‹ Correspondance complète de Madame duchesse d'Orleans née Princesse Palatine, mère du regent;Chapitre 6 sur 32 · CORBESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORBESPONDANCE

santer sur son inclination pour les hommes; le Dau+ phin s'emporta comme je ne l'ai jamais vu faire, et dit: « Si quelqu'un est assez impertinent pour se vanter de cette infamie, qu'on me le nomme, et je ferai voir par mes traïtements combien je le méprise et combien je hais sa vue. » .

Le roi ne-voulait ordinairement avoir personne à sa table, si ce n’est les membres de la famille du sang. Il y avait tant de princesses du sang que la table ordinaire n'aurait pas été suffisante ; elle était déjà tout occupée quand nous étions réunies. Le roi, assis au milieu, avait à sa droite M. le Dauphin et le duc de Bourgogne, et à sa gauche la Dauphine et le duc de Berri; dans un des retours étaient assis feu Monsieur et moi, et dans l’autre mon fils et sa femme; le reste de la table restait réservé pour les gentilshommes servants qui nous servaient à table, car ceux qui servent le roi ne se placent päs derrière le siége du roi, mais en face de lui. Lorsque les princesses du sang ou d’autres dames mangeaient à la table du roi, c’étaient non pas les gentilshommes servants mais d'autres officiers de la maison du roi qui nous servaient, et ceuxci 8e trouvaient derrière nous comme des pages. Dans cs cas, le roi était servi par son premier maître-d'hôtel. Les pages ne servaient à la table du roi que lorsqu'il était en voyage, et ils ne servaient pas la famille royale ; elle était servie par des gens qui n'étaient pas gentilshommes. Anciennement, tous les officiers du roi, tels que ceux de l’échansonnerie, du gobelet, du fruit, etc., étaient gentilshommes ; mais depuis que la noblesse est devenue pauvre, et que toutes les

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 169 charges se sont payées cher, il a fallu prendre de bons bourgeois qui eussent de l'argent.

16 octobre 1719,

M. Law est un homme habile et honorable; il est extraordinairement civil et poli à l'égard de tout le monde; il sait fort bien vivre. Il ne parle pas mal le français, mieux que les Anglais ne le font habituellement.

AM. DE HARLING, 19 octobre 1719.

Dieu tout-puissant a délivré la France entière d’une méchante bête sauvage, car il a emporté la Scarron; je ne peux pas dire qu'il l'ait appelée à lui, la chose me semble trop douteuse.

A LA COMTESSE LOUISE

20 octobre 1119.

Huit ou dix jours avant la mort du roi, il lui vint ün mal à une jambe et la gangrène s'y mit, dont il est mort. Mais il avait eu durant plus de trois mois une fièvre lente qui l'avait fait dépérir à vue d'œil, et il était aussi maigre qu'un éclat de bois. Le vieux coquin de Fagon l'avait mis dans cet état, il le faisait toutes les trois semaines purger jusqu'au sang, et tous les jours à le faisait horriblement suer. De plus, le roi s'était, à l'instigation du‘père Le Tellier, affreusement tourmenté au sujet de la maudite constitution (Unigenitus), au point qu'il n'en avait de repos ni jour ni nuit; c'est ce qui lui a ôté la vie. Fagon était un mauvais drôle et plus attaché à la guenipe qu’au roi,

170 CORRESPONDANCE Aussi, lorsque je vis qu’on voulait si fort élever le dûe du Maine, et que la vieille guenipe se souciait si peu de la mort du roi, j'ai eu de mauvaises pensées sur ce vieux coquin.

20 cetobre 1718:

Le docteur Chirac‘ fut appelé auprès d'une dame qui était malade. Pendant qu'il était dans l’antichambre, on y dit que les actions {de la banque de Law) avaient beaucoup diminué. Le docteur, qui avait beaucoup de papiers sur le Mississipi, fut saisi de cette nouvelle, ét, s'étant assis auprès de la malade pour lui tâter le pouls, il se dit à lui-même : « Ah! mon Dieu! cela diminue, cela diminue, cela diminue. » En l’entendant parler ainsi, la malade se mit à crier; ses gens accoururent; elle dit : « Je vais mourir, M. Chirae vient de crier trois fois en tâtant mon pouls : Il diminue! » Le docteur revint à lui, et dit : « Vous rêvez, votre pouls bat à merveille, et vous vous portez bien. Je m'occupais des actions du Mississipi, sur lesquelles je perds, puisqu'elles baissent. » La dame malade fut ainsi rassurée,

20 octobre 1719.

Le duc de Sully * avait parfois de grandes distrac-

4 Chirac, né en 1650, mort en 1782; il suivit le due d'Orléans daris ses campagnes d'Italie et d'Espagne, et fut nommé son premier médecin en 1715; les faveurs, les dignités s'accumalèrent sur lui; un an avant sa mort il devint premier médscin de Louis XV. Malgré sa grande réputation, Il n’a laissé que des écrits sans mérite.

# Saint-Simon, t. XIX, p. 167, parle de ce personnage, fort peu réguller en sa conduite, et qui fat trouvé mort dans son lit à l'âge de quarante-huit ans.

DE MADAME.LA DUCHEBSE D'ORLÉANS. 471 tions; s’habillant un jour pour se rendre à l’église, il n'oublia rien qué son haut-de-chausse. C'était en hiver; entrant à l’église, il dit : Mon Dieu! qu'il fait froid aujourd'hui! » On lui répondit : « Pas plus froid qu'à l'ordinaire. — J'ai done la fièvre, » dit-il. Quelqu'un demande : « Ne serait-ce pas parce que vous n'êles pas habillé assez chaudement ? » Et il leva son habit; on vit alors ce qui lui manquait.

21 octobre 1719.

La vieille guenipe et le père La Chaise’ ont persuadé au roi que tous les péchés que Sa Majesté avait commis avec la Montespan seraient pardonnés s'il persécutait et expulsait les réformés, et qu'il prendrait ainsi le chemin du ciel. Le pauvre roi les a crus fermement, car il n’a de sa vie lu un seul mot de la Bible; et telle est l'origine des persécutions que nous avons vues. Le roi ne savait pas faire consister la religion en autre chose qu'à accomplir ce que ses confesseurs lui prescrivaient. Ils lui ont fait croire qu’il n’était pas permis de raisonner dans les choses religieuses, et qu’il fallait, pour faire son salut, tenir la raison captive.

