‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 84 sur 131 · Caracioli · texte numérisé non relu

Caracioli

I)i: .MADAME DU DEFFAND. 337

lettre. Vous comprenez bien, chère grand'maman , que j'ai des sentiments de reste, mais pour des idées, je ne m'en trouve aucune. Il n'y a pas grand mal; vous perdrez moins de temps à me lire, et vous en ferez un bien meilleur emploi en écoutant M. l'ambassadeur. Je dois rendre témoignage de la joie qu'il a de vous aller trouver ; vous le garderez dix ou douze jours, et je vous assure qu'il ne regrettera de ce pays-ci que d'Alembert.

Que dites-vous de Y Eloge de La Motte ? Il me semble assez bon. Pour l'esprit de contradiction de l'abbé Morellet, je crois, ne lui en déplaise , qu'il n'y aura qu'un avis. Je suppose que vous lisez le Mercure : si cela n'est pas, pardonnez- moi ce galimatias.

Vous portez -vous bien? Puis-je être sans inquiétude? La maladie de la princesse m'en avait causé une furieuse ; indépendamment d'elle, l'idée de la contagion me faisait trembler.

Je vous quitte, chère grand'maman, en baisant vos belles petites mains, en assurant le grand-papa que je l'aime de tout mon cœur, et en priant l'abbé de ne pas se rebuter de ma bêtise. Je suis aussi sensible au charme de ses lettres que si j'étais aussi spirituelle que, que... la personne à qui il ci-oit le plus d'esprit.

LETTRE DCCLIII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris , ce 2 septembre 1~~8.

Je me suis avisée, chère grand'maman, de me donner une indigestion qui a été suivie d'une apparence de rhume: j'avais perdu la voix, ce qui m'a rendu à peu de chose près comme Vin exitu Israël. La voix est presque revenue, et j'en ai assez du moins pour pouvoir dicter; voilà le premier usage que j'en fais. J'eus lundi la visite de madame de Grammont et de m.' 2-2

;t38 CORRESPONDANCE

inon^bou ami M. de Stainville; ils me contèrent tous leurs arrangements, m'apprirent la course que doit faire à Paris le grand-papa. J'ai peine à croire qu'il puisse me donner un moment, il ne fera pour ainsi dire que toucher barre. Mais sur quoi je puis compter, c'est de vous revoir à la fin de novembre. Quand je veux me réconcilier avec la vie, je pense à vous; je ne serais pas digne de vos bontés et de votre amitié si je pouvais souhaiter de la perdre. Je n'envie de bonheur que celui de l'abbé. Je consentirais à avoir ses maux de nerfs si je pouvais, ainsi que lui, ne vous pas quitter.

J'admire la justesse de votre goût; vous croirez que c'est vanité si je vous dis que j'ai pensé sur Y Eloge de La Motte tout ce que vous en dites. Pourquoi ne l'ai-je pas dit, me direzvous? C'est que je n'ai pas la même facilité que vous à exprimer mes pensées, et puis que je ne pousse pas mes pensées ni mes réflexions jusqu'au bout; l'application me fatigue; j'entrevois assez bien, mais je pénètre rarement.

Pour le discours de l'abbé Morellet, je ne le trouve ni instructif ni agréable, il ne me semble pas plus sublime que les réflexions ou remarques du Bourgeoise gentilhomme sur 1'//, e. i, 0, u. Tous ces messieurs les beaux esprits me semblent n'en point avoir ; mais , en récompense , la nature a été envers eux bien plus qu'équitable : elle leur a donné une dose de vanité qu'elle n'aurait jamais pu égaler en leur donnant tous les talents et le génie du siècle de Louis \1V. lis croient tous que ce siècle-ci sera nommé le leur, et qu'il aura toute supériorité. A la bonne heure , pourvu que je ne lise pas leurs ouvrages.

Je chante la palinodie sur V Amérique de Ilobertson. De toutes les choses qui ne me font rien, c'est celle que je trouve la plus agréable , elle est du meilleur style et presque intéressante.

Rougissez, chère grand'maman , d'a\oir une petite -fille aussi sotte; laissez l'abbé se moquer de moi tout à son aise, et

dites-lui pour vous excuser de votre indulgence envers moi : L'abbé, c'est qu'elle m'aime et qu'elle m'aime véritablement, et tout autant que vous m'aimez, l'abbé !

