III
274 CORRESPONDANXE
prendre comment vous l'aurez trouvé, cet empereur; l'abbé en a été très-content, et le jugement que nous portons de lui est parfaitement semblable.
N'ètes-vous pas fort aise de voir M. Stanley? Vous le garderez quelque temps; je souperai ce soir avec lui et je lui remettrai ma lettre en main propre.
Que j'envie, chère grand'maman, tous les gens qui vont vous trouver ! Pourquoi y a-t-il des obstacles insurmontables qui s'opposent à mon bonheur? Pourquoi suis-je née sitôt? Pourquoi ai-je vécu aussi longtemps? Était-ce pour éprouver les plus cruelles privations? Mais brisons là; je ne veux pas attrister ma grand'maman, mais je voudrais bien contribuer à ses plaisirs et les partager.
LETTRE DCCXIV
DE MADAME DU DKFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 26 juin 1777.
Vous aurez lu, chère grand'maman, la dernière lettre que l'abbé m'a écrite; il n'y en a jamais eu de plus gaie. Les tirelaisses qu'il me donnait sur la visite de l'empereur à Chanteloup auraient eu plus d'effet si je n'avais été prévenue qu'il pourrait bien n'y pas aller, devant abréger son voyage et ne pas remonter la Loire ; mais sa lettre n'en est pas moins plaisante. Cet abbé est charmant, je vous félicite de le ravoir, et moi je m'afflige de l'avoir perdu. Ah! pourquoi suis-je si vieille! Que je serais heureuse d'être à Chanteloup ! Au lieu de cela, je m'ennuie à la mort, je n'ai plus la ressource des petits soupers dont l'abbé faisait l'agrément.
Vous nous avez rendu les dames de Roufîlers, c'est une ressource, mais non pas un entier dédommagement, car, quoique je croie l'aijbé refroidi pour moi, je ne suis point refroidie pour lui.
Voilà plusieurs jours qu'on parle beaucoup ici de nouveaux arrangements dans la finance. Je soupe ce soir chez les Necker, si j'apprends quelque chose je l'ajouterai à cette lettre. Tout le monde dit que ce sera dimanche que M. Taboureau donnera sa démission. Ce sera ce même jour-là que l'on demandera l'agrément du roi pour le mariage du chevalier de Choiseul ^ La petite sainte se porte mieux; je prévois qu'elle et le nouveau ménage pourront bien vous aller trouver; j'en serai fort aise pour vous et pour la petite sainte, et comme mon amour pour vous est aussi généreux que tendre, je ne me permettrai pas d'en être fâchée.
Vous avez encore bien du monde; il vous est moins nécessaire qu'à personne, vous ne craignez point la solitude. Ah! je ne suis pas de même. L'abbé m'abandonnera-t-il? Me laisserat-il sur la bonne bouche de sa dernière lettre? Les vôtres, les siennes et celles de madame de Grammont (s'il m'était permis d'en espérer) me sont de toute nécessité; il n'y a pas de plus sûre recette pour combattre mon ennui. Les miennes, chère grand'maman, vous feront l'elTet contraire.
Voyez-vous souvent M. du Bucq? S'il n'était pas à Chanteloup, je désirerais qu'il fût ici.
Adieu, chère grand'maman, permettez-moi de vous embrasser mille fois, ainsi que le grand-papa. Madame de Granunont me permettrait-elle d'en user de même avec elle?
Ce vendredi matin.
Rien n'est si vrai que la démission pour dimanche; on se tait sur la suite. Si j'apprends quelque chose dont on puisse s'assurer et qui ne coure pas les rues, je vous le manderai.