22 octobre 1719,

Personne ne s'étonne de ce que je mange avec plaisir des boudins, j'ai aussi mis à la mode ici les jam-

1 Il existe un pamphlet intitulé : Prévarications dy père La Chaise, confesseur du roi, au préjudice des droits et des intéréts de Sa Majesté; Cologne (Hollande), 1685. L'auteur v'efforce d'établir que ce Père sacrifle à sa compagnie et à son ambition personnelle le roi et la France,

bons crus; tout le monde en mange maintenant; on mange aussi beaucoup de nos plats allemands, comme la choucroûte et les choux au sucre, ainsi que du lard salé accommodé aux choux ; mais il est rare qu’on s’en procure de bonne qualité‘. On ne mangeait guère de gibier avant, j'ai mis tout cela à la mode, ainsi que les harengs saurs; j'ai appris au feu roi à en manger, et il les trouvait fort de son goût. J'ai tellement affriandé ma gueule allemande * à des plats allemands, que je ne puis ni souffrir ni manger un seul ragoût français : je ne mange que du bœuf, du veau rôti, et rarement du mouton, des perdrix, ou bien des poules rôties, et jamais de faisan.

: 24 oclobre 1719.

Il ya quarante ans que le mois d'octobre ne se passe jamais sans que, vers le 22, mon fils ne se trouve souffrant, soit d’une manière, soit d’une autre, et cela depuis son grand accident. Quoiqu'il soit régent, il ne paraît jamais devant moi et ne me quitte jemais sans venir me baiser la main avant que je ne l'embrasse; il ne prend point de chaise devant moi; mais d'ailleurs il ne fait pas de façons et il bavarde rondement avec moi. Nous rions et plaisantons comme de bons aïhis*.

1 La duchesse se faisait envoyer d'Allemagne des graines de ces choux qu'elle almait tant.

* Meis leutscher maul.

3 Le due d'Orléans avait pour Madame des attentions plelnes de respect ; tous les soirs il se rendait chez elle à huit heures, et jouait aux échecs jusqu’à l’heure du souper da roi (Saint-Simon, tp. 271).

DE MADAME LA DUCHESSE L'ORLÉANS. 173 26 octobre 1319.

J'apprends avec grand plaisir que les envoyés an- &lais, prussiens et hollandais, sont à Heidelberg, car j'espère qu’en dépit du pape et des Barbarins, comme disait le pauvre duc de Créqui, ils réussiront à souleger les pauvres habitants du Palatinat, en dépit de la malice des prêtres autrichiens. C’est une chose bien terrible que de voir que chacun de nous veut vivre heureux, et qu'il travaille cependant à rendre la vie des autres aussi dure que possible. Je me flatte toutefois que l'électeur est trop sensé pour so laisser mener par les ecclésiastiques ; toutes les sottises qu'ils font faire à sa sœur l'impératrice, qui est entièrement soumise à leur direction, devraient lui servir de leçon. Un prince doit comprendre que la véritable piété consiste pour lui à tenir sa parole et à gouverner avec justice et sagesse; quiconque lui donne des avis con traires est un mauvais conseiller. Cela me fait souvenir d’un dialogue que j'entendis une fois à Saint- Cloud, et qui me fit bien rire. Un chanoine, qui était un homme très-respectable, mais sévère, entra dans

* Comme témoignage de la sévérité de l'abbé Feuillet, on peut citer son Récit de la mort de Madame (Henriette d'Angleterre), publié dans le Bulletin du bibliophile, mars 1853, P. 107, d'après le manuscrit autographe qui appartient à la bibliothèque impériale. Cet ecclésiastique se montre peu toucké du spectacle de douleur qu'il eut sous les yeux ; on cherche les émotions qu'il a dû éprouver comme homme, et on ne {rouve qu’une censure amère des faiblesses qu'il a condamnées comme prêtre. Sa rigueur donna lieu à un opuscule devenu fort rare : Lettre écrite de la campagne par un docteur en théologie à “ne dame de qualité (sur la mort de Madame), 1670.

le cabinet de Monsieur, et Monsieur, qui s’amusait quelquefois à faire l’hypocrite, lui dit : « J'ai grand soif ; serait-ce rompre le jeûne que de prendre un jus d'orange? » M. Feuillet (ainsi s'appelait -ce chanoine) lui répondit : « Oh! Monsieur, mangez un bœuf, et -80yez bon chrétien, et payez vos dettes. » On en pourrait dire autant à l'électeur. Le bon M. Law est tombé sérieusement malade, il y a quelques jours, par suite du tracas et du travail dont il est accablé; on ne lui Jaisse pas un instant de repos ni.jour ni nuit. On ne peut imaginer une race d'hommes plus intéressés que les Français.

28 oelobre 1119.

On ne peut avoir plus de capacité que M. Law, mais je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, être à sa place; car il est tourmenté comme une âme damnée, et ses ennemis répandent toutes sortes de méchancetés sur son compte".

4 On rencontre dans les recuell manuscrits une foule de vers dirigés contre Law et le système. En voici quelques échantillons : Lundi je pris des actions , Mardi je gaguai des millions, Mercredi je pris équipage, Jeudi j'arraugeai mon ménage, Vendredi je m'en fus au bal, Et samedi à l'hôpital.

Voir dans les Mélanges de Bols-Jourdan, t. 11, p. 317, d'autres vers du même genre.

Depuis qu'un juif venu d'Écosse S'est enrichi de notre argent, Tous les gredins rouleut carrosse, t qui fut riche est indigent, . Un écu est un écu; Un billet de banque,

J'ai reçu une lettre de ma fille qui me mande qu'Albéroni a voulu faire ässassiner ou empoisonner l'empereur ; il avait chargé de ce coup un comte silésien, nommé Nimtsch, et deux abbés italiens. Je ne sais somment la chose a été découverte, mais elle s’éclaircira, car tous ces scélérats ont été arrêtés. Vous aurez Beut-être à cet égard des nouvelles à Francfort; je vous prie de me les transmettre : elles m'intéressent vivement, car Albéroni en veut à mon fils encore plus qu'à l'empereur,

La duchesse de Berri avait été fort mal élevée et toujours fourrée avec les femmes de chambre; elle n'était pas très-capricieuse, mais hautaine et absolue dans toutes ses volontés... J'avais entendu parler de son mariage (avec Riom), et je lui en fis des représen- ‘ations ; elle répondit en riant : « Ah! Madame, n'ai-je pas assez l'honneur d’être connue de vous pour que vous puissiez croire une telle sottise de moi, à qui on reproche tant d'orgueil?» Elle m'endormit ainsi, de sorte que je ne voulais pas croire la chose; son père et sa mère n'y ont consenti de leur vie‘. Non, je ne

Un billet de banque, Un écu est un éca,

Un billet de banque H4t un torche-ou.

