‹ Correspondance complète de Madame duchesse d'Orleans née Princesse Palatine, mère du regent;Chapitre 5 sur 32 · CORRESPONUDANCÉ Saint-Cloud, 30 juillet · texte numérisé non relu

CORRESPONUDANCÉ Saint-Cloud, 30 juillet

Dans l'älmanach qu'on appelle le Liégeois', de grands incendies sont annoncés pour cette année, et de fait qu'avait fait le ‘comte dé Salm à.ce coquin de paysan, pour que celui-ci, par esprit de vengeance, ait mis le feu au village? Au mois d'avril, nous avons eu ici à Paris des signes dans le ciel; je crois vous l'avoir écrit; c'était pendant la nuit comme un soleil, cela dura presque le temps de réciter un Paier; dans d'autres endroits on a vu comme une boule de feu. Quant au pauvre duc de Schomberg, vous aurez su par mes lettres précédentes que je savais qu'il était mort; on dit que c'est un granä bonheur pour sa fille qu'il soit mort aussi subitement, car il paraît que son intention était de reconnaître sa maitresse pour sa femme, de déshériter sa fille et de déclarer pour son héritier un bâtard qu'il a eu de sa maitresse. Ç’aurait été un chose horrible.

Je n6 savais pas que la princesse de Galles ne pou-

1° C'est-à-dire le Ziégeois, l'Almanach de Liége, 8\ connu sous le nom de son auteur supposé, Mathieu Lænsberg. C’est à coup sûr le plus ancien des almanachs connus, car le volume de 1851 porte le chiffre 226° année. Si cette indication est exacte, la publication de l'almansch de Liége remonterait à l’année 1628. Cependant le volume le plus ancien connu des bibliophiles liégeois est de 1636, et dans le volume de 1811, l'éditeur i C'est en 1636 que Mathieu Lænsberg commença ses « prédictions, en annonçant au monde entier les biens et les < maux qui semblaient devoir leur arriver, mals avet cette sctu- « puleuse attention d'éviter toute personnalité. » (Voir d’ailleurs les Recherches bibliographiques de M. B. Warzée sur Les almanachs belges, dans le Bulletin du Bibliophile belge, 1. VIT (1851), p. 08.

vaitsouffrir l'odeur de la fleur d'oranger; l'électeur de Bavière tombe en défaillance lorsqu'il voit des oranges etdes citrons.

Saint-Cloud, 1er août 1119.

Ayec tous ses revenus, la duchesse de Berri laisse à

mon fils 400,000 livres de dettes. On a horriblement volé et pillé cette pauvre princesse; c'est ainsi que vont les. choses avec. cette engeance de favoris. La Mouchy, qui dominait tout, n’a pas été affligée un seul moment ; elle a joué de la flûte à sa fenêtre, et le jour où cette pauvre princesse a été conduite à Saint-Denis, elle-a été diner à Paris en grande compagnie; elle a bu du champagne, et elle a bu et mangé aussi gouldment que si de rien n'était ; elle a tenu aussi des discours impertinents qui ont choqué tous les assistants. Mon fils l’a fait prier, elle.et son monde, de quitter Paris, - Mon fils est aflligé dans l’âme, et d'autant plus qu'il voit bien que s’il n’avait pas eu une complaisance excessive pour sa chère fille, et s’il avait plus agi en père, sa fille serait encore en vie et bien portante.

2 soût 1719.

Le roi d'Espagne ne peut jamais pardonner, et Me des Ursins lui a persuadé trop de mensonges sur le compte de mon fils pour que le roi puisse l'aimer de sa vie.

* Le duc d'Orléans avait, durant son séjour en Espagne, trempé dans des intrigues qui étalent de nature à déplaire à

Philippe Y. Voyant la résistance acharnée que lés puissances coalisées opposaient à Phiippé V, il avait conçu le projet dose

Avant que le duc de Roquelaure‘ ne fût fait duc, un jour qu'il pleuvait très-fort, il dit à son cocher de

substituer à ce prince et de se faire accepter par les Anglais et les Hollandais comme un moyen terme. L'affaire fut étoufféc. Voir les Œuvres de Louis XIV, t. VI, p. 202; les Mémoires de - Noailles, 1744, p. 217.

1 Antoine-Gaston-Jean-Baptiste, duc de Roquelaure, maréchal de France en 1124, mort le 5 mai 138 à 82 ans. Il n'est certainement point l'auteur d’un recueil de plates et souvent Indécentes bouffonneries publiées pour la première fois en Hollande, en 1318, sous le titre de Afomus français, ou les Aventures divertissantes du duc de Roguelaure. 1 en a été falt des réimpressions fort nombreuses. Celle de Versailles, 1187, est citée dans le Mamuel du Libraire comme préférable, parce qu'elle est d’un tiers moins ample que les précédentes. En 1845, on a publié à Paris de prétendus Mémoires secrets du duc de Roquelaure, 2 vol. in-89. « C'étoit un plaisant de profession qui, avec force bas comique, en disoit quelquefois d'assez bonnes. » (Saint-Simon, t. VIII, p. 221.) On n'oubliera guère le bon mot qui lui échappa en nombreuse compagnie à la nalssance de sa fille : « Mademoiselle, soyez la bien-venue, je ne vous attendols pas de sitôt. » En effet, elle ne s'était pas fait attendre. Dans le ballet royal des Noces de Pélée et de Thétis, dansé par le roi cn 1654, Roquelaure représentait une dryade, et Benserade ft pour lui ces vers étranges :

11 n'est point de forêt qui ne soit indignée Du fracas ennuyeux que j'ai fait tant de f Bt sitôt que je hante une souche de bois,

AL vandrait tout autant qu'on y mit la cognée,

M, Barrière, qui cite ce quatrain dans ses notes sur les Mémoires de Brienne, fournit d'autres exemples des singulières allusions que Benserade se permettait et qui étalent débitées devant le roi, imprimées avec privilège. « Quand on songe que « ces vers se récitaient en présence des dames de la cor, on « est forcé de penser que le poëte leur accordait beaucoup de s.candeur et bien peu de pénétration. »

le conduire au Louvre où personne ne pouvait entrer en voiture, si ce n’est les ambassadeurs, les princes et les ducs. Lorsqu'il vint à la porte, on demanda : «Qu'est-ce? » Il répondit : « C'est un duc. — Quel duc? demanda la sentinelle. — Celui d’Épernon, répondit-il. — Lequel? — Le dernier mort, dit-il. » Alors on le laissa passer. Afin qu'on ne lui fit pas quelque affaire à cet égard, il alla droit au roi et il dit: « Sire, il pleut si fort que je suis entré en carrosse jusqu’à votre degré. » Le roi se fâcha et dit : « Quel est le sot qui vous a laissé entrerŸ » Il dit : « Encore plus sot que vous ne pouvez penser, Sire, car il m'a laissé entrer sous le nom du duc d'Épernon, dernier mort. » Cela dissipa la colère du roi et le fit rire de bon cœur.

