‹ Correspondance complète de Madame duchesse d'Orleans née Princesse Palatine, mère du regent;Chapitre 7 sur 32 · LILAS · texte numérisé non relu

LILAS

rease est un presentiment qu'il arriverait quelque malheur; il éerivit à sa fille de ne pas s’emberquer, sous quelque prétexte que ce fi, quoique le trajet soit tellement court, qu'on pent le faire en vingtquatre heures, tandis que par terre il prend beaucoup plus de temps. La pauvre Mwe du Boury désobéit à son père, et, quoiqu’elle lui eüt promis de faire Le voyage par lerre avec ses deux enfants, elle s’est embarquée; mais mal lui en a pris, car le navire génois sur lequel elle était a été pris par des Algériens. Ces Turcs sont em paix aveé tout le monde, si ce n'est avec les Génois; e’est une fatalité affrense, et j'en suis désolée. I! est arrivé à la marquise de Foy, qui a été une de mes filles d'honneur, une aventure comme celle qui survint à M®° de La Houssaye : elle tomba malade à Maëstricht, et fut dans une si affreuse léthargie, qu'elle ne pouvait ni ouvrir les yeux, ni faire un mouvemeñt, de sorte qu’on la’ croyait morte; elle pouvait cependant entendre et voir tout ce qui se faisait autour d'elle, mais elle était hors d'état de faire le moindre signe. Elle vit mettre au pied de son lit un grand crucifix et des cierges allumés, comme cela se pratique parmi les catholiques; on tendit dans toute la chambre: des étoffes noires; enfin on donna l'ordre d'apporter le cercueil où elle devait être placée. Ce dernier coup la mit hors d'elle-même; elle fit un effort si violent, que sa langue se délia, et elle. s'écria de toutes ses forces : « Enlevez tout cela, et donnez-moi à boire et à manger. » Tous ceux qui étaient dans l'appartement furent tellement saisis de frayeur, qu'ils se précipitèrent dehors en tumulte, se culba-

tant les uns sur les autres. He a véen phaseurs années depuis. :

C'est une chose inconcevable que l'immense richesse qu'il y a maintemant en France. On n'entend parler que par millions, Je n’y comprends rien, mais je vois que lo dieu Mammon règne à Paris d’une manière absolue.

9 décembre 1719.

Ce que je craignais au sujet de mon petit-fils est justement arrivé. Il est, dans ce maudit bal del'Opéra, tombé dans les mains des filles de l'Opéra; vous ponvez facilement imaginer ce qu'elles lui ont appris; il est maintenant comme un animal échappé. Lorsque sa mère s’en plaint à son père, il rit à s’en rendre malde'. La chose n'est cependant pas du tout risible; car, avec ce genre de vie, ce garçon, qui est délicat, se Luera le corps et l'âme; ce n’est que trop certain, 1 y a d’autres choses qui ne valent pas mieux, mais qui ne peuvent s'écrire; vous voyez ainsi, ma chère Louise, si j'ai sujet d’être chagrine et tracassée. Le sous-gouverneur de mon petit-fils, qui est un homme

1 Les Mémoires de Maurepas (1. 1, p. 255) confrment ceci en disant que le Régent « voulut donner à son fils l'amour des plaisirs et chargen de son éducation en libertinage plusieurs femmes tris-connues. La plus célèbre de ces demoiselles du Palais-Royal ne put jamais parvenir à lui donner aucune sorte d'intelligence, mais elle en eut un enfant. » On lit dans le Journal de Barbier (Janvier 1122) : « Le duc de Chartres a dix-neuf ans, et a déjà eu plusieurs galanteries. 1 a maintenant une maîtresse en forme, la patite Quinault. Ce princs n'est puint alé; il a J'es- . prit petit et mauvais. » Et plus loin, l'auteur rapporte que le

Régent disait de son fa : « IL a aussi peu d'esprit que M. le Duc, il est aussi brutal que le comte de Charolals, et aussi fou que le

prince de Conti. » *

200 COBRESPONDANCE

fort vertueux; est tellèment affecté que je crains qu'il n’en perde la vie. Il n’y a que trop de gens sans religion qui contribuent à plonger la jeunesse dans toutes sortes de vices. La France a horriblement gâté l'électeur de Saxe : mon bon ami, M. d'Haxthaussen, m'a souvent dit, en versant des larmes, que son prince s'était tellement corrompu à Paris qu’il n'avait plus l'espoir de le ramener au bien. C’est ainsi que les jeunes gens tombent dans la débauche; il n’y a plus aucun vice auquel ils ne s'abandonnent, et ils deviennent de véritables brutes.