4 La duchesse, avec sa violence habituelle, tourmenta son - père pour .que son mariage fût déclaré; c'était aussi ce que voulait Riom, qui s'était marié par ambition. Le régent voulut gagner du temps et fit partir poar l'armée son gendre, qu'il aurait voulu voir à tous les diables. Après la mort de la duchesse, Rior vendit son régiment et son gouvernement, et rentra dans l'obscurité,

consentirais de l'éternité à une pareille impertinence, lors même que son père et sa mèro l’auraient fait. La tête de crapaud fit croire à sa princesse qu’il était prince de la maison d'Aragon, et que le roi d'Espagne, en dépit de tout droit, lui retenait son royaume, mais que, lorsqu'elle l'aurait épousé, il pourrait réclamer ses États dans les traités de paix; la Mouchy l’entretenait de cela du matin jusqu’à la nuit; voilà pourquoi elle était si fort en faveur.

30 octobre 1719.

Le czar n'est pas un fou; il a beaucoup de capacité, mais il est bien dommage qu'il ait été élevé d’une façon aussi sauvagé et brutale. Je le trouve cruel au delà de toute expression dans ce qu'il a fait à l'égard du czarowits : il donne à son fils sa parole qu'il peut venir et qu’il ne lui fera rien, et, lorsque son fils est venu, il le fait empoisonner dans le saint sacrement. C'est quelque chose de si impie et de si abominable que je ne puis le lui pardonner ‘.

1 11 n’y a point de preuves du fait horrible que raconte Madame, et qui n'est qu'une de ces rumeurs qu'elle accueillait trop avidement. La mort du ezarowitz présente un véritable problème historique ; on a prétendu qu'il avait été empolsonné, qu'il avait été décapité, qu'il était mort d’apoplexie, Voir l'édition de Saint- Simon donnée par Soulavie, 1791, t. XI, p. 110 ; l'Histoire de Russie, par Lévesque, t. V; celle de Leciere, t. 111; la Pie (en allemand) de Pierre le Grand, par Von-Halem, ete. On consultera aussi les Mémoires, en forme de manifeste, sur le procès criminel jugé et publié à Saint-Pétersbourg, le 25 juin 1718, contre le ezarowitch Alexei, convaincu de factions, rébellion et désobéissance envers son père et seigneur souverain, Nancy, 1718,in-12,

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 177 Paris, 2 novembre 1719.

11 ne peut exister un plus mauvais service que celui de la poste en France; elle est toujours sous la direction de M. de Torcy, qui n’a jamais manqué d'ouvrir et de lire toutes mes lettres ; je ne m'en serais pas tracassée, mais ce que je ne pouvais souffrir, c'est que, pour obéir à la vieille (Maintenon), il faisait là-dessus des commentaires afin de me brouiller avec le feu roi, et cela était par trop fort. Aujourd'hui, il peut faire tous les commentaires qu'il voudra, je ne crains pas qu'il me brouille avec mon fils; l’abbé Dubois et lui sont ennemis acharnés; ils ont eu des querelles terribles où ils se sont dit mutuellement leurs vérités ; on pourrait leur dire, comme en pareils cas, faisait notre cousin l'électeur : « Accordez-vous, canailles. » H'faut se réjouir lorsque les lettres ne sont pas entièrement perdues, et lorsqu'elles arrivent enfin.

IF est vrai qu’il y a eu de grands désordres en Bretagne, et Mme du Maine y a autant de part qu’Albéroni, Mme la Princesse est allée trouver sa fille afin de la ramener au bon sens, ce à quoi je doute qu’elle réussisse; la petite naine est trop méchante.

Vous me demandez si mon abbé de Saint-Albin et son frère le chevalier, qui est à présent grand-prieur de France, ont eu la même mère ; le chevalier est légitimé, mais le pauvre abbé n’est pas reconnu; il a un air de famille; il ressemble fort à fou Monsieur; il a quelque chose de son père et beaucoup de Mie de Valois; il a quelques années de plus que le chevalier, et il est bien fâché de voir son frère cadet placé si fort au-dessus de lui. Le chevalier, qui est, depuis peu de

temps, grand-prieur de France dans l'ordre de Malte, est le fils de Me de Sery, qui a été ma fille d'honneur, et qui se nomme aujourd'hui Mwe d'Argenton; la mère de l'abbé était une danseuse de l'Opéra, qui s'appelait Florence‘. Mon fils a encore une fille du côté gauche qui n’est pas reconnue; il l'a mariée à un marquis de Ségur; elle est fille de la Desmare, une des meilleures actrices de la troupe du roi. Il ÿ a encore deux ou trois enfants que je n'ai jamais vus, ct qu'il a eus d’une femme de qualité; leur grand-père a été gouverneur de mon fils, et il était précédemment chevalier d’honneur de la reine. Cette femme est veuve depuis deux ans; sa mère a été dame d’atours de la duchesse de Berri, et elle est morte dans cette charge. Je ne crois pas que mon fils puisse être bien sûr que ces enfants soient de lui, car cette femme est une terrible dévergondée. Elle boit nuit et jour, et ne se gêne en rien, mais mon fils n’est pas du tout jaloux; les tours que lui jouent ses maîtresses ne le chagrinent ni ne le met-

4 On trouve diverses chansons sur elle dans les recueils mamuserits, mais elles ne peuvent étre transcrites. Une note d'un de ces recueils fournit des détails sur les premiers pas du régent dans la carrière qu'il devait parcourir d’une façon tristement célèbre : « Sa première maitresse fut la petite Léonore, fille du « concierge du garde-meuble du Palais-Royal ; il en eut, âgé « de quatorze ans, un enfant, ce qui fit grand brit. Monsieur « s'en fâcha fort; Madame n'en parut point mécontente, elle « prit méme beaucoup de soins de la mère et de l'enfant. Gette « fille a depuis été mariée à M. de Charencey, fils d'un con- « seiller à Riom, »

+ Le prince de Léon avait été l'amant de la Florence; elle fut evlevée par ordre du roi en 41707, et mise dans un couvent (voir Saint-Simon, t, XI, p. 29).

teñt en colère ; cela le divertit, et il ne fait qu’en rire; je ne puis le compreridre. Une de ses mattresses qui a le mieux réussi à le captiver est une ferme de qualité, elle se nomme M de Parabère !.

Paris, 5 novembre 1719.