Saint-Cloud, 5 août 1719.

Au service funèbre de la Dauphine, quand j'allais à l'offrande, je portai le cierge, nofa benè avec des pièces d'or, à l’évêque qui chantait la grand’messe, et qui était assis dans une chaise à bras auprès de l'autel. Il voulut donner le cierge à ceux qui servaient la messe et qui étaient des prètres de la chapelle du roi; mais les moines de Saint-Denis accoururent à bride abattue, prétendant que le cierge et les pièces d’or leur revenaient. Ils se jetèrent sur l'évêque, dont le fauteuil commença à chanceler, et la mitre lui tomba de la tête. Si j'étais restée encore un moment, l’évêque avec tous ses moines seraient tombés sur moi ; aussi je sautais à la hâte les quatre marches de l'autel, car j'étais encore leste, et je regardai la bataille ; il me fut im-

possible de ne päs me mettre à rire, el tout le Rotidè rit aussi.

© Je ne voudrais pas jurer que la Dauphirie r’eût aimé Bessola plus que son mari; cette fillé ne méritait sûre: ment pas une pareille affection; elle a chaque jôtif trahi et vendu là princesse à la Maintenon. J'ai pré: veñu souvent sà maitresse de sa pérfidié; nisis elle ma jamais voulu me croire.

8 août 1719.

M=* du Maine a dit publiquement chez elle qu'elle n'aurait aucun repos jusqu’à ce qu’elle eût fait passer à mon fils le goût du pain. Sa mère Jui ayant reproché ce propos, elle ne l'a pas nié; mais elle a dit: «On dit bien des choses dans la colère qu'on n’exécutera . jamais. »

6 août 1719.

‘Je n'ai aucune ambition : je ne veux point gouvérner; je n'y trouverais aucun plaisir. Il n’en est pas dé même des Françäises; la moindre servante se croit tès-propre à diriger l'État; je trouve céla tellement ridictile que j'ai été guérie de toute manie de ce genré. Quoique je ne sois pas riche pour ma situation, je ne voudrais pas me donner la moindre peitie pour avoit autant de fortune qu'en avait la duchesse dé Betri; elle jouissait d’un revenu double du mien, et toutefois elle laisse 400,000 livres de dettes ; c'est du moins Ce" qü’on ne trouvera pas après ma mort.

Saint-Cloud, 10 août 1719.

Quant à la mort de la pauvre duchesse de Berri, j®

sais bien à qui il faut s’en prendre de ce malheur '; C'est la mandite Mouchy, la favorite de la pauvre duchesse, qui est cause de sa mort ; elle l’a tuée comme si elle lui avait enfoncé un couteau dans la gorge? ; la duchesse était consumée d’une fièvre lente; sa fayorite lui apportait dans la nuit à manger toutes sortes de choses, des fricassées, des petits pâtés, des melons, de la salade, du lait, des prunes, des figues ; elle lui

1 Voici comment s'exprime l'avtgur de l'Histoire philosophi. que du règne de Louis XV: .

« Une grossesse survient. Les vellles et les excès ne pouvolent «en rendre le terme heureux. À peine accouchée, la princesse « tombe dangereusement malade ; le curé de Saint-Sulpice acweourt, mais elle venoit, lui dit-on, de se confesser à un cors deler, et il ne reste plus qu'à lui apporter les sacrements. Le « curé exige, couime condition Indispensable, l'élolgnement de «Riom et de M=® de Mouchy, seconde dame d'atour de la « princesse, confidente et complice de ses déserdres. En appre- € uant l'exigence du curé, la duchesse se met en fureur, et crie « qu'on jette ces cafards à la porte. Le régent tâche de l'apai-* « ser et de vaincre la résolntion du curé. Le refus des sacre- « ments entrainait le refus de la sépulture, et le régent cral- « gnait un pareil scandale. Il fait appeler le cardinal de Nuailles, 9 archevêque de Paris, espérant de jui plus de condescendance ; « mais le prélat approuve hautement la conduite du curé. La « princesse güérit, mals sa santé avoit reçu une atteinte 1rré- « parable, et elle mourut quelques mois après. »

® Consulter les Mémoires de Saint-Simon (t. XIX, p. 113) au sujet de Mme de Mouchy « qui fut une étrange poulette. » Elle est fort maltraitée dans les chansons du temps; nous ne leu emprunterons qu'un seul passage :

Belle Mouchy, par es manières, Au grand prieur tu se peux plaire, Quant il te voit tromper Conti ;

Ne lui vante plus ta tendresse, Car il est plus fidèle ami

Que tu n'es fidèle malresse.

donnait à boire de la bière à la glace. Pendant quatorze jours, elle n’a voulu faire venir aucun médecin; aussi la fièvre a toujours été en redoublant, et la malade n'a pu y résister.

Mon fils a exilé cette méchante sorcière, ainsi que son mari. Je crois que s’ils étaient restés à Paris, les gens de la duchesse les auraient lapidés.

Il est très-rare que les Françaises soient bien élevées ; on en fait des coqueltes ou des bigotes.

11 août 1719,

Le cardinal (Mazarin) renvoya en Italie sa nièce". Lorsqu'elle partit, le roi pleura abondamment. M"* de Calonne lui dit : « Vous êtes roi, vous pleurez, et je pars. » C'était beaucoup de choses dites en peu de mots. Quant à sa sœur, la comtesse de Soissons, le roi a toujours eu pour elle une grande amitié, sans en être amoureux; il lui a toujours beaucoup donné ; le moindre présent était deux mille louis d'or *.

1 Madame a déjà parlé de ce sujet ; voir la lettre du 24 juillet 1716. 11 faut surtout lire une lettre de Mazarin à Louls XIV, datée de Saint-Jean-de-Lur, le 28 août 1659. Publiée avec peu d’exactitude dans le recueil des Lettres de Mazarin (Amsterdam, 1145, t. 1, p. 203-321), elle a été reproduite, d'après l'original autographe, dans les Documents historiques, joints au Bullelin de la Société de l'Histoire de France, 1835,t. 1,p. 116. *

3 M. Depping (Correspond. administrative sous Louis XIV, t. Ill, p. 15) cite, d'après des registres secrets, de curieux exemples des libéralités du roi ; une pension de 80,000 livres à la duchesse de Fontange; une somme de 300,000 livres donnée à Mme de Brégy ; une de 200,000 à Mile de La Mothe (Hondancourt), « cette fille des plus aimables et qui dansoit mieux que personne, » (Mémoires de La Farc.)

