‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 20 sur 134 · III · texte numérisé non relu

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jetti à un travail forcé qui me retient encore, ce sont des éclaircissements qu'on me demande des pays étrangers sur des matières d'antiquité et qui m'ont pris une grande partie de mon temps; je savais d'ailleurs que la grand'maman vous écrivait, que M. de l'Isle vous donnait souvent des nouvelles. Je me suis reposé sur leur exactitude, mais je reprendrai bientôt mes droits. Vous avez eu la bonté de ne pas me reprocher mon silence, j'en suis infiniment touché.

Hier au soir, en ouvrant votre lettre que M. le chevalier de Goigny avait apportée, je dis à la petite sainte et à la grand'maman : Je meurs de peur, je suis coupable et mon juge va me prononcer ma sentence; mais ce juge est indulgent et rien n'est si aimable.

Je ne réponds pas à M. d'Arras, il sera vraisemblablement parti quand cette lettre vous parviendra; nous l'attendons avec impatience, il nous parlera de vous et il trouvera à qui parler. Si vous saviez combien vous êtes souvent avec nous; combien de fois nous avons dit : Voilà où était le tonneau, voilà ce qu'elle nous disait un soir, et puis on dit que vous reviendrez dans ce salon; même ceux qui sont portés à en douter le désirent infiniment.

M. de risle vous a envoyé une relation efl*rayante; M. de T... soutient qu'il a été témoin de l'événement. La grand'maman ne voulait pas qu'on vous écrivît, elle craignait que la douleur de madame de P... ne vous causât trop de chagrin.

Ne m'avez-vous pas dit que M. de Saint-Lambert était l'éditeur des nouvelles lettres de madame de Sévigné? Je l'ai cru en lisant la préface ; j'ai cessé de le croire en lisant les lettres. On trouve dans celles de madame de Sévigné quelques traits qui la caractérisent , mais elles sont en général sans intérêt et l'éditeur n'a pas même pris la peine de les ranger suivant leurs dates; quant à celles de madame de Simiane, j'aimerais autant lire des logogriphes où il n'y aurait point de mot. Mais les lettres concernant M. Fouquet sont admirables, nous ne

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les avions pas ici, et le grand-papa a été très-sensible au présent que vous lui en avez fait.

La petite sainte part après-demain ; nous en sommes bien fâchés ; vous la trouverez mieux. Elle aurait cependant mieux fait de rester ici jusqu'à la saison des eaux ; mais il est décidé qu'on doit sacrifier sa santé à des devoirs, des bienséances inutiles; rien n'est si désolant.

Nous attendons M. de Castellane; il devait partir le 15. 11 m'a souvent chargé dans ses lettres de vous dire bien des choses pour lui; il ne sera pas content de l'éditeur de celles de madame de Simiane, il aura raison : quand on publie dépareilles choses, il faudrait du moins mettre à la tète l'approbation des parents.

J'ai quelquefois de l'inquiétude sur la grand'maman; elle maigrit de plus en plus, et le pis est qu'on en ignore la cause. Elle n'est point enrhumée, elle n'a certainement aucun chagrin ; mais son estomac fait mal ses fonctions, elle est excessiveaient faible : d'où cela vient-il? Le grand-papa s'est fait son médecin, il lui a prescrit pour le matin du thé au lait, ou du chocolat, ou une croûte au pot. Elle dîne et soupe à six heures, et ne mange que des choses saines qu'elle a bien de la peine à digérer. Je ne désapprouve pas ce régime, mais il faudrait un peu d'exercice, c'est ce qui pourrait lui donner un peu de force. On vient de me dire qu'elle va monter à cheval pour suivre la chasse. Je ne la suivrai point, j'ai une petite colique d'estomac qui me tourmente fort.

La grand'maman a un petit musicien qui ne remplace pas celui qu'elle a perdu, mais qui est charmant; il s'appelle Louis. Il n'a que onze ans. Il est frère du mort et joue parfaitement du clavecin; il est d'une jolie figure, mais d'un caractère si doux, si sensible, si intéressant, qu elle l'aime à la folie. Il ne sait pas encore le français, il en arrange les mots qu'il a appris pour rendre comme il peut ses idées. Hier au soir il faisait entendre à la grand'maman qu'en passant à Paris il avait joué de

l'orgue aux Jacobins ; elle lui demanda s'il voulait être Jacobin. — Voulez-vous, madame? lui répondit-il. — Non, certainement, lui dit-elle; mais si vous le désirez, vous en êtes le maître. — Eh bien, dit-il, le bon Dieu partout! pourquoi donc se mettre en robe de chambre ? Et pui^ il rit à tomber à la renverse. Ce joujou l'amuse beaucoup.

Mais je ne vous dis que des bêtises. Je finis donc, mais je vous prie de me rappeler dans le souvenir de M. l'ambassadeur de Naples. Avez- vous des nouvelles du baron?

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