‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 85 sur 131 · I.KTTHE DCCLIX · texte numérisé non relu

I.KTTHE DCCLIX

DE M A U A .M E DU D li F f A N D A LA DUCHESSE DE C II O I s E U L

Paris , ce 4 juin 1778.

Voilà , chère grcand'maman , vos moments de solitude passés; depuis l'airivée du grand-papa, vous auriez sans doute souhaité qu'ils durassent toujours de même; mais la vie n'est que vicissitudes et changements; quand il n'y en arrive point dans les choses externes, il en arrive en nous; il n'y a que quelque grande passion qui ait le pouvoir de fixer nos idées. On ferait des livres sur ce sujet, mais tout ce qu'on dit, tout ce qu'on pense ne peut rien sur ce que nous sentons. Votre grand bonheur, c'est d'aimer, et vous avez celui de l'être ; vous êtes heureuse et c'est pour moi une consolation: j'ai besoin de penser à vous pour supporter la vie.

Vous allez avoir madame de Grammont ; ce sera peut-être par elle que vous recevrez cette lettre. Je l'ai peu vue. Le grand-papa vous aura dit qu'il m'a fait une petite visite, je ne l'espérais guère; j'ai été charmée de cette marque dejsouvenir; je l'ai trouvé aussi aimable que jamais, et plus que personne au monde. C'est un grand plaisir que de voir des gens agréables, il y en a bien peu.

Je ne sais rien de particulier sur les arrangements que vous projetez: tout ce qu'on m'en a dit est confus. On prétend que vous gardez votre hôtel ', j'en suis ravie, j'aurais un regret extrême à cette galeiie, c'est la plus belle pièce que j'aie jamais vue; je l'ai toujours admirée, même dans le temps qu'elle était bien mal meublée et dépourvue de tout ornement ; j'en ai même conçu quelque vanité: je me suis persuadée qu'il

1. L'iiotol de Choisewl, rue de la Grange-Bitolière, derrière la salle actuclli de rOpéra.

fallait que j'eusse un goût naturel, n'ayant aucune connaissance qui put former mon jugement. Je serai fort aise d'apprendre la conclusion de votre marché s'il en résulte un bien réel. J'espère que je recevrai de vos nouvelles avant la visite de M. le duc d'Orléans. Vous n'aurez apparemment vos évèqiies qu'après son départ.

On vous aura sans doute écrit sur la représentation d'Agalocîe; je ne l'ai pas même lu, ainsi je n'en peux rien dire. Comment avez-vous trouvé le discours de Brizard, de la composition de d'Alembert? Ne trouvez-vous pas que tous les éloges de nos beaux esprits, loin d'augmenter la gloire de Voltaire , semblent l'oflusquer ? Ses ouvrages sont son véritable éloge; il faut le lire, l'admirer en silence et l'imiter s'il est possible.

Adieu, je finis, parce que je suis triste sans aucun sujet, mais parce que j'existe.

LETTRE DCCLX

DE LA DUCHESSE DE C H O I S E f L A MADAME D L DEFFAND

Chanteloup , ce 20 juin 1779.

Vous voyez, ma chère petite-fille, que mon illustre et brillante compagnie ne m'empêche pas de m'occuper de vous et de vous marquer le plaisir que j'ai à m'en occuper; mais votre opinion sur ce que vous croyez que je pense de cette illustre compagnie m'a empêchée de niontrer votre lettre à madame de Grammont. Je ne lui ai cependant pas laissé ignorer ce que vous me dites pour elle ; elle y est très-sensible et me charge de vous assurer qu'elle ne connaît à rien le droit de vous faire oublier. Pour le grand-papa, je me suis bien gardée de lui dire que vous taxiez son amour de coquetterie : rien n'est plus injurieux pour un amant, et c'est ce qu'il paraît être pour VOUS; mais malgré vos défenses, je ne lui ai point caché que

VOUS le trouviez ce qu'il y a de plus aimable au monde. Ce sont vos expressions que j'emploie. Il m'a répondu qu'apparemment vous vous oubliez. Vous pouvez juger, par ma fidélité à vous rendre l'un à l'autre vos sentiments réciproques, combien je suis propre à entretenir vos feux , et vous devez me savoir gré de ma générosité.

Je suis fort contente de mon gros prince ; il est très -bon homme *. Je ne le vois que pour faire sa partie de trictrac ou le voir jouer au biribi, tandis que je joue au pharaon : le reste du temps il chasse ou se promène. 11 paraît content de tout ce qu'il voit et de tout ce qu'il fait. Il a le mérite de laisser l'âme en paix. Sa chaste et modeste épouse - est douce, polie, réservée jusqu'à la contrainte; elle remplit son cœur et il remplit sa tête-, cela leur sufiit à l'un et à l'autre, et à moi aussi.

Ce que j'aime le mieux de tout ce qui est ici, sans nulle comparaison, c'est l'archevêque de Toulouse : il est bon, indulgent, doux, gai, facile , aimable enfin autant qu'on le peut être. Je le crois dans le fond assez insouciant, mais cependant avec tous les procédés de l'amitié. Il invite à l'aimer, et c'est un sentiment auquel je me livre pour lui avec le plus grand plaisir, sans en attendre aucun retour.

J'imagine que vous êtes bien ennuyée de tous les bruits d'expéditions, de descentes, des dits et redits sur les généraux; tout cela ne m'amuse guère plus que vous; mais j'ai de plus d'être effrayée pour mes amis qui doivent être de l'embarquement, quoique nos fins politiques disent que toutes ces démonstrations ne sont qu'un ccoutc s'il pleut !...

Vous voulez savoir si je prendrai l'appartement de ma mère : M. de Ghoiseul me le propose; mais j'aime mieux garder le mien qui communique par l'intérieur avec le sien. Mon

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