LETTRE DCCLIV

DK l'abbé BAIITIIKLEMV A MADAME DU U E F F A N H

A Chanteloup , ce 1" octobre ITIS.

Mon dessein était de reprendre la forme de gazette. M. de Slainville m'y a confirmé en disant que vous le désiriez. Ce n'est pas que je me flatte d'avoir bien des choses à vous dire. Il y aura beaucoup de monde au mariage * , mais point de fêtes ; peut-être quelque loto , ou quelque cavagnole. J'attendais le 1'"" du mois pour commencer, je ne sais pas pourquoi : peut-être parce que c'est le premier.

Il faut d'abord vous apprendre qui est ici. Comptez par vos doigts : le grand -papa, la grand'maman, madame de Grammont, madame l'abbesse, M. de Stainville, M. et madame de Choiseul-la-Baume, l'époux, mesdemoiselles de Choiseul et de Stainville, madame d'Lsson, M. l'évêque de Metz, M. le baron de Talleyrand, MM. du Bucq, Boyer, chevalier de Castellane, l'abbé Billiardi et moi. En voilà dix-huit. Eh bien! tout ce monde a ressenti le froid qu'il a fait aujourd'hui, et aurait été mouillé, secoué par le vent, s'il était sorti.

Il est huit heures du soir, M. de Toulouse arrive, ii me remet votre lettre. Je cours aux nouvelles de la grand'maman : elle ne se porte ni bien ni mal , mais elle se donne beaucoup de^oin pour mesdemoiselles ses nièces depuis huit à dix jours qu'elles sont ici; la voilà constituée leur gouvernante et leur mie. Ne trouvez-vous pas qu'elle va sans cesse à l'alTùt des

1. De mademoiselle de Stainville avec son parent M. de Choiseul-la-Baume, qui , après lu mort du duc de Choiseul , succéda à son titre.

bonnes actions et que personne ne connaît mieux leur gîte ? Pour moi, je me traîne entre les bons et les mauvais jours. Je soulTre pourtant un peu moins des nerfs. Je ne vous ai pas écrit au sujet de votre fièvre, parce que la grand'maman en recevait et m'en donnait des nouvelles. Je me trompe : c'est à moi que les bulletins étaient adressés, mais elle vous parlait de ses sentiments et des miens.

Il y a en eiïet un peu de bruit dans le salon ; je n'y reste guère; je me sauve dans ma chambre ou bien je végète dans un fauteuil. La végétation me paraît si douce que je ne plains les arbres que lors {u'on leur coupe les bras oh les jambes.

2 octobre.

Tout ce que j'ai appris aujourd'hui, c'est qu'il a fait un vent et une pluie effroyables, et qu'on n'est pas sorti. M. l'archevêque de Tours est arrivé ; c'est lui qui fera le mariage.

Le 3.

Madame la comtesse de Tessé est partie ce matin et nous a laissé beaucoup de regrets. Je suis fâché que vous ne la connaissiez pas particulièrement, vous seriez très-contente de son esprit où il y a beaucoup de justesse, et de ses sentiments où il y a beaucoup de justice. Je suis très-fàché de son départ; elle me traite avec tant de bi)iité , que je n'ose pas la louer davantage.

La grand'maman a une fluxion dans la tète. Elle est sortie avant-hier au soir pour la promenade, le vent était très-fort, elle en reçut un coup violent à l'oreille qui lui causait beaucoup de douleur; elle en souffrit moins dans la soirée, mais elle prévoyait déjà un commencement de rhume. Elle n'a pas trop dormi cette nuit ; cependant elle va et vient connue à l'ordinaire, dans la maison s'entend.

On est venu dire ce matin à votre grand-papa qu'un banquier arrivait de Paris pour lui ofl'rir ses services. A la bonne

heure, qu'on le loge! on sera peut-être bien aise de jouer au pharaon. Cette après-midi on est venu lui annoncer l'arrivée de deux autres banquiers ; il a demandé si le premier ne sufïisait pas ; on a répondu que celui-ci était pour le pharaon et les deux autres pour le biribi. Quand il fut malade , il vint trois médecins. Quand il se porte bien, il a trois banquiers pour lui enlever le superflu de l'argent. Les autres, moins adroits, enlèvent le superflu des humeurs ou de la santé.