1. M. de Choiseul dAillecourt, mort en Crimée en 1797. 11 a laissé plusieurs enfants, dont le comte Maxime de Choiseul, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
LETTRE DCCXV
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 21 juillet 1T77,
Je comptais, chère grand* m aman, vous écrire par le chevalier de Beauteville, mais le jour de son départ est encore incertain, et je suis pressée de vous marquer ma reconnaissance de l'intérêt que vous voulez bien prendre à ma santé; elle n'est point mauvaise et j'aurais peine à dire quel mal j'ai eu; des insomnies, de la fluxion dans la tête, un petit accident de jeunes personnes qui n'a duré que trois ou quatre heures, et que l'on dit qui arrive quelquefois à des personnes de mon âge, et qui ne signifie rien, qui n'a eu nulle suite; ma casse qui ne me fait point l'elfet ordinaire. Voilà un fidèle récit de tous mes maux; ils m'ont retenue chez moi toute la semaine ; mais je sortirai aujourd'hui, et ce sera pour aller passer la soirée chez la petite sainte. Quand vous recevrez cette lettre, vous serez de retour de vos courses, et j'attends que vous voudrez bien me mander comment vous aurez trouvé le magnifique château de ce grand ministre dont les successeurs sont d'étranges personnages, et dont Celui par qui le sort ri-glc nos destinées n'a pas, je crois, fait un mauvais choix cette fois-ci. J'ai été un peu fâchée, je vous l'avoue, de vos petites réprimandes; je les ai trouvées injustes. J'ai montré votre lettre, parce que je la trouvais parfaite; je n'aurais pas pu si bien dire. De quelle intrigue cela pouvait-il vous faire soupçonner? Une lettre que je donne à lire, et qu'on me rend sur-le-champ, et qui contient la plus petite des prétentions. Oh! chère grand'maman, vous avez poussé un peu loin la réserve et la discrétion; M. Necker n'en a point conclu que vous eussiez l'intention de l'honorer d'une liaison particulière; en me la rendant, il me dit qu'il serait trop heureux s'il pouvait faire quelque chose qui vous fût agréa-
ble; depuis ce jour, qui était le 10 de ce mois, je ne l'ai point vu; je comptais passer la soirée chez lui jeudi dernier, et tirer de lui une parole positive; mais ma petite indisposition m'a empêchée de sortir. Si vous voulez, nous en resterons là; je vous le propose d'autant mieux, qu'il ne sera, je crois, pas besoin de lui rappeler le souvenir d'exécuter ce qui peut vous plaire. Mais, ma grand' maman, rendez un peu plus de justice à votre petite-lille, elle a bien des défauts, mais vous devez savoir qu'elle n'est pas intrigante. 11 n'y a que l'intérêt, l'ambition ou la vaine gloire qui le rendent, et elle ne connaît aucun de ces trois motifs.
Tout le monde vous aura parlé du mariage Monaco; il y a eu des scènes ineffables, mais il faudrait s'affecter plus vivement que je ne fais de tout ce qui se passe pour pouvoir le raconter; l'indifférence est la disposition habituelle des personnes de mon âge, et c'est sans doute la cause de leur manque de mémoire; toute leur chaleur est concentrée dans le petit nombre des objets qu'elles aiment; mais aussi, chère grand'maman, elles y sont bien attachées.
Je reçus hier une aimable et charmante lettre de madame de Grammont; le chevalier de Beauteville lui portera ma réponse..
Permettez-moi d'embrasser tendrement mou grand-papa, et de dire à l'abbé qu'il a trop de nerfs; j'aimerais mieux qu'il eût plus d'un cœur, et qu'il en eût un pour moi.
LETTRE DCCXVI
Paris, ce 29 juillet m7.
Eh bien ! mon petit Craufurt, vous avez eu quelques velléités de partir avec milord Danemore pour nous venir trouver, et vous y avez résisté.
278 CORRESPONOAXCR
Je reçois aujourd'hui une lettre de madame Greville; elle m'a parlé légèrement de vos bonnes intentions et appuie fortement sur l'état de M. votre père qui pourra vous retenir. Je ne sais ce que je pourrais dire, et même si je dois dire quelque chose sur cela, mais ce que je ne vous tairai pas, c'est que je serai au désespoir si vous ne venez pas. Jamais je n'ai eu autant de désir de vous voir, jamais je n'en ai eu autant de besoin ; je suis triste jusqu'à la moH. Je n'ai personne à qui parler. Qui est-ce qui m'entendrait? Qui est-ce qui me plaindrait? Il n'y a que vous qui soyez assez entiché de vapeurs pour me comprendre et me plaindre. Je sais bien que, loin d'attirer auprès de moi, cette confidence éloignerait tout le monde; mais qui est-ce qui a lecfuur de mon petit Graufurt? Personne, non, personne au monde; il est des amitiés solides, je le crois; mais de sensibles, il n'y en a point, ou bien peu.