Rien au monde n'est pire que cette manie qu'ont les moines et les prêtres de tout gouverner. Tous les ecclésiastiques, de quelque religion qu’ils soient, sont ambitieux et prétendent partout à la domination. Si l'électeur n'obéit pas aux traités conclus avec l’Angleterre, la Prusse et les États généraux, et s'il n'écoute pas la voix de la raison, comment puis-je espérer qu’il m’écoutera en faveur des pauvres habitants du Palatinat? Je ne puis que les plaindre du fond de mon cœur, mais je n’ai pas les moyens de leur rendre service. Je ne vois que trop maintenant que Dieu n'a pas voulu que je pusse accomplir quelque bien en France, car, en dépit de mes efforts, je n’ai jamais pu être utile à mon pays. Il est vrai que, si je suis venue en France, c'est par pure obéissance pour mon père, pour mon oncle et pour ma tante, l'électrice de Hanovre : mon inclination ne m'y portait nullement.

12 décembre 1719.

Notre reine (Marie-Thérèse) est morte d’un abcès

qu'elle avait sous le bras. Au lieu de le tirer au dehors, | Fagon, qui, par grand malheur, était alors son méde- ‘ein, lafit saigner; cela fit crever l'abcès dans l'intérieur: tout tomba sur le cœur, et l'émétique qu'il lui donna là-dessus étouffa la reine. Le chirurgien qui saigna la reine dit: «Monsieur, y songez-vous bien? ce sera la mort de ma maîtresse.» Fagon dit : « Faites ce que je vous ordonne, Gervais. » Le chirurgien pleurait amèrement, et disait à Fagon : «Vous voulez donc que ce sit moi qui tue la reine, ma maîtresse?» À onze heures il la fit saigner, à midi il lui donna l’émétique, et à trois heures du soir elle était morte. Après la saignée, il lui donna une grande prise d’émétique, et, dans cette opération, la reine partit pour l'autre monde. On peut bien dire que tout le bonheur de la France est mort avec elle. Le roi fut très-touché, mais le vieux méchant diable de Fagon l'avait fait à dessin, afin d'assurer par là la fortune de la vieille guenipe. :

‘ 12 décembre 1719.

M. Law n’est pas le seul qui ait acheté de beaux bijoux et des biens, M. le Duc devient énormément riche, ainsi que tous ceux qui ont des actions.

18 décembre 1719.

M®° de Fiennes avait beaucoup d'esprit ! et aimait la raillerie ; sa langue n'épargnait personne que moi,

1 D'après les Mémoires du temps, Mme de Fiennes exerçait une grande influence sur Monsieur ; spirituelle, caustique, arro-

gante, ambitieuse ct avare, elle était liée avec Mme de Sévigné, qui en parle quelquefois. :

Comme je vis qu’elle ne ménageait nullement dans ses propos ni le roi, ni Monsieur, ni qui que ce füt, je la pris un jour par la main et, la conduisant dans un coin, je lui dis : « Madame, vous êtes aimable, vous avez beancoup d'esprit, mais vous avez une manière de parler dont le roï.et Monsieur s'accommodent parce qu'ils y.sont accoutumés ; pour moi, qui ne fais que d'erriver, je n’y suis point faite ; je me fâche quand on se moque de moi, c’est pourquoi j'ai voulu vous donner un petit avis. Si vous m'éparguez, nous serons très-bien ensemble; mais si vous me traitez comme les autres, je ne vous dirai rien : cependant je m'en plaindrai à votre mari, et, s'il ne vous corrige pas, je le chasserai. » 11 était mon écuyer ordinaire. Elle me promit de ne jamais parler de moi, et elle a tenu parole. Monsieur disait souvent : « Mais comment faitesveus pour que madame de Fiennes ne vons dise rien de fâcheux ? » Je répondais : « C’est qu'elle m'aime. » Je ne voulais pas lui dire ce que j'avais fait, car il l'aurait excitée contre moi.

AM DE RAREING.

14 décembre 1719.

