‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 69 sur 131 · LETTRE DCC · texte numérisé non relu

LETTRE DCC

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL

Ce dimanche , 10 novembre 17"6.

M. le vicomte.de Noailles vient de me mander qu'il partira demain pour Chanteloup. Je ne saurais passer une occasion de vous faire souvenir de moi, chère grand'maman, et quoique je n'aie rien qui puisse rendre cette lettre intéressante, je me flatte que vous la recevrez avec plaisir. Voilà le temps qui s'approche où je jouirai de vous. Je crains que M. Boutin n'ait apporté quelque changement à vos projets ; rassurez-moi, chère grand'maman. Votre retour est ma pensée dominante, et s'il était en mon pouvoir, je retrancherais de ma vie tous les jours que je suis condamnée à passer sans vous voir.

D'où vient l'abbé ne m'écrit-il plus? Sont-ce ses vapeurs qui en sont cause? — D'où vient madame la duchesse de Grammont n'à-t-elle pas la bonté de continuer à m'envoyer le journal anglais? Cette marque d'attention de sa part m'était infiniment agréable, elle m'assurait de son souvenir, et puis ce journal est amusant. Est-ce la faute de l'abbé? M'a-t-il oubliée, comme il a déjà fait?

x\vez-vous la Bibliotltdque des ro)uans? J'en suis extrêmement dégoûtée, les trois dernières feuilles m'ont paru trèsennuyeuses, l'auteur se jjanadc ou pavane (je ne sais lequel des deux) à faire un étalage d'érudition très-fastidieuse. 11 y

a bien des sots dans le monde, chère grand'maman , et je renfiarque que c'est la vanité qui décèle leur sottise.

On m'a dit hier que madame de Grammont avait diiïéré son retour de quelques jours, qu'elle n'arriverait que le 20. Ce sera un mercredi, dont le lendemain sera un jeudi. Ce jeudi ne sera-t-il de rien pour elle ? J'en serais bien fâchée. Je voudrais qu'elle me fît savoir ce qui en sera, pour m'assurer d'avoir chez moi les personnes que je croirais lui être agréables. M. et madame de Beauvau seront alors de retour.

Vous apprendrez des nouvelles, s'il y en a , par M. le vicomte de Noailles. Pour moi , chère grand'maman, je ne sais rien.

J'ai été sur le point de vous demander des nouvelles de l'évêque d'Arras; je le vis avant-hier, mais il y avait plus de trois semaines que je n'en avais entendu parler; il prétend avoir été plus de quinze jours à Fontainebleau. Votre archevêque a plus de suite, et je suis persuadée que vous ne le troqueriez pas actuellement contre qui que ce soit.

Ce lundi, 11.

Hier je fus interrompue : je reprends ce matin ; il faut que cette lettre soit portée au vicomte de Noailles avant midi. Je n'appris rien hier au soir; je soupai avec dix ou douze personnes par préférence au tête-à-tête de ma compagne : je crus avoir mal fait; on n'aurait pu tirer d'elle, dans tous les alambics possibles, la plus petite fiole de bon sens , et je suis persuadée qu'il n'y en avait pas davantage dans la lune qu'elle put revendiquer. Mais je prends patience , je n'ai plus que trois semaines à souiïrir. Dites, chère grand'maman , serezvous réellement bien aise de me revoir? Ce grand-papa m'embrassera-t-il de bon cœur? Croyez-vous tout de bon qu'il aime un peu la petite-fille ; et madame de (irammont, comment rne traitera-t-elle ? Sera-ce avec la même indulgence? Quel sera le jour (ju'elle voudra bien passer la soirée chez moi? Et

ce grand abbé, prépare-t-il toutes les mauvaises raisons qu'il me donnera pour servir d'excuse à son oubli, ou du moins à sa paresse?

Bonjour et bonsoir, chère grand'maman ; je vais tâcher de dormir.

LETTRE DCCI

DE MADAME D L' DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce 16 novembre ll'Q.

Vous êtes charmante, chère grand'maman, vous confirmez mes espérances. Je ne vous attendais pas plus tôt que le 3 de décembre; vous faites encore mieux, vous me laissez entrevoir que ce pourrait être un peu plus tôt. Le ciel en soit béni ! Mais madame de Grammont manque tout net à ses engagements: elle me promet des jeudis; comme il n'y en aura qu'un entre son arrivée et votre retour, ce sera apparemment la semaine des trois jeudis qu'elle me destine. Mais pourquoi faut-il se fixer aux jeudis? Il n'y a point de jour dans la semaine qui ne puisse le devenir, c'est-à-dire où elle ne me trouve empressée h la recevoir et à passer des soirées avec elle. Je vois avec grand plaisir la fin de mes ennuis, j'en respire plus librement.

Je suis contente de l'abbé. Enfin tout va bien, et je suis dans la meilleure disposition du monde pour goûter beaucoup de plaisir. 11 n'y a que les alarmes que nous donnent ces bruits de guerre qui troublent mon bonheur; j'en suis fâchée par rapport à M. Necker, mais il se retirera s'il n'est pas en son pouvoir de faire de bonne besogne ; il se retrouvera comme il était auparavant, et il ne sera pas tombé de bien haut. Il ne tire aucune conjecture de ce que dit l'ambassadeur d'Angleterre, ni des arrangements qu'il fait dans sa maison , ni de ce que son beau -frère vient d'être secrétaire d'ambassade; tout

cela peut n'être que des semblants , mais ce qui pourrait faire douter que ces bruits soient mal fondés, c'est la situation des deux nations, dont les finances sont également en mauvais état; enfin, quoi qu'il en soit, je n'en aurai pas moins de joie de votre retour. Réellement, chère grand'maman, j'en suis ravie.

