LETTRE DLVIII
UE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce 9 décembre 1773.
Comment cela se peut-il, chère grand'maman ! vous croyez avoir à me pardonner et je ne suis pas coupable, mais vous
êtes encore moins injuste. J'interroge Wiart, il dit que c'est moi qui vous ai écrit la dernière et que la lettre que j'ai reçue hier devait être une réponse; moins je croîs mériter de reproches, plus j'en suis flattée. J'aime mille et mille fois mieux l'injustice que l'indifférence.
Je mande à l'abbé que je regarde le petit Louis comme mon petit frère. Mettez-vous dans la tête que cela est, et qu'il devienne une occasion de vous faire penser à moi. J'aimerais à entendre son petit baragouin et être témoin de l'expression naïve de ses sentiments. Je désire que cet enfant vous occupe et vous amuse. J'essaye si un petit chien pourra m'être de quelque ressource ; je tâche de m'en faire aimer; si j'y parviens, je l'aimerai et ce sera un petit bonheur dont je tâcherai de me contenter.
Je n'ai point encore causé avec la maréchale, mais le peu qu'elle m'a dit me fait beaucoup de plaisir; elle me paraît parfaitement contente de vous; je lui ferai lire ce que vous me dites d'elle. Elle m'a un peu alarmée sur M. de l'Isle. Je charge l'abbé de faire ma paix; joignez-vous à lui, chère grand'maman. Sa légende est jolie, et le couplet que vous m'avez envoyé l'est encore plus; mais ce qui est au-dessus de tout et sans nulle comparaison, c'est son avis aux princes.
Voltaire, dans ce genre, n'a rien fait de mieux; aussi tout le monde l'a-t-il cru de lui. Je vous dirai seulement à l'oreille, mais bien bas, que je trouve la fin un peu écourtée. J'aurais voulu un peu plus de détails de l'entrevue des perroquets. Mais ne dites point cette critique qui peut bien ne rien valoir et qui pourrait déplaire. Voltaire a tombé dans le défaut contraire, il aurait dû retrancher près de vingt vers de la fin de sa Tactique.
J'ai fini Cléopâlrey dont j'ai sauté les deux tiers, mais j'avoue qu'il y a des endroits que j'ai trouvés parfaitement beaux. L'auteur n'était pas sans génie; il y a entre autres une conversation d'Agrippa et d'Artaban qui m'a beaucoup plu,
et un spectacle de gladiateurs très-touchant. C'est dans le troisième livre du onzième volume. Je ne sais plus que lire; tous les livres de raisonnement et de morale me sont insupportables, et les histoires me semblent n'être que de trèslongs et de très-ennuyeux romans dont les événements ne sont pas toujours vrais, et quand ils le seraient, ils n'en seraient souvent pas plus intéressants; il reste donc la conversation, et c'est de quoi je me contente parce qu'on y est forcé ; quelquefois il y en a de bonnes, mais cela est bien rare. Celle que j'eus un soir avec l'abbé, nos évêques d'Artois, M. de Cotte et l'ambassadeur, ne se retrouve pas souvent. Ah ! les petits comités du petit appartement ne peuvent se remplacer. Ne se retrouveront-ils jamais? N'y a-t-il plus de dieux dans des machines?
Portez-vous bien, chère grand'maman; espérons qu'il ne restera bientôt plus de maux à sortir de la boîte de Pandore,
Avez-vous vu les vers qui sont dans le Meraire^ adressés à la comtesse de Noailles? Ils sont assez jolis.
Si M. de l'Isle venait ici avant le premier jour de l'an, je serais bien aise. Je le prierais de me faire un couplet dont j'ai grand besoin. Je ne puis pas en mander le sujet parce que c'est une chose qui doit être extrêmement secrète, et ce qui est extrêmement secret ne doit point s'écrû-e.
Mon Dieu, chère grand'maman, que je serais aise de bavarder avec vous! il me semble que je serais moins sotte en parlant qu'en écrivant; en vérité, c'est souvent l'amour-propre qui m'empêche de vous écrire; je m'en trouve indigne, mais je ne puis résister au besoin de dire que je vous aime.
Je me suis acquittée de toutes les commissions de l'abbé; je le prie dis se charger des miennes et de dire à chacune des personnes qu'il me nomme tout ce qu'il sait de mes sentiments pour elles, et en particulier à M. de Gastellane; je serai bien aise d'apprendre quand il sera arrivé.