Le roi d'Angleterre est heureusement arrivé à Londres en bonne santé; mais le prince de Galles m'afflige jusqu’au fond de l’âme; il a cru faire quelque chose de fort beau en envoyant un page auprès du roi son père, pour le féliciter de son heureuse arrivée dans les termes les plus soumis; non-seulement le roi n'a pas voulu recevoir son message, mais encore il a congédié le jeune gentilhomme avec des paroles fort dures,

et il a donné des ordres pour retirer la permission que Le prinos avait ee, avant lé voyage du toi, de voir sa fille, qué le prince aime tendrement. Cela ma paraît par trop dur, et l’on croirait que le roi est plutôt de la race du orar que de celle de Brunswick et du Palatinat, Celh ne peut tourner bien pour le roi,

A LA COMTESSE LOUE

17 décembre 1719, °

La princesse de Galles m'a fait part du malheur survenu à la comtesse d'Holderhess; il y avait un vieux dus de Bellegarde qui disait : « Je n'ai que les peurs que honneur permet », et assurément l’épori< vante qu'a eus votre nièce est de ces peurs-là, car it est permis de s'efrayer lorsqu'on voit trois coquins escalader votre fenêtre; je ne m'étonne pas que la comtesse en ait fait une fausse couche, et elles sont pires .qu'un accouchement naturel. On dit que: de bonnes couches réparent les fausses, et qu'il est bori de se retrouver enceinte de suite après une fausse eouche; selon moi, ce qu'il y a de mieux en ce genre ne vaut pas grand’chose.

Il n'y a pas un mot de vrai dans ce que disent les journaux, que le chevalier de Saint-George m'a écrit; mais le fait est qu'il me cause une peine que je fe puis exprimer, car c’est le meilleur homme du monde, doux et poli, et il ne mérite pas tous les malheurs qui l'accablent.

Je ne crois pas qu'on ait jamais vu autant de malice et de méchanceté qu'il s’en montre à présent; c'est une preuve de la vérité du vieux proverbe allemand :

€ Où le diable ne peut aller lui-même, il envoie une vieille femme, » car tout le mal vient de la vieille Maintenon, qui vient de mourir à quatre-vingt-quatre ans, et de la princesse des Ursins , qui en a soixante-dixsept ; ces deux vieilles sorcières, comme les appelle la grande-duchesse, avaient juré la perte de mon fils ; la première à cause de son affection pour le duc du Maine, qu’elle voulait placer sur le trône; la seconde n'a aucun motif pour hair mon fils, si ce n’est qu'il l'a trouvée trop vieille pour faire le galant auprès d'elle; voilà pourquoi elle lui a voué une haine implacable.

Mie de Valois est certainement plus belle que sa sœur l’abbesse de Chelles, mais celle-ci est incomparablement plus agréable; elle a un rire charmant et les plus belles dents du monde; on peut, sans exagération, les comparer à une rangée de perles; elle est bien faite et pas trop petite; elle bégaye un peu, mais cela ne lui sied-point mal. Elle parle et elle rit tout naturellement, sans affectation et sans effort; elle est franche et naturelle ; elle dit ce qu’elle pense , tandis que sa sœur est dissimulée et sans franchise ; je ne peux supporter cela, et j'avoue que je voudrais qu’elle fût déjà.à Modène. Il est très-vrai que le comte de Charolais doit épouser une princesse de Modène ; si c'est une pécheresse, elle fera une rude pénitence, car je connais le personnage, et je me’ trompe fort, ou bien elle sera la plus malheureuse qu'il ÿ ait au monde '; j'ai donc de la compassion pour elle. On-met

1 Le comte de Charolaïs devint un des plus vils scélérats dont l'histoire ait gardé le souvenir, 11 débuta par assassiner un de ses valets dont il n'avait pu séduire la femme. Il ensanglan-

dans les gazettes un tas de choses qui ne sont pas vraies; ce qu'on dit au sujet du duc de Chartres est tout à fait faux ; Mlle de Valois, pour ne pas le voir, s'enfuirait jusqu'aux antipodes, comme l'on dit; c’est son demi-frère, le grand-prieur et général des galères, qui la conduira à Modène, sur les galères du roi.

Paris, 24 décembre 1719.

