Fils du jMincc de Conti
'2. Ofi aiipelait ainsi do petites voitures de messagerie établies par M. Turgot pendant son ministère.
1)1-: MADAJIE DU DEFFANI). 237
pour distribuer vos bienfaits, tant ils sont abondants; enfin, j'en suis venue à bout. Pour les petites cerises, elles se peuvent conserver; elles rempliront bien des fois les petites corbeilles de ma cheminée. Enfin, que vous dirai-je? chère grand'maman, votre présent m'a fait beaucoup de plaisir, et je vous en fais mille tendres remercîments. Je ne vous demande point de me donner l'abbé, mais soyez assez généreuse pour me le prêter quelques semaines; j'en aurai bien soin, et je vous le rendrai peut-être en meilleure santé; il m'a fait une description de tous ses maux de laquelle on peut dire qu'on ne peut s'empêcher d'en pleure?' et d'en rire; d'où est cette citation? n'est-ce pas des Folies amoureuses?
Je fis hier un drôle de souper, il ressemblait à la vallée de Josaphat; toutes les nations de l'univers y étaient rassemblées; il en résultait un baragouinage qui me fit regretter la partie carrée de mademoiselle Sanadon, de mon petit garçon Pompon, et de mon petit chien Tonton. Mais toutes réflexions faites, ces sortes de parties sont bonnes quelquefois ; elles servent à faire trouver du plaisir à rester chez soi; mais il en résulte aussi qu'elles augmentent bien les regrets des délicieux petits comités. ISous ne sommes encore qu'à mi-terme de leur fin et de leur renouvellement. Garderez-vous encore longtemps la petite sainte? Je ne saurais former de désir qui vous soit contraire, mais je ne puis m'empêcher de sentir que je serais bien aise de la revoir.
L'affliction de la divine comtesse est toujours extrême ^ je lui ai rendu deux visites à Auteuil, où elle est établie avec sa belle-fille et mesdames de Luxembourg, de Lauzun, de Virville et de Barbantane. J'irai y souper lundi. M. de Beauvuu, <[ui est à Plombières, et qui s'en retournera le 13 à sa division avec sa princesse, me mande que madame de (îrammont en doit partir le 10; il ne me mande rien de plus sur ce qu'elle
1, De la comtesse de lîoiiftlcrs, au sujet de la mort du prince de Gonli.
doit faire; j'ai l'idée et l'espérance qu'elle soupera chez moi le jeudi quinze. On prétend qu'elle ne restera que huit jours à Paris, et qu'elle ira vous trouver; mais son appartement est-il prêt? j'ai ouï dire que non.
Vous êtes fort contente de votre archevêque, je savais bien que vous le seriez ; je ne le suis pas trop de monsieur son fière, il ne me trouve pas assez consêquencicusc, je ne lui parais qu'une caillette, il a peut-être raison.
Adieu, chère grand'maman, c'est trop bavarder; il faut pourtant que j'embrasse le grand-papa des deux côtés. Avezvous encore madame de Blot? J'ai vu madame de Villeroy qui dit des merveilles de Chanteloup.
Madame de La Vallière ne se porte pas trop bien, j'en suis inquiète.
Il paraît un roman nouveau qui me plaît; je vous l'enverrais, si je ne craignais que vous ne me trouvassiez de mauvais goût, car vous et le grand-papa vous êtes extrêmement difliciles.
LF-TIRL; DCLXXXIX
DIÎ M AI) A MIC ï)\: DCl-KAND A LA DUCHESSE DE Cil 01 SEUL
Ce samedi, 17 août 1776.
Vous m'avez donc envoyé le grand abbé, chère grand'maman. Je vous aurais accusé plus tôt sa réception, mais j'attendais que madame de Grammont fût arrivée pour joindre ces deux événements. J'ai jugé à vue certaine langueur dans le son de voix de l'abbé qui était obsédé de vapeurs; le regret de vous avoir quittée pouvait aussi y avoir part. 11 soupa chez moi avant-hier avec madame de Grammont, qui n'a ni vapeurs ni langueurs. Elle est très-contente de l'effet des eaux. Vous la
verrez incessamment. Pouniuui faut-il? Ah! je n'achève
pas...
