Cliigny
Vous savez mieux que moi tout ce qu'on dit ici. Chacun convient qu'il est impossible que tout ceci subsiste comme il est; nous n'allons qu'à cloche-pied, mais quand nous ne pourrons plus aller du tout, qu'est-ce qui arrivera? 11 n'y a qu'un seul homme, il faudra bien y avoir recours. On le rappellera , cela est sur. Je viens de lire dans les lettres à Atticus que de justes conjeetures sont de bonnes prédictions. Ainsi soit-il. C'est tout ce que je désire, Dieu m'est témoin que je n'ai d'autres motifs que le bien général et le plaisir de vous revoir et de finir mes jours entre les bras de la grand'maman qui aimera sa petite-fdle malgré son imbécillité et son radotage.
LETTRE DCLXXX
DE MADAME DU DEFFAND A LA DLCHESSE DE CHOISEUL
Dimanche, 30 juin 1~~6.
Madame la princesse de Ligne a eu la bonté de m'envoyer offrir de se charger d'une lettre. Je l'ai accepté avec joie. J'aurais voulu la lui remettre moi-même et que cette occasion m'eût procuré l'honneur de la connaître. Indépendamment qu'elle est fort aimable, ce m'est un grand plaisir d'avoir quelqu'un de plus avec qui je puisse parler de vous. \ous entrez toujours pour beaucoup dans toutes mes pensées, paroles et actions. Vous le comprendrez facilement si vous examinez comment vous êtes pour le grand-papa. Je crains de vous fatiguer en ne vous parlant que de mes sentiments. On devient monotone en ne traitant qu'un seul sujet; mais comment faire, quand il n'y en a qu'un dont on soit fort occupé?...
J'ai écrit ces jours passés à madame de Grammont. L'indulgence qu'elle a pour mes lettres, qu'elle porte jus({u'à l'excès, puisqu'elle va jusqu'à les louer, m'a fait lui en écrire une toute des plus sottes. J'aurais voulu bien dire, et dès que j'ai m. 15
cette prétention, je ne sais plus ce que je dis. De plus, le style d'aujourd'hui, que je déteste, ne laisse pas de m'en imposer ; je crois quelquefois que je ne le trouve mauvais que parce que je ne pourrais pas l'iniitei", et que c'est faute d'idées que j'aime le terre-à- terre. J'examinerai cela avec l'abbé. Vous avez actuellement bien du monde, renvoyez-le-moi, chère grand'maniaii.
Je vous dirai pour toutes nouvelles que tout le monde ici est désespéré, les partants, les restants !... Mes pauvres voisins les invalides sont déplorables. Mon lecteur me confie ses chagrins. Gomment a-t-on conservé La Ponce? Je le plains d'être admis à une telle besogne. Les Beauvau souperont demain chez moi. Ce sera l'adieu du prince. J'en suis très-fâchée. Mais puisque je supporte d'être séparée de vous, toute autre séparation ne saurait être insupportable.
Adieu, chère grand' maman, je vous quitte pour Pétry, mon invalide, qui va, pour m'endormir, me lire les lettres de mon ami Cicéron. Je ne doute pas que M. de La Harpe ne les trouve bien bêtes, et que ceux qui les aiment et les admirent, il ne les condamnât à manger du foin.
Mille tendres compliments à la petite sainte. J'envie bien son sort, et le vôtre aussi, car je la trouve parfaitement aimable.
LETTRE DCLXXXl
DE MADAME DU DEFFAND A LV DUCHESSE DE C H 0 I S E l L
Ce vendredi, ~ juillet 1~6 , à 0 heures du malin.
Je soupai hier chez M. >iecker, chère grand'maman; je lui dis ce que vous m'aviez écrit sur M. Taboureau. Voici sa réponse : Scrait-il possible que Je fusse soupçonné de 7}toins de désir et d' empressement de faire tout ce qui serait agréable
à madame la ducJiesse de Choiseid ? Je .serais affligé si elle ne me croyait pas encore plus d'attachement p)Our elle que n'en a M. Taboureau. Ce sont ses propres paroles. Ainsi, chère grand'maman , mandez-moi ce qu'il faut que je fasse. Vous avez sans doute lu les Édits, je ne sais rien de plus que ce qu'ils contiennent. Les trois personnes du comité ne sont pas encore nommées; le public dit que ce sont MM. de Villeneuve, Lambert et Tolozan. Je ne doute pas des bonnes intentions de M. Necker ; la besogne est fort diiïicile ; il s'établira demain au contrôle général ; sera-ce pour longtemps? Je l'espère, mais peut-on en répondre?