M. Marion m'a remis votre lettre du 9 de ce mois; elle n’est pas venue bien vite, puisqu'elle a déjà quinze jours de date; il m'a aussi remis le livre des Dialogues des morts. Je l'ai aussitôt envoyé à mou relieur, et je vous en remercie sincèrement. 11 ne peut être médiocre; il faut qu'il soit très-joli ou très-plat; un m'a fait rire, c’est le dialogue entre M. de Turenne et M=* de La Vallière; si on avait mis M”* de Coetquen, on’aurait pu raconter toute l'histoire du traité que Madame avait négocié entre son frère, le roi d’Angleterre, et le feu roi, secret qui fut divulgué par l'indiscrétion de Turenne. Malgré son âge, il était éperdument

tait ses débauches par d'ignobles barbaries sur les courtisanes qu'on lui amenait ; il irait sur des couvreurs pour se donner le plaisir de les voir tomber du haut des toits. Il eût dix fois pour une porté sa tête sur l’échafaud, s’il eût pu exister, sous la moparchie, une justice contre les princes (voir Lacretelle, Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, t. 11, p. 59, H. Martin, Hist. de France). Marais raconte dans son Journal, Revue rétrospective, 1. IX, p. 309, des traits de la brutalité de ce personnage.

Les Mémoires du Génevois François de Bonivard-offriraient, au seizième siècle, des traits du méme genre : « De mon temps, « un comte de Nevers, ayant une épée nouvelle, pour icelle « essayer, coupoit par derrière le col À quelqu'un qu'il croyoit < avoir long. » Mais pareils récits sont-ils bien authentiques?

un 38

206 CORRESPONDARCE épris de M°* de Costquen, qui était toujours auprès de Madame et très-fort dans ses bonnes grâces, quoiqu’elle n’en fût pas digne, puisqu'elle aimait le chevalier de Lorraine, qui était l'ennemi le plus acharné .de Madame, et qui, pour pénétrer ses secreis, souffrait que sa maîtresse flattât son vieil adorateur. Ils n’avaient pu tirer de Madame le secret du traité, mais - Turenne était trop amoureux de M"° de Coetquen‘ pour rien lui cacher; il lui révéla le secret ; elle en fit part au chevalier et celui-ci à Monsieur, qui fut trèsirrité contre sa femme ét contre le roi, et qui s'emporta contre eux. Madame dit au roi que le chevalier de Lorraine l'avait brouillée avec son mari, et le chevalier fut chassé, mais Madame paya tout cela de sa vie; ils ne voulurent pas mettre Monsieur dans leur secret; ils dirent : « 11 ne sauroit rien taire au roy si nous fuy avouons que noùs voullons empoissener Madame ou jl ne le souffrira pas ou bien jl nous denoncera au roy et nous fera tout pendre. » On a donc fait grand tort à Monsieur lorsqu'on a prétendu qu'il avait laissé empoisonner sa femme; il était incapable d'un pareil crime; c’est une vieille histoire, mais trèsvraie, quoiqu’elle ait l'air d’un roman. Vous voyei donc que si, au lieu de Mme de La Vallière, on avait

1 Mme de Coetquen mourut à Rennes dans un couvent, le 17 jui 1720. « Elle étoit sœur cadette de Mme de Soubise, helle, encore « plus agréable, et de grande mine, avec de l'esprit et fort faite « pour la cour et le grand monde, où elle figura longtemps. « Son aventure avec M. de Turenne lol donna beaucoup de re- « lief. » Ainsi s'exprime Saint-Simon.

# Ce passage est en français dans la lettre de Madame ; nous le reproduisons textuellement.

supposé un dialogue entre Mme de Coetquen et Turenne, on aurait pu mettre quelque chose de piquant et de curieux, mais peu de gens connaissent bien tous ces détails ; je les sais de bonne source, car je les tiens du roi et de Monsieur, si ce n’est ce qui regarde la mort de Madame, que j'ai appris d'autre part.

26 décembre 1719.

Le cardinal Mazarin envoya un jour Boisrobert complimenter un envoyé anglais; lorsqu'il fut arrivé à l'hôtel, il dit: « M. le cardinal m'envoie ici pour voir M. l'ambassadeur et Mme l'ambassadrice, et leur faire des compliments. » Un Anglais qui l'avait introduit répondit : « Mylord il est prèt, Myledy il n’est pas prêt, friselire ses cheveux, prendre patience. »

28 décembre 1719.