L'abbé m'a encore apporté des petites cerises, nouveau remerciement que je vous dois. Je lui laisse le soin de vous rendre compte de tout. Il vous a envoyé une lettre de Voltaire dont vous n'aurez pas trouvé le style ni délicat ni léger.
Je ne lui écris plus; que lui dirais-je? Je lui ai donné toutes les louanges qu'il méritait; il n'en mérite plus de nouvelles; il est devenu pour moi comme s'il était mort. Je crois que je suis de même pour lui. A la bonne heure, je renonce volontiers à toute existence pourvu que j'en conserve une immortelle dans le cœur de ma 2;rand' maman.
LETTRE DCXC
DE JIADAJIE DL' DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce mardi, 27 août 17~6.
Que vous dirai-je, chère grand'maman ? il me semble que je dois me taire quand l'abbé est ici, et que vous ne devez écouter que lui ; mais il serait ridicule que madame de Grammont arrivât à Chanteloup, et que dans les paquets de lettres qu'elle portera il n'y eût pas un mot de moi. Je ne vous parlerai que d'elle, dont je suis plus éprise que jamais; il n'y a rien de plus aimable. Une autre fois, chère grand'maman, je vous parlerai de vous.
Je vous dirai pourtant que je ne vous oublie pas, l'abbé peut vous en rendre témoignage; je lui communique toutes mes pensées, tous mes sentiments. Vous apprendrez par lui s'il y a un être sur la terre que je mette à coté de vous; je ne sais s'il y en a dans le ciel, j'en doute; je compte aller vous y attendre, mais je voudrais bien que ce ne fut pas si tôt, et avoir encore le plaisir de faire de petits comités avec vous et notre grand abbé. Il me semble qu'il ne se porte point trop mal; je l'attends tout à l'heure: mon projet est de l'emmener souper avec moi à la Tuilerie; il vous dira si j'ai réussi. Je lui remet-
240 CORURSPONDANCK
trai ma plume dès qu'il entiera. Ne souffrez pas, chère grand*maman, que le grand-papa m'oublie, je le soupçonne d'en être capable.
Quand nous rendrez-vous la petite sainte? Ne garderezvous pas M. de Castellane jusqu'à votre départ, et ne l'amènerez-vous pas ici avec nous? Je le désire infiniment, je l'aime plus qu'il ne croit, et sûrement mille fois plus qu'il ne m'aime.
Parlez de moi, je vous prie, quelquefois avec notre archevêque. J'aime beaucoup monsieur son frère par mille bonnes raisons dont une des principales est son attachement pour vous.
DE l'ahBÉ BARTHÉLÉMY
A ~ heures du soir, ce mardi.
La petile-fille veut que j'ajoute quelque chose à sa lettre. C'est faire relier les œuvres de Racine en basane. Je vais avec elle à la Tuilerie. Madame la duchesse de Grammont y vient aussi. Elle a cependant encore quelques petits ressentiments de colique fort légers; mais elle en craint de plus grands qui, suivant les apparences, n'arriveront pas. Et sur cela, j'ai l'honneur d'être votre très-huu)ble et très-obéissant serviteur.
LEïTHL: DCXCl
DE M \ Il A. ME DU II E K l" A M» A LA KLi.lM. SSE DE CHOISEUL
Paris , co 7 septembre l"7fi.