Vous savez l'histoire des courses, elles commencent à être ennuyeuses. Tout le monde arrive de toute part; la petite sainte est cependant encore à Petit-Boui-g, mais elle ne tardera pas à revenir. Vous devriez bien amener M. de Castellane, il tiendrait bien sa place dans les petits comités des vendredis et samedis.

Savez-vous, chère grand'maman , que si en effet vous êtes ici le 3 , je vous reverrai dans dix-huit jours? Dieu le veuille ! Dieu le veuille !

LETTRE DCCII

1)K MADAME DU DEFI- AND A M. CRAUFURT

Ce 20 novembre l'IU.

' Rien n'est plus comique que les dates de votre lettre; mais mon petit Craufurt ne ressemble à personne ; on ne peut avec lui compter sur rien; quand on le croit tenir, il est bien loin; et quand on le croit perdu, on le retrouve sous la main. Je ne sais donc pas ce que je dois attendre de l'espérance qu'il me donne d'être ici dans trois semaines. Est-ce tout de bon que vous avez formé ce projet? Vous ne pouviez mieux perdre votre temps; vous vous trouveriez avec votre bon ami, M. Fox; je serais rassurée sur la crainte de votre ennui; j'ai été cl)armée (le le revoir ; je fis répéter quatre ou cinq fois son nom quand on me l'annonça, ne pouvant me persuader que ce fût lui; je le croyais en plein Parlement à la tête des Américains; M. de Heauvau entra chez moi un moment après qu'il y fut arrivé; je

DE MADAME DU DEFFAND. »o9

lui demandai s'il le connaissait, il me dit que non. « Eh bien! devinez qui c'est? C'est l'homme du monde, lui dis-je, qui a le plus d'esprit et qui a fait le plus de folies. — Serait-ce M. Fox? — Eh ! oui, lui-même. » Je souperai ce soir avec lui chez les Necker, avec votre ambassadeur et ambassadrice; demain, il soupera chez moi avec mesdames de Luxembourg , de Cambis et Boisgelin , et le chevalier de Boufflers.

I Depuis plus de deux mois, madame de RoncheroUes ne sort point; son mari a été malade, elle ne le quitte point. Cependant, si vous venez ici, je compte que nous ferons de petits soupers ensemble. Je remets à ce temps à causer avec vous. Si vous ne devez point venir, si vous ne devez point me répondre, ce serait une folie à moi de bavarder aujourd'hui avec vous. Je vous attends le mois prochain; venez ou m'écrivez pourquoi vous ne viendrez pas. Si dans quatre ou cinq semaines d'ici je n'ai point de vos nouvelles, adieu pour jamais.

Est-il vrai que monsieur votre frère ait gagné 600,000 livres ? 11 y a deux ou trois mois qu'on me dit cette nouvelle.

Mademoiselle Sanadon est très-sensible à votre souvenir, et me charge de vous dire mille choses.

LETTRE DCCIII

DE MADAJIE DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce 19 avril 1777.

(juand vos lettres, chère grand'maman, ne contiendraient que ces cinq mots : J'aimerai toujours ma petite- fille ^ c'est tout ce que je pourrais lire de plus charmant, déplus agi-éable, de plus satisfaisant. Si vous y ajoutez : Le grand-papa ne vous oubliera Jamais, que puis-je désirer de plus? C'est à moi à tâcher de remplir mes lettres de ce qui pourrait vous les rendre supportables, ce n'est pas chose aisée; la parfaite indifférence que j'ai pour tout ce que je fais, ce que je dis et ce que

j'entends, doit nécessairement rendre mes récits bien froids et bien fastidieux. Cela dit, je vais pourtant vous raconter mon souper d'hier. Mesdames de Grammont, de Beauvau, de Luxembourg, de Lauzun, de Cambis; MM. de Stainville, de Beauvau, de Saint-Priest, de Saint-Lambert, de Naples, de Broglie et le grand abbé, que je garde pour le dernier; premièrement, parce qu'il arriva en effet le dernier; il ne se mit point à table, ayant eu l'attention de dîner à six heures. Ah ! ma grand'rnaman ! je me repens du bien que j'ai dit de lui , j'en suis trèsmécontente, il ne m'aime plus. S'il ne m'oubliait que pour vous, je ne m'en plaindrais pas ; mais quand vous êtes à Chanteloup, que pourrait-il faire de mieux que de me venir parler de vous? Comme, malgré ma colère, je ne puis m'empècher de convenir qu'il y pense toujours, il faut qu'il ait une vraie antipathie pour moi pour ne me pas venir chercher, saciiant trèsbien qu'il ne peut voir personne qui vous aime plus tendrement. 3Iais laissons là cet abbé, et disons un mot du chevalier de Beauteville : vous devez être bien aise de l'avoir; (|uand vous en aurez pris votre suffisance, renvoyez-le-moi, je lui promets de bons œufs frais.

L'empereur* arriva hier entre cinq et six heures, il descendit chez M. de Mercy; mais c'est au grand abbé à vous mander tout cela, et c'est à moi à ne vous parler que de bagatelles. Je lui laisse le soin de vous mander des nouvelles de la petite sainte et de sa belle-fille ; elle n'est point parfaitement guérie, je compte la voir demain. •

Vous a-t-on envoyé la Vie de M. Hume? N'ètes-vous pas contente de sa simplicité, de son courage à envisager sa mort, de sa douceur, de sa gaieté ? J'aurais fait bien plus de cas de lui si j'avais su comme il savait mourir.

J'ai lu ces jours-ci les comédies de madame de (icnlis, infiniment longues, ennuyeuses et communes, mais où il y a un

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