On dit beaucoup de bien du prince de Modène; il a de la eapacité et de bons sentiments ; il n’est pas beau, mais il est bien élevé et très-raisonnable. Ce prince a dû être tout à fait épris-du portrait de sa future épouse; il me fait vraiment bien de la peine. Les bons ménages sont extrêmement rares, et j'ai vu des gens qui s'étaient épousés par amour, et qui ensuite se sont mis à se détester comme le diable, et qui se haïssent encore. Heureux qui ne s’est pas marié! que j'eusse été coritente si l'on m'avait permis de ne pas me marier, et de vivre dans le célibat! Si vous voulez que je vous dise la véritable raison pourquoi les princes et prineesses se détestent tellement, c'est qu'ils ne valent rien du tout.

208 CORRESPONDANCE 29 décembre 1719.

C'est une drôle de chose de voir comment tout le monde court après M. Law et se bouscule rien que pour l’apercevoir, lui ou son fils.

2 janvier 1720,

11 faut que le roi d’Espagne connaisse bien les gens pour leur dire une couple de mots; si voulez qu’il vous parle, il faut l'agacer et le tourmenter un peu ; autrement, il ne dit absolument rien. J'ai vu Monsieur trèsimpatienté de ce que ce roi ne parlaît point et ne lui adressait une seule parole. Monsieur n’avait pas pris la peinedes’entretenir avec lui avant qu'il fût roi; ensuite il voulut que ce prince lui adressât la parole; cela ne convenait pas à ce sire. Avec moi, c’était autre chose. Dans l'appartement, à table, à la comédie, nous étions toujours assis ensemble ; il aimait à entendre des contes; je lui en faisais pendant des soirées entières; c’est là surtout ce qui l'a accoutumé à moi, et voilà pourquoi il a toujours eu quelque chose à me demander. J'ai ri souvent de la réponse qu'il me faisait quand je lui disais : « Eh, Monsieur, parlez un peu à votre grand-oncle, qui est tout peiné de ce que vous ne lui parlez pas. » Il répondait : « Que voulez-vous que je lui dise ? je ne le connais presque pas. »

Paris, 4 janvier 1720.

Je n'ai ici qu'ennui et désagrément : il n’est pas jusqu’au spectacle, le seul plaisir qui me restät à mon âge, qu'on n'ait gâté, car la scène est à présent encombrée de monde, de sorte que les acteurs n'ont pas

de place pour jouer; c’est extrêmement désagréable,

Un abbé, qui est de mes amis, et qui appartient à une des meilleures maisons de France, qui a beaucoup d'esprit, mais la tête un peu exaltée, s’est imaginé qu'il n’appartenait pas à la vraie religion, puisque l'on persécutait si fort les pauvres réformés ; cela lui a fait prendre le parti de se mettre lui-même parmi les réformés ; il est allé trouver le chapelain de l'ambassadeur de Hollande, et il abjuré entre ses mains la foi catholique; il est ensuite allé, la veille de la Noël, rendre une visite à une dame, qui lui a dit : « L'abbé, voici un vrai temps pour vous qui aimez à veiller, car vous irez à la messe de minuit. » Le pauvre abbé d'Entrague' a répondu : « Moi, je n'irai plus de ma vie à la messe. » Cela a fort surpris tous les assistants, et quelqu'un lui ayant demandé : « Pourquoi n’allezvous plus à la messe? » il a répondu avec le plus grand sang-froid : « Depuis que j'ai eu le bonheur de communier sous les deux espèces avec six cents de mes frères, je suis bien résolu à ne plus jamais aller à la messe. » Cela a mis tout Paris en rumeur ; les évêques et tous les prêtres se sont réunis, et ont résolu d'aller

4 Saint-Simon (t. XXXIII, p. 250 ) donne de curieux détails sur ce personnage : « C'était un grand homme, très-bien fait, ‘ « d'une pâleur singulière, qu'il entretenoit exprès à force de‘ « saignées, qu'il appeloit sa friandise, et qui dormoit les bras « attachés en haut pour avoir de plus belles mains. Il étoit « méchant, se plaisoit aux tracasseries et à brouiller les gens. « On ne pouvoit rien imaginer de sérieux d'un homme sl fri- « vole. 11 ne laissa pas, avec tous les fruits et la glace qu'il < avaloit, de passer quatre-vingts ans sans Infrmité, et il finit * fort chrétiennement une vie fort peu chrétienne. »

