LETTRE DCCX
DE MADAME DU DE FF AND A I>A DUCHESSE DE CH 01 SEUL
Ce mardi , 10 juin 1~~7.
Je ne laisserai point partir le grand abbé, chère grand'maman , sans lui donner un petit billet. Quelque chagrin que j'aie de le perdre, je suis ravie d'avoir quelqu'un auprès de vous qui vous parlera de moi et qui me donnera souvent de vos nouvelles. J'attends avec impatience le récit de toutes vos fêtes, et puis ce qui m'intéressera davantage, ce sera de savoir comment se passera la visite de l'empereur.
Il arriva hier un petit accident au roi : étant à la chasse, il voulut couper une branche d'arbre ; je vais vous copier ce que m'a écrit M. de Beauvau.
« Le roi a voulu couper une branche : elle a opposé moins <i de résistance que le coup n'avait de force, et la pointe du
Dli MADAME DU DEFFAND. mi
(t couteau est entrée en tombant , dans les chairs de la cuisse « auprès du genou , et a pénétré de la profondeur d'une « ligne. La plaie a beaucoup saigné. M. de Poix l'a pansée «d'abord et bandée avec son mouchoir. Le chirurgien de « quartier est venu sur-le-champ qui n'a rien fait de plus, et « le roi est revenu ici en disant qu'il ne sentait aucun mal et « qu'il n'y avait pas de quoi faire venir le premier chirur- « gien. Cependant on juge qu'il sera cinq ou six jours sans « sortir. »
Heureusement cet accident n'est rien, mais il aurait pu être bien considérable si la veine cave avait été percée.
M'allez-vous pas bientôt nous rendre madame la maréchale? Je l'attends avec impatience , elle aura beaucoup de peine à vous quitter, je le crois. Si j'étais auprès de vous, chère grand'maman, j'aurais bien de la peine à m'en séparer.
LETTRE DCCXI
lô juin n*7.
Je me trouve bien ridicule, bien sotte et bien peu digne d'intéresser personne; enfin, on ne peut avoir plus de dégoût de quoi que ce soit que je n'en ai de moi-même. J'admire votre complaisance d'entretenir une correspondance avec quelqu'un dont on est séparé pour la vie. Mais parlons d'autres choses.
Ce que vous me dites du petit Craufurt me fait plaisir. Je crois que je serai fort aise de le revoir. Ce 7V (Tois vous surprendra, je devrais en être sûre: mais je ne le suis de rien, pas plus de mes sentiments que de ceux des autres.
Je persiste à trouver beaucoup d'esprit à M. Gibbon; mais serez-vous surpris si je vous dis qu'il frise un peu le ridicule par un trop grand désir de plaire et par vouloir mettre un tour
fin et léger à tout ce qu'il dit? Je ne sais pas si je fais bien de vous dire cela, mais, malgré ce petit défaut, il me plaît beaucoup; il m'est d'une grande ressource, et je suis fort aise du projet qu'il a de rester encore ici deux ou trois mois. Madame de Luxembourg, qui est encore à Chanteloup, m'écrit aujourd'hui qu'elle sera à Paris mercredi de très-bonne heure et qu'elle soupera chez moi : c'est d'elle dont je reçois le plus de marques d'amitié.
Je suis actuellement dans la lecture des romans, je lis Tarsis et yjiic Ml y a cinquante ans que j'avais ce livre sans avoir pu me résoudre aie lire; j'en suis assez contente. Je ne puis me livrer à l'histoire, si ce n'est celle de quelques particuliers, des mémoires écrits par ceux de qui ils sont, des lettres, des pièces de théâtre, mais jamais de morale ni de métaphysique; ma vie n'est qu'une perte de temps continuelle, elle est celle d'un pauvre génie qui ne sait s'occuper de rien. Je vous trouve beaucoup d'esprit, vous m'avez répondu à merveille sur ma question des trois passions. Vous avez raison, la pire est toujours celle qui domine, il faudrait dire celle qui nous domine; c'est toujours pour nous celle qui devient la pire; mais vous vous exprimez mieux que moi, parce que vos idées sont plus justes et plus approfondies. Vous avez beaucoup de bonté, elle fait le tourment et l'occupation de votre vie. Je ne doute nullement que vous ne voulussiez faire le bonheur de la mienne; mais cela est impossible : il n'y faut pas songer. Toutes vos leçons sont bonnes, ne me les refusez jamais.
Milady Âylesbury a écrit pour moi des choses charmantes au duc; elles m'ont fait un plaisir extrême. Elle dit qu'elle est dans l'intention de me revenir voir. Ces paroles n'eussent-elles que le son, elles seraient toujours très-agréables.
On débite ici mille fausses nouvelles; on disait hier que vous aviez pris une frégate près de la Caroline. Mon premier
J. Par Le Vaycr de Boutigny.
mouvement a été d'en être fâchée, et puis je me suis dit : Qu'estce que cela me fait ?
Madame de I^eauvau vous fait mille remerciements des attentions que vous avez eues pour M. et madame de Jarnac ^ par rapport à elle; elle m'a fort recommandé de vous en marquer sa reconnaissance.