MM. Taboureau et Necker
DE MADAME DU DEFFAND. 2St
LETTRE DCXCVII
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce samedi, 26 octobre 1770.
M. Necker et le contrôleur général ont été nommés le lundi 21 à 9 heures du soir, je ne l'ai appris que mardi après dîner. Je vous ai écrit, chère grand'maman, le mercredi 23 à 6 heures du matin ; vos reproches sont datés du 2/i. Voyez si j'ai pu les mériter, et s'il était possible que vous eussiez appris par moi ce jour-là cette nouvelle.
Depuis, je n'ai vu les Necker que des moments. Je soupe ce soir chez eux ; le mari n'y sera pas, il est parti pour Fontainebleau. Je ne suis pas au fait encore d'aucun détail, j'ajouterai à cette lettre demain matin ce que j'apprendrai ce soir. Je ne me porte pas bien aujourd'hui , j'ai passé une nuit détestable.
Je suis sans doute bien aise du choix de M. Necker, j'ai fort bonne opinion de sa capacité et de sa probité, mais je le verrai beaucoup moins; de plus, je ne suis pas sans inquiétude sur ses succès.
Je vous quitte, chère grand'maman, il est 6 heures du soir et je ne suis pas encore levée.
Dimanche, à 6 heures du matin.
Vous voyez, chère grand'maman, que je m'éveille de bonne heure; mais si j'avais eu un secrétaire à 4 heures, j'aurais pu commencer cette lettre. Je soupai hier chez madame Necker, je lui fis beaucoup de questions. Voici ce que j'ai appris : M. Necker n'a point d'appointements, sa place est une nouvelle création où il n'y avait point par conséquent d'appointements attribués. Si on lui en avait proposé, il ne les aurait pas acceptés. Son district sera : la recette, la dépense et le
trésor royal; il aura un travail avec le roi; les premiers seront sans doute en présence de M. de Maurepas ; il ne signera rien, ce sera le roi qui seul signera. Selon ce que j'ai compris, il n'aura point d'affaires à traiter avec le contrôleur général. Voilà tout ce que j'ai compris, et voilà comme je sais rendre compte; il est vrai que je suis un peu plus bête qu'à l'ordinaire et que mes insomnies m'ôtent la mémoire et la faculté de m'exprimer.
J'écrirai ces jours -ci à l'abbé; pour aujourd'hui cela ne m'est pas possible. Je pourrais dire comme mademoiselle Le Maure : Je suis comme un cheval mort.
Je suis inquiète de votre santé, chère grand'maman, votre style cependant devrait me rassurer: vous êtes bien vivante, bien portante, bien parlante et moi seulement bien aimante.
J'aime ma grand'maman, j'aime mon grand-papa; madame de (jrammont me permet-elle de l'aimer aussi? Qu'elle sache qu'il lui serait difficile de m'en empêcher. Pour l'abbé, je ne lui en demande pas la permission.
Il y a encore trente-huit jours d'aujourd'hui au 3 décembre, j'espère que d'ici à ce temps- là il n'y aura pas de changement.
M. de Maurepas a la goutte; elle s'était placée sur une épaule, on l'a fait descendre au pied.
LETTRE DCXCVIII
DE MADAME I) L" DE F FAN D A LA DLT.HESSE DE CH OISE IL
Ce mardi , 29 octobre 17^6.
Vous vous moquez donc de votre petile-fdle, chère grand'maman, et vous croyez que l'amour lui tourne la tète.
Vous croyez que je suis devenue financière comme le Titien (je crois que c'est lui) était devenu peintre. J'estime M. Necker, il me semble qu'il a beaucoup d'esprit, beaucoup
de probité, qu'il a beaucoup étudié les objets auxquels il va être employé, et qu'on peut attendre plus de lui que de M. Turgot.
A l'égard de mes connaissances sur les effets royaux, c'est que j'en ai pour des sommes peu considérables, à la vérité, mais qui me font cependant faire attention, en lisant la gazette, à leur augmentation ou diminution. Voilà d'où je tiens toute ma science.
Je suis un trop pauvre génie pour en pouvoir acquérir d'aucun genre; vous serez bientôt en état de juger par vousmême que je suis toujours aussi bornée que vous l'avez vu. Hélas! on ne peut pas être plus persuadée que je ne le suis de ^ mon imbécillité. Je n'ai que du sentiment, il est fort inutile en fait de finances. Je souhaite des succès à M. Necker par amitié pour lui et pour le bien public. On paraît prévenu en sa faveur dans le moment présent, cela durera-t-il? J'en doute. S'il travaillait sous une certaine autorité, je n'en douterais pas, mais tout dans ce moment-ci a la fragilité du verre sans en avoir l'éclat.
M. de Guignes vous rendra compte de tout ce qui se dit. Je suis moins au fait que personne, et puis il n'y a plus personne ici. Fontainebleau, Sainte- Assise et le beau temps enlèvent tout le monde de Paris. Il n'y a plus que trente-cinq jours d'ici à votre retour, c'est encore beaucoup trop. Mon Dieu, que je serai aise de vous revoir! Vous me trouverez plus vieille et plus ennuyeuse que vous ne m'avez laissée; mais je ne suis pas devenue plus ridicule , et je ne suis ni financière ni politique.
2o4 CORRESPONDAxNCE
LETTRE DCXCIX
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISF.UL
Ce lundi , 4 novembre 1T76, à 6 heures du matin.
Vous avez toute raison, l'amour ou le néant, il n'y a pas de milieu; j'entends, à la manière de l'Écriture, par le néant, le chaos; et l'amour, par l'esprit qui planait sur les eaux; il débrouilla, il arrangea, il fixa, il mit tout à sa place. Venez donc, cher amour de grand' maman , planer sur le chaos de votre petite-fille, j'en ai un vrai besoin; je suis trop ennuyée de toutes les espèces qui m'environnent et qui s'imaginent vivre, tandis qu'elles ne font que végéter. Voilà un texte dont M. du Bucq tirerail un grand parti ; que de sophismes, de paradoxes il nous débiterait!... Pour moi, je sens que, si je voulais continuer et aller plus en avant, je m'embrouillerais dans des galimatias où on n'entendrait plus rien.
Vous serez bien étonnée quand je vous dirai ce que je pense sur le nouvel état de 31. Necker. Ce sera quand je vous verrai (s'il en est temps encore); ce doute doit commencer à vous l'apprendre.
Je n'ai point pris de travers ce que vous m'avez écrit; j'ai seulement été fâchée de n'avoir pas été la première à vous mander la nouvelle. Je n'ai la tête tournée pour personne au monde, et si vous n'existiez pas, elle deviendrait fixe comme une statue.
Les nouvelles que je reçus hier d'Angleterre me font un peu peur; on y parle de guerre; les effets baissent beaucoup, mais tout cela ne me fâche pas autant que la visite que va vous faire M. Routin'. Il vous porte, dit -on, des dessins de jar-
1. Grand amateur de jardins, et propriétaire à Paris de celui qu'on a appelé depuis Tivoli , et sur lequel un nouveau quartier s'est bâti.
DE M AD A:\IE du DEFFAND. 2S5
dins dont un des inconvénients qui me sera le plus sensible sera, à ce qu'on prétend, de retarder votre retour. Ah ! j'avoue que je haïrai bien M. Boutin, si ce fait est vrai.
Vous voyez bien qu'il faut que je vous quitte pour dormir, si je puis. Je ne vous parle point de la tragédie de Ghamfort , c'est à ceux qui sont à Fontainebleau à écrire ce qui s'y passe.