LETTRE DLIX
DR MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOIS U
Ce 10 décembre 177S.
On ne meurt point de douleur, de colère et de rage, puisqu je vis encore. Vous saurez ce soir de quoi il s*agit, et cette lettre qui vous apprendra que je suis bien plus malheureuse que coupable, ne vous parviendra peut-être de longtemps; elle ne sera assurément pas mise à la poste, on ne recevra jamais à l'avenir par cette voie un seul mot de moi à Ghanteloup ; il me faudra donc attendre et peut-être fort longtemps une occasion pour vous la faire parvenir.
Vous aurez été bien surprise, chère grand' maman, ainsi que Fabbé, à la lecture de mes dernières lettres, vous m'aurez crue en démence. Se justifier par la poste d'avoir écrit par la poste, chercher à réparer une petite faute par des fautes mille et mille fois plus grandes, est le comble de l'imprudence, de l'inconsidération et de la folie. Votre premier mouvement aura dû être l'indignation, et vous aurez pris la résolution de rompre toute liaison avec une personne aussi extravagante. Vous n'aurez pas dans ces premiers moments compris que j'étais malheureuse et non coupable, et vous ne vous serez pas rappelé l'expérience que vous avez des inconvénients qui peuvent arriver par des méprises. Celle-ci en est une des plus fortes.
N'ayant point dormi la nuit d'avant celle-ci, j'écrivis à six heures du matin à l'abbé, et à vous, chère grand'maman, à onze heures. Wiart écrivit votre lettre et corrigea celle à l'abbé. Vous savez avec quelle liberté je m'explique dans l'une et dans l'autre; si j'avais fait une conjuration, je vous l'aurais confié, et c'est une espèce de bonheur que je m'en sois tenue à ce que ces malheureuses lettres contiennent. Je
comptais les porter moi-même à T hôtel de Choiseul en allant rendre visite à M. de Gontaut, et les faire remettre à M. Ribot. A quatre heures après midi, voulant ajouter quelque chose dans la lettre à l'abbé, je dis à Wiart de me l'apporter et de venir avec Técritoire. « Vos lettres? elles sont à la poste! » Vous auriez pu entendre, je crois, les cris que je fis. Je devins tremblante de la tète aux pieds, et il est de toute impossibilité de vous exprimer ma douleur et ma colère. Wiart a fait la plus grande faute du inonde ; il en est si honteux et si affligé que je n'ai rien à lui dire; il sent toute son absurdité; elle est d'autant plus surprenante qu'il est dans l'habitude de me faire faire attention à ce que je lui dicte pour éviter tout inconvénient. Ce qui peut en quelque sorte l'excuser, c'est qu'il me demanda à qui il adresserait mon paquet. Je lui dis : « AFabbé. — Mais il n'a pas, dit-3, ses ports francs. — Ehbien! à la grand'maman, » sans savoir ce que je disais, sans faire réflexion qu'il n'importait à qui il flkt adressé puisqu'il ne devait pas aller par la poste. Enfin, que vous dirai-je, je suis la plus malheureuse des femmes et, en vérité, la moins coupable. Je me rappelle ce que ces maudites lettres contiennent. La maréchale et M. de Beauvau, à qui j'ai confié ma douleur et mes inquiétudes, croient que je dois me tranquilliser, qu'il n'en peut rien résulter de fâcheux pour ce pauvre M. de l'Isle qui est le seul qui y soit commis, mais qui ne l'est pas de façon à lui devoir attirer aucune afTah-e. S'il pouvait ignorer tout ceci, ce serait un grand soulagement pour moi; mais s'il le sait, obtenez de lui qu'il me pardonne. Pardonnez-moi vous-même, chère grand'maman, et faites-moi pardonner de tout le monde ; que la grâce soit complète, et ne supprimez rien de vos bontés et de votre confiance ordinaire. Je l'attends de votre amitié, je l'attends de votre justice.