Madame Greville me demande ce que je pense de M. Gibbon, La connaissance est trop nouvelle pour rien dire du caractère; ce n'est que le temps qui le lait connaître. Je lui trouve beaucoup d'esprit, il entend et démêle promptement. Je lui crois du goiit, il veut plaire, il n'en néglige aucun moyen ; il ménage tout le monde ; son genre de conversation et ses manières approchent plus des nôtres que celles d'aucun étranger; iJréussit avec tout le monde ; il voit beaucoup nos beaux esprits; comme je ne vois guère de ces gens-là, je ne sais pas quels sont ses succès avec eux.
Je suis obligée de finir cette lettre, parce que je suis interrompue; mais je ne la finirai pas sans vous dire que je vous aime de tout mon cœur et sans vous répéter que je ne désire rien tant que de vous voir.
LETTRE DCCXVII
DE MADAME DU D E F F A > D A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce mardi , 29 juillet 1~~7.
Enfin, à force d'explications, nous nous entendons, chère grand'manian; je vois que vous n'avez point compté me faire de reproches ni de réprimandes, et que c'est mon esprit borné et de travers qui m'a fait prendre sérieusement ce qui n'était qu'une plaisanterie; cela m'encourage à continuer les tracasseries que je vous fais avec M. Necker, en lui disant tout le bien que vous pensez de lui. Je crois en vérité que l'importante affaire de votre femme de Corse sera heureusement et promptement terminée, sans qu'il soit besoin de lui en rappeler le souvenir.
Toute ma société se disperse : madame de Luxembourg part demain pour \illers-Cotterets, dont elle reviendra le 13; mesdames de Boufflers, en >Jormandie ; tous les hommes sont absents. Mes mercredis et vendredis sont pitoyables. Mon Dieu, que je serais heureuse d'être avec vous! pourquoi faut-il que Chanteloup soit à soixante et tant de lieues d'ici! Si on avait le pouvoir de dormir tout le temps qu'on s'ennuie, je ferais un prodigieux usage du sommeil , au lieu de cela je double le temps de votre absence par mes insomnies; c'est un grand malheur pour moi et à peu près mon unique incommodité, car d'ailleurs je ne me porte pas trop mal.
Vous savez la triste aventure de la petite sainte qui ne put pas hier assister à la célébration du mariage de son fils. Je ne peux pas vous donner de ses nouvelles d'aujourd'hui, parce qu'on mettra cette lettre à la poste avant que j'en puisse recevoir.
Ma grand'manian, aimez-moi toujours un peu, que votre vertu vous y engage, c'est en elle que j'espère, votre goût ne
VOUS y porterait pas. Je deviens tous les jours plus inepte , plus ennuyeuse, plus maussade, je suis honteuse de mon état présent.
J'attends la relation de l'abbé : j'ai besoin d'être égayée ; qu'il ne m'abandonne pas. Comptez-vous garder toujours le chevalier de Beauteville? il me serait bien nécessaire, mais je ne m'en plains pas, il ne fait que ce que je ferais si j'étais à sa place.
On assure que la feuille sera donnée cette semaine.
LETTRE DCCXVlil
DE l'abbé BARTlIliLKMV A MADAME Dl DKFIAND
A Chanteloup, ce 30 juillet 1~77.