Uouver mon ls ef de lui demander de faire mette T'abbé à la Bastille. Le pauvre homine est veau la nuit me trouver, et m'a demandé conseil sur ce qu’il devait faire. Je l'ai bien grondé pour son imprudence, et je lui ai dit que la seule chose qu'il eût à faire, c'était de s'échapper au plus tôt. I a suivi mon avis, et, Dieu merçi, il s’est sauvé. On l’a bien cherché pour le meitre à la Bestille, mais on ne l'a pas trouvé. Je ne sais où ilest; mais j'espère qu'il est en lieu de sûreté, et j'em suis bien ajge. Vous ne çonnalsiez pas lés Frapçais si vous pensiez qu'ils peuvené se, retenir de parler.

L & janvier 1720.

Après les, aveux que M°° du. Maine a faits. au sujet de sa conspiration, et qu’elle a mis par écrit, mon fils l'a fait mettre en liberté et l'a laissée revenir à Sceaux. Klle.est très-irritée de ce qu'on, a fait lecture de ses. lettres en plein conseil. Comme elle a déclaré, dana sa déposition, qu'elle a tout fait à l'insu de son mari, quoiqu’en son nom, on le laisse revenir dans sa terre de Chavigny, auprès de Versailles.

Paris, 1 janvier 1120.

Si l'abbé d'Entrague arrivait à Francfort, dites-lui que j'ai écrit du bien de lui, Vous pouvez le voir sans crainte du scandale ; car lorsqu'il était encore un tout petit enfant, des poules qu’il trouva dans une bassecour où it était à jouer, le mutilèrent d’une étrange façon; cela lui 8 donné une telle horreur pour les

2 Alleseine sieben Sachen abgefressen : littéralement, mangé . toutes ses sept choses ; ceci rappelle la mésaventure de Boileag,

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 211 poules, que lorsqu'il en aperçoit, il est au moment de se trouver mal.

Sjanvier 1120.

Le grand-prieur, qui est général des galères, doit mener M** sa sœur en Italie. Les galères doivent être élégamment meublées; cela senl coûte 100,000 livres.

9 janvier 1720.

Je me suis souvent promenée la nuit dans la galerie du château de Fontainebleau, où l’on disait que l'esprit du feu roi François I° revenait, mais le bon roi ne m’a jamais fait l'honneur de se montrer à moi; peut-être il ne regardait pas nos prières comme assez efficaces pour le sortir du purgatoire, et, en cela, il pourrait bien avoir raison.

J'étais très-gaie dans ma jeunesse; c'est pourquoi on m'appelait en allemand Rauschen petten Knecht. Je me souviens de la naissance du roi d'Angleterre comme si c'était d'aujourd'hui; j'étais un enfant curieux et espiègle. On avait mis une poupée dans, un buisson de romarin, et on voulait me faire croire que c'était l'enfant dont ma tante venait d’accoucher; au même moment, je lenteudis crier horriblement, car l’électrice était en mal d'enfant; cela ne Saccordait pos avec l'enfant dans le buisson de roma-: mutilé à grands coups de beo par: un dindon ; d'ob, suivant: Relvétiue, la haine du poëts.paur les jésuites importateurs des dindons ( voir les éditions de Baileau, données par MM. Daunou, 1825, 1. 1, liit, et de Saint-Surin, 1821, t. I, p. 85; mais M Bérriat Saint-Prix (Essai sur Boileau, en tête de son éûttion, 1831, 4. vol, in-8, t. 1, chap, xuuv) monire que cette anecdote est dépourvue de toute vraisemblance,

rin; je fs comme si je le croyais, mais je me glissai dans la chambre de ma tante, comme si je jouais à la cachette avec le jeune Bulau et avec Haxthausen, et je me tapis derrière un grand paravent qu'on avait placé devant la porte auprès de la cheminée. On apporta l'enfant auprès de la cheminée pour le baigner; je sortis de ma cachette. Je devais avoir le fouet, mais en l'honneur de l’heureux événement, je ne fus que bien grondée,

9 janvier 1120,

M. le Duc et Mme sa mère ont, dit-on, gagné 250 millions '.

11 janvier 1720.