On a joué au biribi, ce qui n'a pas empêché le loto, les trictracs, etc. Vous voulez des détails : hélas! je n'en ai pas d'autres à vous donner.

La grand'maman a bien dormi, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une fluxion ; elle commence à tousser, mais nous n'en disons rien, ne lui en parlez pas; on a bien autre chose à faire que d'être malade; la corbeille qu'on doit poser sur une table, les fauteuils qu'il faut arranger pour l'instant où les dix dames s'assembleront avant la célébration, des lettres à écrire, etc. Madame la princesse de Beauvau est arrivée vers les six heures ; une heure après, M. de Clermont du Palais-Royal; demain madame de Clermont et M. le prince de Beauvau; on n'attendra plus que M. et madame de Choiseul-Goufller.

J'ai dhié tète à tête avec votre grand'maman , et nous nous sommes rappelé les petits soupers. Après dîné on a passé dans le salon , où elle a fait sa partie de trictrac à l'ordinaire.

11 V a bal à la salle de la*comédie pour les femmes de chambre et les valets de chambre. On vient de me dire de descendre pour voir danser les mariés. Je vous quitte, et me voilà de retour, ils ont dansé fort bien, à ce que disent les connaisseurs.

Je vous envoie ce commencement de gazette. Je continuerai jusqu'à la fin de tout ceci.

342 CORRESPONDANCIi:

Lundi 5 octo\.ru.

La grand'marnan n'a pas mal passé la nuit, mais le rhume continue. M. et madame de Choiseul-(ioufîier arrivèrent hier au soir, madame de Beauvau ce matin. Nous voilà vingt-cinq. Avant le dîner, on s'est rendu au cabinet de toilette de votre grand'marnan, où étaient étalés les présents. Je n'ai pas assez de talent pour les décrire : des poufs sans nombre, de toutes formes et de toutes couleurs, des manchettes superbes de dentelle et de blonde, des manteaux , des nécessaires, etc. Après le diner, la nouvelle mariée a successivement apporté dans le salon les présents destinés à la compagnie : une bourse pour chacun; les dames ont eu de plus un éventail; les évoques et les abbés un cordon d'or pour le chapeau. J'ai mené M. de Beauvau au jardin et à la pagode. Madame de Beauvau avait éprouvé le même plaisir le malin. L'un et l'autre ont été touchés du motif, du sentiment qui a fait élever la pagode. Les inscriptions que nous y avons placées ne manquent guère leur effet; j'ai été plusieurs fois témoin de l'attendrissement qu'elles produisent.

A sept heures, on s'est rendu au théâtre. Une troupe qui se trouvait à Tours , la môme que celle qui joue quelquefois à Versailles, nous a donné deux opéras comiques : Je Tonnelier et les Trois Fermiers, cette dernière pièce a été fort bien jouée. Deux acteurs excellents, les autres passables; nous aurons ce spectacle pendant huit jours.

Le soir, biribi, trictrac, etc.

Mardi 6.

C'est aujourd'hui le grand jour pour Sangaride ; pour m' préparer, je me suis mis dans le bain, d'où je vous écris. La rosée du ciel se répandra sur ce mariage : il pleut à verse.

On s'est assemblé dans le salon à midi. Les hommes avec l'uniforme de Chanteloup ; les dames avec un uniforme con-

venu : robe bleue, rubans jaunes. Vous me dispenserez de vous détailler le reste de l'habillement; tout ce que je puis vous dire, c'est que c'était une fort belle suite de rentre bleus. Les époux étaient vêtus de... Oh ! pour ceux-là, je n'en sais rien. A midi et demi, on s'est rendu à la chapelle, l'archevêque fermait la marche, en rochet, en camail , en très-belle mine; il n'a point fait de discours, on en était convenu; il a dit les prières du rituel, le curé a dit la messe, les époux ont dit oui, et l'on s'en est allé comme on était venu.

