‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 83 sur 131 · DE LABBK BARTHELEMY A MADAME DU DE FF AND · texte numérisé non relu

DE LABBK BARTHELEMY A MADAME DU DE FF AND

A Clianteloup , ce 3 août n"8.

Vous êtes toute seule! j'en suis bien affligé; j'irais volontiers à Paris pour rompre cette solitude, si je n'étais obligé de profiter du séjour de la campagne pour rétablir ma santé. Ici, je trotte, je rame, je vais à la chasse; je ne trouverais aucun de ces secours à Saint-Joseph, et j'ajoute que la plus agréable conversation ne me fait pas autant de bien à présent que la compagnie d'un cheval. Je voudrais pouvoir vous indiquer quelque livre intéressant. Avez-vous lu Y Histoire de VAmériqne, par Robertson? j'en suis enchanté ; je suis persuadé qu'il vous intéresserait.

Oui, sans doute, l'escalier est intérieur dans chacun des salons de la pagode. Le premier de ces salons est éclaiié par huit croisées; il y a donc huit trumeaux : l'escalier est appliqué contre un de ces trumeaux; les sept autres sont couverts des tablettes de marbre qui contiennent les inscriptions. Je les ai appelées tables , c'est le nom que leur donnent les ouvriers. Vous avez parfaitement bien compris qu'elles sont appliquées sur le mur comme des glaces, et que les canapés de forme chinoise sont au-dessous.

Votre grand'maman m'aurait entendu au premier mot, elle

est plus habile en architecture que vous, mais vous jouez mieux qu'elle au traquenard. Chacun a son talent. Je voudrais avoir celui de vous amuser : voyons si j'y parviendrai en vous disant que nous avons manqué de nous noyer tous.

A deux lieues d'ici est un grand étang, au milieu est une île, sur cette île un pavillon, dans le pavillon une cuisine et un salon au-dessus, où quelquefois l'on donne bien à manger. On y fut dîner mardi dernier. Vers le soir ces dames voulurent se promener sur l'eau. Le batelier faisait aller son bateau par le moyen d'une longue perche qu'il laissa tomber et qu'il ne put rattraper. Le vent était assez fort, l'étang agité; le bateau sans gouvernail et sans rames. Le batelier se donnait à tous les diables et les dames à tous les saints. Les uns et les autres firent si bien qu'on en fut quitte pour la peur. Le lendemain nous nous promenâmes sur les bords d'une grande pièce d'eau qui est auprès de la maison. J'entrai dans un bateau que M. Stanley a envoyé au grand-papa, avec MM. de Beauteville, de Chastellux et les deux prélats. Je les assurai qu'ils n'avaient rien à craindre avec moi. Notre navigation fut d'abord très-heureuse; à mesure que nous avancions, le bateau se remplissait d'eau , la chaleur excessive que nous avions depuis quelques jours, en avait séparé toutes les planches. Je voulus aborder, le terrain qui entoure la pièce d'eau était trop élevé, et le mur dont il est revêtu ne permettait pas de s'y accrocher. Cependant l'eau gagnait toujours. Je ramais de toutes mes forces au milieu des sarcasmes que j'avais à essuyer et ayant de l'eau jusqu'à mi-jambe. Enfin nous trouvâmes une de ces échelles qu'on appelle, je crois, échelle du Levant. C'est par où les cygnes et les oies qui habitent cette pièce d'eau montent à terre, elle était à demi pourrie; nous nous y cramponnâmes si bien que nous parvînmes enfin au continent. 11 faut rendre justice aux deux évoques, ils ont montré dans cette périlleuse occasion tant de courage et de présence d'esprit, qu'on doit désormais tout attendre de la marine française.

DE :\lADA.Mi: DU DEFFAND. 33<

Madame de Ligne part aujourd'hui, M. de Scliomberg aussi; madame de Brionne et madame la princesse Charlotte dans dix à douze jours; madame Chauvelin et madame Dénicourt sa fille, mardi prochain. 11 ne restera que les chevaliers de Beauteville et de Chasteîlux, les deux évêques, M. du Bucq et madame Blot.

Vous avez mille tendres compliments de la part du grandpapa et de la grand'maman; ils disent que, si vous les aimiez bien, vous leur écririez plus souvent : ils ont raison , et puisque vous avez plus de loisirs, nous devrions recevoir plus souvent de vos lettres.

LETTRE DCCXLMIl

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce dimanche , 9 août 1~~8.