Je crois que l'abbé d’Entrague est tout à fait devenu fou. Comme je vous l'ai écrit, il avait pris la fuite, selon le conseil que je lui avais donné, et il était arrivé en Flandre; il était tout près de Tournai, où il aurait été en sûreté ; au lieu de cela, il va à Lille, où il passe quelques jours à se reposer. Comme pérsonne ne l'y eonnaissait, il ne courait aucun risque s’il était resté tranquille, mais, au contraire, il va sur la place publique; il veut, comme un juif, négocier des billets de banque; il déclame contre mon fils et contre le gouvernement : on prévient le commandant de Lille, qui le fait aussitôt arrêter, et on découvre qu’il est l'abbé d’Entrague. A-t-on jamais vu un pareil exträvagant ? Mon fils a fait tout ce qu’il a pu pour le sauver; il lui a:laissé le temps de s'enfuir ; il ne l’a pas fait pour-

4 « L'avidité historique de la maison de Condé se gorgea da mes par le dévouement de Law » (Saint-Simon , t. VII, p- 261). :

suivre, et voilà cet imbécile qui va déclamer contre lui sur la place publique.

Je ne veux rien dire des millions actuels; j'en suis tellement fatiguée, que je ne puis plus en entendre parler. J'ai honté de voir une princesse du sang entrer à la Banque, et se faire battre par cupidité pour amasser de l'argent ; c’est vraiment ignoble.

23 janvier 1120.

M=+ du Maine avait écrit à mon fils que dans le cas où elle aurait oublié quelque chose dans sa déclaraon, il n’y aurait qu’à le demander à M'° de Launay, qui savait tout. En conséquence, il envoya chez cette demoiselle pour lui adresser des questions. Elle répondit: « Je ne sais si la prison a tourné la tête à ma° maitresse, mais la même chose n’est point arrivée à moi. Je ne sais rien et je ne veux rien dire. »

Mas du Maine avait gagné dans toutes les provinces des gentilshommes et leur avait fait faire des tournées pour provoquer à la révolte, mais nulle part on n’a voulu mordre à la grappe, si ce n’est en Bretagne.

24 Janvier 1120.

M. Law a fait abjuration à Melun, et il est devenu catholique ainsi que ses enfants ; sa femme en a été désespérée. 11 n’est point avare; il fait, sans qu'on en entends pärler, beaucoup d’aumônes et donne de grosses sommes ; il assiste aussi beaucoup de pauvres gens.

25 janvier 1720.

Le présent attendu de Modène est arrivé; il ne se

214 EORRESPONDANCE compose pas de beaucoup d'objets ; il y a un très-gros joyau que la fiancée doit porter sur elle avec de fort beaux diamants, et le portrait du duc, mais bien mal fait;.on donnera tout cela quand les promesses auront été faites en présence du roi et après. la signature du contrat... La grande-duchesse (de Toscane) dit qu'elle ne veut pas voir Mademoiselle; elle sait ce que c’est que l'Italie, et combien peu Mie de Valois pourra s’y accoutumer, et elle dit qu’elle craint, si Mademoiselle venait à s'en retourner, qu'on ne dit : « Voilà le second tome de Ja duchesse de Toscane; » à chaque sottise qu’elle ferait à l'égard de son beau-père et de son mari, on s’écrierait : « « Ah ! voilà les instructions que lui a données sa tante la grande-duchesse. » Ainsi, elle ne veut ni la voir ni lui parler.

Paris, 26 janvier 1720,

Me du Maine a disculpé complétement son mari et déclaré que c'était elle qui avait aurdi toute la conspiration, et qu’elle avait abusé de son nom pour cela, mais qu’il n'en savait pas un seul mot. Tous les autres conspirateurs qui sont à la Bastille en disent de même. Il est possible que ce soit vrai, quoique ce soit difficile à croire. Le duc, pour confirmer cette façon de présenter la ehose, ne veut ni voir sa femme ni en entendre parler: Elle est désespérée que mon fils ait fait lire au Consail toutes les pièces qui établissaient l'exis: tence du complot; mais cette méchante bête à bien dà comprendre que, si mon fs n'avait pas agi de la sorte, on n’eùt pas manqué de dire que la conspiretion n'était pas vraie, mais seulement une invention desa pat.