Ce n'est point à vous à être indifférente sur tous les événements; vous avez devant vous bien des années à en être pour le moins témoin. Mais pour moi, chère grand'maman, le spectable que je ne vois que du parterre sera bientôt fini.
J'ai été surprise agréablement par le retour de l'évêque d'Arras, vous ne me l'aviez point annoncé; il m'a voulu persuader que notre abbé me croyait refroidie pour lui; d'où vient ne pas vouloir vous rendre caution du contraire? devez-vous hésiter de mes sentiments, moi qui n'en ai et n'en aurai jamais que de conformes aux vôtres?
M. et madame de Beauvau partent dimanche, ils ne reviendront que le 25 d'août; ce sera à peu près l'époque du retour de madame de Grammont. Voilà deux mois qui me paraîtront bien longs. C'est peut-èire une providence d'éprouver sur la fin de sa vie tant de privations. Que n'ai-je votre raison, votre courage, chère grand'maman ! J'aurais bien d'autres souhaits à faire si j'avais la prétention de vous ressembler, mais je me borne à ce qui pourrait s'acquérir.
La maréchale, qui est à Sainte- Assise, en reviendra dimanche; j'ai beaucoup vu mesdames de Boufflers, elles sont charmées de vous , et parfaitement contentes de leur séjour à Chanteloup; elles m'ont fort recommandé de vous le dire; elles s'établiront lundi à Auleuil , je compte les aller voir souvent.
•2-2S C OU ni- S POND AN CI-
Nous avons ici un M. Gibbon ' dont l'abbé a pu vous parler ; c'est un homme de beaucoup d'esprit ; nous le garderons jusqu'au mois de septembre; il m'est d'une grande ressource. Indépendamment de mes soupers du mercredi et vendredi qui sont souvent trop nombreux , j'en fais quelquefois les autres joufs entre cinq ou six personnes et où l'abbé est bien regretté. Peut-être cet hiver vous consentirez à en être ; mon Dieu ! que ce temps est loin! je n'aurais peut-être pas un an à vivre si j'étais maîtresse de retrancher tous les moments ([ui me séparent de vous.
Je me propose d'écrire à madame la duchesse de Grammont, mais ce ne sera pointa six heures du matin; il n'y a qu'cà vous, chère grand'maman , à qui j'ose écrire quand je suis encore tout engourdie, soit parle sommeil ou par les insomnies; j'ai toute honte bue avec vous, voilà ce que fait la confiance.
LETTRE DCLXXXII
DI-: .MA[)\MIÎ nu DKFFAND A M. C R A L" F U R T
Ce ■ juillet lT7r,.
11 n'y a que deux jours que madame de Roncherolles m'a lu votre lettre; jugez de son effet, puisque, malgré mesrésolu-
I. Madame de Genlis raconte ainsi la première entrevue do M. Gibbon et de madame du DcfTand :
(( M. de Lauznii l'a mené chez madame du DefTand ; cette dame, qui est aveugle, a l'iiabitude de tiltcr les visages des personnages célèbres qu'on lui présente, afin, dit-elk, de se former une idée de leurs traits. Klle n'a pas manqué de montrer à M. Gibbon cette e-^pècc de curiosité flaiteusc, et M. Gibiton s'est empressé de la satisfaire en lui tendant ai^ssitùt son visage avec toute la bonhomie possible. Voili madame du Dcff-ind promenant ses mains sur ce large visage, cherch lut vainement quelques traits, et ne rencontrant que ces deux joues si surpronante^... Durant cet evimon on voyait se p(Mndr.i successivement sur la physionomie de madame duU.^lTind l'éfonnom^nt, l'incerlitude, et enfin tout à coup la plus violente indignation. Al jrs retirant brusquem >.nt se^ nnins : « Voilà, s'écria-t-clle, une infime plaisanterie! » [Souvenirs de Felicie.)
lions, je reviens à vous, et que je sens que je vous aime autant que jamais. Mais n'abusez point de ma facilité, tenez les promesses que vous faites, partez pour l'Ecosse, terminez-y promptement vos affaires, et hâtez-vous de revenir nous trouver; vous serez content de l'accueil que nous vous ferons. Vous aurez des remords, nous les apaiserons, et vous trouverez que c'est un grand plaisir que d'être aimé.
J'ai tant de choses à vous dire, tant de ijesoin de vous les dire, que j'achèterais de toutes choses au monde le plaisir de causer avec vous. Vous ne trouverez point xAI. Francis; mais quand il vous saura à Paris, il y accourra, j'en suis sûre.