Je voulais vous écrire au retour de Richelieu; mes muets m'en ont empêché, et puis je ne sais quelle idée vous donner d'un lieu si célèbre.
iS'ous partîmes le dimanche, à dilférentes heures, par différents chemins. On devait se réunir le soir aux Ormes, à vingt lieues de Chanteloup. Nous arrivâmes les premiers, l'abbé Billiardy et moi. 11 était cinq heures. M. de Voyer nous montra ses travaux et ses projets. Il bâtit, il défriche, il améliore; il voit tout, il conduit tout : il anime les ouvriers, il éclaire les artistes ; tout se fait chez lui avec lenteur, économie et intelligence. Je voudrais vous parler d'un petit escalier qui n'a pas de soutien; mais vous ne m'entendriez pas, ni moi non plus. Sur les neuf heures arriva votre grand-papa, avec madame de Brionne, madame la princesse Charlotte et madame de Chauvelin. Aussitôt illumination superbe dans l'avant-cour et dans le château; on va, on vient, on monte, on descend en attendant les deux autres voitures. Dans l'une était la grand' maman, madame de Crammont, M. le chevalier de Durfort et M. du Bucq; dans l'autre, notre archevêque et MM. de Castellane. Dix heures
sonnent, ils ne sont point arrivés; il est dix heures et demie; il en est onze. Il est survenu quelque accident. On envoie un coiu-rier au-devant : la voiture de la grand'maman avait doucement cassé à Montbazon, mais sans le moindre danger; enfin tout le monde est réuni. On soupe, on se couche, et, le lendemain, à onze heures, tout le monde est en voiture. Le temps était beau, le chemin vilain, le pays bon et mauvais, la conversation excellente; nous étions douze dans une voiture faite en Angleterre et très-légère. Trois heures après, nous voilà à Richelieu. Le premier aspect est imposant, la façade du château est couverte de statues et de bustes apportés d'Italie. On servit un déjeuner que M. de Voyer avait ordonné. On parcourut ensuite les appartements. Tout ce que je puis vous dire, c'est que la fortune et les arts n'ont rien épargné pour les embellir. On ne trouverait point sur les murs, sur les poutres, les plafonds, un espace d'un pouce d'étendue qui ne soit peint, ou doré, ou sculpté par les plus habiles artistes du temps. La galerie est grande, superbe, mais un peu basse ; l'appartement du roi n'a que trois pièces, dont l'une, qui est le cabinet, contient, entre autres beautés, deux excellents tableaux du Poussin. De là nous allâmes à la ville, composée d'une grande rue traversée, à ses deux extrémités, par deux autres rues. La première présente vingt-huit grands pavillons, quatorze de chaque côté, où logent des cordonniers, maréchaux, etc. On nous fit entrer dans l'église ; les bases des pilastres ont été apportées de Paris. Le curé nous mena voir, à la sacristie, un tableau qui fait l'admiration des étrangers. M. de Yoyer lui ayant dit que c'était une copie de Rubens, le curé répondit finement : « Vous savez que la différence d'une copie à l'original n'est qu'une question de mots. »
On ne sait pas tout ce que cela a coîité; on prétend qu'on avait trouvé un à-compte des ouvrages exécutés parles peintres et qui montait à 1,800,000 livres. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est impossible de n'être pas frappé de l'immense quantité
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de bcâtiments, de l'immense profusion des ornements, de l'immense étendue du parc, de l'immense pouvoir du roi Richelieu: cependant, avec toutes ces immensités, je ne voudrais pas être condamné à vivre dans ce lieu : il est triste et la nature y est forcée partout. Le soir, nous revînmes aux Ormes; npus les quittâmes le mardi matin : nous soupàmes le soir chez M. du Cluzel, dans un petit jardin qu'il a auprès de Tours et qui avait appartenu à Ronsard. On partit après souper, et à deux heures et demie tout le monde était couché.
Voilà une relation bien longue et bien ennuyeuse; mais je suis dans le bain, je grelotte, et je n'ai point d'idées; il me reste cependant assez de sentiments pour remercier M. Necker d'avoir pensé au président. Il ne pouvait certainement faire un meilleur choix; nous en avons tous été enchantés. Madame la duchesse d'Enville et M. le duc de La Rochefoucauld arrivèrent avant-hier soir et sont partis ce matin pour Verteuil. Je ne vous parle pas de mes sentiments ; vous me feriez très-mal aux nerfs si vous en doutiez. Tous vos parents, amis et connaissances me chargent de vous parler d'eux. M. de Castellane me le réitère sans cesse.