DE MADANE LA DUCRESSE D'ORLÉANS. 149

La Maintenon a toujours conservé du feu dans les yeux, mais elle. pinçait la bouche ct fronçait les narines, ce qui lui donnait un air désagréable qu'elle prenait surtout lorsqu'elle voyait quelqu'un qui lui déplaisait, mon Excellence, par exemple; alors elle relevait la bouche en arrière et laissait pendre la lèvre‘.

16 août 1719,

Mn d'Orléans a tout à fait ramené à elle son mari’; d'après son conseil. il court la nuit; mercredi, dans la nuit, il alla à Asnières, où la Parabère a une maison; il y soupa; lorsqu'il voulut, après minuit, remonter dans son carrosse, il tomba dans un trou et æ foula un pied. Mon fils dit qu’il s'était attaché à la Parabère, parce qu’elle ne songe à rien, si ce n'est à se divertir et qu’elle ne se mêle d'aucune affaire. Ce serait très-bien si elle n'était pas aussi ivrognesse, et si elle ne faisait pas que mon fils. bût et mangeât autant et eourût la nuit à Asnières.

* M. Deppjng a publié (Correspondance administrative sous Louis XIV, t. M1) un acte fort curieux par lequel Louis XIV accorde (le 30 septembre 1614) à Françoise d’Aubigné (sic), veuve Scarron , le privilége de faire faire des âtres à des fourneaux, fours et cheminées d'une nouvelle invention. La pauvre euve exploita-t-elle ce brevet ? qu'advint-il de cette invention? Persoîîne n’en a parlé. On prévoyait si peu alors la haute for= tune qui l'attendait. ‘

Avant la mort de son père, le duc, mécontent du roi qui l'éloignait des armées et le tenait en.disgrâce, « se précipita « dans une conduite fort licencieuse, qu'il se piqua de porter au « plus loin pour marquer le mépris qu'il faisoit de son épouse et « de la eolère que le rui lui témoignoit. » (Sainl-Simon.)

146 € CORRESPONDANGE

La reine mangeait souvent et longtemps; mais elle ne mangeait pas plus qu’une autre, car elle ne prenait que de tout petits morceaux, comme on aurait pu en donner à un serin'.

Une dame blämait son amie d’aimer un homme fort laid ; celle-ci lui dit : « Vous a-t-il parlé tendrement et passionnément ? — Non, répondit la première. — Vous ne pouvez donc pas juger, répliqua la seconde, s’il est aimable ou non. »

Saint-Cloud, 22 août 1719.

La Mouchy avait les clefs de tout ; elle et son amant Riom ont fait de jolis coups : ils avaient de. doubles clefs, et ils ont laissé la pauvre duchesse sans un sou ni un liard. Je ne puis comprendre qu'on puisse aimer ce drôle: il n’a ni figure ni taille; il a l'air d’un fantôme des eaux, car il est vert et jaune de visage; il a la boüche, le nez et les yeux comme les Chinois ; on pourrait le prendre pour un magot plutôt que pour un Gascon qu'il est; il est fat.et n’a pas du tout d'esprit; une grosse tête enfoncée entre de larges épaules ; on voit dans ses yeux qu'il n’y voit pas bien; en somme, c’est un drôle fort laid; mais on dit qu'il est très-vigoureux *, cela .charme toutes

1 « La reine étoit jalouse de fout le monde; quand on dfnoit, elle ne vouloit pas que l’on mangeât ; elle disoit : « On mangera « tout, on ne laissera rien, » Le roi s'en moquoif. » (Mémoires de Montpensier:)

2 Soll wie ein Esel geschaffen seyn. On trouvera des détails étendus sur Riom dans la Galerie de l'ancienne cour, 1186, t. Ill. D'après les Mémoires de Maurepas, il menait fort dure-

les femmes débauchées; aussi la Polignac l’atelle une fois enfermé deux jours avec elle.

23 août 1719.

Je crains fort la petite vérole pour mon fils. I soupe longuement et mange beaucoup; il est court et rouge : la petite vérole s'attaque volontiers à ces gens-là. .

25 moût 1718.

Mon fils est insupportable de se promener la nuit avec le méchant et impertinent Nocé. Je hais Nocé comme le diable. Lui et Broglie risquent tout, parce que cela leur donne l’occasion de tirer beaucoup d'argent de mon fils. On dit que Nocé est jaloux de la Parabère, qui a pris un autre amant que lui. On voit par là que mon fils n’est pas.du tout jaloux. Celui dont elle est devenue amoureuse est un personnage qui a déjà bien couru le monde; c'est Clermont, capitaine des Suisses de mon fils, le même qui a préféré la Chouin à la grande duchesse de Conti '. On dit que Nocé dit tout ce qui lui passe par la tête,

ment la duchesse, et elle fit une fausse couche à la suite de coups qu’il lui donna.

4 Madame fait allusion à une intrigue qui fut ourdie afin ds s'emparer de l'esprit du Dauphin ; le prince de Conti la dirigeait ; Clermont-Chatte, parent du maréchal de Luxembourg et amant de la princesse douairière de Conti (M!l: de Blois), y fut mêlé, alnsl que Mile Chouln. Des lettres interceptées dévoilèrent tous ces se erets à Louis XIV, qui en fut fort irrité. Voir les Mémoires de Saint-Simon; Anquetil, Louis XIV, sa Cour et Le Régent, 1189, t.11, p. 248-257 ; les Lettres de Mme de Sévigné, 21 août 1694; Walckenaër, Histoire de La Fontaine, 1820, p. 213 et 410.

et qu'il amuse ainsi mon fils et le fait rire; il a de l'esprit et sait plaisamment présenter les choses. Son père a été sous-gouverneur de mon fils, qui s'est attaché, dès l'enfance, à ce méchant diable, et qui l'a pris en affection. Je ne sais comment on peut aimer ce drôle; il est vert, noir et jaune foncé; il a dix ans de plus que mon fils; on ne saurait croire combien de millions cet homme avide a tirés de mon fils.

26 août 1719,

Le prince (de Conti) souffre encore beaucoup de sa dyssenterie ; on a voulu le conduire à Bayonne, mais il 8 une fièvre si forte qu'on n’a pu lui faire entreprendre le voyage, et il a été obligé de rester à l'armée. .

Paris;-27 août 1719.