Vous voilà en pleine possession de l'abbé, chère grand'maman; il a été retrouver la meilleure partie de lui-même ([u'il avait laissée auprès d^ vous. Son âme, ses pensées et toutes ses dimensions et facultés, nous n'en avions que l'enveloppe. Jamais il n'a fait de voyage ici où j'aie moins joui de lui. 11 vous diiM ({ue ce n'a pas été sa faute, qu'il m'a souvent
cherchée sans me trouver. Je conviens que cela est arrivé quelquefois, que d'ailleurs il avait beaucoup d'affaires; mais toutes ces raisons ne m'empêcheront pas de lui appliquer ce que dans Isis Hiérax dit d'Isis :
L'inconstante n'a plus l'empressement extrême De cet amour naissant qui répondait au mien. Son changement paraît en dépit d'elle-même; Sa bouche dit encor quelquefois qu'elle m'aime, Mais son cœur ni ses yeux ne m'en disent plus rien.
Que ceci soit dit sans reproches; je sais combien ils sont inutiles. Je ne le vis point hier; il vint me chercher un quart d'heure après que je fus sortie. Il était près de huit heures. Il dut être bien étonné quand Wiart lui donna à lire une lettre de M. de Beauvau et ma réponse. J'avais gardé cette réponse pour y ajouter les nouvelles que j'apprendrais par lui de madame Geoffrin, et Wiart comprit que je voulais lui montrer ces lettres, ce qui n'était point du tout mon intention. Je fus souper à Auteuil. Ce qui fut très-étonnant, c'est que dans le plus beau chemin du monde le cocher nous versa : il frisa des fossés qui sont le long du chemin, la roue entra dedans. Nous ne versâmes point à plat, parce que le carrosse fut soutenu par l'autre bord du fossé. Personne ne fut blessé, et je n'eus point la moindre peur. J'en eus davantage en revenant, parce que j'avais perdu toute confiance dans le cocher. Nous revînmes à bon port, et cet accident, comme vous voyez, ne fut pas considérable. Paris se dépeuple tous les jours. Il faut que je fasse des voyages, si je veux voir mes connaissances. Il est vrai qu'il ne faut pas faire bien du chemin, la campagne la plus éloignée est Saint- Ouen.
L'abbé vous aura dit les nouvelles qu'il pouvait savoir. Pour
moi, je n'en sais point, sinon qu'il paraît un factum de madame
de Mirabeau, qui vient de se séparer de son mari. On m'en lut
hier les premières lignes. Elle se plaint de sa mauvaise santé
242 CORRESPONDANCK
qu'elle dit devoir à son mari, et qui ne sont pas des faits, ditelle, d\i produit net. Elle rapporte des lettres ^ de lui où il se donne des louanges telles que Socrate en recevait de ses sectateurs. Si vous êtes curieuse de cet ouvrage, je le ferai chercher pour vous l'envoyer.
Actuellement vous avez l'abbé, madame de Grammont, M. de Gastellane; garderez-vous encore la petite sainte? J'attends son retour avec impatience. Mille raisons me la font désirer : mon attachement pour elle, le besoin que j'ai d'être avec des personnes qui vous aiment et avec qui je puisse parler de vous. Mon cœur ne vieillit point. Ce n'est pas pour me vanter que je vous fais cette confidence, c'est l'aveu d'un grand ridicule, et comme j'ai commencé cette lettre par une citation, je la finirai de même :
Il faut aimer quand on sait plaire; Iris, on ne plaît pas toujours!...
Et voilà ce que je me dis bien inutilement. Je ne puis m'empêcher d'aimer et de désirer de l'être. Cependant, comme vous êtes ce que j'aime le mieux au monde, et que je crois que vous m'aimez un peu, je ne rougis point d'avoir encore le cœur tendre. Je vous demande de vos nouvelles; j'en avais par l'abbé, je n'en puis plus avoir que par vous. Joignez-y, je vous supplie, celles du grand-papa, de madame de Grammont, à qui vous voudrez bien dire combien je leur suis attachée. Ne m'oubliez pas auprès de M. de Gastellane. Ne l'amènerez-vous pas avec vous? 11 reste encore trois mois bien difficiles à passer.