© Si ma tante, la princesse de Tarente, vivait encore, elle aurait sans doute un vif chagrin de la mort de son petit-fils; mais il n’en serait pas digne, car c'était un personnage fort mal élevé. J'ai fait de mon mieux pour le remettre dans une meilleure voie, mais je n'ai point réussi. Je l'ai souvent rudement tancé, surtout lorsque je le surprenais à mentir, ce à quoi il était horrible-

4 « Mme de Parabère était vive, légère, capricieuse, hautaine, « emportée ; le séjour de la cour et la société du régent eurent « bientôt développé cet heureux naturel. L'originalité de sont « esprit éclata sans retenue ; ses traits malins atteignaient tout « le.monde, sans même excepter le prince. Ajoutons qu'aucun- « vil intérêt, aucune idée d'ambition n'entrait dans la conduite « de la comtesse. Elle aimait le régent pour lui, elle recher- « chait en lui le vonvive charmant, l’homme aimable. » D'aptès tie amécdote racontée un peu crâment par Duclos, ce fut ella qui força le régent à assister au sacre de l'abbé Dubois ; le duc de Saint-Simon, qui se vantait d'être le seul homme titré que Dubois eût assez respecté pour l'excepter de l'invitation, avait offert au prince de s'y ‘trouver, si le prineo voulait ases #4 respecter lui-même pour n'y point aller (voir les Tableaux de genre et d'histoire, p. 6). Le régent ayant appris un beau jour que Mme de Parabère désirait des porcelaines, en fit chercher de tous côtés, à quelque prix que ce fût, et en aeheta pour dix- Huit eent mille livres. On lit, sous la date du 2 juin 1721, dans le Journa de Barbier : « Le régent a congédié Mme de Parabère, et lui a conté tout doucement le mot de Mahomet Il, qui dit à sa maîtresse : Voilà une belle tête, je la ferai couper quand Je voudrai. Ce trait historique ne plut point à la dame. »

ment porté; il faisait toujours des contes, il ne voyait que de la très-mauvaise compagnie, il était livré à une affreuse débauthe; en un mot, ce n’est pas du tout un mal qu'il soit mort. Je l'avais tenu sur.les fonts de baptême avec les États de. Bretagne, de sorte qu’il sappelait Charles de Bretagne. 11 n'a laissé qu’un petit garçon, qui est aussi joli et aussi agréable que le père était laid et repoussant. Dieu veuille qu’il lui ressemble aussi peu à l’intérieur qu’à l'extérieur. Je souhaite aussi qu’au moral il ne ressemble pas à sa mère, car elle ne valait rien du tout; elle est morte de la v...le 2. Toute la famille voulait la faire séparer de son mari, qui l'avait surprise avec son valet de chambre; mais elle était fine et adroite; elle savait qu'il avait des dettes, et elle agit si bien auprès de lui, que, lorsqu'on voulut-les séparer, il dit : « Nous nous sommes raccommodés. » Vous voyez ainsi, ma chère Louise, quel couple cela faisait, et si j'ai eu motif de regretter cette créature.

Je ne vois pas pourquoi on veut, à Vienne, tenir tellement secret le complot trainé par Aïlbéroni; tout le monde sait bien que c’est un scélérat fini; il a vendu son premier maitre, le duc de Parme, au duc de Vendôme, le duc:de Vendôme à la princesse des Ursins, la princesse des Ursins à la reine d’Espagne; c’est un misérable intrigant qui n’a ni foi niloi.

Le comte d’Altheim et sa sœur me font de la peine; car c’est une terrible chose que d’avoir pour parent un homme tel que le comte de Nimtsch, qui mérite bien d'être roué tout vif.

4 Madame écrit les mots en toutes lettres,

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 181 7 norembre 1719,

Je trouvais une fois la (première) Dauphine au désespoir et fondant en larmes, parce que la vieille l'avait menacée de la rendre malheureuse, de lui faire préférer M=° du Maine, et de la faire haïr de toute la cour et même du roi. Je me mis à rire quand elle me conta cela, et je lui dis : « Est-il possible qu'avec autant d'esprit et de courage qu'en a Votre Altesse, elle puisse se laisser intimider par cette vieille sorcière ? Votre Altesse n’a rien à craindre; elle est Dauphine, la première dans la France entière ; sans les motifs les plus graves, l’on nie saurait lui faire du mal. Ainsi, rsque la vieille menace Votre Altesse de la sorte, qu'elle réponde avec fermeté : « Je ne crains point vos menaces ; M"° de Maintenon est trop loin de moi; le roi est trop juste pour me condamner sans m’entendre. Si vous me pressez, je le lui dirai moi-même, et nous verrons s'il n'osera pas me soutenir. »

La Dauphine ne resta pas en arrière; elle redit mot pour mot ce que je lui avais dit. La vieille lui répondit : « Ce discours ne vient point de vous; ce sont les mauvais raisonnements de Madame; vous n'avez pas assez de courage pour le penser, mais nous verrons si cette amitié pour Madame vous sera profitable. » Depuis ce temps, elle n'a pourtant plus menacé la princesse. Elle avait fort à propos fait intervenir le nom de Mae du Maine dans ses menaces envers la Dauphine, parce que, comme elle avait élevé le duc du Maine, elle se croyait toute‘puissante à la cour, et voulait montrer que son influence était telle qu'elle pouvait

ue 16

182" CORRESPONDARCE

faire préférer la dernière princesse du sang à la première personne de France, et que par cette raison il

fallait Ia redouter et lui obéir en tout; mais la Bessola, qui était très-jalouse de moi et qui ne pouvait souffrir que la Dauphine eût de la confiance en moi, qui, d'äilleurs, avait été gagnée et payée par la vieille, nous trahissait auprès de la Maintenon, et lai rappor« tait tout ce que j'avais dit pour consoler la prinessse ;" ellé avait ordre de la vieille de tourmente et d'intimider la pauvre Dauphine. Elle s’acquittait à merveille de cette commission, et faisait peur sur peur à la princesse, sous prétexte de n’agtr que pat attachement pour elle; et de lui êtrè entièrement dévodée et fidèle. La pauvre Dauphine ne se défait point de cette Bessola, qui avait été élevée avec elle et qu'elle avait amenée; elle n'’imaginait pas qu'oni pôt pousser Id fausseté aussi loin que le faisait cette maudit crésture. Je ne pus le souffrir ; je contredis la Bessolä, et j'employai tout pour consoler la Dauphine et soulager son chagrin. Elle me dit aussi, en mourant, que j'avais prolongé sa vie de-deux années, par le courage que je lui avais toujours inspiré. Mais par là; je me suis attiré Ja haine complète de la vieille, qui a duré jusqu'à sa fin. Quand même la Dauphine eût eu quelque petit reproche à se faire, ce n'était point à la vieille à y trouver à redire; car qui a mené une vie plus légère

qu'elléŸ En public et en face, elle ne m'a de ma vie

rien dit de désagréable ; car elle savait bien que je lui

aurais vertement répondu, tar je connaissais toule sa

vie. Villarceaux m'en a plus raconté qtie je n'aurais

voulu en savoir,

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 183 7 novembre 4719.

