LETTRE DXLVI
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, ce 7 novembre 1773.
Je suis persuadée, chère grand'maman, que vous ne vous êtes jamais comparée à aucune divinité. Je ne me rappelle point d'avoir reçu de vous rien qui témoignât tant d'orgueil et je ne comprends rien à tout ce que vous me dites, sur votre lettre, sur ma réponse. J'ai tout oublié. Je ne sais pas si vous avez fait une remarque : moins on a la tête occupée, plus elle s'affaiblit. Rien n'est si vrai que ces vers de Voltaire :
L'âme est un feu qu'il faut nourrir Et qui s'éteint s'il ne s'augmente.
La mienne jeûne, non-seulement les vigiles et le carême, mais tous les jours de Tannée; aussi est-elle dans un bel état! Si j'étais à Ghanteloup, vous diriez : Oh ! la pauvre petite-fille! le grand-papa me renierait , madame de Grammont me fuirait, Tabbé bâillerait et tout le monde s'ennuierait. On aurait beau jeu avec moi dans la dispute; je serais battue par M. de risle. A propos, chère grand'maman, vous montre-t-illes lettres qu'il m'écrit? elles sont charmantes, admirables; je n'ai pas l'humilité d'y répondre.
Vous avez actuellement madame la maréchale, je vous en félicite, elle vous tirera de la langueur. C'est l'effet que toujours elle me fait. Je m'aperçois bien de son absence. Personne n'est encore revenu de Fontainebleau, mais chaque jour de la semaine prochaine nous ramènera quelqu'un.
J'ai eu tort si je vous ai tant alarmée sur madame de La Vallière, elle n'est point assez malade pour cela, elle est changée, à ce que tout le monde trouve, et son estomac n'est pas en bon état; sa surdité augmente beaucoup, elle a pris le parti de jouer, et elle a très-bien fait.
Vous ne me dites rien de la santé de la petite sainte, je m'y intéresse infiniment. La garderez-vous longtemps ? elle devrait ne vous point quitter; vous pouvez juger de là que je vous aime plus que moi-même, rien n'est si vrai.
Madame de Jonsac doit arriver ces jours-ci; elle est, dit-on, -en chemin ; tout le monde se rassemblera petit à petit ; mais qu'est-ce que tout cela me fera? y a-t-il rien qui puisse vous remplacer? non, en vérité, chère grand'maman.
Vous allez avoir Tévêque d'Arras, j'en aurai encore plus de plaisir à le revoir. Je me souviens que vous pensiez qu'il ne me <X)nviendrait pas, vous ne me croyiez pas l'esprit assez solide pour m'accommoder du sien. Eh bien ! chère grand'maman,
DE MADAME DU DEFFAND. il
VOUS VOUS trompiez; je l'écoute, je l'entends, il me persuade et je suis toujours d'accord avec lui *. L'abbé a pu vous rendre compte d'une soirée que nous passâmes avec les deux frères, le président de Cotte et l'ambassadeur de Naples, où vous ne vous seriez pas ennuyée et où je ne me trouvais point déplacée. Je ne le serais peut-être pas à Chanteloup, parce que vous me ranimeriez; mais je ne veux plus traiter cet article, il augmente ma tristesse.
Vous savez l'extrémité où je me suis trouvée réduite en prenant le parti de relire Cléopâlre. Ah ! l'ennuyeux auteur que M. de la Calprenède ; quel grand parleur, quel beau faiseur de phrases! je n'aurai pas la patience de le continuer. Vous ne lisez presque point, chère grand'maman, et je n'en suis point étonnée, et je commence à comprendre que le temps est aussi bien employé au baguenaudier qu'à la lecture. La vie est bien courte, et on en perd tous les moments faute d'avoir aucun usage à en faire. En bonne foi, était-ce la peine de naître? Ce ne sont pas encore les plus malheureux qui font ces réflexions, jugez de ce que peuvent penser et sentir ceux qui ont perdu leurs biens, leur liberté, leur santé, etc., etc.
Il est temps de finir; cette lettre est triste à la mort, je la devrais jeter au feu. Mais, chère grand'maman, ce m'est une consolation d'épancher mon âme avec vous. Peut-être serai-je <Jans une meilleure disposition la première fois que je vous écrirai. Ne montrez celle-ci à personne, surtout au grand-papa, il me prendrait en aversion ; je n'ai pas cette crainte avec vous, votre amitié est à toute épreuve.
1. Une taille élevée, la voix forte, une figure sévère, tout annonçait dans révèque d'Arras un homme que la nature a destiné au commandement. Le duc 4le Lévis qui en parle en ces termes^ ajoute : « QuMl avait plus de prudence que d^adressc, que son esprit était plus solide qu*étendu, qu'il travailla toute sa vie pour parvenir à être ministre.» L'émigration lui réservait cette consolation.