LETTRE DCCXII
DE l'abbé BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND
\S juin 1*77.
Madame la maréchale vous aura dit sans doute que M. le comte de Falkenstein - devait arriver ici. Vous vous attendez à des détails. Je n'en négligerai aucun; mais vous devez me savoir gré du sacrifice. Ma tête est tiraillée de tous les côtés, chaque mot me coûte un effort. Figurez-vous Bajazet écrivant à la princesse, ayant un nœud coulant autour du cou, que deux muets resserrent de toutes leurs forces à chaque mot qu'il écrit. Voilà ma position. Elle n'est plus si triste depuis que je me suis comparé à Bajazet.
11 faut prendre les choses de plus haut. M. le comte de Falkenstein arriva avant-hier à Saumur, excédé du monde qu'il avait trouvé sur la route, soit en Normandie, soit en Bretagne. Une foule incroyable était assemblée à chaque poste. Pour éviter cette importunité, il avait souvent pris des routes de traverse; mais, depuis Nantes jusqu'à Saumur, l'affluence avait tellement augmenté, qu'il ne lui était plus possible de garder l'incognito. Il arriva donc à Saumur, il y vit les carabiniers,
1. Son frère et sa bcUc-sœur. Le comte de Jarnac, veuf do mademoiselle de Pons, venait de se remarier avec mademoiselle Smith. Il avait eu de son premier mariage une fille mariée, en 177S, au comte de Castellane, père du maréclial Boni de Castellane, et il eut du deuxième le vicomte de Chabot.
'J. Nom sous lequel voyageait l'empereur Joseph 11.
ilî CORRESPONDANCE
les fit manœuvrer et parut très-content. Je vous épargne le récit de toutes les évolutions dont il fut témoin. Pour venir à ce qui vous intéresse le plus, le soir il alla coucher à Tours, dans une auberge du faubourg, où il ne loge que des charretiers. Il arriva à dix heures; hier matin, à cinq heures, il était sur le pont qu'on vient de construire et qui n'est pas encore achevé; mais il le sera bientôt, et quand il ne le serait pas, cela ne vous ferait rien, ni à moi non plus.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est très-beau et trèssolide, quoiqu'une des piles ait été sur le point de s'écrouler il y a deux ans. Rien n'étonne plus les étrangers que ces ponts qui décorent la capitale et les provinces. Ya-t-on se promener du côté de Neuilly, on trouve un pont superbe. Du côté d'Orléans, autre pont; du côté de Tours, en voilà un autre; du côté de Moulins, vous avez encore la commodité d'un pont. Jamais les Romains n'ont été si magnifiques. Les ponts qui sont a Rome ne valent pas les nôtres. Je n'ai pas vu celui que Trajan avait fait constmire sur le Danube, d'abord parce que je n'y ai pas été, en second lieu, parce qu'il ne subsiste plus; mais je parie tout ce que vous voudrez qu'il n'égalait pas ceux qui se font en France. Quoi qu'il en soit, je viens à ce qui pique le plus votre curiosité. Je serais pourtant tenté de renvoyer le récit à une autre fois, car il me fatigue cruellement; je rougis, je pâlis à sa vue. Essayons néanmoins. J'ai laissé M. le comte de Falkenstein sur le pont de Tours. Après l'avoir examiné avec l'ingénieur en chef de la province, il se mit dans sa chaise de poste et partit pour Poitiers ; il avait perdu quelques jours dans son voyage de Normandie et de Bretagne; il renonça au projet de remonter la Loire jusqu'à Orléans, et puis voilà tout.
Votre grand'maman tousse encore un peu et a commencé à prendre du lait d'ânesse. Grande chasse aujourd'hui et grand dîner aux étangs jumeaux, à deux lieues d'ici. Samedi partiront M. et madame la baronne de Talleyrand, mesdames de Rouf-
flers, madame d'Ossun. Vous voyez qu'après leur départ, il ne restera pas grand monde, dix-huit à dix-neuf personnes seulement. Les deux évèques, Castor et Pollux, sont ici; deux autres frères, MM. de Coigny, sont arrivés avant-hier. On attend aujourd'hui M. l'évêque de Blois; viendra ensuite M. l'évêque d'Orléans, sans compter ceux sur lesquels on ne compte pas. Quand ils seront tous réunis, ils s'assembleront en concile, et ils décideront que mes sentiments pour vous sont tels qu'ils doivent être; que personne n'est aussi aimable que vous, et que personne ne vous aime autant que moi.
Cette dernière proposition souffrira peut-être quelque difficulté, car je vois des gens qui ont les mêmes prétentions. jNous aurons un petit schisme dont vous serez l'objet.
LETTRE DCCXIII
DE MADAME DU DEFFAXD A LA DUCdESSE DE CHOISEIL * Ce jeudi , 19 juin 1777.
Voilà comme on ne peut pas avoir tous les plaisirs à la ifois. Vous avez perdu la maréchale et vous avez gagné l'abbé ; j'ai fait la contre-partie, mais quelque plaisir que j'aie de revoir la maréchale, je n'en regrette pas moins l'abbé. Je ne prétends pas le chicaner sur son plus ou moins d'amitié, et je désire trop qu'il m'aime pour m'obstiner à penser qu'il ne m'aime pas ou qu'il m'aime moins. Je ne lui ferai plus de reproches, et l'opinion que j'ai qu'il conforme ses sentiments aux vôtres suffit pour me rassurer. Voilà ce que je pense, chère grand'maman; jugez par là de ma confiance en vos bontés.
La maréchale soupa hier chez moi ; vous vous imaginez bien toutes les questions que je lui fis : elle y satisfit; elle a été très-contente de son séjour, elle vous a quittée à regret. L'empereur ne l'a point retenue, elle serait bien plutôt restée pour vous s'il lui avait été possible. J'ai bien envie d'ap-