h.-opli
trait qui m'a fait plaisir : un des personnages dit qu'il veut se retirer à la campagne pour y chercher du calme et pour en jouir, on lui répond : « On ne l'y trouve point, il faut l'y apporter. » Vous l'y trouverez, vous, chère grand'maman, mais c'est avec votre Teinturier, à qui je baise les mains ainsi que les vôtres.
LETTRE DCCIV
DE MADAME li U DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce dimanche, 27 avril 17T7.
L'abbé vous a raconté sans doute le malheur qu'il a eu de manquer l'empereur. J'ai bien du regret que vous ne soyez pas ici et que vous ne puissiez pas juger par vous-même de l'excellence de ce prince; c'est le modèle de la noble simplicité. Jusqu'à présent, la critique ne peut mordre sur aucune de ses actions. Je n'ai plus la chaleur qu'il faudrait avoir pour vous raconter tous les détails et vous les rendre intéressants. Pourquoi ai -je une grand'maman qui par choix se fait ermite? îs'est-on criminel que par le mal qu'on fait ? Pourquoi ne serait-ce pas un crime de se refuser au bien qu'on pourrait faire? Croyez-vous que votre exemple, vos propos, ne produiraient pas les meilleurs effets? Pourquoi enterrer tant de vertus dans un coin de la Touraine ? Pourquoi ne pas venir ici passer le temps de l'absence du grand-papa? La considération de la petite sainte devrait vous y engager. Je n'ose parler de moi; mais vous devez sentir combien vous me rendriez heureuse. Ne croyez pas que je me flatte de vous persuader; mais je me soulage en vous disant tout ce que je pense, quoique j'en sente toute l'inutilité.
Je voudrais du moins voir le grand -papa dans les vireroustes qu'il fera à Paris. Je serais charmée de causer quel-
ques moments avec lui ; je puis encore dire quelques paroles, mais je n'ai plus la possibilité d'écrire.
Tenez toujours le bâton haut avec l'abbé, exigez qu'il me vienne dire de vos nouvelles tous les jours, si cela est possible, et que j'aie du moins, ne pouvant vous voir, le plaisir de lui parler de vous.
Vous avez vu M. du Bucq, je vous en félicite; quoique trèsindignée de sa sublimité, j'ai la témérité de regretter sa conversation; elle me tirait quelquefois de mon néant; je voudrais qu'il m'écrivît et que je pusse juger s'il me serait de toute impossibilité de lui répondre. C'est une espèce de cartel que cette demande. Je prévois bien s'il l'accepte que je serai tuée à terre. Eh bien! pourrait-on mourir d'une plus belle mort?
LETTRE DCCV
DE MADAME DU DEFFAXD A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce lundi , 5 mai 1777.
Votre lettre, chère grand'maman, a fait tout l'effet que vous en devez attendre; un plaisir extrême à la maréchale, et pour moi, vous ne pouvez douter qu'elle ne m'ait charmée.
Vous jugez de l'empereur parfaitement bien. On ne sait point encore quel jour sera son départ, les uns disent le 25, d'autres le 22. Vraisemblablement il ne partira pas avant la Pentecôte ; d'ici à ce temps-là, il aura apparemment vu tout ce qu'il prétendait voir; sa curiosité est celle d'un fondateur d'empire. Jusqu'à présent, il ne paraît pas songer à établir des académies, il s'est contenté d'en voir les emplacements et les académiciens en peinture. 11 n'a point encore visité nos manufactures.
C'est aujourd'hui le grand spectacle de Versailles; mais laissons l'empereur, et parlons de la petite sainte. L'abbé vous en mande exactement des nouvelles; il vous aura dit la repu-
gnance qu'elle a eue pour le nouveau médecin; il vous rendra compte de ses succès. Je la vis hier, elle est bien intéressante et bien digne qu'on l'aime. Je sais de ses nouvelles tous les matins; elle a assez bien dormi cette nuit. Je n'aurais jamais cru, chère grand' maman, qu'aucune circonstance eût pu m'empêcher de désirer de vous revoir, et cependant celle qui vous ramènerait ici produit cet effet.
Dans quel péril me suis-je engagée en provoquant M. du Bucq? Serait-ce une lâcheté de reculer au moment du combat? J'en suis bien tentée; s'il me permettait de prendre un second, je vous choisirais, je vous appellerais à mon secours, et je ne craindrais plus ni lui ni personne au monde; consentez-y, et faites-l'y consentir aussi. J'attends votre réponse, elle me déterminera à fuir ou me donnera du temps du moins pour préparer mes armes.
Je me fais un grand plaisir de l'assurance que vous me donnez que je verrai le grand-papa. L'abbé vous aura mandé la nouvelle des Bellegarde et l'intérêt que la reine prend à cette affaire; il est excellent pour les détails, et moi je n'y entends rien. Je ne sais qu'aimer ma grand'maman et le lui dire.