On a dîné comme à l'ordinaire. Nous étions vingt-sept à table. On a joué jusqu'à sept heures que l'opéra comique a commencé. On a joué les Deux Arares^ qui ont fait très-grand plaisir, et une pièce de Sedaine qui n'en a fait aucun, et dont j'ai oublié le titre; c'est le conte des Rémois, la Femme ou les Femmes... Je me le rappellerai peut-être avant de fermer ma lettre. L'on a soupe et chacun est allé se coucher de son côté. Du reste point d'illumination , point de fracas.

Hier, tout se passa en silence. Aujourd'hui, nous avons eu le plus beau et le plus bruyant des spectacles. Vous avez vu autrefois Servandoni , sur le théâtre des Tuileries, imiter parfaitement la pluie , et les machinistes de l'Opéra imiter les éclairs et le tonnerre, ce n'est rien que tout cela. Sur les cinq heures, on a été tout à coup averti par un bruit épouvantable ; le soleil s'est tellement obscurci que nous avons soupçonné une éclipse. On avait étendu sur tout le ciel un grand voile noir; on a fait couler sur la maison et sur les environs des torrents d'eau, de grêle et de vent; les vitres ont été brisées , ce qui a fait des verres cassés; le ciel était en feu, la terre en eau; les arbres frémissaient, le château gémissait, et tout le monde est convenu que rien n'était si joli. Ce qui doit surprendre, c'est que ce spectacle n'a rien coûté à voire grand-papa. Nous avons été ensuite au théâtre, où l'on a donné les Chasseurs et la Lailù^re,

suivi de V Amoureux de quinze ans ; et puis on a soupe et joué, et puis je me suis retiré pour vous faire ce récit. Le voilà fini, je vais me coucher en vous souhaitant le bonsoir.

LETTRE DCCLV

Ce 24 octobre 1778.

M. Walpole vous aura peut-être conté comme je fus attrapée quand on m'annonça de la part de M. Craufuit. Je fus fort aise de voir M. votre frère, mais ce n'était pas lui que j'attendais. Celui que j'attends arrivera- 1- il ? les fausses espérances sont pires que la certitude de n'avoir rien à attendre; vous ne pouvez venir ici dans un temps qui me soit plus agréable et qui vous convienne mieux ; vous trouverez de vos compatriotes. Enfin, mon petit Craufurt, s'il est vrai que vous ayez de l'amitié pour moi , vous me le prouverez en me venant voir; je n'ai pas la prétention que le goût vous y détermine : je ne prétends pas un pareil sentiment, mais la reconnaissance peut beaucoup sur les âmes sensibles; demandez-le à M. Walpole.

Je suis très-contente de M. votre frère, il plaît à tous ceux qui le connaissent; je soupe ce soir avec lui chez madame de Forcalquier; il part demain. Jamais il n'y a eu de séjour plus court. Je le chargerai de me mander vos projets, car je ne puis me flatter de les apprendre de vous-même; la moindre circonstance vous fait tout oublier, et vous croyez qu'on n'a point à se plaindre de vous quand vous vous souvenez de vos amis une fois en trois mois. Mais, ne craignez point mes reproches: si vous venez, j'oublierai tous vos torts et je ne m'occuperai que du plaisir de causer avec vous. Adieu.

DE MADAME DU DEFFAND. • 34o

LETTRE DCCLVI

DB MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, ce 10 novembre 1"~S.

Vos précurseurs vont arriver successivement. Ce nouveau titre ajoute beaucoup au plaisir que j'ai de les revoir. C'est madame de Grammont qui a bien voulu m'informer de tous les projets; elle et tous ceux qui vous ont vue me disent beaucoup de bien de votre santé. Mon Dieu , chère grand'maman , que j'aurai de plaisir d'en juger par moi-même et de trouver vos belles petites joues rebondies ! Le grand-papa ne s'est jamais mieux porté, n'a jamais été plus brillant, plus aimable, en un mot, plus charmant. Comment avez- vous pu adopter un aussi sot enfant que moi? la faute en est faite, vous ne pouvez plus vous en dédire. Vous me devez des entrailles de mère, et celles qu'on s'attribue par l'adoption doivent être plus constantes que celles qu'on a par la nature.