11 faisait vendredi dernier une chaleur excessive. Je restai à mon balcon jusqu'à neuf heures et je vis le feu d'artifice des Tuileries, que l'on tire chaque année le jour de la fête du roi; mais cette fois-ci, la chose gest mal passée, car on dit que sept personnes ont été étouffées dans la foule, entre autres une femme enceinte et un abbé; ce sont des filous qui ont occasionné le tumulte, et pour commencer le désordre, ils ont arraché à une pauvre fille sa coiffure de dessus la tête. Je n’ai pas dormi de toute la nuit à cause de la chaleur et des maudites punaises, A propos de ces bètes-là, la princesse de Galles m'écrit qu'on s’en plaint dans toute la ville de Londres, et la reine de Sicile écrit qu'on a trouvé son lit tout plein de punaises.

M®° de Berri avait l'apanage tout entier de son

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 149 mari; il revient au roi ainsi que la pension de six cent soixante mille livres par an; les dettes retombent sur mon fils; depuis deux ou trois ans elle n’avait pas payé les gages de tous ses gens; mon fils aura à payer plus. de quatre cent mille livres. Les affaires de la duchesse sont dans un désordre complet; il y a eu des vols épouvantables. Tous les gens au service de la duchesse paraissent entièrement consolés de sa perte; moi aussi j'en suis consolée, à cause de bien des choses que j'ai apprises depuis sa mort, et qui ne peuvent s'écrire.

Notre chère princesse de Galles met très-mal l'orthographe ‘, c’est elle-même qui s’est appris à écrire; il n'est donc pas étonnant qu'elle s'en tire fort mal; je m'y suis habituée avec le temps, et maintenant je

1 11 en était de méme alors d’une foule de personnes de premier rang; mais, ainsi que le remarque très-bien M. Léon de Laborde, « combien de grands seigneurs et des plus importants, «combien de superbes dames et des plus distinguées, n'écri- «valent pas plus correctement! L'esprit alors et le talent écla- “ tient en dépit des règles de la grammaire ou des lois de l'é «cole, et ils ne s'en croyalent pas de plus mauvais aloi pour «“tela. » Les exemples d'une orthographe vicieuse abondent dans les écrits de l’époque. En ouvrant le premier qui nous vient sous la main, les Mémoires de Louville, nous trouvons des lettres de Louis XIV fidèlement reproduites ; on y lit : « Jay apris.… bésir.… traitement... » La reine douairière d'Espagne écrit : « La manière dont Madame de Denic s’est servit pour demander les cafre atelages qui me restent. » Au lieu de hier, la reine, femme de Philippe V, écrivait yer.

Mlle de Montpensier traçait de son côté ces lignes, que nous Téproduisons exactement :

« J'ay cru que Votre Altesse seret blen ése de savoir sete 1s- Vire; je m'enqueteré de toute nouvelle pour luy mander, m'esfiment hureuse si je puis Luy donner quelque divertisement. »

160 - CORRESRONDANCE | la lis sans difécuMé; mais au commencement j'avais de la peine; elle écrit d’ailleurs avec agrément. -

Saint-Cloud, 31 août 1719.

Lundi dernier je. voulais, comme à l'ordinaire, aller au bois de Boulogné; mais tous mes cochers, écuyers, palefreniers, étaient si malades que je fus obligée de rester à Saint-Cloud, où je crois qu’il y aura bientôt plug de morts que de vivants; la rougeole et la fièvre font ds terribles ravages; c’est affreux de voir combien il meurt de monde. De tous côtés on n’apprend que des malheurs; un pauvre jardinier d'ici a perdu à la fois son père et sa mère, et sa femme est devenue subitement folle; il faut la veiller sans cesse, autrement elle s'empresserait d’aller se noyer. On ne voit partout que des figures désoléos, et il n’y a que mon

. petit-fls, le duo de Chartres, qui soit toujours gai et content. Je ne me souviens plus (car j'ai toujours eù üne mauvaise mémoire, et elle va en s’affaiblissant) si je vous ai mandé que mon fils a acheté, pour le duc de Chartres, le gouvernement du Dauphiné au duc de La Fcuillade, moyennant la somme de huit cent mille livres; cinq cent mille livres pour le gouvernement, et cent mille-écus pour le brevet de retenue qu'avait le duc ; tous les gouverneurs de province ont un capitaine des gardes; mon petit-fils en a donc aussi un, et il me l’a présenté hier avec une extrême satisfaction. C'est le marquis d'O, dont la fille était auprès de la duchesse de Berri, et qui était tombée en disgrâce per suite des intrigues de la méchante Mouchy; Mme d'Orléans l’a placée parmi ses dames. C'est là tout ce que

DE MADAME LA DUGHESSE D'ORLÉANS. 451 je sais de neuf; depuis six jours il n’est rien survenu, si ce n’est beaucoup de mesures relatives aux finances où je ne comprends rien; je sais seulement que mon fils, d'accord avec un Anglais nommé Law,. mais que les Français appellent Lass, a trouvé le moyen d’acquitter cette année toutes les dettes du feu roi, qui se montent à deux fois cent mille millions '; le jeune roi va donc, au lieu d’un monarque pauvre, se trouver un souverain fort riche. .

1e soptembre 1719.

Je n’ai pas douté un seul instant que le mariage de mon fils ne fût funeste sous tous les rapports, mais mes conseils n’ont servi de rien; si la chose avait pu aboutir à quelque chose de bon, la vieille guenipe n’y aurait pas poussé comme elle l’a fait. La Montespan était fort belle et avait infiniment d'esprit, mais c'était un vrai diable pour la méchanceté?. :

2 septembre 1719.

Mie de Charolais a fait demander en secret à mon fils comment il fallait s’y prendre pour voir le duc de Richelieu et pour lui parler avant qu’il partit pour

4 Nous transerivons le chiffre qu'indique Madame, sans prétendre rectifier l'erreur évidente qu’il renferme,

2 Mme de Montespan partageait l'oubli de son époque pour les règles de l'orthographe; un catalogue d'autographes (L.""*. 1844, uw 341 ) renferme un extrait d’une lettre à Mme de Lausun, nous le reprodulsons : « 11 lia sy lontant que Je n’ay antaudu parler « de vous que je ne puis m'anpescher de vous demander des « nouvelles de la disposition de votre esprit, car pour vos afaire «cs seret à moy a vous en instruire. M. Colbert promet des + merveilles sur les mempoires que lon luy a donnés... » «

Richelieu. Mon fils a répondu qu’elle pouvait s’adres: ser au cardinal de Noailles, car, puisque celui-ci l'avait conduit chez lui à Conflans, il saurait mieux que personne comment on pourrait voir le duc. Comme elle a appris ensuite que le duc était arrivé à Saint-Germain, elle s’y est rendue tout de suite.