L'abbé de Mauleuvrier et M"° de Langeron avaient persuadé à Mme la Princesse que Mme du Maine était à la mort, et qu’elle ne demandait qu’à voir encore sa chère mère avant sa fin, afin de recevoir d'elle Ja dernière bénédiction, car elle mourait innocente. Mae la Princesse s’est mise en route avec de viveg inquiétudes et en versant des larmes; mais elle a été bien surprise, en arrivant à la demeure de sa fille, de voir celle-ci, fraîche et bien portante, venir au-devant d'elle. M de Langeron disait que Mm° du Maine cachait son mal, pour ôter toute inquiétude à Mme la

8 novembre 1719.

J'avais eu d'abord de l'attachement pour l'abbé. Dubois, parce que je croyais qu’il aimait tendrement mon fils, et qu'il ne cherchait en tout que son bien et son avantage; mais quand j'ai vu que c'était un chien perfide qui ne cherche que ses propres intérêts, qui ne songe nullement à soigner l'honneur de mon fils, mais qui le précipitait dans la, perte éternelle, en le laissant se plonger dans la débauche, sans faire semblant de s'en apercevoir, toute mon estime pour ce petit prêtre s’est changée en mépris, Je fiens de mon fils lui-même que l'ayant rencontré un jour tout seul dans la rue au moment où son élève se disposait à entrer dans un mauvais lieu ', il ne fit qu’en rire avec Jui, au lieu de le prendre par le bras et le ramener à la maison. Par cette indulgence, et par le mariage de

* Madame écrit neltement et tout an long : Fm Bordel gieng.

184 CORRESRONDARCE mon ls, il a bien prouvé qu'il n’y a en lui ni foi, ni fidélité, ni honnêteté. Ce n'est pas à tort que je le soupçonnai de s'être mêlé du mariage de mon fils; ce que j'en sais, je le tiens de mon fils lui-même et des gens qui étaient chez la vieille vilaine, dans le temps où l’abbé se rendait chez elle la nuit pour arranger ses intrigues, et pour trahir son maître qu'il a vendu". Il se trompe s’il croit que je ne sais pas tout cela. D'abord, il s'était prononcé pour moi; mais après que la vieille vilaine l’eut fait venir trois ou quatre fois, il a promptement changé. Cependant ce n’est pas pour cette affaire que le roi l'a pris ensuite en haine, mais pour un tripotage qu'il avait fait avec le P. La Chaise. Monsieur en fut aussi fâché que moi. Le roi et la vieille vilaine le firent menacer de chasser tous ses favoris ; -cela le fit consentir à tout ; il s'en est repenti ensuite, mais il était trop tard.

: 9 novembre 1719.

Nous n'avons ici rien de neuf, si ce n’est que Mk de Valois a été, lundi dernier, au moment de se tuer ; elle a voulu par enfantillage, en faisant une promenade à cheval, passer au galop par une petite perte; elle ne s'est pas assez baissée; sa tête a porté contre la pierre, et elle s’est frappée si fort, qu’elle est tombée de cheval. On l’a saignée aussitôt, et on espère qu'il n'en résultera rien de fâcheux.

- 10 novembre 1719.

Notre feu roi m'a raconté une histoire de la reine 1 Saint-Simon confirme la part que l'abbé eut à ce mariage:

«IL ft peur au prince du roi et de Monsieur ; d'un autre côté il lui ft voir les cieux ouverts » (t. 1, pe 43).

Christine de Suède : elle ne meltait jamais de bonnet de nuit, mais elle attachait seulement une serviette autour de sa tête. Une fois, comme elle ne pouvait dormir, elle fit venir de la musique devant son lit. Elle avait fait tirer les rideaux ; mais la musique lui faisant plaisir, elle se leva sur son lit et avança tout d’un coup la tête en s’écriant : Mort du diable! qu'ils chantent bien ! Les castrats et les Italiens, qui ne sont pas des plus braves, eurent une telle peur à l'aspect de cette figure étrange, qu’ils restèrent muets, et il fallut que la musique cessât.

On voit encore dans la grande salle de Fontainebleau le sang d’un homme qu’elle a fait assassiner ‘. Elle ne voulait pas que l'on connût ce qu'il savait d'elle, et elle pensait qu'il le divulguerait si elle ne lui ôtait pas la vie. 11 avait déjà commencé à parler par pure jalousie, parce qu’un autre était devenu plus en faveur que lui. Elle était très-vindicative* et livrée à tous les genres

1 Le père Lebel, religieux qui fut appelé pour préparer Mo nadelsebi à la mort, a rédigé une relation de ce tragique événement; elle a été insérée dans les Archives curieuses de l’histoire de France, 2° série, t. VIII, p. 287; voir aussi Laplace, Pièces intéressantes et peu conmues, t. 1V, p. 139.

* « La reine de Suède n'est ni bête, ni bigote ; elle entend « bien le latin et en sait plus que beaucoup de gens qui en font « profession. Je sais de bonne source qu'à vingt-trois ans elle « savait tout le Martial par cœur » (Gui-Patin, Zetfres, t. Ill, P. 60).

Cette femme orgueilleuse et violente a été beaucoup trop vantée. Mme de Motteville la peint arrivant à Compiègne « avec sa perruque défrisée, sa chemise d'homme, sa taille un peu bossue, ses mains asses bien faites, mais si crasseuses qu'il était impossible d'y apercevoir quelque beauté, »

de débauche, même: avec les femmes. 8 elle n'avait pas eu autant d'esprit, personne n'aurait pu la souffrir. Elle était redevable de-ses vices aux Français, et surtout au vieux Bourquelot, qui avait été docteur du grand Condé; c’est lui qui l'avait fortifiée dans toute son inconduite. Elle pouvait parler de choses auxquelles les plus grands débauchés seuls peuvent son-" ger. Elle a pris de force Mw de Bregy', qui n’a presque pu se défendre. On a pensé que estte reine. était un hermaphrodite. Les Français qu'elle a eus auprès d'elle à Stockholm étaient des gens bien dangereux. Ce sont eux qui ont poussé la reine à de si grands désordres. :

12 novembre 1719.

