LETTRE DXLVII
DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL A MADAME DU DEFFAND
A ChaDteloup, ce 14 novembre 1773.
La petite-fille a envoyé au grand-papa les nouvelles lettres qui paraissent de madame de Sévigné. Le grand-papa a été bien aise de les avoir, mais surtout enchanté de cette marque d'attention et d'amitié de sa petite-fille ; je voulais l'en remercier pour lui, mais il n'a pas voulu, parce qu'il veut avoir le plaisir de la remercier lui-même. Il ne se laisse manquer de rien, comme vous voyez, le grand-papa; il ne laisse pas échapper un plaisir. Il a raison, le plaisir est le premier besoin, mais tout le monde ne le satisfait pas aussi facilement que lui. 11 ne suffit pas de se baisser pour en prendre. OCi le plaisir finit, l'ennui commence, et l'ennui est le plus grand des maux, c'est lui qui éteint ce feu dont Voltaire dit que l'âme se nourrit. Je m'en aperçois bien pour moi, mais je vous assure, ma chère petite-fille, que je ne m'en aperçois point du tout pour vous, ce qui me fait espérer que vous vous ennuyez moins que moi. Madame la maréchale serait bien faite pour me ranimer; on ne peut être plus aimable qu'elle l'est, mais je sens que ma petitefille en aurait seule la puissance. Faute de pouvoir vivre, je végète en parlant d'elle à madame la maréchale, à la petite sainte, à l'abbé, et j'aurai bien du plaisir à en parler encore à M.l'évêque d'Arras, que je serai charmée de voir. J'aurais bien voulu que la petite sainte suivît le conseil que vous lui donnez de passer ici l'intervalle de ses eaux; j'ai fait ce que j'ai pu pour l'y déterminer, mais elle veut se trouver aux couches de sa belle-fille et vaquer aux affaires que lui donne la succession de son père; elle part samedi; vous la trouverez mieux que quand elle est partie, quoique son retour précipité des eaux ait détruit une grande partie du bien qu'elles lui avaient fait.
La dernière époque qu'elle vient de passer a été beaucoup plus heureuse que la précédente. Vous êtes bien généreuse, ma chère petite-fille, de consentir à vous priver encore tout l'hiver de cette aimable femme pour me la laisser. Je vois qu'il n'y a point de sacrifices dont votre amitié pour moi ne soit capable et j'en suis bien touchée.
Le retour de Fontainebleau va vous rendre votre société et je m'en réjouis ; je ne puis vous rien souhaiter de mieux que du bon temps, mais ce ne sera pas dans la Calprem^de que vous le trouverez. Comment aussi s'avise-t-on de lire la Calpre- Tiède? C'est par lui que j'ai appris à m'ennuyer à l'âge de quinze ans. Il est vrai que mes lectures ne m'ennuient guère, parce que je ne lis guère, mais c'est faute de temps que je ne lis pas, car la lecture est encore ce que j'aime le mieux ; mon ignorance et mon peu de mémoire font que tout m'est toujours nouveau, de sorte que je ne puis lire que de bonnes choses en recommençant toujoure les mêmes. Cela ne peut pas s'appeler profit tout clair, mais c'est passer le temps, et c'est beaucoup que de passer le temps; il passe pour tout le monde, mais peu de gens savent le passer.
M. de risle ne me montre point les chefs-d'œuvre qu'il vous écrit : est-ce modestie de sa part? est-ce mépris pour moi? Je croirais plutôt au second, parce que c'est une justice. A propos de chefs-d'œuvre, nous avons vu ici celui de madame de Forcalquier, sa lettre au roi sur madame la comtesse d'Artois; n'est-ce pas là ce qui s'appelle du beau style, de la dignité, de la philosophie, du laconisme ? Madame de Sévigné n'en aurait jamais fait autant ^
1. Voici cette lettre, attribuée par erreur au duc de Brancas, et qui est de madame de Forcalquier : « Sire, j*ai vu madame la comtesse d* Artois. Le premier Jour elle m*a plu , le second elle m'a intéressée; ce qui fait que je la mène avec plaisir à Votre Majesté. » C*est ainsi que madame du Deffand la rapporte à Walpôle dans sa lettre du 13 novembre; elle la donne un peu différente dans la lettre suivante à Tabbé Barthélémy.
Vous allez avoir le chevalier de Boufflers, il vient de nous quitter à mon très-grand regret. Oh I pour celui-là, il hi* amusait. Il vous amusera, cela me console. Vous voyez bien, ma chère petite-fille, que mon amitié pour vous saurait aussi vous faire des sacrifices. C'est parce que M. de l'Isle vous envoie ses parodies de cette belle lettre que je ne vous les envoie pas, et je n'ai pas besoin de vous recommander de ne citer ni lui ni Chanteloup.