Vos lettres, chère grand'maman, me font un plaisir ineffable mais me rendent la blessure de l'absence (expression hasardée) infiniment sensible. Comment peut -on passer les trois quarts de sa vie séparé de ce qu'on aime le plus? il faut se distraire. Oh! comment le pouvoir! Qu'est-ce qui peut remplacer la grand'maman, le grand-papa, et j'y joins le grand abbé? Toutes ces grandeurs forment un grand amour, par conséquent de grands chagrins auxquels tous les brimborions, toutes les puérilités, toutes les pauvretés de la société ne peuvent apporter aucune distraction. Je suis désolée des impossibilités qui me privent à jamais de voir la pagode ; l'abbé ne pouvait me faire un plus grand plaisir qu'en m'en faisant la description. INe irouvez-vous pas, chère grand'maman, que j'ai quelque rapport avec Sedaine? Le sentiment n'en a-t-il pas avec le génie ? Ce que nous sentons nous est particulier, e t les idées qu'il donne ne sont prises de personne. Je ne m 'exprime pas en meilleur français que lui , mais quoique

VOUS sachiez parfaitement la langue , vous êtes indulgente sur l'expression; si votre oreille me condamne, votre cœur m'absout.

Depuis quelques jours je fais la lecture de ma correspondance avec Voltaire et de la vôtre avec lui , et ce sont vos lettres qui me charment. Oh ! ma grand'maman, vous êtes un grand et beau génie; vous ne seriez pas fâchée de relire ce que vous avez écrit, et si vous pouviez ne plus penser en le lisant que c'est votre ouvrage, vous seriez dans l'admiration.

J'ai reçu aujourd'hui une lettre de M. de Stainville en réponse. Il me paraît comblé de joie de son mariage *; il se fera, dit-il , à Chanteloup, au mois d'octobre, et il arriverai Paris à la fin de ce mois.

On attend demain à Paris madame de Grammont, qui, comme vous savez, est maintenant à Brienne. Elle fera , je crois, peu de séjour à Paris, et elle doit aller chez madame de Courteilles trouver madame du Chàtelet.

J'apprends dans le moment qu'il m'est arrivé des cerises, des alber^s en très-grande quantité ; recevez-en tous mes* remerciements. Tout me prouve votre souvenir et vos bontés; je n'ai que des paroles pour vous prouver mon attachement, mais elles sont bien sincères.

LKTTIIE DCCXLIX

DR MADAMn: DU I» K F F A N 0 A I. A DlCllKSSH DE CIIOISKUL

Ce dimanche , 16 .loùl 17*8.

Je reçois dans cet instant votre lettre du 13 -. Je ne perds pas un instant pour y répondre.

Kn acquiesçant à l'opinion que vous avez de mon indiscré-

\. Celui de sa fille aînée avec son parent, M. do Clioi-iiiI-la-Bauinc, <|in , après la mort du duc de Clmisev:!, succéda à son titre. ■J. Nous n'avons pas retrouvé crtte lettre du 13.

tlon , pouvez-voLis l'avoir assez forte pour penser que je ferais imprimer vos lettres sans votre aveu ? Je ne me pique pas d'avoir une connaissance bien délicate sur beaucoup d'usages, mais il faudrait être du pays des Hottentots pour être capable d'un procédé tel que celui que vous avez craint, ou du moins qui vous est venu dans l'idée. Non, non , chère grand'maman , je ne ferai point imprimer vos lettres à Voltaire: je ne les ferai même lire à personne; mais je ne vous les renverrai point. Je vous les ai toutes rendues à mesure que j'en ai eu tiré copie. Elles sont dans un volume in-folio, et je crois que celles que vous m'offrez y sont inscrites. Je ne compte point du tout faire imprimer ma correspondance particulière, et je projetais ces jours-ci, en la relisant, de vous en laisser le manuscrit par mon testament. Je n'admets personne à la lecture que j'en fais. On ne peut pas, je crois, être moins entichée de sotte vanité que je ne le suis ; et c'en serait une bien sotte que de penser tirer honneur de mes lettres. Je suis toujours étonnée quand on en dit du bien.

Voilà pour aujourd'hui tout ce que vous aurez de moi.

Je finis par vous prier, chère grand'maman, d'être persuadée que mon attachement pour vous supplée à tout ce qui peut me manquer de connaissances, de lumières, de principes même, et que je ne puis jamais me rendre coupable d'aucune faute envers vous.

LETTRE DCCL

DE LA DLCIIESSE DE CllOISEUL A MADAME D f DEFFAND

A Chameloup, ce 19 août 1~~8.

Vous aviez mal dormi , ma chère petite-fille, et votre réveil n'était pas complet quand vous avez répondu à ma dernière lettre, puisque vous me reprochez d'avoir craint votre imprudence, précisément quand je vous disais que je n'avais

pas douté de votre prudence. Soyez sûre que je n'aurai jamais sur vous un sentiment qui puisse vous oiïenser, et que par conséquent je n'en aurai jamais à vous cacher. Je suis fâchée que vous ne fassiez pas imprimer les lettres de Voltaire. Je ne vois pas la vanité que vous pouvez trouver à cela, vos réponses ne seraient pas la partie la moins piquante du recueil, et si vous vouliez que votre modestie restât à couvert, il n'y aurait qu'à ne point mettre votre nom à celles de Voltaire ni à vos réponses; vous rendriez un grand service au public en les lui donnant , il attend ce recueil avec impatience, et les lettres de Voltaire sont en effet une des parties des plus intéressantes de sa littérature. Je n'ai plus qu'une chose à ajouter sur ce que vous me dites à ce sujet : c'est que je vous prie de ne jamais joindre mon idée à uns idée affligeante pour vous , parce que cela me fait mal.