Venez, venez, mon cher petit Craufurt, que j'aie encore le plaisir de vous embrasser. 'Se craignez point les reproches; tout le passé sera effacé; je ne verrai en vous que le petit Craufurt de la première année que je vous ai connu. Vous souvenezvous combien je vous aimais? eh bien ! ce sera tout de même ; je vous ferai mille questions sur tout ce qui vous intéresse. Je suis persuadée que vous ne vous ennuierez pas un instant. Enfin, enfin, vous me rendrez heureuse. Je vous connais un assez bon cœur pour me flatter que cette seule considération suffit pour vous faire arriver.
LETTRE DCLXXXIII
DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL A MADAME DU DEFFAND
A Chanteloup , ce " juillet 1~1G.
Madame de Ligne m'a remis votre lettre, ma chère petitefille, et votre lettre m'a fait grand plaisir. J'ai dit à la princesse tout le désir que vous aviez de faire connaissance avec elle, et je vois que, pour peu que vous fassiez d'efl'ort, vous pouvez parvenir à jouir de son amabilité. Je vous plains d'être si seule, la société est nécessaire. Je vous plains surtout de
230 CORRESPONDANCK
perdre pour quelque temps celle de votre fidèle prince, que sa fidélité vous rend plus nécessaire que tout autre.
Vous n'avez pas perdu l'abbé pour tout l'été; il parle toujours d'un voyage pour terminer raflaire de son cabinet des médailles, et j'ai besoin de songer au plaisir que vous aurez de le revoir pour me garantir de l'humeur que me donne la pensée de son absence.
Vous avez grande raison de blâmer les efforts que parfois vous vous avisez défaire. Je vous dirai même coimne Orosmane à Zaïre : l.'art n'est pas fait pour loi. Gardez votre style et votre liaine contre tous ceux qui ne lui ressemblent pas. C'est le conseil que le grand-papa me charge de vous donner. Ce grand-papa ne trouve rien de si aimable que vous, et ne connaît personne d'aussi bon goût; vous savez que je suis toujours de son avis.
Dans le désastre des Invalides, j'ai tout de suite pensé au vôtre *. Est-il compris dans la réforme? Le savez-vous? J'en serais très-fâchée. iN'êtes-vous pas effrayée de la facilité avec laquelle on prend le parti de faire du mal? Votre ami Cicéron, ce me semble, ne prit le parti d'en faire qu'à Catilina , et luimême fut proscrit par les triumvirs; mais les triumvirs ne nous empêchent pas plus d'aimer Cicéron que les La Harpe , les Thomas, etc., ne m'empêchent de vous aimer.
A propos, la petite sainte et le grand-papa vous disent mille choses.
1. Un inv.ilido nommi Pétry que madame du Deiïaid avait pris pour lecteur.
LETTRE DCLXXXIV
DE l'a B B É B A R T H É L E M V A JI A D A M E DU DEFFAND
Chanteloup, ce 10 juillet l'IG.
Je suis moins empressé et j'ai peut-être moins de plaisir à vous écrire qu'autrefois; c'est que je vous crains davantage et que peut-être je vous aime moins. Je vous crains parce que vous n'avez cessé de me reprocher cet hiver que je ne vous disais que des choses plates et communes , et comme depuis quelques jours je cherche en vain quelque sublimité à vous envoyer, je deviens timide et embarrassé. Si je vous aime moins, ce n'est pas ma faute non plus, j'ai voulu avant de partir vous en dire la raison, vous n'avez pas voulu l'entendre, je vous la redirai à mon retour, pour peu que vous soyez intéressée à la savoir. Ce retour dépend d'une affaire qui ne finit point, j'en attends tous les jours des nouvelles avec impatience ; elle m'arrêterait quelques semaines à Paris, et malgré mon refroidissement, je ne pourrai guère me dispenser de vous voir souvent.
Nous avons lu le discours de M. de La Harpe. C'est là ce qui s'appelle un ouvrage achevé, il s'est battu les flancs pour faire du génie ; pendant qu'on le lisait, je voyais la grenouille qui s'enflait et qui finissait par crever. Ah ! mon Dieu , qu'il est difficile pour certaines gens d'être ce qu'ils sont! tous ces beaux esprits ne cessent de parler de génie, de création, d'enthousiasme, d'énergie, de pensée; mais la chaleur n'est que dans les mots; ce sont de ces pcâtés de glace qu'on passe au four, excepté que ces pâtés sont fort bons. La Harpe m'a d'autant plus surpris, qu'il a de l'esprit, du talent et de la critique; mais on lui a reproché d'être froid, et il a cru qu'en frottant sa plume, elle serait brûlante.