3 septembre 1719

Il ne faut pas s'étonner si la ducliesse de Berri a laissé beaucoup de dettes; elle avait auprès d’elle un jeune impertinent et une femme sans honneur, qui s’entendaïent ensemble pour lui faire contracter dettes sur dettes; ils avaient pris sur elle. un tel empire, qu'elle ne pouvait rien leur refuser.

J'ai appris ce soir que mon fils avait fait sortir de la Bastille ce maudit duc de Richelieu, et lui a rendu la liberté; c’est la duchesse d'Orléans qui l'a voulu. On peut dire qu’elle a la cervelle à l'envers; elle en fera tant, qu'un de ces matins elle fera aussi relâcher son frère et la duchesse du Maine.

Saint-Cloud, 8 seplembre 1719.

Mon fils est venu me voir vendredi dernier, et il m'a rendue riche; il a trouvé que mon revenu était insuffisant, et il l’a augmenté de 150,000 francs. Comme, grâce à Dieu, je n’ai aucune dette, cela vient à propos et de manière à me mettre à même de passer le reste de ma vie à l’aise, comme on dit ici.

La Mouchy était bien la plus indigne favorite que l'on ait jamais vue; elle a trahi, trompé et volé sa princesse; elle était d’une maison tout à fait obscure;

son grand-père du côté maternel était contrôleur général de la maison de mon mari, ce qui est une charge fort médiocre ; il se nommait Forcadel. La mère n’était non plus rien de bon ; devenue veuve, elle a longtemps fait ménage avec un homme marié. On peut dire que tout cela c’est du beurre puant et des œufs pourris‘. Ce que cette Mouchy a fait de plus drôle, ç'a été de voler son amant, le comte de Riom , auquel la duchesse de Berri avait donné de fortes sommes en numéraire et en pierreries; il avait tout mis dans une caisse qu'il a laissée à Meudon; sa chère amie a dérobé la casselte et s'en est allée avec. Je trouve cela fort drôle.

Quant à Langallerie dont vous me parlez, je vous ai déjà dit comment il était mort*.

. 8 septembre 1719,

Le mariage de la Duchesse (de Berri) avec la tête de crapaud (Riom) n’est malheureusement que trop vrai; ce n’est point d’ailleurs un mauvais gentilhomme; ilest allié aux meilleures maisons : le duc de Laurun est son oncle et Biron son neveu; mais avec tout cela il n'était pas digne des honneurs qui lui sont surveaus. 11 n’était que capitaine au régiment du roi. Toutes les femmes courent après lui. Je le trouve laid et repoussant ; il a l'air aussi malade que s’il avait le mal français.

1 Proverbe allemand.

* Voir la lettre du 20 octobre 1117. Le marquis de Langallerie est une des figures les plus originales de son temps, mais

les Mémoires qui portent son nom (La Haye, 1753) ne sont pas de lui; ils ont été écrits et publiés par Gautier de Fagel.

154 CORRESPONDANCE 9 septembre 1710.

11 faut dire la vérité, Law est un homme admirable pour les finances.

12 soptembre 1719.

Lorsque la nouvelle de la mort de Me de Berri vint à l’armée, le prince de Conti alla trouver Riom et lui chanta une sotte chanson : « Elle est morte, la vache aux paniers, il n'en faut plus parler. » Mon filsena été un peu piqué, mais il n'a pas voulu avoir eu l'air de le savoir.

14 septembre 1719.

IL est déplorable que la débauche se soit développée comme elle l’a fait; autrefois on n’entendait pas par- Jer d'histoires aussi horribles qu'à présent. J'ai appris la vie scandaleuse du margrave de Dourlach; c'est vraiment trop fort; je crains que ce seigneur ne soit tout à fait devenu fou; on n’a rien vu de plus insonsé et je n'ai jamais rien appris de pareil, si ce n’est d'un peintre, à Paris, qui s'appelait Santerre; il n'avait point de valets, mais il se faisait servir par de jeunes filles qui l'habillaient et le déshabillaient. H n'était pas marié.

11 septembre 1719.

Je vous ai promis de vous raconter mon voyage à Chelles. Je partis jeudi, à sept heures, avec la duchesse de Brancas, M** de Chasteautier et M=° de Ratzam- ‘haussen; nous arrivâmes à dix heures et demie. Mon petit-fils, le duc de Chartres, était déjà arrivé; mon fls arriva un quart d'heure après, et puis Mie de Valois. M=+ d'Orléans s'était fait saigner tout exprès pour

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 165 ne pas venir ; elle et l’abbessé ne sont pas très-bonnes amies, et d’ailleurs son extrême paresse l'aurait. em péchés de se déplacer et de se lever un peu de bonne heure. Nous allämes à l’église; le prie-Dieu de l'abbesse était placé dans le chœur des religieuses ; il était en velours violet tout couvert de fleurs de lis d'or; mon prie-Dieu était contre la balustrade; mon fils ét 4 fille étaient derrière ma chaise, car les princes du sang ne peuvent s’agenouiller sur mon tapis, c'est uri droit réservé aux petits-fils de France; toute la musle que du roi était dans la tribune ; le cardinal de Noailles dit la messe. L'autel est fort beau; Il est formé de” marbre noir et blanc, avec quatre grosses colonnes de marbre noir; il ÿ a quatre belles statues de marbre banc représentant de saintes abbessés ; une ressemble si fort à notre abbesse, qu'on croirait que c'est son portrait; elle a cependant été faite bien avant que ma petite-fille fût née, car elle n’a que vingt-un ans. Douze moines de son ordre, revêtus de superbes chasubles, vinrent pour servir la messe ; après que le éardinal ent lu l’épitre, le maitre des cérémonies entra dans le chœur des religieuses et ramena l’abbesse; elle vint de fort bon air, suivie de deux abbesses et d’une demidouzaine de religieuses de son couvent; elle fit une grande révérence à l’autel et à moi, et s’agenouilla devant le cardinal, qui était assis dans une grande chaise à bras devant l'autel; on apporta en cérémonie la con fession de foi, qu’elle lut, et après que le cardinal eut récité beaucoup de prières, il lui donna un livre qui contenait la règle de son couvent. Elle revint ensuite À sa place, et après qu'on eut lu le Credo et l'offer-

toire, elle vint à l'offrande, accompagnée de l'abbesse et de ses religieuses; on apporta, pour offrande, deux grands cierges et deux pains, dont l’un était doré et l’autre argenté ; après que le cardinal eut communié, elle revint s'agenouiller devant lui, et il lui donna la crosse; il la reconduisit à son siége, non pas à son prie-Dieu, mais à son siége d'abbesse, qui était une espèce de trône surmonté d’un dais de princesse du sang, avec des fleurs de lis; aussitôt qu'elle s’y fut placée, les trompettes et les hautbois se firent entendre, et le cardinal, suivi de tous ses prêtres, se plaça ‘auprès de l'autel, du côté gauche, sa crosse dans la main, et on chanta le Te Deum. Toutes les religieuses du couvent arrivèrent ensuite deux à deux, et, elles vinrent témoigner leur soumission à leur abbesse, en lui faisant une grande révérence; cela me fit souvenir des honneurs qu'on rend à Athys lorsqu'on le fait grand prêtre de Cybèle, car on vient aussi deux à deux le saluer; je croyais qu'on allait chanter, comme dans l'opéra :

Que derant vous tout sabaise et tout tremble;

Vives heureux, vos jours sont nostre Espoir ;

Rien n'est si beau que de voir Ensemble

Un grand méritie avec un grand pouvoir.