1. Dans ces fragments de lettres de l'Ami des hommes on trouve, entre autres , cette déclaration naïve :
« Une longue habitude des hommes m'a rendu propre à ne pas craindre df << trop abonder dans mon sens; et Dieu ne me demandera compte que de ce que «j'aurai fait contre mes lumières. »
LETTRE DCXCII
DE MADAME DU DEFFAXD A LA DUCHESSE DE Cil OISE IL
11 septembre 1776.
Je ne séparerai point la grand'maman et le grand abbé, cette lettre sera également pour tous deux.
Je suis honteuse, chère grand'maman, et j'ai des remords des doutes où je me laisse quelquefois aller sur votre amitié ; j'en reçois trop de preuves; en douter serait être ingrate, et de tous les vices, c'est celui dont je suis le plus éloignée. Pour vous, grand abbé, ce n'est pas la même chose, je n'ai pas la même assurance, mais je vois avec plaisir que vous réparerez en l'absence les torts que vous avez eus en présence.
Votre lettre d'Orléans a eu tout l'effet que vous en pouviez attendre. J'ai eu la plus grande terreur des voleurs que l'on vous annonçait , que vous trouviez et que vous comptiez jusqu'au nombre de quatorze. Je ne m'attendais pas à les trouver sur la roue, je croyais les voir armés de fusils et de poignards. Enfin , vous voilà arrivée à bon port, je vous en félicite.
La grand'maman aime toujours sa petite-fille, elle l'assure que le grand-papa l'aime aussi ; que madame de Grammont a de la bonté pour elle; que M. de Castellane ne l'oublie point; tout cela me contente infiniment. Je suis très-fâchée et trèsinquiète de cette maudite colique de madame de Grammont. Je vous prie, mon cher abbé, de me donner de ses nouvelles. Je suis toujours fâchée de n'être point à Chanteloup, mais il y a des moments où j'en suis en colère. Pourquoi faut-il que quelques misérables années qui me restent à vivre, je les passe séparée de tout ce que j'aime ? A quoi servent les plaintes et les murmures? A augmenter le chagrin, bien loin de le soulager.
Je croyais madame de Grammont en possession de ce do-
maine, il est infâme qu'il soit à ce Langeac : tout va de mal en pis.
Je vous envoie un factum très-ennuyeux , à ce que je crois, et que vous ne lirez point, mais lisez cependant depuis la page 9 ou 10 jusqu'à la page 15 ou 16.
Voici une épigramme sur le gazon que M. d'Angivilliers a fait mettre dans la cour du Louvre :
Des favoris de la muse française D'Angivilliers rend le sort assuré, Devant leur porte il a fait moltre un pré Où désormais ils pourront paître à l'aise.
Je vous remercie, chère grand'maman, de nous renvoyer la petite sainte. J'aurai bien du plaisir à parler de vous avec elle, mais sa belle-fille m'a dit qu'elle irait à plusieurs campagnes pendant la fin de ce mois et la moitié de l'autre.
Les cerises sort fort bonnes mais point bottées.
En écrivant ceci, je croyais le Saint-Florentin mort, mes gens me disent qu'il ne l'est pas ; je ne sais plus ce qui en est ; vous me ferez plaisir de me le mander ; cela prouve qu'il tient une grande place dans le monde.
LETTRE DCXCIIl
DE MADAME DU DEFFAND A LA DLCMESSE DE CHOISEUL
Ce lundi, 16 septembre 177fi.
J'aurais voulu avoir vu la petite sainte, chère grand'maman, avant de vous écrire; mais je ne sais pas l'heure à laquelle elle arrivera, et il n'est pas vraisemblable que je puisse la voir aujourd'hui.
