LETTRE DXXXIII
DE LA DUCHESSE DE CIIOISEUL A MADAME DU DEFFAND
A Clianteloup , ce 19 septembre 1773.
Il est vrai, ma chère petite- fille, que le malheur me poursuit. En moins de vingt jours j'ai perdu un sujet charmant dont j'ai à me reprocher la mort. J'ai appris celle de ma pauvre gouvernante qui m'a été très-sensible malgré son état, et à l'instant même, notre officier, que nous avions depuis quinze ans, vient d'expirer. Je ne suis pas encore rassurée sur Ribot, qui serait une perte majeure. Je ne sais ce qui doit m'arriver encore, mais mon âme est remplie de teneur. Mais vous, ma chère petite-fille, pourquoi m'effrayez-vous, m'aiïligez-vous encore? pourquoi me dire que vous êtes vieillie, baissée, que tous avaneez vers la dcerépiliide, que l'abbé a dû me mander tout cela, que vous ne voulez pas me donner un triste spectacle? Non, assurément, l'abbé ne m'a rien mandé de tout cela; je ne m'en aperçois pas par vos lettres, et vos amis m'ont dit le contiaire. Je veux croire qu'une mauvaise nuit, une mauvaise digestion , un accès de vapeurs, vous ont donné ces tristes idées et vous ont portée à me les communiquer, et cela seul suffit pour m'aflliger. Je ne vous désire point dans ce moment-ci, non parles raisons que vous dites, mais parce que je ne suis pas digne de vous; je ne veux pas de Tabbé non plus, il faut laisser passer du temps, il faut laisser purifier ma maison ; pensez seulement à moi, aimez-moi, c'est tout ce que je vous
demande, et je le mérite, car je sais bien aimer, et je vous aime bien.