit admettre comme 2 l'alégorie 18 plus juste de son influence aur les entreprises du roi. « Cette traduoilon grotesque d'un trop vaste projet parut sans doute «-plaisaats à ceux-là mêmes qu'elle attaquait personnellement, »
NOTES ET BCLAIRCISSEMENTS. 305 Peut Pineëaut, 170$, petit in-12 de 57 pages. I en fut fait une réimpression l'année suivante, et une autre en 1106, avec des augmentations asses étendues, sous le titre de Nouveaux portraits et caractères de la famille royale.
On ignore le nom de l’auteur de cet écrit , il n'en est pas question dans le Dictionnaire des Anonymes de Barbier. L'édition de 1703 est mal imprimée et fort incorrecte. L'écrivain, quel qu’il soit, ne brille point par le style ; il assure, dans son avertissement, qu'il a bdti son ouvrage sur des matériaux moralement vrais, et 11 ajoute qu'il n'a pour but que le neïf. M. du Roure a parlé de ces Portraits dans son .Analectabiblion, t. IE, p. 418; mais nous sommes étonné de le voir re— garder cette satire comme « du petit nombre des productions de son espèce, imprimées en France à cette date, » Il est évident que Villefranche est là un nom supposé ?, tout comme le nom ds l'imprimeur. On n'aurait jamais pu publier dans es États de Louis XIV un écrit qui exprime franchement des vérités parfois fort dures on des critiques amères. Le portrait de Mme de Maintenon n'est pas flatté : « Elle est partiale et In- « téressée dans son crédit, vaine et ambitieuse au dernier point, « haïe beaucoup, et encore plus crainte. On parte. diversement « de ses aventures avant son mariage avec M. Scarron. Qae sa « dévotion soit sincère ou masqués, il est toujours certain qu'elle « »e maintient avec s0m prince par une étroite liaison avec le « confesseur. »
Le Dauphin est représenté comme « un bon prince, mis jus- « qu'ici hors d'état d'entrer dans les affaires, insensible à tout « antre plaisir que la chasse, quoiqu'il ne se donne cet exercices « que pour prévenir les méchants effets de sa trop grande ré- « plétion. »
2 Paul Pincean est un imprimeur imaginaire de Ia même famille Pierre Martesn et ses gendres Adrien Lenclume et Paul de Ia Tenaille, Charles de la Vérité, F. Gaillard, Robert le Ture, Jean lIngénn, Jacques le Sinoèrs, Jean pleyn de Courage, Boccafrauce, Simon Africain, et bien d'antres sypographes tout aussi fantastiques, étaient des masques sous lesquels se cachaïent les éditeurs hollandais.
2 11 serait facile d'indiquer bien d'autres ouvragés publiés sous cette rubrique de Villefranche ; en voici quelques-uns qui #’ofrent à nous : Teaité sur l'enlèvement du prince de Furslemberg, Charles de la Vérité, 4676 ; l'Enfant sans souci, Nicoles l'Enjoué, 1682; le Justin moderne, Pierre le Petit, 4667; il Mercurio postiglions, Villafrancs, Claudio del Monte, 1687,
396 NOTES ET ÉCLAIRCISSENENTS.
Le caractère de l'illustre archevêque de Cambray, Fénelon, a été ratifié par la postérité : « C'est en tout sens ce qu’on appelle « un honnête homme... Je ne- connais point d'ecclésiastique « d'une dévotion plus aisée ni plus sincère. Son grand atta- « chement à 1à probité lui a attiré tout le venin des dévots qui « ont voulu le perdre à l'occasion d’un livre où il dément lui- « même sun bon tour d'esprit (l'Ezplication des Maximes des saints). Son Télémagque a fait rougir le despotisme , et immortalisera l'auteur... Il sait se passer de la cour, et je ne erois pas qu'il sente son exil. »
On remarque quelque sévérité à l'égard de Bosauet :
« C'est un des plus savants ecclésiastiques et des plus rafnez
evertisans, défenseur infatigable des sentiments de le cour...