Que lon bénisse : Le Giel propisse, Qui dans vos mains Met les sort des humain,

Après le Te Deux, nous entrâmes dans le couvent, et, à midi et demi, nous nous mimes à table, mon fils, mon petit-fils le duc de Chartres, la princesse Victoire de Soissons, la jeune demoiselle d'Auvergne, fille du duc d’Albret, et les trois dames qui étaient avec moi;

l'abbesse se mit de son côté, dans son réfectoire, à une table de quarante couverts, avec sa sœur, Mile de Va- ‘is, les deux dames qui l’accompagnaient, douze abbesses et toutes les autres religieuses du couvent. C'était drôle de voir toutes ces robes noires autour de la table. Les gens de mon fils servirent un très-beau repas ; on laissa le peuple piller le dessert et les confitures après que le diner fut fini. A quatre heures trois quarts ma voiture arriva, et je revins ici’.

4 La nouvelle abbesse de Chelles prit le nom de sœur Bathitde. Racine le fils composa une pièce de vers sur sa profession religieuse :

« Ploisir, benoté, jeunesse, honneurs, gloire, puissance,

« Ambitieur espoir que permet la nalssance, « Tout au pied de l'Agneeu fut par elle immolé.….… »

autres poëles prirent la chose d’une tout autre façon; nous trouvons dans les recuells manuscrits une description de la maaière dont on passe la vie à l'abbaye de Chelles : De l'abbaye :

Où réside Vénus, None jolie, Disant peu d'oremus, Loin des soins superflus, Ne songeant tout au plus Qu'à bien passer sa vie, Fait bon les revenus De l'abbaye.

Pour tout office, On goûte lous les jours Mille délices , + Qu'assaisonne l'amour? ù Cbaque instant sur les cœurs, Al répand ses faveurs; A ce Dieu si propice Elles livrent leurs cœurs, Pour lout office,

Îles question dans les Mémoires de Maurepas (1. 1, p. 120- LA 14

158 © CORRESPONDANCE 19 septembre 1719.

Le feu roi aurait volontiers employé M. Law pour les finances; mais comme il n'est pas catholique, le roi disait qu’il ne fallait pas se fier à lui. .

23 septembre 1719.

Je n'ai que 456,000 livres, et si Dieu veut, je ne laisserai pas un liard de dettes'. Mon fils vient de me rendré plus riche en augmentant ma pension de 150,000 livres, La cause de presque tout le malheur ici, c'est la fureur des dames pour lé jeu. On m'a souvent dit en face : « Vous n'êtes bonne à rien, vous n'aimez pas le jeu. »

26 septembre 1719.

Le prince de Conti est enfin venu me voir; appa+ remment il n’y avait pas ce jour-là autant à agioter dans la rue Quincampoix qu'à l'ordinaire, car il ya été fourré tout le temps depuis son retour. Son cousin, M. le Duc, n’agit pas mieux. Le prince de Contia remporté fort peu d'honneur de la campagne, il est trop débauché sous tous les rapports; je doute qu'il s'habitue à la guerre. Ses méchancetés me rappellent

145) de cette abbesse; ils n’en disent pas de bien et prétendent que le due de Richelleu, déguisé en musicien, fut admis quelquefois dans son couvent. ® .

4 Madame avait pour chef de eon consell un homme éclairé, Nicolas-Joseph Foucault, qui a laissé des Mémoires dont la publication offrirait de l'intérêt pour l'histoire de l'administration française. Le manuscrit existe à la bibliothèque impériale. M. A. Bernier en a publié quelques extraits à la suite des Mé moires du marquis de Sourches, 1840, 2 vol. in-8°.

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 159 les miennes. Quand j'étais enfant, je prenais da bois pourri, j'en plaçais des morceaux sur les yeux et sur la bouche, et je me cachais le soir dans l'escalier pour faire peur aux gens; mais j'avais moi-même tant peur de rencontrer des revenants que je tremblais la premMière. Voilà cs que fait aussi ce prince, il veut se faire craindre et il meurt presque de peur.

2 28 seplembre 1119,

L'homme à la tête de crapaud n'était pas ici lorsque Me de Berri est morte; il était à l’armée, il commandait le régiment qu'on a acheté pour lui... La Mouchy est petite-fille du chirurgien de feu Monsieur, Mon fils a fait sa mère, la Forcadèle, gouvernante de sa fille alnée et de son fils; la petite Forcadèle à été ainsi élevée avec M"* de Berri, qui la maria à M, de Mouchy, son maître de garde-robe, et qui lui donna beaucoup d’argent pour sa dot. Tant que le roi a vécu, la duchesse ne put la fréquenter beaucoup; mais, après la mort du roi, elle la déclara pleinement sa favorite, et lui donna la charge de seconde dame d’atour.

29 septembre 1719,

Un homme qui, pendant de longues années, a congtamment été auprès du roi, et a travaillé avec lui tous les soirs chez la Maintenon, qui a ainsi tout entendu, et qui est mon bon ami, m'a avoué que, tant que la vicille a été en vie, il n'a rien voulu me dire, mais que depuis qu'elle est morte, il pouvait m’assurer que le roi avait eu une véritable amilié pour moi; il a entendu plusieurs fois, de ses propres oreilles, qu'elle

tourmentait le roi, et qu’elle disait toute sorte de mal do moi, afin de me rendre odieuse à ses yeux, mais que le roi avait toujours pris mon parti. C’est sans doute pour cela que le roi m'avait dit sur son'lit de mort : « On a fait tout ce qu'on a pu pour que je vous haïsse, Madame, mais ils n’ont pas réussi ; » il ajoutà qu'il m'avait trop bien connue. pour ajouter foi à ces calomnies. Pendant que le roi me disait cela, la vieille avait un air si coupable, que je ne pus douter que cela ne vint d'elle, 1er octobro 1719.