Albéroti à éerit À mon fils poitr solliciter sort pardé; il lui 4 détlaré que tous les libélles répandug cénitre lüi en Espagne étaient envoyés dé Paris; il offe de tout débouvrir et de proctirer à mon fils les mèyens dé s'emparer de toute l’Éepagné; vat il vonnait le fort 8t le faible du royae, Nestes par là uit trait d’un coquin insigne?

Le pauvre abbé d’Entrague s'est fait arrêter à Lille comme un sot ; sa voiture était devait a pbrte, il n'avait qu’à s’en aller, et son valet le pressait de Le faire; mais il a perdu son temps à s'occuper de sa toiletté; et lotsqu’on lui ä demandé : « Que faites-vous ici? $ il a répondu : « Je me suis fait huguenot. » C'était une belle réponse à faire en Flatidre, et l'on ést papiste tèszélé. Mon fls à ordonté de le bien traiter et de lui dortner tout ce qu'il demande, jusqu’à des poupées, avec lesquelles il joue comme un enfant. Il a cependant de la capacité; je ne puis eomprendre qu'avec des moyens on puisse agir d’une façon aussi puérile. D'après ce qu'on nous mande sur l'Espagne, il faut croire que les gens n’y valent pas mieux qu'ici".

27 janvier 1190.

Mon fils demandait une duchesse qui accompagnät

1 Nous sons dans une lettre du marquis de ViMars, ambasa sadeur dé France à Madrid, en date du 11 août 1674 : « H est « aussi familier d'assassiner ici que de se désaitérer quenè on « a soif, et il n'y a jamais de châtiment » (Mignet, Négociasions, t.IV,p. 169). Louville assure aussi, dans ses Mémoires, qu'il n'y avait pas d'homme un peu riché qui n’eût au moins cemt coupe-jarrets à sx solde, et que des milliers de gens, dans le capitale, ne vivaient que de ee vilain métier.

sa fille jusqu’à Gênes ; quelqu'un qui se trouvait près de lui, dit : « Monsieur, si vous voulez avoir le choix des duchesses, envoyez chez M° Law, vousles y trouverez'toutes rassemblées. » Milord Stairs ne peut s'empêcher de témoigner sa haine contre Law ; il gague cependant là dedans trois bons millions.

21 janvier 1720.

. Le roi fut très-affligé de la mort de la reine, mais la vieille guenipe fit tant par son bavardage, que dans quatre jours il en fut consolé. Peu de jours après, faisant le voyage de Fontainebleau, nous craignimes qu’en voiture le roi ne fût de mauvaise humeur, et qu'il ne nous grondât toutes, mais nous le trouvâmes très-gai… Feu Monsieur aimait beaucoup les bals et les mascarades; il dansait bien, mais c'était à la manière des femmes; il ne pouvait danser comme un homme, parce qu'il portait des souliers trop hauts'.

: 1 Dans les ballets dont Benserade fit les vers, et qui sont imprimés dans le recueil de ses œuvres, on voit souvent figurer le duc d'Orléans avec ses favoris, le comte de Guiche, Manicamp, ete. Un petit ouvrage écrit vers 1661 et intitulé : des Portraits de La cour, a été inséré dans les Archives curieuses de l'Histoire de France, seconde série, t. VIII; on y trouve, p. 384, le portrait de Monsieur; mais il est pejnt en beau; Saint-Simon le montre sous un aspect plus vrai (t. V, p. 230). M. Cousin qualifie Monsieur de « prince médiocre, mais dont « une triste politique se plut à cultiver les goûts frivoles qui « finirent par étre honteux. Il n'était né sahs esprit ni sans « courage, et, sl son frère l'eût bien voulu, il en aurait pu faire « légal de bien des archiducs. » — Mme de La Fayette dit, de son côté : « Monsieur était beau et bien fait, mals d'une beauté « et d'une taille plus eonvenable à une princesse qu'à un prince; « aussi avait-il plus songé à faire admirer sa beauté de tout le

© AM. DE HARLING.

° 28 Janvier 1720.

C'est un grand malheur lorsque de grands seigneurs comme l'électeur ‘ se laissent mener par des prètres; il ne peut en résulter que des malheurs. Il devrait plutôt suivre le conseil de gens sages, laisser ses sujets en repos et attacher gentiment une bonne pierre au cou de ses maudits prêtres, pour les jeter dans le Necker ou dans le Rhin; c’est le conseil que je lui donnerais, et il ne serait pas mauvais.

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