Les Broglie sont d’origine italienne, mais il y a longtemps qu’ils eont établis en France; ils étaient trois frères; l'ainé a péri à l’armée, le second était abbé, mais fl a jeté le froe aux orties: c'est celui-là qui est un franc vaurien ; le troisième , qui sert encore à l’armée , est, sous tous les rapports, un des cavaliers les plus estimables qu'on puisse voir; mon fils ne l’aime pas autant que son polisson de frère, parce qu’il est sérieux et nullement bouffon. Mon fils dit que lorsqu'il sort du travail, il a besoin de quelque chose qui le fasse rire, et que le cadet Broglie est trop sérieux pour cela; qu'il lui donnerait la préférence guand il s'agirait d’une affaire de confiance ou d’une expédition de guerre, mais que l'aîné convient mieux pour rire & table et bavarder à fort et à travers.

4 Sie hat die Madame de Bregie sur unmcht mit hr forciret,

DE MADAME LA DUCHESSE, D'ORLÉANS. 487 Paris, 13-norembre 1719.

Je suis extrêmement vexée, car hier au soir j'ai appris que mon fils et M”* d'Orléans ont permis à leur fils d'aller à ce maudit bal de l'Opéra ; c’est le moyen de perdre, corps et âme, un garçon qui était si pieux, £ar, aller au bal de J'Opéra ou dans pn mauvais lieu, c'est tout un. En revenant de l’église, j'ai trouvé le jeune grand-prieur qu'on appelle le chevalier d'Orléans; il vient de Malle, où il a fait ses caravanes et prononcé ses derniers vœux, 1} ne pent plus se marier: Je race de mon fils du côté gauche n'aura donc.pas de rejeton, car l'abbé sera fait prêtre, ce pour quoi il n’a pas grande inclination. 1} me fait vraiment de Ja peine, car c'est un charmant et très-honnête garçon ; il res semble à feu Monsieur, mais il a une plus belle taille; il a la tête de plus que son père.

Paris, 16 novembre 1719.

Je veus remercie:de m'avoir envoyé la Gasette de Vienne ; je l'ai lue avec intérêt. Le prince Eugène a bien raison de ne pas vouloir laisser tomber par terre une accusatiôn aussi horrible, et de poursuivre à outrance ce comte de Nimtsch, Je fais grand cas du prince Eugène, car il n’est pas,intéressé. I} a fait une. belle action : il avait laissé ici beaucoup de dettes; après être entré au service de l'empereur et avoir acquis de la fortune, il a payé jusqu’au dernier liard tout ‘ee qu'il devait, el il s’est acquitté à l'égard de tous ceux qui n'avaient aueun billet ni engagement de lui, et qui n'y pensajent plus. Il est donc impossible qu'un

188 CORRESPONDARCE

homme qui agit-avec tant de loyauté puisse trahir son maître pour de l'argent ; toutes les accusations de co traître de Nimtsch sont des mensonges, et c’est l'œuvre de ce diable d’Albéroni,

21 novembre 1719.

Un cautère qu'on posa mal à la nuque à la petite Madame: lui avait tiré la bouche tout de travers, au point qu’elle l'avait presque au milieu de la joue gauche; elle avait ainsi beaucoup de peine à bien parler, et elle parlait fort peu. J'étais là lorsqu'elle mourut ; elle ne dit pas un mot à son père, quoiqu’une eonvulsion lui eût remis la bouche en place. Le roi, qui avait bon cœur et qui aimait sincèrement ses enfants, pleurait de tout son cœur, et il me fit pleurer, La reine n’y était pas; on ne lui avait pas permis d'y

- venir parce qu’elle était enceinte.

Paris, 21 novembre 1719.

Je suis si fatigué de n’entendre parler que d’actions et de millions, que je ne puis cacher mon humeur... J1 vient ici des gens de tous les coins de l’Europe; depuis un mois on a observé qu’il y avait à Paris deux

1 Fille de Louis XIV, morte fort jeune. Cette princesse avait eu deux sœurs, mortes également en bas âge; Gui-Patin parle d’elles dans sa correspondance : « Les princes sont malheureux en médecins. Cette petite Madame n’est mortè que d'un coup qu'elle avait eu à la tête, qui avait fait un ébranlement du cerveau, et qui lui a causé les convulsions et la mort. Donc, elle n'avait pas besoin de saignée » (Gui-Patin, lettre du 19 janvier 1668, t. III, p. 417). « La petite Madame a eu des convulsions etest morte ce matin ; elle était fluctte et délicate sans avoit Jamais eu de santé » (8 décembre 1664, t. HI, p. 497).

DE MABAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 189 cent cinquante mille personnes de plus que précédemment; il a fallu construire des chambres au - dessus des greniers, et Paris est tellement rempli de carrosses, quil ya de grands embarras dans les rues, et beaucoup de gens écrasés. Une dame voulait dire à M. Law : « Faites-moi une concession; » elle s’écria tout haut : «Ah! monsieur! faites-moi une conception. » M. Law répondit : « Madame, vous venez trop tard; fl n'y a «pas moyen à présent. »

23 novembre 1719.

Au premier voyage que je fis à Fontainebleau, le roi voulait me donner deux mille pistoles, mais Monsieur pria Sa Majesté d’en réserver mille pour les donner à Madame, qui depuis est devenne reine d’Es pagne ‘. Je m'en tracassai peu, et je n'en fis pas moins le voyage de Fontainebleau, où je perdis tout mon argent au hoca *. Monsieur, pour me piquer, me raconta lumême ce qu'il avait fait contre moi; je ne fis qu'en rire, et je dis que si Madame avait voulu prendre les

1 Marie-Louise d'Orléans, fille de Monsieur et d'Henriette d'Angleterre, mariée en 1679 à Charles Il, roi d'Espagne.

* Le Hoca, ou le hoc, ou beau jeu de trente et quarante, comme dit Scarron, fut, selon une supposition fort douteuse, inventé par le cardinal Mazarin. Voir les notes de M. L. de Laborde, Palais Mazarin, p. 235. Nous lisons dans une mazarinade assez curieuse :

Et le jeune frondeur, aussi ferme qu’un ro0, Sanglers la croupière à ce joueur de hos, (Ballade servant à l'histoire, 1654, in-4.)

Une locution tirés de ce jeu se trouve dans La Fontaine et dans Molière; voir le Lexique de la langue de Molière, par M. Genin, 1846, p. 204.

mille pistoles de ma main, je les lui aurais données de bien ben cœur. Cela fit que Monsieur fut tout eopfus; pour réparer Je chose, il se charges de six cents louis d'or que j'avais perdus en sus des mille pisioles, de te some que je ne fus tenue de rien payer.

“24 novembre 1719.

La vieille guenipe fut très-piquée quand elle vit que la Dauphine voulait tenir sa çour comme elle le devait.. On: l'avait si mal traitée durant ses couches qu’elle en devint contrefaite; avant elle avait une très-jolie taille. Je me suis bien moquée de ses dévotions bavaroises, et je l'ai désabusée de bien des superstitions.