Enfin, je viens de faire une sotte petite lettre pour M. du Bucq, trouvez bon que je la mette sous votre enveloppe.
LEITRE DCCVl
UE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 13 mai m^.
Vos lettres seraient capables de tourner la tète à qui serait assez insensé pour se laisser aller à l'émulation. Je n'ai jamais rien lu d'aussi bien écrit que toutes vos lettres et surtout la dernière. J'aurais un grand désir que l'eûipereur * pût la lire.
i. Joseph II, alors à Paris. Nous ne retrouvons pas malheureusement cette lettre de la duchesse de Choiseul dont parle madame du Delïand.
11 y trouverait les louanges dont il est digne et qui le flatteraient beaucoup, quelque exempt de vanité qu'il puisse être.
Je l'ai vu hier, cet empereur, et je le dois au hasard. Je le trouvai chez M. Necker; il avait été le chercher trois fois sans le rencontrer. Enfin, hier, il y fut au sortir de la comédie; il causa avec lui pendant deux heures. Il se fit présenter ensuite à madame Necker, où il rencontra plusieurs personnes entre lesquelles était notre bon ami M. Schouwaloff, qui, sachant que je devais venir souper, avait grand'peur que je n'arrivasse qu'après le départ. J'arrivai à neuf heures et demie. M. Necker vint me prendre dans l'antichambre. Quand j'entrai, l'empereur s'approcha de moi et dit à M. Necker de me le présenter. On me plaça dans mon fauteuil accoutumé. L'empereur, voulant me dire quelque chose et ne sachant quoi, me dit : « Vous faites des nœuds. — Je ne puis faire autre chose. — Cela n'empêche pas de penser. — Non, et surtout aujourd'hui que vous donnez tant à penser. » 11 parle beaucoup et fort bien. 11 dit qu'il était ici voyageur et courtisan, que le temps de son séjour était bien court pour tout ce qu'il voulait voir et connaître. Il avait été avant-hier chez madame d'Enville, où il avait vu M. Turgot. Il y était resté deux heures. C'est, certainement, un souverain fort singulier par son extrême simplicité. Il s'exprime fort bien, il a le mot propre. Je ne doute nullement que vous ne le voyiez; il passera et repassera tout près de Chanteloup. Je serai bien curieuse d'apprendre le jugement que vous en aurez porté. C'est à vous qu'il est permis de juger et de peindre, et c'est à moi qu'il convient de se taire. Je deviens tous les jours plus inepte et plus sotte; j'en sais bien la raison, c'est que je ne vous vois pas.
L'àme est un feu qu'il faut nourrir Et qui s'étoint s'il no s'augmente.
Je vis iiier la petite sainte; je la trouvai très-contente, et,
DE MADAME DU DEFFAND. 26o
ce matin, elle l'était encore plus, parce que sa nuit et celle de sa belle-fille avaient été très-bonnes. Je trouvai chez elle le grand abbé. Vous me l'enlevez, cela est très-juste; mais j'aurais voulu que vous me l'eussiez laissé trois jours de plus et qu'il eût soupe vendredi chez moi avec le grand-papa, qu'on méfait espérer.
Vous savez que madame de Grammont est actuellement à Saint-Cloud. La maréchale ira mercredi et y restera jusqu'à lundi après souper.
Vous êtes heureuse, vous ne connaissez point l'ennui : vous vous êtes à vous-même la meilleure compagnie ; votre esprit est pour vous un trésor inépuisable. Vous y trouvez toutes les richesses et les ressources imaginables. Le mien est, tout au contraire, un désert aride, couvert de sable, exposé à tous les vents. Mais n'en parlons pas. Si vous m'aimez, malgré le ciel, la terre et toute la nature, je serai heureuse.
P. S. Je viens de voir l'abbé, qui m'apprend que son départ est retardé jusqu'au lendemain des fêtes. Je comptais qu'il vous porterait cette lettre. Je la fais mettre à la poste.
LETTRE DCCVII
DE MADAME DU DEFFAND A M. CRAL'FURT
Ce 13 mai 177".
C'en est fait, l'amour l'emporte sur la fierté ; malgré votre oubli, vos mauvais procédés , je vous aime toujours, je sens qu'il m'est nécessaire d'être bien avec vous et que je serai heureuse si je puis vous voir encore une fois. Si vous n'avez point de fortes raisons qui s'y opposent, venez, mon cher petit Craufurt, me rendre une visite; vraisemblablement ce sera la dernière; donnez-moi le plaisir de me trouver avec quelqu'un que j'aime; je suis environnée, abîmée, comblée