INSCKIPTION DE LA PAGODE
(( Élienne-François , duc de Choiseul , pénétré des témoi- « gnages d'amitié, de bonté , d'attentions dont il fut honoré « pendant son exil, par un grand nombie de personnes em- « pressées à se rendre en ces lieux , a fait élever ce monument (( pour éterniser sa reconnaissance. »
LETTRE DCCXLV
D i: M A D A M i: DU U i: F l" A N D A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, ce 2<S juillet n~8.
Vous m'avez fait grand plaisir, chère grand'maman, en me mef.ant au fait de tout ce qui concerne la pagode , les motifs
de son institution et de l'exécution qui s'en est suivie. C'est un monument qui fera éternellement honneur au grand -papa et que partageront les personnes qu'on a honorées en inscrivant leurs noms ^ Je suis très-glorieuse de me trouver du nombre et en aussi bonne compagnie. L'inscription de l'abbé est parfaite. Vous avez bien raison, il fallait un homme d'esprit, et non pas un bel esprit pour dire précisément ce qui convenait. Les faiseurs de phrases dénotent la disette d'idées et surtout de sentiments; j'en ai des preuves tous les jours; on ne saurait relire les auteurs qui sont de ce genre ; c'est celui qui domine aujourd'hui; il est plaisant que Sedaine soit du très-petit nombre de ceux à qui on puisse accorder du génie. Passons aux nouvelles. Enfin le maiéchol de Broglie partira au commencement de la semaine prochaine. Je ne sais pas si M. de Beauvau le devancera ou le suivra, mais il part lundi; la princesse son épouse restera, je crois, au Val tout le temps de son absence; elle ira peut-être le retrouver s'il se fixe dans quelque endroit où elle puisse habiter. On est dans l'attente des plus grandes nouvelles. Ma folie est de croire que nos flottes ne se combattront que de civilités; c'est par instinct que j'ai cette idée , elle n'est pas même appuyée d'aucune conjecture.
Je vous félicite d'avoir M. d'Arras, j'aurais bien voulu qu'il eût fait, comme il y a six ans, qu'il m'eût emmenée avec lui. Que direz-vous de ma superbe , si je vous l'avoue? C'est que je pense que ma vraie place, que mon centre serait d'être à Chanteloup, et que je vous conviendrais peut-être autant que bien des personnes que vous recevez. Oh! pourquoi vieillil-on? 11 faudrait du moins rester le temps qu'on a à vivre dans la meilleure disposition de corps et d'esprit où l'un et l'autre cnt été dans le court espace de la vie. Je suis bien fâchée que les nerfs
l'abbé le rendent si malheureux; j'en souflie par l'inicièt
I. Cette pogcdc est la seule chcte qui existe cicoio du niaEinfiquc clittîu de Cliantcloup.
que je prends à lui et puis parce que cela me prive de ses lettres. Les vôtres seraient un bon supplément , mais je n'ai pas l'indiscrétion de vous dire tout le plaisir qu'elles me font.
LETTRE DCCXLVI
DE l'abbé BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
Chanteloup, ce 30 juillet 17~8.
Vous n'avez pas répondu à ma dernière lettre, vous aimez mieux jouer au loto. Je ne pourrais pas en faire autant; ma tête n'est pas assez forte , mon imbécillité se perfectionne et mes ennemis augmentent tous les jours. Outre les maux de nerfs, on prétend que j'ai trois humeurs : humeur de dartres, humeur de rhumatisme, humeur de goutte: ces trois humem'S n'en font qu'une. Je ne sais où je les ai prises. Je les attaque par les bains et par le régime. Mais c'est assez vous parler de mes misères; il fallait en dire quelque chose pour justifier mon silence.
Vos parents se portent bien: votre grand'maman passe sa journée à faire des plans d'architecture. Elle vient de finir le projet d'une maison qui serait aussi superbe que commode. Sa main a tout dessiné avec la plus parfaite élégance et la plus grande exactitude.
A propos d'architecture, j'apprends que vous vous plaignez de moi. Je ne vous ai pas dit que votre nom est gravé sur un marbre conservé dans la pagode. On me l'avait confié sous le secret. Je fus souvent tenté de vous le révéler l'hiver dernier, et il me fallut du courage pour résister à la tentation. A mon retour, je vous marquai de demander à M. Poissonnier, qui avait fait un voyage ici, des détails sur l'intérieur de la pagode, et je vous en croyais parfaitement instruite.
Le projet de consacrer ce monument à la reconnaissance, et d'y conserver le nom de tous ceux qui sont venus ici pen-
dant l'exil est entièrement de votre grand-papa. Ce n'est que dans cette vue qu'il a fait construire cet édifice, le plus beau, le plus extraordinaire que jamais particulier ait élevé. 11 est tout construit en pierre de taille et sa hauteur est de plus de cent vingt pieds. Sa forme est celle d'un obélisque et rien ne peut égaler son élégance et sa légèreté. Le rez-de-chaussée est entouré d'un péristyle composé de seize colonnes; il est voûté, ainsi que les six étages supérieurs, qui forment autant de salons, dont la plupart sont ornés de balcons en fev. Le premier de ces salons est éclairé par huit grandes croisées, et c'est dans les trumeaux qui les séparent que sont appliquées les tables de marbre, dont la hauteur est de six pieds et la largeur de trois pieds et demi. La première de ces tables contient le profil du monument, le jour qu'il a été commencé et celui où il a été fini, le nom de l'architecte; la seconde contient la dédicace; c'est l'inscription que votre gi'and'maman vous a envoyée. Cinq autres tables contiennent les noms, rangés par ordre alphabétique , de toutes les personnes qui sont venues ici pendant l'exil ; tout cela est gravé encore sur un marbre blanc. L'escalier, qui cache un huitième trumeau, est en bois d'acajou, ainsi que les ï^ophas qui sont au-dessous des tables de marbre. Ces sophas, les tables, les tabourets elles fauteuils distribués dans les différents étages, tout est dans le goût chinois. Vos parents, pour donner un nouveau prix au témoignage d'amitié que vous leur donnâtes alors, ont fait ajouter cà votre nom une note qui indique votre âge et votre malheureuse position. Ce monument sera célèbre dans la suite; on sera encore moins frappé de sa beauté que louché de son objet. C'est l'elfet qu'il produit sur tous ceux qui montent à ce premier salon. Vous voyez d'ailleurs qu'on a évité toute espèce d'ostentation. Les tables des noms sont posées depuis le mois de novembre et on n'en a pas parlé pendant tout l'hiver; elles sont dans l'intérieur de cet édifice, qui est fermé à clef; enfin rien n'est si simple et si modeste que l'inscription principale.
Je n'ai pas d'autres nouvelles à vous mander; nous en attendons de l'Amérique et de la Bohême, de notre flotte. Que faites-vous de M. d'Arras? Il devrait être ici depuis plusieurs jours.
Du 31.
M. d'Arras arriva hier au soir; il avait une lettre de vous pour la grand'maman et pas pour moi.
LETTRE DCCXLVII