Le départ de l'ambassadeur de iNaples, qui est pour demain matin, ne me laisse pas la liberté de dilTérer; vous le garderez trois jours francs: il vous arrivera le mercredi, et il nous
reviendra le dimanche. Il vous apprendra tout ce que je ne saurais pas vous dire : ce que signifient les trente-cinq bataillons qu'on envoie en Bretagne, la place dans le conseil des dépèches donnée au prince de l'Europe que le grand-papa aime le mieux'. Je trouve que tout ceci ressemble à une énigme où il n'y a point de mot. Vous avez dû recevoir par M. d'Arras le factum de madame de Mirabeau. Je n'en ai lu que le produit net et les fragments des lettres; je l'ai jugé aussi lourd que long, et je me suis bien gardée de le lire.
On nous annonce les Mémoires de la vie de Voltaire, faits par lui-même, avec des commentaires. On m'a dit qu'il y parlait plusieurs fois du grand-papa. J'ai pris des mesures pour en avoir plusieurs exemplaires dès qu'ils paraîtraient; vous serez la première dans ma distribution. Je n'entends plus parler de lui; on veut me persuader que je suis mal avec lui, parce que, parlant de plusieurs femmes dans cet ouvrage, je n'y suis pas nommée. J'en suis fort aise pour plus d'une raison -. J'en ai mille et mille pour désirer d'être dans votre souvenir et par l'amour que je vous porte et par amour-propre.
J'ai relu ces jours-ci quelques-unes de vos anciennes lettres, et j'ai été frappée de l'étendue et des lumières de votre esprit. Je confierai un jour au grand abbé le dépôt de ces lettres; il en fera bien plus de cas, j'ensuis sûre, que de toutes ses médailles. Gomment se porte-t-il, ce grand, cet inconstant, cet indifférent
1. Le prince de Montbarrey, directeur de la guerre en 1776, ministre de la guerre la même année, conjointement avec M. de Saint-Germain, fut chargé seul de ce département l'année suivante jusqu'en 1780.
2, On lit dans la correspondance de Grimm : « Madame du Deffand , qui n'a jamais pu pardonner à l'auteur de ne l'avoir pas nommée une seule fois dans tout l'ouvrage, dit que M. de Voltaire n'a jamais rien écrit de plus mauvais; que c'est tout platement l'inventaire de ses vieilles nippes. Quelque rarement que ce malheur puisse arriver à madame du Deffand , il y a lieu de croire qu'elle restera seule de son avis. »
Quand on connaît madame du Dcflfand comme on est à même de la connaître par ses lettres, on ne partage point l'opinion de Grimm sur le ressentiment que le silence de Voltaire a pu lui faire éprouver.
abbé? Ne vous entretiendra-t-il point dans votre répugnance pour la ville? Vous lui rendez la campagne bien préférable; je penserais de même si j'étais à sa place. Je ne puis vous dire combien vous me faites sentir et combien vous augmentez le dégoût et la tristesse de mon état de sempiternelle.
Donnez-moi de vos nouvelles, de celles du grand-papa, de madame de Grammont, entretenez-les dans leurs bonnes dispositions pour moi, et rendez-vous caution de mes sentiments pour eux.
La petite sainte, à son arrivée, recevra un billet dans lequel je lui demande à souper pour demain. Vous ne douterez pas du sujet de notre conversation.
LETTRE DCXCIV
DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL A MADAME DU DE FF AND
Chanteloup, ce 21 septembre 1776.
Je vous assure, ma chère petite-fille, que vous êtes fort en faveur dans votre famille; vous en êtes l'enfant chéri : premièrement, parce que nous avons eu deux lettres de vous en huit jours, et deux lettres fort jolies; ensuite, parce que vous nous avez envoyé le Mémoire de madame de Mirabeau , qui est, comme vous dites, fort pesant et fort dégoûtant, mais dont nous étions fort curieux à cause des faits et des lettres de son mari qui y sont citées et qui sont, en eflet, fort étranges pour le style, l'orgueil et même l'orthographe. Le ridicule de ces lettres dégrade un peu la dignité de l'Ami des hommes, et les faits contenus dans le Mémoire dégoûtent un peu d'un tel ami.