LETTRE DCCXIX
DE MADAME DU DEFFAXD A LA DIT II ESSE DE Cil 01 SEUL
Ce 4 août l"";.
L'ambassadeur qui vous remettra cette lettre se fait un grand plaisir du temps qu'il va passer avec vous; vous le garderez jusqu'à, dimanche; je ne sais, s'il vous apprendra beaucoup de nouvelles; pour moi je n'en sais aucune, car la feuille donnée à .M. d'Autun n'en est pas une. 11 n'y aura point, diton , de nomination aux bénéfices avant six semaines , parce qu'il faut que M. d'Autun ait quelque temps pour l'examen des demandants.
La mort de la maréchale de Fitz-Janies est bien surprenante, ça été le quarantième jour d'après sa jambe cassée. Cet accident n'avait été accompagné d'aucun autre. Elle écrivait le matin dans son lit, elle se ti'ouva mal , on la fit revenir avec des eaux spiritueuses ; elle fit entrer le chirurgien qui venait visiter sa jambe, et dans le même instant elle mourut. On ne doute pas que ce ne soit un abcès dans le cœur qui se soit crevé; on croit qu'on n'ouvrira pas son corps, on prétend qu'elle disait souvent qu'elle ne le voulait pas. Son mari et sa fdle madame de Ghimay seront inconsolables.
La petite sainte me reprochait l'autre jour de vous avoir effrayée sur son compte; il me semble que ce que je vous avais mandé ne devait pas produire cet effet; elle n'a pas pu, comme vous savez , assister à la célébration , parce que son accident ordinaire avait prévenu ses calculs. Je la vis avant-hier et je la trouvai bien. J'y passerai aujourd'hui la soirée et je verrai sa nouvelle belle -fille; je vous manderai comment je l'aurai trouvée.
>je comptez-vous pas nous rendre bientôt M. du Bucq? Vous devez avoir assez de monde présentement. Mais la solitude ou la compagnie ne produit en vous aucun changement, du moins dans votre âme ; car, pour votre corps , il n'est pas imperturbable comme votre raison; la fatigue lui est fort contraire et vous n'êtes pas maîtresse absolue de lui faire trouver tout bon.
LETTRE DCCXX
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE C HO I SEUL
Ce jeudi, 7 août 1777.
Vous serez bien surprise en apprenant la mort de M. de Trudaine, elle a été aussi imprévue et aussi prompte que celle de la maréchale de Fitz-James. Lundi ô, il se portait comme à
son ordinaire; depuis quelque temps il se plaignait de sentir une barre dans son estomac, il prenait du lait de chèvre qui ne passait pas bien. Le mardi, il alla se promener en voiture, il en descendit, voulant faire quelques tours à pied; se trouvant trop faible, il lit peu de chemin, il remonta en carrosse; à peine y fut -il entré qu'il tomba sans connaissance sur ceux qui étaient avec lui. On le ramena bien vite, on le fit saigner; le sang , dit-on, vint bien, et soudain il mourut. Je ne sais quelles gens étaient avec lui. L'ambassadeur d'Angleterre l'avait quitté la veille; celui de iNaples, que vous avez avec vous, sera surpris et je crois fâché de ce triste événement.
On a ouvert la maréchale de Fitz-James; c'est un abcès près du cœur, formé par le contre-coup de sa chute, qui s'est crevé; ce qui est surprenant , c'est qu'elle n'avait point eu de fièvre. Voilà deux personnes enlevées à la société qui étaient utiles à bien des gens, et ceux qui ne tiennent à rien , qui ne jouissent de rien, qui ne sont bons à rien, n'existent que trop longtemps.
Voulez-vous bien embrasser pour moi le grand-papa et madame de Grammont? Cette commission faite par vous ne me laisse aucun doute qu'elle ne soit agréable.
