Près de Saint-Germain
après avoir beaucoup mangé. On le disait hors d'inquiétude.
J'ai envoyé en Angleterre l'éloge anonyme; on le dit de M. Guibert. Il vaut la peine d'être lu. Je suis fâchée de ne vous avoir pas envoyé mon exemplaire; mais j'imaginais que vous l'aviez reçu.
J'oubliais de vous parler de la petite sainte; elle a été trèsiatiguée de son voyage, et elle me marque beaucoup de contentement de son séjour; elle le prolongera jusqu'au 10. Son fils aîné m'a dit qu'à son retour elle irait à Petit-Bourg, chez madame de Poyanne, où elle restera jusqu'à la fin du mois. Je ne doute pas qu'elle n'ait beaucoup de désir de vous aller trouver; mais, chère grand'maman, mon intérêt à part (et je n'en ai point que je ne veuille vous sacrifier), vous ne devriez pas le souiïrir. Bouvard prétend que rien n'est plus dangereux pour elle que les voyages, et elle m'avoue dans sa lettre qu'elle ne soutient bien la voiture que pendant six lieues.
Et votre pont dont j'oubliais de vous parler! Qu'en dit l'abbé? iNe lui fournira-t-il rien à m'écrire?
LETTRE DGGXXV
D E M A DAME D L' 1) E F V AND A LA DUCHESSE DE C H 0 I S E U L
Paris , ce 8 septembre 1777.
Je n'ai point encore vu le grand-papa; il arriva samedi à sept heures du soir; il soupa chez madame de Beauvau avec huit ou dix personnes. Ce lendemain, dimanche, j'envoyai sur les deux heures chez madame de Grammont, où je me doutais bien qu'il dînait, savoir de ses nouvelles et lui demander quand il me verrait et quand il voudrait souper chez moi; il me fit dire qu'il me verrait aujourd'hui, et que vendredi je lui donnerais à souper. Je n'en sais pas davantage.
Le Beautcville passa hier la soirée chez moi. Je ne cessai de l'interroger sur vous; il me confirma dans la confiance que j'ai
en votre amitié. Oh! que je regrette de n'être pas avec vous dans le moment présent! On ne jouit point de la vie, elle se dissipe, il n'y a que le sentiment satisfait qui nous avise de notre existence et nous la rende agréable. Tout le reste est brouillard ou fumée. Je ne m'accoutume point à croire que j'ai tant vécu. Qu'est-ce qu'il me reste de tout ce que j'ai fait, de tout ce que j'ai vu, lu ou entendu? Rien, rien, vous exceptée. Qu'est-ce qui peutm'attacher à ce monde? L'horreur du néant; y retomberons-nous? Voilà ce que personne ne sait, et sur quoi le vraisemblable ne suffit peut-être pas. Cependant, que croire si l'on ne s'en contente pas? Je ne sais aucune nouvelle. M. Walpole me mande que l'on dit à Londres que M. Necker est renvoyé et que M. de Galonné le remplace. On ne parle ici que de M. ou de mademoiselle d'Éon; il a, dit-on, ordre de prendre l'habit de femme, d'aller à Tonnerre, lieu de sa naissance, de n'en jamais sortir, et s'il ne suit pas exactement cet ordre, il sera privé de sa pension. On disait ces jours-ci la reine grosse ; mais elle ne l'est plus; elle le pourra devenir; on assure que rien n'est plus certain. Je vous vois entre M. de Gastellane et l'abbé ; que ne puis-je former le quadrille ! je serais trop heureuse.
P. S. Je rouvre ma lettre pour vous dire que j'ai reçu la visite qu'on m'avait annoncée; c'est vous que j'en dois remercier. Je ne suis plus aimée, je suis devenue une étrangère. Je n'ai point à craindre de vous un pareil malheur.
On vous apprendra ceux de M. de Viry. Je n'entreprendrai pas de vous en faire le récit.
Voulez-vous bien dire à l'abbé qu'il est du dernier bien avec moi, et s'il accomplit ses promesses, il dissipera bien des nuagels que j'ai beaucoup de peine à écarter.