La grand'maman a toujours quelques petites tracasseries
d'estomac. Le grand-papa se porte à merveille et rit de toutes ses forces. Je n'ose pas vous faire la peinture de la vie bienheureuse qu'on mène ici, pour ne pas vous donner des regrets, pour ne pas augmenter les nôtres, car nous pensons souvent à vous, nous en parlons souvent, non avec l'énergie créatrice, comme dit La Harpe, mais avec le sentiment le plus tendre et le plus sincère.
Monseigneur l'archevêque de Tours a passé ici neuf à dix jours, il est parti hier. C'est le meilleur de tous les hommes, il est très-estimé et très-aimé dans son diocèse, il finira par en être adoré. Madame la comtesse de Choiseul se porte assez bien, mais elle est obligée de se ménager et ne sort point. Cette contrainte ne l'impatiente point, le ciel est dans son cœur; pour nous qui n'y avons que le [)urgatoire ou les limbes, nous courons toute la journée et puis nous soupons avec l'appétit des hommes, et puis nous nous couchons, et puis je me lève pour vous écrire tout ce qui me passe par l'esprit, et puis j'oublie à la fin de ma lettre ce que je vous ai dit au commencement, et je finis par vous assurer que je ne vous crains point du tout et que je vous aime plus que jamais.
LETTRE DCLXXXV
Dli MADAME DU DEFI" AND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
•20 juillet n~6.
Je suis un peu honteuse, chère grand'maman: on m'avertit qu'il y a demain une occasion par où l'on peut mander les choses les plus importantes et les plus secrètes. 11 se trouve que je ne sais rien. Ainsi, au lieu de secrets que je n'ai point à révéler, je ne puis vous parler que de moi et de tout ce qui m'environne. De moi, vous savez mes sentiments, et que l'absence ne peut les refroidir. De ma santé, depuis huit jours elle
n'a pas été bonne, un peu d'intempérance en a été la cause, la diète en est le remède, je l'observe à la rigueur.
A l'égard de ce qui m'environne, l'article sera un peu plus long; les départs y tiendront beaucoup de place. Celui de M. de Beauvau a été le 3; il m'a écrit le 10 de Schelestadt où il venait d'arriver; il avait séjourné deux jours à Strasbourg, où il a rendu deux graviers assez considérables mais sans beaucoup de douleurs. II a écrit depuis à sa femme qu'il avait des maux de reins. Elle partira mercredi 2/1 , passera par Brienne, Nancy et Graon, sera le l" août à Plombières, où elle trouvera ou attendra son mari.
Vous saurez que madame de Graramont, qui m'avait marqué désirer que je lui écrivisse, n'a pas répondu à ma seconde lettre ; bonne leçon pour ne se pas flatter légèrement ! Madame de Luxembourg doit partir demain pour Villers-Cotterets. Son projet est d'y être dix jours. J'en suis étonnée, vu l'occupation où elle paraît être de M. le prince de Gonti, dont l'état est très-alarmant. Ses pieds, ses jambes, ses cuisses, ses mains, sont enflés, il a une toux terrible, des étouflements continuels. Cependant Petit et Larri , appelés aux consultations , disent qu'il ne serait pas sans espérance s'il s'assujettissait cà ce qu'on lui prescrit. Je doute que cette soumission lui fût fort utile.
Voilà tout ce que je sais. Yous apprenez les faits et gestes de nos ministres par gens mieux instruits et qui s'y intéressent plus que moi. C'est ce qui se passe à Ghanteloup qui m'occupe et dont l'abbé ne daigne pas m'informer. J'ai reçu deux uniques chiiïons de lui , jolis à la vérité, mais trop courts; ne l'en grondez pas, j'aime mieux qu'il revienne de lui-même. Tout ce qui se fait avec contrainte ne peut me satisfaire. C'est bien sans contrainte et bien naturellement que je vous assure que je vous aime plus que jamais, et qu'il n'y a que l'espérance de vous revoir qui me soutienne ; il n'y a point de jour que je ne calcule combien il reste de mois, de semaines, de jours à vous attendre.
Ce dimanche.
Cette lettre ne part point aujourd'hui. Ce sera M. du Bucq qui vous la remettra.
Madame de Luxembourg ne va plus à \illers-Cotterets, elle ne veut point s'éloigner de M. le prince de Gonti. Madame la duchesse de Chartres est de retour d' avant-hier.