Vous me ferez grand plaisir si vous voulez bien dire quelqlie chose pour moi à mon grand abbé, me lappeler au souvenir de M. de Castellane et distribuer mes compliments à MM.de Naples, de Beauteville, du Bucq. Je ne dirai pas etc.. je sais que M. de Guignes est avec vous, mais comme il est parti sans me dire adieu, je le boude.
LETTRE DCCXXl
DE l'abbé BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
Chanteloup , 16 août 1777.
C'est da fond de l'eau que je vous écris, j'y suis plongé jusqu'au col; on ne l'a point chauffée, je grelotte et n'en ai pas plus d'idées. Tout ce que je puis, c'est de me rappeler ce qui s'est passé dans notre monde en ces derniers jours. M. l'ambassadeur de Naples vous aura donné des nouvelles de vos parents, mais il ne vous aura pas dit combien ils ont été charmés de l'avoir et fâchés de le perdre. C'est un de ces hommes qui s'en vont toujours et ne viennent jamais. Votre grand' maman a été fort tourmentée de ses maux d'estomac, elle est beaucoup mieux depuis quelques jours. C'est l'effet des chaleurs excessives que nous éprouvons; elle s'occupe beaucoup de la récolte qui est superbe; elle sait déjà combien on a ramassé de grains de blé et de brins de foin. Tout cela fait venir l'eau à la bouche. M. de Castellane me demande tous les jours si je vous parle de lui ; vous le verrez souvent cet hiver; M. du Bucq cet automne; il compte partir dans les premiers jours de septembre, ainsi que le chevalier de Beauteville , qui est allé aux Ormes avec M. l'évêque d'Orléans. Ils reviennent ce soir. On a bien tort de s'éloigner d'ici dans le moment présent: il n'y règne plus qu'un sentiment, qu'une vertu : c'est une extrême paresse , et cette vie est sans doute celle du ciel , car elle est fort heureuse. Plus de chasse, plus de lecture, plus de promenade! Nos dames passent leur matinée dans leur lit ou dans leur baignoire; l'après-midi dans des fauteuils bien profonds, sans voir le soleil de toute la journée. Quand il est couché, on s'achemine paisiblement vers la pièce d'eau, on entre dans un grand bateau que nous appelons frégate. Un petit bateau dont les bords sont ornés de branches d'arbres ,
de lampions et de lanternes , est rempli de musiciens qui exécutent sur leurs clarinettes, leurs cors, leurs bassons, les plus agréables symphonies. M. le duc de Guignes, qui joue de la flûte mieux que Blavet, et madame sa fille ^ , qui touche la harpe mieux que David, font entendre à leur tour des concerts ravissants. Quelquefois une partie de la compagnie se place dans un troisième bateau, que je conduis avec beaucoup d'habileté. Pendant que cette flottille parcourt la pièce d'eau , les rivages se remplissent de spectateurs; un petit vent du nord, que nous autres poètes appelons zéphyr , rafraîchit les airs. La pagode qu'on vient d'élever à l'une des extrémités de la pièce d'eau, se couvre de lampions, et à l'autre extrémité, la lune, brillante de clarté, se lève pour jouir de ce spectacle et en augmenter la beauté. 11 dure jusqu'à dix heures et demie, qui est l'heure du souper. Ces promenades ont commencé depuis deux ou trois jours; on les continuera tant que les chaleurs dureront. Je vous assure qu'elles sont charmantes. Hier, un petit incident nous fit beaucoup rire. Dans le moment où nous écoutions M. et madame de Guignes avec beaucoup d'attention, nous entendîmes un grand bruit de sonnettes. On crut d'abord que c'étaient des mulets qui passaient aux environs; point du tout , c'étaient les sonnettes qu'on a placées , suivant l'usage des Chinois, à chaque étage de la pagode. Ali, le Turc de -madame de Grammont, avait imaginé ce genre de divertissement; il avait placé un marmiton à chaque sonnette, et leur donnait le signal pour les faire aller.
Mes nerfs vont un peu mieux. Si cela continue, je serai plus exact à vous donner des nouvelles de Chanteloup. Je vous aime toujours infiniment. Cette déclaration n'est pas aussi élégante que celle d'Hippolyte, mais elle n'est pas moins sincère.