Le grand-papa n'avait point entendu parler des Mémoires de la vie de Voltaire; il vous remercie d'avoir pensé à lui en procurer un exemplaire dès qu'ils paraîtront. Et sa curiosité sur cet ouvrage n'est point fondée sur l'intérêt de ce que l'auteur peut dire de lui. Le grand-papa aimerait mieux être A la
place de ceux dont il ne parle pas : vous êtes du nombre. On ne choisit pas ordinairement la dernière place, et vous voyez que le grand-papa ambitionnerait toujours la vôtre.
J'ai peur que vous n'ayez pas encore la petite sainte; elle m'a écrit d'Orléans qu'elle y était arrêtée par un accident. Je n'ai point eu de ses nouvelles depuis, et j'en suis inquiète.
L'ambassadeur a été fort parlant ici ; il a conté beaucoup d'histoires, de jolies histoires, et les a bien contées,. J'aime les histoires, elles me dispensent de penser et de parler. Il m'a été commode par là et il m'a divertie. L'abbé assure qu'il a été aussi assez content de son voyage; tant mieux. Le grand-papa et moi lui avons cependant peu fait les honneurs de Chanteloup, moi au dehors parce qu'il fait froid et que je ne suis pas sortie, le grand-papa au dedans parce qu'il n'a pas pu se mettre à table à cause d'une grosse fluxion qui lui a fait une grosse joue semblable aux deux de la princesse boursouflée, et qui l'a obligé à se tenir au coin du feu , la tête emmaillottée d'un béguin sous lequel je trouvais qu'il vous ressemblait. Au béguin et à la grosse joue près, il n'y a eu aucun changement dans sa personne, il n'en était ni moins gai ni moins bien portant. Je parle au passé parce que la fluxion est fort diminuée aujourd'hui, qu'il sera purgé demain, et que je compte qu'il ne sera plus question de tout cela après-demain.
Madame de Grammont a été débarrassée à la fois de sa colique et de son Langeac. Elle vous remercie de l'intérêt que vous avez pris à ces deux accidents ; elle est fort occupée de vous, me demande à tout moment de vos nouvelles, et m'a peutêtre répété dix fois aujourd'hui de vous parler d'elle. L'afiaire de ses domaines s'est terminée très-simplement; on les a ôtés tout simplement à M. de Langeac et on a rendu tout simplement à madame de Grammont sa survivance. Ainsi l'injustice est réparée; mais le scandale n'est point eflacé; car il restera toujours vrai que le don avait été fait au bâtard de M. de Saint-Florentin. Mais, en fait de scandale, je m'embarrasse fort
peu de ceux que je ne donne pas. Ainsi ces messieurs se tireront de celui-là ou ne s'en tireront pas, tout comme ils voudront. A propos, où aviez-vous pris que M. de La Vrillière était mort ou mourant? Je le crois plus brillant et plus estimable que jamais.
Je laisse à l'abbé le soin de vider ses querelles avec vous. Tout ce que je puis vous en dire, c'est que sa santé me paraît réellement beaucoup meilleure. Il m'a dit qu'il vous écrirait; il assure qu'il a avec vous, depuis son retour, des procédés capables d'elï'acer tous les torts qu'il n'a point eus et tous ceux qu'il pourrait avoir. Je ne vous fais point les compliments de l'archevêque parce qu'il est à Tours aujourd'hui, mais bien ceux de son frère, qui est ici, et que je suis charmée qu'il y soit; et j'embrasse ma chère petite-fille parce qu'il n'y a plus sur mon papier que la place d'un baiser.
LETTRE DCXCXV
DE MADAME DU D E F F A N D A LA DICHESSE DE CH 01 SEUL
Ce dimanche, 13 octobre \1~G.
C'est bien de la bonté à vous, chère grand'maman, de désirer de mes lettres. La vie que je mène est si ennuyeuse que, comme disait une petite madame d'O, Vennuyeux résultait de Vcmiui; elle voulait dire qu'il engourdissait l'âme, et que tout s'en ressentait; je l'éprouve, et excepté le sentiment que j'ai pour vous, tout en moi est une mort prématurée.