J'allai à quatre heures au Palais-Royal, et je montai chez Mme d'Orléans, que je trouvai très-contente, car elle venait de recevoir des nouvelles de son frère aîné (le duc du Maine); il était hors de danger et comme guéri d’une atteinte de choléra-morbus qu’il a eue, Je ne dis rien, comme vous pouvez croire; mais je songeai combien était vrai le proverbe qui dit que mauvaise herbe croit toujours. J'allai, avec la duchesse, son fils et trois de ses filles, au spectacle; nous eùmes deux pièces, une ancienne, les Horaces, et une nouvelle, les Noces de Vulcain ‘. L'idée en est originale;

1 Ou Momus fabuliste, par Fuzelier (et Legrand); la première édition de cette comédie, en un acte, est de Paris, 1719. Fuzelier, auteur spirituel et fécond, composa un très-grand nombre de pièces pour les théâtres de la foire, mais il fut tou- Jours éclipsé par son collaborateur Le Sage, et aujourd'hui il est à peine connu de nom. Entre autres preuves du goût bien connu de Madame pour la comédie, on peut citer la dédicace qui lui fut faite du Thédtre italien, publié par E. Gherardi. Il s’est trouvé dans la riche bibliothèque dramatique de M. de Soleinne un recueil fort curieux (n° 3242) d'anciens ballets en sept vo-

on suppose que Momus se moque des dieux et leur récite des fables qui sont des allusions à leurs défauts; c'est une satire de tous les travers de Paris : cela mo fit rire.

L'augmentation de pension que m'a accordée mon fils est venue fort à propos, car après la mort de mon mari je m'étais trouvée fort génée; la vieille (Maëntenon), qui me détestait, ainsi que mon fils, prétendait que l'intention expresse du roi était de ne rien faire pour nous; c'était un horrible mensonge, et la preuve, c'est qu'ayant été trouver le roi et lui ayant exposé que je ne pouvais soutenir mon rang, il augmenta aussitôt de quarante mille livres ma pension ‘ ; la vieille faillit en crever de dépit. Ce qui me fit bien rire, c'est que le duc et la duchesse du Maine demandèrent à mon intendant comment il se faisait qu'avec le peu de revenu que j'avais, je parvenais à vivre selon mon rang et à ne pas contracter de dettes. Lagarde (c'est ainsi que se nomme mon intendant) répondit : « C'est que Madame se modère et ne fait jamais de folles dépenses; » c'était une bonne leçon donnée à ce beau couple, car leurs dettes venaient de fêtes nocturnes qu'ils donnaient à Sceaux, et qui duraient depuis le soir jusqu'au grand jour ?; feux d’arlumes in-4°, reliés aux armes de Madame, et provenant de son cabinet. :

4 Saint-Simon (t. XX, p. 4): « Madame, qui avait peine à fouruir à là dépense de son grand élat avec 400,000 livres de rente, demanda des secours au roi qui, avec excuse du peu, lul donma 40,000 livres d'augmentation. »

* Les Nuits de Sceaux, ou Nuits blanches de ce manoir somptueux, élaient des fêtes magnifiques. La duchesse aimait

tifice, spectacles, opéras, festins, bals, rien n’y manquait. Si mon fils n'avait pas perdu sa fille, et si le roi n'avait pas recueilli sa riche succession, je n'aurais pas eu cet accroissement dans ma pension, car mon fils ne veut pas qu'on puisse dire qu’il enrichit sa famille aux dépens du roi.

Mon fils n’est que trop bon; le petit duo de Richelieu lui ayant affirmé que son intention avait été de tout lui révéler, il l'a cru et l'a fait relâeher, il est vrai que la maitresse du due, Mie de Charolais, ne laissait pas, à cet égard, une minute de repos à son père, C'est cependant une chose horrible qu'une princesse du sang déclare, à la face de tout le monde, qu’elle est amoureuse comme une chatte, et que cette passion est pour un drôle qui est d’un rang si au-dessous du sien, qu’elle ne peut l'épouser, et qui de plus lui est infidèle, car il a une demi-douzaine d’autres maîtresses. Quand on lui expose cela, elle répond ; < Bon! il n'a des maitresses que pour me les sacrifier < et pour me conter ce qui se passe entre eux. » C'est vraiment une chose affreuse.

Si je croyais à la sorcellerie, je dirais qui faut que ce duc possède quelque secret surnaturel, car il n’a pas trouvé une femme qui lui ait opposé la moindre beaucoup la comédie et la jouait fort mal, à ce que dit Voltaire; on la vit sur le théâtre avec Baron, Sa cour était charmante; on s’y divertissait autant qu'on s’ennuyait alors à Versailles ; elle animait tous les plaisirs par son esprit, par son imagination, par ses fantaisies ; on ne pouvait ruiner son mari plus gaiement. On faisait une loterie des vingt-quatre lettres de l'alphabet ; celui

qui tirait le € était tenu de donner une comédie, l'O dégignait un petit opéra, le B exigeait un ballet,

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 163 résistance ; toutes courent après lui, que c'est vraimnt une honte. 1] n'est pas, après tout, plus beau qu'un autre, et il est tellement indiscret et bavard, qu’il a déclaré lui-même que si une impératrice, belle comme un ange, était éprise de lui et voulait coucher avec lui, à condition qu’il n’en dirait rien, il aimerait mieux la planter là et ne pas la voir de sa vie. C'est un grand poltron, fort insolent, sans cœur et sans âme; je me révolte contre l'idée qu'il est la coqueluche de toutes ces dames, et je suis sûre qu'il n'aura que de l'ingratitude pour les bontés de mon fils; mais je ne veux plus parler de ce personnage, il me fait perdre patience. Le mal qu’on dit de M. Law et de sa banque est l'effet de la jalousie, car on ne saurait rien voir de mieux ; il paye les effrayables dettes du feu roi etdiminye les impôts, allégeant ainsi le fardeau qui pesait sur le peuple ; le bois ne coûte que la moitié de ce qu’il coûtait; les droits d'entrée sur le vin, la viande et tout ce qui se consomme à Paris, ont été supprimés ; cela inspire une grande joie parmi le peuple, comme vous pouvez bien croire. M. Law est fort poli; je fais grand cas de lui, il fait ce qu'il peut pour m'être agréable; il ne veut pas agir en secret, comme ceux qui ont eu précédemment la direction des finances, mais en public et avec honneur. Il est complétement faux qu’il ait acheté un palais de la duchesse de Berri; elle n’en avait pas; il était donc impossible qu’elle en vendit ; toutes les maisons qu'elle avait, c'est-à-dire Meudon, Chaville et La ‘Muette, sont retournées au rai, qui à établi sa ménagerie à La Muelte; il y aura là des vaches, des mou

tons et’ autres animaux. Des maladies terribles, telles que la petite vérole, la rougeole et la fièvre chaude, font beaucoup de mal à Paris; mais de tous les coins de l’Europe on n'entend pas parler d'autre chose. On dit que la peste est à Manheim et qu elle y fait beaucoup de mal.

