LETTRE DLXII
DE MADAME DU DEFFAND A L*ABBË BARTHELEMY
Ce 18 décembre 1773.
Je suis depuis le 9 de ce mois, jour de ma malheureuse aventure, dans des inquiétudes mortelles. Je sais que la lettre que j*ai écrite à la grand'maman ce jour-là, n'a pu partir que le là ou le 15, et qu'ainsi il est tout simple que je n'en aie pas encore reçu de réponse. Mais l'impatience que j'ai de la recevoir ne se calme pas par mes calculs. Je ne puis rien ajouter à ce que j'ai mandé. Vous êtes trop justes, tous tant que vous êtes, pour m'imputer comme un tort ce qu'il est bien prouvé qui n'est qu'un malheur. Mais il est quelquefois des malheurs qui produisent des effets qui ne devraient jamais être que pour des torts. On ne peut pas me condamner, mais on peut cesser peut-être de m' aimer. Cette pensée m'afflige jusqu'aux larmes, et puis M. de Tlsle, de qui je n'ai que des sujets de me louer, que j'estime, que j'aime, à qui je souh^dte toute sorte de biens , à qui je dois de la reconnaissance, a été exposé par moi à des chagrins, ou du moins a couru risque de l'être; cette pensée me tourne la tête. Dites-moi, je vous supplie, mon cher abbé, dans quelles dispositions on est pour moi ; quelque fâcheuses qu'elles puissent être , ne me cachez rien, l'incertitude est un état insoutenable. Vous auriez reçu tous les jours, depuis ce maudit 9 de ce mois, de mes lettres si je n'avais pas fait serment de n'en confier aucune à la poste , quelque indifférente qu'elle puisse être; il faut donc que j'attende des occasions, et ces occasions deviennent bien rares.
Quelque mal que je puisse être dans votre cour, ne m'abandonnez pas, mon cher abbé, et ne me laissez pas plus longtemps sans me donner des nouvelles de la santé de la grand'maman; je ne saurais croire qu'elle cesse de m' aimer, elle est
trop tendre et trop juste, et vous êtes trop mon ami pour le souffrir.
On est ici dans de grandes alarmes sur le chevalier de Durfort, il est dangereusement malade. J*ai des amies qui en sont au désespoir.
J'ai reçu une lettre de M. Schouwaloff, par un petit prince Galitzin, son neveu. Il est à Genève, il viendra à Paris ce carême.
Madame de Talmont est très-mal, ce qui intéresse peu de gens.
Vous aurez les Beauvau au commencement de Tannée. Le prince plaidera ma cause, si je n'ai pas encore obtenu ma grâce.
J'ai quelquefois l'espérance que vous n'aurez pas montré cette lettre qui est le corps du délit. Mais comme elle vous aura été rendue en présence de tout le monde, vous n'aurez peut-être pas pu être maître de ne pas la communiquer.
LETTRE DLXIll
DE MADAME DU DEFFAND A l'ABBË BARTHELEMY
Ce 22 décembre 1T72.
Les affaires publiques ne m'intéressent point, et je dis comme vous : Colas est mort de maladie , etc. Les nouveaux ouvrages vous semblent-ils propres à ranimer l'esprit? Que dites-vous de l'éloge de Racine ? Ce matin il m'a pris envie de relire YOresle de Voltaire; je l'avais trouvé très-mauvais il y a vingt-cinq ans, et sur ce qu'on m'assurait qu'il y avait fait de grands changements et que cette tragédie était actuellement admirable, j'ai voulu en juger. J'ai trouvé à la tête une épître dédicatoire à madame la duchesse du Maine ; à quelques longueurs près, elle m'a paru parfaite. Faites-en le parallèle, je vous prie, avec l'éloge de Racine, et mandez-moi ce que vous en aurez jugé. J'ai lu un acte de la pièce et je m'en suis tenue
là; rien ne me paraît plus médiocre. Je ne sais plus que lire, je ne sais plus que faire pour me tirer de l'ennui qui m'assiège de toute part. Je ne trouve personne de mon avis sur rien; il me prend souvent envie de me retirer totalement du monde, mais je me dis que ce n'est pas la peine et que je n'ai pas bien longtemps à attendre pour en être séparée. Mon Dieu! l'abbé, comme les choses tournent! voilà bientôt l'anniversaire de l'événement qui m'a été bien funeste; la chose publique et moi ne s'en consoleront jamais.
Voilà tout ce que je puis vous dire dans la disposition où je me trouve. Cette lettre devrait bien plutôt être mise au feu qu'à la poste, mais tout insipide et triste qu'elle est, j'aime mieux vous ennuyer que de vous laisser penser que je vous oublie.
Je n'ai point vu M. de l'Isle; vous ne m'avez point mandé si vous aviez rempli les points d'un petit couplet que je lui avais envoyé.
Mon ami se porte mieux ; la grand'maman et vous recevrez les Mémoires du comte de Grammont dont il a fait une édition nouvelle et imprimée chez lui.
Adieu ! l'abbé, dites à la grand'maman que je l'adore et l'adorerai toute ma vie, mais que je suis trop bête actuellement pour lui écrire.