Madame de Grammont me dit encore que vous comptez mener la même vie à Paris que celle de l'année passée; tant mieux, chère grand'maman, j'aurai pour moi vos samedis, assurez-m'en d'avance.

Je devrais remercier madame de Grammont de sa charmante lettre, mais je crois mieux faire en remettant au jour que j'aurai l'honneur de lavoir tous les témoignages de ma reconnaissance et de mon attachement.

Apparemment que l'abbé ne tardera pas à me venir voir, et que lundi, au plus tard, il sera à côté de mon tonneau. Que 'les oreilles vous devront tinter ! Sans être prolixes, nous parlerons de vous sans fin, sans cesse; on n'est jamais prolixe quand les paroles sont forlrs de choses.

■ Voilà deux stances que je crains que vous n'ayez déjà reçues :

346 CORUESPONDANCE

Pour faire un nouveau choix ne vous tourmentez plus, Sans scrupule, messieurs, restez à votre nombre, Vous ne blesserez point vos antiques statuts : Ouei serait le vivant qui pût valoir son ombre?

Qui (le lui succéder pourrait avoir l'orgueil? Tout choix serait un choix impie:

Pour successeur, nommez-lui son fauteuil. Comme à Tu renne on a nommé la pie.

LETTRE DCCLVII i> î: madame du.deffand a m. craufurt

Ce vencircdi , 13 décembre.

Tout vous sera pardonné si vous m'aimez encore ; mais cela est difTicile à croire, trop de raisons le rendent impossible; la différence des âges, l'éloignement de l'habitation ; je n'ajouterai point le peu de convenance de l'humeur et du caractère, c'est par là que nous pouvons nous rapprocher et l'emporter sur tous les obstacles. Je suis aussi triste que vous , beaucoup plus malade ; de toutes les maladies, la plus affreuse, c'est la vieillesse, non-seulement parce qu'elle est incurable, mais parce qu'ainsi que les maladies contagieuses elle écarte tout le monde, et plonge dans un ennui qui est le plus grand et peutêtre le seul malheur de la vie; oui, le seul, je ne m'en dédis point, excepté les douleurs. Si on pouvait séparer l'ennui de tout ce qu'on peut éprouver de fâcheux, on supporterait tout facilement. Je ferais des livres sur ce sujet: et M. Hume, avec son grand esprit et toute sa philosophie, ne parviendra jamais à rendre heureux par tous ses raisonnements. Notre bonheur ne peut être que l'ouvrage de la nature , il faut qu'elle donne des goûts, des talents, ou qu'elle prive de tout genre d'esprit: il faut s'occuper ou végéter, la dissipation n'est que passagère: les passions sont une maladie de l'âme qui la soutiennent , mais qui l'usent et qui, en linissant, la réduisent au néant. Que

faut -il conclure de tout ceci ? Rien , mon cher petit Craufurt; je bâillerai dans mon tonneau , je me donnerai des soins pour rassembler des ennuyeux. De votre côté, vous jouerez, vous perdrez, vous vous ruinerez, et pour vous délivrer de l'ennui présent, vous rendrez l'avenir épouvantable.

Je suis fâchée, je l'avoue, du bon procédé de M. votre père, j'en crains les suites ; vous ne prévoyez point combien il est triste d'être mal à son aise; il y a bien des genres d'ennuis, et celui où la pauvreté nous plonge est le pire de tous.

Vous me flattez de vous revoir ce printemps, puis-je y compter? Ne dépendez-vous pas toujours de la disposition du moment? il n'y a que moi qui peut vous attirer ici, et il n'y a que la reconnaissance qui vous parle pour moi. Non! non! tout ce qui vous environne vous retiendra, quand même vous en seriez mécontent. Je n'espère plus vous revoir; cependant vous ne vous repentiriez peut-être pas de venir causer avec moi; vous seriez content des jugements que j'ai portés; je vous dirais que je n'ai jamais rien vu de si aimable, et j'ajouterais de si édifiant, qu'une certaine jeune dame; j'ai la meilleure opinion de la bonté de son cœur; pour le milord, il m'a fait grande pitié.