J'ai vu mon oncle à la mode de Bretagne, le landgrave Charles de Hesse-Rheinfels : il est impossible de dire plus de sottises qu'il n’en dit; il parle toujours de son cocher, qui est de si bonne compagnie qu'il le fait coucher auprès de lui et qu’il veut le charger d'élever son fils cadet. Je lui ai dit très-sérieusement qu’il devrait bien se garder de dire toutes ces bêtises qui faisaient que tout le monde se moquait de lui. Il a pris la chose fort mal; il a répondu qu'il voyait bien que je désirais qu'il s’en allât, puisque j'avais honte de mes parents. Je me fâchai, et lui répliquai crûment que lorsque mes parents parlaient dé la sorte, j'avais sujet d’avoir honte pour eux. Nous nous sommes quittés fort mal ensemble.

6 octobre 1719.

Law est tellement pourchassé, qu’il n'a de repos ni jour ni nuit; une duchesse lui a baisé les mains devant tout le monde; et si les duchesses lui baisent les mains, qu'est-ce que les autres dames ne devront pas lui baiser?

Mon fils a toujours eu un grand faible pour les amants dont il a été le confident.. Il n’est pas délicat; pourvu que les dames soient de bonne humeur, qu’elles boivent et mangent goulüment, et quelles,

soient fraîches, elles n’ont pas besoin d'avoir de la beauté. Je lui ai souvent reproché d'en avoir de très. laides.

T octobre 1719.

On voit bien que l'on est plus que jamais irrité contre mon fils, car on apprend chaque jour des soulèvements en Bretagne, et je ne sais pas si ce qu'on raconte d'une conspiration à La Rochelle est vrai; le gouverneur de celte place voulait la livrer aux Espagnols. Dix officiers étaient du complot ; on en a arrêté quelques-uns; les autres se sont sauvés en Espagne... J'avais regardé l’évêque de Soissons comme un fort brave homme; je l'ai connu lorsqu'il était encore abbé et aumônier de la duchesse de Bourgogne, mais l'ambition de devenir cardinal rend fous la plupart des évêques; il n'en est aucun qui ne pense que, plus il fera d’impertinences à l'égard de mon fils et en faveur de la constitution, plus il se mettra dans les bonnes grâces de la cour de Rome et deviendra ainsi cardinal.

8 octobre 1719,

Il est faux que la reine ait mis au monde une négresse. Feu Monsieur, qui avait été présent, disait que la petite princesse était laide, mais point noire. On ne peut ôter de la tête du peuple que l'enfant ne vive encore, qu’elle ne soit dans un couvent, à Moret près de Fontainebleau ; cependant il est certain que l’enfant laide est morte : toute la cour la vue mourir '.

* Voir les Mémoires de Maurepas, t. 1, p. 101, et de Saint- Simon, t. 111, p. 126. On disait tout bas à la cour que la mau-

M, de Brancas était très-amoureux de sa fiancée, Le jour où devait se célébrer la noce, il fut au bain comme à son ordinaire, et se mit au lit. Son valet de chambre lui demanda : «D'où vient, monsieur, que vous couchez encore ici, et que vous n’allez pas coucher avec madame votre femme?» 11 dit : « Je l'avais où blié, » 1 se leva et alla trouver sa femme, qui l'avait longtemps attendu au lit. 11 était chevalier d’honneur de la reine-mère. Un jour, lorsqu'elle était à l'église, Brancas oublie que c’est la reine qui est agenouillée. Comme elle avait le dos voûté, lorsqu'elle baissait la tête on ne pouvait guère la reconnaître. Il la prend pour un prie-Dieu ; il s'agenouille sur ses talons, et appuie ses deux coudes sur les épaules de la reine, Elle fut très-étonnée de voir son chevalier d’honneur se mettre à genoux sur elle, et chacun se mit à rire. Jadis les dames portaient dans leurs déshabillés des tabliers de drap fin. La duchesse de Duras était dans la cour de son hôtel; elle avait reconduit une dame à son carrosse. M. de Brancas entre dans la

resse du couvent de Moret était fille d'un cocher du roi dont la femme était fort jolie (Anquetil, Louis XIV, t. ll, p. 430).

4 Morten 1681. Voir les Historiettes de Tallemant des Réaux, t IL, p. 195. À cet égard, M. Monmerqué aïe une lettre de Bussy, qui dit : « Il est assez distrait, et comme if'a vu queses « réveries ont fait rire le roi quelquefois, il les a outrées pour « 8e faire un mérite d'une imperfection qui faisait parler de lui, « n'y pouvant réussir par de meilleures voies. » La Bruyère l'« immortalisé sous le nom de Ménalque (voir l'édition des Carvctères donnée par M. Walckenaër, 1845, p. 444, Mme de Sévigné, avec laquelle il était fort lié, donne beaucoup de détails sur cet étrange personnage, el raconte plusieurs de sos singulières di tractions. Consultez aussi Saint-Simon, |

cour pour rendre visite à la duchesse et prend son ta< blier pour un mur! il va pour pisser contre, et il est tout saisi lorsque la duchesse se met à crier: «Oh fil cela no se fait point ! » Il dit: « Je vous demande mille pardons, j'ai pris votre tablier pour un mur, »

10 octobre 1719,

Le duc de Lorraine n’éntend plus que par Craon, ss femme ou ses créatures.

Je ne croié pas que la pañsion de ma fille (pour son mari) wit- aussi vive qu'elle a été, mais elle l'aime encore sincèrement, et, s'il lui témoigne la moindre amitié, elle est hors d'elle-même à force de joie, et dlle me l'écrit bien vite,

14 oelobre 1719,

Le roi d'Angleterre et le roi de Prusse ont résolu, à @% qu'on m'armonce, de défendre vivement la cause des réformés; les prêtres ne pourront dono plus les fourtenter, ce qui me réjouit cordialement ; car je suhaile toute espèce de bien et de Konheur à nos braves eompatriotes; et quant aux maudits prêtres qui les persécutent, je voudrais leur voir une corde aü cou ; ils l'ont bien méritée à cause de leur fausseté et de leur perfidie.

15 octobre 1719.

Le Dauphin ne s'est pas affligè un quart d'heure de la mort de sa femme ni de celle de sa mère; quand il #aflubla de son grand manteau de deuil, il faillit

fer de rire. Quelqu’un voulut un jour le plai-

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