26 novembre 1719.

La Deschamps, danseuse de l'Opéra, 2 fait à Paris, °

au prince Charles-Frédéric de Wurtemberg un présent dont il est mort; ce prince a ainsi payé bien cher ses grardes débauches,

28 novembre 1719.

Le duc Frédéric-Auguste de Brunswick était charmé de la reine Christine; il disait que de sa vie il n’avait pas vu de femms qui eût autant d'esprit et qui fût aussi agréable et aussi divertissante; il n° y avait pas moyen de s’ennuyer avec elle. Je dis que j'avais entendu dire qu’elle parlait d'une façon fort ordurière ‘.

4 C’est ce que confirme Brienne (Mémoires, 1. II, p. 142). Christine, en parlant à la reine-mère, se’ servit de termes obseènes que Brienne n'ose citer, mais qu'il redit tout crdment à Me de Longueville, « et cette princesse, aveo toute sa dévotion, qui était fort sincère, ne put s'empêcher de rire: »

DE maDAuE LA buciesss d'onutans. 191

«C'est vrai, répondit-il, mais elle sait tourner les choses de manière qu'elles ne causent aucun dégoût. » Ellene pouvait être agréable aux fetnmes, car elle les méprisait toutes en général.

Autrefois on jurait beaucoup en France; le roi a fait cesser cette habitude qu’il ne pouvait souffrir… 11 était de bonne foi; ce n’était donc pas sa faute si la cour étit devemtie hypoerite; la vieille guenipe y avait foroé les ghs... La bonne princesse de Bavière perdit prompternent la familiarité du roi, et ne la recouvre jamais; elle n’a pas une seule fois dans sa vie été ad mise dans les cabinets, après le souper. Je n’y suis entrés qu'après la mort de la seconde Dauphine,

29 novembre 1719. .

L'histoire du cocher de M. Law est trèsvraie; il à Présenté deux autres cochers à son maltre, et celui-ci lui demandant s'ils étaient bons ; il a répondu : « Ils sont si bons, que celai que vous ne prendrez pas, je le prends pour moi. » On fait cent.autres histoires du même genre, et il n'est plus question d'autre chose que.de la banque de M. Law. Une dame, qui n’avait pu arriver jusqu'à lui, s’est servie d’un moyen fort singu+ lier pour réussir à lui parler; elte a doriné ordre à son cocher de verser devant la porte de M. Law, lequel est accouru aux cris que l'on poussait, en s’imaginant que la dame avait le cou ou la jambe cassée, mais elle s'empressa de lui direque c'était un stratagème qu’elle avait inventé. Une autre dame, qui se nomme M“* de Bouchu,. a imaginé un autre moyen; elle avait des espions qui l’instruisaient de ce que faisait M. Law,

192 CORRESPONDANCE et ayant appris qu’il devait diner chez M"* de Simiane (une des dames d'honneur de la‘duchesse d'Orléans), elle a aposté des gens pour crier au feu pendant le repas; tous les convives sont sortis de table; M. Law étant descendu dans la cour pour voir où était le feu, cette Mme de Bouchu lui a sauté dessus, pour ainsi dire, et lui a dit que c'était une ruse de sa part, afin de réussir à lui parler et à lui demander des actions. Ce qu'ont fait six autres dames de qualité est vraiment scandaleux; elles avaient saisi M. Law au moment où il était dans son appartement, et comme il les suppliait de le laisser aller et qu’elles s'y refusèrent opiniâtrément, il leur dit enfin : « Mesdames, je vous demande mille pardons, mais si vous ne me laissez pas aller, il faut que je crève, car j'ai un tel besoin de pisser qu’il m'est impossible d'y tenir davantage. » Elles lui répondirent : « Eh bien! monsieur, pissez, pourvu que vous nous écoutiez. » Il le fit tandis qu’elles restaient autour de lui. C’est une chose affreuse, et lui-même en a ri à se rendre malade‘. Vous voyez ainsi à quel point * Un couplet que nous demandons permission de prendre dans un des noëls de l'époque, fait allusion aux bassesses dont

parle Madame :

Avec maintes duchesses Parut madame Law; ‘Villars léchoit ses fesses, Guiche baisoit ses pas; “ La Boguelaure enfin, ce n'est pas un mensonge, Déerottait son jupon, don, don ; Brisssc et la Branças, la, la, Nettoyoient son éponge, On trouve, dans les Mélanges de Boisjourdan, t. 1, p. 309 et suiv., diverses pièces de vers écrites contre le système. Il y en a de fort piquantes, mais trop vives pour étre reproduites ici.

la cupidité est venue en France; à part Mme de Chasteautier, je ne connais personne qui ne soit horriblement intéressé et avide, et je connais bien des gens qui le sont à un point qui fait frémir. Voilà quarantehuit ans que je suis en France, et c'est toujours, pour moi, chose nouvelle que de voir et d'entendre pareilles choses. .

30 novembre 1719.

J'ai à vous mander une nouvelle qui me fait grand plaisir, le mariage de M"° de Valois et du prince de Modène ; le courrier est parti hier pour Rome, pour demander les dispenses, car ils sont parents au deuxième degré. La fiancée se désole ; elle aurait voulu épouser son cousin, le comte de Charolais, mais il ne l'a pas voulu, car tous les parents dans la famille royale se détestent comme le diable : les deux sœurs, C'est-à-dire Me la Duchesse et la femme de mon flls, sont loin de s'aimer et ont tenu réciproquement sur leur compte mutuel de méchants propos '; les princes légitimes du sang n’ont pas voulu souffrir que les bätards du roi fussent mis avec eux sur le pied d'égalité;

1 « Le roi et Monsieur veulent que Mme la duchesse de Char- « tres appelle Mme la Duchesse et Mme Ja princesse de Conti, « ma sœur, quoique les autres l'appellent Madame. Cet ordre « vint de ce que les deux princesses du sang, piquées de voir « leur cadette au-dessus d'elles, et n’osant pourtant l'appeler < ma sœur, l'appelaient ma mignonne, par un air de familiarité « aigre-donce, d'autant que l'air, le visage et la taille de la « petite-fille de France n'avaient rien de mignon. Cela à la fn « offensa Monsieur qui attira cet ordre, dont Mme la Duchesse « et la princesse de Conti eurent un extréme dépit » (Journal de Dangeau).