Créature dévouée à une personne qui est maintenant l'arbitre
de la France ( Ame de Maintenon). Son acharnement contre
M. l'archevêque de Cambray, le rare-et presque singulier
advocat des hommes, a gâté toute sa controverse et l'a rendu
méprisable parmi les honnêtes gens. »
Noûs observerons, à ee propos, que des accusations bien autrement vives contre Bossuet se rencontrent dans un livre peu commun et avidement recherché des bibliophiles : Mémoires, Anecdotes de La cour et du clergé de France, par 3.-B. Denis, Londres, 1712, in-12. C'est là qu'on trouve, pour la première fois (page 108), l’histoire du mariage de Bossuët avec mademolselle *** (Desvieux de Mauléon). On y voit aussi ce prélat faisant faire la fraude pour ne pas payer les droits d'entrée des étoffes avec lesquelles il meuble ses maisons de Meaux et de Germigny, et doublant ses revenus d'une manière illicite. Mais 1e mépris public a fait justice de toutes ces calomnies.
Esquissons rapidement, d'après l'auteur de ces Caractères, le portrait de ffuelques autres personnages importants de la cour de Louis XIV,
Monseu. Idolâtre de sa personne et ne connaissant que lui seal d'aimable, toujours avide d'argent et presque toujours broulilé avec ce précieux métal, jouant avec beaucoup d’attachement, perdant pourtant en prince, mais gagnant en bourgeois ; l'oracle de l'étiquette. °
Le puc ve BOURGOGNE. Air grave, sombre, atrabilaire, vif à
n'être jamais content de ceux qui l’approchent ; la fierté l'emporte et très-souvent mal à propos.
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. Le PrmGe DE Coxné!, D'un caractère difficile et turbulent; emporté et prenant les choses par le mauvais endroit; capable néanmoins de faire beaucoup, mais très-peu disposé à faire quelque chose; la faiblesse de son tempérament va jusqu’à la manie; s’échappant quelquefais en présence du roi qui ne s'étonne point de ses écarts ; extrêmement avare, excepté pour les repas et pour les parties de plaisir, dont il entend parfaitement l’ordonnence; libéral en ce point jusqu'à la prodigalité ; incommode à ceux qui le servent; pour tout dire, un grand chez qui le faible l'emporte infiniment.
Le puc pe Bouason. On l'a vu dans les champs de Mars; mais là, comme ailleurs, a-t-il fait parler de lui? Son caractère approfondi, je craindrais qu'on ne trouvât plus de mal que de bien ; il ne semble être né que pour de petites choses.
Le puc pu Mae. Fort peu de mérite, mais beaucoup de vanité; il voudrait bien qu'on le jugeât digne de son père. Heureux d’être le fils de Louis XIV, car, s'il était obligé d’étre lui méme l'artisan de sa fortune, on peut assurer qu’elle serait fort mince, Sa valeur est fort équivoque, mals on le croit encore plus espion que soldat. Très-fler et d’une délicatesse outrée à soutenir son rang; supérieur au plaisir du vin et des femmes; ne vivant pas trop mal avec la sienne, et gardant passablement le décorum.
L'ancuevique € Rens (Le Tellier). Savant, de la disclline la plus sévère, cherchant pour ses fonctions des hommes qui n'aient jamais bronché, lul-même étant le prélat du monde le plus irrégulier; indomptable sur l'article de ses intérêts; sonverainement brutal, et cependant assez bien en cour, où il ne laisse pas de se faire souvent des affaires par son imprudence.
Viizenoï. Sa valeur paraît médiocre ; il a besoin de secours même pour les petites choses, et quand il a le courage d’y entrer, il voudrait qu'on les crût importantes ; il est plus propre pour une fête que pour une campagne. Il ne fut pas plutôt général qu'il se regarda dans l'armée comme dans son hôtel ; tous les officiers ne lui paraissaient dignes que de la seconde table , et 11 croyait faire beaucoup d'honneur aux princes de les nd
4 11 s'agit du fils du grand Condé ; 11 fat le dernier de sa race qui porta exclusivement 1e titre de Monsieur le Prince. « Jamais tant de ta lents inutiles, de génie sans usage » (Saint-Simon ).