G CORRESPONDANCE
d'indifférence, venez, venez nie tirer de ce triste état; je crois que je serai avec vous d'une extrême douceur, que je vous trouverai aussi malade que vous prétendez l'être: vous me persuaderez tout ce qu'il vous plaira me faire croire. Je ne vous cache point que vous me trouverez un peu bête, mais qu'estce que cela fait? je vois de grands esprits, vous vous passerez bien que je sois du nombre.
Nous avons ici M. Gibbon, qui y restera trois ou quatre mois. Je suis persuadée qu'il vous plaît ; j'en juge par moimême, je le trouve de la meilleure conversation ; il n'est arrivé qu'avant-hier; j'ai déjà soupe deux fois avec lui, j'y souperai encore demain et après-demain. Tout le monde se disperse, je passe presque toutes les soirées chez moi , et dans peu de jours je serai forcée à y rester toujours. Voyez, mon cher petit Craufurt, de quelle ressource vous me seriez. Rendez-vous à mes instances, madame de Roncherolles y joint les siennes, hâtezvous de vous décider, et que je reçoive promptement une réponse, laquelle sera : J'irai vous trourcr dans le mois de juin.
LETTRE DCCVIII
D K MAD.VMi: DU DEFIAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce vendredi, 2* mai 1777.
J'ai attendu bien longtemps votre réponse, chère grand'maman. Parmi les défauts innombrables que vous me connaissez, ignorez-vous que la défiance est le plus grand de tous? je passe de la plus légère inquiétude à croire tout d'un coup tout perdu. Pourquoi ne m'avez-vous pas fait à votre ressemblance? Peut-être serais-je heureuse, car je me persuade que vous le serez en tout temps, en tous lieux, à tout âge. ^ous prenez tout ce que je vous dis pour des louanges, cela me gène beaucoup. J'aime à vous parler de vous, pourquoi m'inlerdire
ce plaisir, et c'est ce que vous faites en écrivant à l'abbé que vous ne savez que répondre aux louanges que je vous donne, cela me fâche. Si je vous loue avec discernement, il faut répondre avec simplicité; si vous croyez que c'est mon cœur seul qui me fait penser et écrire, cela ne doit pas vous rendre muette. Enfin, n'en parlons plus. Je veux vous entretenir d'autre chose, c'est de l'idée que j'ai du bonheur ; je crois qu'il n'y a que vous et le grand-papa qui en jouissiez parfaitement. J'ai employé l'insomnie de cette nuit à rélléchir sur cela. Je ne dirais pas d'aussi belles choses que M. du Bucq, mais elles seraient peut-être plus intelligibles. Ce sujet me fournirait de quoi remplir bien des pages. Vous avez bien mieux à faire que de m'entendre parler de votre bonheur, vous avez à en jouir.
Il faut répondre à votre question : je ne fis point de nœuds devant l'empereur; j'ignore les usages, mais il n'y avait point d'inconvénient à n'en point faire.
Vous verrez ce prince; j'attends le jugement que vous en porterez. En attendant, je me livre à toute l'estime que la simplicité et le bon sens inspirent. L'abondance de paroles, quand elles ne sont ni triviales, ni plates, ni vaines, est dans une personne de son état une sorte de politesse.
Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer chez madame de Grammont. Je vous prie de m'entretenir dans sa bienveillance ainsi que dans celle du grand-papa.
LETTRE DCCIX
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce jeudi , 5 juin l'IT.
Je n'espérais de vos nouvelles, chère grand'maman, qu'après que vous auriez été débarrassée de l'illustre cohue, mais vos bontés passent toujours mon attente. Je reçus hier une lettre du comte de Broglie; il avait déjà eu à dîner M. le comte
d'Artois, il l'attendait hier pour souper et coucher. Je juge qu'aujourd'hui il sera aux Ormes, qu'il y séjournera demain et que vous l'aurez samedi de bonne heure. Peut-être recevrezvous cette lettre par M. d'Arras; je vais l'abréger pour qu'on ne le trouve pas parti; s'il l'est, elle partira par la poste et vous ne la recevrez que demain au soir.
J'ai impatience que vous ayez vu l'empereur; je crois que vous en aurez très-bonne opinion; vous le trouverez un homme raisonnable, d'un caractère décidé, et en qui le titre d'empereur n'efface ni n'affaiblit les qualités ni les vertus d'un homme parfaitement honnête et sociable. Sa dignité est pour ainsi dire le vêtement très-distinct de sa personne. Enfin, il a été six semaines ici, allant partout, observant tout, parlant beaucoup, sans donner prise à la plus légère critique.
Je crains que M. d'Arras ne parte. Je vous quitte ; je n'attends de vos nouvelles que le 12 ou le 13.