Mes la Duchesse s'est déclarée pour ses fils contre son frère (le duc du Maine), tandis que Mae d'Orléans, au contraire, a pris le parti de son frère contre les princes du sang; cela a, comme vons pouvez le croire, produit urfe haine terrible, qui, ce que je pense, durera ‘tonte leur vie; quoique M. le Duc et le prince de Conti soient doublement beaux-frères, puisque chacun d'eux ‘ a épousé la sœur de l’autre, ils se détestent à un point qui est véritablement scandaleux. Mon fils a fait toute sorte de bien à ces princes du sang; il a augmenté leurs pensions, et ils n'ont pour lui aucune reconnaissance; au contraire, ils le haïssent à la mort; ce sont de méchants et faux personnages. Le prince de Conti peut passer pour avoir la tête un peu dérangée, il est plein de caprices, et la raison n’a aucun empire sur lui; tantôt il dit à sa femme qu’il veut la tuer, tantôt il se prend pour elle d'une amitié si forte, qu'il ne veut pas la laisser s’écarter d’un seul pas'. Un jour il vint, un pistolet chargé à la main, trouver sa femme qui était couchée, et il lui dit qu’elle ne lui échapperait pas et qu'il allait lui brüler la cervelle. Comme elle connaît ses manies, elle avait, elle aussi, des pistolets sous son chevet; elle en saisit un, et lui dit : «Prenez bien garde de ne pas me manquer, caf si vous ne me tuez pas tout raide, vous êtes mort ! tirez . le premier. » C’est une femme extrêmement résolue et courageuse. Le prince, qui n’est pas fort brave, 1 Louis-Armand, prince de Conti, était fort contrefait, bomu pêr devant et par derrière, et fort débauché. Sa femme, Louise- Étsabeth de Condé, eut une cohduite des plus légères (voir les Mémoires de Maurepas, t. I, p. 293).

comme il Va montré dans Ja dernière campagne, eut peur et se retira. La princesse de Conti est jolie, gaie et originale : un jour elle voulut accompagner son mari à une chasse au sanglier; elle se munit d'une grande et forte épée, Le prince lui demanda : « Pourquoi faire cette épée1 » Elle répondit avec beaucoup de sang-froid : « 11 y a dans les forêts tant de bêtes méchantes et farouches; je veux au moins avoir quelque chose pour me défendre, et je m'en servirai bien. » Mais si je racontais toutes ces folies, ce serait un livre que j'écrirais et non une lettre”.

der décembre 1119.

.Le cardinal a tourmenté mon fils au sujet du duo de Richelieu; on ne peut faire autrement que l’exiler à Conflans pour six mois. J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour empêcher le mariage de mon fils; mais puisqu'il a eu lieu, et que mon fils l’a voulu mal gré moi, je souhaite maintenant qu'il soit tranquille.

3 décembre 1719.

M! de Valois commence un peu à se consoler depuis qu’elle voit les belles toilettes qu'on lui fait. On lui donne quarante habits différents’; on a aussi en-

1 Il y eut dans cette famille des exemples bien, caractérisés de folie ; le duo de Baurbon, ls du grand Condé, s'imagina sur la fin de sa vie qu'il était devenu lièvre; une autre fois il erut être plante, et comme tel il voulut se faire arroser ; oëtte manie fit place à une autre, celle de se croire mort; il s6 figurait squvent devenir chauve-souris (voir les Mémoires de Maurepas, t1, p. 266).

* Lo roi lui ft pour quatre milllens de cadeau.

voyé de Modène de beaux diamants ; c’est une consolation.

Tout est ici horriblement cher, et les prix ont augmenté du double ; on envoie d'Angleterre à Paris une masse de diamants et de bijoux : les gens qui ont si effroyablement gagné sur les actions achètent tout sans marchander. On raconte des histoires plaisantes. Il y a quelques jours, une dame, nommée M” Bégon, était à l'Opéra; elle vit entrer dans une loge une dame extrêmement laide, mais vêtue des plus belles étoffes qu’on puisse imaginer et. couverte de diamants; la fille de M"° Bégon lui dit: «Ma mère, regardez donc cette dame si parée; il me semble que c'est notre cuisinière Marie.» — La mère luiré | pondit: « Taisez-vous, ma fille, cela n’est pas possible. » — La fille répliqua : « Mais, ma mère, regardezla bien. — Je ne sais qu’en penser, répondit la mère; « elle lui ressemble extraordinairement. — Eh bien? < quoi? je suis Marie, la cuisinière de M"* Bégon ; je « suis devenue riche, je me pare de mon bien; je ne « dois rien à personne; j'aime à me parer et je me «pare; cela ne fait tort à personne; qu'est-ce qu'on <a donc à redire à cela?» Vous pouvez penser à quel point on éclata de rire; il existe des centaines d’anec» dotes semblables.

5 décembre 1719. «+

M. le Duc (de Bourbon) et Madame sa mère, ainsi que son bon ami Lassay, ont gagné plusieurs millions ; le prince de Conti a gagné moins; cependant on prétend que son gain se monte à des millions. Les

deui cousins ne bougent pas de la rue Quincampoix', ce qui a donné lieu à l'épigramme suivante:

Prince, dites-nous vos exploits,

Que failes-vous pour votre gloire ?

| — Taiser-rous, sols! Lisez l'histoire De la rue Quincampoix, Mais celui qui a gagné.le plus d'argent, c'est ce

d’Antin, qui est si terriblement intéressé *,

1 décembre 1719.

J'ai appris une nouvelle qui m'a causé une peine sensible : le marquis de La Varenne, que je connais depuis longtemps, est venu me voir ce matin, et m'a annoncé un malheur qui est survenu à sa fille, que je connais également bien, ainsi que son mari, qui est un homme fort capable. 11 se nomme M. du Boury; M'< de La Varenne l’a épousé malgré la volonté de ses parents, qui ont fini par y consentir. Cette dame était à Gênes, je ne sais pour quels motifs; elle voulait aller en Espagne pour rejoindre son mari. M. de La Va-

3 Cette rue, qui devint tout d'un coup célèbre, avait reçu son nom des seigneurs de Quincampoix ; voir l'armorial du Père Petau et celui du Père-Labbe. Les autres étymologles de cs nom singulier sont ridicules. Dans le Livre de la taille de Paris pour 1292, elle est appelée rue Quinguempoist. Diverses estampes de l'époque de la Régence représentèrent les scènes dont elle fut le théâtre ; dans l’A/manach de la Fortune, ou agenda de la rue Quincampoix, on la voit encombrée de voitures, de chaises à porteur, de gens affairés. 11 existe aussi le Véritable Portrait du très-fumeux seigneur Quinquampoix, avec trente vers français ; voir les Afémotres de la Régence, t. NI, p. 329.

* Saint-Simon le représente comme un joueur furieux, fort soupçonné d'aider la fortune.

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