Il n'y a plus personne ici, Fontainebleau, Sainte-Assise, les campagnes particulières enlèvent tout le monde. Les Beauvau partent mercredi, je leur ai dit ce dont vous m'aviez chargée pour eux ; vous devinez bien leurs réponses : des remerciements, de la reconnaissance , etc.
La petite sainte est partie vendredi; elle est chez les Nantouillet; elle y restera jusqu'à la Saint -Martin. Les dames de
DE xMADAME DU DEFFÂND. 249
Boufïlers partiront vendredi pour jusqu'au mois de février; enfin, c'est une désertion. J'avais ici un neveu et une nièce d'Avignon, de bonnes gens et qui étaient une petite ressource; eh bien, ils partent demain! Encore si j'aimais les spectacles, et s'il y avait des livres amusants; mais point du tout, les spectacles sont une fatigue et rien de plus; les livres nouveaux sont détestables. Enfin , il n'y a qu'à Ghanteloup où on puisse être heureux. Ghanteloup me fait trouver la vieillesse insupportable; c'est une chaîne qui me retient dans mon tonneau. INulle autre raison ne pourrait m'empècher de voler auprès de vous, auprès du grand-papa, auprès de madame deOrammont, du grand abbé, de M. de Gastellane! Ah! que je serais bien là! il y a encore cinquante -deux jours à passer sans vous voir; je pourrais vous dire combien de minutes ; je passe mes jours et mes nuits à les calculer.
Nous rendrez-vous bientôt M. d'Ârras? Je savais bien que vous seriez extrêmement contente de votre archevêque : c'est le meilleur et le plus honorable homme du monde.
On attend tous les jours de grandes nouvelles de l'Amérique. Je viens d'en recevoir d'Angleterre du 7 qui n'apprennent rien; il y a apparence qu'il n'y aura pas de grands événements, c'est-à-dire rien de décisif, c'est tant mieux, à ce que je crois.
M. de Clugny est toujours très-mal; on n'en désespère pas absolument, mais chacun lui nomme un successeur. Le Maurepas y sera bien embarrassé. Peu m'importe qui ce sera. Revenez, chère grand'maman! Voilà ce qui m'occupe, voilà ce que je désire, voilà tout ce qu'il me faut, et voilà tout ce que je vous dirai aujourd'hui. Mais je vous écrirai bientôt : je ne veux plus être plus de huit jours sans vous demander de vos nouvelles, et sans en recevoir. Dites-le à l'abbé, pour qu'il s'arrange à m'écrire toutes les fois que vous n'en pourrez pas prendre la peine.
LETTRE DCXCVI
DE MADAMK D L' I) K F F A N I) A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce mercredi, 23 octobre n~6, à 6 lieures du matin.
Votre lettre est charmante, chère grand' maman; un volume ne suflliait pas pour vous exprimer toute ma reconnaissance et toute ma tendresse; mais voulant que ma lettre vous soit rendue demain, il faut que j'abrège.
Vous apprendrez de toute part le nouveau contrôleur et son associé *; le public paraît content du choix; les effets royaux ont monté sur-le-champ très-considérablement; les rescriptions, qui lundi matin perdaient dix-sept par cent, ne perdaient hier que dix; tous les autres effets dans la même proportion. Je suis très-contente de cette marque de confiance, et je ne doute nullement que M. jSecker ne réponde à la bonne opinion que le public paraît avoir de lui. Il ne sera pas content qu'il ne sache que vous, le grand-papa et madame de Grammont appiouvez ce qui vient d'être fait. Je voudrais être chargée de le lui dire.
Il faut que ce billet parte, pour que vous puissiez le recevoir demain; l'heure de la poste me presse; je vous embrasse, chère grand'maman, de tout mon cœur. Je dis tous les soirs : Voilà un jour de passé, et c'est ainsi que le désir de vous revoir me cache le terme dont je m'approche.