P. S. Je reçois dans ce moment votre petit billet du 19.
Vous êtes en vérité pleine de bonté. Il est vrai que je ne me porte pas bien , je ne sais pas quelle en est la cause. Je vis du plus grand régime, je ne mange que du potage et des œufe à l'eau, et mes nuits n'en sont pas meilleures; mais il n'y a rien d'inquiétant dans mon état. Vous ne me parlez pas du vôtre, et c'est ce qui est intéressant. Pour moi , qu'importe? j'ai fuit mon temps; mais le peu qui me reste vous sera dévoué et uniquement dévoué.
LETTRE DCLXXXVI
l)i: MADAME nu DKFFAND A M. C K A U F L R T
Ce dimanche , 28 juillet ITTG.
J'ai l'inspiration de vous écrire et de vous presser de nous venir voir; vous devez être libre présentement; que sait-on si vous le serez encore longtemps? ne laissez point échapper ce moment; madame de Roncherolles et moi, nous vous en prions ; si vous nous refusez , je vous dis adieu pour jamais. Souvenez-vous combien je vous ai aimé; rappelez-vous que je ne vous ennuyais pas; vous me retrouverez telle que j'étais, et si je vous retrouve tel que vous étiez, vous me ferez passer encore quelques heureux jours. Nous ferons des promenades, des petits soupers, nous aurons bien soin de vous, et vous serez content de nous.
LETTRE DCLXXXVII
DE .MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 3 août 17~G.
J'espérais, chère grand'maman, une lettre de l'abbé. Je l'attendais pour vous écrire, mais je l'attendrais peut-être trop longtemps, et je m'ennuie de différer. Le président de Cotte, qui soupa chez moi jeudi, m'a dit que l'abbé allait arriver. Le serait -il? et aurait-il le mauvais procédé de ne me le pas faire savoir ? Souffrirez-vous qu'il se refroidisse à cet excès pour moi? Qui doit-il aimer si ce n'est ceux dont il est aimé et dont vous êtes adorée? Je n'en dis pas davantage sur cet article.
31. le prince de Conti mourut hier à quatre heures après midi; il avait reçu, il y a quelques jours, une visite de l'archevêque et des exhortations de M. de La Corde. C'est tout ce qu'il a reçu.
Madame de BoufTlers est à Auteuil , dans une douleur effroyable. Madame de Luxembourg s'y est enfermée avec elle, elle y restera tout le temps que madame de BoufTlers le désirera. Il y a un testament qui regarde uniquement les domestiques.
J'ai reçu une lettre charmante de madame de Grammont; elle m'annonce pour le 12 son départ de Plombières; je crois pouvoir me flatter qu'elle soupera chez moi le 15. J'ai retenu pour ce jour- là madame d'Lsson et M. Necker; j'ai pris la précaution de leur dire que, si elle choisissait un autre jour, je les en avertirais , et de se tenir engagés pour celui qu'elle choisirait.
Je ne puis assez vous dire l'extrême douleur que j'ai d'être séparée de vous. C'est un malheur sur lequel l'habitude ne peut rien ; je le ressens aussi vivement que dans le moment de la séparation ; mais ce qui est incompréhensible, c'est que.
quoique la tendresse et la sensibilité ne me causent que des peines, je ne voudrais pas devenir indiiïérente. Je suis persuadée que vous ne trouverez pas que j'ai tort, et qu'il y a eu des moments dans votre vie qui vous ont fait entrevoir cette disposition. Pour à présent, vous aurez de la peine à vous les rappeler; votre cœur est content et a bien raison de l'être. J'embrasse le grand -papa, j'embrasse la petite sainte. Pourquoi cela n'est-il qu'en idée ?
Dimanche -1 , à 7 heures du matin.
Je n'ai rien appris de nouveau ; on dit que M. le comte de La Marche ^ a le gouvernement du Poitou. Il y a mille conjectures dilFérentes sur ce que deviendra le grand prieuré. Ne trouveriez-vous pas de la justice à le rendre à l'ordre?
Comment trouvez-vous que M. le prince de Conti n'ait reçu aucune visite ni aucune marque d'attention d'aucun prince, pas même de son beau-frère?
Je vais envoyer tout à l'heure chez le neveu de l'abbé pour qu'il m'apprenne ce qu'il sait de son oncle.
LETTIir: DCLXXXVIIl
Dli M AI) A MIC DU DEFKAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Ce vendredi, 9 août 1~6.
Quelle abondance, quelle profusion , quels excellents fruits je reçus hier par une turgotine- ! Ah ! je conviens que M.Turgot était un grand ministre ! Tout est arrivé dans le meilleur état, ce qui est une pieuve que cette messagerie est plus diligente que n'étaient celles qui l'ont précédée. L'embarras a été de trouver des consommateurs; j'ai eu peine à trouver assez d'amis