Soyez sûr, mon cher Craufurt , que vous me ferez un extrême plaisir si vous me venez voir, vous me trouverez une très-indulgente amie; j'entrerai dans toutes vos peines, nous parlerons avec confiance : notre manière de sentir et de penser a bien des rapports; enlin si vous ne craignez point trop de vous ennuyer, venez , venez , et que j'aie encore une fois le plaisir de vous voir !

P. S. Je viens de relire ma lettre. Ah mon Dieu! qu'elle est plate, qu'elle est triste! je voudrais la jeter au feu, mais je n'en ferai peut-être pas une meilleure.

Je n'ai point encore vu l'Anglais que vous m'annoncez; tout ce qui arrivera avec votre recommandation sera bien reçu.

Ne soyez pas étonné des différentes écritures, j'ai des secrétaires suivant la différence des heures.

LETTRE DCCLVIII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL

Ce 14 avril n79.

Il est vrai , chère grand'maman , que je ne vous ai point écrit, vous en conclurez que je ne vous aime plus. Changez la thèse : c'est parce que je vous aime et que je veux être aimée de vous que je n'ai pu me résoudre à vous écrire du sein de la bêtise, de la stupidité, enfin de l'ennui où je me trouve abîmée depuis votre départ ; nul objet ne me réveille, je me vois séparée de vous par un espace que je ne puis franchir, sans espérance de vous revoir avant l'intervalle d'un temps que je dois craindre de ne pas voir arriver. Voilà les pensées qui offusquent toutes les facultés de mon âme. Je ne puis avoir recours qu'à des lieux communs d'attachement, de constance, de tendresse, etc., etc.; il y a cent mille phrases notées qui servent à tout le monde; je ne puis les souffrir. C'est en me désespérant de ne vous point voir, en ne trouvant rien qui vous remplace, enfin en mourant de chagrin, que mon amour pour vous s'exprime. Plaignez-moi donc, et quand vous pensez à moi, dites-vous à vous-même : Elle me regrette , elle végète dans son tonneau, elle calcule les mois, les semaines, les jours, les heures, les minutes qu'elle sera sans me revoir; elle s'imagine qu'elle ne me reverra plus, elle passe ses jours et presque toutes ses nuits à faire les calculs dont je viens de vous parler; et cela est vrai, car je n'ai de science que celle de l'arithmétique ; c'est le seul fruit" qui me reste de mon éducation. Mais parlons d'autres choses.

M. Selwyn arriva hier, il vient pour attendre cette petite

fille ^ dont je vous ai raconté l'histoire. Il ne la mettra pas à Panthemont, comnie il en avait eu le dessein. Les parents de cette enfant consentiront vraisemblablement à ce qu'il l'emmène en Angleterre; elle doit arriver ici la semaine prochaine, conduite par son père , qui apparemment aura assez de bon sens pour la confier à cet Anglais qui veut lui donner tout son bien ; elle n'a pas encore huit ans, il en a soixante et désire ne vivre que le temps qu'il faudra pour qu'il puisse la bien établir. S'il reste quelque temps à Paris, je ne doute pas qu'il ne profite de la permission que vous m'avez chargée de lui donner de vous aller faire sa cour.

J'appris hier tous les projets d'établissement et d'alliance des Praslin avec le baron de Choiseul-. Je vois avec plaisir que la race de mes parents deviendra aussi nombreuse que celle de Jacob.

Si vous lisez le Courrier de l'Europe . vous aurez vu des articles terribles et bien désespérés.

N'avez- vous pas V Eloge de milord Maréchal? dites-moi votre avis.

Je compte samedi passer la soirée avec le grand abbé et le président, en mémoire des comités du samedi, mais il y manquera la Transsubstantiation; mais non, pourquoi l'exclure?

Adieu, chère grand'maman, ayez non pas la foi, mais une persuasion imperturbable que je vous aime.

1. Mademoiselle Faguiani, qui fut depuis la marquise d'Hertford.

2. Le comte Hippolyte de Choiseul-Praslin , petit- fils de Tancien ministre, épousa sa cousine, fille du baron de Clioiseul-Clievigné, dont il eut le comte Albéric de Ciioiseiil et madame la duchesse de Pcrigord. La baronne de Choiseul et ses deux filles habitaient alors Saint-Joseph.

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