Nous avons été bien malheureux depuis que je ne vous ai écrit. La princesse Charlotte est tombée malade d'une manière si vive, que pendant quatre jours nous avons été dans le plus grand effroi. Elle est parfaitement bien à présent, nous sommes tous heureux;, et je profite du premier moment de mon bonheur pour embrasser bien tendrement ma chère petite-fille; le grand-papa l'embrasse aussi; l'abbé lui écrira demain : il a ■ mal aux nerfs aujourd'hui.

l.ETTRE DCCLl

Dli L'.VBBli B.VIITII i:i. liM V A M A D A M IC DU DEFFAND

Clianteloup, ce 20 août 1778.

Nous avons été dans de cruelles alarmes pendant quelques jours; vous en aurez su le sujet : madame la princesse Charlotte était menacée de la petite vérole ou d'une fièvre maligne, et peut-être de toutes les deux ensemble : fièvre violente avec plusieurs redoublements dans une même journée , oppression

dans la poitrine, douleur dans les reins , mal de tète avec des élancements insupportables, éruption de boutons sur tout le corps. Tout cela s'est heureusement terminé par une fièvre rouge, dont il ne reste que quelques faibles traces. Nous étions extrêmement inquiets, excepté la malade, qui a toujours montré beaucoup de courage, de douceur et de gaieté.

Outre madame la comtesse de Brionne, nous avons encore ici M. de Blot , les deux prélats , M. le chevalier de Beauteville et M. du Bucq, qui, je crois, va bientôt à Paris. Tous tant que nous sommes nous brûlons, non d'amour, mais de chaud. Il n'a pas plu depuis trois mois : les sources tarissent, les gazons se flétrissent , les animaux languissent ; le soleil a tout dévoré, excepté le blé, dont la récolte a été superbe, excepté l'avoine, qui a été abondante, le foin, qu'on ne sait plus où placer, les pèches, qui sont en quantité et excellentes; excepté encore les perdreaux et les faisandeaux , qui n'ont jamais mieux réussi ; excepté encore les raisins, dont les vignes sont surchargées.

La grand' maman n'a jamais pensé un seul instant que vous puissiez faire imprimer ses réponses à Voltaire. Je vous assure qu'elle était parfaitement tranquille à cet égard, et que vous l'accusez à tort de vous avoir soupçonnée.

Voyez-vous quelquefois le président? Je vous prie de lui dire que je le déteste. Je lui ai écrit deux fois sans avoir pu obtenir deux lignes de réponse. M. l'ambassadeur de Naples devait venir dans ce mois-ci ; s'il ne se presse pas, le mois ne se donnera pas la peine de l'attendre; heureusement il en viendra un autre.

Nous avons lu les Barmccides. Je vous avais toujours entendu dire du bien de cette pièce. Vous aviez raison : beaucoup d'endroits nous ont frappés; la scène du père et du fils nous a enlevés : ce furent des cris. Celle d'Amorassan et du calife fit aussi un grand elfe t.

M. Bouvard ne veut donc pas que madame la comtesse de

Choiseul vienne à Chanteloup? 11 peut avoir raison , mais cela n'est pas moins cruel pour tous ceux qui sont ici. Ce qui l'est beaucoup pour vous, c'est que vous n'ayez pas fait autrefois de bonnes éludes, et que vous n'ayez pas puisé de bonne heure dans les auteurs grecs et latins le goût de la saine antiquité ; alors vous ne demanderiez pas ce que nous font les navigations des Garthap^inois et des Romains, et l'histoire de Robertson ne vous aurait pas ennuyée.

Les entreprises de ces peuples sont paisibles, mais présentent de grands mouvements, et c'est le mouvement qui fixe l'aUenlion et qui intéresse. Il est vrai que cet intérêt est tranquille, et tant mieux, car M. du lîucq prétend que le bonheur n'est autre chose que l'intérêt dans le calme. J'aime mieux voir les Romains et les Carthaginois, les Espagnols et les Portugais traverser les mers pour découvrir de nouveaux pays, que de voir la faction des Guelfes et des Gibelins et celle des roses rouge et blanche mettre tout à feu et à sang pour gouverner des peuples qui se seraient bien passés d'elles.

Mais comme je ne sais peut-être pas ce que je dis, je prends le parti de finir et de vous renouveler l'hommage de mes sentiments.

LETTRE DCCLli

I)i: MADVME DU I) E F F A \ I) A LA DLCHESSE DE CHOISELL

Ce 26 août l~-,s.

Voilà M. l'ambassadeur ' que je vous présente; il a bien voulu se charger de mes dépêches.

L'obligation où je suis de profiter de cette occasion me fait éprouver ce ([ue dit l'abbé Morellet sur le pouvoir et les effets de la contradiction. Il ne me vient rien pour remplir ma

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